Golfech. Le nucléaire, implantation et résistances

Publié le par la Rédaction

 

 

Pour un avenir proche dénucléarisé…

Une tentative d’analyse

 

Avec l’explosion de la bombe atomique lancée sur Hiroshima le 6 août 1945, le monde est entré dans l’ère nucléaire. L’homme détient depuis la puissance énergétique, susceptible de satisfaire à ses envies les plus folles, mais surtout capable de détruire l’humanité toute entière, d’anéantir la planète.

 

La paix mondiale est inévitable, une condition première pour la survie de la planète. Le monde se devait d’être unifié… et il le sera, planifié par la «Pax americana» au nom de Dieu et de la marchandise.

 

À la fin de la deuxième guerre mondiale, à la «Libération», les grandes puissances «démocratiques» (USA, URSS, GB et France) se sont dotées d’une panoplie d’armes nucléaires de dissuasion, garantissant leur intégrité territoriale et d’un parc de centrales électronucléaires nécessaires à leur ambition politico-économique. Ces armes préservent aujourd’hui, non pas la paix universelle, comme promis, mais la suprématie de l’ordre marchand mondial, l’hégémonie du système capitaliste (privé ou d’État), la guerre économique à tous les étages, dans toutes les strates de la société, entre tous les peuples. Quant à la quantité énorme d’électricité produite par le nucléaire, elle participe à la gabegie de consommation de nos pays industrialisés.

 

Et en fin de compte, cette fin de siècle aura été la panacée de l’exploitation des hommes par les hommes, l’exploitation de la terre et des autres espèces par les hommes. Le concept de progrès social, soit-disant inhérent au progrès scientifique et technologique sur lequel se sont bâtis les États occidentaux (bientôt suivi par le reste du monde), a rapidement jeté l’humanité dans un cul-de-sac poubelle. Cinquante misérables années de monde nucléaire laisseront un héritage de déchets indélébiles et dangereux pour toutes les générations à venir. Y a pas de quoi être fier. L’industrie nucléaire, comme les manipulations génétiques sur le vivant, sont des crimes contre l’humanité et leurs auteurs n’en répondront jamais devant personne. Le constat est amer… mais l’homme est optimiste.

 

Le nucléaire est une source d’énergie, et l’énergie une source de pouvoir, militaire et économique. Il s’est créé autour de cette découverte et des inventions qui en ont découlé, plus qu’un mythe, une religion. Les États sont devenus des églises et les experts-savants, des prêtres. Sa pratique implique le secret (aujourd’hui appelé transparence, ce que l’on ne voit pas), l’autoritarisme et la spécialisation si nécessaires au contrôle des peuples. Le nucléaire réalise le centralisme absolu qui atomise les individus. Il prend en otage les populations et les pétrifie. Bref.

 

Les pays nucléarisés, et particulièrement la France, ont basé leur pouvoir à long terme sur le développement à outrance de cette énergie, rajoutant au risque permanent de guerre nucléaire la possibilité permanente d’accident majeur. Cette dernière est maintenant reconnue par les autorités. Les incidents dans les centrales sont liés pour les deux tiers au facteur humain, à la dégradation des conditions de travail. Leur mutiplication augmente les risques d’un accident catastrophique. Le rendement, les conditions de travail imposées par EDF pour donner un coût de revient compétitif à son kWh nucléaire, sont incompatibles avec le souci de sûreté vanté par l’entreprise.

 

Le nucléaire est une technique qui nécessite pour sa gestion la présence d’experts en la matière dont se régalent le pouvoir en s’abritant derrière la vérité scientifique. Une fois cette technique implantée, en fonctionnement normal et encore plus en cas d’accident majeur, le recours aux spécialistes devient une condition incontournable de survie. La technique nucléaire remet en cause les fondements de la démocratie, elle nie l’individu, le maintenant dans l’ignorance et l’impuisance, elle renforce le centralisme, la hiérachisation de toute la société et elle implique une militarisation générale en cas de crise sociale ou d’accident. Les États nucléaires se sont préparés à cette situation, pourront-ils la gérer politiquement et économiquement à grands frais, sans faire abstraction de la liberté et de la santé des populations ?

 

Bénédiction : le nucléaire s’est aussi développé hors d’un contexte de lutte de classes, avec le consentement et la collaboration d’une importante frange syndicalisée du prolétariat. Le socialisme et l’électrification.

