Mitterrand septante six

Publié le par la Rédaction

Lettre de guy Debord à Gérard Lebovici,
4 mars 1976


4 mars, 15 heures

Cher Gérard,

Pour vous donner ensemble toutes les pièces concernant les diverses actions policières en cours, voici aussi la copie du faux tract d’hier au soir.

Il est très important pour nous (pour la suite même de la sortie chez Mitterrand [Frédéric Mitterrand, propriétaire de la salle de cinéma L’Olympic (où la projection du film La Société du spectacle fut interrompue par un commando qui s’était emparé de la bobine projetée)], qui risque d’en voir d’autres, et pour notre «publicité» plus vaste et plus lointaine dans le milieu du cinéma et le grand public) de ne laisser personne tomber dans cette erreur, si faiblement montée, qu’il pourrait s’agir d’une action «irresponsable» de pseudo-extrémistes idiots.

On aura peut-être, là-dessus, à corriger ce que risquent de dire Libération ou L’Observateur, qui pourraient bien vouloir s’y tromper.

Essayez déjà tout de suite d’obtenir des responsables rédactionnels du Film français, pour ce samedi, un article sérieux, indigné, professionnel et démocratique — qui sera une première base de référence. Vous en avez certainement le droit en tant que producteur, même s’ils n’étaient pas, par ailleurs, vos employés.

Il faut parler de commando, d’activistes, d’«une des nombeuses polices parallèles», mais surtout pas de fascistes (une bande fasciste a le «style politique» dans l’action — qui du reste ressemble à s’y méprendre à celui du gauchisme bureaucratique). Le modus operandi ici n’est en rien celui du groupuscule politique et, malgré l’apparence cherchée, moins encore celui d’un agrégat «autogéré» de chahuteurs. Dix ou douze vrais étudiants ineptes — qui se connaissent entre eux, mais ne disent à peu près rien, et donnent toute l’impression d’attendre passivement, et sans savoir ce qui se passera, un chahut qui leur a été annoncé par plus actif qu’eux — ont été cette fois recrutés pour «faire un peu nombre» ; pour être l’eau où agit le poisson. Là-dessus, deux ou trois professionnels (indicateurs ou policiers parmi les multiples infiltrés dans tous les Vincennes) viennent, de leur côté, droit au but, agissent et tout de suite s’en vont. Un manifeste policier attendait, seul après l’incident, dans une grande «voiture banalisée», stationnant en double file. Certainement pour récupérer un ou deux de leurs hommes si par exemple Mitterrand les avait fait arrêter par Police-secours (ceci dans le style du livre que vous m’avez fait lire, sur le SAC).

C’est encore plus démontré par la débilité, vraiment hors de toute mesure, du texte anonyme qui ne dit rien, qui ne soutient aucune thèse ou aucun rêve d’aucun groupe ou individu — qui ne m’attaque même pas, alors que cent attaques violentes sont si faciles. Le texte se déguise aux moindres frais — trois vagues citations bien connues — en pseudo-manifeste pro-situ (soulignant lourdement qu’ils ont été «pour», mais que c’est dépassé — par quoi ?). Ceci ressemble à certaines inscriptions pseudo-gauchistes, après certaines bombes du SAC, dont le style traduit tout de suite l’extériorité, du genre : «Mort aux patrons», «Vengeance prolétarienne», etc., qu’aucun groupe n’emploie jamais.

Enfin, «la profession» devrait faire quelques beaux commentaires, du genre social-démocrate, sur la menace grave contre la liberté d’expression (nous savons bien que la nôtre est bien davantage menacée par la profession elle-même, mais là nous les tenons pris dans un piège, profitons-en). Souligner que ceci ne s’est pas vu en France depuis le raid des Jeunesses patriotes contre L’Âge d’or [Le 3 décembre 1930, des militants des ligues d’extrême droite saccagent le Studio 28 où était projeté le film de Luis Buñuel, L’Âge d’or. Le préfet de police prend prétexte de ces incidents pour interdire le film.], etc. Et, pour détourner Heine : quand on commence à brûler des films, on ne tardera pas à brûler des hommes. Après l’attaque un peu moraliste contre la pornographie, voilà pire, etc.

Surtout, battons le fer pendant qu’il est chaud. De plus, il gaut faire re-tirer par GTC la bobine détruite et volée ; et je crois qu’il serait prudent d’avoir une troisième copie (pensons aussi à l’exploitation à l’étranger). Il faudrait aussi instruire un peu le jeune Mitterrand sur le genre de communiqué qu’il pourrait avoir à faire tout de suite, si des pressions de ce genre se renouvelaient. Je crois en outre qu’il serait renforcé s’il était convaincu qu’il s’agit purement et simplement de répression. Ne pourriez-vous pas le voir, pour commencer, maintenant qu’il se trouve, bien malgré lui, dans le coup, à lui expliquer que ce films a beaucoup d’ennemis parmi les ennemis de la liberté ; de sorte qu’il a, lui, quelque mérite et courage dans l’affaire ? C’est une sorte de compensation.

À bientôt. Amitiés,

Guy

Publié dans Debordiana

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