Courtes échelles à coup de tunnels

Publié le par la Rédaction

Contre toute forme de défaitisme face à l’enfermement

Y’a pas de doutes, les amitiés ne s’arrêtent pas aux portes du pénitencier. Le bouleversement du lien d’amitié par le dispositif carcéral, situe dans une position ambiguë tous ceux qui préservent un lien avec ceux frappés du sceau de la culpabilité, les punis. Visiter un détenu c’est être voué à naviguer sur cette ligne qui partage les coupables des innocents. Il est difficile de vivre cette position sans voir que cette séparation est une construction politique qu’on veut faire passer pour une vérité absolue. C’est dans cette ambiguïté que, pour la plupart des visiteurs, l’idée du monde des justes, de l’innocence — que la morale voudrait faire tenir — n’a plus raison d’être. La séparation d’avec un proche n’est pas tolérable, et encore moins sous le prétexte du bon fonctionnement de la société. On mesure la profondeur d’un lien d’amitié à la force avec laquelle il résiste à sa dilution dans la taule et ses artefacts. De là peut s’expérimenter une offensive politique, en partant de la position spécifique du détenu.

Nous n’envisageons pas l’incarcération comme une défaite, ni comme la fin d’une aventure, mais comme un affront. Nous en prenons acte. Et à chaque fois que nous échappons au contrôle, que nous trouvons des failles, nous nous sentons victorieux. Là ou la prison est sensée nous écraser, c’est elle qui précisément s’écrase, là ou elle prétend nous affaiblir, nous nous renforçons.

Il y a toute sortes d’astuces pour faire rentrer des bricoles en prison. Il n’y a qu’à se pointer dans un «accueil familles» aux abords des parloirs pour y voir tout un partage des pratiques en sous-main — à l’abri du regard des bénévoles cathos — pour faire rentrer des kebabs, des clopes, des écrits, des CDs, des chaussures, etc. Tout un savoir à acquérir sur la sécurité aux abords de la prison, des lieux propices aux parloirs sauvages, les points d’accès pour balancer des paquets par-dessus les murs, les horaires des promenades, les rondes de keufs autour du bâtiment, etc. Il y a aussi l’utilisation des radios qui couvrent les taules, pour partager des textes, faire circuler des infos entre les prisons, transmettre des pratiques pour bloquer une promenade, pour saccager une partie des bâtiments. Apprendre à manier la poésie commune dans les lettres qui transitent par le juge. Développer cette panoplie de pratiques sur la base d’un travail de renseignements, chercher à multiplier les points de contacts plus ou moins hors contrôle dans une perspective offensive. En finir aussi avec l’idée qu’il nous faudrait attendre une libération sous conditions pour continuer à penser et se battre ensemble, c’est décidément ne pas croire que la libération d’un proche serait notre seule victoire.

Cette perspective ne concerne pas uniquement ceux qui ont des potes en taules. Personne n’ignore que la prison cerne tout le monde, qu’elle forme une limite que partagent toutes les luttes. En effet, nous expérimentons, nous transgressons toujours en-deçà de nos capacités. Le dispositif prison ne fonctionne pas seulement en tant que menace, il s’immisce en nous, et entre nous. Omniprésent avec ses lois et ses principes, il a pour but de nous désarmer, de nous séparer de notre propre puissance. Ainsi, un premier pas pour la considérer non plus du point de vue de la peur, mais d’un point de vue stratégique, c’est d’assumer que toute existence qui n’est pas encore complètement soumise contient en elle quelque chose de criminel. C’est pour ça que la lutte anti-carcérale n’est pas un terrain d’action militant, un nouveau front, mais un moyen d’étendre les luttes, d’augmenter leurs possibles. Écraser les murs qui nous séparent de ceux qui ne se résignent pas une fois derrière les barreaux, c’est refuser d’intégrer en nous le monde de mensonge qui justifie la taule. Car elle n’est pas qu’un point précis de l’espace, mais aussi la fabrique d’une moralité.

