Sabotons l'antiterrorisme

Mercredi 11 novembre 2009
Tarnac, la défense contre-attaque

Un an après, le dossier semble au point mort. La défense démonte un PV de police, le principal atout de l’accusation.

Le 11 novembre 2008, à l
heure du laitier, quelque 150 gendarmes et policiers armés et encagoulés investissent la ferme du Goutailloux, dans le petit village de Tarnac, en Corrèze. Au même moment, même scénario à Paris, Rouen, et dans la Meuse. Au total, une vingtaine de personnes sont interpellées, dix placées en garde à vue. Trois jours plus tard, neuf seront mises en examen par le juge Thierry Fragnoli pour «association de malfaiteurs en liaison avec une entreprise terroriste », puis placées en détention provisoire.

Il est 10h30 quand Michèle Alliot-Marie convoque la presse. La ministre de lIntérieur se réjouit du démantèlement dun groupuscule «dultragauche, mouvement autonome». La Cellule invisible, cest son nom, et son «chef» est Julien Coupat. Une enquête «très fouillée» les met en cause dans les actes de sabotage commis la semaine précédente sur des lignes SNCF. Le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, y va à son tour de sa conférence de presse pour renchérir : «Le but de leur entreprise est bien datteindre les institutions de lÉtat et de parvenir par la violence à troubler lordre politique, économique et social.»

De la chancellerie, de Matignon, de l
Élysée, les félicitations pleuvent sur les forces de lordre, leur «mobilisation», leur «efficacité».

Un vrai-faux PV ?

Un an plus tard, ces mâles assurances sonnent le creux. Pas sûr que les journalistes soient invités ce matin place Beauveau pour le premier anniversaire de l
«affaire» de Tarnac. Le parquet de Paris est silencieux, le juge Fragnoli aussi. Les détenus ont recouvré la liberté les uns après les autres, au bout de quelques jours pour les uns, de quelques mois pour Julien Coupat et sa compagne, Yldune Lévy, et le dossier semble au même point quil y a douze mois. Cest-à-dire au point mort.

La parole est maintenant à la défense. C
est elle qui tient désormais la vedette dans les médias. Les nouveaux avocats des neuf mis en examen, Jérémie Assous et Thierry Lévy, ont adressé lundi une note au juge dinstruction pour lui rappeler «son obligation dinstruire à charge et à décharge». Ils lui demandent notamment de «confronter les enquêteurs à leurs contradictions» afin de déterminer quel crédit on peut apporter à leurs investigations.

Est visé ce que Me Assous qualifie de «socle de l
accusation» : le procès-verbal de police qui atteste de la présence de Julien Coupat et dYldune Lévy à Dhuisy (Seine-et-Marne), la nuit où la ligne du TGV-Est fut endommagée par un fer à béton accroché à une caténaire. «En analysant le rapport des policiers de la Sdat (Sous-direction antiterrorisme) qui les filaient ce soir-là, on saperçoit quil est totalement incompatible avec la réalité du terrain. Soit le PV ne décrit pas la réalité, soit cette réalité sest abstraite des règles de physique les plus élémentaires !»

L
avocat sest rendu sur place pour se livrer à sa propre reconstitution. La ligne LGV est en hauteur, cest une longue ligne droite, et par nuit claire «cest un véritable théâtre dombres», dit-il. «Si les policiers étaient effectivement en planque, comment expliquer quils naient rien fait ? Pour poser le fer à béton là où il était, il faut escalader deux grilles hérissées de barbelés, parcourir 530 mètres et grimper un pylône de 7 mètres, le tout à laller et au retour. Et ils nauraient rien vu, rien entendu ?»

D
autres incohérences truffent le procès-verbal, selon Me Assous. La chronologie de la filature, telle quelle est minutée par les policiers, signifierait que lantique Mercedes de Julien Coupat et de sa compagne a battu des records de vitesse sur les petites départementales de Seine-et-Marne. Aucune trace de pneu de la même Mercedes na été relevée à lendroit où elle est censée avoir stationné. Pas plus, dailleurs, que de la voiture de la Sdat. «Et comment se fait-il que les policiers disent avoir alerté leur hiérarchie dès 5h10 alors que la SNCF, elle, na été prévenue quà 9h55 ?» Conclusion ? «Ni Julien et Yldune, ni les policiers de la Sdat nétaient présents sur les lieux du sabotage.» Mais cest sur la foi de ce procès-verbal quils ont été jetés en prison pendant six mois.

Pas de commémoration

Aujourd
hui à Tarnac, aucune autre commémoration que celle de larmistice nest prévue. Sans doute lépicerie sera-t-elle ouverte, ainsi que le bistrot, auxquels ceux du Goutailloux ont redonné vie.

Son gérant en titre ne sera pas là. Benjamin Rosoux, comme les huit autres mis en examen, est soumis depuis sa sortie de prison à un contrôle judiciaire très strict. Assigné à domicile chez sa mère, en Normandie, il a retrouvé un emploi tout récemment dans un bar-librairie. «Jusqu
à il y a encore trois semaines, jétais obligé de pointer tous les jours à la gendarmerie. Le contrôle a été assoupli sur ce point, mais cest bien le seul. Je nai toujours pas le droit de retourner à Tarnac. Jattends que tout ça se finisse au plus vite. Et ça fait un an que ça dure.»

Leur presse (Pierre-Marie Lemaire, Sud Ouest), 11 novembre 2009.


Tarnac : un an après les sabotages, la qualification terroriste en question


Le 11 novembre 2008 au petit matin, la police antiterroriste interpelle une dizaine de jeunes présentés comme proches de l’ultra-gauche et soupçonnés davoir saboté des lignes TGV. Un an après, leurs avocats dénoncent une «opération politique» menée au nom de lantiterrorisme.

Réunies sous le terme générique de «groupe de Tarnac», du nom d
un village corrézien quils habitaient, neuf personnes âgées de 24 à 35 ans sont poursuivies depuis le 15 novembre pour ces sabotages de voies ferrées. Des actes qualifiés de terroristes par le juge dinstruction, Thierry Fragnoli, soutenu par le parquet, car ils visaient des transports publics.

Certains ont connu la détention provisoire, dont celui qui est présenté comme le «cerveau» du groupe, Julien Coupat, brillant étudiant issu d
un milieu très aisé, qui passera six mois en prison.

La police s
intéressait en fait à ce petit groupe depuis début 2008 et un voyage à New York de Coupat et de sa compagne, Yldune Levy, au cours duquel ils avaient participé à une manifestation devant un centre de recrutement de larmée.

Placés depuis leur libération sous de stricts contrôles judiciaires, les membres de ce petit groupe n
ont jamais formellement nié les faits mais dénoncent depuis le début de lenquête «un dossier vide placé sous le sceau de lantiterrorisme», selon les termes de Me Irène Terrel, qui défend quatre de ces jeunes, dont Coupat.

«Cette enquête est le résultat d
une opération politico-médiatique et non juridique», tempête Me Terrel, rompue aux dossiers mêlant extrême-gauche et terrorisme.

Pour Me Terrel, comme pour l
opposition et des associations, qui voient dans ce dossier un emblème des menaces qui pèsent selon elles sur les libertés publiques, cette enquête «mal ficelée est le résultat direct de la crainte exprimée par Michèle Alliot-Marie lorsquelle était place Beauvau de voir resurgir une ultra-gauche radicale» de type Action directe.

«L
antiterrorisme a bon dos», relève Me Terrel, énumérant les «atteintes aux libertés comme les contrôles judiciaires que lon impose à ces jeunes qui sont pour certains assignés à résidence chez leurs parents ou ne peuvent plus se rendre à Tarnac où ils avaient pourtant du travail».

«On tente de créer un ennemi intérieur pour masquer les carences du dossier», ajoute à l
AFP Me Terrel, dénonçant «une criminalisation des écrits», en référence à Linsurrection qui vient, un ouvrage signé dun mystérieux «comité invisible» et attribué par les enquêteurs à Coupat, ce quil nie. «On est allé jusquà mettre sur écoute Éric Hazan, léditeur de ce livre», dénonce-t-elle.

Les enquêteurs estiment de leur côté s
appuyer sur des éléments tangibles pour maintenir leurs poursuites contre le «groupe de Tarnac».

Coupat et sa compagne, suivis ce soir-là, ont ainsi été aperçus près d’une voie sabotée le soir des faits. Des expertises informatiques ont permis en outre de mettre la main sur un manuel de fabrication de bombe et des matrices de faux documents d
identité. «Et puis les sabotages ont cessé depuis leur interpellation», relève un enquêteur.

Policiers et magistrats passent également au peigne fin les éventuels contacts q
u’auraient pu entretenir ces jeunes avec des groupes allemands et grecs. «Le dossier évolue, même sil nétait pas forcément mûr au début», assure un enquêteur. Linstruction pourrait être close avant lété 2010.

Leur presse (AFP), 11 novembre.


Ces criminologues qui murmurent à l’oreille de MAM

L’arrestation de Coupat a permis à l’État de mettre en avant deux théoriciens du «décèlement précoce» du terrorisme : Raufer et Bauer.

Michèle Alliot-Marie, en février 2009, justifiait l’énergie déployée pour monter le spectacle appelé «Affaire de Tarnac» par «la résurgence de groupes très radicaux et souvent violents». Et d’inviter ses interlocuteurs à l’aider dans la lutte contre des gens qui «contestent l’État, contestent l’autorité».

Mais à qui demandait-elle de «créer de la part de l’opinion publique un rejet de ces groupes» ? Au «Mouvement Initiative et Libertés» (Mil), devant lequel elle s’exprimait à l’occasion de ses assises nationales. Créé en 1981, le Mil a accueilli les transfuges et les dirigeant du très à droite Service d’Action Civique (Sac), peu après la dissolution de celui-ci en 1982, à la suite de la fameuse tuerie d’Auriol, commise par certains de ses membres. En 2009, la ministre de l’Intérieur invite donc les «milistes» (je n’ai pas dit «miliciens») à jouer sur le besoin d’État qui travaillerait la population. Les gens, selon elle, seraient «mieux disposés» à «isoler» ceux qui attaquent l’État. «À condition d’y croire. Je dis bien à condition d’y croire.»

Pour produire cette croyance dont la ministre expose avec insistance la nécessité, le duo Xavier Raufer-Alain Bauer s’est depuis longtemps imposé. Binôme bien dans l’air du temps : Raufer (de son vrai nom Christian de Bongain) vient d’Occident et des réseaux de la guerre froide, tandis que Bauer a commencé du côté de Michel Rocard et du Grand Orient de France. Le premier a créé au sein de l’Institut de criminologie de l’Université Paris II (avec l’aide d’un prof du Front National) le Département de Recherches sur les Menaces Criminelles Contemporaines (Drmcc), tandis que Bauer a eu droit récemment à une chaire de criminologie créée spécialement pour lui au Conservatoire des Arts et Métiers. L’un et l’autre enseignent dans ces hauts lieux démocratiques que sont, en Chine, l’École supérieure de police criminelle et le Centre de recherche sur le terrorisme et le crime organisé. Bauer, dont la société de conseil en sécurité accumule les contrats juteux avec les collectivités locales et les entreprises, se flatte d’avoir attiré l’attention d’Alliot-Marie sur Coupat.

Voilà longtemps que l’on sait à quoi s’en tenir sur la «science» du duo. En 1998, leur Que sais-je ? intitulé Violences et insécurités urbaines était déjà remarquable par la prédominance de l’idéologie sur l’analyse empirique, alors même que les auteurs prétendaient s’en tenir aux faits. Ils ont persévéré dans La Face noire de la mondialisation, publié aux prestigieuses éditions du CNRS, avec un discours similaire et une supposée «trouvaille», la seule : le «décèlement précoce». On a eu une démonstration de ce qu’ils entendaient par là avec l’affaire de Tarnac. En avril 2009, Bauer expliqua, sur France 2, que les «prémisses étaient les mêmes» entre les gens de Tarnac, Action Directe et les Brigades rouges ! Le 19 octobre, le même s’exprimait — en qualité de président du groupe de contrôle des fichiers de police et de gendarmerie — dans Libération à propos de la volonté affichée par Hortefeux de créer deux nouveaux fichiers : «Il s’agit de fichiers de renseignements sur des personnes qui n’ont pas commis d’actes répréhensibles mais qui sont susceptibles de le faire» (sic). Décèlement précoce, là encore !

Et une fois ce décèlement opéré, une fois les personnes susceptibles de commettre des actes répréhensibles dûment fichées, que fait-on ? Dans leur livre, nos experts proposent rien moins que de «nettoyer» le «terrain criminel», c’est-à-dire l’ensemble du «cadre social et économique». «Infiniment plus efficace que la démarche consistant à saucissonner l’ensemble en mille procédures tatillonnes, pathétiquement lentes et finalement inutiles, selon des codes dépassés…», assurent-ils.

Telle est la pensée qui inspirait la ministre de l’Intérieur, aujourd’hui ministre de la Justice, quand elle s’adressait à une organisation connue pour mener la chasse aux grévistes et aux gauchistes. Et qui, en 1968, dressaient des plans pour regrouper les gens de gauche dans des stades…

Leur presse (Serge Quadruppani, Siné Hebdo no 61), 4 novembre.
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Mardi 10 novembre 2009


Un copain en cabane, quatre autres en contrôle judiciaire, voilà l’actualité tiède de l’affaire de Cognin/Chambéry (une explosion qui avait coûté la vie à Zoé et de nombreuses blessures à Mike, ainsi que leur «liberté» à quatre de leurs amis) qui continue de traîner son ombre et le spectre de la répression sur nos vies. La galerie Saint-Éloi (tribunal anti-terroriste) prend bien son temps pour nous faire mijoter dans nos jus, à l’image d’une «justice» qui suspend l’existence des sales races et autres racailles d’ultra-méga-gauche-anarcho-totonome à son bon vouloir. Voilà quelques informations pour se mettre à jour, après le creux estival, histoire de dire aussi que les soutiens financiers, matériels, et moraux sont toujours et encore les bienvenus (ici ou ailleurs). À l’heure où partout en fRance et dans le monde, le soutien à toutes celles et ceux qui subissent les coups «républicains» des flics et autres juges, dans leurs luttes ou leurs vies quotidiennes devient plus que vital, quelle meilleure façon de porter le deuil de Zoé, que de garder la rage et cultiver la solidarité, c’étaient ses couleurs préférées…


L’été est passé, qui aura vu une baisse notable des activités du côté de Chambéry, du comité de soutien, et même du côté de la justice et de la police … chez nous en tout cas.


