Le caténaire qui cachait la forêt

Publié le par la Rédaction

Dans ce pays, l’inflation répressive n’a d’égale que l’inflation verbale généralisée qui l’accompagne.

D’un côté dix personnes interpellées après que plusieurs sabotages de caténaires aient eu lieu, et selon plusieurs méthodes différentes. Les sabotages en question ont occasionné quelques heures de retard, ont été réparés en moins de vingt quatre heures, c’est-à-dire à peu près autant de dégâts que lorsqu’une vache s’avise de traverser la voie.

Mais au grand regret des médias et du ministère de l’Intérieur, la théorie d’un complot terroriste bovin paraît encore un peu saugrenue, même pour le Figaro.

Tant mieux pour les vaches, tant pis pour les habitants de ce pays qu’on peut désormais perquisitionner et placer en garde vue quatre jours de suite, puis emprisonner en préventive sur la base d’une «mauvaise réputation», de quelques bouquins écrits ou possédés, et de rumeurs de «preuves».

Inflation verbale sur les faits, le sabotage devient du terrorisme. Il est vrai que les retards de train occasionnés par les grèves font déjà des millions d’«otages», contrairement aux accidents causés par le mauvais état des trains et du réseau, qui ne font que des «victimes» au temps de parole plus limité, quand elles ont la chance de s’en sortir vivantes.

Ainsi, le sabotage de plusieurs catenaires par un Invisible particulièrement efficace, en l’ocurrence le Vent, ne donnera lieu qu’à une couverture modérée, et «étrangement» les dépêches des principales agences de presse sur ce sujet ne feront aucun lien entre ces catenaires-là, bousillés essentiellement à cause de la vétusté des installations et ceux qui ont fait la une dix jours plus tôt, et dont la mise hors d’état de fonctionner a été érigée au rang de drame national.

Inflation verbale sur les auteurs supposés.

À droite, mais aussi et surtout à gauche, peu de «démocrates» pour crier à l’iniquité des procédures terroristes applicables à tout et n’importe quoi. Trop occupés à faire concurrence de qualificatifs criminalisants avec le ministère de l’Intérieur. «Terrorisme» pour Sud Rail, «provocation» pour la LCR…

Inflation verbale, aussi sur la précision de l’enquête. Précision telle, que vingt personnes ont été arrêtées et que la moitié a été libérée quelques heures après. Vingt-quatre heures après le début de la garde à vue, le parquet annonce qu’il n’y pas de preuves et dément certaines informations sur les indices concordants. Finalement, les cinq qui restent en prison ne le sont que sur la base d’une infraction d’intention l’«association de malfaiteurs», qui donne à la police le pouvoir non seulement de réprimer, mais aussi celui de créer l’objet répressif quand il fait défaut : en l’occurrence, décréter l’existence d’une organisation sur la base d’idées communes publiquement affirmées, de liens entre individus, peu importe le sens que ceux-ci lui donnent.

Bref, après cent pages de dépêches, d’articles, d’entretiens avec des experts es ultra gauche et anarchisme, la conclusion s’impose : on vient d’emprisonner cinq personnes sur la base de pas grand-chose.

Et qu’elles soient ou non les auteurs des fameux faits, la solidarité de tous ceux qui se revendiquent acteurs des luttes sociales devrait leur être acquise tout naturellement. Parce que ces personnes se définissent comme des acteurs et actrices des luttes en cours, et dans la mesure où les sabotages effectués n’ont causé, quels qu’en soient les auteurs, aucun dommage à d’innocentes victimes et sont du même ordre que les pratiques de lutte, non seulement des salari(é)es des transports mais aussi du mouvement de classe européen dans son ensemble, voire en deçà.

Christian Mahieu de Sud Rail a cru bon de mettre en garde «ceux qui frisent la diffamation (bigre !) en voulant confondre terrorisme et action syndicale». En tout cas, avec de telles déclarations, personne ne risque plus de confondre l’action syndicale telle que la conçoit Sud Rail et la réalité de la résistance massive dans ce secteur et au-delà.

Le 12 novembre, jour de cette fracassante déclaration, en Italie, les salari(é)es d’Alitalia ont déclenché une grève surprise qui a paralysé le transport aérien plusieurs jours de suite. La grève était illégale, et les conséquences en termes de répression judiciaire et sociale suivront. En attendant ce type de grèves fait mal au portefeuille, très mal, si elle vient à se répéter, là il ne s’agit plus de quelques trains en retard.

