Psychogeographical Venice

Publié le par Debordiana

Préface «pour un livre projeté par Ralph Rumney»

Nous faisons nous-mêmes l’histoire de la culture mais à partir de conditions préexistantes, et non arbitrairement. La civilisation urbaine est une création récente du capitalisme et le climat idéologique particulier au régime bourgeois, dont la culture est en même temps instrument de domination et succédané de religion détruite, en tant que fuite hors du réel, n’a pas encore permis de tirer toutes les conséquences d’un conditionnement d’ensemble fondamentalement nouveau. La nécessité d’une formulation théorique des possibilités qui s’ouvrent, et de celles qui disparaissent, avec cette mutation de notre milieu, se trouve à l’origine de toute recherche expérimentale d’une pratique artistique correspondant au développement productif de ce temps. La psychogéographie est un de ses aspects d’un aménagement de l’ambiance, que l’on commence à appeler situationniste.

À l’issue du XVIIIe siècle la ville de Londres, qui se trouve être la plus avancée dans le processus de concentration industrielle de l’Occident, parvient à un stade de développement qui entraîne un saut qualitatif dans le mode de vie des habitants. C’est à Londres et à cette époque que nous découvrons comme l’acte de naissance, transmis par les moyens de la littérature, d’un ensemble de problèmes qui délimitent le terrain objectif d’un urbanisme passionnel où une sensibilité spécifique fait sa première apparition. L’histoire d’amour de Thomas de Quincey et de la pauvre Ann, fortuitement séparés et se cherchant vainement «à travers l’immense labyrinthe des rues de Londres ; peut-être à quelques pas l’un de l’autre…» marque le moment historique de la prise de conscience d’influences de nature psychogéographique dans le mouvement des passions humaines ; et son importance ne peut être à cet égard comparée qu’à la légende de Tristan, qui date la formation du concept même de l’amour-passion.

La révolution manufacturière à ce moment change toutes les conditions d’existence, et le destin personnel, délié des illusions surnaturelles, simplement défini en France, dans la phase d’expérimentation bourgeoise du pouvoir, comme étant «la politique», se découvre déjà dans l’environnement matériel construit par l’homme et dans les rapports sociaux qui y correspondent.

La condition désespérante faite au plus grand nombre, dans le même temps que s’accroît immensément le pouvoir de l’homme sur la nature, se traduit dès lors dans la culture des novateurs par une contradiction encore plus aiguë entre l’affirmation de possibilités passionnelles supérieures et le règne d’un certain nihilisme. Ces tendances typiques ont encore été tempérées, pour Thomas de Quincey, par le recours à un humanisme classique que les artistes et les poètes du siècle qui suit vont livrer à une démolition de plus en plus radicale. Cependant c’est un indéniable précurseur de la dérive psychogéographique qu’il faut reconnaître dans Thomas de Quincey alors qu’il erre dans Londres, toujours vaguement à la recherche d’Ann et regardant «plusieurs milliers de visages féminins dans l’espérance de rencontrer le sien», durant la période comprise entre 1804 et 1812 : «J’avais coutume le samedi soir, après avoir pris mon opium, de m’égarer au loin, sans m’inquiéter du chemin ni de la distance […] cherchant ambitieusement mon passage au nord-ouest, pour éviter de doubler de nouveau tous les caps et les promontoires que j’avais rencontrés dans mon premier voyage, j’entrais soudainement dans des labyrinthes de ruelles […] J’aurais pu croire parfois que je venais de découvrir, moi le premier, quelques-unes de ces terrae incognitae, et je doutais qu’elles eussent été indiquées sur les cartes modernes de Londres.»