Parce que pour le reste de la fRance on dirait que l’intensité du rythme auquel se succèdent les «affaires» ne connaîtra plus jamais de baisse de régime depuis Tarnac ; de belles histoires «pour l’exemple» avec entre autres : 

- L’affaire du corbeau dans l’Hérault (perquisitions, vingt interpellations, quelques gardes à vue pilotées directement par un président excédé que l’on puisse impunément glisser des balles et des menaces dans son courrier),
- La récente «émeute» du centre-ville de Poitiers, qui quoi qu’on pense de l’action, aura permis au tribunal local à la botte du sinistre de l’Intérieur de se lâcher en prononçant des peines bien lourdes pour ceux qui se sont fait ramasser en fin de manif. Sachant que pour trois des inculpés qui ont pris de un à plusieurs mois de prison ferme, le parquet fait encore appel, considérant qu’ils méritent encore plus…


Une revue non-exhaustive de ce qui se passe dans notre beau pays ces derniers temps. Sans compter la crise, celles et ceux qui galèrent toujours plus, les histoires ordinaires de violences policières, les sans-papiers traqués… La liste est longue.


Bref. Le temps se gâte partout en fRance et ça commence à sentir le roussi.


Jusqu’à quand on restera patients ?


De notre côté, on a eu bien du mal à rassembler nos forces depuis le printemps dernier, et mis à part la collecte de fric afin de payer les frais d’avocat et autres menues dépenses, on ne peut pas dire que le comité ait été très actif depuis ce printemps, alors voilà quelques lignes afin de tenir au courant celles et ceux qui en attendent, des nouvelles.


Pour commencer par les plus mauvaises, nous avons appris que notre ami et camarade N1N1 (prononcer Nin-Nin), a été interpellé en Hongrie à la mi-octobre, mis sous écrou là-bas, avant d’être identifié puis extradé en fRance vendredi 16 octobre, puis déféré devant deux juges d’instruction, et enfin placé en détention à la maison d’arrêt de la Santé, à Paris. Peu de chances que N1N1 ressorte avant le procès (qui aura lieu … on ne sait quand), puisque un mandat d’arrêt international courait contre lui, et que les juges le considèrent comme ayant fui, alors même qu’aucune convocation officielle ne lui est jamais parvenue ni à Chambéry ni ailleurs et qu’il avait croisé la police bien des fois au cours de son voyage depuis début mai et son départ de Chambéry… N’hésitez pas à nous écrire pour nous demander ses coordonnées et pouvoir à votre tour lui faire parvenir vos lettres et autres cartes postales…


Pour le reste, rappelez-vous, Lucas était sorti de Fresnes, après une demande de mise en liberté à laquelle étaient aussi présents Rafou et Mike ; la cour d’appel avait alors refusé la libération de ces deux derniers, au prétexte que Lucas avait une «situation» (soit un travail, des projets d’étude…) et pas eux.


Rafou avait alors fait le 12 juin une nouvelle demande de sortie de taule, examinée par le juge d’instruction cette fois-ci, avec une réponse positive, mais le parquet général de Paris avait déposé un référé-détention pour s’opposer à cette libération, rééxaminée le 19 du même mois et enfin acceptée par la cour d’appel, ce qui avait permis qu’il sorte le jour même.


Mike est quant à lui resté détenu à l’hôpital pénitentiaire du premier mai jusqu’à la mi-juillet à peu près, date de sa sortie, après avoir subi à peu près les mêmes péripéties juridiques que Rafou.


A., quant à lui, avait été interpellé à Nantes par la SDAT, qui l’avait ramené fissa à Paris pour le soumettre à ses sympathiques interrogatoires. Après un passage devant le juge d’instruction, il avait été remis en liberté sous contrôle judiciaire, situation qui n’a pas changé depuis.


Tout ce petit monde est donc dehors aujourd’hui, une «libération» au goût bien amer, puisque chacun des inculpés se retrouve sous le coup de mesures de contrôle judiciaire variées et plus ou moins serrées selon les personnes.


Ainsi tous doivent pointer au moins une fois par semaine au poste de police ou de gendarmerie le plus proche de leur domicile, domicile qui est inévitablement celui des parents, comme s’il s’agissait du seul lieu sûr envisageable pour «garder» des suspects, comme si habiter avec sa famille était devenu un gage de bonne moralité, comme si ne pas laisser le choix de leur lieu de vie à des personnes ayant connu la prison, certains n’ayant pas résidé chez leurs parents depuis quelques années, allait garantir le bon comportement des prévenus. Rafou se retrouve libre d’aller et venir en Savoie et certains départements limitrophes tout en étant interdit de fréquenter les «squats de la région Rhône-Alpes», tandis que Mike et Lucas se retrouvent assignés, tantôt à résidence, tantôt dans leur commune, avec autorisations de sortie limitées aux «bonnes raisons» (le travail, les visites à l’hôpital pour Mike, la formation, les rendez-vous chez le juge ou l’avocat). Les uns et les autres se voient interdits de rentrer en contact entre eux d’une manière ou d’une autre, et Mike, lui, voit cette consigne étendue à tous «les squatteurs de Chambéry» (une notion extrêmement floue, qui sont ces gens ? Toutes celles et ceux qui ont été pris en photo en train d’aller et venir aux Pilos ? Qui ont suivi les manifs de soutien ? Celles et ceux qui ont leur nom sur la boîte aux lettres ?).


Bref, il s’agit d’un condensé non-exhaustif du contenu de ces contrôles judiciaires. Ceci dit pour que l’on constate à quel point la fin de la détention n’est très souvent pas la fin de tous les problèmes judiciaires, dans cette affaire comme dans d’autres (à ce sujet, voir l’instructive et courte brochure disponible sur infokiosques.net «La prison à la maison»), et que le soutien ne doit et ne peut pas s’arrêter au portes de la zonzon pour ceux qui sont pris dans ces affaires.


Pour le reste, que dire ? Il reste un bon millier d’euros à trouver pour pouvoir rembourser les frais engagés jusque-là (surtout des frais d’avocat, eh ouais, être défendu ça coûte cher). Nous renouvelons donc notre appel à soutien, sachant que dès que nous aurons réuni suffisamment d’argent, ce qui viendra en plus sera directement envoyé à d’autres personnes subissant les foudres de la répression, oui oui.


Les inculpés ont également tous été reconvoqués dans le bureau du juge d’instruction qui s’occupe de l’affaire, Yves Jannier, chef du pôle anti-terroriste, à Paris, dans la semaine du 12 au 18 octobre, afin d’être soumis à un nouvel interrogatoire — d’où il ressort, pour ce que l’on en sait, que le magistrat n’avait pas grand-chose de nouveau à demander. On peut supposer que ce dernier voulait poser une dernière fois les mêmes questions afin de clore l’instruction dans les plus brefs délais, mais à ce stade-là, il s’agit d’une supposition, et cela peut aussi bien durer encore des mois et des mois.


Voilà pour les dernières nouvelles de cette histoire. Nous essaierons désormais de réactualiser le blog plus souvent. N’hésitez pas à consulter Mauvaises intentions pour des nouvelles des autres affaires.


La lutte continue, ne nous laissons pas enfermer dehors.


Note : les prénoms des inculpés ont tous été plus ou moins modifiés, dans un compréhensible souci d’anonymat, quand bien même la presse bourgeoise aura suffisamment décliné leurs patronymes et autres informations d’ordre privé dans ses articles sur l’affaire.


Indymedia Grenoble, 8 novembre 2009.
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Lundi 9 novembre 2009
Un article du «Monde» sur les «autonomes»

Le Monde consacre la une de son édition datée d’aujourd’hui à un dossier intitulé «De Tarnac à Poitiers, dans la nébuleuse autonome». Rédigée par Isabelle Mandraud et Caroline Monnot, cette enquête revient, entre autres, sur le phénomène des «black-blocs», la menace de l’ultra-gauche et l’affaire Julien Coupat. En lisant cet article, nous avons eu de sérieuses raisons de penser qu’il marque une nouvelle étape dans la confusion que fait depuis longtemps Le Monde entre ses lecteurs et des pigeons.

«Ce sont des silhouettes entraperçues au milieu de bris de vitrines, lors
d’une manifestation à Poitiers, de heurts et de barricades enflammées, au sommet anti-OTAN de Strasbourg, ou d’opérations policières, comme à Tarnac, un dossier dans lequel, depuis un an, neuf personnes sont poursuivies, suspectées par la justice de sabotages de voies ferrées. Ils surgissent de manière sporadique à la “une” des journaux, le plus souvent à la façon “Black Bloc”, vêtus de noir. Des autonomes, dit-on ? Les autonomes n’existent pas. C’est en tout cas ce qu’ils opposent lorsqu’on les rencontre : les étiqueter, c’est déjà un “travail de flicage”, contestent-ils. Ils n’existent pas, et pourtant comme le dit l’un d’entre eux : “On va nous voir de plus en plus. En face, il y a des gens trop sûrs d’eux et qui n’ont de prise sur rien.”»

Ce n’est pas tous les jours que des journalistes annoncent dès l’introduction de leur article qu’ils vont informer leurs lecteurs sur un phénomène qui, selon les principaux intéressés, n’existe pas. L’aveu mérite d’être relevé : nous, le journal Le Monde, inexplicable fer de lance de la presse française de qualité, nous tenons à prévenir notre aimable clientèle que nous tenons pour un sujet de première importance, digne de faire la «une» de notre édition du week-end, «quelques silhouettes entraperçues», à savoir des «autonomes qui n’existent pas», mais que pourtant, on va «voir de plus en plus». Ah bon ? Comment ? Par quel miracle, des fantômes indéfinis et sans nom vont-ils devenir plus visibles ? L’article a le mérite de fournir (probablement involontairement) un début de réponse : où va-t-on les voir, ces inexistants invisibles ? Eh bien ! ils vont surgir «de manière sporadique à la “une” des journaux».

C’est rassurant, à deux titres. D’abord, parce que cela confère à ces fantômes un trait qui permet de les identifier. Ensuite, parce que tant que les autonomes déclareront être ceux qui n’existent pas, ils représenteront effectivement un danger majeur pour toute la population. Qu’on en juge ! La police débarque chez vous un matin, pour vous arrêter, parce qu’ils pensent que vous êtes un autonome. Pour vous défendre, vous dites : «Mais non, enfin, je ne suis pas un autonome !» — «Ah Ah ! répondra l’inspecteur : vous venez de passer aux aveux ! Car c’est justement à ça qu’on vous reconnaît : les autonomes sont ceux qui disent qu’ils ne le sont pas !» Grâce à la finesse d’analyses comme celles d’Isabelle Mandraud et Caroline Monnot, il devient presque légitime d’arrêter toute la population, puisque :
— Soit vous dites que vous êtes un autonome, donc vous revendiquez que vous l’êtes.
— Soit vous dites que nous n’êtes pas un autonome, donc c’est bien la preuve que vous l’êtes.

La police et les médias viennent de découvrir (certes avec 2700 ans de retard), tous les usages répressifs que l’on pouvait faire du célèbre paradoxe du menteur (parfois attribué à Épiménide le Crétois : «Un homme disait qu’il était en train de mentir. Ce que l’homme disait est-il vrai ou faux ?»).

«Les “totos” sont loin d’être d’accord sur tout»

À un tel degré de performance, le travail de terrorisme journalistique pourrait s’arrêter. Mais nous n’en sommes pourtant qu’au tout début. Faute d’essayer de comprendre qui sont ces autonomes qui n’existent pas, on va désormais prouver aux braves lecteurs du Monde pourquoi ils n’existent pas — ou plutôt, prouver que l’on a conscience au moins de ne pas savoir de quoi l’on parle :

«Tous les casseurs ne sont pas des autonomes et tous les autonomes ne sont pas des casseurs, mais certains le revendiquent (…) Les autonomes, les “totos”, sont loin d’être d’accord sur tout et de former un ensemble homogène. Cette nébuleuse compterait un millier de personnes en France. Impossible de les rattacher à une organisation structurée, de type parti ou syndicat, c’est une forme qu’ils rejettent. Difficile de les situer : ils haïssent la droite, la gauche et méprisent l’extrême gauche, ils refusent le label “ultragauche” qui pourrait leur correspondre le mieux.»

Mais pour définir une chose, pour conclure à la choséité de ce dont on parle, il faut trouver un point nécessairement commun à tous les objets que l’on classe dans un même ensemble. Quel est donc le point commun de nos autonomes ? Merveilleux syllogisme de nos journalistes : le point commun des autonomes, c’est qu’ils n’ont pas de point commun ! Ce qui donne, en quelques lignes, une liste d’attributs que l’on peut s’amuser à dresser ainsi :
— Les autonomes ne sont pas des casseurs.
— Les casseurs ne sont pas des autonomes.
— Les autonomes ne forment pas un ensemble, on ne peut les rattacher à aucune caractéristique précise.
— On ne saurait non plus les rattacher à un quelconque discours politique précis.

Mais alors, au juste, de qui et de quoi nous parle-t-on ? Patience ! Un début de réponse se trouve dans le paragraphe qui suit :

«La plupart des autonomes sont jeunes, très souvent étudiants. “Ils étaient lycéens en 2006 au moment du mouvement contre le CPE, puis, en 2007, lors de la LRU, ce qui a favorisé une radicalité”, souligne Jean-François Chazerans, professeur de philosophie au lycée Victor-Hugo de Poitiers et animateur d’un collectif antirépression, qui a pu observer dans sa ville le parcours de quelques-uns de ses élèves.»

Stupéfiante découverte : cette mouvance qui menace l’ordre public en France, ce serait donc les élèves de Jean-François Chazerans, prof de philo dans un lycée de Poitiers ? Sérieusement ? S’il en faut aussi peu pour menacer les bases de la République qu’une année d’initiation en Terminale aux textes les plus simplissimes de Platon, Descartes, Rousseau, Sartre et Freud, on est saisi d’effroi devant les pieds d’argile de ladite République…

Bref, les autonomes ne sont pas structurés, nous a-t-on dit plus haut. C’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît. Ils ne sont pas structurés et ils n’ont pas un discours politique facile à identifier. Mais, à présent, l’article fait un virage à 180 degrés, et on lit avec étonnement :

«Ceux-là se sont structurés pendant les années Sarkozy, d’abord contre un ministre de l’Intérieur honni, puis contre le même, devenu président de la République, qui, pour eux, incarne plus que d’autres l’ordre policier. Dans les jours qui ont suivi son élection, plusieurs voitures ont été incendiées, dont l’une devant le Fouquet’s, le restaurant où le chef de l’État avait fêté sa victoire… “La clique au pouvoir est en train de foutre en l’air tout ce qui peut faire encore la matière d’une existence digne d’être vécue”, justifie Barnabé. “Tant que la droite sera au pouvoir, ça ne peut que monter”, juge de son côté Sébastien Schifres, doctorant en sciences politiques et militant.»

Mais alors, ils sont donc structurés ? Et leur discours politique est identifiable (ils n’aiment pas Sarkozy !) — le lecteur est un peu perdu, et ce n’est pas la déclaration de Sébastien Schifres qui va le rassurer : «ça ne peut que monter» — ah bon ? ça ne peut que monter, mais quoi, ça ?

«Pour rédiger un communiqué, ils se mettent à trente»

Quelques éclaircissements vont pourtant nous être donnés. Si l’on ne comprend rien à cet article, à ces autonomes, à qui ils sont, à ce qu’ils font, à ce qu’ils pensent… c’est peut-être tout simplement lié à leur méthode de travail. En effet, la teneur assez hermétique de leurs revendications trouve peut-être son origine dans la façon dont ils écrivent leurs communiqués :

«Le père d’un militant autonome de Montreuil confirme : “La rhétorique est très importante. Pour rédiger un communiqué, ils se mettent à trente. Et puis ils votent.”»

