En bon evew en Guadeloupe

Publié le par la Rédaction

«Voilà mon pays qui se lève»

CQFD : Comment a démarré le mouvement ?

Frédéric Gircour : Un collectif, le LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon, collectif contre la profitation) rassemblant quarante-neuf organisations, partis, associations et syndicats, après s’être penché sur la question du prix de l’essence, a très vite élargi son champ de revendications à travers une large plateforme contenant aujourd’hui 146 demandes. Cette approche globale des problèmes des Guadeloupéens et des solutions à trouver pour y remédier pose les bases d’une ébauche de projet de société alternatif. La Guadeloupe est en grève générale depuis le 20 janvier pour exiger la résolution de ces revendications touchant aussi bien la question du pouvoir d’achat que celles du logement, de l’éducation, de l’environnement, de l’emploi, du maintien des services publics, de la production agricole, de la santé ou de l’aménagement du territoire. Dès le premier jour, les manifestants ont pris le pont de Gabarre qui relie Grande-Terre à Basse-Terre. Bloquer ce pont ça veut dire, depuis une quinzaine d’années, qu’on rigole pas.

Comment tout ça s’organise ?

Le premier grand succès du LKP a été de réunir à une même table de négociations tous les acteurs sociaux, économiques et politiques d’importance : le patronat, les principaux élus et le préfet représentant l’État, ainsi que les délégués des organisations du collectif. Ces négociations ont été diffusées en direct pendant les quatre premiers jours. Contre tous les pronostics, les Guadeloupéens se sont passionnés pour ces débats qui engageaient leur avenir et où étaient expliqués les mécanismes qui régissent leur vie. Yves Jégo, secrétaire d’État chargé de l’Outre-Mer, aussitôt arrivé, a mis fin à cet exercice inédit de pédagogie, de démocratie, et de transparence. Les négociations se font désormais à huis clos. Sur le terrain, il y a différents types d’action, tantôt pédagogiques, tantôt plus musclés. Parfois, on pratique la grève marchante. On va d’entreprise en entreprise expliquer nos revendications, puis tous s’expriment librement, même le patron ! Ensuite, les employés votent la fermeture de la boîte ou non. Ceux qui décident de nous suivre viennent grossir les rangs et ainsi de suite. D’autres participent à des piquets volants qui bloquent les routes, les entreprises, les centres commerciaux. Tout ça a permis de paralyser presque complètement l’activité économique de l’île. L’action du collectif a été littéralement plébiscitée par deux manifestations, celle du 24 janvier (12.000 manifestants) et celle du 30 janvier (30.000 manifestants, du jamais-vu en Guadeloupe qui ne compte que 400.000 habitants).

Dans le même temps, policiers et militaires sont arrivés par charters entiers (et logés dans les palaces de l’île désertés par les touristes), ce qui a provoqué des tensions très fortes entre le collectif et le représentant de l’État. Ici, la mémoire est encore vive de la répression policière de mai 67 à Pointe-à-Pitre, contre un mouvement de grève dans le bâtiment qui réclamait une augmentation de salaires de 2% et s’était conclu par un véritable carnage, officiellement 84 morts.

Enfin, pour compléter ce panorama, des jeunes mènent des actions beaucoup plus radicales dès la tombée de nuit, dans les quartiers populaires : voitures et poubelles incendiées, policiers caillassés, pompiers pris à partie. Des actions qui reflètent la rage d’une jeunesse touchée par un taux de chômage de 45% chez les 18-29 ans.

Comment vois-tu l’avenir de ce mouvement ?

Certains accords ont déjà pu être trouvés dans le cadre des négociations, mais le problème est que le patronat ne consent pour l’instant à baisser les prix ou augmenter les salaires qu’à la hauteur des suppressions de charges que l’État voudrait bien lui accorder, avec nos impôts. Ce n’est pas acceptable. Il faut que les patrons qui, pour beaucoup réalisent ici des marges faramineuses, entendent raison rapidement. Notre détermination reste entière et nous ne reculerons pas. L’État aussi a du souci à se faire : la Martinique entre dans la danse et l’exemple des Antilles pourrait bien faire tache d’huile en métropole. C’est sans doute pour ça que les médias nationaux sont si discrets sur le sujet.

[* En bon evew : Ya basta ! en créole.]

Gilles Lucas - CQFD no 64, février 2009,
Journal de critique sociale, actuellement en kiosque.


Voir aussi,
Chronologie du 5 au 7 février / les 8 & 9 février / le 12 février
Interview d’un militant CNT
Les derniers maîtres de la Martinique
Lettre ouverte de journalistes martiniquais à leurs confrères de la presse nationale
En bon evew en Guadeloupe
La répression en marche en Guadeloupe
Chien créole

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