 

Avons-nous quelques chances de voir ce système national et mondial s’écrouler tout seul ou évoluer en notre faveur, vers un monde dénucléarisé ?

 

Le nucléaire militaire : Le combat contre la bombe atomique commencé après la seconde guerre mondiale, dans la droite ligne du combat pacifiste, sera de longue haleine. Le désarmement unilatéral semble effectivement engagé, mais il peut être vu comme une simple réduction budgétaire calculée sur les nécessités actuelles d’un conflit potentiel. (La France a réduit son volume de dissuasion en déactivant les missiles du système Hades sur le plateau d’Albion.) Le Traité de non-prolifération des armes nucléaires impose à tous les pays, un nivellement horizontal des capacités nucléaires militaires. Il ne bloque pas le développement vertical, au contraire, il garantit l’hégémonie des grandes puissances nucléaires actuelles. En effet le Traité d’interdiction des essais nucléaires ne limite pas les essais sous-critiques ou les programmes de simulation, qui sont une continuité des essais nucléaires (utilisant la fusion nucléaire) en vue d’une fabrication d’armes plus robustes, miniatures et utilisables dans des guerres «conventionnelles». Ces dernières techniques (à l’état de recherches) sont très coûteuses et uniquement abordables (pour le moment) par les pays les plus riches. Malgré toutes les bonnes volontés et notre optimisme exacerbé, nous pensons vivre encore longtemps avec le joug de la bombe. La force de frappe dissuasive est toujours à l’ordre du jour.

 

Le nucléaire civil : Il est producteur d’électricité et de déchets, de plutonium. La planète est farcie de plutonium et il ne semble pas que le maintien de sa production militaire soit à l’ordre du jour (arrêtée en France en 1993). Le bisness se fait avec les stocks existants. La filière MOX, utilisant le plutonium dans le combustible des centrales est jusqu’à présent pleine d’avenir.

 

L’électricité est non stockable, contrairement au plutonium. Sa consommation (forcée ou pas) et sa demande augmentent régulièrement dans le monde. De grands marchés se dessinent dans les pays en voie de «développement». Un exemple qui plaît à EDF : l’Asie, qui devrait recevoir les 3/4 des nouvelles centrales dans les dix ans à venir. La Chine particulièrement dont la croissance des besoins en électricité est estimée à près de 10% par an pour les deux décennies à venir, 200'000 MW installés en 1995 et 300'000 MW prévus pour l’an 2000, soit 20 réacteurs en projet. Les USA ont levé leur embargo sur la vente de materiel nucléaire à la Chine en octobre 1997.

 

Les centrales nucléaires seront-elles adaptées économiquement à la production électrique, au marché ? Là est la seule question que semblent se poser les maîtres d’œuvres nucléaires

 

Aux USA, les capitalistes ont reconnu pour leur pays l’aberration économique du nucléaire électrogène, ils ont arrêté les commandes de centrales dès 1973. En France, EDF est obligée d’augmenter la durée de fonctionnement de ses centrales (faisant fi de notre sécurité) pour en amoindrir le coût d’exploitation et continuer à fournir malgré tout de l’électricité à bas prix. Aujourd’hui, les industriels régissent leurs investissements dans une économie à flux tendu. Comment pourraient-ils dans ces conditions, être partants pour investir des capitaux dans de nouvelles centrales, dont l’amortissement ne peut être envisagé que 20 ans après ?

 

Le développement de la production électrique d’origine nucléaire semble donc marquer le pas dans presque la totalité des pays nucléarisés européens. À partir des années 1970, le Danemark et l’Autriche, dans les années 1980, l’Italie puis dans les années 1990, l’Espagne, les Pays-Bas, la Suède, la Grande-Bretagne, et dernièrement, l’Allemagne et la Suisse ont annoncé le non-renouvellement de leur parc de centrales. Au pire, la production électrique est maintenue jusqu’à la fin de vie des réacteurs. Par contre, on assiste au développement d’un nucléaire raisonnable pratiqué par des pays qui ont voté un moratoire ou un arrêt simple, mais qui participent financièrement au nucléaire à l’étranger ou qui importent de l’électricité d’origine nucléaire. Exemple la Suisse important de l’électricité nucléaire française.