Ici, tout s’éclaire — en une phrase, les journalistes ont trahi l’identité de leurs autonomes. Relisez bien : «Pour rédiger un communiqué, ils se mettent à trente.» La clé de l’énigme ne vous saute pas aux yeux ? Le chiffre 30, cela ne vous dit rien ? Réfléchissez…

Mais enfin, 30, c’est le nombre moyen d’élèves dans une classe de lycée ! J’avais donc mille fois raison de supposer que ces dangereux terroristes étaient bel et bien les élèves de Monsieur Chazerans, prof de philo dans un lycée de Poitiers !

Chazerans ou pas, essayez tout de même d’écrire un communiqué à trente. Si vous arrivez encore à faire entendre un discours cohérent, vous êtes assurément assez doué pour renverser le vieux monde. Ensuite, votez votre texte (mais votez sur quoi ? Le contenu du communiqué ? Mais alors, cela veut dire qu’on le rédige à nouveau — c’est peut-être cette procédure compliquée qui explique que Le Monde n’ait pas pu se procurer un seul communiqué pour étayer son enquête...)

«Une forme d’encerclement des villes par les campagnes»

«À sa façon, Tarnac est un autre îlot. C’est une ferme — et non un squat — en zone rurale, comme il en existe dans les Cévennes et en Ariège, où l’on s’écarte de la société marchande en faisant de l’autoproduction. “Une forme d’encerclement des villes par les campagnes”, s’amuse un ancien mao qui les fréquente. Une “utopie pirate”, une de ces “zones d’autonomie temporaire” échappant aux “arpenteurs de l’État”, comme le théorisait Hakim Bey, très lu à la fin des années 1990 dans le milieu.»

S’il est surprenant de lire que les campagnes de France ne sont désormais plus sous l’autorité de l’État, il est amusant d’apprendre que le militantisme radical consiste aujourd’hui à encercler les villes par les campagnes. Car, jusqu’à preuve du contraire, toutes les villes du monde ayant toujours été encerclées par des campagnes (à l’exception de quelques rares exemples de campagnes encerclées par les villes — à savoir les jardins publics !), on se demande pourquoi l’insurrection tarde tant à venir.

Cela étant dit, que les fermiers et tous ceux qui vivent à la campagne pardonnent au Monde, les voici transformés par nos journalistes apprentis-sorciers en pirates, corsaires, flibustiers écumeurs des réseaux de subversion rhizomique ! Mais enfin, nous aurons au moins appris quelque chose, le concept de «Zone Autonome Temporaire», qui intriguait nombre d’esprits rationnels pour la bonne raison qu’il ne signifiait rien de précis, vient de nous être expliqué avec précision, les T.A.Z., ce sont en fait les Zones de revitalisation rurale, ces ensembles de communes reconnues comme fragiles et bénéficiant à ce titre d’aides fiscales !

«Le collectif n’en pense rien»

Ici, il faut marquer une pause et se demander : par quelles méthodes, sans doute fort élaborées, par quelles techniques d’infiltration et d’investigation dont elles doivent avoir le secret, Isabelle Mandraud et Caroline Monnot ont pu se procurer autant d’informations sensibles ? Nos journalistes du Monde lèvent un coin de voile :

«On demande à discuter avec un autonome, il vient rarement seul. À Poitiers, après deux mois de négociations et plusieurs intermédiaires, Le Monde en rencontrera six autour d’une table, après qu’ils ont débattu entre eux du principe du rendez-vous. À une question sur la signification de tags, la réponse fusera : “Le collectif n’en pense rien.”»

Ce qui a du donner, concrètement, quelque chose comme ça :

— Allô, je suis bien chez les autonomes ?

— Non, nous n’existons pas.

— Ah ! parfait, c’est bien vous que je cherchais ! Nous voudrions faire une enquête sur vous pour le journal Le Monde

— Attendez, je dois consulter mes 29 collègues et demander à mon ancien prof de philo ce qu’il en pense et je vous rappelle, d’accord ?

Deux mois plus tard :

— Allô ? Oui, c’est nous les autonomes, euh… vous nous aviez téléphoné il y a deux mois pour faire une enquête…

— Ah, euh… ah oui, ça y est ! Alors vous êtes d’accord pour répondre à nos questions ?

— Non, nous acceptons de vous rencontrer mais nous ne répondrons pas à vos questions. Nos conditions sont les suivantes — et pas d’embrouilles, sinon on disparaîtra dans la nature sans laisser de traces — donc on veut…

— Quoi ? Un hélicoptère ? — des armes ? — de l’argent ?

— Euh, non, le collectif veut qu’on discute autour d’une table. Vous entendez, pas d’embrouilles, hein ? Pas de canapé, pas de bar, pas de resto, pas de pique-nique, on exige d’être assis autour d’une table !

— Bon… bon… c’est louche de s’asseoir à une table pour une interview, mais enfin, puisque ce sont vos conditions, on accepte.

Bref, après cette rencontre si difficilement négociée, les journalistes repartiront avec des précieuses révélations pour alimenter leur article. Notamment :

«Les “insurrectionnalistes” mettent l’accent sur la théorie du chaos et les vertus de l’émeute. “Moi, je vis là-dedans, dans l’insurrection permanente”, explique Pascal qui était, entre autres, présent à Poitiers et à Strasbourg. “Nous, ce qu’on veut, c’est qu’il y ait un mouvement unitaire, que les gens viennent et que cela débouche sur une révolte.”»

Ici, une explication s’impose pour les non-scientifiques. En effet, nous venons d’apprendre les insurrectionnalistes (ceux qui disaient plus haut collectivement qu’ils «ne pensaient rien») mettent toutefois l’accent sur leur goût pour la théorie du chaos. Tout le monde n’étant pas familier avec cette complexe théorie physique, nous nous permettons de renvoyer nos lecteurs vers l’article de Wikipédia sur le sujet. Après s’être dégrossi, notre lecteur se demandera sans doute quel est le rapport de la théorie du chaos avec les vertus de l’émeute et de l’insurrection ? Cela reste un mystère cabalistique dont on trouvera peut-être la clé dans une formule hébraïque ou latine :

«À l’intérieur de ces deux grandes familles, certains sont plutôt “lutte de classes”, d’autres plutôt “autonomie désirante”. Des nuances difficiles à saisir pour le non-initié. (…) Le tag latin “Onmnia sunt communia” (“Tout est commun”) remarqué sur le baptistère de Poitiers, entraîne ce commentaire amusé d’un autonome : “C’est forcément un tiqqunien pour écrire un truc comme ça !” La citation est érudite : elle se réfère à… Thomas Müntzer, un dissident luthérien qui guida sous cette bannière la révolte des paysans allemands au XVIe siècle.»

Astrophysiciens, latinistes, philosophes… ces autonomes sont des génies prodigieusement doués. Des intelligences supérieures. C’est peut-être ce qui leur permet de faire de telles actions-commando dignes des meilleurs services secrets, et de disparaître ensuite dans la nature sans laisser de traces (alors que quiconque a un peu fréquenté les anarchistes savent qu’ils seraient relativement mal à l’aise dans ce genre d’opération militaire. Et ils risqueraient de laisser des traces : papier à cigarettes OCB, autocollants ou tracts…). C’est sans doute leur grande polyvalence dans les exercices de haut-vol scientifiques qui explique que nos autonomes n’ont pas besoin de beaucoup se préparer pour leurs opérations coup-de-poing :

«Il y a un minimum de préparation lors de certaines manifestations. Mais il n’y a pas de concertation globale : “Ça, c’est un fantasme de flic.” “T’apprends que tel groupe va bouger, bon, tu te dis qu’il va y avoir du monde, mais on ne sait jamais ce que font les autres, raconte-t-il. Chacun vient avec son truc, on prévient ou pas.” Son truc ? Du matériel, tels que des fumigènes, des cocktails, des barres, que chacun a pris soin de disposer à l’avance dans des caches le long de l’itinéraire prévu. “Il sert, ou pas. Ça dépend de l’ambiance. Il y a un côté adrénaline. C’est politique, mais il faut être honnête, on y trouve un certain charme.” Pascal a fait du Black Bloc, qui est une technique et non un groupe constitué de manière permanente comme souvent on le pense. “C’est appropriable par tout le monde”, souligne Barnabé, militant parisien. (…) Depuis Poitiers, où elle a été vivement critiquée, la police est à l’affût du moindre événement qui pourrait donner lieu à des actions d’éclat des autonomes. À ce titre, elle a porté une grande attention à la manifestation anticarcérale qui devait être organisée dimanche 8 novembre à Paris

Prêtez une attention toute particulière au paragraphe ci-dessus. Nous allons enfin savoir qui sont les autonomes, comment ils communiquent entre eux, comment ils se donnent des rendez-vous, se renseignent pour s’équiper, etc. Tous ceux qui s’intéressent à l’espionnage connaissent la fameuse technique dite «boîte aux lettres morte» : il s’agit d’un emplacement permettant à des agents secrets d’échanger des messages ou des objets sans avoir besoin de se rencontrer physiquement. Eh bien, voici dévoilé où se trouve la boîte aux lettres morte des autonomes : c’est tout simplement la «une» du quotidien Le Monde ! Qu’est-ce qu’ils sont forts, ces services secrets autonomes : ils ont infiltré les colonnes du plus grand quotidien de France. Ils y font passer en douce leurs messages (rendez-vous à la manif anticarcérale organisée demain dimanche 8 novembre à Paris ; apportez le matériel — fumigènes, des cocktails, des barres —, chacun amène son truc, ça servira ou pas, mais n’oubliez pas de bien planquer votre matos dans des caches le long de l’itinéraire prévu. C’est appropriable par tout le monde : les nouveaux-venus sont invités à participer à la fiesta ! il va y avoir de l’adrénaline !)

Vraiment, avec des autonomes services secrets aussi farceurs, on n’a pas fini de s’amuser, et l’on se dit que finalement, cette société de surveillance et de criminalisation a tout de même ses bons côtés.

Arsène Lupin - Relectures, 8 novembre 2009.
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Samedi 7 novembre 2009

Ce matin (jeudi 5 novembre), vers 6 heures, la police est venue perquisitionner un appartement à Rouen. Elle a embarqué une personne pour une audition. Les policiers (de la SRPJ de Paris) recherchent apparemment les organisateurs de la manifestation du 21 juin à Paris.

Plusieurs centaines de personnes avaient manifesté ce jour-là dans le quartier des Halles. De nombreux manifestants étaient masqués, et au passage devant le siège de l’administration pénitentiaire les vitres de ce bâtiment avaient été brisées. En réponse la police avait gazé. Lors de la dispersion plusieurs personnes avaient été arrêtées et frappées au sol.

Les policiers sont venus dans cet appartement rouennais car c’est depuis celui-ci qu’avait été créée la boîte mail du comité de soutien local. C’est l’opérateur Gmail qui a fourni ces informations à la police. La personne arrêtée est ressortie sans aucune charge contre elle. Les policiers semblaient plutôt rechercher des informations sur deux personnes : un certain Vincent et un certain Julien. Nous ne connaissons pas ces personnes aussi, si elles se reconnaissent : faites attention, camarades. Une instruction est ouverte pour «dégradations», «violences à agent» le tout en «bande organisée».

Quelques jours après la divulgation de nouveaux éléments dans l’affaire de Tarnac, tendant à montrer que la filature de Julien et Yldune par la SDAT avait été entièrement bidonnée par les policiers, voilà donc la réponse des policiers : s’en prendre à nouveau aux comités de soutien. Minable. Et insuffisant.

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Samedi 7 novembre 2009

L’État français, il y a maintenant un an, lançait ses cagoulés sur un petit village de Corrèze, déclenchant ce qui allait devenir «l’affaire Tarnac». Comme beaucoup d’affaires du passé, elle a évolué en deux temps : d’abord le mensonge officiel, puis l’éclat de la vérité sur la nature du pouvoir. Dans les premiers jours, le bruit du mensonge était propagé sans vergogne. À ce moment, pour retourner contre l’appareil d’État les armes qu’il pointait sur nous, nous avons fait appel dans nos interventions publiques au vieux fonds humaniste-démocratique de la gauche. Dans l’inquiétude où nous étions sur le sort de nos amis emprisonnés, nous avons eu spontanément recours à cet arsenal usé mais rassurant, le mieux fait pour réunir des voix, des sympathies, des signatures.

Seulement voilà, une année s’est écoulée, et c’est peu de dire qu’elle a permis à la lumière de jaillir, sur la fabrication policière de l’affaire et surtout sur le pouvoir qui l’a montée. On a vu se multiplier les rafles de sans-papiers — oui, des rafles — dans les quartiers populaires des grandes villes, détruire au bulldozer les abris que les migrants afghans et irakiens s’étaient construits du côté de Calais, expulser par avion trois Afghans vers leur pays en guerre avec l’assurance du sinistre Besson que leur sécurité y serait garantie. On a vu des gendarmes avec chiens fouiller les cartables des écolières à Marciac, arrêter un car scolaire et traiter les enfants comme des suspects près de Pau.

On a assisté à la condamnation à des années de prison ferme de jeunes habitants de Villiers-le-Bel coupables d’avoir jeté des pierres contre la police — et à la relaxe des policiers en cause dans l’accident qui avait causé la mort de Moushin et Larami, et jeté le trouble dans la ville. On a vu l’Assemblée nationale voter sans hésitation la loi scélérate sur la répression des bandes organisées et Brice Hortefeux, entre deux blagues racistes, prendre argument des désordres de Poitiers pour ressusciter par simple décret le fichier Edvige en l’élargissant jusqu’aux enfants de 13 ans. Ce décret d’Hortefeux est daté du jour de la Sainte-Edvige — un humour qui lui avait déjà fait organiser un sommet européen sur l’immigration à Vichy, et qui finira par le perdre.
Bref, pendant cette année, on a vu à l’œuvre le cynisme, la brutalité, l’indifférence affichée à la souffrance, le tout sur fond de suicides à France Télécom et de gestion crapuleuse de «la crise». On peut s’étonner que de tout ce malheur rien ne s’ensuive, que la sentence prononcée par ce régime contre lui-même ne soit pas exécutée — comme s’il n’y avait plus de peuple pour le faire. Mais ce n’est pas le peuple qui manque, c’est la décision — avec la conscience que le rapport de forces ne nous est défavorable qu’en apparence. L’oligarchie cherche à nous maintenir dans ce désespoir qui forme sourdement le liant de la situation.

Mais il peut soudain se défaire : on le perçoit dans certaines grèves, certaines manifestations déterminées, dans tous ces moments collectifs qui échappent à l’étouffoir des bureaucrates syndicaux et des partis qui se prétendent politiques.

