Les petits boulots de la presse : fixeurs en banlieue

Publié le par la Rédaction

 

Les Bosquets

 

Pour ceux à qui l’histoire aurait échappé, elle vaut un petit retour. Le très sérieux journal Le Point, et ses non moins reconnus rédacteurs Jean-Michel Décugis, joints à Christophe Labbé et Olivia Decasens, se sont fait piéger par un petit gars nommé Abdel faisant office de «fixeur» à Clichy-sous-Bois [Voir Arrêts sur images et écouter l’émission de D. Mermet sur le sujet ]. Ce jeune homme de 23 ans s’est donc fait passer lors d’un entretien téléphonique avec le journaliste, avec un certain talent d’imitateur, pour une jeune femme malienne mariée à un homme polygame, vivant dans la cité des Bosquets à Clichy. Cette petite ville de Seine-Saint-Denis avait déjà défrayé la chronique lorsqu’en 2005, elle fut le point de départ d’une révolte sociale d’ampleur nationale après la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, dans un transformateur électrique, alors qu’ils voulaient éviter un contrôle de police.

 

La banlieue, zone de guerre ?

 

Le titre de couv était à la fois effrayant et aguicheur : «Immigration, Roms, allocations, mensonges… Ce qu’on n’ose pas dire», avec en Une le portrait de la fille d’Alexandre Romanès, du cirque du même nom. De quoi susciter l’adhésion des amateurs de thèses lepénistes. La banlieue n’est, certes, pas toujours rose, mais qu’est-ce donc que ce petit métier qui a émergé en octobre dernier sur la scène médiatique ? Le «fixeur» est connu des rédactions et de leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, puisque ce sont eux qui se font enlever avec les journalistes vadrouillant dans les pays en guerre, leur servant d’intercesseurs, de guides et d’interprètes. Mais «la banlieue» serait-elle donc un pays en guerre, peuplé d’habitants armés jusqu’aux dents et baragouinant un sabir incompréhensible, pour que les journalistes d’investigation aient besoin de tels guides dans les cités HLM ?

 

Guérilla urbaine

 

Les habitants des quartiers dits «populaires» sont, à n’en pas douter, victimes d’une guerre de classes et des préjugés qui en découlent. Peut-être est-ce dû à la sociologie, les journalistes y vivant rarement et les connaissant mal ; peut-être est‑ce la faute aux politiques, qui ont cru bon de décréter l’état d’urgence [Du jamais-vu depuis la guerre d’Algérie sur le territoire français] le 9 novembre 2005 pour mettre fin aux troubles, donnant lieu à des scènes dignes d’Apocalypse Now, avec hélicos dont le phare balaye les façades des immeubles et les terrains de foot pelés, allant même jusqu’à prévoir l’envoi de drones dans les grands ensembles. Aux grands maux sociaux, les grands remèdes sécuritaires.

 

Le collaborateur le moins cher

 

Enfin du point de vue syndical, la précarisation des travailleurs de la presse connaît un nouvel échelon. Après avoir vu les «pigistes», journalistes rémunérés à la tâche, puis les «correspondants locaux de presse» (ou CLP), qui sont réputés «rendre service à un journal» et sont payés environ 5 euros l’article et 3 euros la photo, mais sont malgré tout déclarés, on découvre aujourd’hui les «fixeurs», jeunes gens à qui ont peut glisser un petit billet dans une cage d’escalier pour les remercier de leurs bons et — le plus souvent — loyaux services.

 

Ça presse no 1, avril 2011
Bulletin du SIPM-CNT.

 

 

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