En Bourgogne, plusieurs conducteurs ont fait face cet été à des sanctions de leur direction, pour avoir refusé de démarrer sans la présence d’un deuxième salarié dans les TER. Pratique illégale, là aussi, mais au lieu de brailler à la catastrophe pour les «clients», les syndicalistes ont paralysé le réseau tout le week end du 15 août.

À l’examen des conflits de ces dernières années, on comprend mieux les déclarations de Pépy, le directeur de la SNCF, sur son soulagement que les arrêtés ne soient pas des cheminots.

Soulagement qui risque d’être bien précaire, dans le camp d’en face : de fait, un double mouvement s’est à nouveau propagé ces dernières années, mu dans les deux cas par la conscience intuitive que la circulation ou le blocage des flux de marchandises et de personnes nécessaires à la bonne marche des profits est un enjeu central pour la réussite des luttes. En mettant en scène une «mouvance» isolée, en faisant tout un cinéma de quelques dégradations parmi d’autres, on tente de dissimuler les coups portés de manière extrêmement massive à cette libre circulation.

Les salariés du secteur des transports pratiquent l’immobilisation.

Coups portés par les salari(é)s de ce secteur d’emploi : le sabotage a fait les gros titres l’hiver dernier lors des grèves contre la réforme des retraites. «Bizarrement», le CV des inculp(é)es a donné lieu à beaucoup moins de couvertures et d’analyse sociologique. Évidemment, beaucoup étaient syndicalistes, et l’un d’eux avait la Médaille du Travail. Les médias ont ensuite pratiqué le black out quasi-total sur la suite des évènements dans ce secteur d’emploi : grève historique et victoire partielle en Allemagne quelques temps plus tard, où le trafic fret et voyageurs a été totalement paralysé plusieurs jours de suite, juste après la grève en France. Dans le même pays, les salari(é)s de Lufthansa ont mené contre l’avis de leur direction syndicale des grèves massives quelques mois plus tard.

En France, quelques jours à peine après la fin des grèves SNCF et RATP de novembre 2007, plusieurs conflits localisés et beaucoup plus durs éclataient en Île-de-France, par exemple sur le réseau Paris-Saint-Lazare. Mais aussi à Roissy, du côté des personnels de l’aéroport et presque simultanément dans une compagnie de bus privés desservant une bonne partie de la grande couronne (CIF, Courriers d’Île-de-France, février 2008). Du côté patronal, plaintes et assignations se succédaient, tandis que les salari(é)s tenaient bon sur le blocage des dépôts jusqu’à ouverture des négociations, au départ refusées par la direction. Cette grève s’est notamment accompagnée de dégradations visant tout simplement à s’assurer que les bus ne rouleraient pas.

Tous ces conflits, pour localisés qu’ils soient, montraient que malgré les politiques de division et de privatisation de la main d’œuvre (éclatement des statuts, multiplication des sous-traitances…) des conflits simultanés éclosent, même s’ils s’ignorent souvent mutuellement. Cette simultanéité multiplie de fait l’impact sur la production et les profits, non seulement dans ce secteur mais aussi dans tous ceux qui en dépendent.

Quelques jours plus tard, c’est une catégorie de salari(é)s pourtant très minoritaire numériquement, qui va semer la panique dans tous les secteurs de la production industrielle en Île-de-France. Les éclusiers déclenchent une grève illimitée et paralysent de fait le trafic fluvial dans la région. Là encore, la contre-offensive patronale et policière est extrêmement dure mais fait face à une résistance acharnée. La police vient chercher à leur domicile les éclusiers réquisitionnés qui ont refusé d’obtempérer, les emmène menottés sur leurs lieux de travail. Peine perdue, ils se mettent en arrêt maladie, d’ailleurs justifiés par le traumatisme de l’intervention policière.

Tous d’ultra gauche, anarchistes, les conducteurs de bus, les éclusiers, les bagagistes ?

Loin s’en faut. Pour la plupart, réalistes tout simplement. Tout salari(é)e doué d’un minimum de bon sens sait désormais que se mettre en grève classique et se contenter d’une éventuelle manifestation n’a aucune utilité, d’où le faible taux de grévistes qui répondent aux appels nationaux des grandes centrales.