Pour que se répande la joie de conquérir une nouvelle existence, il nous faut sortir du domaine des Idées, élaborer en commun les formes de vie à venir : que dans les corps en crise — écoles, hôpitaux, énergie, transports, agriculture, université —, ceux qui triment songent à comment ils s’organiseront sans ceux qui sont là pour les gérer ; que ceux qui ne se résignent pas à l’apartheid rampant se réunissent pour savoir comment rendre immédiatement aux villes leur rôle et leur beauté ; que tous, nous préparions la mise à la retraite d’office des financiers, des économistes et des géopoliticiens.

Le temps n’est plus à l’indignation humaniste ni à l’analyse sociologique. Il ne s’agit plus de faire la critique de l’oligarchie au pouvoir mais tout simplement de la congédier. Car le maintien d’un régime responsable de tant de cruauté et qui n’en garantit que la permanence est une éventualité infiniment plus redoutable que l’insurrection qui vient.

Éric Hazan - Libération, 6 novembre 2009.
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Lundi 2 novembre 2009

Membre du Collège de ‘Pataphysique, où je siège à la commission des licéités et harmonies, sous-commission des Usures, j’ai jugé le moment favorable, notamment eu égard aux derniers développements de «l’affaire Tarnac», pour faire un certain nombre de mises au point — autant sur les dérives dudit Collège que sur les motivations véritables de mon texte, L’insurrection qui vient.

Quoi de plus éloigné de la ‘pataphysique que ce livre, serait-on tenté de penser de prime abord et après les récupérations qu’il devait inévitablement subir, ayant été conçu pour susciter ces méprises et s’idéalement prêter au rapt idéologique dont il a été la victime? Et pourtant : «La pataphysique est précisément ignorance de sa propre nature pataphysique et c’est cette ignorance qui est sa pugnacité, sa puissance, sa plénitude et la racine de son être» (Sa Magnificence le Vice-Curateur-Fondateur du Collège de ‘Pataphysique, Harangue inaugurale, 1er décervelage LXXVI de l’ère Pataphysique). On ne saurait mieux qualifier cette théologie-fiction quenienne qu’il eût été idoine de baptiser Loin de Rueil. Ou bien, fort immodestement, comme un inédit de la geste du grand décerveleur : Ubu idéologue. Quoi qu’il en soit, jamais je n’aurais pensé que les choses puissent aller si loin. Ne me suis-je pas contenté de dupliquer avec application la pataphysique inconsciente d’elle-même, convaincu qu’elle est d’une pureté et d’une beauté largement plus enthousiasmante que celle des productions timides de nos pataphysiciens conscients (c’est-à-dire : les membres du Collège) ? Il n’était question que de retrouver la grâce, par le mime, de cette «Harmonie Pataphysique» qu’évoquait superbement Sa Magnificence le Vice-Curateur-Fondateur du Collège de ‘Pataphysique :
Cette masse d’impayable sérieux, tout cette inexorable bouffrerie, ce Colisée de blablabla semble avoir été concertés avec une admirable application pour qu’aucune fausse note ne vienne déparer cette universelle et impeccable Harmonie Pataphysique.

Bien évidemment, l’autre grand dessein poursuivi, contre les fadeurs des pataphysiciens actuels, était de renouer avec une conception moins frileuse de la ‘pataphysique opératoire… Qui semble vouloir se cloîtrer dans les jeux innocents d’une revue confidentielle (Viridis Candela), lue uniquement par des pataphysiciens en pantoufles. Il est à mon sens bien regrettable d’avoir perdu de vue la geste de Jarry, n’hésitant pas à faire souffler la salubrité du vent pataphysique dans des journaux et revues des plus visibles… Un peu lassé, donc, de nos actuels faux trolls (qui ne savent en effet que se troller entre eux), il s’agissait de raviver la flamme de La Chandelle verte, de revivifier cette veine audacieuse, «situlogique» [Lire le texte de Jorn dans l’IS qui résume assez bien le problème, malgré quelques approximatives schématisations] du Collège, celle du faux Rimbaud auquel a participé Baudrillard, celle des concrétions du pseudo-Torma, du pseudo-Lubin…

Signe des temps, la puissance de feu grotesque de mon œuvre n’aura finalement été décelée par quelques rares esprits sagaces. Mon petit opuscule, avec sa salutaire bouffonnerie apocalyptique, son numéro de funambule sur le fil du retournement parodique, était certes bien plus qu’un brûlot révolutionnaire, mais aussi autre chose qu’une simple farce : parodie mimant avec application les tics, tics et tics des discours mobilisateurs tout en y distillant une puissante satire en intraveineuse, il y a bien sûr de l’édification dans sa visée. Ce texte, je l’ai en effet conçu comme un vaccin recourant à l’esthétique (en l’occurrence, le kitsch série Z — ce bien suspect «Comité invisible», dont ma signature donnera à tous les adeptes de crypto-lacanisme le contenu latent, aurait dû mettre la puce à l’oreille me semble-t-il) afin d’empêcher toute fascination pour la lutte armée groupusculaire, les Robin des bois bas de plafond, les Blanqui à toge de Raël. Comble de l’ironie, voyez un peu ce que l’on en a fait… Certains, plutôt incultes, vont même jusqu’à me comparer à Breton, à Debord, ce qui constitue, soit dit en passant, la meilleure validation de l’axiome marxiste selon lequel l’histoire ne se répète jamais que sur le mode de la farce. Et dire que je prétendais à cette forme de réalisme supérieur que seul autorise le rire (recherché par le pataphysicien comme explication scientifique du monde), en écrivant par exemple :
«L’aura persistante de Mesrine tient moins à sa droiture et à son audace qu’au fait d’avoir entrepris de se venger de ce dont nous devrions tous nous venger.»
«Quand l’État est dans le caniveau, il suffit de le piétiner.»
«On n’arrivera pas à enchanter le fait de torcher à vil prix des vieillards abandonnés des leurs et qui n’ont rien à dire.»
«Il ne peut s’empêcher d’envier ces quartiers dits de “relégation” où persistent encore un peu d’une vie commune, quelques liens entre les êtres, quelques solidarités non étatiques, une économie informelle, une organisation qui ne s’est pas encore détachée de ceux qui s’organisent.» (à propos des banlieues !)
«Il y a de l’impertinence à exister dans un pays où un enfant que l’on prend à chanter à son gré se fait inévitablement rabrouer d’un “arrête, tu vas faire pleuvoir !”»
Ou encore : «Une roquette vient d’éventrer la centrale de Clairvaux.» (dans le scénario programmatique final que j’ai failli supprimer au dernier moment, pensant qu’excessivement bête, il allait trahir immédiatement la supercherie)

Voilà. N’était-ce pourtant pas évident ?

Faut-il déplorer que certains soient venus se prendre dans mon œuvre pour en faire leur bréviaire, endossant un peu hâtivement les habits d’auteur probable tout en refusant d’en assumer trop nettement la paternité ? Il ne sera pas dit que la virtuosité sûrement excessive de ce canular aura servi de prétexte à un acharnement policier. Ceci à l’attention des «audacieux» de tous bords qui voudraient encore lui faire porter le chapeau.

Profitons de cette levée de rideau pour remercier tous ceux qui ont prêté leur concours involontaire à la pleine réussite de ce projet, en donnant la gueule la première dans le panneau : scrupuleux éditeurs, grands théoriciens-penseurs foucaldiens, journalistes zélés, etc. Et souhaitons que ces incantations d’un si effroyable sérieux dont j’ai pris soin de garnir L’insurrection fasse enfin un tabac dans les écoles du rire, autant qu’autour du feu de camp corrézien.

L’Incomestible (alias «Comité invisible»)

Postface de Jean-François Bailleux
Qui a dit que la fiction était un vase clos ?
Avec l’Incomestible, nous sommes d’entrée de jeu en prise avec une esthétique de l’ambiguïté, visant à réinventer le réel comme fiction, et à ne pas invalider la réciproque. Dialectique subtile, s’opérant selon des règles connues de l’auteur seul, diffusant laconiquement ses émanations dissolvant la matière. Comment, en présence de ce texte, ne pas penser à ces porcs de faïence, laissant s’échapper de leur orifice béant une fumée anti-moustique née de la combustion d’une verte spirale ? La créativité intestinale du Père Ubu était certes illimitée, et sa gidouille suffisamment large pour accueillir le plus grand monde, y compris celui qui semble a priori le moins intégrable : notre pataphysicien  dissident (?) s’est souvenu de ce sésame, autant que du «rien n’est vrai, tout est permis» de Hassan-i-Sabbah.
Il n’y a rien à gagner à sortir de l’ambiguïté, aimait à dire le florentin de pacotille François Mitterrand. Ce n’est visiblement pas l’Incomestible qui contredira cette ligne de conduite, lui qui pousse même le raffinement jusqu’à laisser penser que ce qu’il prétend est vrai ; qu’il est bien l’auteur de L’insurrection qui vient, essai politique qui a tant agité nos médias en mal de monstres. À suspendre temporairement ou non l’incrédulité, on en vient même à se demander si la gelée fictionnelle n’était pas la seule solution qu’avait trouvée l’auteur pour faire passer son aveu singulièrement épicé. Quoi qu’il en soit, sa démarche fait apparaître au grand jour une clé de lecture aussi opérante qu’inattendue : la satire, le grotesque salutaire comme vaccin contre toute fascination pour les nostalgies de l’épique, de la lutte armée, des barricades sur lesquelles on meurt à l’antique (lire Éric Hazan, L’Invention de Paris, éd. du Seuil, «Paris rouge», p. 303). Sans consentir au ramollissement né d’une équivalence de signes supposés indifférenciés, force est de constater que l’époque n’est plus au sacrifice ni au martyre. Ceci, l’Incomestible nous le rappelle, autorisant par la même occasion la venue de nouvelles désertions (résistances, pour les exaltés), plus poétiques, plus ludiques.
Les étudiants en philosophie se rappellent peut-être l’Allemand Hans Vaihinger et sa philosophie du als ob : il enseignait que nous construisons notre propre système de pensées et de valeurs et que nous vivons ensuite comme si la réalité s’y conformait. Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez croire l’Incomestible, mais faites comme si ses écrits était véridiques : effet (de vérité) garanti.

Éditions Léo Scheer, 7 août 2009.
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Samedi 31 octobre 2009

Nouveau numéro de Rebetiko automne
Poitiers
S’organiser pour ne plus payer
Chaque âge saccage sa cage
Lansou le chansonnier
Les bergers de la vallée d’Aspe
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Mercredi 28 octobre 2009

Ce texte est issu d’un processus de discussions collectives. Loin de se limiter à une critique de la défense publique des «inculpés de Tarnac», il affirme des positions sur les formes de luttes actuelles. Nous pensons continuer ce débat et élargir cette élaboration collective. Envoyez vos textes, commentaires et autres contributions.

«Tarnac» est le nom d’une opération médiatico-policière qui a fait beaucoup de bruit. À cette occasion des discours publics ont été tenus par les comités de soutien, les proches ou certains inculpés. Discours qui, in fine, portent des positions politiques. Beaucoup de ces discours nous ont gênés, voire nous ont foutu la rage. Pour plein de raisons différentes. Nous en expliquons certaines ici pour clarifier et partager les discussions qu’on a pu avoir. Aussi, parce que les réflexions au sujet de Tarnac sont valables pour bien d’autres situations de répression et de lutte.

Ce dont nous parlons dans ce texte, c’est du «discours public» concernant la répression, c’est-à-dire de ce qui se dit et s’écrit publiquement au-delà des aspects juridiques d’une affaire. Il ne s’agit pas du tout de parler ici de ce qu’on dit, ou pas, devant un juge. L’articulation entre les éléments juridiques et le discours public qu’on tient sur une affaire n’a rien d’évident, c’est un nœud toujours assez complexe. Pour autant, nous sommes persuadés qu’il est nécessaire de construire un discours public qui ne soit pas entièrement dicté par la défense juridique. Tout en gardant bien à l’esprit que les discours publics affirment des positions politiques qui vont au-delà d’une situation particulière de répression.

Face à la répression, pas facile de réussir à se positionner, à trouver comment construire un rapport de force face à l’État dans une situation où on est souvent affaibli. Ces questions ont toujours existé à l’intérieur des mouvements parce qu’on cherche à chaque fois des moyens de faire face à ces situations sans s’y perdre. Il nous semble pressant d’alimenter ce débat, de contribuer à élaborer des discours publics à tenir face à ces situations. Des discours qui ne soient pas en contradiction avec ce que l’on pense, ce que l’on porte, et qui puissent trouver écho chez d’autres personnes subissant elles aussi la répression.

Nécessaire aussi de réfléchir aux modes de diffusion de nos discours. La stratégie médiatique autour de «Tarnac» nous pose problème, même si nous n’avons pas de position de principe contre le fait d’intervenir dans les grands médias. La plupart du temps, ce sont les médias qui ont toutes les cartes en main, et leurs intérêts ne sont jamais les nôtres. Lorsqu’ils ne relaient pas mot pour mot le discours de l’État, ils ne font au mieux que dénoncer certains abus d’un pouvoir tout en le légitimant. Ils s’emparent de certains aspects des affaires au gré de leurs intérêts politiciens et économiques. D’où l’importance de chercher des modes collectifs d’intervention dans les médias qui ne répondent pas à l’urgence des flashes TV et des Unes quotidiennes. Et qui s’inscrivent dans le cadre d’un rapport de force permettant que le contenu de notre discours ne soit pas complètement altéré. Par exemple, perturber une émission radio en y intervenant en direct. Faute de quoi, mieux vaut utiliser nos propres moyens de communication et tenter de donner par nous-mêmes de la consistance à nos solidarités.

Les discours publics qu’on tient doivent pouvoir être compris et partagés avec d’autres gens. D’où le besoin de se demander : sur quelles bases veut-on tisser des liens de solidarité avec des personnes accusées ? Si nous sommes solidaires, ce n’est pas parce que des personnes subissent des procédures dites exceptionnelles comme l’antiterrorisme, mais parce que l’antiterrorisme est un élément parmi d’autres de la justice de classe, cette justice qui œuvre pour défendre les intérêts des possédants. Ce n’est pas non plus parce que des personnes accusées ont un mode de vie particulier, ni parce qu’elles appartiennent à une soi-disant «mouvance» (type «anarcho-autonome») ; car ces entités renforcent les séparations. Au contraire, si nous sommes solidaires, c’est parce que des pratiques, des actes de révolte, qui appartiennent aux luttes, au mouvement social, sont attaqués. Le but étant de les rendre inoffensifs en les enfermant dans le cadre institutionnel.

Antiterrorisme

Certains n’ont pas manqué de critiquer l’usage de l’outil antiterroriste, en raison de la disproportion entre le moyen utilisé et la nature des infractions poursuivies en avançant, par exemple, pour «l’affaire Tarnac», qu’il s’agissait de simples sabotages et non d’attentats. D’autres ont remis en cause l’existence même de cette législation qui serait contraire aux principes du droit démocratique. Des personnes, enfin, voient dans l’antiterrorisme et dans l’état d’exception devenu permanent un véritable «mode de gouvernement». Toutes ces critiques ont en commun de présenter cette juridiction comme un extraterrestre, une exception dans le droit. Pourtant, l’antiterrorisme se distingue moins qu’il n’y paraît des autres procédures juridiques [Nous reprenons ici une grande partie des analyses du texte de Léon de Mattis, «L’antiterrorisme n’est pas une exception», janvier 2009].

