Sabotons l'antiterrorisme

Jeudi 26 novembre 2009

Le comité de soutien de Tarnac y est allé à son tour de sa conférence de presse, présentée comme une réponse à l’arrestation de Christophe B…, mardi.

Action, réaction. Après les parlementaires et les avocats de la défense, c
était au tour des membres du comité de soutien de Tarnac dorganiser, ce jeudi, leur conférence de presse. Les premiers ont évoqué les failles de linstruction ; les seconds leur situation sur le plateau depuis le 11 novembre dernier.

Un an après le début de l
affaire, la bataille médiatique fait de nouveau rage. Le comité de soutien y participe, renforçant lidée que la lutte nest pas seulement judiciaire mais aussi politique.


«Reprendre les mains»

Michel Gillabert, son président, est persuadé qu
au travers de larrestation de Christophe B…, mardi, le juge Fragnoli «cherche à reprendre la main dans les médias» étant donné que «tous les éléments centraux du dossier sont en train de sécrouler, que ce soit le témoignage sous X ou la filature de Julien et dYldune».

"Grotesque et grossier"

Alors, à sa manière, le comité contre-attaque avec une conférence de presse aux allures de tribune. Thierry Letellier, le maire de La Villedieu (Creuse), évoque «une surveillance policière accrue», «des voitures banalisées qui se promènent sur le plateau», «des fouilles de véhicules». Le signe, selon lui, que les gendarmes font du «zèle et qu
on leur met la pression». Il dénonce encore des écoutes téléphoniques qui se poursuivraient depuis les arrestations. «À la limite, je peux comprendre quil y ait une surveillance. Mais là cest grotesque et grossier de mettre ainsi la pression sur les gens qui soutiennent les mis en examen», souligne Thierry Letellier. Pour le comité, sous le couvert de lantiterrorisme, cest une «police politique» qui se met en place.


Les deux hommes estiment que la limite «du tolérable a été atteinte». Les proches des neuf songent à s
organiser en cas dautres interpellations, pour au moins «montrer notre solidarité et tenter de faire barrage à ces arrestations».

Surtout, ils affirment être prêts à se mettre hors la loi. «Il y a toujours neuf personnes assignées à résidence [?] qui veulent toutes revenir ici. Nous, on est prêts à les accueillir et à assumer le fait qu
elles naillent pas pointer tous les jours ou toutes les semaines [?] À eux de prendre cette décision, mais ici les gens sont prêts à les aider à se soustraire à ce contrôle», prévient Thierry Letellier. Voilà qui devrait plaire au juge Fragnoli.

Leur presse (Michaël Nicolas, La Montagne), 26 novembre 2009.


Tarnac : prolongation de la garde à vue du jeune homme interpellé mardi

La garde à vue du jeune homme interpellé mardi à Tarnac (Corrèze) dans le cadre de l’enquête sur des sabotages au préjudice de la SNCF a été prolongée mercredi soir de 48 heures, a-t-on appris jeudi de sources proches du dossier.

Le jeune homme, susceptible d
appartenir au «groupe de Tarnac», avait été interpellé à son domicile mardi matin et son domicile perquisitionné. Il est interrogé dans les locaux de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) à Levallois (Hauts-de-Seine).

À l
issue de sa garde à vue, qui peut atteindre 96 heures dans les affaires de terrorisme, il peut être remis en liberté ou présenté au juge dinstruction en vue dune éventuelle mise en examen.

Le jeune homme, compagnon de Manon G…, jeune femme mise en examen dans l
affaire pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, avait déjà été interpellé le 11 novembre 2008 puis relâché sans quaucune charge ne soit retenue contre lui.

La justice enquête depuis le 11 novembre 2008 sur des sabotages de lignes TGV attribués à un groupe de jeunes basés à Tarnac (Corrèze) et réunis autour de Julien Coupat, brillant étudiant.

Les avocats des mis en examen ont dénoncé mercredi la façon dont est menée l
enquête, faisant état de «présomptions très sérieuses de falsifications» par les enquêteurs et dénoncé un «florilège de manipulations».

Leur presse (AFP), 26 novembre.
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Jeudi 26 novembre 2009
Tarnac : politiques et avocats dénoncent "une instruction à charge sous couvert de terrorisme"

Plusieurs députés et les trois avocats des neuf mis en examen dans l'affaire de Tarnac ont dénoncé mercredi lors d'une conférence de presse à l'Assemblée nationale, "une affaire d'État", "une instruction à charge sous couvert de terrorisme" et un État "de plus en plus opaque".

François Hollande, député socialiste de Corrèze, a estimé qu'il "fallait clore l'instruction". "Rien ne peut qualifier le terrorisme sur les faits évoqués et rien ne laisse penser qu'il faudrait prolonger l'instruction", a-t-il affirmé, considérant que "cette affaire était un fiasco".

"Un abus de détention provisoire", a renchéri André Vallini, député socialiste de l'Isère, qui parle de "fuite en avant du pouvoir et de la Justice" et d'une "affaire d'État".


Interpellées pour beaucoup à Tarnac en Corrèze, les neuf personnes proches de la mouvance qualifiée d'"anarcho-autonome" par la police ont été mises en examen à la mi-novembre 2008 dans cette affaire dont la qualification terroriste fait débat. Cinq d'entre elles sont soupçonnées d'avoir participé à des actes de malveillance ayant visé des lignes SNCF.


Parmi elles, Julien Coupat, présenté comme le chef d'une "cellule invisible", est poursuivi pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, dégradations en réunion en relation avec une entreprise terroriste et direction d'une structure à vocation terroriste. Il a été remis en liberté sous contrôle judiciaire fin mai. Il a toujours clamé son innocence.


Les avocats des neuf mis en examen notent "une singularité qu'on ne retrouve dans aucun autre dossier similaire". Me Thierry Lévy doute ainsi de "l'authenticité des procès-verbaux" et trouve la police judiciaire "suspecte". "On se demande s'ils n'ont pas fabriqué, forgé des éléments pour donner consistance à des faits qui n'existent pas", accuse-t-il.


En cause, un procès-verbal de filature, daté du 8 novembre 2008, d'un membre de la Sous-direction antiterroriste (SDAT) dans lequel il est écrit que Julien Coupat et sa compagne se seraient trouvés au pied de l'une des lignes TGV visées, en pleine nuit pendant 20 minutes. "La seule preuve au bout de sept mois où l'élite de la police française a enquêté sur le groupe de Tarnac", selon Me Jérémy Assous.


"Cela signifierait qu'un fer à béton de 2,5 kilos a été placé en moins de 20 minutes sur un caténaire après l'escalade d'une perche de cinq mètres", a estimé Me Assous. Le conseil de Julien Coupat a expliqué "qu'il est impossible d'approcher à 25 centimètres des caténaires sans être électrocuté immédiatement". Selon lui, "même les agents de la SNCF mettent 45 minutes pour remplacer un caténaire".


"Un simple transport sur les lieux du présumé sabotage du juge d'instruction antiterroriste Thierry Fragnoli pourrait lui permettre de comprendre que Julien Coupat et sa compagne n'étaient pas sur place et que le PV de la SDAT est un faux", a lancé Me Assous. Pour lui, les policiers n'étaient pas là et ils ont tout inventé".


Un témoignage sous X permet également de confondre les présumés terroristes. "Une martingale", pour Me William Bourdon. Ce témoin "affirme avoir été manipulé" et "n'avoir pas été entendu le 14 novembre 2008, comme écrit dans le dossier, mais le 13 novembre", a déclaré l'avocat. "Il a été réentendu le 11 décembre et ses déclarations sont en contradiction avec ses précédentes", a-t-il dit, dénonçant "un florilège de manipulations et de fausses preuves". "Des gens ont été placés en détention sur la base de ce témoignage", accuse le conseil.


Mardi, un nouveau suspect a été interpellé à Tarnac dans le cadre de cette affaire. L'interpellation de cet homme de 33 ans a choqué les politiques, qui font remarquer qu'il tient l'épicerie du village de Tarnac et a deux enfants de quatre et six ans. L'homme interpellé avait déjà été placé en garde à vue fin 2008 avant d'être relâché dans le cadre de cette même enquête.


Les avocats des mis en examen ont estimé que "la SDAT était dans une logique de riposte". "En mettant en cause la loyauté des enquêteurs, il risque d'y avoir une nouvelle interpellation", se sont-ils moqués.


Leur presse (AP), 25 novembre 2009.



Tarnac : le témoin sous X et sa copie truquée

La police aurait fait pression sur Jean-Hugues Bourgeois et antidaté le PV de son audition, afin d’accabler le groupe de Julien Coupat.


Un témoin sort de l’ombre. Et c’est sûrement le plus important rebondissement de l’enquête sur les sabotages des lignes TGV, début novembre 2008. Alors que la sous-direction antiterroriste (Sdat) de la police judiciaire a procédé, hier, à une nouvelle interpellation à Tarnac, les avocats de la défense s’apprêtent à demander aujourd’hui l’audition de Jean-Hugues Bourgeois, jeune agriculteur entendu sous X, le 14 novembre 2008. «Il est maintenant établi, écrivent-ils, que Monsieur Bourgeois et le témoin numéro 42 sont une seule et unique personne.»


Sans en dire plus, Bourgeois l’a confirmé à Libération. Sa déposition sous X accusait le groupe de Tarnac d’avoir eu un projet de «renversement de l’État», de faire «peu de cas de la vie humaine» et, pour ce qui est de Julien Coupat, d’envisager «d’avoir à tuer». Accréditant l’idée d’une visée terroriste, ces allégations étaient reprises dans le rapport d’enquête de la Sdat et les réquisitions du parquet.

Mais le 11 novembre, nouveau son de cloche. Une équipe de TF1 fait parler le témoin numéro 42 sur une route mouillée de campagne, flouté, sous l’objectif d’une caméra cachée. Il déclare n’avoir eu «aucune idée du témoignage anonyme», recueilli le 14 novembre 2008 par les policiers de la Sdat. L’un des fonctionnaires lui aurait expliqué qu’il y avait «tout un tas d’infos, d’interceptions de mails» qui n’étaient «pas exploitables dans une procédure judiciaire», et qu’ils avaient «besoin d’une signature». Les policiers auraient donc ajouté des éléments, extraits de leurs dossiers, dans la déposition du témoin.

Sous le choc. Selon «les dires du témoin anonyme», «l’ensemble de son témoignage, recueilli le 14 novembre 2008 à 9 heures, ne refléterait pas ses déclarations», relèvent les avocats de la défense dans un courrier au juge Thierry Fragnoli. Le témoin sous X, «maintenant identifié», a indiqué «avoir signé sa déposition sans la lire» et s’être «associé à cette supercherie sous la pression des policiers», résument-ils.

À l’époque, Bourgeois est victime d’actes de malveillance visant son élevage, et il est en contact avec des gendarmes de Riom. Le 12 novembre 2008, l’adjudant de gendarmerie chargé de cette affaire le contacte, alors que les gardes à vue des personnes interpellées à Tarnac sont en cours. Il sait que Bourgeois y compte des amis et qu’il s’y rend régulièrement. L’adjudant le fait venir à la gendarmerie de Riom, le 13 novembre au matin, vers 8 heures. Dans un bureau, les policiers de la Sdat, arrivés spécialement de Paris, l’attendent. L’audition dure neuf heures. Selon un proche de Bourgeois, c’est une épreuve. Il rentre chez lui sous le choc. Comme s’il avait été «victime d’une agression».

Outre l’éventualité que le groupe de Tarnac puisse attenter à la vie humaine, le procès-verbal du témoin numéro 42 contient très peu de faits précis. Les proches de Julien Coupat «expérimentaient leur logique de territoire». «Ils se présentaient comme les plus aptes à détruire le monde et à en reconstruire un neuf.» On y apprend qu’à l’automne 2007, le groupe se serait «complètement refermé sur lui-même». Le témoin, qui s’y trouvait un mois plus tôt, n’a vu aucun préparatif d’insurrection.

«Manipulation». Une incohérence factuelle entache la déposition numéro 42. L’audition est datée du 14 novembre. Et l’autorisation du juge des libertés et de la détention nécessaire à l’audition sous X a, quant à elle, été délivrée le 13 novembre, à 18h58. Or, Bourgeois aurait été entendu le 13 à 8 heures. Le magistrat, chargé d’instruire l’affaire de harcèlement dont il est victime, est passé le voir. De plus, Bourgeois, le lendemain, s’est rendu à Tarnac. Deux résidents se souviennent de sa visite. «Monsieur Bourgeois ne pouvait se trouver à la fois à Tarnac et dans les locaux de la brigade de recherche de la gendarmerie», font remarquer les avocats de la défense. Ils demandent l’audition des deux fonctionnaires de la Sdat, signataires du procès-verbal, pour «faire toute la lumière sur cette altération de la date d’audition». «Le dossier est émaillé de très graves indices de manipulation, commente Me William Bourdon, l’un des avocats. Y compris concernant le témoin qui a été la pierre angulaire de l’accusation.»

Une autre contradiction de taille a été découverte. En décembre 2008, l’éleveur est recontacté par les policiers de la Sdat qui lui demandent de témoigner encore, mais sous son nom. Démarche curieuse, inexplicable. Est-ce pour brouiller les pistes qui conduiraient au témoin ? Le 11 décembre, soit un mois après son audition sous X, Bourgeois est réentendu, sous son vrai nom.

Et, cette fois, il assure qu’il n’a «jamais» été informé par les résidents de Tarnac de «projets violents visant l’État». Il partage au contraire avec eux «un idéal libertaire qui n’a rien de répréhensible». «Je les conseillais notamment pour leur élevage des bêtes et leurs récoltes», déclare-t-il. Il confie que Julien Coupat est venu deux fois voir son exploitation avec un ami. Il ne le connaît pas plus que ça. «J’ai un peu de mal à croire qu’il est celui que les autorités présentent comme un terroriste», dit-il. Dans sa seconde audition, Bourgeois «ne fournit aucun élément de nature à laisser supposer un quelconque projet terroriste, mais il contredit formellement les soi-disant révélations effectuées sous couvert d’anonymat», concluent les avocats.


«On l’aurait retrouvé au bout d’une corde»
L’éleveur qui a témoigné anonymement contre Coupat était à cran, victime de harcèlement.
«Il y a des moments où on est vulnérable, et des gens sont payés pour le savoir», a confié Jean-Hugues Bourgeois à un proche. L’éleveur de 30 ans, installé à Saint-Gervais-d’Auvergne (Puy-de-Dôme), a vécu sous les menaces pendant six mois avant de devenir témoin à charge dans l’affaire Tarnac. Ses chèvres avaient été tuées, ses granges incendiées et des agriculteurs du cru soupçonnés de vouloir récupérer ses terres. En juin, il a été lui-même mis en examen pour «dénonciation de faits imaginaires» sur la base d’une expertise graphologique. «Il n’y a aucun élément objectif qui permette de dire qu’il ait lui-même tué ses chèvres, brûlé ses granges et son foin», s’insurge son avocat, Me Jean-Louis Borie.
Originaire des Hautes-Alpes, Jean-Hugues Bourgeois s’est installé en 2006 dans le massif des Combrailles sur un terrain humide, entouré de bois. Il construit un chalet, une serre, pose une caravane et une roulotte. Il fait creuser un étang. Les amis viennent de partout. «Le soir, ils refaisaient le monde ici, se souvient Michel Message, un agriculteur proche de la retraite. C’était pas fameux comme terrain, je lui ai proposé la moitié de ma propriété.» Après une adolescence militante à l’extrême gauche, Bourgeois s’est rapproché des autonomes dans les manifestations anti-G8 de Gênes et de Genève. Sa sœur appartient au réseau des coopératives Longo Maï et l’oriente vers l’agriculture bio. Il se range et démarre un élevage chevrier, construit une petite fromagerie, tout en tenant la permanence juridique de la Cimade à Clermont-Ferrand.
Pistolet. Le village de Tarnac et la ferme du Goutailloux, à cent kilomètres de là, il les découvre avec un ami, ancien de Longo Maï, qui s’y est installé. Bourgeois leur vend des chèvres, leur emprunte un bouc.
Le 31 mars 2008, des anonymes frappent son troupeau de chèvres durant la nuit. Dans l’enclos qu’il vient de construire, dix chèvres sont tuées à coups de pistolet d’abattage. Message, son ami, peste contre le juge qui soupçonne Bourgeois d’être l’auteur de ces méfaits : «Un juge qui raconte des trucs comme ça, je le ferais entrer dans un troupeau et essayer d’en tuer une seule, il verrait comment ça se passe !»
Pour la presse, Bourgeois devient «l’éleveur bio harcelé». Une association est montée. La Confédération paysanne le soutient. Mais les mauvais coups continuent. «Les gens d’ici n’arrivent pas à comprendre qu’on puisse aider un jeune, explique Michel Message. Ils se disent : "Si Message n’a pas d’héritier, la terre est pour nous !"»
Des fers à béton sont plantés dans ses champs pour crever les pneus ou casser la faucheuse. Une lettre anonyme menace de viol sa fille de huit ans. Deux incendies détruisent ses réserves de foin bio. Début octobre, le feu ravage la grange de Message : 35 tonnes de foin et 10 tonnes de grain appartenant à Bourgeois partent en fumée. «Monsieur Bourgeois était catastrophé», dit une voisine. Sous le choc, il décide de partir en Bretagne, en décembre 2008. «Je lui ai dit que s’il était resté au pays on l’aurait retrouvé au bout d’une corde», confie Message.
ADN. Au printemps, alors qu’un militant du Front national parisien a été confondu par une trace d’ADN sur une lettre de menaces, Bourgeois est soumis à une expertise graphologique. «L’expert considère que la lettre anonyme en forme de cercueil a vraisemblablement été écrite par vous», avance le juge de Riom, Bruno Méral, qui admet que l’écriture bâton employée «ne permet pas un examen comparatif complet». Bourgeois s’insurge, et se plaint des conditions de l’expertise. Mais le juge le met en examen. «Rien ne vous empêchait d’aller à la grange et d’allumer vous-même l’incendie», déclare-t-il. Poussant les investigations, le juge s’est penché sur le dossier scolaire de Bourgeois. «À l’âge de 14 ans, vous déclariez fabriquer de petits engins explosifs et allumer des petits feux», remarque-t-il. «Vous déclariez vouloir être plus tard chimiste ou terroriste…» «J’avais 14 ans !» a protesté Bourgeois. L’enquête est au point mort.
Leur presse (Karl Laske, Libération), 25 novembre.
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Jeudi 26 novembre 2009
Paris, 25 octobre 2009
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Mercredi 25 novembre 2009

Je suis Maka, j'ai 22 ans, je suis en détention préventive depuis le 23 février 2008. Je suis mis en examen pour "tentative d'homicide volontaire sur agents des forces de l'ordre" depuis le grand baroud policier qui avait suivi les émeutes de novembre 2007 à Villiers-le-Bel. Des centaines de jeunes ont affronté la police suite à la mort de deux adolescents, dans une collision avec un véhicule de police.
Je suis Benjamin, j'ai 31 ans, je suis sous contrôle judiciaire, mis en examen pour participation à "une association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste" suite aux opérations de police menées sur tout le territoire, notamment à Tarnac, en réaction aux sabotages simultanés de l'alimentation électrique de plusieurs voies TGV en novembre 2008.