Les permanents l’oublient souvent, mais la grève coûte cher au salarié, par conséquent le caractère souvent minime des revendications (augmentations de salaire, grèves défensives contre les restructurations et la réorganisation de l’emploi dans le sens de l’aggravation des conditions de travail) n’empêche pas que les gens soient suffisamment intelligents et rôdés pour savoir qu’en face le patron utilisera tout l’arsenal de la criminalisation et du contournement (embauche de précaires, lock out) avant de céder.

Dans ce contexte, l’illégalité devient une nécessité, d’une part parce que l’arsenal législatif anti-grèves se durcit, d’autre part parce que celle-ci ne suffit plus, dans ses modalités encore légales à toucher le portefeuille de ceux d’en face. Même si elle reste dans tous les cas la manifestation d’une conscience collective et d’une volonté d’en découdre et de sortir de la passivité individuelle.

La grève, souvent illégale s’accompagne donc de méthodes diverses et variées pour que l’outil de travail ne fonctionne plus, mais aussi de résistance physique à l’évacuation des piquets de grève et des blocages.

De même l’indifférence grandissante envers le «respect de l’outil de travail», autrefois bien ancré notamment dans le secteur des chemins de fer, ne s’explique nullement par la lecture de textes sur l’aliénation salariale. Simplement, l’ex service public des transports n’existe plus. Les cheminots voient au quotidien la dégradation réelle de l’outil de travail, le réseau de moins en moins dense, la fermeture des gares au nom de la rentabilité. Mais aussi l’état des voies «secondaires», la dégradation de la sécurité du trafic due à l’intensification de la charge de travail, aux économies partout. L’«outil de travail» de fait est dégradé quotidiennement par la direction, et en ce sens, qu’importe une dégradation de plus si cela peut paradoxalement stopper la destruction totale ?

Quant au service rendu aux usagers devenus clients, là aussi, ceux qui ne sont pas aveuglés par les discours sécuritaires voient bien que le «service public» ne profite plus qu’à ceux qui en ont les moyens. Et chez beaucoup, lorsque le «travail» autrefois perçu comme utile malgré sa dureté est de plus en plus parasité par les tâches de contrôle imposées, par exemple pour les chauffeurs de bus, il devient de toute façon un objet de répulsion.

D’ailleurs du côté «clients», le tapage médiatique autour des caténaires sabotés doit en faire ricaner plus d’un, comme le discours de Pépy qui pleure sur les horribles sévices infligés. En effet, les retards sont chose fréquente depuis longtemps et d’ailleurs le client roi n’est remboursé qu’au-delà de quatre heures d’attente. Donc nombre des «victimes» caressées dans le sens du poil devront se contenter de la matraque publiquement infligée aux auteurs présumés, à part ça ils n’auront pas un rond.

Masquer l’état réel des luttes dans ce secteur, l’incapacité grandissante des directions syndicales de museler les grèves locales, voilà donc un objectif évident de la propagande de ces derniers jours. La grève plon plon ou l’isolement et la répression, tel est le message que le pouvoir veut faire passer, et les directions syndicales et politiques aussi, qui mettent en avant la «vraie» mobilisation» entamée le 12 novembre contre la réorganisation du fret : «vraie mobilisation», «vraie action syndicale», qui n’aura guère mobilisé, qui aura été quasi invisible et évidemment sans aucun résultat revendicatif, pour s’achever sur le triste spectacle de directions syndicales qui se divisent, et sont capables de retirer leur préavis deux fois en trois jours, au cas ou la démotivation des salari(é)es ne serait pas encore acquise.