Dans les cas de l’association de malfaiteurs, du trafic de stupéfiants, des bandes organisées… les gardes à vue peuvent aussi durer 4 jours [Juridiquement, en antiterrorisme, les gardes à vue peuvent durer jusque 6 jours. Mais, la plupart du temps, elles durent 4 jours ou moins.], la préventive est difficile à éviter et souvent longue, les peines encourues sont alourdies. Ces pratiques de répression, présentées comme des juridictions d’exception, sont en réalité couramment utilisées. Par ailleurs, d’autres catégories construites par l’État subissent elles aussi une répression féroce. Par exemple, les sans-papiers peuvent subir un contrôle d’identité de 32 jours en centre de rétention. Ils peuvent aller en prison pour avoir refusé d’embarquer, puis retourner au centre de rétention avant d’être expulsés. Et dans les faits, la juridiction antiterroriste n’entraîne pas forcément une répression plus importante que les juridictions communes. Même en antiterrorisme, les gardes à vue peuvent durer moins de 6 jours, il arrive que des personnes sortent de préventive avant leur procès, et, si les peines encourues sont souvent très élevées, cela ne veut pas dire que les juges vont les appliquer telles quelles.

Les procédures antiterroristes construisent des accusations sur la base d’intentions supposées, qu’elles soient ou non suivies d’actes. Précisons qu’en antiterrorisme comme dans tout le droit pénal, les intentions doivent toujours être étayées par des éléments matériels. Plus l’intention est prépondérante dans l’accusation, plus des éléments matériels anodins pourront être utilisés à charge. Ces derniers, pris isolément, ne constituent pas nécessairement des infractions. Ce peut être la possession d’un pic à glace, un coup de fil passé à telle personne, avoir de l’argent en liquide… Mais accuser une personne de se préparer à commettre tel ou tel délit avant même sa réalisation est une pratique courante dans tout le droit pénal. Ainsi une personne peut être inculpée de complicité dans la préparation d’un meurtre qui n’a jamais eu lieu. Les intentions sont toujours prises en compte dans les condamnations : homicide volontaire ou involontaire, intention, ou pas, de voler, dégradations volontaires…

La spécificité de l’antiterrorisme tient dans le fait que le pouvoir attribue aux personnes accusées des intentions à caractère politique. Il s’agit, en France, d’avoir «pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur». En Europe, c’est, entre autres, «gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou d’une organisation internationale». Un même acte peut donc relever soit du droit ordinaire, soit du terrorisme [En Espagne, la loi dit que «tout travail en faveur de l’indépendance d’une partie du territoire, même non violente» est traité comme un acte terroriste]. Cette distinction repose seulement sur le type d’intention attribuée aux personnes inculpées : une infraction peut devenir un acte terroriste si les juges estiment que ses motivations sont politiques, au sens où elles s’attaquent à l’État dans ses fondements [Une spécificité propre à l’antiterrorisme concerne la composition des cours d’assises. Ce sont uniquement des magistrats professionnels, dont il est plus aisé d’anticiper le verdict, et non un jury populaire, qui composent les cours d’assises en matière antiterroriste.]. À trop souligner les particularités de l'antiterrorisme, on risque, même sans le vouloir, d’enfermer les quelques centaines de personnes qui subissent cette répression dans un cercle restreint. De renforcer une catégorie dont le pouvoir souhaite l’existence : celle des «terroristes». Or cette étiquette, comme bien d’autres, sert à isoler, à faire en sorte que la répression antiterroriste soit perçue comme quelque chose de très spécifique, ce qui empêche d’élargir la solidarité à d’autres situations de répression.

Dans les imaginaires, le «terroriste», c’est l'homme sans visage toujours prêt à poser une bombe à clous au milieu de la foule. En réalité, les procédures antiterroristes correspondent à de multiples situations différentes, qui parfois n’ont d’ailleurs pas grand-chose à voir entre elles et sont dissemblables en leur sein même : des activités séparatistes basques ou corses, des actions contre les radars, des activités attribuées à ce que l’État résume sous les appellations «islamiste» ou «anarcho-autonome»… Évidemment, personne ne s’appelle de lui-même «terroriste». Ce sont les États qui collent cette étiquette à ce qui est pour eux opportun de réprimer à un moment donné. Au niveau international, en fonction d’intérêts géopolitiques fluctuants, des organisations peuvent entrer et sortir de listes noires de terroristes. L’ANC (African National Congress) de Nelson Mandela par exemple, a longtemps été classée terroriste par les États-Unis avant d’être encensée par tous les démocrates du monde. Les États montrent du doigt à certains moments quelques personnes, «ce sont des êtres monstrueux», et vident ainsi de leur sens politique d’origine des actions, des pratiques, des pensées. Ce n’est qu’une manière de désigner un ennemi intérieur à éliminer, contre lequel toute la population devrait se liguer. De fait, en disant «nous ne sommes pas des terroristes» ou «ces gens-là ne sont pas des terroristes», et, à un degré moindre, en disant «nous sommes tous des terroristes», on risque à chaque fois de réactiver et de valider la catégorie «terroriste» qui n’est profitable qu’aux États et à ceux qui les soutiennent. Il est problématique tant de se revendiquer du terrorisme que d’être prêt à tout pour s’en démarquer.

Mieux vaut montrer comment cette figure de grand méchant loup est agitée pour faire peur et justifier un contrôle toujours plus fort sur tous : c’est le plan Vigipirate, ce sont les militaires dans les gares, le fichage de nombreuses personnes, les contrôles d’identité de plus en plus fréquents… L’antiterrorisme témoigne et participe de manière spectaculaire d’un durcissement plus général de la législation, réponse à l’accentuation des contradictions sociales. Loin d’être réservé à certaines procédures «d’exception», ce durcissement s’applique au quotidien dans les rues, les commissariats, les tribunaux et les taules : déploiements policiers, relevés ADN systématisés, peines plancher, bracelets électroniques, préventive généralisée, Établissements Pénitentiaire pour Mineurs…

L’antiterrorisme est une des multiples formes de répression utilisées quotidiennement par le pouvoir. Elle obéit aux mêmes logiques : la classe dominante édicte les lois, décide de ce qui est légal et de ce qui ne l’est pas selon ses intérêts. L’appareil policier et juridique vise à maintenir l’ordre capitaliste en enfermant une partie des «classes dangereuses» pour mieux contraindre tous au travail. C’est pourquoi la justice condamne autant les actes que les profils sociaux des accusés, souvent en fonction de leur supposée dangerosité. Moins une personne a les moyens de présenter des garanties sociales et économiques, plus elle risque la prison. La justice doit reposer sur cette certitude selon laquelle les flics disent vrai et les pauvres sont coupables. On ne se fait de toute façon aucune illusion sur la possibilité de l’existence d’une justice équitable, d’un État de droit qui défendrait les intérêts de chacun. La procédure antiterroriste est à évoquer comme un des outils du pouvoir face à ce qui le met en cause, pour écraser, stigmatiser ceux qui ne se soumettent pas assez à son goût [Sur ces questions, voir «Danse avec l’État – Dénoncer l’exception jusqu’à en oublier la justice», mars 2009, L’Envolée no 25].

Ni coupable, ni innocent

À la lecture d’articles de presse ou de rapports de police, on comprend que l’objectif est de construire soit des profils de coupables, soit des profils d’innocents. La question principale devient alors : «Est-ce qu’il ou elle aurait pu faire ou même penser à commettre tel ou tel acte ?» Beaucoup ont dit pour ceux de Tarnac : «Libérez-les parce qu’ils sont innocents». Il semble important de s’extraire de ces considérations de flics et de juges, de ne pas réclamer la libération de personnes sur la base de leur innocence, mais de demander leur remise en liberté indépendamment de la question de leur innocence ou de leur culpabilité. Question qui nous importe peu puisqu’elle ne conditionne pas l’expression de notre solidarité. Pour autant, critiquer l’interprétation à charge de certains faits peut être un enjeu important, par exemple remettre en cause l’appellation de «cellule invisible» utilisée par la justice pour parler des gens de Tarnac [Lors d’une conférence de presse, le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, affirme que les «neuf de Tarnac» appartiennent à une organisation terroriste qu’ils nomment eux-mêmes «Cellule invisible». En réalité, l’accusation a repris la signature «Comité invisible» d’un livre attribué par les flics à Julien Coupat en remplaçant le mot «comité» par celui de «cellule», terme généralement utilisé pour désigner un groupe membre d’une organisation terroriste. Cette manipulation grossière a ensuite été reprise en cœur par les médias.].

Bien entendu, que des personnes solidaires réclament la libération des inculpés, qu’ils soient coupables ou innocents, n’empêche pas ces derniers de se défendre de leur accusation et de présenter au juge des garanties de représentation (un travail, un logement…). Mais mettre en avant publiquement des profils d’innocents nous conduirait à parler de la personnalité des accusés, de leur parcours de vie, de leurs habitudes, de leur situation… Ce qui non seulement est inintéressant, mais sous-entend en plus qu’il y aurait deux catégories de personnes : «les gens biens», tellement gentils et intégrés qu’ils ne peuvent qu’être innocents, et les autres, évidemment coupables, la plupart du temps appartenant aux «classes dangereuses», c’est-à-dire aux classes populaires.

En plus, s’affirmer solidaires sur la base de l’innocence des accusés et d’une dérive de la justice revient à sous-entendre que la justice devrait agir comme d’habitude, c’est-à-dire condamner les «coupables». Au final, cela entérine le fonctionnement normal de la justice et en appelle à un État de droit.

Enfin, il est problématique de dire que des personnes n’ont pas le profil, qu’elles n’auraient donc jamais pu commettre des actes qui nous semblent prendre part à la conflictualité sociale. C’est affirmer que les personnes n’ont ni le profil socio-économique, ni les idées, les pensées liées aux actes reprochés. Il est évidemment nécessaire de déconstruire le montage policier et médiatique, mais lorsque cela prend toute la place dans le discours public, c’est une position politique : un tel discours conduit, même indirectement, à se démarquer des actes de révoltes. Il risque donc de participer à la logique de l’État qui veut, en poursuivant un acte de révolte, discréditer plus largement ce type d’acte. Mieux vaut au contraire se montrer solidaires des actes de révolte et peu importe l’innocence ou la culpabilité des personnes inculpées.

Qui peut payer peut choisir

Dans le cas des inculpés de Tarnac, le discours sur l’innocentisme s’est doublé d’un discours sur les modes de vie. Des affiches de comités de soutien à Tarnac affirment : «Ce qui est attaqué ? Ce sont nos luttes, nos mots, nos modes de vie, nos armes, nos amitiés et la possibilité de s’attaquer à l’ordre des choses…» La campagne de soutien aux inculpés de Tarnac a mis en avant cette question du mode de vie. On a beaucoup entendu : «soyez solidaires avec nous : si on est attaqué, c’est parce qu’on vit à plusieurs à la campagne». Or nous ne pensons pas que l’État s’attaque aux personnes de Tarnac pour leur «mode de vie». Cette position nous pose problème à différents niveaux.

D’abord, dans de nombreuses affaires judiciaires, des modes de vie sont construits de toutes pièces. Pouvoir et médias créent l’image qui leur est utile. La caricature de la manière de vivre est la base de tout fait divers. Ainsi, les personnes de Tarnac seraient bizarres car elles vivraient collectivement à la campagne et n’auraient pas de téléphone portable. À l’inverse, l’homme accusé d’appartenir au Fnar (Front national armé révolutionnaire ou Front national anti-radar) serait étrange justement parce qu’il vivait isolé, qu’il habitait seul dans son appartement ! Répondre sur la question des modes de vie, c’est rester sur un terrain dont les médias sont friands sans jamais remettre en cause la portée politique de ces catégories, terrain qui évacue la question des rapports sociaux.

Ensuite, parce que ce discours repose sur une séduction, celle de se voir comme un danger politique. Pourtant, aucun mode de vie n’est en soi subversif. Certes, nous avons besoin d’expérimenter à plusieurs des modes de vie et de repenser ici et maintenant les rapports (genre, exploitation, etc.). Ce peut être tout un tas de débrouilles, d’entraides, de solidarités au quotidien, pour s’en sortir mieux ou un peu moins mal. C’est aussi au cours de luttes des aspects du quotidien qui changent : tout à coup, on s’organise ensemble pour se procurer de la nourriture, pour improviser une cuisine dans l’endroit que l’on occupe, pour défendre cet endroit où l’on va aussi dormir… Pour autant, ce n’est pas parce que l’on mange, cultive, travaille ensemble, ou même possède une maison à dix, que l’on échappe ou attaque les rapports sociaux (c’est-à-dire la propriété privée, l’exploitation). Il n’est pas possible de vivre en-dehors du système capitaliste. Le modèle de l’alternative, cette petite bulle où l’on tente de vivre différemment entre soi, n’entrave en rien le fonctionnement du capital. Alors en faire un modèle politique qui serait la condition pour affronter l’ordre des choses … c’est au mieux une illusion naïve, au pire un mensonge. L’idée d’une existence indépendante de l’économie capitaliste qui pourrait servir de principe politique pour mener des attaques est un leurre. Une mystification qui risque de mener à des communautés closes, de renforcer des codes de l’entre-soi, et de créer des ghettos militants. Ainsi, dans une cour de promenade, un prisonnier dit, au sujet de Tarnac : «Y’a pas mal de leurs idées qui me plaisent, mais le problème, c’est que moi je peux pas vivre à la campagne !»

Ce discours sur le mode de vie relève en effet d’une manière très particulière d’aborder la politique qui nie les conditions réelles d’existence du plus grand nombre. C’est un point de vue où le moteur serait uniquement le choix : volonté de vivre à plusieurs plutôt que de travailler, d’avoir de l’argent ou au contraire de déclamer qu’il n’existe pas entre nous. Encore faut-il avoir les moyens de faire ce choix. Squatter un logement est souvent une nécessité et la plupart des gens essaient de subir le moins possible l’exploitation. Même si tout le monde fait des choix, c’est avec plus ou moins de marge de manœuvre et avec des conséquences bien différentes. L’argent est justement ce qui permet de s’affranchir des nécessités matérielles, l’espace de respiration pour ne plus y penser. Le problème c’est de faire croire que la volonté serait moteur de toute chose, en niant le contexte, les situations sociales… Or cette position politique consiste justement à faire comme si tout le monde avait tout le temps la même liberté de choisir. «Cette posture […] relève pour l’essentiel du régime de la liberté marchande : qui peut payer peut choisir.» [«Un autre emploi de l’argent», mai 2005, Meeting 2]

Elle ne fait que fait que creuser les écarts existants. Elle reconduit les séparations entre les différents segments de classe qui peuvent se rencontrer au sein des luttes. Une telle rencontre n’a certes rien d’évident. Mais la position qui consiste à nier dans le langage les véritables séparations qui structurent la société ne permet pas de les dépasser dans la réalité. Au contraire, à force de les nier, elle les reconduit et risque d’approfondir un peu plus l’incompréhension entre les différents groupes sociaux qui sont amenés à se rencontrer et parfois à s’allier dans les luttes.