Un Blanc. Un Noir. Cité du Val-d'Oise. Petit village de Corrèze. Parents immigrés africains de première génération. Classe moyenne de province. Diplôme universitaire. Déscolarisation précoce. Nos histoires se croisent au hasard d'une désertion des voies tracées pour nous dans le grand cirque de la reproduction sociale.

Désertion des "possibilités" d'un plan de carrière universitaire et professionnel tout tracé. Désertion de la perspective de rejoindre la France qui se lève vraiment tôt, celle qu'on croise à 5 heures du soir dans le RER, celle qui nettoie la scène où la France qui compte se produira au grand jour.

Désertion en tout cas de cette France qui expulse, qui parque, qui discrimine, qui classe, ordonne, juge et enferme toujours selon la classe, la race, le "patrimoine". Nous nous sommes trouvés dans une petite cour de promenade humide et glauque de la prison de Fresnes, de sinistre réputation. À l'ombre des barbelés, les pieds dans l'urine des rats. Un an déjà s'est passé depuis notre rencontre et le système judiciaire n'a pas manqué de manifester sa véritable nature : un système qui fixe au jour le jour les critères de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas au bénéfice, le plus souvent, des classes dominantes de cette société. Face à ce système, et pris dans le viseur d'un gouvernement qui ne cesse de mettre la vieille tradition réactionnaire française au goût du jour, nous endossons chacun la défroque d'une figure de l'ennemi intérieur nouvelle vague.

On comprend bien l'acharnement que met ce gouvernement - appuyé en cela par la plupart des médias - à faire de nous, chacun à sa façon, les plus terribles portraits, "barbares", "inconscients", "ultra-violents", "anarcho-autonomes", "racailles" et toutes sortes d'autres outrances langagières. On sent aussi à quel point ce que l'on conjure à tant nous calomnier c'est la crainte que ces figures soient finalement plus désirables que les figures officielles de la réussite et de l'intégration.

Et elles le sont sans aucun doute... Le jeune diplômé qui crache dans la soupe de l'Occident triomphant et ne compte pas en rester là ; le jeune fils d'immigré qui refuse de rempiler dans les fonctions de larbin qu'on a toujours massivement réservées à ceux de sa couleur.

Notez que, même aux rangs des ennemis intérieurs désignés, la couleur de peau et l'extraction font encore une terrible différence. La "société civile", les médias s'émeuvent beaucoup moins du sort de quelques jeunes "indigènes" aux prises avec une police galvanisée que lorsqu'il s'agit de rejetons de la classe moyenne blanche - socle politique de ce pays. Et les magistrats ont toujours la main plus lourde.

Nous nous sommes retrouvés là, l'un et l'autre, sur foi de réquisitoires aussi peu fondés l'un que l'autre, où le bon vieux "témoignage anonyme", pour ne pas dire "délation crapuleuse", dispense opportunément de la "charge de la preuve"... Pris dans de véritables affaires d'État où les enjeux politiques dépassent largement le sort particulier de nos petites personnes, voire s'en balancent, au profit d'enjeux électoraux, de compétition des services de renseignement et de police, de politiques de communication policières et ministérielles.

Nicolas Sarkozy avait dit, avant même son élection à la tête de l'État, toute sa crainte d'une "jonction" - jamais advenue - entre le mouvement des universités contre le contrat première embauche (CPE) et les différentes vagues de révoltes de la jeunesse de banlieue, ce n'est pas le moindre des paradoxes que ce soit sa politique de répression elle-même qui nous fasse nous rencontrer. Il n'y a jamais eu meilleur catalyseur que l'épreuve d'une hostilité commune pour passer des frontières qui étaient parfois apparues infranchissables. La simple juxtaposition de nos deux histoires éclaire le présent d'une lumière plus crue. Nous pensons que notre rencontre n'est pas qu'une anecdote sympathique. Elle nous a paru à tous deux préfigurer ce qui doit arriver, ce qui, comme peu d'autres choses, indique une sortie du marasme politique du présent.

Si nous prenons la parole aujourd'hui, c'est qu'il est temps d'en finir avec l'habituel fatalisme qui entoure ceux qui sont pris dans les rouages de la justice et qui n'ont d'autre horizon que le broyage pénitentiaire. Nous ne sommes pas des épouvantails, nous sommes doués de parole et de pensée et nous comptons bien en faire usage envers et contre tout étouffement.

Fin octobre a été prononcé un non-lieu pour les policiers qui étaient à bord du véhicule qui a provoqué la mort de Larami et Moushin. Il n'y aura pas de procès. Dans le même temps, on annonce le renvoi aux assises des quatre personnes soupçonnées, sans preuves, d'avoir participé aux tirs contre les forces de police pendant les émeutes. Tout semble annoncer un procès expiatoire.

Il s'agira de faire un exemple pour toute la jeunesse révoltée de ce pays : "N'espérez même pas pouvoir vous défendre ! Nous jouissons de l'impunité totale, vous risquez des peines énormes. Vous êtes pieds et poings liés", semblent hurler tous les pouvoirs réunis en une seule et même chorale infernale. Et nous n'avons pas fini de l'entendre : le 27 octobre avait lieu à Clichy-sous-Bois une commémoration de la mort de Zyed et Bouna dans un transformateur électrique lors d'une course-poursuite avec la police en 2005 ; ce même jour les policiers ont déposé une plainte contre Muhittin, seul survivant du trio d'adolescents, aujourd'hui majeur, pour "non-assistance à personne en danger".

Je suis Benjamin, je suis resté à peine trois semaines en détention. Comme mes co-mis en examen je suis depuis onze mois sous contrôle judiciaire strict avec l'interdiction de rentrer chez moi. Je cherche à faire que ce temps volé par l'appareil judiciaire ne soit pas un temps mort.

Je suis Maka, comme mes co-mis en examen je suis depuis vingt mois en détention "préventive", et placé à l'isolement. Je lis, j'écris, j'aiguise ma compréhension de ce monde et de la place qui nous y a été dévolue ; je fais ma révolution dans 9 mètres carrés.

Nous ne sommes que deux exemples parmi tant d'autres que nous ne pouvons tous citer ici. L'année 2010 devrait voir de nouveaux rebondissements dans nos deux "affaires". Elles sont toutes deux emblématiques de la guerre totale que mène ce gouvernement contre tout ce qui ne se soumet pas à son idéal glacé et policé. Nous pensons que ces victoires ne leur sont pas assurées.

Nous savons que nous sommes toujours plus nombreux, de tous horizons, déterminés à ne pas les laisser marcher sur nos têtes. Il faut que ces "épisodes" judiciaires soient aussi pour chacun l'occasion d'une prise de parti dans l'époque. Rester silencieux en de telles circonstances revient à tenir le manche de la pelle qui s'évertue à vouloir nous enterrer vivants.

Maka Kanté a été mis en examen et incarcéré pour les émeutes de Villiers-le-Bel ; Benjamin Rosoux a été mis en examen dans l'"affaire de Tarnac".
Le Monde, 23 novembre 2009.
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Mardi 24 novembre 2009
Communiqué suite à l’arrestation de ce matin

Ce matin à 6h30, la SDAT s’est permise de procéder à une nouvelle arrestation parmi les "proches" des inculpés. Le juge Fragoli nous avait presque fait couler une petite larme la semaine dernière en se targuant, dans Libération, de procéder dans ce dossier avec toute l’"humanité" dont il était capable. Il aura, ce matin encore, fait montre de la finesse que nous lui connaissions : quinze gros malins de la SDAT pour défoncer une porte et braquer deux enfants de 4 et 6 ans dans leur lit. Tout cela afin d’interpeller une personne qui avait déjà été arrêtée le 11 novembre 2008, à partir d’éléments du dossier plus que fantasques et en leur possession depuis le premier jour.

Évidemment, nous comprenons ce qui est en oeuvre ici. Alors que les deux éléments centraux de leur accusation, à savoir la filature de Julien et de Yildune et le témoignage sous X, ont été largement balayés par des révélations récentes, les tristes clowns continuent leur fuite en avant, usant de prétextes toujours plus risibles afin de faire diversion. Il est à noter que le juge Fragoli, encore et toujours lui, aurait déclaré à des journalistes qu’il ne procéderait pas à une reconstitution de la soit-disante nuit des sabotages. Il semblerait donc définitivement vouloir couvrir ce qui, chaque jour un peu plus, ressemble à des faux réalisés par la SDAT. Souhaitons-lui bonne chance, il en aura bien besoin.

Par delà cette pathétique tentative de diversion, nous voyons une fois de plus ce que l’anti-terrorisme permet et se permet. Comme lors des deux vagues d’arrestations précédentes, des amis des inculpés sont arrêtés en pleine rue ou en plein sommeil pour subir 96 heures de garde à vue et donc de pression et d’humiliation. La démocratie ça se maintient comme ça peut.

Nous interprétons cette nouvelle tentative d’intimidation comme la seule réponse qu’ait trouvée M. Ragnoli à l’effondrement de son instruction. Gageons que les semaines à venir nous permettent de définitivement en finir avec cette farce, comme avec sa carrière.




"Groupe de Tarnac" : interpellation d'un jeune homme suspecté d'en être un proche


Un jeune homme, suspecté d'être un "proche du groupe de Tarnac" (Corrèze) auquel appartenait Julien Coupat, mis en examen dans le cadre de l'enquête sur des dégradations au préjudice de la SNCF, a été interpellé mardi matin à Tarnac, a-t-on appris de sources proches du dossier.

Le jeune homme, dont ni l'âge ni l'identité n'ont été précisés, a été interpellé "à 06H30 mardi, en son domicile", place de l'Église à Tarnac, a-t-on indiqué de mêmes sources.


Il a été interpellé par la Sous-direction antiterroriste (Sdat) de la direction centrale de la police judiciaire et placé en garde à vue, tandis qu'une perquisition de son domicile a été aussitôt entamée.

Selon les mêmes sources proches du dossier, le jeune homme "est susceptible d'être mis en cause dans la mouvance à laquelle Julien Coupat appartient, mais n'est pas soupçonné d'être complice des sabotages". L'homme, qui ferait partie du "premier cercle" gravitant autour de Julien Coupat, est notamment soupçonné d'avoir falsifié des cartes d'identité, a-t-on indiqué de source proche de l'enquête.

La justice enquête depuis le 11 novembre 2008 sur des sabotages de lignes TGV attribués à un groupe de jeunes pour la plupart basés à Tarnac (Corrèze) et réunis autour de la figure charismatique de Julien Coupat, brillant étudiant mis en examen pour des actes présumés de terrorisme. Vingt personnes avaient été arrêtées dans le cadre de l'enquête sur les sabotages, dont onze rapidement libérées.

Les neuf autres, âgés de moins de trente-cinq ans, dont trois femmes et le leader présumé du groupe, Julien Coupat, ont été mises en examen, et cinq écrouées. Elles ont été libérées les unes après les autres, au bout de quelques semaines de détention. Julien Coupat a lui aussi été remis en liberté sous contrôle judiciaire au printemps.

Plusieurs autres personnes ont également été interpellées dans le cadre de la même enquête, et rapidement remises en liberté.

Sur l'ordinateur d'une des personnes mises en cause, le police a trouvé un manuel de fabrication de bombes artisanales.

Les avocats des membres du "groupe de Tarnac" contestent depuis le début de l'enquête la qualification "terroriste" des actes et dénoncent une opération politique visant des jeunes gens soupçonnés par les enquêteurs d'appartenir à la mouvance "anarcho-autonome".

Plusieurs parlementaires de gauche, comme Noël Mamère (Verts), André Vallini (PS) et Patrick Braouezec (PCF), et les avocats des mis en examen doivent tenir une conférence de presse mercredi midi à l'Assemblée nationale pour faire le point sur le dossier. Ils entendent aussi protester contre l'utilisation des loi antiterroristes "détournées contre des militants politiques", affirment-ils dans un communiqué.

Leur presse (AFP), 24 novembre.



Sabotages SNCF : un suspect interpellé

Un homme a été interpellé ce matin à Tarnac (Corrèze) dans le cadre de l'enquête sur les sabotages des lignes SNCF, a-t-on appris de sources proches de l'enquête. Âgé de 33 ans, ce suspect ferait partie de l'entourage de Julien Coupat, mis en examen dans cette affaire.

Il a été placé en garde à vue et devrait être transféré dans les prochaines heures au siège de la Sous-direction antiterroriste (SDAT) en charge de l'enquête à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).

L'homme est soupçonné d'avoir fabriqué de faux documents d'identité. Il est le conjoint d'une femme déjà mise en examen dans le cadre de ce dossier.

Leur presse (AP), 24 novembre.


Tarnac : arrestation et perquisition

Un jeune homme a été interpellé mardi matin par la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire.

L'interpellation a eu lieu place de l'Église à Tarnac, à 6h30 du matin, au domicile d'un suspect considéré par les enquêteurs comme un "proche" du groupe auquel appartenait Julien Coupat.

Selon un témoin, les enquêteurs auraient enfoncé la porte. Christophe, âgé d'une trentaine d'années, a été interpellé. Il est père de deux enfants de 3 et 5 ans. Sa compagne, Manon, faisait partie des neuf mis en examen. Une perquisition de son domicile a été effectuée. On le soupçonnerait d'avoir falsifié des documents d'identité. Vingt personnes avaient été arrêtées le 11 novembre 2008. Toutes sont aujourd'hui libérées. Et tous ceux qui ont été placés sous contrôle judiciaire dans l'attente de leur jugement se disent victimes d'un procédure menée par le gouvernement parce qu'ils incarneraient une menace terroriste d'ultra gauche. Mercredi des avocats des suspects et des parlementaires de gauche doivent s'exprimer à l'Assemblée nationale. Dans un communiqué, ils protestent contre l'utilisation des lois antiterroristes "détournées contre des militants politiques". Ils parlent de diversion médiatique et de dossier vide.

Leur presse (Christian Belingard, France 3 LPC), 24 novembre.

 

 

Tarnac : "Les policiers ont braqué un enfant de quatre ans"


L'avocat de Christophe B..., interpellé ce matin à Tarnac, dénonce les méthodes de la police antiterroriste.


Jérémie Assous est l'un des avocats qui assure désormais la défense des «Neuf de Tarnac». Manon G..., l'une des mis en examen dans cette affaire, lui a demandé d'assurer la défense de Christophe B..., son mari, interpellé ce matin à Tarnac. Ce dernier ne pourra voir son avocat qu'à l'issue de sa garde à vue dont la durée a été fixée à 72 heures.

