Deux ou trois choses que j'avais à vous dire, par Yildune Lévy

Publié le par la Rédaction


C’est un homme, dans un bureau, comme tant dautres hommes dans tant d'autres bureaux auxquels il ressemble sans ressembler à rien. Celui-là dispose dun pouvoir spécial, certainement dû au fait que son bureau occupe le dernier étage dune quelconque tour dun palais de justice.

On dit quil instruit, qui ? quoi ? Il instruit. Il écroue. Il interroge. Il rend des ordonnances, de pâles ordonnances, où quelques articles de loi, une poignée de formules convenues et de considérations vagues se concluent par dimpénétrables mesures de contrôle judiciaire. Benjamin, certainement trop apprécié comme épicier à Tarnac, sera assigné à résidence chez sa mère en Normandie, où il na jamais vécu, à 30 ans. Manon et moi, qui partagions tout à Fleury, navons plus le droit de nous voir maintenant que nous sommes «libres». Julien peut se mouvoir dans toute la couronne parisienne, non traverser Paris, au cas où lui viendrait la tentation de prendre dassaut lHôtel de Ville, sans doute.

Tel ami qui le visitait au parloir de la Santé doit se garder de le croiser désormais, sous peine de réincarcération. L
homme au bureau construit un dédale de murs invisibles, un labyrinthe dimpossibilités factices où nous sommes censés nous perdre, et perdre la raison. Il y a un ordre dans cet écheveau dabsurdités, une politique de désorientation sous les accents neutres du judiciaire.


On nous libère en prétextant quil ny a pas de «risque de concertation frauduleuse» pour ensuite nous interdire de nous voir et nous exiler ici ou là, loin de Tarnac. On autorise un mariage tout en en faisant savamment fuiter le lieu et la date. On fragnole [Il manque assurément au vocabulaire français un verbe pour désigner la passion que met un assis à rendre, par mille manœuvres minuscules, la vie impossible aux autres. Je propose dajouter pour combler cette lacune à lédition 2011 du Petit Robert le verbe «fragnoler» doù découlent probablement le substantif «fragnolage», ladjectif «fragnolesque» et lexpression argotique «Tes fragno !» dont lusage est attesté et ne cesse de se répandre.], à coup sûr, mais pas seulement.

C
est par ses incohérences quun ordre révèle sa logique. Le but de cette procédure nest pas de nous amener à la fin à un procès, mais, ici et maintenant, et pour le temps quil faudra, de tenir un certain nombre de vies sous contrôle. De pouvoir déployer contre nous, à tout instant, tous les moyens exorbitants de lantiterrorisme pour nous détruire, chacun et tous ensemble, en nous séparant, en nous assignant, en starifiant lun, en faisant parler lautre, en tentant de pulvériser cette vie commune où gît toute puissance.

La procédure en cours ne produit qu
incidemment des actes judiciaires, elle autorise dabord à briser des liens, des amitiés, à défaire, à piétiner, à supplicier non des corps, mais ce qui les fait tenir : lensemble des relations qui nous constituent, relations à des êtres chers, à un territoire, à une façon de vivre, d’œuvrer, de chanter. Cest un massacre dans lordre de limpalpable. Ce à quoi sattaque la justice ne fera la «une» daucun journal télévisé : la douleur de la séparation engendre des cris, non des images. Avoir «désorganisé le groupe», comme dit le juge, ou «démantelé une structure anarcho-autonome clandestine», comme dit la Sous-direction antiterroriste, cest dans ces termes que se congratulent les tristes fonctionnaires de la répression, grises Pénélope qui défont le jour les entités quils cauchemardent la nuit.

Poursuivis comme terroristes pour détention de fumigènes artisanaux au départ dune manifestation, Ivan et Bruno ont préféré, après quatre mois de prison, la cavale à une existence sous contrôle judiciaire. Nous acculer à la clandestinité pour simplement pouvoir serrer dans nos bras ceux que nous aimons serait un effet non fortuit de la manœuvre en cours.

Ladite «affaire de Tarnac», l
actuelle chasse à lautonome ne méritent pas que lon sy attarde, sinon comme machine de vision. On sindigne, en règle générale, de ce que lon ne veut pas voir. Mais ici pas plus quailleurs il ny a lieu de sindigner. Car cest la logique dun monde qui sy révèle. À cette lumière, létat de séparation scrupuleuse qui règne de nos jours, où le voisin ignore le voisin, où le collègue se défie du collègue, où chacun est affairé à tromper lautre, à sen croire le vainqueur, où nous échappe tant lorigine de ce que nous mangeons, que la fonction des faussetés, dont les médias pourvoient la conversation du jour, nest pas le résultat dune obscure décadence, mais lobjet dune police constante.

Elle éclaire jusqu
à la rage doccupation policière dont le pouvoir submerge les quartiers populaires. On envoie les Unités territoriales de quartier (UTEQ) quadriller les cités ; depuis le 11 novembre 2008, les gendarmes se répandent en contrôles incessants sur le plateau de Millevaches. On escompte quavec le temps la population finira par rejeter ces «jeunes» comme sils étaient la cause de ce désagrément. Lappareil d’État dans tous ses organes se dévoile peu à peu comme une monstrueuse formation de ressentiment, dun ressentiment tantôt brutal, tantôt ultrasophistiqué, contre toute existence collective, contre cette vitalité populaire qui, de toutes parts, le déborde, lui échappe et dans quoi il ne cesse de voir une menace caractérisée, là où elle ne voit en lui quun obstacle absurde, et absurdement mauvais.

Mais que peut-elle, cette formation ? Inventer des «associations de malfaiteurs», voter des «lois anti-bandes», greffer des incriminations collectives sur un droit qui prétend ne connaître de responsabilité quindividuelle. Que peut-elle ? Rien, ou si peu. Abîmer à la marge, en neutraliser quelques-uns, en effrayer quelques autres. Cette politique de séparation se retourne même, par un effet de surprise : pour un neutralisé, cent se politisent ; de nouveaux liens fleurissent là où lon sy attendait le moins ; en prison, dans les comités de soutien se rencontrent ceux qui nauraient jamais dû ; quelque chose se lève là où devaient régner à jamais limpuissance et la dépression. Troublant spectacle que de voir la mécanique répressive se déglinguer devant la résistance infinie que lui opposent lamour et lamitié. Cest une infirmité constitutive du pouvoir que dignorer la joie davoir des camarades. Comment un homme dans l’État pourrait-il comprendre quil ny a rien de moins désirable, pour moi, que dêtre la femme dun chef ?


Face à létat démantelé du présent, face à la politique étatique, je narrive à songer, dans les quartiers, dans les usines, dans les écoles, les hôpitaux ou les campagnes, quà une politique qui reparte des liens, les densifie, les peuple et nous mène hors du cercle clos où nos vies se consument. Certains se retrouveront à la fontaine des Innocents à Paris, ce dimanche 21 juin, à 15 heures. Toutes les occasions sont bonnes pour reprendre la rue, même la Fête de la musique.


Étudiante, Yildune Lévy est mise en examen dans l’«affaire de Tarnac».
Le Monde, 20 juin 2009.

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Chita 08/07/2009 20:21

Yildune, tu as tout mon soutien, nous ne sommes pas des malfaiteurs, nous ne voulons au contraire que le bienfait de notre monde, de notre planète !

maël 22/06/2009 09:04

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