Nous pensons au contraire que c’est parce que les séparations, les contradictions sociales sont permanentes que l’apparition de luttes est inéluctable. La rencontre entre les exploités devient alors possible et elle est elle-même un enjeu de la lutte. Rencontre entre tout ceux qui, communément exploités, ne le sont pas de manière égale.

Soigne ta gauche

La défense publique d’un mode de vie nous pose finalement problème en termes de tactique politique, c'est-à-dire dans les alliances qu’elle esquisse. Suivant une tactique double et opportuniste, le discours sur le mode de vie a été utilisé pour séduire, non seulement grâce à l’idée de constituer un danger politique, mais aussi en donnant à tout prix des gages de respectabilité, s’attirant ainsi la bienveillance d’une certaine gauche. Le discours sur le mode de vie devient alors un des opérateurs de sa recomposition.

La récupération de l'affaire de Tarnac par la gauche est particulièrement flagrante. Alors que dès le second jour de l’affaire, les grosses centrales syndicales criaient à la provocation, et Sud [Dès le 12 novembre, Christian Mahieu de Sud Rail a cru bon de mettre en garde «ceux qui frisent la diffamation en voulant confondre terrorisme et action syndicale»] au terrorisme, celles-ci ont rapidement rejoint la cohorte des démocrates, des partis et des intellectuels de gauche, tous unis d’une seule voix pour dénoncer «les lois d’exception» incompatibles avec un «État de droit démocratique». Les références au «déni de démocratie» sont même allées jusqu’à une pétition d’intellectuels publiée dans Le Monde appelant à la défense de cette sacro-sainte démocratie. Ceci a de quoi laisser perplexe tant derrière ce terme fourre-tout se cache en réalité un système politique qui mime la défense de l’intérêt de chacun tout en consacrant le pouvoir d’une infime minorité. Ce qui disparaît alors dans cette course à la respectabilité, c’est la possibilité même de créer des liens de solidarité avec tous ceux, qui, attaqués par l’État, ne peuvent ni ne veulent donner de tels gages de respectabilité. Avec tous ceux qui, de par leur condition, sont partie prenante de la conflictualité de classe.

Vieilles chimères

Le discours sur le mode de vie crée de nouvelles séparations et s’avère d’autant plus incapable de casser les catégories créées par l’État : «jeunes de banlieue», «anarcho-autonomes»… Depuis deux ans de façon récurrente, l’État dans ses déclarations médiatiques invoque les anarcho-autonomes comme responsables de «débordements» dans des luttes sociales.

Durant le mouvement contre le CPE, les affrontements violents, notamment devant la Sorbonne, sont attribués dans la presse à des casseurs «anarchistes» ou «autonomes», nécessairement extérieurs au mouvement. La police et les journalistes expliquent que ces affrontements impliquant des milliers de personnes ont été décidés et dirigés par une poignée d’individus. Et c’est tout l’intérêt de la figure de l’anarcho-autonome : incarner à elle seule un ensemble de pratiques collectives illégales (tags, dégradations, affrontements…). Elle crédite aussi la thèse selon laquelle les mouvements sont toujours initiés et contrôlés par une force visible (comme les syndicats) ou obscure (en novembre 2005, les islamistes ont été présentés comme les incitateurs des émeutes de banlieue). Après l’incendie du centre de rétention de Vincennes en juin 2008, l’UMP accuse le Réseau Éducation Sans Frontières et les collectifs de sans-papiers d’être responsables des révoltes à l’intérieur des centres. De telles manœuvres visent à extraire des luttes sociales certaines pratiques illégales en les attribuant à un extérieur. On voudrait nous faire croire qu’il ne resterait qu’une alternative : la contestation dans un cadre institutionnel ou le «terrorisme».

L’antiterrorisme n’est qu’un de ces outils dont dispose l’État pour contenir la contestation. Tentatives qui à terme semblent vaines, tant les révoltes relèvent d’un fait social qui ne se laissera jamais circonscrire à un groupe, un milieu ou une mouvance [Sur cette question, voir le texte de Léon de Mattis, «Anarcho-autonome», décembre 2008, dans Mauvaises intentions 2].

Sabotage, blocage, conflictualité

En l’occurence, les personnes de Tarnac ont été accusées de sabotages, pratiques que l’on retrouve dans les mouvements sociaux et qui peuvent être l’expression de la conflictualité de classe. Dans cette affaire, on a vu les médias, syndicalistes et politiques effrayés à l’idée que les sabotages des lignes SNCF aient été faits par des cheminots. Quel soulagement lorsque la police affirme avoir arrêté les responsables, soi-disant membres d’une «cellule terroriste». Rassurés, les représentants homologués du mouvement social se lâchent : «terrorisme» pour Sud Rail, «provocation» pour la LCR qui affirme que «ces méthodes-là n’ont jamais été, ne sont pas et ne seront jamais les nôtres».

À l’automne 2007, alors que les cheminots protestent contre la casse des régimes spéciaux, des sabotages sont commis sur les voies, contre des systèmes d’aiguillage et des bâtiments administratifs. En 2000, les ouvriers de Cellatex «négocient» le montant de leurs indemnités de licenciement en menaçant de déverser des produits toxiques dans la Meuse et de faire sauter l’usine. Les actes de sabotage sont monnaie courante au travail (vas-y-mollo contre les cadences, travail bâclé après une engueulade avec la hiérarchie, virus informatique balancé sur les ordinateurs…) et ailleurs : le collégien qui fout du chewing-gum dans la serrure pour se dispenser de son exposé de géo, l’automobiliste qui rend inutilisable un radar automatique.

En tant que telles, les pratiques de sabotage n’ont rien d’une doctrine. Elles ne sont pas plus le fait d’excités ou de comploteurs, mais un moyen d’action pertinent (ou pas) au vu des enjeux et des situations. Un même gréviste de la RATP peut faire signer des pétitions, s’asseoir à la table des négociations, tout en s’assurant par le sabotage que les bus ne roulent pas. Dans les mouvements sociaux, cette pratique peut s’accorder avec d’autres types d’actions, comme les assemblées, les occupations, les blocages … qui toutes témoignent d’une recherche d’efficacité, et ne trouvent leur intérêt qu’en fonction du contexte. Considéré de manière isolé, le sabotage ne témoigne pas forcément de la radicalité d’un conflit, il ne s’accompagne pas nécessairement d’une remise en cause plus générale. Les «faucheurs volontaires» emmenés par José Bové ont usé de pratiques illégales dans le seul but de se constituer en lobby anti-OGM et de mieux réformer le droit. Se privant de toute critique du monde qui produit les OGM, il était bien entendu vain de penser pouvoir empêcher leur développement [Nous faisons la distinction entre les actions spectaculaires des faucheurs volontaires visant à instaurer un dialogue avec l’État et les nombreux actes de sabotages anonymes de champs d’expérimentation].

Légalité ou illégalité ? La question ne se pose pas uniquement en ces termes. Lors des mouvements sociaux, on fait tout simplement ce qui dérange le plus ceux d’en face. «La légalité n’est pas une frontière infranchissable pas plus que l’illégalité une position de principe.» [La caténaire qui cachait la forêt, novembre 2008] D’ailleurs la légalité de certaines actions dépend très peu des gens en lutte. Une manifestation d’abord légale peut devenir immédiatement illégale sur simple ordre du préfet. Dans les mouvements sociaux, la recherche de formes de lutte efficaces est aujourd'hui d’autant plus pressante que l’arsenal anti-grève se durcit, notamment avec la mise en place du service minimum. Dans les médias, les grèves dans les transports ou l’éducation sont assimilées à des prises d’otages. En 2008, un président jubile (un peu trop vite) devant un parterre de patrons en affirmant : «désormais quand il y a une grève en France personne ne s’en aperçoit». Le traitement policier et judiciaire des conflits devient la règle. La grève dans ses modalités légales arrive de moins en moins à toucher au portefeuille. Pour des revendications parfois minimes, ceux d’en face n’hésitent pas à utiliser tout l’arsenal du contournement (embauche de précaires, lock out [Lors d’un conflit social, la direction choisit de fermer l’usine, et lorsque c’est possible, elle externalise la production]) pour vider les grèves de leur efficacité. Dans ce contexte, certaines pratiques comme les journées d’action et les «temps forts» syndicaux sont parfois désertées. Pas tant parce que ceux qui les initient, gauche et directions syndicales, sont contestées en tant que telles, mais parce que de plus en plus de gens concernés font le constat de leur inefficacité.

D’autres pratiques, de fait illégales et qui ont toujours existé tendent au contraire à se multiplier : grèves sauvages, sabotages, blocages… Ainsi, depuis une quinzaine d’années, les blocages sont devenus en France un enjeu central des mouvements. Il y a évidemment dans la mémoire collective récente le souvenir de décembre 95. Pendant deux mois pas un train ne roule, «le pays est de fait paralysé. Les métropoles prennent un visage inédit, les rapports sociaux, notamment de solidarité se transforment au quotidien.» [La caténaire qui cachait la forêt, novembre 2008] En 2003, cette question se repose (comme par exemple le blocage du bac) mais «les contre feux sont là. Les syndicats des transports parviennent à empêcher une extension de la grève aux salariés de la SNCF et de la RATP […], la rue a une apparence de normalité, ça roule» [La caténaire qui cachait la forêt, novembre 2008]. Les enseignements de ces défaites sont tirés par le mouvement du CPE et le mouvement lycéen de 2007 : les blocages des voies et des gares viennent se rajouter aux manifs sauvages. Plus récemment encore, en 2008, les grèves du fret (en Allemagne), grèves sauvages dans l’aviation (Alitalia en Italie)… Et ces pratiques dépassent largement la lutte des cheminots ou des transporteurs. Il suffit de penser aux blocages routiers qui ont fait rage en Guadeloupe… Ces pratiques de blocages ne sont évidemment qu’une des formes de la conflictualité sociale. Comme le disaient des jeunes de la RATP à Paris en 2007 «on veut pas faire une grève juste en mangeant des merguez dans notre dépôt»… Et c’était novembre 2005 qui était cité comme exemple du rapport de force. La conflictualité sociale déborde de toutes parts les médiations démocratiques (partis, syndicats, représentants et associatifs de tout bord) comme on a pu voir en France en novembre 2005 et plus récemment en Grèce à la fin de l’année 2008.

Les mouvements sociaux et les émeutes ne sont pas les seuls moments d’expression de la conflictualité sociale… Ce système ne peut plus promettre l’amélioration des conditions d’existence, mais plutôt leur appauvrissement, comme le confirment encore récemment les conséquences de la crise financière. Dans ces conditions, n’importe quel point de cristallisation des conflits de classe, tels les résistances aux expulsions, aux licenciements, les affrontements avec les flics, sont des foyers aussi nombreux qu’imprévisibles. Logiquement, le pouvoir utilise la répression afin d’isoler ces différentes dynamiques. Lorsque des personnes, des groupes se font réprimer, c’est l’occasion de rappeler que, quels que soient les outils que l’État utilise pour attaquer des moyens de lutte, il le fait dans le cadre de la conflictualité de classe dans le but de contenir la contestation le plus largement possible.

La défense du comité de soutien à Tarnac a organisé son discours public autour de deux points : la défense des inculpés qui seraient attaqués pour leur mode de vie alternatif et la mise en cause de ce qui est décrit comme un nouveau mode de gouvernement, ou une dérive du droit. Ce discours public est parfaitement représentatif des contradictions du cycle des luttes actuelles [Le texte de conclusion a été en partie influencé par «Le grondement de la bataille et la plainte des pleureuses», avril 2006, Meeting 3], qui s’expriment encore plus fortement au sein des classes moyennes. Et à bien des égards, ces discours semblent avoir été profilés à leur intention.

Ainsi, le discours sur le mode de vie permet d’affirmer des nouveaux besoins (nouvelles formes de sociabilité, écologie…). Mais, loin d’une perspective communiste car il ne porte aucune critique de fond de la propriété, de l’exploitation et de l’État, il se traduit au final par une fuite dans l’alternative. De même pour l’illusion démocrate qui consiste à revendiquer l’abrogation des lois antiterroristes au nom de l’État de droit, en bon citoyen vigilant.

En fait, il nous importe moins de dénoncer le machiavélisme raffiné de cette stratégie de défense que de pointer la contradiction sociale dont elle découle. Cette stratégie témoigne de la réelle crise de reproduction que vivent des pans entiers de la classe moyenne — assurés du fait que leurs enfants vivront moins bien qu’eux — et de leur attachement à un rapport de nature garantiste à l’État.

Cet appel constant à «l’État providence» est le credo dominant du cycle de lutte actuelle : s’enferrant dans la défense des droits existants et des acquis sociaux, les luttes et les mouvements n’arrivent pas à se dégager d’une stricte réactivité qui consiste à évoquer un contre modèle de stabilité et de sécurité incarné par l’État providence et l’État de droit. Cette limite s’inscrit dans le cadre de la défaite du mouvement ouvrier, de la restructuration qui s’opère à partir des années 70. Au sein des luttes, le sentiment d’appartenance à la classe s’efface progressivement au profit de la figure du citoyen.

Face à l’appauvrissement des classes populaires au profit du capital et au renforcement de l’arsenal juridique, il ne s’agit pas de délaisser le champ des luttes revendicatives ou de dire que toutes les législations se valent. Il s’agit de prendre acte de l’offensive du capital et de la combattre, sans pour autant s’enfermer dans une défense de l’État providence, qui est le prolongement étatique de la restructuration du capital après-guerre.

L’enjeu est de taille car une véritable chape de plomb doctrinale se constitue, prenant notamment appui sur des slogans tels que «nos luttes ont construit nos droits». Or, ces droits n’ont pas été «conquis de haute lutte» ; ils formalisent un rapport de force à un moment précis (souvent la fin d’une lutte) entre deux positions aux intérêts antagoniques. On fait du droit tel qu’il est le but des luttes sociales passées et non leurs limites mises en forme par l’État et le Capital. Cette illusion rétrospective établit que la somme des victoires de la lutte des classes n’est pas autre chose que l’édification lente, laborieuse et linéaire de codes juridiques. Certes des protections, des garanties ont été mises en place à l’issue de ces luttes, mais il s’agit d’avantages restreints et d’aménagements de l’exploitation. Et cela s’est fait au prix du désarmement de l’offensive et reste bien en deçà de ce qui s’y jouait : l’élaboration de solidarités de classe, de pratiques collectives et de contenus subversifs et révolutionnaires.

Les luttes, concrètement, n’ont pas pour objet des droits. Si la Bastille a été prise, ce n’était pas pour obtenir le droit de vote mais parce que c’était un dépôt d’armes. De même, si les mal logés sont en lutte, c’est avant tout pour avoir un logement. La revendication du «droit au logement» est toujours le fait des associations et des partis qui viennent se poser comme seuls médiateurs crédibles et font carrière en négociant par-dessus la tête des collectifs.