Mais ces formes de luttes, ce dépassement localisé des consignes syndicales évoqué plus haut n’aurait pas de quoi faire paniquer le camp patronal et son appendice étatique à eux tout seuls. Le fait est que les dommages objectifs au profit causés par ces conflits parfois simultanés, s’accompagnent d’une absence quasi-totale de la conscience des coups globalement portés. Là-dessus, le jeu médiatique et l’absence de véritables liaisons entre les salari(é)es jouent un rôle bien plus important que la confiance dans les dirigeants syndicaux, de moins en moins répandue hors et au-dedans des syndicats. Ce manque d’espaces concrets de liaison, de réflexion et de coordinations, voire même d’information sur les autres luttes en cours empêche pour l’instant toute réappropriation de la lutte à un niveau plus large. Ceci explique notamment que des conflits très durs dans les pratiques ne remettent que très rarement en cause les revendications minimales voire nuisibles des directions syndicales. Mais aussi le fait que certaines grèves s’arrêtent dès que l’employeur accepte d’ouvrir les négociations ou dès que des concessions minimes sont faites, alors qu’un observateur extérieur, informé de l’état global des luttes voit immédiatement le gâchis du potentiel réel ouvert par un rapport de forces qui existe mais n’en est pas moins invisible aux yeux des concerné(e)s.

Un potentiel qui vient aussi de ce que l’immobilisation des circulations de biens et de passagers est une pratique qui dépasse les cheminots ou les chauffeurs.

Car les salari(é)es du secteur ne sont pas les seuls à avoir saisi les enjeux du blocage des transports de marchandise comme des personnes. Pour chaque mouvement salarial ou non, la question se pose, et devient plus aiguë au fur et à mesure que la lutte s’étend.

Au départ, dans la mémoire collective récente, il y a vraisemblablement une victoire, même partielle, décembre 95 et une défaite d’autant plus rageante qu’elle ne tenait pas au nombre de grévistes mais au degré de perturbation trop faible du processus économique dans son ensemble, mai juin 2003 et le conflit sur la réforme des retraites.

Lors de la première lutte, le pays est de fait paralysé. Les métropoles prennent un visage inédit, les rapports sociaux, notamment de solidarité se transforment au quotidien. La pression économique est immense. En 2003, les contre-feux sont là. Les syndicats des transports parviennent à empêcher une extension de la grève aux salari(é)es de la SNCF et de la RATP, et même si le nombre de grévistes dans les autres catégories du secteur public est très élevé, en face, on peut se montrer ferme, la rue a une apparence de normalité, ça roule.

Les enseignements de cette défaite, ce sont les jeunes mobilisés pendant la tentative d’imposition du CPE qui la tirent de manière massive : la libre circulation des biens et des personnes pendant un mouvement de masse entrave celui-ci. En effet, un des seuls effets négatifs de la grève de 95 était la difficulté à se déplacer, notamment pour se rendre aux manifs. Mais cette difficulté est tout aussi grande pendant le CPE : car les déplacements sont soumis à un contrôle permanent, l’enjeu est d’empêcher les jeunes, notamment ceux «des banlieues» de venir dans la capitale. Barrages au départ des gares de RER, nouveaux barrages filtrants et nombreuses arrestations préventives dans les gares parisiennes, et même, l’occasion fait le larron, blocages de trains ou de RER mais à l’initiative… de la police et de la SNCF.

Par contre, ce que comprennent rapidement les jeunes en lutte, c’est que le blocage est une arme alternative aux manifs de rue. Les gares sont investies, les affrontements sont parfois violents et nombreux sont les endroits où les gares ou les moyens de transport sont mis hors d’état de rouler, notamment par d’anonymes sabotages. Encore une fois l’illégalisme de masse ne se théorise pas, il se pratique et il n’est en rien incompatible, chez certains participants, avec une revendication somme toute très raisonnable, le retrait d’un contrat de travail précaire parmi tant d’autres.

Déjà, l’épouvantail du groupuscule radicalo-gauchiste / anarcho-autonome est agité. Mais l’anarchisme, en tant que volonté de transformation radicale de la société, pas plus que l’autonomie, c’est-à-dire la prise en main par les premiers concernés, sans soutien ni médiation, de leurs problèmes, n’étaient malheureusement au rendez-vous, en tout cas par sur la durée. Toutes les thèses policières sur la manipulation du mouvement par des éléments «radicaux», comme d’ailleurs leur pendant militant, l’exaltation optimiste de la nature révolutionnaire du mouvement aboutissent à un non sens : le mouvement s’arrête dès lors que le CPE est retiré.

Reste l’importance généralisée sur l’ensemble du territoire d’actions publiquement revendiquées ou pas qui ont visé à paralyser le trafic ferroviaire et routier.

