Les barbouilleurs suivis de 36 rue des Morillons

Publié le par Debordiana

Les barbouilleurs

L’emploi de la polychromie pour la décoration extérieure des constructions des hommes avait toujours marqué l’apogée, ou la renaissance, d’une civilisation. Il ne reste rien, ou presque, des réalisations des Égyptiens, des Mayas ou Toltèques, ou des Babyloniens dans ce domaine. Mais on en parle encore.
    Que les architectes reviennent depuis quelques années à la polychromie ne saurait donc nous surprendre. Mais leur pauvreté spirituelle et créatrice, leur manque total de simple humanité, sont au moins désolants. La polychromie ne sert actuellement qu’à masquer leur incompétence. Deux exemples, choisis après une enquête menée auprès de cent cinquante architectes parisiens, le prouvent assez :
    Projet de trois jeunes architectes (22-25-27 ans) persuadés de leur génie et de leur nouveauté, naturellement admirateurs du Corbusier :
    À Aubervilliers — lieu déshérité s’il en fut, puisqu’un jeune admirateur du céramiste saint-sulpicien Léger y a déjà fait des siennes —, long cube parallélépipédique rectangle. Pour faire comme il se doit «jouer» la façade jugée trop plate, on la flanquera de panneaux jaunes alternant avec des panneaux violets, de 1 m sur 60 cm. On laissera aux ouvriers le choix de la place des panneaux. Le hasard objectif en quelque sorte.
    Mais à quand la première construction absolument «automatique» ?
    Projet d’un architecte relativement connu (45 ans) :
    Près de Nantes, «blocs» scolaires : deux longs cubes séparés par l’inévitable terrain de sport et ses magnifiques orangers nains en caisse. La construction de droite, côté garçons, sera recouverte de panneaux verts et rouges, 2 m sur 1, la construction de gauche, côté filles, de panneaux jaunes et violets, mêmes dimensions.
    Les architectes en question vont réaliser cette adorable débauche de couleurs au moyen de minces panneaux de ciment. Ils ignorent à peu près totalement comment ce matériau va se comporter en présence des réactifs chimiques contenus dans les colorants. À Aubervilliers, seule une gouttière protégera de la pluie une façade de cinq étages. À Nantes, d’ailleurs, même insouciance, mais pour deux étages seulement.
    On sait à quel point le violet est désagréablement influentiel ; on sait à quelles pompes il participe en général ; on pressent quel alliage formeront bientôt le jaune sale et le violet délavé. Ces exemples se passeront donc de commentaires. On jugera seulement de la pauvreté actuelle des recherches architecturales quand on saura que la plupart des architectes interviewés, lorsqu’ils s’intéressent à la polychromie, ne semblent vouloir se servir que du jaune et du violet, ou du rouge et du vert, alliage un peu «jeune» pour notre temps. Cependant, un architecte (45-50 ans) de la rue de l’Université, et un autre (même âge) de la rue de Vaugirard, préparent sans forfanterie des compositions plus intéressantes. Le premier, qui revient d’Amérique — et il paraît intéressant de noter qu’actuellement, la forme la plus civilisée d’architecture nous vient des U.S.A. avec Frank Lloyd Wright et son architecture «organique», ou d’Amérique latine, avec Rivera et ses villes —, construit surtout des villas pour gens riches, en travaillant dans les tons clairs, en se servant de matériaux sûrs, du carreau de céramique à la brique hollandaise. Le second travaille dans les mêmes teintes, mais pour des immeubles plus ou moins H.L.M. Il est donc assez limité dans sa recherche, et s’en voit parfois réduit à faire appel au ciment, quand ce n’est pas au «bloc Gilson». On le regrettera pour lui — et pour les autres.

36 rue des Morillons

«Et c’est en ce temps-là que l’on commença de voir gravé çà et là sur les chemins, en lettres que personne ne pouvait effacer : C’est le commencement des aventures par lesquelles le lion mystérieux sera pris…»

Le curieux destin des objets trouvés ne nous intéresse pas tant que les attitudes de la recherche. Le nommé Graal, après avoir beaucoup défrayé la chronique, a rejoint son supérieur hiérarchique le commissaire principal Dieu, et les autres poulets de la Grande Maison du Père. Il en meurt tous les jours de vieillesse. La profession est tombée en discrédit.
    Cependant, les gens qui cherchaient ce Graal, nous voulons croire qu’ils n’étaient pas dupes. Comme leur dérive nous ressemble, il nous faut voir leurs promenades arbitraires, et leur passion sans fins dernières. Le maquillage religieux ne tient pas. Ces cavaliers d’un western mythique ont tout pour plaire : une grande faculté de s’égarer par jeu ; le voyage émerveillé ; l’amour de la vitesse ; une géographie relative.
    La forme d’une table change plus vite que les motifs de boire. Celles dont nous usons ne sont pas souvent rondes ; mais les «châteaux aventureux», nous allons un jour en construire.
    Le roman de la Quête du Graal préfigure par quelques côtés un comportement très moderne.

Potlatch no 8, 10 août 1954


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