Cette position qui réduit tout à la défense du droit empêche donc la ré-appropriation de formes de luttes qui n’ont jamais été inscrites dans le droit mais qui ont toujours appartenu aux mouvements comme la grève sauvage, les auto-réductions, les ré-appropriations collectives ou le sabotage. Nous laissons aux adorateurs du code du travail le choix d’inscrire dans les textes juridiques le droit au refus du travail, à la grève sauvage, à la destruction de machines, au sabotage, à la bastonnade des petits chefs, à l’incendie des usines et à la défenestration des patrons.

Voir dans le droit la finalité de toutes les luttes passées et présentes, empêche tout renversement de perspective qui viserait la critique de l’État, de la démocratie et de la propriété privée, non pour les réformer ou les fuir dans un prétendu «en-dehors» mais pour les abolir. S’affirmer solidaires d’actes dénoncés comme irresponsables alors qu’ils ont toujours été des outils de la lutte de classes, réaffirmer par là leur contenu politique et leur appartenance à la conflictualité de classe va dans le sens de ce renversement de perspective.

Indymedia Nantes, 27 octobre 2009.
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Mercredi 21 octobre 2009
IPNS no 28, septembre 2009
Journal d’information et de débat du plateau de Millevaches.
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Samedi 10 octobre 2009

L’extrait de Tiqqun cité très exactement dans Mieux vaut tard que jamais illustre une maladie chronique des champions de la critique critique, tous courants confondus. On n’y combat presque jamais des positions théoriques pour ce qu’elles sont. On préfère généralement se livrer à un procès d’intention en attribuant à l’adversaire un tort imaginaire dont on détient la réfutation prête à l’emploi, en spéculant sur l’ignorance ou le fanatisme du public. C’est que dans ces milieux, comme dans tous les autres, règnent la concurrence sur le marché des idées, la compétition agonistique et la «culture du narcissisme».

Dans le cas particulier que nous avons relevé, contrairement à ce qu’affirme Tiqqun, Debord n’a jamais écrit que toute l’agitation (ni même toute la lutte armée), au cours des années 70 en Italie, était manipulée par Gladio. Il a seulement montré que les Brigades Rouges avaient été infiltrées puis manipulées par l’État italien pour neutraliser la dangereuse subversion prolétarienne qui menaçait l’ordre social existant. Du reste, il est, au mieux, malvenu de reprocher à Debord d’avoir pratiqué le grand camouflage du caractère explosif de la situation italienne, quand on se souvient qu’il était le directeur d’une revue, Internationale Situationniste, dont la section italienne avait participé de près aux troubles qui agitèrent l’Italie à cette époque et sut en faire l’analyse dans ses aspects les plus scandaleux, qu’il s’agisse des émeutes de Battipaglia, du soulèvement des prisons ou de la révolte de Reggio de Calabre ; tout comme ce reproche dissimule qu’en traduisant le Véridique Rapport de Censor, riche en informations sur la subversion prolétarienne italienne, Debord avait su se faire le passeur efficace de «ce que la situation italienne contenait d’explosif».

L’affaire n’aurait qu’un strict intérêt académique si elle n’était riche d’enseignements pour le présent. Qui ne comprend pas le passé se condamne à en répéter les erreurs. C’est pourquoi l’analyse très insuffisante faite par Tiqqun du terrorisme spectaculaire mérite d’être critiquée. Maintenant que Coupat et consorts tombent sous le coup d’une machination policière, ils s’adonnent à leur tour à cette paranoïaque «rétrologie». Il est à regretter pour eux qu’ils s’avisent de l’intérêt de la question à un stade aussi avancé de la répression, mais, n’est-ce pas, mieux vaut tard que jamais. Encore faudrait-il que le Comité Invisible en tire pleinement les leçons en reconsidérant ce qu’il y avait d’insuffisant dans ses analyses sur le terrorisme au lieu de se contenter de les faire rééditer, en profitant de la récente mode autour de Tarnac. De même qu’il conviendrait d’admettre que ce sont certaines faiblesses de L’insurrection qui vient (dont témoigne aussi la préface d’un «des agents du Parti imaginaire» à Maintenant, il faut des armes, recueil de textes de Blanqui) qui ont permis son exploitation policière, au demeurant maladroite, heureusement. On y trouve exprimée très précisément la forme pratique que la domination souhaite voir prendre à une critique radicale de la société existante. C’est pour cela qu’elle est sélectionnée médiatiquement et offerte en pâture à tous ceux que le cours désastreux du monde conduit à une impatience bien compréhensible. Si, parmi eux, quelques desperados pouvaient commettre quelque acte «insurrectionnel» aveugle propre à alimenter la peur, l’État aurait atteint le but qu’il poursuit dans toute cette affaire.

Jules Bonnot de la Bande, 9 octobre 2009.


Advisory

In “This is not a programme”, published in Tiqqun #2, 2001, one reads:
“Kojeve, who had no match when it came to taking the bait, buried the French May [1968] in a pretty formula. A few days before succumbing to a cardiac attack at a meeting of the OCDE, he declared with respect to the ‘events’: ‘There wasn’t even a death. Nothing happened.’ It took a bit more, naturally, to bury the slowly unfolding Italian May. Another Hegelian then arose, someone who had acquired an influence at least equal to the first one, but by other means. He proclaimed: ‘Listen, listen: nothing is happening in Italy. Just a few desperate people manipulated by the State, which, so as to terrorize the population, have taken politicians hostage and killed a few judges. Nothing notable, you will soon see.’ Thus, thanks to the well-informed intervention of Guy Debord, one knew nothing on this side of the Alps that something was in fact happening in Italy during the 1970s. Even now, all the French luminaries are content to reduce their understanding to Platonic speculations upon the manipulation of the Red Brigades by this or that State agency and the massacre at the Piazza Fontana [in December 1969]. If Debord was an execrable conduit [passeur] of what was explosive about the Italian situation, he did, on the other hand, introduce into France the favorite sport of Italian journalism: retrology. For the Italians, ‘retrology’ — a discipline for which the first axiom might be ‘the truth is out there’ — is the paranoid game of mirrors played by those who can no longer believe in any vital event or phenomenon and who must suppose, from this very fact, that is to say, due to their illness, that there is someone behind what happens: the P2 Lodge, the CIA, Mossad or they themselves. The winner is the one who has given his few comrades the solidest reasons to doubt reality.”

The extract from Tiqqun that is cited in [our text] “Better late than never” illustrates a chronic problem among the champions of the critique of critique, in which all [intellectual] currents are confounded. One almost never fights against these theoretical positions for what they are. One generally prefers to devote oneself to a battle of intentions, by attributing to the adversary an imaginary wrong, for which one has a ready-to-use refutation, and by speculating on the public's ignorance or fanaticism. What rules in these milieus, as in all the others, is competition in the market of ideas, a dying competition, and the “culture of narcissism.”

In the particular case in point, and contrary to what Tiqqun says, Debord never wrote that all of the agitation (or even all of the armed struggle) in Italy during the 1970s were manipulated by Gladio [“Gladio” refers to the Italian wing of a secret network that the CIA and NATO created in Europe in the aftermath of World War II. Ostensibly designed to fight “Communist aggression” from abroad, “Gladio” and the other “stay-behind” groups devoted themselves to attacks upon such domestic “enemies” as the poor, militant workers, and radical intellectuals. “Gladio” officially came to an end in 1990, with its public exposure.]. He simply showed that the Red Brigades had been infiltrated, and then manipulated, by the Italian State so as to neutralize the dangerous proletarian subversion that threatened the existing order. Moreover, it is wrong to reproach Debord for allegedly having camouflaged the explosive character of the Italian situation, when one remembers that Debord was the editor of a journal, Internationale Situationniste, the Italian section of which had participated in the troubles that agitated Italy at the time and had known how to analyze these troubles in their most scandalous aspects: the riots in Battipaglia, the prison uprisings and the revolt in Reggio de Calabre. This reproach also forgets the fact that it was Debord — by translating Censor’s Veritable Report, which was written in Italian and rich in information about contemporary Italian proletarian subversion — who effectively smuggled into France the fact that “the Italian situation was explosive.”

This affair would merely have academic interest if it wasn’t rich in lessons for the present. Those who do not understand the past are condemned to repeat their errors. This is why Tiqqun’s very insufficient analysis of spectacular terrorism merits being critiqued. Once [Julien] Coupat and his consorts were felled by the police’s machinations, they devoted themselves, in their turn, to this paranoid “retrology.” It is regrettable that they have taken note of the interest of the question [of spectacular terrorism] at such a late stage of the repression, but better late than never, right? Thus, the Invisible Committee must fully draw the lessons [of these recent events], by reconsidering what was insufficient in its analyses of terrorism, instead of being content to reprint its text and profit from the recent fashionableness of “The Tarnac Affair.” Likewise, it would be fitting to admit that there are certain problems with The Coming Insurrection (and also with the preface by “agents of the Imaginary Party” to a collection of texts by Blanqui entitled Now, One Must Take Up Arms), which have been exploited by the police, but, fortunately, in a maladroit manner. In these texts, one finds the very precise expression of the practical form that domination wants any radical critique of existing society to take. This is why The Coming Insurrection has been spectacularly selected and offered up as a snack to all those for whom the disastrous course of the world leads to a quite understandable impatience. If some desperados among them commit a blind “insurrectionary” act that feeds the fear, the State will have achieved the goal that it has been pursuing in this whole affair.

Translated from the French by Not Bored!, October 9th.
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Jeudi 8 octobre 2009
Procès des huit ce lundi 5 octobre

Une seule personne a été relaxée.
Une personne a pris 4 mois avec sursis, assortis de 18 mois de mise à l’épreuve sous contrôle judiciaire.
Toutes les autres personnes ont pris 2 mois avec sursis, avec en plus, pour trois d’entre elles, des dommages et intérêts s’élevant à environ 900 euros par personne.

D’autres précisions plus tard.

Ultra Human Dignity, 8 octobre 2009.



Manifestants interpellés passent au tribunal

Lundi 5 octobre 2009,
Procès des inculpé-e-s solidaires des inculpé-e-s

Samedi 24 janvier 2009 avaient lieu une série de rassemblements et de manifestations partout en France, dans le cadre des Dix jours contre l’antiterrorisme, et de la semaine internationale de solidarité avec Isa (inculpée sous régime antiterroriste).

Une manifestation avait lieu à Paris-Barbès, à 15 heures. Mais alors qu’un cortège de quelques deux cent personnes était en train de se former, les gardes mobiles l’ont immédiatement encerclé et ont chargé à deux reprises. Près de 120 personnes ont été interpellées, subissant un contrôle d’identité de plus de 4 heures dans divers commissariats de la ville. Quinze personnes ont été choisies de manière arbitraire pour rester en garde à vue et passent en procès.

Sept d’entre eux sont passé-e-s en procès le mercredi 6 mai 2009 et ont été relaxés. Les autres comparaissent le 5 octobre.

Soyons nombreux-ses
Lundi 5 octobre à 13h30
À la 23e chambre du TGI de Paris - métro Cité
Pour exprimer notre solidarité.

Infozone, 1er octobre
Liste d’information pour la France sauvage.
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Samedi 3 octobre 2009
Tu viens de publier La Terrorisation démocratique (Libertalia), qui décortique l’arsenal législatif français et européen en matière d’antiterrorisme. Peux-tu développer la thèse du livre et comparer les situations de 1986 et d’aujourd’hui?

Claude Guillon : Le mot «thèse» est trop solennel ! Le propos du bouquin est d’éclairer la nature et l’histoire des lois dites «antiterroristes», à l’échelle nationale et européenne. Une bonne partie de l’opinion, y compris dans les milieux militants, a découvert l’existence et certains détails de ces textes à l’occasion de l’affaire de Tarnac. La réaction la plus courante a été de dire : «Mais c’est n’importe quoi ! Un terroriste c’est pas ça ! Pas un mec qui est accusé, et sans preuves par dessus le marché, d’avoir retardé un TGV pendant quelques heures !» C’est un point de vue naïf et surtout très mal informé. Les textes adoptés d’abord par l’Union européenne après le 11 septembre 2001, puis par les différents États, permettent de qualifier de «terroriste» tous les délits sans exception, y compris les actions politiques ou syndicales dès lors qu’elles sont en marge de la loi. Les textes dits «antiterroristes» ont d’abord rompu avec le droit commun. En France, c’était au milieu des années 1980, puis ils ont créé ce qui est aujourd’hui le droit commun. La règle est simple : l’État décide de ce qui mérite d’être qualifié «terroriste» et réprimé comme tel. C’est important de comprendre l’évolution qui s’est faite en vingt ans, parce que aujourd’hui ça n’a aucun sens de parler d’abroger les textes antiterroristes, comme si c’était une espèce d’excroissance qu’il suffirait de couper. C’est un ensemble logique de textes sur le «terrorisme», sur l’immigration, sur la délinquance, notamment celle des jeunes. La logique dont je parle, c’est ce que j’appelle la «terrorisation». Mais dans leur prétention à contrôler tous les aspects de la vie, ces textes sont parfois délirants, souvent empilés les uns sur les autres sans souci de cohérence ou même d’«efficacité». Ça peut donner, par exemple dans l’affaire de Tarnac, cette impression fausse de gros bordel ridicule, de «bavure», de n’importe quoi.

Dans le dernier chapitre de ton livre, tu évoques la multitude de fichiers à disposition des forces de répression. Besson vient d’abandonner les tests ADN. Le gouvernement recule-t-il face à la fronde liée à l’après Tarnac ? Ou bien s’agit-il d’un simple recul conjoncturel et stratégique ?

Le bouclage du livre a eu lieu trop tôt pour confirmer cette reculade, mais j’avais noté que personne n’avait voulu publier les décrets d’application du texte… D’ailleurs, au moment où les tests sont introduits dans la loi, il y a déjà des critiques assez fermes dans les rangs de la droite. Pour dire ça en termes de classes, une fraction de la bourgeoisie, et pas la moins droitiste, a crié casse-cou, parce que ça rappelle quand même fâcheusement de sombres périodes, comme on dit, et sans doute surtout parce que ça touche à un des fondamentaux de l’ordre bourgeois : la famille, la filiation et donc l’héritage. Pour répondre à ta question, je pense que ça reviendra un jour ou l’autre : parce que c’est dans la logique du marché de la «sécurité biologique» — on peut déjà acheter des tests de paternité sur Internet — et parce qu’il y a une autre logique qui est de produire sans cesse de nouvelles réglementations. Ces deux logiques s’alimentent évidemment l’une l’autre : quand un moyen technique de contrôle existe, on le légalise et on le commercialise.

À propos de terrorisation, tu évoques deux «figures dangereuses combinées», le jeune et létranger. Ne manque-t-il pas le travailleur qui revendique ?

