En finir avec l'image de la lutte anti-carcérale

Publié le par la Rédaction


C’est une question bien connue. Les révolutionnaires y ont été confrontés depuis toujours et il en sera probablement toujours ainsi. Il s’agit de la tension entre l’analyse de la réalité de la lutte et les méthodes d’organisation et de lutte que l’on y oppose. Et de l’évidence que presque chaque méthode de lutte qui ne se base pas sur la connaissance mutuelle, l’affinité et l’informalité finit par produire une caricature d’elle-même et stimuler des comportements néfastes. En outre, il est impossible de séparer la question de l’organisation du contenu d’un projet ou d’une perspective spécifique.

C’est dans cet ordre schématisé que nous voulons clarifier certains de nos choix et idées. Le but n’est pas de montrer du doigt des compagnons ou de vouloir priver certaines dynamiques de leur développement naturel (et donc du temps, des expériences et des erreurs). Mais ce serait une erreur de ne pas oser critiquer certaines réalités problématiques au sein de ce que l’on pourrait appeler, avec un peu de bonne volonté, «le mouvement anarchiste». Peut-être différons-nous d’idées avec certains compagnons qui s’aventurent sur un même terrain de lutte (celui de la prison sous toutes ses formes), et dans ce cas il est bon que ces différences se manifestent. Toute une série de textes et de critiques ont circulé autour de ce thème, des textes qui nous ont beaucoup inspirés dans le développement de notre projet. Nous espérons que ces expériences et considérations seront utiles aux différents compagnons pour affiner leurs projets, chacun selon son contexte et ses idées.

Ce n’est pas une coïncidence si la période glaciaire par laquelle nous passons actuellement au niveau social a aussi des conséquences dans le mouvement anarchiste. Faute de perspective claire et une fois perdue la détermination de partir «à l’assaut du ciel», il est presque logique qu’une partie du mouvement soit réduite à une espèce de folklore gratuit. Un des terrains où cette misère prospère est celui de la lutte contre la prison. Apparemment, la lutte contre la prison est devenue un des terrains de prédilection pour s’auréoler de radicalité et d’importance. Et souvent — au moins pour ceux qui cherchent quelque chose de plus que des déclarations de solidarité prêtes à porter — le vide et le manque de perspectives en abcèdent assez vite. En outre, il est particulièrement facile de donner l’image à l’intérieur que tu es «actif», car les prisonniers ont simplement moins de moyens pour se rendre compte de ce qui se passe à l’extérieur, pour le mettre dans un contexte et pour éventuellement le contester. Cette image suffit pour gagner du crédit chez d’autres compagnons tandis qu’en réalité, la communication avec les compagnons incarcérés n’est pas maintenue, la volonté réelle de se battre contre la prison est absente (ou s’est éteinte à cause de tant d’expériences négatives et de tant de poses qui remplacent toute lutte réelle), beaucoup de promesses faites ne sont pas tenues et la continuité nécessaire (des prisonniers sont souvent là pour un peu plus que pour quelques mois) manque. Pendant que les sigles prometteurs prospèrent, quelques-uns en tirent leurs conclusions…

La dite lutte contre la prison ressemble parfois plus à de l’activisme anti-répression. L’information est devenue le mot d’ordre central et les diffuseurs de cette information sont les porteurs de la solidarité. Et cette information a de moins en moins de sens, car on s’en sert de moins en moins. On n’en discute pas, on ne réfléchit pas comment certains coups portés aux compagnons pourraient être transformés en une intensification de la lutte. La seule chose qui semble compter, c’est la diffusion d’informations en soi et c’est sur ce terrain que les sigles prospèrent. On saute alors d’un feuilleton répressif au suivant, le coup contre le mouvement est consommé comme un spectacle riche en spectateurs et les compagnons incarcérés sont souvent détachés de leur contexte de lutte et de leurs idées.

La solidarité ne peut pas être réduite à la «diffusion d’informations». Nous concevons la solidarité comme une tentative ou une tension permanente d’un côté vers la poursuite de la lutte des compagnons incarcérés et d’un autre côté vers l’implication active des prisonniers dans les discussions et les luttes à l’extérieur… Pour reprendre un slogan dont le contenu a été sapé dans les «milieux anti-carcéraux» : «Notre solidarité n’est pas de la charité». Effectivement, notre solidarité se base sur une révolte partagée, sur des idées et des perspectives communes. Ceci est notre point de départ et ça nous semble une des seules manières de lutter contre l’isolement que l’État essaie d’imposer à certains compagnons.

