Qu'est-ce qui fait mentir I.C.O. ?

Publié le par la Rédaction



Qu’est-ce qui fait mentir I.C.O ?

Nous avons dit dans le précédent numéro de cette revue (octobre 1967) les quelques points d’accord que nous pensions avoir avec les gens qui publient le bulletin Informations Correspondance Ouvrières (Adresse : Blachier, 13 bis rue Labois-Rouillon, Paris 19e), sans cacher notre désaccord sur leur refus de «formuler une critique théorique précise de la société actuelle» ; en précisant d’autre part que nous ne les connaissions pas directement. Certains de ceux qui sont aujourd’hui parmi nous avaient eu entre-temps l’occasion de les connaître directement, mais on verra que ce n’est pas seulement pour cela que nous les connaissons mieux.

Nous ne savions alors d’I.C.O. que ce qu’apprenait la lecture de son bulletin : un groupe antisyndical, majoritairement anarchiste. Ceci expliquant cela, il n’était pas étonnant de les voir parler des conseils sans oser se définir comme conseillistes, ni de lire dans leur plate-forme («Ce que nous sommes, ce que nous voulons») pour définir leur action : «Nous ne pouvons que leur (les travailleurs) apporter des informations, au même titre qu’ils peuvent nous en donner». Cela que la Misère en milieu étudiant avait appelé le choix de l’inexistence fait par I.C.O. ne recoupe pourtant que partiellement sa réalité.

I.C.O. existe, et cette existence pèse même un poids assez lourd de mensonges par omission, de hiérarchie occulte, et d’éreintements discrets. Un membre du groupe des Enragés (Riesel) assistait à une réunion d’I.C.O. à la fin de mars 1968. Comme on le lui demandait, il fit un compte rendu des activités de son groupe, et de la situation dans l’Université à Nantes et Nanterre. Cet exposé fut publié dans le numéro d’I.C.O. suivant cette réunion, sur un ton hostile et avec une importante quantité de contresens. Surpris de cette malveillance, mais sentant quand même d’où venait le coup (des gens de Noir et Rouge participant à I.C.O., et amis de Cohn-Bendit et du «22 mars»), les Enragés exigèrent par lettre la publication d’un prière d’insérer assez dur. À la réunion suivante, le «22 mars» avait dépêché un envoyé qui demanda la publication conjointe d’une réponse au prière d’insérer. Les Enragés acceptèrent. Alléguant qu’il est inélégant de nommer les gens qu’on attaque (Cohn-Bendit en l’occurrence, qui avait déjà la Une de tous les quotidiens), les patrons d’I.C.O. ne publièrent jamais le prière d’insérer.

On voit l’élégance de ces gens, au moins égale à la discrétion qui leur fait cacher tout aussi bien les noms et les textes de leurs oppositionnels. C’est que, aussi surnaturel qu’ils veuillent le faire croire, I.C.O. a une opposition. Et c’est davantage dans leur empressement à masquer cette trivialité que dans leur vertueuse antipathie pour le papier imprimé qu’on trouve l’explication de la fureur qui les prit quand un certain nombre de révolutionnaires leur écrivirent pour prendre contact, à la suite de la notule «Lire I.C.O.», parue dans I.S. no 11. Dans une circulaire du 27 avril 1968 I.C.O. se plaignait des critiques «d’un groupe d’étudiants dits “les Enragés”, influencés par les situationnistes et qui ont manifesté un intérêt subit pour I.C.O.» Les petits propriétaires d’I.C.O. se voyaient tout de suite noyautés ! Et précisaient que ce ne pouvait être que par des «idéologues» et des «obsédés de l’éthique» pourtant ils ne visaient pas leur vieil ami Rubel , car la vraie lutte des classes «se déroule sur le terrain économique et hors de toute “conscience” (au sens idéologique du terme)». Peut-on mieux mépriser à la fois ses contradicteurs et les ouvriers ? Et la réalité historique ?

Si I.C.O. ne prétend rien offrir d’autre que des informations, il exige en retour qu’on ne lui demande rien de plus. Le degré de participation requis de ses membres n’est ainsi que leur capacité de se réunir une fois par mois pour rabâcher les quelques mêmes évidences, communiquer les mêmes informations découragées en provenance des mêmes entreprises, et remettre à la séance suivante la discussion sur l’orientation générale du groupe. Que des gens nouveaux viennent mettre leur doigt dans l’engrenage, la machine s’arrête le temps de les fatiguer. On peut écrire ensuite (no 66, décembre 67) : «Tôt ou tard les camarades qui poursuivent d’autres fins (c’est toujours la propagation d’une idéologie sous une forme ou une autre) s’éliminent d’eux-mêmes pour une raison ou une autre, c’est-à-dire qu’ils cessent de venir». Ce ton papelard ne doit pas faire illusion : quand les «camarades» disent clairement qu’ils entendent mener la discussion à l’intérieur, sur la base des principes affirmés, non pour les nier mais pour aller au-delà, pour dépasser l’économisme primaire et amorcer aussi une critique de la vie quotidienne, I.C.O. les éconduit parce que leur texte est trop long ! Et quand les mêmes «camarades» le tirent eux-mêmes, I.C.O. refuse de leur communiquer la liste des abonnés. Cinq ou six oppositionnels que nous ne connaissons pas furent ainsi repoussés au début de l’année 1968. Deux mois après, le problème était à nouveau soulevé par d’autres.

