La vérité sur "L'insurrection qui vient" ou les mésaventures d'un canular pataphysique

Publié le par la Rédaction


Membre du Collège de ‘Pataphysique, où je siège à la commission des licéités et harmonies, sous-commission des Usures, j’ai jugé le moment favorable, notamment eu égard aux derniers développements de «l’affaire Tarnac», pour faire un certain nombre de mises au point — autant sur les dérives dudit Collège que sur les motivations véritables de mon texte, L’insurrection qui vient.

Quoi de plus éloigné de la ‘pataphysique que ce livre, serait-on tenté de penser de prime abord et après les récupérations qu’il devait inévitablement subir, ayant été conçu pour susciter ces méprises et s’idéalement prêter au rapt idéologique dont il a été la victime? Et pourtant : «La pataphysique est précisément ignorance de sa propre nature pataphysique et c’est cette ignorance qui est sa pugnacité, sa puissance, sa plénitude et la racine de son être» (Sa Magnificence le Vice-Curateur-Fondateur du Collège de ‘Pataphysique, Harangue inaugurale, 1er décervelage LXXVI de l’ère Pataphysique). On ne saurait mieux qualifier cette théologie-fiction quenienne qu’il eût été idoine de baptiser Loin de Rueil. Ou bien, fort immodestement, comme un inédit de la geste du grand décerveleur : Ubu idéologue. Quoi qu’il en soit, jamais je n’aurais pensé que les choses puissent aller si loin. Ne me suis-je pas contenté de dupliquer avec application la pataphysique inconsciente d’elle-même, convaincu qu’elle est d’une pureté et d’une beauté largement plus enthousiasmante que celle des productions timides de nos pataphysiciens conscients (c’est-à-dire : les membres du Collège) ? Il n’était question que de retrouver la grâce, par le mime, de cette «Harmonie Pataphysique» qu’évoquait superbement Sa Magnificence le Vice-Curateur-Fondateur du Collège de ‘Pataphysique :
Cette masse d’impayable sérieux, tout cette inexorable bouffrerie, ce Colisée de blablabla semble avoir été concertés avec une admirable application pour qu’aucune fausse note ne vienne déparer cette universelle et impeccable Harmonie Pataphysique.

Bien évidemment, l’autre grand dessein poursuivi, contre les fadeurs des pataphysiciens actuels, était de renouer avec une conception moins frileuse de la ‘pataphysique opératoire… Qui semble vouloir se cloîtrer dans les jeux innocents d’une revue confidentielle (Viridis Candela), lue uniquement par des pataphysiciens en pantoufles. Il est à mon sens bien regrettable d’avoir perdu de vue la geste de Jarry, n’hésitant pas à faire souffler la salubrité du vent pataphysique dans des journaux et revues des plus visibles… Un peu lassé, donc, de nos actuels faux trolls (qui ne savent en effet que se troller entre eux), il s’agissait de raviver la flamme de La Chandelle verte, de revivifier cette veine audacieuse, «situlogique» [Lire le texte de Jorn dans l’IS qui résume assez bien le problème, malgré quelques approximatives schématisations] du Collège, celle du faux Rimbaud auquel a participé Baudrillard, celle des concrétions du pseudo-Torma, du pseudo-Lubin…

Signe des temps, la puissance de feu grotesque de mon œuvre n’aura finalement été décelée par quelques rares esprits sagaces. Mon petit opuscule, avec sa salutaire bouffonnerie apocalyptique, son numéro de funambule sur le fil du retournement parodique, était certes bien plus qu’un brûlot révolutionnaire, mais aussi autre chose qu’une simple farce : parodie mimant avec application les tics, tics et tics des discours mobilisateurs tout en y distillant une puissante satire en intraveineuse, il y a bien sûr de l’édification dans sa visée. Ce texte, je l’ai en effet conçu comme un vaccin recourant à l’esthétique (en l’occurrence, le kitsch série Z — ce bien suspect «Comité invisible», dont ma signature donnera à tous les adeptes de crypto-lacanisme le contenu latent, aurait dû mettre la puce à l’oreille me semble-t-il) afin d’empêcher toute fascination pour la lutte armée groupusculaire, les Robin des bois bas de plafond, les Blanqui à toge de Raël. Comble de l’ironie, voyez un peu ce que l’on en a fait… Certains, plutôt incultes, vont même jusqu’à me comparer à Breton, à Debord, ce qui constitue, soit dit en passant, la meilleure validation de l’axiome marxiste selon lequel l’histoire ne se répète jamais que sur le mode de la farce. Et dire que je prétendais à cette forme de réalisme supérieur que seul autorise le rire (recherché par le pataphysicien comme explication scientifique du monde), en écrivant par exemple :
«L’aura persistante de Mesrine tient moins à sa droiture et à son audace qu’au fait d’avoir entrepris de se venger de ce dont nous devrions tous nous venger.»
«Quand l’État est dans le caniveau, il suffit de le piétiner.»
«On n’arrivera pas à enchanter le fait de torcher à vil prix des vieillards abandonnés des leurs et qui n’ont rien à dire.»
«Il ne peut s’empêcher d’envier ces quartiers dits de “relégation” où persistent encore un peu d’une vie commune, quelques liens entre les êtres, quelques solidarités non étatiques, une économie informelle, une organisation qui ne s’est pas encore détachée de ceux qui s’organisent.» (à propos des banlieues !)
«Il y a de l’impertinence à exister dans un pays où un enfant que l’on prend à chanter à son gré se fait inévitablement rabrouer d’un “arrête, tu vas faire pleuvoir !”»
Ou encore : «Une roquette vient d’éventrer la centrale de Clairvaux.» (dans le scénario programmatique final que j’ai failli supprimer au dernier moment, pensant qu’excessivement bête, il allait trahir immédiatement la supercherie)