Que savez-vous sur l'arrestation de ce matin ?

Ils (les policiers de la sous-direction antiterroriste, NDLR) ont cassé la porte de l'appartement ce matin à 6h30. Ils ont procédé au placement en garde à vue de Christophe B... Ils ont procédé à une perquisition lors de laquelle ils ont tout retourné dans l'appartement. Face à la peur et à l'angoisse des enfants, notamment du petit de 4 ans, ils ont eu comme réaction pour le calmer de le braquer. Comme si braquer un enfant de 4 ans pouvait le calmer. C'est la deuxième fois qu'ils procèdent de la sorte alors que les coordonnées de M. B..., ils les ont dans le dossier depuis de nombreux mois. Une simple convocation aurait permis d'obtenir le même résultat.

Cette interpellation n'est pas un hasard, selon vous ?

Ce qui est intéressant, c'est que ça tombe pile la veille d'une réunion où nous sommes, nous avocats de la défense, invités par certains députés à l'Assemblée nationale [...] Pile la veille d'un article qui devrait être publié demain dans le Canard Enchaîné qui met en cause la version policière. Mais aussi, l'avant-veille d'un article qui doit être publié dans le Nouvel Observateur. Et surtout, un mois presque, jour pour jour, après qu'on ait déposé sur le bureau du juge d'instruction, une note qui démontre le fait que Julien Coupat et Yldune Lévy n'étaient pas présents à Dhuisy là où l'une des voies ferrées du TGV est a été sabotée.

La réaction du juge Fragnoli, plutôt que d'instruire à décharge et d'exploiter les éléments qu'on lui soumet, c'est de procéder à de nouvelles arrestations. C'est strictement similaire à ce qui s'est passé plus tôt cette année à la suite de certaines remises en liberté avec l'arrestation de "proches" de Julien Coupat [Ce fut le cas notamment de Tessa, membre du comité de soutien de Paris, interpellée le 28 avril, puis relâchée sans qu'aucune charge ne soit retenue contre elle].

Le juge Fragnoli n'est pas prêt à procéder à une reconstitution de la nuit des événements, les lieux étant soi-disant trop loin. Mais il est prêt à envoyer des policiers à 430 km de Paris pour placer quelqu'un en garde à vue !

Pour vous, tout cela est ridicule ?

Quand on pense qu'on en est à auditionner, notamment la jeune fille au pair que Julien Coupat a eu, il y a 22 ans [...] Si on en est là. Si une instruction antiterroriste ne propose rien d'autre, mieux vaut effectivement la suppression du juge d'instruction.

Propos recueillis par Mickaël Nicolas
Leur presse (La Montagne), 24 novembre.

 

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Mercredi 18 novembre 2009

Le 30 avril, dans une usine désaffectée près de Chambéry, il y a eu une explosion qui a coûté la vie à Zoé et gravement blessé Mike, son copain. Cela a donné lieu à une hystérie sécuritaire sans précédent dans l’agglomération chambérienne : descente de police à l’espace autogéré des «Pilos» le 4 mai. Interpellations par la Sous-Direction Anti-Terroriste (la même qu’à Tarnac) avec la douceur qu’on imagine, et enfermement de plusieurs personnes jusqu’au procès qui aura lieu… on sait pas quand.

Face à la justice c’est le fait d’avoir un «profil présentable» (avoir un emploi, un logement) qui détermine du sort d’une personne. Mike et Zoé et leur amis ont déjà payé cher ce qui n’est qu’une expérience scientifique comme l’a dit Mike au juge d’instruction qui l’a interrogé. Mais ça ne suffit pas à la justice qui continue de s’acharner sur Mike mais aussi ces proches. Une personne est actuellement en prison, quatre sont sous contrôle judiciaire, ce qui signifie que leur «liberté» consiste à devoir rester chez elles et ne pouvoir sortir de chez elles que pour des «bonnes raisons» comme aller au travail ou pointer au commissariat. Pourtant, sur internet circulent de nombreuses vidéos d’expériences scientifiques similaires, sans que leurs auteurs subissent la même répression. Mais, les enquêteurs eux-mêmes l’ont avoué, le département antiterroriste ne se serait jamais déplacé si Mike et Zoé n’avaient pas été fiché-e-s comme proches des idées libertaires. Peu importe le fait que les seules victimes soient Mike et Zoé, et peut-être quelques vitres dans un entrepôt désaffecté.

Les personnes inculpées, en plus d’avoir perdu une amie, d’avoir dû subir le déchaînement des médias locaux sur leur compte, se retrouvent prises dans une procédure judiciaire longue et coûteuse et risquent de lourdes peines.

Concert de soutien vendredi 20 novembre
au Katénaire, 14 rue Dequé à Toulouse


À Zoé

Indymedia Toulouse, 18 novembre 2009.

Nous avons encore et toujours besoin de récupérer des sous pour les copains, payer les avocats et aider pour les mandats.
Nouvelle adresse pour faire parvenir vos dons :
Les inculpés
Locaux de Solidaires
210 rue François-Guise
73000 Chambéry
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Mardi 17 novembre 2009

Axel, Florian et Oliver sont trois militants allemands soupçonnés d’appartenance au Militante Gruppe (MG). Le 16 octobre 2009 à Berlin s’est déroulé la dernière scéance de leur procès. Verdict : de 3 ans à 3 ans et demi de prison ferme.

L’affaire commence en juin 2001, à Berlin. Lorsque le siège de Daimler-Benz part en fumée et que des (ex-)nazis encore au gouvernement reçoivent des lettres de menaces. Les fantômes du passé resurgissent, on s’en prend au grand Capital : mais ça sentirait pas l’extrême gauche ?

En effet, les actions ne tardent pas à être revendiquées par un groupe anticapitaliste jusque-là inconnu des services fédéraux : le Militante Gruppe [
À noter que Militanz, en allemand, ne signifie pas «militantisme» en français, mais «activisme armé»].

Le parquet fédéral ouvre alors une enquête sur cette «association terroriste». Le BKA (plus ou moins nos RG) est mis sur l’affaire. Ils se mettent à pister quelques individus du milieu anticapitaliste berlinois. Ils y mettent les moyens, mais disons que ça ne rapporte pas gros : aucune preuve, à peine des pistes, et pendant ce temps-là, le Militante Gruppe revendique toujours des incendies.

En plus, le BKA fait quelques bourdes. Entre autres, un flic a laissé filtrer des infos à la presse, ce qui permit aux surveillés d’apprendre dans les journaux qu’ils sont officiellement dans le collimateur de la flicaille, Le contre-sommet du G8 à Rostock en 2007 donne l’occasion de perquisitionner tout un tas de lieux militants, des appartements, des voitures… mais le BKA ne trouve toujours pas de preuve accablante.

Jusqu’au jour où…

Dans la nuit du 31 juillet 2007, sur le terrain de l’entreprise MAN dans le Land de Brandenburg/Havel, Florian, Axel et Oliver sont arrêtés, après avoir essayé, aux dires des policiers, d’avoir incendié des véhicules de l’armée.

Le même jour, un prof d’université à Berlin, Andrej, a lui aussi été arrêté, les domiciles et lieux de travail de trois autres personnes sont perquisitionnés à Berlin et Leipzig. L’accusation qui leur est portée est «appartenance à une association terroriste (Militante Gruppe)».

Après qu’Andrej ait été épargné de détention préventive par le juge d’instruction, la cour de justice fédérale leva le mandat d’arrêt le 24 octobre par manque de preuve.

Le 28 novembre 2007 la cour a décidé de libérer Axel, Florian et Oliver de la détention provisoire contre une caution de 30.000 euros par personne. La cour décide alors de ne plus poursuivre le MG comme «association terroriste» mais comme une «association criminelle».

Commence alors pour Axel, Florian et Oliver un long procès ; en tout 63 dates, étalées entre septembre 2008 et octobre 2009.

Parallèlement au procès, de nombreuses manifs et actions de soutien ont eu lieu à travers le pays. Les revendications étaient l’abrogation des lois antiterroristes et l’abandon des poursuites.

Le soutien aux inculpés fut assez fédérateur, puisqu’on prit parti pour les trois antimilitaristes jusque dans la gauche parlementaire (notamment au sein du SPD, sociaux-démocrates). La question brûlante «peut-on condamner des anti-militaristes ?» a encore fait couler de l’encre.

Le jour du verdict, devant le tribunal, une cinquantaine de personnes se sont réunies. Sur une des banderoles, il y avait une jeep qui brûle, et en commentaire «ce qui brûle en Allemagne ne fait pas de dégâts en Afghanistan».

La banderole a été confisquée, et le verdict est tombé pour Axel Florian et Oliver : de 3 ans à 3 ans et demi ferme. Ils restent dedans jusqu’en 2010 au moins.

En attendant, des manifs et incendies en solidarité fusent un peu partout à travers la BundesRepublik ; la mobilisation est importante. Le Militante Gruppe y est quasi un symbole.

Il a non seulement revendiqué plus de 20 incendies ; mais aussi impulsé, voire mené, un débat sur l’action directe violente au sein de la gauche radicale allemande. «Die Militante Gruppe, Die Salz in der Suppe !» [
Le sel dans la soupe !]

Depuis 2003, plus d’une centaine de 4×4 et autres BMW brûlent chaque année à Berlin. Le Militante Gruppe aurait-il mis le feu aux poudres ?

Si vous voulez en savoir plus, il y a quelques articles en français sur http://einstellung.so36.net/fr.
Si vous êtes germanophone, http://de.indymedia.org ou http://taz.de sont aussi de bonnes sources. À la rigueur les Berliner Morgen Post.
Ce sont les sources à partir desquelles j’ai rédigé l’article.

Rebellyon, 17 novembre 2009.

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Mercredi 11 novembre 2009
Tarnac, la défense contre-attaque

Un an après, le dossier semble au point mort. La défense démonte un PV de police, le principal atout de l’accusation.

Le 11 novembre 2008, à l
heure du laitier, quelque 150 gendarmes et policiers armés et encagoulés investissent la ferme du Goutailloux, dans le petit village de Tarnac, en Corrèze. Au même moment, même scénario à Paris, Rouen, et dans la Meuse. Au total, une vingtaine de personnes sont interpellées, dix placées en garde à vue. Trois jours plus tard, neuf seront mises en examen par le juge Thierry Fragnoli pour «association de malfaiteurs en liaison avec une entreprise terroriste », puis placées en détention provisoire.

Il est 10h30 quand Michèle Alliot-Marie convoque la presse. La ministre de lIntérieur se réjouit du démantèlement dun groupuscule «dultragauche, mouvement autonome». La Cellule invisible, cest son nom, et son «chef» est Julien Coupat. Une enquête «très fouillée» les met en cause dans les actes de sabotage commis la semaine précédente sur des lignes SNCF. Le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, y va à son tour de sa conférence de presse pour renchérir : «Le but de leur entreprise est bien datteindre les institutions de lÉtat et de parvenir par la violence à troubler lordre politique, économique et social.»

De la chancellerie, de Matignon, de l
Élysée, les félicitations pleuvent sur les forces de lordre, leur «mobilisation», leur «efficacité».

Un vrai-faux PV ?

Un an plus tard, ces mâles assurances sonnent le creux. Pas sûr que les journalistes soient invités ce matin place Beauveau pour le premier anniversaire de l
«affaire» de Tarnac. Le parquet de Paris est silencieux, le juge Fragnoli aussi. Les détenus ont recouvré la liberté les uns après les autres, au bout de quelques jours pour les uns, de quelques mois pour Julien Coupat et sa compagne, Yldune Lévy, et le dossier semble au même point quil y a douze mois. Cest-à-dire au point mort.

La parole est maintenant à la défense. C
est elle qui tient désormais la vedette dans les médias. Les nouveaux avocats des neuf mis en examen, Jérémie Assous et Thierry Lévy, ont adressé lundi une note au juge dinstruction pour lui rappeler «son obligation dinstruire à charge et à décharge». Ils lui demandent notamment de «confronter les enquêteurs à leurs contradictions» afin de déterminer quel crédit on peut apporter à leurs investigations.

Est visé ce que Me Assous qualifie de «socle de l
accusation» : le procès-verbal de police qui atteste de la présence de Julien Coupat et dYldune Lévy à Dhuisy (Seine-et-Marne), la nuit où la ligne du TGV-Est fut endommagée par un fer à béton accroché à une caténaire. «En analysant le rapport des policiers de la Sdat (Sous-direction antiterrorisme) qui les filaient ce soir-là, on saperçoit quil est totalement incompatible avec la réalité du terrain. Soit le PV ne décrit pas la réalité, soit cette réalité sest abstraite des règles de physique les plus élémentaires !»

L
avocat sest rendu sur place pour se livrer à sa propre reconstitution. La ligne LGV est en hauteur, cest une longue ligne droite, et par nuit claire «cest un véritable théâtre dombres», dit-il. «Si les policiers étaient effectivement en planque, comment expliquer quils naient rien fait ? Pour poser le fer à béton là où il était, il faut escalader deux grilles hérissées de barbelés, parcourir 530 mètres et grimper un pylône de 7 mètres, le tout à laller et au retour. Et ils nauraient rien vu, rien entendu ?»

D
autres incohérences truffent le procès-verbal, selon Me Assous. La chronologie de la filature, telle quelle est minutée par les policiers, signifierait que lantique Mercedes de Julien Coupat et de sa compagne a battu des records de vitesse sur les petites départementales de Seine-et-Marne. Aucune trace de pneu de la même Mercedes na été relevée à lendroit où elle est censée avoir stationné. Pas plus, dailleurs, que de la voiture de la Sdat. «Et comment se fait-il que les policiers disent avoir alerté leur hiérarchie dès 5h10 alors que la SNCF, elle, na été prévenue quà 9h55 ?» Conclusion ? «Ni Julien et Yldune, ni les policiers de la Sdat nétaient présents sur les lieux du sabotage.» Mais cest sur la foi de ce procès-verbal quils ont été jetés en prison pendant six mois.

Pas de commémoration

Aujourd
hui à Tarnac, aucune autre commémoration que celle de larmistice nest prévue. Sans doute lépicerie sera-t-elle ouverte, ainsi que le bistrot, auxquels ceux du Goutailloux ont redonné vie.

Son gérant en titre ne sera pas là. Benjamin Rosoux, comme les huit autres mis en examen, est soumis depuis sa sortie de prison à un contrôle judiciaire très strict. Assigné à domicile chez sa mère, en Normandie, il a retrouvé un emploi tout récemment dans un bar-librairie. «Jusqu
à il y a encore trois semaines, jétais obligé de pointer tous les jours à la gendarmerie. Le contrôle a été assoupli sur ce point, mais cest bien le seul. Je nai toujours pas le droit de retourner à Tarnac. Jattends que tout ça se finisse au plus vite. Et ça fait un an que ça dure.»

Leur presse (Pierre-Marie Lemaire, Sud Ouest), 11 novembre 2009.


Tarnac : un an après les sabotages, la qualification terroriste en question


Le 11 novembre 2008 au petit matin, la police antiterroriste interpelle une dizaine de jeunes présentés comme proches de l’ultra-gauche et soupçonnés davoir saboté des lignes TGV. Un an après, leurs avocats dénoncent une «opération politique» menée au nom de lantiterrorisme.

Réunies sous le terme générique de «groupe de Tarnac», du nom d
un village corrézien quils habitaient, neuf personnes âgées de 24 à 35 ans sont poursuivies depuis le 15 novembre pour ces sabotages de voies ferrées. Des actes qualifiés de terroristes par le juge dinstruction, Thierry Fragnoli, soutenu par le parquet, car ils visaient des transports publics.

Certains ont connu la détention provisoire, dont celui qui est présenté comme le «cerveau» du groupe, Julien Coupat, brillant étudiant issu d
un milieu très aisé, qui passera six mois en prison.

La police s
intéressait en fait à ce petit groupe depuis début 2008 et un voyage à New York de Coupat et de sa compagne, Yldune Levy, au cours duquel ils avaient participé à une manifestation devant un centre de recrutement de larmée.

Placés depuis leur libération sous de stricts contrôles judiciaires, les membres de ce petit groupe n
ont jamais formellement nié les faits mais dénoncent depuis le début de lenquête «un dossier vide placé sous le sceau de lantiterrorisme», selon les termes de Me Irène Terrel, qui défend quatre de ces jeunes, dont Coupat.

«Cette enquête est le résultat d
une opération politico-médiatique et non juridique», tempête Me Terrel, rompue aux dossiers mêlant extrême-gauche et terrorisme.

Pour Me Terrel, comme pour l
opposition et des associations, qui voient dans ce dossier un emblème des menaces qui pèsent selon elles sur les libertés publiques, cette enquête «mal ficelée est le résultat direct de la crainte exprimée par Michèle Alliot-Marie lorsquelle était place Beauvau de voir resurgir une ultra-gauche radicale» de type Action directe.

