Le Continent Contrescarpe

Publié le par Debordiana

Introduction au Continent Contrescarpe

Il y aurait bien des choses à dire sur cet été.


À
l’orée du matin, ces monuments ouverts, ces rues navigables, ces dimensions dévoyées, elles sont pour toi qui ne les as pas connus. Et la chambre qui dit tant et ne conserve rien.


Vivace la forêt dormante s’écarte au retour du prince mais la belle ne peut la traverser. Si l’on connaît aujourd’hui les démarches d’approche du Château, pourtant les moyens d’en extraire la femme demeurent dangereux pour elle. Les appels entendus, les signaux repérés et la quête résolue — la chambre enfin percée à jour par le matin du monde — la sortie de la femme dans la vie devient une entreprise autrement plus périlleuse. La grande banlieue réveillée converge et se referme atrocement sur elle.
    La recherche de l’homme vers le centre est facile, celle du couple vers la périphérie ne l’est pas.
   
Au delà des symboliques déjà connues, je veux reconnaître dans le Bois Dormant la figuration évidente de la géographie.

* * *

J’ai aimé les films pour leur géographie. Les Enfants du Paradis, et leur Boulevard du Crime. Les Chaussons Rouges, «aux marches de l’Opéra». C’était ma vie. Plus tard, j’ai rencontré les décors et leurs personnages, et mes aventures. Tout s’est bien passé comme en rêve. Le temps n’est pas ce que l’on croit.

Les problème économiques résolus, le destin est géographique.

La première fois que je pris conscience d’un déterminisme contraire, c’était avec Laura. Nous avions décidé de quitter pour une nuit l’hôtel au bord de la mer pour aller «sur les hauteurs d’une autre ville» (dernièrement, j’ai identifié ce lieu, avec Guy. C’est le village de l’oubli, dans Juliette ou la Clef des Songes, de Carné. Nous en reparlerons). La décision était d’un arbitraire rare, elle nous parut plutôt chargée d’un choix très lourd de sens, au delà des kilomètres de la carte.
   
L’employé déclara qu’il n’y avait plus d’autocars. Une violente dispute s’ensuivit, et elle s’enfonça dans le noir d’un cinéma qui jouait, si j’ai bonne mémoire, Boulevard du Crépuscule. Je retournerai à la station, il y avait des cars. L’employé s’était trompé. C’était irréparable à jamais.

Nos aventures ressemblent aux boules magnétisées des billards électriques, aux trajectoires irresponsables, et pourtant calculables.
   
C’est pourquoi, au cœur de l’été 53, errant dans les petites rues derrière le Panthéon, et buvant des verres dans des bistrots de campagne, j’écoutais avec intérêt Guy me parler d’un ancien projet de billard électrique, dont le titre était quelque chose comme : Tentative de description métagraphique des sensations thermiques et des désirs des gens qui passent devant les grilles de Cluny une heure environ après le coucher du soleil — et qui me semblait d’un art plein d’avenir. Nous avions des points communs, bien décidés tous les deux à détraquer la mécanique pour voir ce qu’elle avait dans le ventre.
   
Il nous fallait découvrir des lois nouvelles par l’expérimentation. L’exploration d’un continent s’imposait. Nous en avions justement un sous la main, et à peu près vierge. Il s’agissait d’un continent qui me sembla presque ovale, et dont la forme ressemble aujourd’hui sur les cartes à celle du Chili : la Contrescarpe  et ses dépendances départementales.

24 janvier 54
Gilles IVAIN


Position du Continent Contrescarpe
Monographie établie par le Groupe de Recherche psychogéographique de l’Internationale lettriste