Lorsque le mouvement contre les suppressions de poste dans les lycées éclate en région parisienne, un an et demi plus tard, cet acquis est immédiatement présent, et c’est là qu’on voit à quel point sa transmission dépend finalement très peu d’une quelconque organisation d’extrême gauche : le mouvement d’abord lycéen, puis presque immédiatement élargi aux personnels de l’Éducation nationale et aux parents d’élèves se diffuse essentiellement en grande banlieue dès la fin de l’hiver 2007, il a un caractère spontané, très loin des AG interminables des facs de la capitale et ne se soucie que fort peu d’exprimer par écrit sa révolte. Les syndicats de leur côté se contentent d’appels à des journées d’action au niveau régional, puis national, mais ils ne contrôlent rien sur le terrain et de fait, à nouveau l’attention se tourne vers des stratégies de blocage des transports ferroviaires et routiers. Localement cette stratégie paiera au niveau des revendications, alors même que les grandes manifestations organisées à Paris deux mois plus tard ne donneront pas grand-chose. Mais celles-ci seront très médiatisées, notamment dans la traque par les médias du moindre acte de «violence», alors que le mouvement en grande banlieue massif et long de plusieurs mois ne donnera lieu qu’à une couverture dans la presse locale, malgré l’usage de méthodes qui vont de la pétition à l’affrontement direct avec la police lors des blocages de voies ou de routes, sans qu’aucune trace de division n’apparaisse à propos de l’usage de telle ou telle de ces méthodes (pour de nombreux exemples d’actions de ce type voir une chronologie non exhaustive).

Encore une fois, ces actions témoignent avant tout de la recherche de pratiques efficaces, d’un pragmatisme où l’illégalisme n’est ni une frontière infranchissable, ni une position de principe.

On fait tout simplement ce qui dérange le plus ceux d’en face, dans le cadre d’un mouvement multiforme où ce type d’actions cohabite avec les pétitions, les occupations d’écoles et les éventuelles négociations. Encore une fois, la véritable dangerosité de ces pratiques ne se lit que dans leur contexte : la totale indifférence d’un mouvement encore globalement réformiste et revendicatif aux consignes de respect de la loi et des «usagers» données par les organisations de la gauche officielle.

Et l’identification du blocage des moyens de transport comme un des enjeux majeurs de n’importe quelle lutte se vérifie aussi dans les mobilisations récentes contre le nucléaire, dans le blocage des voies d’accès à Quimper lors des affrontements contre la fermeture de l’hôpital de Carhaix, dans les luttes de solidarité avec les sans-papiers.

Et dans toutes ces luttes, ce que ne peut masquer le pouvoir, c’est l’efficacité immédiate du blocage des transports quel que soit le moyen : à Carhaix et Quimper, par exemple, ce sont aussi les cris d’alarme des syndicats de gros commerçants qui vont déterminer le recul, même temporaire sur la fermeture.

Au regard de ce qui précède, la baudruche médiatique et policière du «terrorisme» anti catenaires apparaît pour ce qu’elle est : un vaste écran de fumée, un scénario pré-établi où chacun serait prié de s’insérer.

La réforme triste et perdue d’avance ou la révolte solitaire, comme un témoignage qui se paye au prix fort.

Quelques dégradations parmi tant d’autres érigées en incompréhensibles «attentats», terriblement destructeurs. Quelques poissons au milieu d’une mer de résistances multiformes érigés en requins tueurs qu’il faudrait neutraliser à tout prix.

Les débats qui sont mis en scène médiatiquement mais aussi au sein de l’extrême gauche portent en réalité sur des problématiques surannées, déjà dépassées par les mouvements de lutte et le camp qui leur fait face.

Respect de la légalité ou illégalisme revendiqué ? Les quelques mouvements que nous avons cité, qu’ils émanent de salari(é)es du secteur des transports ou d’autres ne se posent pas, de fait, la question en ces termes. Parmi d’autres, un moyen d’action efficace, l’immobilisation des transports a été massivement reconnu, et d’autres sont de plus en plus désertés, pas tant parce que ceux qui les initient, gauche et directions syndicales sont contestés en tant que tels, mais parce que de plus en plus de concernés font le constat de leur inefficacité.