«L
antiterrorisme a bon dos», relève Me Terrel, énumérant les «atteintes aux libertés comme les contrôles judiciaires que lon impose à ces jeunes qui sont pour certains assignés à résidence chez leurs parents ou ne peuvent plus se rendre à Tarnac où ils avaient pourtant du travail».

«On tente de créer un ennemi intérieur pour masquer les carences du dossier», ajoute à l
AFP Me Terrel, dénonçant «une criminalisation des écrits», en référence à Linsurrection qui vient, un ouvrage signé dun mystérieux «comité invisible» et attribué par les enquêteurs à Coupat, ce quil nie. «On est allé jusquà mettre sur écoute Éric Hazan, léditeur de ce livre», dénonce-t-elle.

Les enquêteurs estiment de leur côté s
appuyer sur des éléments tangibles pour maintenir leurs poursuites contre le «groupe de Tarnac».

Coupat et sa compagne, suivis ce soir-là, ont ainsi été aperçus près d’une voie sabotée le soir des faits. Des expertises informatiques ont permis en outre de mettre la main sur un manuel de fabrication de bombe et des matrices de faux documents d
identité. «Et puis les sabotages ont cessé depuis leur interpellation», relève un enquêteur.

Policiers et magistrats passent également au peigne fin les éventuels contacts q
u’auraient pu entretenir ces jeunes avec des groupes allemands et grecs. «Le dossier évolue, même sil nétait pas forcément mûr au début», assure un enquêteur. Linstruction pourrait être close avant lété 2010.

Leur presse (AFP), 11 novembre.


Ces criminologues qui murmurent à l’oreille de MAM

L’arrestation de Coupat a permis à l’État de mettre en avant deux théoriciens du «décèlement précoce» du terrorisme : Raufer et Bauer.

Michèle Alliot-Marie, en février 2009, justifiait l’énergie déployée pour monter le spectacle appelé «Affaire de Tarnac» par «la résurgence de groupes très radicaux et souvent violents». Et d’inviter ses interlocuteurs à l’aider dans la lutte contre des gens qui «contestent l’État, contestent l’autorité».

Mais à qui demandait-elle de «créer de la part de l’opinion publique un rejet de ces groupes» ? Au «Mouvement Initiative et Libertés» (Mil), devant lequel elle s’exprimait à l’occasion de ses assises nationales. Créé en 1981, le Mil a accueilli les transfuges et les dirigeant du très à droite Service d’Action Civique (Sac), peu après la dissolution de celui-ci en 1982, à la suite de la fameuse tuerie d’Auriol, commise par certains de ses membres. En 2009, la ministre de l’Intérieur invite donc les «milistes» (je n’ai pas dit «miliciens») à jouer sur le besoin d’État qui travaillerait la population. Les gens, selon elle, seraient «mieux disposés» à «isoler» ceux qui attaquent l’État. «À condition d’y croire. Je dis bien à condition d’y croire.»

Pour produire cette croyance dont la ministre expose avec insistance la nécessité, le duo Xavier Raufer-Alain Bauer s’est depuis longtemps imposé. Binôme bien dans l’air du temps : Raufer (de son vrai nom Christian de Bongain) vient d’Occident et des réseaux de la guerre froide, tandis que Bauer a commencé du côté de Michel Rocard et du Grand Orient de France. Le premier a créé au sein de l’Institut de criminologie de l’Université Paris II (avec l’aide d’un prof du Front National) le Département de Recherches sur les Menaces Criminelles Contemporaines (Drmcc), tandis que Bauer a eu droit récemment à une chaire de criminologie créée spécialement pour lui au Conservatoire des Arts et Métiers. L’un et l’autre enseignent dans ces hauts lieux démocratiques que sont, en Chine, l’École supérieure de police criminelle et le Centre de recherche sur le terrorisme et le crime organisé. Bauer, dont la société de conseil en sécurité accumule les contrats juteux avec les collectivités locales et les entreprises, se flatte d’avoir attiré l’attention d’Alliot-Marie sur Coupat.

Voilà longtemps que l’on sait à quoi s’en tenir sur la «science» du duo. En 1998, leur Que sais-je ? intitulé Violences et insécurités urbaines était déjà remarquable par la prédominance de l’idéologie sur l’analyse empirique, alors même que les auteurs prétendaient s’en tenir aux faits. Ils ont persévéré dans La Face noire de la mondialisation, publié aux prestigieuses éditions du CNRS, avec un discours similaire et une supposée «trouvaille», la seule : le «décèlement précoce». On a eu une démonstration de ce qu’ils entendaient par là avec l’affaire de Tarnac. En avril 2009, Bauer expliqua, sur France 2, que les «prémisses étaient les mêmes» entre les gens de Tarnac, Action Directe et les Brigades rouges ! Le 19 octobre, le même s’exprimait — en qualité de président du groupe de contrôle des fichiers de police et de gendarmerie — dans Libération à propos de la volonté affichée par Hortefeux de créer deux nouveaux fichiers : «Il s’agit de fichiers de renseignements sur des personnes qui n’ont pas commis d’actes répréhensibles mais qui sont susceptibles de le faire» (sic). Décèlement précoce, là encore !

Et une fois ce décèlement opéré, une fois les personnes susceptibles de commettre des actes répréhensibles dûment fichées, que fait-on ? Dans leur livre, nos experts proposent rien moins que de «nettoyer» le «terrain criminel», c’est-à-dire l’ensemble du «cadre social et économique». «Infiniment plus efficace que la démarche consistant à saucissonner l’ensemble en mille procédures tatillonnes, pathétiquement lentes et finalement inutiles, selon des codes dépassés…», assurent-ils.

Telle est la pensée qui inspirait la ministre de l’Intérieur, aujourd’hui ministre de la Justice, quand elle s’adressait à une organisation connue pour mener la chasse aux grévistes et aux gauchistes. Et qui, en 1968, dressaient des plans pour regrouper les gens de gauche dans des stades…

Leur presse (Serge Quadruppani, Siné Hebdo no 61), 4 novembre.
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Mardi 10 novembre 2009


Un copain en cabane, quatre autres en contrôle judiciaire, voilà l’actualité tiède de l’affaire de Cognin/Chambéry (une explosion qui avait coûté la vie à Zoé et de nombreuses blessures à Mike, ainsi que leur «liberté» à quatre de leurs amis) qui continue de traîner son ombre et le spectre de la répression sur nos vies. La galerie Saint-Éloi (tribunal anti-terroriste) prend bien son temps pour nous faire mijoter dans nos jus, à l’image d’une «justice» qui suspend l’existence des sales races et autres racailles d’ultra-méga-gauche-anarcho-totonome à son bon vouloir. Voilà quelques informations pour se mettre à jour, après le creux estival, histoire de dire aussi que les soutiens financiers, matériels, et moraux sont toujours et encore les bienvenus (ici ou ailleurs). À l’heure où partout en fRance et dans le monde, le soutien à toutes celles et ceux qui subissent les coups «républicains» des flics et autres juges, dans leurs luttes ou leurs vies quotidiennes devient plus que vital, quelle meilleure façon de porter le deuil de Zoé, que de garder la rage et cultiver la solidarité, c’étaient ses couleurs préférées…


L’été est passé, qui aura vu une baisse notable des activités du côté de Chambéry, du comité de soutien, et même du côté de la justice et de la police … chez nous en tout cas.


Parce que pour le reste de la fRance on dirait que l’intensité du rythme auquel se succèdent les «affaires» ne connaîtra plus jamais de baisse de régime depuis Tarnac ; de belles histoires «pour l’exemple» avec entre autres : 

- L’affaire du corbeau dans l’Hérault (perquisitions, vingt interpellations, quelques gardes à vue pilotées directement par un président excédé que l’on puisse impunément glisser des balles et des menaces dans son courrier),
- La récente «émeute» du centre-ville de Poitiers, qui quoi qu’on pense de l’action, aura permis au tribunal local à la botte du sinistre de l’Intérieur de se lâcher en prononçant des peines bien lourdes pour ceux qui se sont fait ramasser en fin de manif. Sachant que pour trois des inculpés qui ont pris de un à plusieurs mois de prison ferme, le parquet fait encore appel, considérant qu’ils méritent encore plus…


Une revue non-exhaustive de ce qui se passe dans notre beau pays ces derniers temps. Sans compter la crise, celles et ceux qui galèrent toujours plus, les histoires ordinaires de violences policières, les sans-papiers traqués… La liste est longue.


Bref. Le temps se gâte partout en fRance et ça commence à sentir le roussi.


Jusqu’à quand on restera patients ?


De notre côté, on a eu bien du mal à rassembler nos forces depuis le printemps dernier, et mis à part la collecte de fric afin de payer les frais d’avocat et autres menues dépenses, on ne peut pas dire que le comité ait été très actif depuis ce printemps, alors voilà quelques lignes afin de tenir au courant celles et ceux qui en attendent, des nouvelles.


Pour commencer par les plus mauvaises, nous avons appris que notre ami et camarade N1N1 (prononcer Nin-Nin), a été interpellé en Hongrie à la mi-octobre, mis sous écrou là-bas, avant d’être identifié puis extradé en fRance vendredi 16 octobre, puis déféré devant deux juges d’instruction, et enfin placé en détention à la maison d’arrêt de la Santé, à Paris. Peu de chances que N1N1 ressorte avant le procès (qui aura lieu … on ne sait quand), puisque un mandat d’arrêt international courait contre lui, et que les juges le considèrent comme ayant fui, alors même qu’aucune convocation officielle ne lui est jamais parvenue ni à Chambéry ni ailleurs et qu’il avait croisé la police bien des fois au cours de son voyage depuis début mai et son départ de Chambéry… N’hésitez pas à nous écrire pour nous demander ses coordonnées et pouvoir à votre tour lui faire parvenir vos lettres et autres cartes postales…


Pour le reste, rappelez-vous, Lucas était sorti de Fresnes, après une demande de mise en liberté à laquelle étaient aussi présents Rafou et Mike ; la cour d’appel avait alors refusé la libération de ces deux derniers, au prétexte que Lucas avait une «situation» (soit un travail, des projets d’étude…) et pas eux.


Rafou avait alors fait le 12 juin une nouvelle demande de sortie de taule, examinée par le juge d’instruction cette fois-ci, avec une réponse positive, mais le parquet général de Paris avait déposé un référé-détention pour s’opposer à cette libération, rééxaminée le 19 du même mois et enfin acceptée par la cour d’appel, ce qui avait permis qu’il sorte le jour même.


Mike est quant à lui resté détenu à l’hôpital pénitentiaire du premier mai jusqu’à la mi-juillet à peu près, date de sa sortie, après avoir subi à peu près les mêmes péripéties juridiques que Rafou.


A., quant à lui, avait été interpellé à Nantes par la SDAT, qui l’avait ramené fissa à Paris pour le soumettre à ses sympathiques interrogatoires. Après un passage devant le juge d’instruction, il avait été remis en liberté sous contrôle judiciaire, situation qui n’a pas changé depuis.


Tout ce petit monde est donc dehors aujourd’hui, une «libération» au goût bien amer, puisque chacun des inculpés se retrouve sous le coup de mesures de contrôle judiciaire variées et plus ou moins serrées selon les personnes.


Ainsi tous doivent pointer au moins une fois par semaine au poste de police ou de gendarmerie le plus proche de leur domicile, domicile qui est inévitablement celui des parents, comme s’il s’agissait du seul lieu sûr envisageable pour «garder» des suspects, comme si habiter avec sa famille était devenu un gage de bonne moralité, comme si ne pas laisser le choix de leur lieu de vie à des personnes ayant connu la prison, certains n’ayant pas résidé chez leurs parents depuis quelques années, allait garantir le bon comportement des prévenus. Rafou se retrouve libre d’aller et venir en Savoie et certains départements limitrophes tout en étant interdit de fréquenter les «squats de la région Rhône-Alpes», tandis que Mike et Lucas se retrouvent assignés, tantôt à résidence, tantôt dans leur commune, avec autorisations de sortie limitées aux «bonnes raisons» (le travail, les visites à l’hôpital pour Mike, la formation, les rendez-vous chez le juge ou l’avocat). Les uns et les autres se voient interdits de rentrer en contact entre eux d’une manière ou d’une autre, et Mike, lui, voit cette consigne étendue à tous «les squatteurs de Chambéry» (une notion extrêmement floue, qui sont ces gens ? Toutes celles et ceux qui ont été pris en photo en train d’aller et venir aux Pilos ? Qui ont suivi les manifs de soutien ? Celles et ceux qui ont leur nom sur la boîte aux lettres ?).


Bref, il s’agit d’un condensé non-exhaustif du contenu de ces contrôles judiciaires. Ceci dit pour que l’on constate à quel point la fin de la détention n’est très souvent pas la fin de tous les problèmes judiciaires, dans cette affaire comme dans d’autres (à ce sujet, voir l’instructive et courte brochure disponible sur infokiosques.net «La prison à la maison»), et que le soutien ne doit et ne peut pas s’arrêter au portes de la zonzon pour ceux qui sont pris dans ces affaires.


Pour le reste, que dire ? Il reste un bon millier d’euros à trouver pour pouvoir rembourser les frais engagés jusque-là (surtout des frais d’avocat, eh ouais, être défendu ça coûte cher). Nous renouvelons donc notre appel à soutien, sachant que dès que nous aurons réuni suffisamment d’argent, ce qui viendra en plus sera directement envoyé à d’autres personnes subissant les foudres de la répression, oui oui.


Les inculpés ont également tous été reconvoqués dans le bureau du juge d’instruction qui s’occupe de l’affaire, Yves Jannier, chef du pôle anti-terroriste, à Paris, dans la semaine du 12 au 18 octobre, afin d’être soumis à un nouvel interrogatoire — d’où il ressort, pour ce que l’on en sait, que le magistrat n’avait pas grand-chose de nouveau à demander. On peut supposer que ce dernier voulait poser une dernière fois les mêmes questions afin de clore l’instruction dans les plus brefs délais, mais à ce stade-là, il s’agit d’une supposition, et cela peut aussi bien durer encore des mois et des mois.


Voilà pour les dernières nouvelles de cette histoire. Nous essaierons désormais de réactualiser le blog plus souvent. N’hésitez pas à consulter Mauvaises intentions pour des nouvelles des autres affaires.


La lutte continue, ne nous laissons pas enfermer dehors.


Note : les prénoms des inculpés ont tous été plus ou moins modifiés, dans un compréhensible souci d’anonymat, quand bien même la presse bourgeoise aura suffisamment décliné leurs patronymes et autres informations d’ordre privé dans ses articles sur l’affaire.


Indymedia Grenoble, 8 novembre 2009.
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Lundi 9 novembre 2009
Un article du «Monde» sur les «autonomes»

Le Monde consacre la une de son édition datée d’aujourd’hui à un dossier intitulé «De Tarnac à Poitiers, dans la nébuleuse autonome». Rédigée par Isabelle Mandraud et Caroline Monnot, cette enquête revient, entre autres, sur le phénomène des «black-blocs», la menace de l’ultra-gauche et l’affaire Julien Coupat. En lisant cet article, nous avons eu de sérieuses raisons de penser qu’il marque une nouvelle étape dans la confusion que fait depuis longtemps Le Monde entre ses lecteurs et des pigeons.

«Ce sont des silhouettes entraperçues au milieu de bris de vitrines, lors
d’une manifestation à Poitiers, de heurts et de barricades enflammées, au sommet anti-OTAN de Strasbourg, ou d’opérations policières, comme à Tarnac, un dossier dans lequel, depuis un an, neuf personnes sont poursuivies, suspectées par la justice de sabotages de voies ferrées. Ils surgissent de manière sporadique à la “une” des journaux, le plus souvent à la façon “Black Bloc”, vêtus de noir. Des autonomes, dit-on ? Les autonomes n’existent pas. C’est en tout cas ce qu’ils opposent lorsqu’on les rencontre : les étiqueter, c’est déjà un “travail de flicage”, contestent-ils. Ils n’existent pas, et pourtant comme le dit l’un d’entre eux : “On va nous voir de plus en plus. En face, il y a des gens trop sûrs d’eux et qui n’ont de prise sur rien.”»

Ce n’est pas tous les jours que des journalistes annoncent dès l’introduction de leur article qu’ils vont informer leurs lecteurs sur un phénomène qui, selon les principaux intéressés, n’existe pas. L’aveu mérite d’être relevé : nous, le journal Le Monde, inexplicable fer de lance de la presse française de qualité, nous tenons à prévenir notre aimable clientèle que nous tenons pour un sujet de première importance, digne de faire la «une» de notre édition du week-end, «quelques silhouettes entraperçues», à savoir des «autonomes qui n’existent pas», mais que pourtant, on va «voir de plus en plus». Ah bon ? Comment ? Par quel miracle, des fantômes indéfinis et sans nom vont-ils devenir plus visibles ? L’article a le mérite de fournir (probablement involontairement) un début de réponse : où va-t-on les voir, ces inexistants invisibles ? Eh bien ! ils vont surgir «de manière sporadique à la “une” des journaux».