 

La France, la Belgique, le Japon et les USA sont les pays qui semblent officiellement continuer la dynamique expansionniste enclenchée, sous le prétexte de sécuriser les réacteurs, ils renflouent le nucléaire dans les pays de l’Est (par le biais de l’Union Européenne et de l’AIEA), tout en manigançant de nouveaux marchés en Afrique, en Asie, en Corée, en Chine, à Taïwan. Quoique ces derniers temps, après les essais atomiques indiens et pakistanais, il paraît que les exportateurs se font plus regardants sur les clients.

 

Dans la revue Énergie de l’été 1992, EDF donne les chiffres suivants sur la production électrique française d’origine nucléaire : 1988, 276 TWh, 1997, 395 TWh et perspective pour 2010, 455 TWh (cela correspond environ aux prévisions moyennes du CEA en 1998). On constate une augmentation constante effective et envisagée comme régulière. Mais l’on connaît les tendances au surdimensionnement chez les décideurs. C’est en tout cas un réacteur de plus qui doit être mis en route avant l’an 2000 (Civaux II). Nous savons aussi aujourd’hui, sauf contreordre, que l’entreprise publique entend renouveler son parc de centrales vieillissantes vers 2010-2020 et que l’EPR (European Pressurized-water Reactor), réacteur «du futur» de 1450 MW ou plus (?) est à l’étude. D’après le CEA, six réacteurs sont aussi en projet de commande, leur mise en service industriel débuterait à partir de 2010.

 

Le gouvernement Jospin a stoppé en septembre 1997 (suite à la mobilisation antinucléaire) le projet de construction de l’EPR au Carnet en Loire-Atlantique… pour préserver un site écologique humide protégé, pas pour remettre en cause l’EPR et le renouvellement des réacteurs (voir chronologie du 29.05. au 01.06.1997). On attend avec impatience l’annonce du prochain site d’implantation (non humide), d’autant que Jospin a insisté lors de son discours sur l’énergie à l’Assemblée nationale en juin 1998, sur la nécessaire réalisation de l’ERP… avec ou sans la coopération allemande. Mais où ? En Sibérie, en France, à Golfech… ?

 

Que se dessine-t-il à l’horizon ?

 

Les États-nucléaires voudraient-ils changer un système qui marche ? La production électronucléaire est dite non rentable par les économistes écologistes. Non rentable pour les citoyens qui payent les frais et remboursent les dettes. Sûr ! Mais pour les politiques et les grands patrons tenanciers de l’économie, pour la haute bourgeoisie, pour les multinationales, la chose est beaucoup plus juteuse. Dans le pays proportionnellement le plus nucléarisé de la planète (après la Lituanie), le produit national brut a plus que doublé en 20 ans. Ce qui ne veut pas dire que les richesses soient partagées.

 

En 1999, c’est l’ouverture du grand marché européen. EDF et l’État ont créé les conditions de survie du nucléaire, ils veulent garder envers et contre tout cette industrie mortifère bien en main ? Ils continuent à imposer leur politique.

 

L’économie dévore les hommes et les infrastructures au gré du marché. Elle évolue de plus en plus vite, balayant les problèmes d’adaptation à coups de milliards ou de matraque. L’État est obligé de s’adapter. Il a fallu 30 ans aux capitalistes pour restructurer les mines et les mineurs, dix ans pour la sidérurgie et les sidérurgistes. Combien de temps pour le nucléaire et les agents EDF si le besoin s’en fait sentir ?

 

Malgré leur surendettement les deux coquins État-EDF vont investir dans notre avenir, rentrer en concurrence avec les autres producteurs d’électricité et continuer à maintenir le système à flot avec nos sous, notre soumission et le lot de promesses et de mensonges qui vont avec. Le protocole sur l’ouverture au marché européen de l’électricité prévoit que 60 à 70% des clients sont toujours «captifs» d’EDF, consommateurs forcés d’électricité nucléaire (voir le 19.12.1996). Environ 30% des clients (les gros consommateurs) sont réservés à la production privée.

 

Le prix de revient des différents kWh (nucléaire, charbon, fioul et gaz) est pourtant reconnu aujourd’hui officiellement à peu près équivalent, de nombreuses instances prônent la diversification énergétique pour assurer l’avenir.

