Les empêcheurs de médiatiser en sécurité

Publié le par la Rédaction

 

Il y a une semaine, alors qu'il marchait dans les rues de Misrata, un jeune homme, que je persisterai à nommer Baptiste D., était blessé au cou d'une balle perdue.


La première dépêche, datée du 24/04/2011, que j'ai lue donnant cette nouvelle parlait d'un «journaliste français dont l'identité n'a pas été communiquée». Elle concluait, sans autre précision :

«Il est tiré d'affaire, après avoir été opéré», a indiqué un médecin de l'hôpital Hikma où le blessé a été transporté.

 

La dernière dépêche concernant Baptiste, entre temps identifié et devenu «blogueur français», nous dit qu'il «est maintenant soigné dans un hôpital de Benghazi» et que, «selon les médecins, il est paralysé en dessous de la ceinture et son état est critique mais stable». On nous laisse deviner que son rapatriement en France est encore en attente…

 

Cette dépêche, reprise sous diverses réécritures et troncatures par différents supports d'information, nous apprend que les ami(e)s de Baptiste — trois garçons et deux filles — ont organisé une rencontre avec la presse, hier, à Benghazi. Le journaliste de l'AFP note qu'ils «y ont fait un exposé avec présentation de graphiques animés sur les souffrances de la population de Misrata», mais se contente, dans la première partie de son papier, de reprendre le communiqué déjà mis en ligne sur le blog En route !

 

 

Le 26 avril, dans un article intitulé Qui sont ces blogueurs français partis à Misrata ?, Quentin Girard et Élodie Auffray, de Libération, proposaient un «retour sur une démarche qui surprend».

 

Nos deux auteurs, très futés, ont vite repéré, dans la page de présentation du blog, «un passage de L'insurrection qui vient». Et pour être bien compris, rappellent : «Ce pamphlet très à gauche, publié par des auteurs anonymes, Le Comité invisible, en 2007, a été attribué par le ministère de l'Intérieur au collectif de Tarnac, notamment Julien Coupat». Ils poussent même l'art du «décryptage» jusqu'à faire cette étonnante découverte :

Ce paragraphe est le premier du chapitre En Route (…), auquel fait référence le nom du blog. Le chapitre qui suit dans le pamphlet, Se Trouver, étant aussi l'adresse url du blog (…).

 

Du grand journalisme de terrain, en somme…

 

Par bonheur, les deux rédacteurs laissent un peu la parole à un «interlocuteur» «qui se trouve en France et édite les textes», ce qui permet de mieux comprendre le projet de ce blog collectif. Incidemment, nous apprenons que cet «interlocuteur», qui tient à rester anonyme, avait pris contact avec Libé «dès le 4 avril». Des acharnés du «décryptage» en concluront peut-être que, contrairement à Rue89, Libération a raté le scoupe…

 

Un dernier paragraphe donne un témoignage, journalistique donc crédible, sur ces témoins à la «démarche qui surprend» :

Un journaliste, qui a rencontré l'un des blogueurs à Misrata, décrit quelqu'un de réfléchi : «Ce n'était pas du tout un illuminé. Il avait un discours clairement militant, mais son objectif était de faire son blog et d'informer. Il m'a impressionné par sa connaissance du terrain. Il avait des infos très pointues, que personne d'autre n'avait».

 

Il suffit de lire les textes d'En route ! pour s'en rendre compte.

 

Tripoli Street, place à découvert

 

À lire le compte-rendu de la rencontre des ami(e)s de Baptiste avec les journalistes à Benghazi, on sent bien que tout ne s'est pas passé dans une saine et franche ambiance de confraternité entre les freelance et les encartés.

Interrogés pour savoir s'ils n'estimaient pas irresponsable de venir dans une zone de guerre sans assurance médicale, sans entraînement spécifique et sans parler l'arabe, l'une des blogueuses a répondu : «Je ne pense pas».
(…)
«C'est de la folie», affirme toutefois un responsable d'une équipe de sécurité engagée par un grand média international. «C'est l'exemple typique d'individus qui n'ont aucun entraînement ni aucune expérience des zones de conflit et qui vont dans un endroit où l'on sait que les risques sont élevés», estime-t-il sous couvert de l'anonymat.

 

Oui, nous avons bien lu, c'est «un responsable d'une équipe de sécurité engagée par un grand média international», autrement dit un baroudeur reconverti en chien de garde, qui se permet de juger de l'usage que font ces jeunes gens et jeunes filles de leur liberté.

 

Tamina Building, vu d'une meurtrière

 

(En contrepartie, on gardera en mémoire, la déclaration du journaliste américain, Ned Parker : «C'est un journaliste courageux qui couvrait l'évènement dans la meilleure tradition du journalisme. Il a été touché par une balle perdue et cela aurait pu arriver à n'importe qui.»)

 

L’escalier qui bibliothèque, 30 avril 2011.

 

 

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