C’est rassurant, à deux titres. D’abord, parce que cela confère à ces fantômes un trait qui permet de les identifier. Ensuite, parce que tant que les autonomes déclareront être ceux qui n’existent pas, ils représenteront effectivement un danger majeur pour toute la population. Qu’on en juge ! La police débarque chez vous un matin, pour vous arrêter, parce qu’ils pensent que vous êtes un autonome. Pour vous défendre, vous dites : «Mais non, enfin, je ne suis pas un autonome !» — «Ah Ah ! répondra l’inspecteur : vous venez de passer aux aveux ! Car c’est justement à ça qu’on vous reconnaît : les autonomes sont ceux qui disent qu’ils ne le sont pas !» Grâce à la finesse d’analyses comme celles d’Isabelle Mandraud et Caroline Monnot, il devient presque légitime d’arrêter toute la population, puisque :
— Soit vous dites que vous êtes un autonome, donc vous revendiquez que vous l’êtes.
— Soit vous dites que nous n’êtes pas un autonome, donc c’est bien la preuve que vous l’êtes.

La police et les médias viennent de découvrir (certes avec 2700 ans de retard), tous les usages répressifs que l’on pouvait faire du célèbre paradoxe du menteur (parfois attribué à Épiménide le Crétois : «Un homme disait qu’il était en train de mentir. Ce que l’homme disait est-il vrai ou faux ?»).

«Les “totos” sont loin d’être d’accord sur tout»

À un tel degré de performance, le travail de terrorisme journalistique pourrait s’arrêter. Mais nous n’en sommes pourtant qu’au tout début. Faute d’essayer de comprendre qui sont ces autonomes qui n’existent pas, on va désormais prouver aux braves lecteurs du Monde pourquoi ils n’existent pas — ou plutôt, prouver que l’on a conscience au moins de ne pas savoir de quoi l’on parle :

«Tous les casseurs ne sont pas des autonomes et tous les autonomes ne sont pas des casseurs, mais certains le revendiquent (…) Les autonomes, les “totos”, sont loin d’être d’accord sur tout et de former un ensemble homogène. Cette nébuleuse compterait un millier de personnes en France. Impossible de les rattacher à une organisation structurée, de type parti ou syndicat, c’est une forme qu’ils rejettent. Difficile de les situer : ils haïssent la droite, la gauche et méprisent l’extrême gauche, ils refusent le label “ultragauche” qui pourrait leur correspondre le mieux.»

Mais pour définir une chose, pour conclure à la choséité de ce dont on parle, il faut trouver un point nécessairement commun à tous les objets que l’on classe dans un même ensemble. Quel est donc le point commun de nos autonomes ? Merveilleux syllogisme de nos journalistes : le point commun des autonomes, c’est qu’ils n’ont pas de point commun ! Ce qui donne, en quelques lignes, une liste d’attributs que l’on peut s’amuser à dresser ainsi :
— Les autonomes ne sont pas des casseurs.
— Les casseurs ne sont pas des autonomes.
— Les autonomes ne forment pas un ensemble, on ne peut les rattacher à aucune caractéristique précise.
— On ne saurait non plus les rattacher à un quelconque discours politique précis.

Mais alors, au juste, de qui et de quoi nous parle-t-on ? Patience ! Un début de réponse se trouve dans le paragraphe qui suit :

«La plupart des autonomes sont jeunes, très souvent étudiants. “Ils étaient lycéens en 2006 au moment du mouvement contre le CPE, puis, en 2007, lors de la LRU, ce qui a favorisé une radicalité”, souligne Jean-François Chazerans, professeur de philosophie au lycée Victor-Hugo de Poitiers et animateur d’un collectif antirépression, qui a pu observer dans sa ville le parcours de quelques-uns de ses élèves.»

Stupéfiante découverte : cette mouvance qui menace l’ordre public en France, ce serait donc les élèves de Jean-François Chazerans, prof de philo dans un lycée de Poitiers ? Sérieusement ? S’il en faut aussi peu pour menacer les bases de la République qu’une année d’initiation en Terminale aux textes les plus simplissimes de Platon, Descartes, Rousseau, Sartre et Freud, on est saisi d’effroi devant les pieds d’argile de ladite République…

Bref, les autonomes ne sont pas structurés, nous a-t-on dit plus haut. C’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît. Ils ne sont pas structurés et ils n’ont pas un discours politique facile à identifier. Mais, à présent, l’article fait un virage à 180 degrés, et on lit avec étonnement :

«Ceux-là se sont structurés pendant les années Sarkozy, d’abord contre un ministre de l’Intérieur honni, puis contre le même, devenu président de la République, qui, pour eux, incarne plus que d’autres l’ordre policier. Dans les jours qui ont suivi son élection, plusieurs voitures ont été incendiées, dont l’une devant le Fouquet’s, le restaurant où le chef de l’État avait fêté sa victoire… “La clique au pouvoir est en train de foutre en l’air tout ce qui peut faire encore la matière d’une existence digne d’être vécue”, justifie Barnabé. “Tant que la droite sera au pouvoir, ça ne peut que monter”, juge de son côté Sébastien Schifres, doctorant en sciences politiques et militant.»

Mais alors, ils sont donc structurés ? Et leur discours politique est identifiable (ils n’aiment pas Sarkozy !) — le lecteur est un peu perdu, et ce n’est pas la déclaration de Sébastien Schifres qui va le rassurer : «ça ne peut que monter» — ah bon ? ça ne peut que monter, mais quoi, ça ?

«Pour rédiger un communiqué, ils se mettent à trente»

Quelques éclaircissements vont pourtant nous être donnés. Si l’on ne comprend rien à cet article, à ces autonomes, à qui ils sont, à ce qu’ils font, à ce qu’ils pensent… c’est peut-être tout simplement lié à leur méthode de travail. En effet, la teneur assez hermétique de leurs revendications trouve peut-être son origine dans la façon dont ils écrivent leurs communiqués :

«Le père d’un militant autonome de Montreuil confirme : “La rhétorique est très importante. Pour rédiger un communiqué, ils se mettent à trente. Et puis ils votent.”»

Ici, tout s’éclaire — en une phrase, les journalistes ont trahi l’identité de leurs autonomes. Relisez bien : «Pour rédiger un communiqué, ils se mettent à trente.» La clé de l’énigme ne vous saute pas aux yeux ? Le chiffre 30, cela ne vous dit rien ? Réfléchissez…

Mais enfin, 30, c’est le nombre moyen d’élèves dans une classe de lycée ! J’avais donc mille fois raison de supposer que ces dangereux terroristes étaient bel et bien les élèves de Monsieur Chazerans, prof de philo dans un lycée de Poitiers !

Chazerans ou pas, essayez tout de même d’écrire un communiqué à trente. Si vous arrivez encore à faire entendre un discours cohérent, vous êtes assurément assez doué pour renverser le vieux monde. Ensuite, votez votre texte (mais votez sur quoi ? Le contenu du communiqué ? Mais alors, cela veut dire qu’on le rédige à nouveau — c’est peut-être cette procédure compliquée qui explique que Le Monde n’ait pas pu se procurer un seul communiqué pour étayer son enquête...)

«Une forme d’encerclement des villes par les campagnes»

«À sa façon, Tarnac est un autre îlot. C’est une ferme — et non un squat — en zone rurale, comme il en existe dans les Cévennes et en Ariège, où l’on s’écarte de la société marchande en faisant de l’autoproduction. “Une forme d’encerclement des villes par les campagnes”, s’amuse un ancien mao qui les fréquente. Une “utopie pirate”, une de ces “zones d’autonomie temporaire” échappant aux “arpenteurs de l’État”, comme le théorisait Hakim Bey, très lu à la fin des années 1990 dans le milieu.»

S’il est surprenant de lire que les campagnes de France ne sont désormais plus sous l’autorité de l’État, il est amusant d’apprendre que le militantisme radical consiste aujourd’hui à encercler les villes par les campagnes. Car, jusqu’à preuve du contraire, toutes les villes du monde ayant toujours été encerclées par des campagnes (à l’exception de quelques rares exemples de campagnes encerclées par les villes — à savoir les jardins publics !), on se demande pourquoi l’insurrection tarde tant à venir.

Cela étant dit, que les fermiers et tous ceux qui vivent à la campagne pardonnent au Monde, les voici transformés par nos journalistes apprentis-sorciers en pirates, corsaires, flibustiers écumeurs des réseaux de subversion rhizomique ! Mais enfin, nous aurons au moins appris quelque chose, le concept de «Zone Autonome Temporaire», qui intriguait nombre d’esprits rationnels pour la bonne raison qu’il ne signifiait rien de précis, vient de nous être expliqué avec précision, les T.A.Z., ce sont en fait les Zones de revitalisation rurale, ces ensembles de communes reconnues comme fragiles et bénéficiant à ce titre d’aides fiscales !

«Le collectif n’en pense rien»

Ici, il faut marquer une pause et se demander : par quelles méthodes, sans doute fort élaborées, par quelles techniques d’infiltration et d’investigation dont elles doivent avoir le secret, Isabelle Mandraud et Caroline Monnot ont pu se procurer autant d’informations sensibles ? Nos journalistes du Monde lèvent un coin de voile :

«On demande à discuter avec un autonome, il vient rarement seul. À Poitiers, après deux mois de négociations et plusieurs intermédiaires, Le Monde en rencontrera six autour d’une table, après qu’ils ont débattu entre eux du principe du rendez-vous. À une question sur la signification de tags, la réponse fusera : “Le collectif n’en pense rien.”»

Ce qui a du donner, concrètement, quelque chose comme ça :

— Allô, je suis bien chez les autonomes ?

— Non, nous n’existons pas.

— Ah ! parfait, c’est bien vous que je cherchais ! Nous voudrions faire une enquête sur vous pour le journal Le Monde

— Attendez, je dois consulter mes 29 collègues et demander à mon ancien prof de philo ce qu’il en pense et je vous rappelle, d’accord ?

Deux mois plus tard :

— Allô ? Oui, c’est nous les autonomes, euh… vous nous aviez téléphoné il y a deux mois pour faire une enquête…

— Ah, euh… ah oui, ça y est ! Alors vous êtes d’accord pour répondre à nos questions ?

— Non, nous acceptons de vous rencontrer mais nous ne répondrons pas à vos questions. Nos conditions sont les suivantes — et pas d’embrouilles, sinon on disparaîtra dans la nature sans laisser de traces — donc on veut…

— Quoi ? Un hélicoptère ? — des armes ? — de l’argent ?

— Euh, non, le collectif veut qu’on discute autour d’une table. Vous entendez, pas d’embrouilles, hein ? Pas de canapé, pas de bar, pas de resto, pas de pique-nique, on exige d’être assis autour d’une table !

— Bon… bon… c’est louche de s’asseoir à une table pour une interview, mais enfin, puisque ce sont vos conditions, on accepte.

Bref, après cette rencontre si difficilement négociée, les journalistes repartiront avec des précieuses révélations pour alimenter leur article. Notamment :

«Les “insurrectionnalistes” mettent l’accent sur la théorie du chaos et les vertus de l’émeute. “Moi, je vis là-dedans, dans l’insurrection permanente”, explique Pascal qui était, entre autres, présent à Poitiers et à Strasbourg. “Nous, ce qu’on veut, c’est qu’il y ait un mouvement unitaire, que les gens viennent et que cela débouche sur une révolte.”»

Ici, une explication s’impose pour les non-scientifiques. En effet, nous venons d’apprendre les insurrectionnalistes (ceux qui disaient plus haut collectivement qu’ils «ne pensaient rien») mettent toutefois l’accent sur leur goût pour la théorie du chaos. Tout le monde n’étant pas familier avec cette complexe théorie physique, nous nous permettons de renvoyer nos lecteurs vers l’article de Wikipédia sur le sujet. Après s’être dégrossi, notre lecteur se demandera sans doute quel est le rapport de la théorie du chaos avec les vertus de l’émeute et de l’insurrection ? Cela reste un mystère cabalistique dont on trouvera peut-être la clé dans une formule hébraïque ou latine :

«À l’intérieur de ces deux grandes familles, certains sont plutôt “lutte de classes”, d’autres plutôt “autonomie désirante”. Des nuances difficiles à saisir pour le non-initié. (…) Le tag latin “Onmnia sunt communia” (“Tout est commun”) remarqué sur le baptistère de Poitiers, entraîne ce commentaire amusé d’un autonome : “C’est forcément un tiqqunien pour écrire un truc comme ça !” La citation est érudite : elle se réfère à… Thomas Müntzer, un dissident luthérien qui guida sous cette bannière la révolte des paysans allemands au XVIe siècle.»

Astrophysiciens, latinistes, philosophes… ces autonomes sont des génies prodigieusement doués. Des intelligences supérieures. C’est peut-être ce qui leur permet de faire de telles actions-commando dignes des meilleurs services secrets, et de disparaître ensuite dans la nature sans laisser de traces (alors que quiconque a un peu fréquenté les anarchistes savent qu’ils seraient relativement mal à l’aise dans ce genre d’opération militaire. Et ils risqueraient de laisser des traces : papier à cigarettes OCB, autocollants ou tracts…). C’est sans doute leur grande polyvalence dans les exercices de haut-vol scientifiques qui explique que nos autonomes n’ont pas besoin de beaucoup se préparer pour leurs opérations coup-de-poing :

«Il y a un minimum de préparation lors de certaines manifestations. Mais il n’y a pas de concertation globale : “Ça, c’est un fantasme de flic.” “T’apprends que tel groupe va bouger, bon, tu te dis qu’il va y avoir du monde, mais on ne sait jamais ce que font les autres, raconte-t-il. Chacun vient avec son truc, on prévient ou pas.” Son truc ? Du matériel, tels que des fumigènes, des cocktails, des barres, que chacun a pris soin de disposer à l’avance dans des caches le long de l’itinéraire prévu. “Il sert, ou pas. Ça dépend de l’ambiance. Il y a un côté adrénaline. C’est politique, mais il faut être honnête, on y trouve un certain charme.” Pascal a fait du Black Bloc, qui est une technique et non un groupe constitué de manière permanente comme souvent on le pense. “C’est appropriable par tout le monde”, souligne Barnabé, militant parisien. (…) Depuis Poitiers, où elle a été vivement critiquée, la police est à l’affût du moindre événement qui pourrait donner lieu à des actions d’éclat des autonomes. À ce titre, elle a porté une grande attention à la manifestation anticarcérale qui devait être organisée dimanche 8 novembre à Paris

Prêtez une attention toute particulière au paragraphe ci-dessus. Nous allons enfin savoir qui sont les autonomes, comment ils communiquent entre eux, comment ils se donnent des rendez-vous, se renseignent pour s’équiper, etc. Tous ceux qui s’intéressent à l’espionnage connaissent la fameuse technique dite «boîte aux lettres morte» : il s’agit d’un emplacement permettant à des agents secrets d’échanger des messages ou des objets sans avoir besoin de se rencontrer physiquement. Eh bien, voici dévoilé où se trouve la boîte aux lettres morte des autonomes : c’est tout simplement la «une» du quotidien Le Monde ! Qu’est-ce qu’ils sont forts, ces services secrets autonomes : ils ont infiltré les colonnes du plus grand quotidien de France. Ils y font passer en douce leurs messages (rendez-vous à la manif anticarcérale organisée demain dimanche 8 novembre à Paris ; apportez le matériel — fumigènes, des cocktails, des barres —, chacun amène son truc, ça servira ou pas, mais n’oubliez pas de bien planquer votre matos dans des caches le long de l’itinéraire prévu. C’est appropriable par tout le monde : les nouveaux-venus sont invités à participer à la fiesta ! il va y avoir de l’adrénaline !)

Vraiment, avec des autonomes services secrets aussi farceurs, on n’a pas fini de s’amuser, et l’on se dit que finalement, cette société de surveillance et de criminalisation a tout de même ses bons côtés.

Arsène Lupin - Relectures, 8 novembre 2009.
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Samedi 7 novembre 2009

Ce matin (jeudi 5 novembre), vers 6 heures, la police est venue perquisitionner un appartement à Rouen. Elle a embarqué une personne pour une audition. Les policiers (de la SRPJ de Paris) recherchent apparemment les organisateurs de la manifestation du 21 juin à Paris.

Plusieurs centaines de personnes avaient manifesté ce jour-là dans le quartier des Halles. De nombreux manifestants étaient masqués, et au passage devant le siège de l’administration pénitentiaire les vitres de ce bâtiment avaient été brisées. En réponse la police avait gazé. Lors de la dispersion plusieurs personnes avaient été arrêtées et frappées au sol.