Maintenant, nous considérons la psychogéographie et la dérive comme des disciplines provisoires, méthodiquement définies, pour expérimenter quelques aspects de la construction d’ambiance et des nouveaux comportements situationnistes. Nous pensons tous que la transmission des résultats, même apparemment dérisoires, est le problème capital de la psychogéographie, et que par là seulement elle est en relation avec l’architecture qu’il nous faut inventer. Je crois qu’au moment où nous avons commencé à expérimenter la dérive, cette activité avait pour plusieurs de nous un sens plus directement émouvant. Peut-être existait-il alors une tendance plus irrationnelle, tendance à en attendre la découverte d’une sorte de Grand Passage psychogéographique, au-delà duquel nous eussions atteint la maîtrise d’un jeu nouveau : les aventures de toute notre vie [Autrement dit, dans le contexte actuel d’aliénation, l’extériorisation des hommes, on le sait, se retourne contre eux. L’art moderne est arrêté par l’atrophie de l’œuvre (impossibilité d’entreprendre une construction étendue, faute de moyens matériels et du fait de l’atomisation des démarches individuelles) et par l’évasion de cette œuvre-fragment (qui est une marchandise). Avec la création d’un nouveau secteur d’action, création finalement illusoire à cause de la pression de tous les autres secteurs, nous ne souhaitions qu’une objectivation ludique pure : nous contempler nous-mêmes dans un monde que nous aurions créé.]. Nous avions lieu d’être encouragés par les surprenants changements que la dérive peut déterminer à assez bref délai dans les comportements. Il me semble en tout cas que cet usage passionnel peut ouvrir la voie à une connaissance réellement scientifique, elle-même utilisable pour une expérience situationniste plus étendue, suivant le schème proposé par Asger Jorn, qui a défini la psychogéographie comme «la science-fiction de l’urbanisme», quand il écrit : «Seule l’imagination peut rendre un objet assez intéressant pour qu’il devienne motif d’analyse, et l’analyse le vide de sa force imaginative. Mais la nouvelle combinaison entre l’objet et les résultats de l’analyse peut former la base d’une nouvelle imagination.»

Le développement des forces productives, brisant toutes les structures fixées de la vie sociale, tend à substituer un cadre tridimensionnel au lieu fermé où se limitait dans les formes de civilisations antérieures aussi bien le jeu que tout l’écoulement des passions dans le temps. Correspondant à l’ère réduite des échanges du Moyen Âge, où les hommes et leurs sentiments doivent vivre et finir sur place, la grande vertu féodale est la fidélité. Parmi les antagonismes mortels de la société de la société qui se décompose à présent, l’accélération de notre époque se traduit, sur le plan affectif, par exemple dans le goût de la vitesse en automobile, compensation psychologique d’une lâcheté conformiste acquise dès la jeunesse par réflexes conditionnés ; mais aussi dans le sentiment de la dérive, qu’il faut bien qualifier, pour le moment, de révolutionnaire.

Ainsi les grandes villes de l’industrie ont transformé complètement nos paysages, jusque dans la carte du Tendre. Il s’agit de prendre conscience du rôle des constructeurs du nouveau monde. Les essais de cartes psychogéographiques sont d’abord des guides pour la dérive et, en même temps, une vision nouvelle du paysage — les Corot ou les Turner d’aujourd’hui si l’on veut — encore au stade de l’extrême primitivisme mais où la subjectivité à tendance magique doit céder toujours plus de place à l’établissement collectif de données objectives permettant une réaction constructive sur le décor qui nous est fait. Bien que nous ne soyons pas encore parvenus, à cause de l’insuffisance des moyens dont nous disposons, à une représentation psychogéographique satisfaisante d’une ville, les progrès de cette cartographie sont indéniables, et le critère de vérité dont elle se réclame légitime tout ce qui pourrait paraître, pour l’optique bornée du sens commun, une déformation des plans urbains connus : en géographie la projection de Mercator est un autre exemple de ces déformations utilitaires. Il n’y a pas d’autre réalité, il n’y a pas d’autre réalisme, que la satisfaction de nos désirs.


Après la publication de résultats partiels des expériences déjà menées à Paris et, dans une moindre mesure, à Londres, par les groupes qui se sont réunis pour constituer, en juillet 1957, une Internationale situationniste, c’est Venise qui fait l’objet du premier ouvrage exhaustif de psychogéographie appliquée à l’urbanisme. Ralph Rumney a choisi délibérément Venise, entre plusieurs zones d’expérimentation d’un intérêt égal, à cause de la résonance sentimentale de cette ville notoirement liée aux émotions les plus arriérées de l’ancienne esthétique. Il est évident que toute intention de scandale nous est étrangère, et que nous ne nous préoccupons, dans le cas de Venise, que de créer un contraste plus nettement instructif. À nos yeux, le scandale est plutôt dans la lenteur du monde, dans le combat de retardement qu’il livre aux forces qui finiront par le changer. Nous pensons bien en venir à des extrémités plus sérieuses que de faciles attentats au bon goût de la bonne société. Ce qui constitue une ambiance situationniste, c’est la destruction préalable de toutes les émotions qui lui sont opposées. Nous qui n’aimons pas de pays, nous aimons notre époque, aussi dure qu’elle doive être. Nous aimons cette époque pour ce qu’on peut en faire.

[Cette préface inédite a été écrite par Guy Debord en septembre 1957.
Ralph Rumney devait mener une étude psychogéographique de Venise (Psychogeographical Venice) qui aurait dû paraître en juin 1958.]