 

Mais les gouvernants s’adaptent aux réalités économiques quand ils ne les créent pas, et n’ont que faire du peu de contestation. Ils se rient de la santé des gens et écartent le risque d’accident majeur. Il semble clair qu’ils espèrent engager le renouvellement du parc, environ 600 milliards de francs seront investis.

 

Le monopole d’EDF est donc dissout depuis 1999, laissant la porte ouverte aux gros groupes (Lyonnaise, Générale des eaux, etc.) pour la production et la distribution de l’électricité. Détenteurs néanmoins d’une capacité moindre d’investissement, les groupes ne peuvent s’engager financièrement dans une nouvelle génération de centrales nucléaires (10 tranches au minimum pour que ce soit rentable). Vont-ils se reporter vers d’autres modes de production : charbon propre, gaz, cogénération (Méga groupe électrogène au gaz dont les pertes thermiques sont récupérées) ou tout autre production d’énergie renouvelable à grande échelle ? Ces groupes s’orienteront-ils vers une production et une distribution décentralisées et diversifiées. Le capitalisme sauvage au secours des antinucléaires ?

 

À moins que tout soit finalement réglé dans les années à venir par l’application de l’Accord mutilatéral sur les investissements (revu et corrigé) qui fasse de l’option nucléaire, non plus un choix national, mais une volonté ou une non-volonté politique et économique planétaire.

 

Quelle que soit l’évolution de l’histoire : où allons-nous ?

 

La lutte antinucléaire sous toutes ses formes n’a eu que des effets très partiels sur le programme d’EDF. Globalement, l’État a toujours réussi à imposer ses volontés.

 

Inévitablement, la lutte s’est développée principalement autour des sites, concentrant les efforts de chacun(e) sur le terrain déjà occupé par EDF, misant sur la mobilisation des populations locales a priori concernées. En France, mis à part quelques cas exemplaires (Plogoff, le Pellerin, le Carnet), elles n’ont pas vraiment payé. Pourtant la résistance est loin d’être inutile. Si une prise de conscience a eu lieu, c’est avant tout grâce à l’information faite par les premiers groupes antinucléaires. Si l’ensemble du plan Mesmer (200 réacteurs en l’an 2000) n’a pas été réalisé, c’est principalement parce qu’il était surdimensionné mais aussi pour une petite part grâce à la faible opposition des populations.

 

Alors que faire… quand un mouvement de résistance est mal engagé, mais loin de s’arrêter ?

 

Dans les années 1960-1970-1980, il existait une minorité antinucléaire composée de dizaines de petits groupes agissant pour une majorité de gens acquis à l’atome ou sans avis. L’argumentation antinucléaire était-elle opportune et suffisante pour convaincre massivement la population du danger ? L’accident catastrophique n’était que très peu envisagé et très peu retenu comme argument des opposants.

 

Aujourd’hui en 1999, principalement à cause de l’accident Tchernobyl, des retombées de l’accident, de l’apparition des premiers effets sur la santé des populations, alors que les militants antinucléaires sont peu nombreux, le sentiment d’inquiétude dans l’opinion est de plus en plus présent, au point de forcer EDF, CEA et COGEMA à des campagnes de propagande sécurisantes très très coûteuses. Mais cette majorité est plus que silencieuse, spectatrice de son sort, ne voulant surtout pas remettre en jeu sa consommation et son confort et laissant aux spécialistes la construction du futur. Il faut être attentif, car ce rapport de force peut très bien évoluer rapidement dans un sens ou dans un autre.

 

Si le mouvement de pensée antinucléaire veut persister, s’élargir, maintenir la pression contre le lobby atomiste et avoir une chance d’influer sur les événements, stopper les réacteurs et enrayer le programme de renouvellement du parc nucléaire auquel nous allons être confrontés dans les années à venir. Il est primordial pour lui de définir des stratégies à court et à long termes incluant des analyses critiques des luttes passées. Facile à dire… plus difficile à concrétiser. Quels sont les facteurs qui peuvent déclencher une mobilisation massive pour obliger l’État à arrêter les réacteurs ? Si aucun mouvement populaire ne se manifeste, ce sera l’économie qui réglera le problème du nucléaire dans un sens ou un autre.