Les policiers sont venus dans cet appartement rouennais car c’est depuis celui-ci qu’avait été créée la boîte mail du comité de soutien local. C’est l’opérateur Gmail qui a fourni ces informations à la police. La personne arrêtée est ressortie sans aucune charge contre elle. Les policiers semblaient plutôt rechercher des informations sur deux personnes : un certain Vincent et un certain Julien. Nous ne connaissons pas ces personnes aussi, si elles se reconnaissent : faites attention, camarades. Une instruction est ouverte pour «dégradations», «violences à agent» le tout en «bande organisée».

Quelques jours après la divulgation de nouveaux éléments dans l’affaire de Tarnac, tendant à montrer que la filature de Julien et Yldune par la SDAT avait été entièrement bidonnée par les policiers, voilà donc la réponse des policiers : s’en prendre à nouveau aux comités de soutien. Minable. Et insuffisant.

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Samedi 7 novembre 2009

L’État français, il y a maintenant un an, lançait ses cagoulés sur un petit village de Corrèze, déclenchant ce qui allait devenir «l’affaire Tarnac». Comme beaucoup d’affaires du passé, elle a évolué en deux temps : d’abord le mensonge officiel, puis l’éclat de la vérité sur la nature du pouvoir. Dans les premiers jours, le bruit du mensonge était propagé sans vergogne. À ce moment, pour retourner contre l’appareil d’État les armes qu’il pointait sur nous, nous avons fait appel dans nos interventions publiques au vieux fonds humaniste-démocratique de la gauche. Dans l’inquiétude où nous étions sur le sort de nos amis emprisonnés, nous avons eu spontanément recours à cet arsenal usé mais rassurant, le mieux fait pour réunir des voix, des sympathies, des signatures.

Seulement voilà, une année s’est écoulée, et c’est peu de dire qu’elle a permis à la lumière de jaillir, sur la fabrication policière de l’affaire et surtout sur le pouvoir qui l’a montée. On a vu se multiplier les rafles de sans-papiers — oui, des rafles — dans les quartiers populaires des grandes villes, détruire au bulldozer les abris que les migrants afghans et irakiens s’étaient construits du côté de Calais, expulser par avion trois Afghans vers leur pays en guerre avec l’assurance du sinistre Besson que leur sécurité y serait garantie. On a vu des gendarmes avec chiens fouiller les cartables des écolières à Marciac, arrêter un car scolaire et traiter les enfants comme des suspects près de Pau.

On a assisté à la condamnation à des années de prison ferme de jeunes habitants de Villiers-le-Bel coupables d’avoir jeté des pierres contre la police — et à la relaxe des policiers en cause dans l’accident qui avait causé la mort de Moushin et Larami, et jeté le trouble dans la ville. On a vu l’Assemblée nationale voter sans hésitation la loi scélérate sur la répression des bandes organisées et Brice Hortefeux, entre deux blagues racistes, prendre argument des désordres de Poitiers pour ressusciter par simple décret le fichier Edvige en l’élargissant jusqu’aux enfants de 13 ans. Ce décret d’Hortefeux est daté du jour de la Sainte-Edvige — un humour qui lui avait déjà fait organiser un sommet européen sur l’immigration à Vichy, et qui finira par le perdre.
Bref, pendant cette année, on a vu à l’œuvre le cynisme, la brutalité, l’indifférence affichée à la souffrance, le tout sur fond de suicides à France Télécom et de gestion crapuleuse de «la crise». On peut s’étonner que de tout ce malheur rien ne s’ensuive, que la sentence prononcée par ce régime contre lui-même ne soit pas exécutée — comme s’il n’y avait plus de peuple pour le faire. Mais ce n’est pas le peuple qui manque, c’est la décision — avec la conscience que le rapport de forces ne nous est défavorable qu’en apparence. L’oligarchie cherche à nous maintenir dans ce désespoir qui forme sourdement le liant de la situation.

Mais il peut soudain se défaire : on le perçoit dans certaines grèves, certaines manifestations déterminées, dans tous ces moments collectifs qui échappent à l’étouffoir des bureaucrates syndicaux et des partis qui se prétendent politiques.

Pour que se répande la joie de conquérir une nouvelle existence, il nous faut sortir du domaine des Idées, élaborer en commun les formes de vie à venir : que dans les corps en crise — écoles, hôpitaux, énergie, transports, agriculture, université —, ceux qui triment songent à comment ils s’organiseront sans ceux qui sont là pour les gérer ; que ceux qui ne se résignent pas à l’apartheid rampant se réunissent pour savoir comment rendre immédiatement aux villes leur rôle et leur beauté ; que tous, nous préparions la mise à la retraite d’office des financiers, des économistes et des géopoliticiens.

Le temps n’est plus à l’indignation humaniste ni à l’analyse sociologique. Il ne s’agit plus de faire la critique de l’oligarchie au pouvoir mais tout simplement de la congédier. Car le maintien d’un régime responsable de tant de cruauté et qui n’en garantit que la permanence est une éventualité infiniment plus redoutable que l’insurrection qui vient.

Éric Hazan - Libération, 6 novembre 2009.
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Lundi 2 novembre 2009

Membre du Collège de ‘Pataphysique, où je siège à la commission des licéités et harmonies, sous-commission des Usures, j’ai jugé le moment favorable, notamment eu égard aux derniers développements de «l’affaire Tarnac», pour faire un certain nombre de mises au point — autant sur les dérives dudit Collège que sur les motivations véritables de mon texte, L’insurrection qui vient.

Quoi de plus éloigné de la ‘pataphysique que ce livre, serait-on tenté de penser de prime abord et après les récupérations qu’il devait inévitablement subir, ayant été conçu pour susciter ces méprises et s’idéalement prêter au rapt idéologique dont il a été la victime? Et pourtant : «La pataphysique est précisément ignorance de sa propre nature pataphysique et c’est cette ignorance qui est sa pugnacité, sa puissance, sa plénitude et la racine de son être» (Sa Magnificence le Vice-Curateur-Fondateur du Collège de ‘Pataphysique, Harangue inaugurale, 1er décervelage LXXVI de l’ère Pataphysique). On ne saurait mieux qualifier cette théologie-fiction quenienne qu’il eût été idoine de baptiser Loin de Rueil. Ou bien, fort immodestement, comme un inédit de la geste du grand décerveleur : Ubu idéologue. Quoi qu’il en soit, jamais je n’aurais pensé que les choses puissent aller si loin. Ne me suis-je pas contenté de dupliquer avec application la pataphysique inconsciente d’elle-même, convaincu qu’elle est d’une pureté et d’une beauté largement plus enthousiasmante que celle des productions timides de nos pataphysiciens conscients (c’est-à-dire : les membres du Collège) ? Il n’était question que de retrouver la grâce, par le mime, de cette «Harmonie Pataphysique» qu’évoquait superbement Sa Magnificence le Vice-Curateur-Fondateur du Collège de ‘Pataphysique :
Cette masse d’impayable sérieux, tout cette inexorable bouffrerie, ce Colisée de blablabla semble avoir été concertés avec une admirable application pour qu’aucune fausse note ne vienne déparer cette universelle et impeccable Harmonie Pataphysique.

Bien évidemment, l’autre grand dessein poursuivi, contre les fadeurs des pataphysiciens actuels, était de renouer avec une conception moins frileuse de la ‘pataphysique opératoire… Qui semble vouloir se cloîtrer dans les jeux innocents d’une revue confidentielle (Viridis Candela), lue uniquement par des pataphysiciens en pantoufles. Il est à mon sens bien regrettable d’avoir perdu de vue la geste de Jarry, n’hésitant pas à faire souffler la salubrité du vent pataphysique dans des journaux et revues des plus visibles… Un peu lassé, donc, de nos actuels faux trolls (qui ne savent en effet que se troller entre eux), il s’agissait de raviver la flamme de La Chandelle verte, de revivifier cette veine audacieuse, «situlogique» [Lire le texte de Jorn dans l’IS qui résume assez bien le problème, malgré quelques approximatives schématisations] du Collège, celle du faux Rimbaud auquel a participé Baudrillard, celle des concrétions du pseudo-Torma, du pseudo-Lubin…

Signe des temps, la puissance de feu grotesque de mon œuvre n’aura finalement été décelée par quelques rares esprits sagaces. Mon petit opuscule, avec sa salutaire bouffonnerie apocalyptique, son numéro de funambule sur le fil du retournement parodique, était certes bien plus qu’un brûlot révolutionnaire, mais aussi autre chose qu’une simple farce : parodie mimant avec application les tics, tics et tics des discours mobilisateurs tout en y distillant une puissante satire en intraveineuse, il y a bien sûr de l’édification dans sa visée. Ce texte, je l’ai en effet conçu comme un vaccin recourant à l’esthétique (en l’occurrence, le kitsch série Z — ce bien suspect «Comité invisible», dont ma signature donnera à tous les adeptes de crypto-lacanisme le contenu latent, aurait dû mettre la puce à l’oreille me semble-t-il) afin d’empêcher toute fascination pour la lutte armée groupusculaire, les Robin des bois bas de plafond, les Blanqui à toge de Raël. Comble de l’ironie, voyez un peu ce que l’on en a fait… Certains, plutôt incultes, vont même jusqu’à me comparer à Breton, à Debord, ce qui constitue, soit dit en passant, la meilleure validation de l’axiome marxiste selon lequel l’histoire ne se répète jamais que sur le mode de la farce. Et dire que je prétendais à cette forme de réalisme supérieur que seul autorise le rire (recherché par le pataphysicien comme explication scientifique du monde), en écrivant par exemple :
«L’aura persistante de Mesrine tient moins à sa droiture et à son audace qu’au fait d’avoir entrepris de se venger de ce dont nous devrions tous nous venger.»
«Quand l’État est dans le caniveau, il suffit de le piétiner.»
«On n’arrivera pas à enchanter le fait de torcher à vil prix des vieillards abandonnés des leurs et qui n’ont rien à dire.»
«Il ne peut s’empêcher d’envier ces quartiers dits de “relégation” où persistent encore un peu d’une vie commune, quelques liens entre les êtres, quelques solidarités non étatiques, une économie informelle, une organisation qui ne s’est pas encore détachée de ceux qui s’organisent.» (à propos des banlieues !)
«Il y a de l’impertinence à exister dans un pays où un enfant que l’on prend à chanter à son gré se fait inévitablement rabrouer d’un “arrête, tu vas faire pleuvoir !”»
Ou encore : «Une roquette vient d’éventrer la centrale de Clairvaux.» (dans le scénario programmatique final que j’ai failli supprimer au dernier moment, pensant qu’excessivement bête, il allait trahir immédiatement la supercherie)

Voilà. N’était-ce pourtant pas évident ?

Faut-il déplorer que certains soient venus se prendre dans mon œuvre pour en faire leur bréviaire, endossant un peu hâtivement les habits d’auteur probable tout en refusant d’en assumer trop nettement la paternité ? Il ne sera pas dit que la virtuosité sûrement excessive de ce canular aura servi de prétexte à un acharnement policier. Ceci à l’attention des «audacieux» de tous bords qui voudraient encore lui faire porter le chapeau.

Profitons de cette levée de rideau pour remercier tous ceux qui ont prêté leur concours involontaire à la pleine réussite de ce projet, en donnant la gueule la première dans le panneau : scrupuleux éditeurs, grands théoriciens-penseurs foucaldiens, journalistes zélés, etc. Et souhaitons que ces incantations d’un si effroyable sérieux dont j’ai pris soin de garnir L’insurrection fasse enfin un tabac dans les écoles du rire, autant qu’autour du feu de camp corrézien.

L’Incomestible (alias «Comité invisible»)

Postface de Jean-François Bailleux
Qui a dit que la fiction était un vase clos ?
Avec l’Incomestible, nous sommes d’entrée de jeu en prise avec une esthétique de l’ambiguïté, visant à réinventer le réel comme fiction, et à ne pas invalider la réciproque. Dialectique subtile, s’opérant selon des règles connues de l’auteur seul, diffusant laconiquement ses émanations dissolvant la matière. Comment, en présence de ce texte, ne pas penser à ces porcs de faïence, laissant s’échapper de leur orifice béant une fumée anti-moustique née de la combustion d’une verte spirale ? La créativité intestinale du Père Ubu était certes illimitée, et sa gidouille suffisamment large pour accueillir le plus grand monde, y compris celui qui semble a priori le moins intégrable : notre pataphysicien  dissident (?) s’est souvenu de ce sésame, autant que du «rien n’est vrai, tout est permis» de Hassan-i-Sabbah.
Il n’y a rien à gagner à sortir de l’ambiguïté, aimait à dire le florentin de pacotille François Mitterrand. Ce n’est visiblement pas l’Incomestible qui contredira cette ligne de conduite, lui qui pousse même le raffinement jusqu’à laisser penser que ce qu’il prétend est vrai ; qu’il est bien l’auteur de L’insurrection qui vient, essai politique qui a tant agité nos médias en mal de monstres. À suspendre temporairement ou non l’incrédulité, on en vient même à se demander si la gelée fictionnelle n’était pas la seule solution qu’avait trouvée l’auteur pour faire passer son aveu singulièrement épicé. Quoi qu’il en soit, sa démarche fait apparaître au grand jour une clé de lecture aussi opérante qu’inattendue : la satire, le grotesque salutaire comme vaccin contre toute fascination pour les nostalgies de l’épique, de la lutte armée, des barricades sur lesquelles on meurt à l’antique (lire Éric Hazan, L’Invention de Paris, éd. du Seuil, «Paris rouge», p. 303). Sans consentir au ramollissement né d’une équivalence de signes supposés indifférenciés, force est de constater que l’époque n’est plus au sacrifice ni au martyre. Ceci, l’Incomestible nous le rappelle, autorisant par la même occasion la venue de nouvelles désertions (résistances, pour les exaltés), plus poétiques, plus ludiques.
Les étudiants en philosophie se rappellent peut-être l’Allemand Hans Vaihinger et sa philosophie du als ob : il enseignait que nous construisons notre propre système de pensées et de valeurs et que nous vivons ensuite comme si la réalité s’y conformait. Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez croire l’Incomestible, mais faites comme si ses écrits était véridiques : effet (de vérité) garanti.

Éditions Léo Scheer, 7 août 2009.
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Samedi 31 octobre 2009

Nouveau numéro de Rebetiko automne
Poitiers
S’organiser pour ne plus payer
Chaque âge saccage sa cage
Lansou le chansonnier
Les bergers de la vallée d’Aspe
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Mercredi 28 octobre 2009

Ce texte est issu d’un processus de discussions collectives. Loin de se limiter à une critique de la défense publique des «inculpés de Tarnac», il affirme des positions sur les formes de luttes actuelles. Nous pensons continuer ce débat et élargir cette élaboration collective. Envoyez vos textes, commentaires et autres contributions.

«Tarnac» est le nom d’une opération médiatico-policière qui a fait beaucoup de bruit. À cette occasion des discours publics ont été tenus par les comités de soutien, les proches ou certains inculpés. Discours qui, in fine, portent des positions politiques. Beaucoup de ces discours nous ont gênés, voire nous ont foutu la rage. Pour plein de raisons différentes. Nous en expliquons certaines ici pour clarifier et partager les discussions qu’on a pu avoir. Aussi, parce que les réflexions au sujet de Tarnac sont valables pour bien d’autres situations de répression et de lutte.

Ce dont nous parlons dans ce texte, c’est du «discours public» concernant la répression, c’est-à-dire de ce qui se dit et s’écrit publiquement au-delà des aspects juridiques d’une affaire. Il ne s’agit pas du tout de parler ici de ce qu’on dit, ou pas, devant un juge. L’articulation entre les éléments juridiques et le discours public qu’on tient sur une affaire n’a rien d’évident, c’est un nœud toujours assez complexe. Pour autant, nous sommes persuadés qu’il est nécessaire de construire un discours public qui ne soit pas entièrement dicté par la défense juridique. Tout en gardant bien à l’esprit que les discours publics affirment des positions politiques qui vont au-delà d’une situation particulière de répression.

Face à la répression, pas facile de réussir à se positionner, à trouver comment construire un rapport de force face à l’État dans une situation où on est souvent affaibli. Ces questions ont toujours existé à l’intérieur des mouvements parce qu’on cherche à chaque fois des moyens de faire face à ces situations sans s’y perdre. Il nous semble pressant d’alimenter ce débat, de contribuer à élaborer des discours publics à tenir face à ces situations. Des discours qui ne soient pas en contradiction avec ce que l’on pense, ce que l’on porte, et qui puissent trouver écho chez d’autres personnes subissant elles aussi la répression.