Le principe de justice s’impose comme une évidence : l’enfermement est un mal pour un bien, et sans ses médiateurs, sans ses cadres régulateurs, ce serait la barbaries. Il faudrait être fou pour désirer assumer les conflits et les écarts entre les mondes existants. Mais ça suffit, on ne nous refera pas le coup du contrat social où l’État te protège d’un terrible état de nature. Parce qu’en quadrillant par avance chaque geste, en mesurant ceux qui sont inacceptables en peines de prison, TIG ou amendes, on nous dépossède de notre disposition au conflit. Parce que nous ne croyons plus en la société qui assure nos prétendus besoins de sécurité, mais savons qu’elle écrase tout ce qui a la volonté de s’émanciper d’elle. Nous voulons trouver d’autres formes de coexistence. Ce qui implique de ne plus reléguer aux institutions la violence dont nous sommes capables, mais de l’assumer, de trouver des alliances, et d’assurer pratiquement les moyens de notre autodéfense.

Notre époque est celle où vouloir forger une puissance collective est inséparable d’une volonté guerrière, celle où toute amitié effective peut se voir frappée du sceau d’«association de malfaiteurs», du tout dernier délit d’«appartenance à un groupement». Il n’y a qu’à voir les condamnations et l’acharnement de la pénitentiaire sur des types comme les frères Khider, ou Ferrara et ses potes. Si haine et fascination se mêlent à leur égard, c’est parce que dans leurs actes, il y a toute la puissance d’une amitié. Puissance qui ridiculise et réduit à néant tous les efforts que le parti de l’ordre se donne pour nous faire croire à sa société. Durant leurs procès, ceux qui ont agi ne demandaient aucune indulgence, aucune compréhension, ayant très bien compris le gouffre qui les séparait de ceux qui les jugeaient.

Jean Genet dans L’enfant criminel, adressé aux hommes de loi, écrivait cyniquement : «Heureusement, à la beauté des voyous plus âgés, aux fiers assassins, vous ne pourrez jamais opposer que des surveillants ridicules, étriqués dans un uniforme mal coupé et mal porté.»

Articuler les révoltes du dehors avec celles possibles dedans est un préalable à toute lutte anti-carcérale. À l’intérieur, les mouvements collectifs n’ont jamais cessé. Chaque année, des blocages de promenades s’organisent pour demander des aménagements ou en solidarité avec le sort d’un détenu, chaque année des prises d’otages de matons, des incendies de mitards, d’ateliers, des évasions. Tout écho qui s’échappe de cet univers qu’ils voudraient clos représente un danger. Ca déborde, alors on réforme la taule à coup de sécurité. C’est un attirail et des techniques de répression toujours plus aiguisés pour contenir l’incontenable. Milices de matons en cagoules, ERIS, réouverture des QHS, construction de nouvelles prisons ultra sécurisées, perfectionnement du dispositif de délation, de division et de répartition des détenus. Sans oublier la médecine douce afin d’apaiser les colères, «humaniser les prisons» qu’ils disent. Dans l’amélioration des conditions de détention, aussi vitale soit-elle, nous ne voyons qu’une carotte inséparée du bâton. C’est ce que nous rappellent les paroles d’un détenu : «Ce que j’observe et comprend des conséquences mortifères du heps [P
rison («arrêt» en arabe)] sur moi-même, mes co-détenus ou copains de détention, on ne peut y remédier par de quelconques soins palliatifs qui plutôt que de soulager notre souffrance et notre haine des bourreaux nous confortent dans un défaites.»

Dans ce que nous désirons, l’enjeu n’est pas de dénoncer les conditions de détention, de remettre sur la place publique un énième débat sur l’existence des prisons. Mais de lier les actes à la parole en décloisonnant les gestes posés à l’intérieur, en les faisant connaître et en leur faisant écho.

En 94, à l’occasion du mouvement contre le CIP, se produit un fait joyeux : une centaine de types de quartiers vont vers la prison de la Santé pour hurler leur solidarité avec les enfermés. Ça s’agite à l’intérieur, les détenus indiquent aux manifestants où sont les caisses des matons et plusieurs dizaines de ces bagnoles sont incendiées et les alentours saccagés. C’est en multipliant ces gestes posés en commun que l’on brise réellement la séparation dedans-dehors. Par là même, c’est s’attaquer au dispositif le plus précieux de la prison : que les luttes de prisonniers ne dépassent pas la question de leurs conditions. Il suffit de peu pour faire un pas, multiplier les fins de manifs aux abords des prisons — un bond — répondre à des mouvements collectifs à l’intérieur par des actions à l’extérieur, voire même comploter pour des action concertées.

Il s’agit bien de penser une offensive avec ceux qui ne sont pas soumis aveuglément à leur peine à l’intérieur.

Rebetiko no 1, printemps 2009
Chants de la plèbe.

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