Le travailleur en lutte, on pourrait dire aussi l’activiste politique, est bien concerné, mais en quelque sorte en bout de chaîne. De telle manière que s’il est concerné, il ne se sent pas concerné, au moins jusqu’à maintenant. Les figures dangereuses que sont les jeunes délinquants et les étrangers, considérés comme délinquants du seul fait de leur présence «illégale», ont été très tôt associées à celle du terroriste. C’est devenu caricatural dans l’action de quelqu’un comme Sarkozy, déjà quand il était ministre de l’Intérieur. Dès 1986, on introduit dans la définition légale une notion de «subjectivité», c’est-à-dire d’élasticité, du point de vue du pouvoir. Après le 11-Septembre, les textes européens dressent carrément la liste des actes susceptibles d’être classifiés «terroristes». On y trouve presque tout, y compris le répertoire militant : occupations, sabotages, etc. Ce sont les intentions terroristes qui comptent, et bien entendu, ce sont les flics et les magistrats qui décident de tes intentions !

Peux-tu nous dire comment le mandat d’arrêt européen, qui est encore mal connu, s’inscrit dans ce dispositif…

Ce mandat est dans la logique d’harmonisation répressive qui prévaut dans un espace géographique de plus en plus large. Il se présente comme une politesse que se font entre elles les démocraties ; c’est une manière de reconnaissance judiciaire comme on parle de reconnaissance diplomatique. Concrètement, ça signifie que n’importe quel magistrat de n’importe quel pays de l’UE peut lancer un mandat d’arrêt contre n’importe quel ressortissant d’un autre pays de l’UE. Un exemple : j’ai participé à une manifestation à Gênes ; je rentre chez moi à Paris ; un magistrat italien, qui pense que c’est moi la cagoule floue à gauche sur la photo, peut me faire arrêter trois mois plus tard par les flics français. La Justice française, ou mon avocate, ne peuvent s’opposer à l’exécution du mandat que dans un nombre limité de cas. Les premiers visés par des mandats européens ont été des autonomistes basques. C’est un instrument de répression politique dont on n’a pas encore pris la mesure, que la gauche française a encouragé et dont elle se félicite à chaque occasion !

Tu as récemment publié deux autres livres. Le premier porte sur la notion de corps critique, l’autre sur les Enragés. Comment articules-tu ta réflexion ? Quel est le lien entre le corps, l’histoire politique et la législation antiterroriste ?

Là, ça a un côté «ma vie, mon œuvre»… Je vais essayer de faire court ! Je me considère d’abord comme un militant anarchiste ; l’écriture est pour moi un outil privilégié parce que c’est celui que j’utilise le moins mal. Enfin, c’est ce qu’on m’a fait croire à l’école !

Dès mes premières publications, je me suis inscrit dans un courant de réflexion sur l’importance du corps en politique qui avait comme traduction immédiate les luttes de l’époque (fin des années 60 - années 70) pour l’avortement et la contraception libres, les luttes féministes et homosexuelles, et comme antécédent immédiat les tendances radicales de la psychanalyse, essentiellement Wilhelm Reich et sa Sexpol allemande ou plus lointain avec les utopies amoureuses fouriéristes. L’effort de Reich, dans les années 30, portait sur l’articulation entre corps, inconscient et politique, notamment au travers de l’épanouissement érotique. Dans le livre récent auquel tu fais allusion, j’ai essayé de donner chair à la notion de «corps critique», comme on parle d’esprit critique, au moment où des scientifiques, des artistes d’avant-garde et des activistes illuminés tentent de mettre en pratique un «dépassement» du corps que j’identifie à la fin des utopies libertaires.

La Révolution française, maintenant. Je pense, avec bien d’autres (Kropotkine, Guérin, etc.) que c’est une matrice qui n’a pas produit tous ses effets. Elle est, malgré une production historienne surabondante, encore trop mal connue et mal comprise. J’ai choisi de m’intéresser à la fraction qui me semble la plus radicale, et la moins étudiée aussi, celle des Enragé(e)s ; je marque bien le «e» du féminin parce que plusieurs des figures les plus intéressantes sont des femmes et qu’elles posent en actes un certain nombre de problèmes auxquels nous nous heurtons encore aujourd’hui. Par ailleurs, je pense que pour qui s’intéresse à la démocratie directe, l’étude de la Révolution française est indispensable.

Par rapport à ces questions de fond, l’analyse de l’arsenal «antiterroriste» peut sembler anecdotique, quoique ça n’est pas sans rapport avec l’histoire puisque durant la période de la Terreur, on a centralisé à Paris les procédures contre les conspirateurs, comme aujourd’hui les procédures antiterroristes. Et pas non plus sans rapport avec le corps, puisque c’est de plus en plus le support même de l’identité et donc la cible de la surveillance, avec la biométrie. Disons que la proposition de Libertalia m’a permis de refaire le point sur une question d’actualité, sur laquelle j’avais déjà commencé à travailler après les émeutes de 2005 et l’état d’urgence, qui n’avait, soit dit en passant, pas suscité beaucoup plus de réactions que les lois antiterroristes.

As-tu, pour finir, quelques conseils de lectures à nous souffler ?

Je peux signaler la réédition de La Révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse d’É. Armand, par Gaetano Manfredonia (Éd. Zones), et dans mes lectures récentes : le passionnant Désorceler, de l’anthropologue Jeanne Favret-Saada (L’Olivier), et El Indio, un gros roman pas très bien écrit mais prenant de Jules Celma, le garçon qui avait publié Journal dun éducastreur chez Champ libre, en 1971.

Barricata no 20, à paraître
Fanzine de contre-culture du RASH Paris-Banlieue.
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Mardi 8 septembre 2009
Les neuf jeunes gens accusés d’avoir dégradé les caténaires dune ligne TGV sont toujours inculpés comme «membres dune association de malfaiteurs à visée terroriste», bien quils soient actuellement libérés et que laccusation ait toujours affirmé ne pas détenir de preuves matérielles. Leur regard sur leur propre mode de vie, une existence qui se conçoit en dehors des circuits marchands, est, pour le pouvoir judiciaire et la ministre de la Justice, un élément qui peut se substituer aux faits. Leur volonté, de vivre en dehors de la société, révèle à coup sûr leur intentionnalité, celle de vouloir commettre des attentats afin de déstabiliser l’État. La perception des faits est suspendue et le regard que les prévenus portent sur eux-mêmes, comme incarnation de «lennemi intérieur», est convoqué. Ce regard devient lobjet du pouvoir qui désigne les prévenus comme coupables et les identifie comme terroristes.

Les poursuites sont investies dun sens avant que les éléments de lenquête soient perçus. De simples dégradations sont qualifiées dactes terroristes et les coupables sont désignés a priori.

En l
absence dindices matériels, laccusation sappuie principalement sur le livre Linsurrection qui vient, dont la rédaction est attribuée à Julien Coupat, considéré également comme le «chef» du groupe incriminé. Ce livre se réfère au sabotage comme moyen de paralyser la machine sociale. Il cite, comme exemple, le fait «de rendre inutilisable une ligne de TGV». Cette phrase est exhibée comme la marque attestant que les auteurs du livre sont nécessairement ceux qui ont commis les sabotages de la voie ferrée. Laccusation considère quil y a une parfaite continuité entre écrire cette phrase et le fait davoir commis les dégradations de la ligne du TGV.

Les objets de l
extériorité, les faits ne sont plus que de simples supports dimages. Celles-ci sont lexhibition dun pur signifié. Capturées par la pulsion scopique, elles nous font abandonner le domaine du pensable pour établir le règne de lémotion.

Ce faisant, l
image soppose au langage. Au contraire du discours, auquel on peut opposer un autre discours, celle-ci ne peut intégrer la contradiction. Elle est englobante et entraîne une adhésion immédiate. Cest une question de foi.

Grâce à la subjectivation du droit pénal, les poursuites en matière de terrorisme ont pour base la formation d
une image destinée à diaboliser les inculpés. Laffaire Tarnac sinscrit dans cette règle. Cependant, elle se spécifie par le caractère purement abstrait de limage produite. Généralement, lincrimination de terrorisme est construite à partir dinfractions réelles, telle, par exemple, la fabrication de faux papiers, un port darme prohibé… Ces éléments ne sont pas traités pour eux-mêmes, mais sont regardés dans le cadre de lorganisation terroriste. Ce qui leur donne un sens nouveau. Ici, nous sommes en présence dune image autonome, libérée de tout lien matériel. La phrase dun livre vendu en librairie attesterait de lintention de son auteur présumé et devient lincarnation dun acte terroriste. Une identité est établie entre le mot et la chose.

Ce caractère abstrait permet une parfaite réversibilité entre le sens donné par le pouvoir et celui revendiqué par le groupe inculpé. Le livre ne développe pas une stratégie de la prise du pouvoir, il présente simplement une image de l
insurrection. Objet dune exhibition et non dun acte réel, il élabore un fétiche quil substitue au manque collectif, à la mort sociale quil énonce. Comme incarnation de linsurrection, il est pur acte de jouissance et non affrontement. En labsence de tout rapport à la réalité, il jouit de laffirmation que «le pouvoir est aux abois». Cette phrase devient lexpression de sa toute puissance.

Par le refus de sa castration, il constitue un déni de ce manque et empêche tout affrontement avec le réel, toute émergence de la parole. Se présentant comme «la chair du monde», le fétiche occupe l
espace du manque, pour se réserver laccès au symbolique, au pouvoir de nommer. À la lutte, il substitue le spectacle, dont il est à la fois auteur et spectateur. Le spectacle produit une réversibilité du regardant et du regardé, du visible et de linvisible. Le sujet devient objet.

En devenant objet du regard du pouvoir, le «comité invisible,» auteur revendiqué du livre, est nommé comme ennemi et intègre le symbolique. Ce faisant, il suspend aussi la matérialité des faits. En affirmant que l
existence du pouvoir est menacée, il conforte la justification donnée par l’État pour supprimer lessentiel de nos libertés. Il nous enferme dans limagerie créée par le pouvoir.

L
affaire Tarnac est exemplaire de notre modernité. Elle nous montre la fin du politique, de la diversité des discours qui organisent le réel, pour laisser la place au règne uniformisant du regard. La prégnance de celui-ci réduit la fonction signifiante au signe. Il nous installe dans la psychose. Comme toute image, ce pur signifié na pas dextérieur. Il englobe tant la nomination du pouvoir, qui crée un ennemi virtuel qualifié de terroriste, que sa reconnaissance par le groupe stigmatisé, comme «ennemi intérieur» qui ébranle l’État.

Tülay Umay & Jean-Claude Paye, sociologues
Le Journal du Pays Basque, 29 août 2009.
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Lundi 7 septembre 2009

Entretien avec Michel Deutsch et Éric Hazan



sous ce terme du terrorisme, qui s’étend de façon rampante et polycentrique, sous ce terme on regroupe tout une série d
activités qui nont plus rien à voir avec le terrorisme

le terrorisme c
est aujourdhui limage du mal qui était autrefois le communisme, il a remplacé le communisme comme le mal absolu, mais il est beaucoup plus fantomatique, car on peut dire que le communisme avait une existence indiscutable alors quaujourdhui en France le terrorisme…

donc le terrorisme c
est une chose, et lanti-terrorisme cest tout autre chose, lanti-terrorisme et le terrorisme sont liés en rien, il y a le terrorisme qui existe, quon peut considérer qui existe sous la forme dattentats aveugles contre des civils, et puis il y a lanti-terrorisme qui est un immense moyen de gouvernement, un immense moyen de contrôle de la population

grâce à l
instauration de quelque chose qui nexistait plus depuis la fin du Second Empire, cest-à-dire la criminalisation de lintention, puisque la grande cause dinculpation dans les affaires prétendûment de terrorisme, cest lassociation de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste

tous les mots sont pesés, association c
est quoi, cest nous dans cette pièce, malfaiteurs daccord, en relation ça cest absolument crucial, cest-à-dire si mon téléphone est dans ton agenda, nous sommes en relation…

… la relation avec, c
est absolument redoutable, et une entreprise, cest également redoutable, cest pas un acte une entreprise par conséquent, cest une préparation

autrefois avant la législation anti-terroriste, on pouvait être inculpé, emprisonné, condamné que pour des faits… aujourd
hui on est inculpé, condamné, emprisonné éventuellement pour des intentions, et cest là que les livres entrent en jeu parce que au fond pour connaître les intentions de quelquun, il faut connaître ses opinions, et pour connaître ses opinions, les livres quil a en sa possession et
a fortiori quil aurait écrit sont évidemment un indice à charge, enfin en tout cas un indice de linstruction très clair

donc il est tout à fait normal que
linsurrection qui vient soit entièrement versé au dossier de linstruction de Julien et des inculpés de Tarnac, et ça permet de savoir quelles sont les opinions et de là quelles sont leurs intentions, et ces intentions sont criminalisées, cest pour ça quils sont en prison
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Lundi 7 septembre 2009

Une fête des Partisans est organisée à Tarnac (Corrèze) les 21, 22 et 23 août en solidarité avec les inculpés de l’antiterrorisme.

C’est la fête au village. Une fête pas comme les autres dans un village pas comme les autres. C’est là en effet qu’un cyclone médiatico-policier est venu traquer l’épicier ultra-anarcho-autonome dans le cadre d’une opération antiterroriste à grand spectacle. Depuis le 11 novembre 2008, un curieux sentiment hante donc le plateau des Millevaches. «Mort aux vaches !» disent en chœur les habitants de Tarnac et un paquet de gens qui ont une certaine idée du droit et des libertés dans notre belle république «patrie des Droits de l’Homme».

Où en sommes-nous ? Après plus de six mois de prison préventive, Julien Coupat (présenté comme le « chef » d’un gang de saboteurs par des médias au garde-à-vous) est enfin sorti de taule le 28 mai. Une «libération» qui ne change rien au fond puisqu’il reste, avec huit autres co-inculpé-e-s, sous contrôle judiciaire et en résidence surveillée. Une extravagante mise en examen pour «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste» leur colle toujours aux basques malgré des dossiers archi vides…


Le ridicule acharnement politico-judiciaire continue, alors la résistance reste vive. Ce week-end, à Tarnac, elle prend la forme de rencontres et de spectacles. «Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?»…


Programme (grosso modo)
Vendredi 21 août, à 20 heures, au Magasin général, projection de Off the Pigs.
Samedi 22 août, à la salle des fêtes, échange sur La fonction culturelle de l’antiterrorisme (à 14 heures), repas avec salades et grillades (à 19 heures), concert avec Vialca et The Dreams (à 21 heures).
Dimanche 23 août, à la salle des fêtes, échange sur Habiter l’état d’exception (à 14 heures), spectacle d’après Matin brun de Franck Pavloff (à 17 heures), GIGN spectacle de Carnage productions (à 19 heures), repas avec potée de choux et petits salés (à 20 heures), bal avec Wild Mimi antigroove syndicate (à 21 heures). Intermèdes rock à l’orgue de barbarie (Sex Pistols, Trust…) durant la journée.
Bonus les 28, 29 et 30 août avec des concerts de Fantazio, de High Tone et une discussion sur l’enfermement.

Paco - Le Mague, 21 août 2009.
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