 

En vrac, quelques idées pour faire, peut-être, avancer le schmilblic

 

Notre relation à l’énergie : Elle nous pose le problème de la production et de la consommation de manière générale. À long terme, les ressources énergétiques fossiles sont épuisables et le niveau de pollution à ses limites. Si tous les pays se mettent à consommer sur le mode occidental, il ne nous reste que peu de temps à nous goinfrer. Quelle remise en cause devons-nous amorcer, quelle pratique ? Doit-on faire porter aux petits foyers-consommateurs la responsabilité du programme nucléaire, alors que par exemple, des accords entre EDF et les collectivitées locales imposent l’utilisation du chauffage électrique ? Quelle est la réelle possibilité de choix du consommateur ? Des changements s’imposent dans un monde dénucléarisé.

 

L’utilisation des arguments économiques par des antinucléaires : En décidant d’axer le débat (entre autres) sur les contradictions économiques du nucléaire (à savoir que l’électricité nucléaire serait trop coûteuse), les écologistes se cantonnent dans le cadre économique imposé par l’État et EDF et risquent de faire oublier la priorité, à savoir que l’industrie nucléaire est avant tout une technologie dangereuse dans les mains d’une technocratie totalitaire.

 

Le monopole d’EDF : Certains voient avec plaisir arriver la fin du monopole d’EDF pensant que la «privatisation» signera à terme la fin de la production électronucléaire. Concrètement, la fin du monopole garantit toujours à EDF la gestion des centrales et au minimum 70% des clients potentiellement électronucléarisables (voir chronologie le 19.12.1996).

 

L’utilisation des arguments sécuritaires : Présenter les centrales peu sûres parce qu’elles peuvent être sujettes à des attentats, cela n’est-il pas faire le jeu de renforcer l’Etat policier ? Comme si nous avions envie que notre vie dépende d’un critère de répression, de l’application d’un plan de sûreté Orsec-rad ou du nombre de flics pour nous rassurer.

 

La surveillance par les groupes antinucléaires de la radioactivité aux abords des sites ou sur le territoire de manière générale : Les contre-analyses servent d’arguments contre les mensonges d’EDF et poussent cette dernière à plus de sérieux, à investir dans plus de sûreté, évitant peut-être de ce fait un accident et/ou une pollution supplémentaire. Cela n’est-il pas un peu faire le boulot d’EDF, des CLI, ou des associations de consommateurs ? On peut se poser la question sur le rôle des groupes antinucléaires ; est-il de pallier aux carences des institutions nucléaires ? Doivent-ils servir de contre-pouvoir pour faire accepter le pouvoir et rendre acceptables des normes de radioprotection fiables puisqu’elles seraient émises par des opposants ? Des antinucléaires dans les CLI ? Oui, si c’est pour proposer et agir pour la sortie immédiate du nucléaire.

 

Après la «grève» des naissances, la grève des élections. L’abstention ou le vote blanc ? L’histoire du mouvement antinucléaire, de l’implantation des centrales a été, tout au long, imprégnée du retournement des élus et de leurs magouilles diverses. Principalement de la gauche dans la région de Golfech, la droite a toujours été clairement pour le nucléaire. Malgré cela une frange du mouvement s’est toujours fourvoyée dans des stratégies électoralistes, parlementaires et certain(e)s espèrent même encore changer le pouvoir de l’intérieur. Nous assistons aujourd’hui à la caricature, avec le gouvernement Jospin et la gauche plurielle : les Verts main dans la main avec les partis pro-nucléaires PS et PC. Il faudrait un jour clarifier la situation, faire fi des alliances électorales et des amitiés, pour forger une pensée autonome. Et pas seulement sur le terrain de l’antinucléaire.

 

Des clarifications de base au sein des antinucléaires quant aux risques d’accident et à la production de déchets : La «sortie du nucléaire» est débattue régulièrement depuis la fin des années 1980. À partir de 1997, une Coordination, un Réseau antinucléaire a donné vie à la campagne «Sortons du nucléaire», sans préciser quand et comment. Le Réseau devrait se clarifier sur cette «sortie du nucléaire», immédiate ou dans 15, 20 ou 30 ans (comme les Verts). Aujourd’hui, très peu de groupes antinucléaires, politiques, associatifs ou syndicalistes ont rendu publique leur analyse sur cette sortie. Ce flou artistique n’exerce aucune pression sur le pouvoir et laisse aux seuls Verts et au Réseau une pseudo-représentativité réductive de l’opinion antinucléaire.