Après quelques visites préliminaires, dans le courant du printemps de 1953, à certains points du Ve arrondissement auxquels ils reconnaissent une assez forte attirance, les lettristes en viennent à se rencontrer en permanence, au début de l’été, dans la rue de la Montagne-Geneviève (anciennement nommée rue de la Montagne, par la Convention). La tendance générale, encore irraisonnée, est de s’avancer vers le sud, d’abord jusqu’à la place de la Contrescarpe, puis plus loin.
     Au moment où certains commencent à prendre conscience de ce qu’une expérience en profondeur du terrain actuel d’une ville pourrait apporter à la théorie, assez aventurée, de la construction des situations, Gilles Ivain découvre l’unité d’ambiance qu’il nomme «Continent Contrescarpe», à cause d’une étendue et d’une intensité qui semblent très supérieures à celles d’autres îlots épars.
    Malgré le grand nombre des dérives qui traversent en tous sens le Continent, la première approximation de ses limites, et sa distinction précise des points d’attraction circonvoisins se révèlent fort difficiles. Dans son mémoire Introduction au Continent Contrescarpe, daté du 24 janvier 1954, Gilles Ivain écrit : «
L’exploration d’un continent s’imposait. Nous en avions justement un sous la main, et à peu près vierge. Il s’agissait d’un continent qui me sembla presque ovale, et dont la forme ressemble aujourd’hui sur les cartes à celle du Chili : la Contrescarpe  et ses dépendances départementales» (manuscrit TN 12, Archives de l’Internationale lettriste). Mais les dépendances supposées du Continent : Butte-aux-Cailles, et principalement la fuyante rue Gérard ; rue Sauvage ; ou même de plus proches telle la Montagne-Geneviève, apparaissent finalement comme des unités séparées, et de la forme ovale du Continent à son origine, il ne reste pas grand’chose.
    Sommairement, le Continent Contrescarpe se superpose au centre du Ve arrondissement, isolé par la structure de ses rues des activités de divers points de Paris dont il est géographiquement assez voisin. Cette zone est délimitée au nord par la rue des Écoles ; au nord-ouest par la rue Jussieu ; à l’est par les rues Linné et Geoffroy-Hilaire ; au sud-est par la rue Censier ; au sud-ouest par la rue Claude Bernard ; à l’ouest par la rue d’Ulm, le Panthéon, la rue Valette. Une seule grande voie nord-sud — la rue Monge — la traverse en sa partie orientale. L’absence de toute communication directe ouest-est constitue la principale détermination écologique de ce complexe urbain (une telle voie est projetée depuis un grand nombre d’années. Elle correspond à l’axe des rues Érasme-Seneuil. Depuis la découverte du Continent, cet axe, qui part de la rue d’Ulm, s’est étendu, par le percement de la rue Calvin dans son prolongement, jusqu’à la rue Mouffetard. Il s’en faut de la démolition d’un pâté de maisons à chacune de ses extrémités pour qu’il atteigne, par la rue de l’Abbé-de-l’Épée à l’ouest et la rue de Mirbel à l’est, le boulevard Michel et la rue Censier).
    Mais pour délimiter précisément le Continent, il faut en soustraire des zones frontières, qu’il influence plus ou moins fortement mais qui sont cependant distinctes : la Montagne-Geneviève au nord ; toute la partie qui s’étend à l’est de la rue Monge ; et même une étroite zone qui borde la rue Monge à l’ouest. Le Continent proprement dit, à l’intérieur des limites fixées plus haut, s’arrête probablement aux rues des Patriarches, Pestalozzi, Gracieuse, Lacépède (ces rues en étant exclues) ; à la place de la Contrescarpe qui est son extrême avancée vers le nord ; aux rues Blainville, Laromiguière, Lhomond et de l’Arbalète (ces rues y étant incluses). Il apparaît donc que sa surface est réduite. Elle-même se subdivise nettement en une partie est (Mouffetard) très animée, et une partie ouest (Lhomond) désertique. Il faut cependant ajouter, en dehors de ces limites, une avancée de la zone déserte : la rue Pierre Curie qui va, à l’ouest de la rue d’Ulm, jusqu’à la rue Jacques. On peut également considérer comme des avancées — moins marquées — de la zone déserte du Continent les rues Érasme-Seneuil (surtout cette dernière) et au sud la rue Lagarde. On peut de même rattacher à la zone-Mouffetard les alentours immédiats de l’église Médard et, au sud-est, les rues orientées autour du square Scipion (rue de la Clef, rue du Fer à Moulin, etc.).

Les principales défenses que le Continent présente à la dérive, ou même à une volonté de pénétration, s’étendent à l’ouest, précisément du côté où il est en contact avec une zone très active de mouvements, à partir d’une ligne Panthéon - Luxembourg - boulevard Michel - boulevard de Port-Royal. Au sud, son seul accès du côté des Gobelins — l’ouverture de la rue Mouffetard — se dissimule derrière l’église Médard, avant laquelle les principaux courants sont drainés par les rues Claude Bernard et Monge. Du côté de l’est, le Continent est couvert par la rue Monge qui entraîne vers les places Jussieu ou Maubert. C’est seulement du côté du nord que l’on peut trouver un accès relativement facile, mais limité à la succession, en ligne sinueuse, des rues Montagne-Geneviève, Descartes et Mouffetard. Le moindre écart hors de cette ligne, avant d’avoir passé la place de la Contrescarpe, rejette à coup sûr loin du Continent.
    La pénétration la plus courante se faisant suivant un axe nord-sud, les principales sorties du Continent sont au sud : attraction puissante de la rue du Fer à Moulin-Poliveau vers l’est et la rue Sauvage ; attraction relative de la Butte-aux-Cailles et du sud du XIIIe arrondissement, au-delà de l’avenue des Gobelins et assez couramment par la rue Croulebarbe (c’est-à-dire en longeant la Bièvre, rivière presque entièrement souterraine). Une sortie moins évidente, du côté du nord, conduit à la place Maubert et à la Seine ; plus difficilement, par le Panthéon, au boulevard et à la place Michel.
    Il faut enfin signaler les difficultés de sortie du côté de l’ouest, et le rôle de piège de la rue Pierre Curie qui, de jour comme de nuit, tend à relancer vers le sud (rue Claude Bernard) un passant qui l’emprunte après avoir suivi la rue Lhomond en direction de la rue Soufflot ou de la gare du Luxembourg.
    L’intérêt du Continent semble résider dans une aptitude particulière au jeu et à l’oubli. La seule construction en des points choisis de trois ou quatre complexes architecturaux adéquats, combinés avec la fermeture de deux ou trois rues par d’autres édifices, suffirait sans doute à faire de ce quartier un irréfutable exemple des possibilités d’un urbanisme nouveau. Il semble malheureusement qu’avant que l’on puisse en venir là, le processus constant de destruction qui se manifeste dans le tracé des rues (ouverture de la rue Calvin) comme dans le peuplement (annexion de la rue Descartes à la zone des cabarets de style Rive Gauche) aura trop profondément érodé ce sommet psychogéographique.

Les Lèvres nues no 9, novembre 1956


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