Projet d’embellissements rationnels de la ville de Paris précédé du Rôle de l’écriture

Publié le par Debordiana

Du rôle de l’écriture

Les lettristes ont tenu une première réunion d’information pour arrêter les phrases qui, inscrites à la craie ou par quelque autre moyen dans des rues données, ajoutent à la signification intrinsèque de ces rues — quand elles en ont une.
    Ces inscriptions devront étendre leurs effets depuis l’insinuation psychogéographique jusqu’à la subversion la plus simple. Les exemples qui suivent ont été choisis d’abord.
    Pour la rue Sauvage (13e) : «Si nous ne mourons pas ici irons-nous plus loin ?» — pour la rue d’Aubervilliers (18e-19e) : «La révolution la nuit.» — pour la rue Benoît (6e) : «L’auto-bazar, que l’on dit merveilleux, ne vient pas jusqu’ici.» — pour la rue Lhomond (5e) : «Bénéficiez du doute.» — pour la rue Séverin (5e) : «Des femmes pour les Kabyles.»
    En outre, l’accord s’est fait sur l’opportunité d’inscrire à proximlité des usines Renault, dans certaines banlieues, et en quelques points des 19e et 20e arrondissements, la phrase de L. Scutenaire : «Vous dormez pour un patron.»


Projet d’embellissements rationnels de la ville de Paris

Les lettristes présents le 26 septembre ont proposé communément les solutions rapportées ici à divers problèmes d’urbanisme soulevés au hasard de la discussion. Ils attirent l’attention sur le fait qu’aucun aspect constructif n’a été envisagé, le déblaiement du terrain paraissant à tous l’affaire la plus urgente.


Ouvrir le métro, la nuit, après la fin du passage des rames. En tenir les couloirs et les voies mal éclairés par de faibles lumières intermittentes.

    Par un certain aménagement des échelles de secours, et la création de passerelles là où il en faut, ouvrir les toits de Paris à la promenade.
    Laisser les squares ouverts la nuit. Les garder éteints. (Dans quelques cas un faible éclairage constant peut être justifié par des considérations psychogéographiques.)
    Munir les réverbères de toutes les rues d’interrupteurs ; l’éclairage étant à la disposition du public.
    Pour les églises, quatre solutions différentes ont été avancées, et reconnues défendables jusqu’au jugement par l’expérimentation, qui fera triompher promptement la meilleure :
G.-E. Debord se déclare partisan de la destruction totale des édifices religieux de toutes confessions. (Qu’il n'en reste aucune trace, et qu’on utilise l’espace.)
    Gil J Wolman propose de garder les églises, en les vidant de tout concept religieux. De les traiter comme des bâtiments ordinaires. D’y laisser jouer les enfants.
    Michèle Bernstein demande que l’on détruise partiellement les églises, de façon que les ruines subsistantes ne décèlent plus leur destination première (la Tour Jacques, boulevard de Sébastopol, en serait un exemple accidentel). La solution parfaite serait de raser complètement l’église et de reconstruire des ruines à la place. La solution proposée en premier est uniquement choisie pour des raisons d’économie.
    Jacques Fillon, enfin, veut transformer les églises en maisons à faire peur. (Utiliser leur ambiance actuelle, en accentuant ses effets paniques.)
    Tous s’accordent à repousser l’objection esthétique, à faire taire les admirateurs du portail de Chartres. La beauté, quand elle n’est pas une promesse de bonheur, doit être détruite. Et qu’est-ce qui représente mieux le malheur que cette sorte de monument élevé à tout ce qui n’est pas encore dominé dans le monde, à la grande marge inhumaine de la vie ?
Garder les gares telles qu’elles sont. Leur laideur assez émouvante ajoute beaucoup à l’ambiance de passage qui fait le léger attrait de ces édifices. Gil J Wolman réclame que l’on supprime ou que l’on fausse arbitrairement toutes les indications concernant les départs (destinations, horaires, etc.). Ceci pour favoriser la dérive. Après un vif débat, l’opposition qui s’était exprimée renonce à sa thèse, et le projet est admis sans réserves. Accentuer l’ambiance sonore des gares par la diffusion d’enregistrements provenant d’un grand nombre d’autres gares — et de certains ports.
    Suppression des cimetières. Destruction totale des cadavres, et de ce genre de souvenirs : ni cendres, ni traces. (L’attention doit être attirée sur la propagande réactionnaire que représente, par la plus automatique association d’idées, cette hideuse survivance d’un passé d’aliénation. Peut-on voir un cimetière sans penser à Mauriac, à Gide, à Edgar Faure ?)
    Abolition des musées, et répartition des chefs-d’œuvre artistiques dans les bars (l’œuvre de Philippe de Champaigne dans les cafés arabes de la rue Xavier-Privas ; le Sacre, de David, au Tonneau de la Montagne-Geneviève).
    Libre accès illimité de tous dans les prisons. Possibilité d’y faire un séjour touristique. Aucune discrimination entre visiteurs et condamnés. (Afin d’ajouter à l’humour de la vie, douze fois tirés au sort dans l’année, les visiteurs pourraient se voir raflés et condamnés à une peine effective. Ceci pour laisser du champ aux imbéciles qui ont absolument besoin de courir un risque inintéressant : les spéléologues actuels, par exemple, et tous ceux dont le besoin de jeu s’accommode de si pauvres imitations.)
    Les monuments, de la laideur desquels on ne peut tirer aucun parti (genre Petit ou Grand Palais), devront faire place à d’autres constructions.
    Enlèvement des statues qui restent, dont la signification est dépassée — dont les renouvellements esthétiques possibles sont condamnés par l’histoire avant leur mise en place. On pourrait élargir utilement la présence des statues — pendant leurs dernières années — par le changement des titres et inscriptions du socle, soit dans un sens politique (Le Tigre dit Clemenceau, sur les Champs-Élysées), soit dans un sens déroutant (Hommage dialectique à la fièvre et à la quinine, à l’intersection du boulevard Michel et de la rue Comte ; Les grandes profondeurs, place du parvis dans l’île de la Cité).
    Faire cesser la crétinisation du public par les actuels noms des rues. Effacer les conseillers municipaux, les résistants, les Émile et les Édouard (55 rues dans Paris), les Bugeaud, les Gallifet, et plus généralement tous les noms sales (rue de l’Évangile).
    À ce propos, reste plus que jamais valable l’appel lancé dans le numéro 9 de Potlatch pour la non-reconnaissance du vocable saint dans la dénomination des lieux.

Potlatch no 23, 13 octobre 1955


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