 

Pour une débauche d’essais : La campagne contre les essais nucléaires, en juin 1995, dans le Pacifique a pu voir (faiblement) le jour en France, uniquement parce que la Gauche (PC, PS) n’était plus au gouvernement. Ce sont les essais sous la présidence de Mitterrand (de mai 1981 à mai 1995) qui ont fortement fracturé l’atoll de Mururoa. Cette campagne a surtout été menée par les antinucléaires dans d’autres pays. Il serait peut-être opportun aujourd’hui de concrétiser cette aide potentielle, de mener une information vers l’étranger contre la politique nucléaire française et de penser peut-être à des actions mondiales, comme un appel au boycott des produits français, par exemple, pour empêcher au minimum la mise en route de nouveaux réacteurs et le renouvellement du parc.

 

Ne pas se tromper d’ennemi : L’opposition antinucléaire a porté ses efforts principalement sur la politique d’EDF (État dans l’État certes). Certains groupes ont bien mené la lutte en direction d’intérêts privés liés au nucléaire, mais EDF est restée la cible centrale. Si EDF est effectivement le maître d’œuvre de l’industrie nucléaire et les industriels des collaborateurs intéressés, ne peut-on pas voir quand même EDF comme une simple administration appliquant avec zèle les directives d’un État ? Administration composée de «pauvres travailleurs» en pleine contradiction, tiraillés par leur mission de service public et leur fonction désastreuse dans un système oppressif. Des complices potentiels de la lutte ? Les exemples sont rares mais de qualité, en 1997 un groupe de syndicalistes (tous syndicats) appellent publiquement à «une autre voi[e] pour EDF».

 

Le rapport avec les organisations ouvrières : Ne faut-il pas critiquer plus intelligemment et plus systématiquement les orientations politiques des directions des organisations syndicales du secteur de l’énergie et du nucléaire, qui ont toujours soutenu l’option nucléaire. Ne faut-il pas convaincre leur base et la pousser à changer son attitude pro-nucléaire ? La lutte de classe au sein de l’entreprise est-elle compatible avec l’acceptation de l’accident catastrophique majeur potentiel ? Les syndicats ont défendu un nucléaire garantissant la sécurité, l’indépendance et la grandeur de la nation sans se poser les problèmes de collaboration de classe et de danger majeur pour la classe ouvrière et pour la société dans son ensemble. À la fin des années 1970, ils ont défendu un nucléaire civil créateur d’emplois, qu’en pensent-ils aujourd’hui en 1999 ?

 

Le rapport avec les mouvements revendicatifs sociaux : Le mouvement de décembre 1995 avec ses limites nous a rappelé les forces et les faiblesses d’un mouvement ouvrier (principalement tertiaire aujourd’hui en Europe). Le peuple dans la rue possède un énorme potentiel à influer sur le cours des événements. Faut-il qu’il soit réellement porteur d’un projet de société et qu’au dernier moment il ne prenne pas peur de ses désirs radicaux. Dans le cadre d’un mouvement social, les employés d’EDF utilisent un outil de production capable de changer le fonctionnement de la société s’ils savent l’arrêter à bon escient. Ils ont aussi entre leurs mains une machine qui peut «broyer» la société. La situation psychologique à l’intérieur des centrales nucléaires est particulièrement inquiétante. Les conditions de travail, la préservation d’un service public sont des éléments qui doivent être pris en compte par la lutte antinucléaire.

 

Lutte antinucléaire et lutte de classe : La lutte antinucléaire, malgré les tentatives d’explication, apparaît comme une lutte parcellaire menée par des spécialistes écologistes. Tous les antinucléaires ne sont pas anticapitalistes, pourtant, il est sûr que la lutte antinucléaire fait partie d’une lutte globale d’émancipation. La spécificité de la société industrielle nucléaire est sa capacité à détruire, allant de pair avec sa capacité à engendrer un système totalitaire d’une façon inéluctable et nécessaire à sa survie.

