Grèv an péy la : Les travailleurs de Martinique en lutte

Publié le par la Rédaction

Chronique d’un militant de la CNT
travaillant en Martinique


Fort-de-France, jeudi 5 février, 7 heures 30 du matin.
Tout à l’air calme. On trouve même facilement une place de stationnement. Normal en ce jour de grève générale. Mais, en se dirigeant vers la Maison des syndicats, sur le boulevard du général de Gaulle, on aperçoit déjà un attroupement. Peu à peu les manifestants affluent. Les militants d’abord. La CGTM se renforce peu à peu en nombre : elle devient, comme on pouvait s’y attendre, le plus fort contingent. Je croise un journaliste béké travaillant pour TF1. Je lui dis qu’il est un représentant de la presse bourgeoise et je ne lui serre pas la main. J’entrevois D. de l’UGTM. Je me présente et je lui dis que j’aimerai faire une interview pour le Combat syndicaliste. Il est d’accord mais comme je sens qu’on va être dans le feu de l’action, je lui dis que je vais le rappeler plus tard.


Jocelyne Labylle - Grèv an péy la

9 heures 30. Le cortège s’ébranle. On va bientôt rassembler plusieurs dizaines de milliers de manifestants. Pour ne pas épiloguer sur un chiffre disons que c’était la plus grande manifestation depuis des décennies, depuis les funérailles d’Aliker — ça date de 1935 !

Dans le défilé en grande partie composé de militants et d’adhérents de la CGTM, on distingue un fort contingent CDTM et UGTM, ainsi que la CSTM et FO. Une petite délégation de SUD-PTT se fait remarquer aussi avec d’étranges couleurs jaunes de drapeaux et chemises.

L’UGTM est un nouveau mouvement qui se développe ici même si cette organisation est cependant moins puissante que l’UGTG, qui représente 51% des votants aux prud’hommes en Guadeloupe. Les slogans, martelés avec véhémence, rappelent la cherté de la vie dans une île où un paquet de pâtes coûte souvent trois fois plus cher qu’en métropole, où le kilo de pommes de terre dépasse toujours un euro. Le coût du transport a été une argutie contestée par les manifestants.

L’ASSAUPAMAR qui défend l’environnement et notamment le littoral contre les entraves à son accès est aussi présente. La ville présente un aspect d’état de siège : tous les magasins sont fermés par les manifestants et les employés et clients invités à rejoindre le cortège.

Devant la Préfecture les manifestants — et d’autres essaimés notamment sur le boulevard du général de Gaulle — attendent sans illusions les résultats de l’entrevue avec la préfet. De cette entrevue, de ces éventuels résultats, dépend la suite des évènements. Mais on devine déjà. Un «comité» qui devient bientôt un «Collectif du 5 février…» voit le jour.

Martinique, vendredi 6 février. 5 heures du matin. L’autoroute menant à Fort-de-France est bloquée par une manif en voiture. Ici on appelle ça une opération «molokoye». D’autres automobilistes qui arrivent ensuite se joignent au défilé.


Le nouveau «Collectif du 5 février» s’est constitué sur Fort-de-France.



8 heures du matin. Fort-de-France. Une nouvelle manifestation parcourt Fort-de-France. Les manifestants sont moins nombreux que la veille où l’on avait vu le plus grand défilé de l’histoire martiniquaise. Mais ils apparaissent encore plus résolus, déterminés. Les femmes, nombreuses, souvent mères de famille, sont véhémentes. Ils ne fait pas bon vouloir ouvrir un magasin ou vouloir jouer les «jaunes». La Métropole, le «pouvoir des Blancs», est pris à partie. Une femme s’en prend aux entreprises qui préfèrent, à qualification égale, embaucher un Blanc de Métropole plutôt qu’un autochtone, entreprises qui systématiquement rénumèrent mieux les Blancs, leur offrant les meilleures places.


La Préfecture où débutent les négociations est assiégée par les manifestants. Les slogans fusent. Certains remettent en cause le capitalisme lui-même. Sarkozy est traité de voleur.


10 heures. Quelque part en Martinique. Je me fais prendre en photo, poing levé avec des grévistes. On s’essaie à chanter l’Internationale — en creyol — mais on se rappelle plus les paroles. À bas le capitalisme !

Matnik a nou, Martnik pa a yo !