Nécessaire aussi de réfléchir aux modes de diffusion de nos discours. La stratégie médiatique autour de «Tarnac» nous pose problème, même si nous n’avons pas de position de principe contre le fait d’intervenir dans les grands médias. La plupart du temps, ce sont les médias qui ont toutes les cartes en main, et leurs intérêts ne sont jamais les nôtres. Lorsqu’ils ne relaient pas mot pour mot le discours de l’État, ils ne font au mieux que dénoncer certains abus d’un pouvoir tout en le légitimant. Ils s’emparent de certains aspects des affaires au gré de leurs intérêts politiciens et économiques. D’où l’importance de chercher des modes collectifs d’intervention dans les médias qui ne répondent pas à l’urgence des flashes TV et des Unes quotidiennes. Et qui s’inscrivent dans le cadre d’un rapport de force permettant que le contenu de notre discours ne soit pas complètement altéré. Par exemple, perturber une émission radio en y intervenant en direct. Faute de quoi, mieux vaut utiliser nos propres moyens de communication et tenter de donner par nous-mêmes de la consistance à nos solidarités.

Les discours publics qu’on tient doivent pouvoir être compris et partagés avec d’autres gens. D’où le besoin de se demander : sur quelles bases veut-on tisser des liens de solidarité avec des personnes accusées ? Si nous sommes solidaires, ce n’est pas parce que des personnes subissent des procédures dites exceptionnelles comme l’antiterrorisme, mais parce que l’antiterrorisme est un élément parmi d’autres de la justice de classe, cette justice qui œuvre pour défendre les intérêts des possédants. Ce n’est pas non plus parce que des personnes accusées ont un mode de vie particulier, ni parce qu’elles appartiennent à une soi-disant «mouvance» (type «anarcho-autonome») ; car ces entités renforcent les séparations. Au contraire, si nous sommes solidaires, c’est parce que des pratiques, des actes de révolte, qui appartiennent aux luttes, au mouvement social, sont attaqués. Le but étant de les rendre inoffensifs en les enfermant dans le cadre institutionnel.

Antiterrorisme

Certains n’ont pas manqué de critiquer l’usage de l’outil antiterroriste, en raison de la disproportion entre le moyen utilisé et la nature des infractions poursuivies en avançant, par exemple, pour «l’affaire Tarnac», qu’il s’agissait de simples sabotages et non d’attentats. D’autres ont remis en cause l’existence même de cette législation qui serait contraire aux principes du droit démocratique. Des personnes, enfin, voient dans l’antiterrorisme et dans l’état d’exception devenu permanent un véritable «mode de gouvernement». Toutes ces critiques ont en commun de présenter cette juridiction comme un extraterrestre, une exception dans le droit. Pourtant, l’antiterrorisme se distingue moins qu’il n’y paraît des autres procédures juridiques [Nous reprenons ici une grande partie des analyses du texte de Léon de Mattis, «L’antiterrorisme n’est pas une exception», janvier 2009].

Dans les cas de l’association de malfaiteurs, du trafic de stupéfiants, des bandes organisées… les gardes à vue peuvent aussi durer 4 jours [Juridiquement, en antiterrorisme, les gardes à vue peuvent durer jusque 6 jours. Mais, la plupart du temps, elles durent 4 jours ou moins.], la préventive est difficile à éviter et souvent longue, les peines encourues sont alourdies. Ces pratiques de répression, présentées comme des juridictions d’exception, sont en réalité couramment utilisées. Par ailleurs, d’autres catégories construites par l’État subissent elles aussi une répression féroce. Par exemple, les sans-papiers peuvent subir un contrôle d’identité de 32 jours en centre de rétention. Ils peuvent aller en prison pour avoir refusé d’embarquer, puis retourner au centre de rétention avant d’être expulsés. Et dans les faits, la juridiction antiterroriste n’entraîne pas forcément une répression plus importante que les juridictions communes. Même en antiterrorisme, les gardes à vue peuvent durer moins de 6 jours, il arrive que des personnes sortent de préventive avant leur procès, et, si les peines encourues sont souvent très élevées, cela ne veut pas dire que les juges vont les appliquer telles quelles.

Les procédures antiterroristes construisent des accusations sur la base d’intentions supposées, qu’elles soient ou non suivies d’actes. Précisons qu’en antiterrorisme comme dans tout le droit pénal, les intentions doivent toujours être étayées par des éléments matériels. Plus l’intention est prépondérante dans l’accusation, plus des éléments matériels anodins pourront être utilisés à charge. Ces derniers, pris isolément, ne constituent pas nécessairement des infractions. Ce peut être la possession d’un pic à glace, un coup de fil passé à telle personne, avoir de l’argent en liquide… Mais accuser une personne de se préparer à commettre tel ou tel délit avant même sa réalisation est une pratique courante dans tout le droit pénal. Ainsi une personne peut être inculpée de complicité dans la préparation d’un meurtre qui n’a jamais eu lieu. Les intentions sont toujours prises en compte dans les condamnations : homicide volontaire ou involontaire, intention, ou pas, de voler, dégradations volontaires…

La spécificité de l’antiterrorisme tient dans le fait que le pouvoir attribue aux personnes accusées des intentions à caractère politique. Il s’agit, en France, d’avoir «pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur». En Europe, c’est, entre autres, «gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou d’une organisation internationale». Un même acte peut donc relever soit du droit ordinaire, soit du terrorisme [En Espagne, la loi dit que «tout travail en faveur de l’indépendance d’une partie du territoire, même non violente» est traité comme un acte terroriste]. Cette distinction repose seulement sur le type d’intention attribuée aux personnes inculpées : une infraction peut devenir un acte terroriste si les juges estiment que ses motivations sont politiques, au sens où elles s’attaquent à l’État dans ses fondements [Une spécificité propre à l’antiterrorisme concerne la composition des cours d’assises. Ce sont uniquement des magistrats professionnels, dont il est plus aisé d’anticiper le verdict, et non un jury populaire, qui composent les cours d’assises en matière antiterroriste.]. À trop souligner les particularités de l'antiterrorisme, on risque, même sans le vouloir, d’enfermer les quelques centaines de personnes qui subissent cette répression dans un cercle restreint. De renforcer une catégorie dont le pouvoir souhaite l’existence : celle des «terroristes». Or cette étiquette, comme bien d’autres, sert à isoler, à faire en sorte que la répression antiterroriste soit perçue comme quelque chose de très spécifique, ce qui empêche d’élargir la solidarité à d’autres situations de répression.

Dans les imaginaires, le «terroriste», c’est l'homme sans visage toujours prêt à poser une bombe à clous au milieu de la foule. En réalité, les procédures antiterroristes correspondent à de multiples situations différentes, qui parfois n’ont d’ailleurs pas grand-chose à voir entre elles et sont dissemblables en leur sein même : des activités séparatistes basques ou corses, des actions contre les radars, des activités attribuées à ce que l’État résume sous les appellations «islamiste» ou «anarcho-autonome»… Évidemment, personne ne s’appelle de lui-même «terroriste». Ce sont les États qui collent cette étiquette à ce qui est pour eux opportun de réprimer à un moment donné. Au niveau international, en fonction d’intérêts géopolitiques fluctuants, des organisations peuvent entrer et sortir de listes noires de terroristes. L’ANC (African National Congress) de Nelson Mandela par exemple, a longtemps été classée terroriste par les États-Unis avant d’être encensée par tous les démocrates du monde. Les États montrent du doigt à certains moments quelques personnes, «ce sont des êtres monstrueux», et vident ainsi de leur sens politique d’origine des actions, des pratiques, des pensées. Ce n’est qu’une manière de désigner un ennemi intérieur à éliminer, contre lequel toute la population devrait se liguer. De fait, en disant «nous ne sommes pas des terroristes» ou «ces gens-là ne sont pas des terroristes», et, à un degré moindre, en disant «nous sommes tous des terroristes», on risque à chaque fois de réactiver et de valider la catégorie «terroriste» qui n’est profitable qu’aux États et à ceux qui les soutiennent. Il est problématique tant de se revendiquer du terrorisme que d’être prêt à tout pour s’en démarquer.

Mieux vaut montrer comment cette figure de grand méchant loup est agitée pour faire peur et justifier un contrôle toujours plus fort sur tous : c’est le plan Vigipirate, ce sont les militaires dans les gares, le fichage de nombreuses personnes, les contrôles d’identité de plus en plus fréquents… L’antiterrorisme témoigne et participe de manière spectaculaire d’un durcissement plus général de la législation, réponse à l’accentuation des contradictions sociales. Loin d’être réservé à certaines procédures «d’exception», ce durcissement s’applique au quotidien dans les rues, les commissariats, les tribunaux et les taules : déploiements policiers, relevés ADN systématisés, peines plancher, bracelets électroniques, préventive généralisée, Établissements Pénitentiaire pour Mineurs…

L’antiterrorisme est une des multiples formes de répression utilisées quotidiennement par le pouvoir. Elle obéit aux mêmes logiques : la classe dominante édicte les lois, décide de ce qui est légal et de ce qui ne l’est pas selon ses intérêts. L’appareil policier et juridique vise à maintenir l’ordre capitaliste en enfermant une partie des «classes dangereuses» pour mieux contraindre tous au travail. C’est pourquoi la justice condamne autant les actes que les profils sociaux des accusés, souvent en fonction de leur supposée dangerosité. Moins une personne a les moyens de présenter des garanties sociales et économiques, plus elle risque la prison. La justice doit reposer sur cette certitude selon laquelle les flics disent vrai et les pauvres sont coupables. On ne se fait de toute façon aucune illusion sur la possibilité de l’existence d’une justice équitable, d’un État de droit qui défendrait les intérêts de chacun. La procédure antiterroriste est à évoquer comme un des outils du pouvoir face à ce qui le met en cause, pour écraser, stigmatiser ceux qui ne se soumettent pas assez à son goût [Sur ces questions, voir «Danse avec l’État – Dénoncer l’exception jusqu’à en oublier la justice», mars 2009, L’Envolée no 25].

Ni coupable, ni innocent

À la lecture d’articles de presse ou de rapports de police, on comprend que l’objectif est de construire soit des profils de coupables, soit des profils d’innocents. La question principale devient alors : «Est-ce qu’il ou elle aurait pu faire ou même penser à commettre tel ou tel acte ?» Beaucoup ont dit pour ceux de Tarnac : «Libérez-les parce qu’ils sont innocents». Il semble important de s’extraire de ces considérations de flics et de juges, de ne pas réclamer la libération de personnes sur la base de leur innocence, mais de demander leur remise en liberté indépendamment de la question de leur innocence ou de leur culpabilité. Question qui nous importe peu puisqu’elle ne conditionne pas l’expression de notre solidarité. Pour autant, critiquer l’interprétation à charge de certains faits peut être un enjeu important, par exemple remettre en cause l’appellation de «cellule invisible» utilisée par la justice pour parler des gens de Tarnac [Lors d’une conférence de presse, le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, affirme que les «neuf de Tarnac» appartiennent à une organisation terroriste qu’ils nomment eux-mêmes «Cellule invisible». En réalité, l’accusation a repris la signature «Comité invisible» d’un livre attribué par les flics à Julien Coupat en remplaçant le mot «comité» par celui de «cellule», terme généralement utilisé pour désigner un groupe membre d’une organisation terroriste. Cette manipulation grossière a ensuite été reprise en cœur par les médias.].

Bien entendu, que des personnes solidaires réclament la libération des inculpés, qu’ils soient coupables ou innocents, n’empêche pas ces derniers de se défendre de leur accusation et de présenter au juge des garanties de représentation (un travail, un logement…). Mais mettre en avant publiquement des profils d’innocents nous conduirait à parler de la personnalité des accusés, de leur parcours de vie, de leurs habitudes, de leur situation… Ce qui non seulement est inintéressant, mais sous-entend en plus qu’il y aurait deux catégories de personnes : «les gens biens», tellement gentils et intégrés qu’ils ne peuvent qu’être innocents, et les autres, évidemment coupables, la plupart du temps appartenant aux «classes dangereuses», c’est-à-dire aux classes populaires.

En plus, s’affirmer solidaires sur la base de l’innocence des accusés et d’une dérive de la justice revient à sous-entendre que la justice devrait agir comme d’habitude, c’est-à-dire condamner les «coupables». Au final, cela entérine le fonctionnement normal de la justice et en appelle à un État de droit.

Enfin, il est problématique de dire que des personnes n’ont pas le profil, qu’elles n’auraient donc jamais pu commettre des actes qui nous semblent prendre part à la conflictualité sociale. C’est affirmer que les personnes n’ont ni le profil socio-économique, ni les idées, les pensées liées aux actes reprochés. Il est évidemment nécessaire de déconstruire le montage policier et médiatique, mais lorsque cela prend toute la place dans le discours public, c’est une position politique : un tel discours conduit, même indirectement, à se démarquer des actes de révoltes. Il risque donc de participer à la logique de l’État qui veut, en poursuivant un acte de révolte, discréditer plus largement ce type d’acte. Mieux vaut au contraire se montrer solidaires des actes de révolte et peu importe l’innocence ou la culpabilité des personnes inculpées.

Qui peut payer peut choisir

Dans le cas des inculpés de Tarnac, le discours sur l’innocentisme s’est doublé d’un discours sur les modes de vie. Des affiches de comités de soutien à Tarnac affirment : «Ce qui est attaqué ? Ce sont nos luttes, nos mots, nos modes de vie, nos armes, nos amitiés et la possibilité de s’attaquer à l’ordre des choses…» La campagne de soutien aux inculpés de Tarnac a mis en avant cette question du mode de vie. On a beaucoup entendu : «soyez solidaires avec nous : si on est attaqué, c’est parce qu’on vit à plusieurs à la campagne». Or nous ne pensons pas que l’État s’attaque aux personnes de Tarnac pour leur «mode de vie». Cette position nous pose problème à différents niveaux.

D’abord, dans de nombreuses affaires judiciaires, des modes de vie sont construits de toutes pièces. Pouvoir et médias créent l’image qui leur est utile. La caricature de la manière de vivre est la base de tout fait divers. Ainsi, les personnes de Tarnac seraient bizarres car elles vivraient collectivement à la campagne et n’auraient pas de téléphone portable. À l’inverse, l’homme accusé d’appartenir au Fnar (Front national armé révolutionnaire ou Front national anti-radar) serait étrange justement parce qu’il vivait isolé, qu’il habitait seul dans son appartement ! Répondre sur la question des modes de vie, c’est rester sur un terrain dont les médias sont friands sans jamais remettre en cause la portée politique de ces catégories, terrain qui évacue la question des rapports sociaux.

Ensuite, parce que ce discours repose sur une séduction, celle de se voir comme un danger politique. Pourtant, aucun mode de vie n’est en soi subversif. Certes, nous avons besoin d’expérimenter à plusieurs des modes de vie et de repenser ici et maintenant les rapports (genre, exploitation, etc.). Ce peut être tout un tas de débrouilles, d’entraides, de solidarités au quotidien, pour s’en sortir mieux ou un peu moins mal. C’est aussi au cours de luttes des aspects du quotidien qui changent : tout à coup, on s’organise ensemble pour se procurer de la nourriture, pour improviser une cuisine dans l’endroit que l’on occupe, pour défendre cet endroit où l’on va aussi dormir… Pour autant, ce n’est pas parce que l’on mange, cultive, travaille ensemble, ou même possède une maison à dix, que l’on échappe ou attaque les rapports sociaux (c’est-à-dire la propriété privée, l’exploitation). Il n’est pas possible de vivre en-dehors du système capitaliste. Le modèle de l’alternative, cette petite bulle où l’on tente de vivre différemment entre soi, n’entrave en rien le fonctionnement du capital. Alors en faire un modèle politique qui serait la condition pour affronter l’ordre des choses … c’est au mieux une illusion naïve, au pire un mensonge. L’idée d’une existence indépendante de l’économie capitaliste qui pourrait servir de principe politique pour mener des attaques est un leurre. Une mystification qui risque de mener à des communautés closes, de renforcer des codes de l’entre-soi, et de créer des ghettos militants. Ainsi, dans une cour de promenade, un prisonnier dit, au sujet de Tarnac : «Y’a pas mal de leurs idées qui me plaisent, mais le problème, c’est que moi je peux pas vivre à la campagne !»