C’est à partir de cet angle d’attaque que la question des prisonniers «politiques» et «sociaux» pourrait être minée. Il ne suffit pas en effet de proclamer qu’il n’y a pas de différence. Le seul critère que nous donnons à notre solidarité est le fait de partager une révolte ou des idées avec certains prisonniers (qui sont incarcérés soit à cause de leurs parcours révolutionnaires, soit à cause de pratiques de survie). En ce sens, nous avons par exemple ici et là fait le choix de ne pas nous amuser à nous contorsionner pour quand même pouvoir exprimer une solidarité spécifique avec des membres incarcérés de groupes autoritaires ou avec de célèbres «criminels» dont les aspects critiquables sont délibérément escamotés. Il nous semble que ce choix de baser notre solidarité sur une révolte partagée nous permet plus qu’un autre de mettre en avant d’une façon claire et nette notre perspective anarchiste de la destruction des prisons et leur monde. Et ceci bien sûr non seulement envers les prisonniers, mais aussi envers d’autres exploités et opprimés dans la rue.

Si dans certaines contrées la référence démagogique aux «prisonniers politiques» nous fait de plus en plus vomir, du côté des anarchistes ça semble plutôt pencher vers l’autre extrême. Tout prisonnier qui se rebelle à un moment donné est placé sur un piédestal et dès lors étiqueté de «rebelle social». C’est là une conséquence logique de la funeste mentalité de ne pas partir d’une perspective autonome, mais de vouloir obstinément découvrir des «sujets» partout. Face à ça, nous tentons de développer notre propre lutte, même à peu, sur une base claire et avec une pratique déterminée. Nous ne voulons plus nous duper en collant des étiquettes un peu partout. En outre, cette image qui est projetée de certains prisonniers empêche toute discussion réelle et donc tout développement d’une perspective partagée. Les prisonniers sont placés au-dessus de nous et on se sent alors obligés d’envoyer vers l’intérieur une image falsifiée de la fermeté et de la force du mouvement à l’extérieur. Ainsi on ne trompe pas seulement les prisonniers, mais surtout nous-mêmes. Le résultat est l’amertume et le dégoût, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Nous pensons enfin qu’il faut tâcher d’éviter tant que possible que la lutte contre la prison et la solidarité avec les compagnons prisonniers soient détachées du reste des luttes. Nous devrions aller à la recherche des possibilités et des occasions pour poser la question de la prison dans d’autres luttes et vice versa. Très concrètement, il nous a toujours semblé absurde de séparer par exemple la lutte contre la prison de la lutte contre les centres fermés pour clandestins. Ne parler à des prisonniers que de prison plutôt que de parler aussi des autres aspects de la domination nous conduit dans une impasse. En effet, nous devons parler de tout ce qui fait partie de notre perspective anarchiste, même si ça ne facilite pas forcément les choses (ce que nous voulons faire avec l’argent ne plaira sans doute pas à bien des voleurs). Dans ce sens, nous sommes très conscients des limites d’une publication telle que La Cavale et nous nous lançons le défi le fait de dépasser ces limites. D’un autre côté, La Cavale a toujours été un instrument — quoique modeste — dans notre activité autour de l’agitation incessante dans les prisons belges, justement parce que nous n’avons jamais considéré la contre-information et les analyses comme une fin en-soi, mais simplement comme un premier pas, comme un point de départ.

Nous voulons continuer dans la direction qui nous semble la plus fertile : baser nos rapports et relations sur des perspectives partagées autour de la lutte contre la prison, sur une affinité réelle et pas sur une image qui s’érode irrévocablement. Ainsi nous avons décidé de ne plus utiliser le nom de Croix Noire Anarchiste. Nous ne considérons pas ceci comme un pas en arrière, mais comme un pas en avant pour approfondir notre projet et l’affiner, un projet qui se dirige contre la prison et son monde et qui se lie entre autres avec l’agitation dans les prisons belges et avec la lutte que les compagnons incarcérés mènent jour après jour du fond de leurs cellules.

Ex-«Croix Noire Anarchiste Anvers»

Contact pour correspondance et discussion :
Boîte Postale 187 - Rue du Progrès 80 - 1210 Bruxelles

Ce texte a été écrit en décembre 2008. Dans un premier temps, nous avions choisi de le distribuer de façon restreinte pourqu’un éventuel débat ne soit pas perturbé par des rancœurs comme on le voit souvent lors des polémiques publiques. Mais finalement on a quand même décidé de le publier pour laisser la place à un éventuel débat qui est toujours urgent.

La Cavale no 15, mars 2009
Correspondance de la lutte contre la prison.


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