11 heures, au Lamentin, centre commercial La Galleria. Les manifestants font fermer les commerces de la galerie marchande. Les commerçants, parfois traités de voleurs s’exécutent, et tirent prestement leurs rideaux. Le supermarché est fermé après que l’on ait appelé les employés à rejoindre la grève.

14 heures, au Lamentin. Après un meeting au hall des sports les manifestants se dirigent vers les commerces et les obligent à fermer. Au Leader Price certains clients en profitent pour tenter de partir sans payer. Le supermarché Carrefour et sa galerie marchande sont fermés.

20 heures, à la télé, sur RFO. Les journalistes grévistes émettent un journal régulier, une fois le matin, une fois le soir, sur les évènements. Cela change de la langue de bois habituelle ! Ce soir un débat est organisé entre les différents acteurs sociaux et politiques. Mais on a invité aussi des artistes, des militants de base. Même la toute nouvelle représentante de l’UMP dit qu’«il faut que ça change». Rigal, un artiste fait une intervention véhémente mettant en cause le capitalisme. Charles, qui représente la CDMT, évoque le refus des marchands de la grande distribution de montrer leurs livres de compte. Puisqu’ils disent ne pas avoir de marge, on devrait pouvoir vérifier. Ils ont paraît-il poussé des cris d’orfraie. On évoque l’organisation d’un congrès des travailleurs où l’on élaborerait une alternative à l’organisation économique sociale actuelle.

Sarkozy est traité de fou et de psychopathe.

Un mot sur l’indépendance. Pour la métropole, tout larguer, après avoir refusé la création d’industries locales, le développement d’une économie réelle qui pourrait être au service de la population, après s’être servi pendant des décennies, des siècles, de la colonie pour satisfaire les intérets économiques de ladite
métropole, ne serait-ce pas là aussi une solution de facilité ?

Vous vouliez nous garder ? Nous sommes Français comme les habitants de la Creuse, de la Corrèze, ou de la Corse ?

Alors assumez. Sinon je vais aller me battre moi aussi pour le Front de libération de la Lozère. Au fait le PIB de la Lozère c’est quoi ?

Ce n’est qu’au début des années 70 qu’il y a eu égalité de traitement avec les fonctionnaires venant de métropole. Ce n’est que par des luttes répétées que les Antillais sont parvenus à une — presque — égalité de droit avec les Métropolitains. Et pourtant ce sont des «départements français»…

Samedi matin. 7 heures 30. Je vais déjà prendre mon café dans mon hamac sur la terrasse. Une belle journée commence.

10 heures, à Rivière Salée. J’ai réussi à faire des courses à Leader Price, dévalisé, notamment par les Blancs — les touristes ?

11 heures, à l’Anse à l’Âne. Je n’ai pas réussi à prendre du carburant. «Plus de carburant» signale une
affichette.

11 heures 15, golf de la Pagerie aux Trois-Îlets. En grève. On boit un pot, autour de l’idée d’une reprise en mains des entreprises et de la grande distribution par les travailleurs eux-mêmes. Et ce n’est pas moi qui anime le débat. On se fait une photo : «Grève Générale !»

On prévoit un lundi «chaud» et des manifs dans plusieurs communes

Pas de nouvelles de ce qui a été décidé lors de l’assemblée avec le «Collectif»…

15 heures, Trois-Îlets. Ça y est : les dernières gouttes de carburant sont distribuées.

Les piquets de grévistes à la SARA empêchent le transport desdits carburants

19 heures. On annonce la grève des transporteurs et des camionneurs pour lundi.

La navette de bateaux desservant Fort-de-France n’a pas fonctionné apparemment ce samedi.

Dimanche 8 février. Des copains de Nancy sont arrivés hier. On a pu leur acheter de la bouffe. Aujourd’hui c’est une journée de détente en famille. D’un bond on est à l’eau. 28° : la température fraîchit.

On range la «boîte à gifles» : on la ressortira lundi.

Black-out (!) total en métropole. C’est vrai, ne vaut-il pas mieux ? Cela risquerait de donner des idées aux petits blancs de là-bas.
Sur Rue89 mes articles sont censurés. La parole, concernant la Martinique, est laissée à F. Krug qui écrit de son petit bureau de la rue des Haies et à «un éminent économiste», Jean Matouk qui radote régulièrement sur le site. Quelle imagination !
Ça passe sur AgoraVox et sur LePost. Enfin peut-être ! : il faut montrer «patte blanche» (!)

Par courriel, 8 février 2009.

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