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«Nous préparons l’impression de la revue. Il faudrait envoyer vite au moins quelques pages déjà écrites de Psychogeographical Venice, pour que tu figures dans ce premier numéro.»
Lettre de Guy Debord à Ralph Rumney, 27 décembre 1957.

«Nous nous avisons soudain que nous n’avons pas de nouvelles de toi depuis assez longtemps ; que tu n’as encore fait aucun réel travail avec nous ; et que, cependant, tu n’hésites pas à faire mention de ta collaboration avec l’Internationale situationniste à propos de ton exposition “apaisée” de Milan.
Nous te trouvons bien sympathique, c’est entendu, mais tu peux penser qu’il n’est pas dans nos habitudes de prolonger longtemps la négligence en certaines affaires, auxquelles tu as choisi, comme nous, d’être mêlé.
Nous allons donc dissiper promptement l’équivoque :
Dans le cas où tu voudrais participer encore à ce que nous faisons, il te suffira de nous envoyer avant la fin du mois de mars
1° — Le texte destiné à notre revue, qui est sous presse.
2° — Une relation satisfaisante sur tes activités dans ces derniers mois.
Après le 31 mars, c’est inutile : la revue indiquera précisément les participants à notre action.»
Lettre d’Asger Jorn et Guy Debord
à Ralph Rumney, 13 mars 1958.

«Nous avons envoyé un petit ultimatum à Rumney, le sommant de donner des nouvelles satisfaisantes de son activité, et de nous faire parvenir le texte promis pour la revue, avant le 31 mars, faute de quoi nous ne le considérerions plus comme étant des nôtres.»
Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 14 mars 1958.

«Ralph Rumney a répondu gentiment que ses travaux ménagers, et ses ennuis avec Pegeen, l’empêchaient de collaborer effectivement avec nous mais qu’il espérait que, peut-être, plus tard, cela irait mieux. Par conséquent Rumney n’a plus rien de commun avec les situationnistes, et nous le notifierons officiellement dans notre revue.»
Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 4 avril 1958.


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Venise a vaincu Ralph Rumney

Le situationniste britannique Ralph Rumney qui avait mené dès le printemps de 1957 quelques reconnaissances psychogéographiques dans Venise, s’était ultérieurement fixé pour but l’exploration systématique de cette agglomération, et espérait pouvoir en présenter un compte rendu exhaustif autour de juin 1958 (cf. une annonce du numéro 29 de Potlatch). L’entreprise se développa d’abord favorablement. Rumney, qui était parvenu à établir les premiers éléments d’un plan de Venise dont la technique de notation surpassait nettement toute la cartographie psychogéographique antérieure, faisait part à ses camarades de ses découvertes, de ses premières conclusions, de ses espoirs. Vers le mois de janvier 1958, les nouvelles devinrent mauvaises. Rumney, aux prises avec des difficultés sans nombre, de plus en plus attaché par le milieu qu’il avait essayé de traverser, devait abandonner l’une après l’autre ses lignes de recherches et, pour finir, comme il nous le communiquait par son émouvant message du 20 mars, se voyait ramené à une position purement statique.


Les anciens explorateurs ont connu un pourcentage élevé de pertes au prix duquel on est parvenu à la connaissance d’une géographie objective. Il fallait s’attendre à voir des victimes parmi les nouveaux chercheurs, explorateurs de l’espace social et de ses modes d’emploi. Les embûches sont d’un autre genre, comme l’enjeu est d’une autre nature : il s’agit de parvenir à un usage passionnant de la vie. On se heurte naturellement à toutes les défenses d’un monde de l’ennui. Rumney vient donc de disparaître, et son père n’est pas encore parti à sa recherche. Voilà que la jungle vénitienne a été la plus forte, et qu’elle se referme sur un jeune homme, plein de vie et de promesses, qui se perd, qui se dissout parmi nos multiples souvenirs.

Internationale situationniste no 1, juin 1958.


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«Ce que vous me dites de Ralph confirme aussi ce que nous en pensions : le pauvre garçon est fini.»
Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio
et Giors Melanotte
, 16 juin 1958.

«L’ex-situationniste anglais Ralph Rumney se refusant à comprendre le caractère définitif de son exclusion, annoncée dans notre précédent numéro, nous sommes obligés de rappeler qu’il nous paraît devenu complètement inintéressant, tant par ses idées que par sa vie. Ce qu’il pourrait publier, sur la psychogéographie ou sur tout autre sujet, dans la revue Ark ou ailleurs, et quelque usage qu’il veuille faire du nom de certains de nous, ne saurait aucunement concerner l’I.S.»
«Renseignements situationnistes»,
Internationale situationniste no 2, décembre 1958.


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The Leaning Tower of Venice

Ark no 24, automne 1959.

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