Ce discours sur le mode de vie relève en effet d’une manière très particulière d’aborder la politique qui nie les conditions réelles d’existence du plus grand nombre. C’est un point de vue où le moteur serait uniquement le choix : volonté de vivre à plusieurs plutôt que de travailler, d’avoir de l’argent ou au contraire de déclamer qu’il n’existe pas entre nous. Encore faut-il avoir les moyens de faire ce choix. Squatter un logement est souvent une nécessité et la plupart des gens essaient de subir le moins possible l’exploitation. Même si tout le monde fait des choix, c’est avec plus ou moins de marge de manœuvre et avec des conséquences bien différentes. L’argent est justement ce qui permet de s’affranchir des nécessités matérielles, l’espace de respiration pour ne plus y penser. Le problème c’est de faire croire que la volonté serait moteur de toute chose, en niant le contexte, les situations sociales… Or cette position politique consiste justement à faire comme si tout le monde avait tout le temps la même liberté de choisir. «Cette posture […] relève pour l’essentiel du régime de la liberté marchande : qui peut payer peut choisir.» [«Un autre emploi de l’argent», mai 2005, Meeting 2]

Elle ne fait que fait que creuser les écarts existants. Elle reconduit les séparations entre les différents segments de classe qui peuvent se rencontrer au sein des luttes. Une telle rencontre n’a certes rien d’évident. Mais la position qui consiste à nier dans le langage les véritables séparations qui structurent la société ne permet pas de les dépasser dans la réalité. Au contraire, à force de les nier, elle les reconduit et risque d’approfondir un peu plus l’incompréhension entre les différents groupes sociaux qui sont amenés à se rencontrer et parfois à s’allier dans les luttes.

Nous pensons au contraire que c’est parce que les séparations, les contradictions sociales sont permanentes que l’apparition de luttes est inéluctable. La rencontre entre les exploités devient alors possible et elle est elle-même un enjeu de la lutte. Rencontre entre tout ceux qui, communément exploités, ne le sont pas de manière égale.

Soigne ta gauche

La défense publique d’un mode de vie nous pose finalement problème en termes de tactique politique, c'est-à-dire dans les alliances qu’elle esquisse. Suivant une tactique double et opportuniste, le discours sur le mode de vie a été utilisé pour séduire, non seulement grâce à l’idée de constituer un danger politique, mais aussi en donnant à tout prix des gages de respectabilité, s’attirant ainsi la bienveillance d’une certaine gauche. Le discours sur le mode de vie devient alors un des opérateurs de sa recomposition.

La récupération de l'affaire de Tarnac par la gauche est particulièrement flagrante. Alors que dès le second jour de l’affaire, les grosses centrales syndicales criaient à la provocation, et Sud [Dès le 12 novembre, Christian Mahieu de Sud Rail a cru bon de mettre en garde «ceux qui frisent la diffamation en voulant confondre terrorisme et action syndicale»] au terrorisme, celles-ci ont rapidement rejoint la cohorte des démocrates, des partis et des intellectuels de gauche, tous unis d’une seule voix pour dénoncer «les lois d’exception» incompatibles avec un «État de droit démocratique». Les références au «déni de démocratie» sont même allées jusqu’à une pétition d’intellectuels publiée dans Le Monde appelant à la défense de cette sacro-sainte démocratie. Ceci a de quoi laisser perplexe tant derrière ce terme fourre-tout se cache en réalité un système politique qui mime la défense de l’intérêt de chacun tout en consacrant le pouvoir d’une infime minorité. Ce qui disparaît alors dans cette course à la respectabilité, c’est la possibilité même de créer des liens de solidarité avec tous ceux, qui, attaqués par l’État, ne peuvent ni ne veulent donner de tels gages de respectabilité. Avec tous ceux qui, de par leur condition, sont partie prenante de la conflictualité de classe.

Vieilles chimères

Le discours sur le mode de vie crée de nouvelles séparations et s’avère d’autant plus incapable de casser les catégories créées par l’État : «jeunes de banlieue», «anarcho-autonomes»… Depuis deux ans de façon récurrente, l’État dans ses déclarations médiatiques invoque les anarcho-autonomes comme responsables de «débordements» dans des luttes sociales.

Durant le mouvement contre le CPE, les affrontements violents, notamment devant la Sorbonne, sont attribués dans la presse à des casseurs «anarchistes» ou «autonomes», nécessairement extérieurs au mouvement. La police et les journalistes expliquent que ces affrontements impliquant des milliers de personnes ont été décidés et dirigés par une poignée d’individus. Et c’est tout l’intérêt de la figure de l’anarcho-autonome : incarner à elle seule un ensemble de pratiques collectives illégales (tags, dégradations, affrontements…). Elle crédite aussi la thèse selon laquelle les mouvements sont toujours initiés et contrôlés par une force visible (comme les syndicats) ou obscure (en novembre 2005, les islamistes ont été présentés comme les incitateurs des émeutes de banlieue). Après l’incendie du centre de rétention de Vincennes en juin 2008, l’UMP accuse le Réseau Éducation Sans Frontières et les collectifs de sans-papiers d’être responsables des révoltes à l’intérieur des centres. De telles manœuvres visent à extraire des luttes sociales certaines pratiques illégales en les attribuant à un extérieur. On voudrait nous faire croire qu’il ne resterait qu’une alternative : la contestation dans un cadre institutionnel ou le «terrorisme».

L’antiterrorisme n’est qu’un de ces outils dont dispose l’État pour contenir la contestation. Tentatives qui à terme semblent vaines, tant les révoltes relèvent d’un fait social qui ne se laissera jamais circonscrire à un groupe, un milieu ou une mouvance [Sur cette question, voir le texte de Léon de Mattis, «Anarcho-autonome», décembre 2008, dans Mauvaises intentions 2].

Sabotage, blocage, conflictualité

En l’occurence, les personnes de Tarnac ont été accusées de sabotages, pratiques que l’on retrouve dans les mouvements sociaux et qui peuvent être l’expression de la conflictualité de classe. Dans cette affaire, on a vu les médias, syndicalistes et politiques effrayés à l’idée que les sabotages des lignes SNCF aient été faits par des cheminots. Quel soulagement lorsque la police affirme avoir arrêté les responsables, soi-disant membres d’une «cellule terroriste». Rassurés, les représentants homologués du mouvement social se lâchent : «terrorisme» pour Sud Rail, «provocation» pour la LCR qui affirme que «ces méthodes-là n’ont jamais été, ne sont pas et ne seront jamais les nôtres».

À l’automne 2007, alors que les cheminots protestent contre la casse des régimes spéciaux, des sabotages sont commis sur les voies, contre des systèmes d’aiguillage et des bâtiments administratifs. En 2000, les ouvriers de Cellatex «négocient» le montant de leurs indemnités de licenciement en menaçant de déverser des produits toxiques dans la Meuse et de faire sauter l’usine. Les actes de sabotage sont monnaie courante au travail (vas-y-mollo contre les cadences, travail bâclé après une engueulade avec la hiérarchie, virus informatique balancé sur les ordinateurs…) et ailleurs : le collégien qui fout du chewing-gum dans la serrure pour se dispenser de son exposé de géo, l’automobiliste qui rend inutilisable un radar automatique.

En tant que telles, les pratiques de sabotage n’ont rien d’une doctrine. Elles ne sont pas plus le fait d’excités ou de comploteurs, mais un moyen d’action pertinent (ou pas) au vu des enjeux et des situations. Un même gréviste de la RATP peut faire signer des pétitions, s’asseoir à la table des négociations, tout en s’assurant par le sabotage que les bus ne roulent pas. Dans les mouvements sociaux, cette pratique peut s’accorder avec d’autres types d’actions, comme les assemblées, les occupations, les blocages … qui toutes témoignent d’une recherche d’efficacité, et ne trouvent leur intérêt qu’en fonction du contexte. Considéré de manière isolé, le sabotage ne témoigne pas forcément de la radicalité d’un conflit, il ne s’accompagne pas nécessairement d’une remise en cause plus générale. Les «faucheurs volontaires» emmenés par José Bové ont usé de pratiques illégales dans le seul but de se constituer en lobby anti-OGM et de mieux réformer le droit. Se privant de toute critique du monde qui produit les OGM, il était bien entendu vain de penser pouvoir empêcher leur développement [Nous faisons la distinction entre les actions spectaculaires des faucheurs volontaires visant à instaurer un dialogue avec l’État et les nombreux actes de sabotages anonymes de champs d’expérimentation].

Légalité ou illégalité ? La question ne se pose pas uniquement en ces termes. Lors des mouvements sociaux, on fait tout simplement ce qui dérange le plus ceux d’en face. «La légalité n’est pas une frontière infranchissable pas plus que l’illégalité une position de principe.» [La caténaire qui cachait la forêt, novembre 2008] D’ailleurs la légalité de certaines actions dépend très peu des gens en lutte. Une manifestation d’abord légale peut devenir immédiatement illégale sur simple ordre du préfet. Dans les mouvements sociaux, la recherche de formes de lutte efficaces est aujourd'hui d’autant plus pressante que l’arsenal anti-grève se durcit, notamment avec la mise en place du service minimum. Dans les médias, les grèves dans les transports ou l’éducation sont assimilées à des prises d’otages. En 2008, un président jubile (un peu trop vite) devant un parterre de patrons en affirmant : «désormais quand il y a une grève en France personne ne s’en aperçoit». Le traitement policier et judiciaire des conflits devient la règle. La grève dans ses modalités légales arrive de moins en moins à toucher au portefeuille. Pour des revendications parfois minimes, ceux d’en face n’hésitent pas à utiliser tout l’arsenal du contournement (embauche de précaires, lock out [Lors d’un conflit social, la direction choisit de fermer l’usine, et lorsque c’est possible, elle externalise la production]) pour vider les grèves de leur efficacité. Dans ce contexte, certaines pratiques comme les journées d’action et les «temps forts» syndicaux sont parfois désertées. Pas tant parce que ceux qui les initient, gauche et directions syndicales, sont contestées en tant que telles, mais parce que de plus en plus de gens concernés font le constat de leur inefficacité.

D’autres pratiques, de fait illégales et qui ont toujours existé tendent au contraire à se multiplier : grèves sauvages, sabotages, blocages… Ainsi, depuis une quinzaine d’années, les blocages sont devenus en France un enjeu central des mouvements. Il y a évidemment dans la mémoire collective récente le souvenir de décembre 95. Pendant deux mois pas un train ne roule, «le pays est de fait paralysé. Les métropoles prennent un visage inédit, les rapports sociaux, notamment de solidarité se transforment au quotidien.» [La caténaire qui cachait la forêt, novembre 2008] En 2003, cette question se repose (comme par exemple le blocage du bac) mais «les contre feux sont là. Les syndicats des transports parviennent à empêcher une extension de la grève aux salariés de la SNCF et de la RATP […], la rue a une apparence de normalité, ça roule» [La caténaire qui cachait la forêt, novembre 2008]. Les enseignements de ces défaites sont tirés par le mouvement du CPE et le mouvement lycéen de 2007 : les blocages des voies et des gares viennent se rajouter aux manifs sauvages. Plus récemment encore, en 2008, les grèves du fret (en Allemagne), grèves sauvages dans l’aviation (Alitalia en Italie)… Et ces pratiques dépassent largement la lutte des cheminots ou des transporteurs. Il suffit de penser aux blocages routiers qui ont fait rage en Guadeloupe… Ces pratiques de blocages ne sont évidemment qu’une des formes de la conflictualité sociale. Comme le disaient des jeunes de la RATP à Paris en 2007 «on veut pas faire une grève juste en mangeant des merguez dans notre dépôt»… Et c’était novembre 2005 qui était cité comme exemple du rapport de force. La conflictualité sociale déborde de toutes parts les médiations démocratiques (partis, syndicats, représentants et associatifs de tout bord) comme on a pu voir en France en novembre 2005 et plus récemment en Grèce à la fin de l’année 2008.

Les mouvements sociaux et les émeutes ne sont pas les seuls moments d’expression de la conflictualité sociale… Ce système ne peut plus promettre l’amélioration des conditions d’existence, mais plutôt leur appauvrissement, comme le confirment encore récemment les conséquences de la crise financière. Dans ces conditions, n’importe quel point de cristallisation des conflits de classe, tels les résistances aux expulsions, aux licenciements, les affrontements avec les flics, sont des foyers aussi nombreux qu’imprévisibles. Logiquement, le pouvoir utilise la répression afin d’isoler ces différentes dynamiques. Lorsque des personnes, des groupes se font réprimer, c’est l’occasion de rappeler que, quels que soient les outils que l’État utilise pour attaquer des moyens de lutte, il le fait dans le cadre de la conflictualité de classe dans le but de contenir la contestation le plus largement possible.

La défense du comité de soutien à Tarnac a organisé son discours public autour de deux points : la défense des inculpés qui seraient attaqués pour leur mode de vie alternatif et la mise en cause de ce qui est décrit comme un nouveau mode de gouvernement, ou une dérive du droit. Ce discours public est parfaitement représentatif des contradictions du cycle des luttes actuelles [Le texte de conclusion a été en partie influencé par «Le grondement de la bataille et la plainte des pleureuses», avril 2006, Meeting 3], qui s’expriment encore plus fortement au sein des classes moyennes. Et à bien des égards, ces discours semblent avoir été profilés à leur intention.

Ainsi, le discours sur le mode de vie permet d’affirmer des nouveaux besoins (nouvelles formes de sociabilité, écologie…). Mais, loin d’une perspective communiste car il ne porte aucune critique de fond de la propriété, de l’exploitation et de l’État, il se traduit au final par une fuite dans l’alternative. De même pour l’illusion démocrate qui consiste à revendiquer l’abrogation des lois antiterroristes au nom de l’État de droit, en bon citoyen vigilant.

En fait, il nous importe moins de dénoncer le machiavélisme raffiné de cette stratégie de défense que de pointer la contradiction sociale dont elle découle. Cette stratégie témoigne de la réelle crise de reproduction que vivent des pans entiers de la classe moyenne — assurés du fait que leurs enfants vivront moins bien qu’eux — et de leur attachement à un rapport de nature garantiste à l’État.

Cet appel constant à «l’État providence» est le credo dominant du cycle de lutte actuelle : s’enferrant dans la défense des droits existants et des acquis sociaux, les luttes et les mouvements n’arrivent pas à se dégager d’une stricte réactivité qui consiste à évoquer un contre modèle de stabilité et de sécurité incarné par l’État providence et l’État de droit. Cette limite s’inscrit dans le cadre de la défaite du mouvement ouvrier, de la restructuration qui s’opère à partir des années 70. Au sein des luttes, le sentiment d’appartenance à la classe s’efface progressivement au profit de la figure du citoyen.

Face à l’appauvrissement des classes populaires au profit du capital et au renforcement de l’arsenal juridique, il ne s’agit pas de délaisser le champ des luttes revendicatives ou de dire que toutes les législations se valent. Il s’agit de prendre acte de l’offensive du capital et de la combattre, sans pour autant s’enfermer dans une défense de l’État providence, qui est le prolongement étatique de la restructuration du capital après-guerre.

L’enjeu est de taille car une véritable chape de plomb doctrinale se constitue, prenant notamment appui sur des slogans tels que «nos luttes ont construit nos droits». Or, ces droits n’ont pas été «conquis de haute lutte» ; ils formalisent un rapport de force à un moment précis (souvent la fin d’une lutte) entre deux positions aux intérêts antagoniques. On fait du droit tel qu’il est le but des luttes sociales passées et non leurs limites mises en forme par l’État et le Capital. Cette illusion rétrospective établit que la somme des victoires de la lutte des classes n’est pas autre chose que l’édification lente, laborieuse et linéaire de codes juridiques. Certes des protections, des garanties ont été mises en place à l’issue de ces luttes, mais il s’agit d’avantages restreints et d’aménagements de l’exploitation. Et cela s’est fait au prix du désarmement de l’offensive et reste bien en deçà de ce qui s’y jouait : l’élaboration de solidarités de classe, de pratiques collectives et de contenus subversifs et révolutionnaires.

Les luttes, concrètement, n’ont pas pour objet des droits. Si la Bastille a été prise, ce n’était pas pour obtenir le droit de vote mais parce que c’était un dépôt d’armes. De même, si les mal logés sont en lutte, c’est avant tout pour avoir un logement. La revendication du «droit au logement» est toujours le fait des associations et des partis qui viennent se poser comme seuls médiateurs crédibles et font carrière en négociant par-dessus la tête des collectifs.

Cette position qui réduit tout à la défense du droit empêche donc la ré-appropriation de formes de luttes qui n’ont jamais été inscrites dans le droit mais qui ont toujours appartenu aux mouvements comme la grève sauvage, les auto-réductions, les ré-appropriations collectives ou le sabotage. Nous laissons aux adorateurs du code du travail le choix d’inscrire dans les textes juridiques le droit au refus du travail, à la grève sauvage, à la destruction de machines, au sabotage, à la bastonnade des petits chefs, à l’incendie des usines et à la défenestration des patrons.

Voir dans le droit la finalité de toutes les luttes passées et présentes, empêche tout renversement de perspective qui viserait la critique de l’État, de la démocratie et de la propriété privée, non pour les réformer ou les fuir dans un prétendu «en-dehors» mais pour les abolir. S’affirmer solidaires d’actes dénoncés comme irresponsables alors qu’ils ont toujours été des outils de la lutte de classes, réaffirmer par là leur contenu politique et leur appartenance à la conflictualité de classe va dans le sens de ce renversement de perspective.

Indymedia Nantes, 27 octobre 2009.
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