 

Faut-il en finir avec ce rêve d’égalité devant le nucléaire ? Les radiations ne se digèrent pas de la même manière dans un ventre vide ou plein, dans un corps en bonne ou mauvaise santé. Les abris sont pour les possédants, les effets des radiations sont vécus différemment en fonction de l’information, de sa compréhension, de l’instruction et des moyens de protection et des soins qui ne sont pas donnés à tout un chacun de la même manière. Exemple, la pastille d’iode qui est le «luxe» réservé à la thyroïde des gens qui travaillent pour le nucléaire, le «privilège» de la population vivant dans un rayon de 5 km autour des centrales. L’iode stable, libre et gratuite, est malheureusement la prochaine revendication populaire. Peut-être est-il temps d’essayer de casser cette image répandue par les médias d’un mouvement écolo apolitique voulant sauver la planète ? De tous temps, le mouvement antinucléaire a été alimenté d’une vision libertaire du monde à créer, à opposer au capitalisme. La société alternative ne pouvant pas être qu’un simple réaménagement de l’économie de marché, mais bien plus une transformation des rapports sociaux dans leur ensemble. La sortie du nucléaire ne signifie pas la fin de l’exploitation, le capitalisme pourra très bien s’adapter. L’émancipation de l’homo sapiens restera toujours d’actualité.

 

Aujourd’hui, planent au-dessus de nos têtes, non seulement l’effet d’une éventuelle bombe dissuasive nucléaire, mais aussi les conséquences d’un possible accident majeur catastrophique, qui serait certainement l’avènement de la société totalitaire sans retour. Sortir de la production électronucléaire, c’est réduire le risque d’accident majeur (reste toujours la gestion des installations civiles et militaires, la gestion des déchets), c’est se garder la possibilité d’une évolution de la société de classes vers une société égalitaire pour les générations futures. Leur garder et se garder une possibilité d’utopie.

 

C’est malheureux à dire mais l’accident majeur est peut-être aujourd’hui l’atout principal des nucléocrates pour établir définitivement (?) leur emprise sur nos vies. Tchernobyl l’a démontré, l’accident majeur empêchera toute dénucléarisation, le cataclysme économique interdira toute réflexion et les autorités feront le choix, comme en Ukraine, d’entretenir le parc nucléaire et de construire des nouveaux réacteurs.

 

En mai 1997, le retour de la gauche au pouvoir, l’arrivée de député(e)s écologistes au parlement et le ministère de l’Environnement tenu par les Verts n’auront pas comblé les espérances d’un monde émancipé et dénucléarisé ? Qui voulait encore y croire…

 

La pensée antinucléaire modérée veut qu’une ministre de l’Environnement ne puisse rien entreprendre sans un puissant mouvement de citoyens la soutenant et faisant pression sur le gouvernement et le lobby nucléaire. D’autres pensent qu’une ministre de l’Environnement se disant antinucléaire doit dénoncer le risque nucléaire et demander l’arrêt immédiat des centrales ou retourner à la base. D’autres encore pensent qu’un antinucléaire ne doit accepter aucun ministère et disent que ce n’est pas l’homme qui change le pouvoir, mais le pouvoir qui absorbe l’homme et le rend complice.

 

EDF a engagé d’ores et déjà le démantèlement ou la «mise sous cocon» de son parc de centrales thermiques classiques (13 en 1997), ceci afin de couper l’herbe sous les pieds à une éventuelle sortie immédiate du nucléaire utilisant un recours à la thermie classique avant le développement des énergies renouvelables. Nous n’avons plus que très peu de temps, pour tenter de renverser la vapeur.

 

Certains antinucléaires souhaitent un débat public sur l’énergie. Le gouvernement pluriel en organisant un énième pseudo-débat à l’Assemblée le 21 janvier 1999 (voir chronologie) a squeezé une fois de plus le débat de fond avec la population sur ce problème de société. Ce n’est pas une mascarade d’élus qui influera sur le cours des événements, cela sera probablement les vicissitudes économiques (comme pour Superphénix) ou le cataclysme nucléaire. Nous préférerions un mouvement massif de gens conscients qui en imposeraient à l’État ou qui prendraient l’économie en main. Un point est à notre avantage, c’est que nous avons encore moins «rien à perdre» et toujours plus «tout à gagner».

 

Pour une sortie immédiate et sans condition du nucléaire.

 

Toulouse, mars 1999.

 


Publié dans Terre et environnement

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cras 20/03/2011 10:51



bonjour,


ce texte a été rédigé pour introduire la diffusion du livre "golfech implantation et résistance" disponible au:


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