Le fait que les Enragés approchent I.C.O. au même moment parut à ses maîtres révélateur d’un vaste complot visant à miner leur pérennité sur le groupe. C’est sans doute pourquoi, tout en minimisant le mouvement tel qu’il commençait à prendre forme, ils choisirent le «22 mars» contre les Enragés. L’aile cohn-bendiste avec laquelle ils étaient en contact leur garantissait suffisamment l’inexistence formelle et l’absence de théorie cohérente du «22 mars» pour qu’ils lui fassent confiance : du moins ces étudiants-là ne viendraient pas se mêler des affaires des travailleurs conscients d’I.C.O.

Cette conscience ne va pas beaucoup plus loin que leur sens du ridicule. Les lamentables analyses de leur numéro de mai 68, qui paraissaient au moment où l’on pouvait prévoir sans extrapoler un affrontement majeur, et qui veulent prouver l’inanité et l’inadéquation de la lutte entreprise, ont au moins ceci de comique qu’elles ne disent pas à quel moment ces fins observateurs de la conjoncture historique se sont aperçus qu’«il s’est passé quelque chose» (La grève généralisée en France, Mai-Juin 1968, brochure I.C.O. - Noir et Rouge). On peut imaginer que c’est au même moment que le parti stalinien. Rien ne contredit cette hypothèse, pas même l’identité du terme «grève généralisée» pour désigner le mouvement des occupations. I.C.O. n’a pris le train en marche que le jour où la vieille taupe vint creuser sous le café où il se réunissait d’ordinaire, en troublant le déroulement de la réunion mensuelle par l’écho des explosions des grenades de la police. Comme le parti dit communiste, I.C.O. voit essentiellement dans le mouvement des occupations une accumulation de grèves locales. La différence ne réside qu’en ceci qu’I.C.O. sait et dit que ce sont des grèves sauvages. Ainsi, «mai 68 n’a été de ce point de vue (l’évolution vers une autonomie des luttes) que l’expression brutale d’une situation latente se développant depuis des années, en rapport étroit avec la modernisation rapide du capitalisme français». Il faut avoir l’énorme culot de ces gens pour, sans rire, tenter de minimiser à ce point le mouvement des occupations, tout en reconnaissant sur un ton soudain lyrique que «la grande masse des travailleurs est entrée en lutte poussée par la volonté de changer quelque chose dans le système d’exploitation». Ils pourraient savoir que «la réalisation d’un monde nouveau dans lequel leur intervention sera totale, c’est-à-dire où ils géreront totalement leur activité dans leur travail, et partant, dans leur vie» passera par l’explication du mystère qui fait présenter à I.C.O. ces réalités comme séparées.

Qui ces partisans désabusés de la grève sauvage essaient-ils d’abuser quand ils expliquent lourdement, analysant les luttes de classes en France en mars 1969 («Organisations et mouvement ouvrier»), que puisque les grèves sauvages avant mai visaient des revendications catégorielles, puisque dans celles d’après mai «… les travailleurs d’un secteur limité de l’entreprise, ne veulent pas ou plus de ce qu’on leur impose touchant uniquement leurs conditions particulières de travail (salaires ou autres), on retrouve là le caractère des grèves sauvages de Hollande, d’Angleterre, des U.S.A.» (…) «Certains voudront voir dans ces quelques grèves le début d’une généralisation des luttes ou d’une transformation des luttes ou d’une transformation radicale du mouvement ouvrier. Si mai a été à la fois un révélateur et a ainsi précipité une évolution, il n’a pas modifié radicalement le contexte des luttes…» ? Incapables de voir qu’un syndicat ne soutient une grève sauvage que pour mieux la circonvenir, mais qu’il lui est de loin préférable de la perdre dans les méandres d’une grève légale, les réalistes d’I.C.O. se montrent encore plus bêtes que les abrutis de Lutte Ouvrière : «L’intransigeance des patrons et du gouvernement les (les syndicats) a forcés à organiser le 11 mars une manifestation centrale» en posant que la grève du 11 mars 1969 «fait partie de cette exploitation politique du mouvement ouvrier». C’est sûrement parce qu’eux ne briguent d’autre poste que celui qu’ils ont déjà, spécialistes presque reconnus de l’antisyndicalisme, que les «ouvriers» d’I.C.O. peuvent nous prédire un bel avenir, «la conquête d’un grand nombre de sièges de conseillers municipaux et autres». Pour des ouvriers, ils oublient un peu facilement ce que le mouvement révolutionnaire fait des calomniateurs.

La haine d’I.C.O. pour tout ce qui ressemble à de la théorie ne vient pas d’une méfiance, qui serait justifiée, envers leurs militants étudiants ou leurs amis intellectuels. Les dirigeants objectifs d’I.C.O., ses tenanciers de ronéo, se sont eux-mêmes mutés en intellectuels à force de tourner la manivelle. Aujourd’hui ils souhaitent que de vrais intellectuels viennent les relayer dans cet épuisant labeur, pour pouvoir se consacrer à plein temps à l’entretien d I.C.O. qui, ils le savent, n’a rien d’autre à perdre qu’une existence illusoire. Les étudiants ne manqueront pas à l’appel, mais les révolutionnaires sauront qu’on peut lire I.C.O., pour y trouver l’idéologie antisyndicaliste de l’époque des groupuscules.

Internationale situationniste no 12, septembre 1969.

Publié dans Debordiana

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