Voilà. N’était-ce pourtant pas évident ?

Faut-il déplorer que certains soient venus se prendre dans mon œuvre pour en faire leur bréviaire, endossant un peu hâtivement les habits d’auteur probable tout en refusant d’en assumer trop nettement la paternité ? Il ne sera pas dit que la virtuosité sûrement excessive de ce canular aura servi de prétexte à un acharnement policier. Ceci à l’attention des «audacieux» de tous bords qui voudraient encore lui faire porter le chapeau.

Profitons de cette levée de rideau pour remercier tous ceux qui ont prêté leur concours involontaire à la pleine réussite de ce projet, en donnant la gueule la première dans le panneau : scrupuleux éditeurs, grands théoriciens-penseurs foucaldiens, journalistes zélés, etc. Et souhaitons que ces incantations d’un si effroyable sérieux dont j’ai pris soin de garnir L’insurrection fasse enfin un tabac dans les écoles du rire, autant qu’autour du feu de camp corrézien.

L’Incomestible (alias «Comité invisible»)

Postface de Jean-François Bailleux
Qui a dit que la fiction était un vase clos ?
Avec l’Incomestible, nous sommes d’entrée de jeu en prise avec une esthétique de l’ambiguïté, visant à réinventer le réel comme fiction, et à ne pas invalider la réciproque. Dialectique subtile, s’opérant selon des règles connues de l’auteur seul, diffusant laconiquement ses émanations dissolvant la matière. Comment, en présence de ce texte, ne pas penser à ces porcs de faïence, laissant s’échapper de leur orifice béant une fumée anti-moustique née de la combustion d’une verte spirale ? La créativité intestinale du Père Ubu était certes illimitée, et sa gidouille suffisamment large pour accueillir le plus grand monde, y compris celui qui semble a priori le moins intégrable : notre pataphysicien  dissident (?) s’est souvenu de ce sésame, autant que du «rien n’est vrai, tout est permis» de Hassan-i-Sabbah.
Il n’y a rien à gagner à sortir de l’ambiguïté, aimait à dire le florentin de pacotille François Mitterrand. Ce n’est visiblement pas l’Incomestible qui contredira cette ligne de conduite, lui qui pousse même le raffinement jusqu’à laisser penser que ce qu’il prétend est vrai ; qu’il est bien l’auteur de L’insurrection qui vient, essai politique qui a tant agité nos médias en mal de monstres. À suspendre temporairement ou non l’incrédulité, on en vient même à se demander si la gelée fictionnelle n’était pas la seule solution qu’avait trouvée l’auteur pour faire passer son aveu singulièrement épicé. Quoi qu’il en soit, sa démarche fait apparaître au grand jour une clé de lecture aussi opérante qu’inattendue : la satire, le grotesque salutaire comme vaccin contre toute fascination pour les nostalgies de l’épique, de la lutte armée, des barricades sur lesquelles on meurt à l’antique (lire Éric Hazan, L’Invention de Paris, éd. du Seuil, «Paris rouge», p. 303). Sans consentir au ramollissement né d’une équivalence de signes supposés indifférenciés, force est de constater que l’époque n’est plus au sacrifice ni au martyre. Ceci, l’Incomestible nous le rappelle, autorisant par la même occasion la venue de nouvelles désertions (résistances, pour les exaltés), plus poétiques, plus ludiques.
Les étudiants en philosophie se rappellent peut-être l’Allemand Hans Vaihinger et sa philosophie du als ob : il enseignait que nous construisons notre propre système de pensées et de valeurs et que nous vivons ensuite comme si la réalité s’y conformait. Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez croire l’Incomestible, mais faites comme si ses écrits était véridiques : effet (de vérité) garanti.

Éditions Léo Scheer, 7 août 2009.

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