C’est à la fois une faiblesse et une force, mais c’est un fait sur lequel la réflexion devrait se concentrer, au lieu de s’égarer sur les divisions que le pouvoir met en scène. On peut être adhérent et même actif dans n’importe quel syndicat, et saboter son outil de travail sans rendre sa carte. On peut bloquer les voies et les autoroutes pendant des semaines, s’adonner à l’action directe donc, et reprendre le chemin de l’université, du composteur et même de l’isoloir une fois un projet de loi retiré. On peut finalement avoir une réflexion très poussée pratiquement sur l’un des «maillons faibles» de la machine capitaliste, en l’occurrence la relation contraignante entre le taux de profit et la circulation non entravée et dirigée des personnes et des marchandises, tout en n’ayant aucunement l’intention de consacrer sa vie à la destruction de ce même capitalisme.

Voilà où nous en sommes, collectivement en tout cas, voilà d’où doivent partir les analyses et les actions de ceux, qui sont, pour diverses raisons, déjà conscients de la nécessité d’une réflexion pratique qui porte sur une rupture totale avec le capitalisme et son monde.

  La violence est là, dans les deux camps, et le caténaire est bien là pour cacher la forêt, pour que chaque arbre se sente seul dans son coin face à la hache du bûcheron, en l’occurrence une éventuelle inculpation pour terrorisme, passible de dizaines d’années de prison.

La solidarité est donc une nécessité, mais pas seulement sous sa forme de réaction épisodique à tel ou tel acte répressif. Sous cette forme réactive, elle est de toute façon difficile à grande échelle, pour toutes et tous. Quand les réprimés s’inscrivent dans le cadre d’un mouvement massif mais temporaire, ou ont la chance d’avoir un nombre élevé de compagnons plus ou moins proches, elle se fait. Mais de fait, lorsque le mouvement s’arrête, ou quand on ne connaît personne, comme ce fut le cas, par exemple de ces ouvriers du Val-de-Marne, pas tellement jeunes qui avaient brûlé leur boîte pour se venger de leur patron pendant les émeutes de 2005, on a moins de chances d’y échapper ou d’en minimiser les conséquences.

De fait la solidarité avec tous les «inculpés de la guerre sociale» n’est possible que si elle consiste à amplifier l’ampleur de cette guerre généralisée qui se mène au corps à corps avec la réalité quotidienne du capitalisme et les contradictions qui nous agitent en tant que classe sociale exploitée.

Et ça passe d’abord par rendre possible l’émergence d’une conscience globale de cette guerre au moment où elle se mène. Nous n’avons pas tant besoin aujourd’hui d’une critique radicale de ce que sont la gauche et l’extrême gauche officielle que d’inventer les moyens pour se passer d’elles de manière massive. Diffuser l’information rapidement sur des luttes qui se déroulent isolément, qui sont volontairement mises en scènes comme étrangères les unes aux autres. Ouvrir, partout où c’est possible des espaces collectifs d’élaboration des revendications, et le débat sur la nécessité de s’inscrire ou pas dans le cadre revendication/négociation. Bref autre chose que les assemblées générales souveraines à deux cent spectateurs désinformés et dix comédiens professionnels, chacun dans son rôle, du syndicaliste raisonnable au motivé de la convergence (des directions syndicales) en passant par le jusqu’au boutiste enflammé plus doué pour les belles phrases que pour les perspectives concrètes.

Sortir des cases définies par le pouvoir, enfin, est une nécessité qui vaut pour tout le monde. Pas seulement pour ceux qui voient des «terroristes» partout, mais aussi chez ceux qui traquent le «réformiste», ou le «vendu aux orgas» chez les compagnons et dans tous les mouvements.

Il est grand temps de réfléchir sur l’efficacité des méthodes, à un moment donné, et non pas sur la base illusoire de leur nature immuablement révolutionnaire ou pas. Comme nous l’avons vu c’est ce que font la majorité des gens en lutte, qui explorent les possibles encore ouverts au lieu de s’en tenir aux parcours figés une fois pour toutes qu’auraient définies les prétendues leçons de l’Histoire. La violence de masse ou individuelle ne mène pas toujours à la révolution sociale, pas plus qu’elle ne conduit irrévocablement au «suicide du mouvement». C’est son contexte, les espoirs et la conscience d’appartenir à un mouvement de libération sociale collectif qui importent avant tout.

Ce n’est pas par adhésion globale qu’aujourd’hui, les salari(é)es, les précaires se tournent en masse vers les syndicats du type Sud Rail ou vers le NPA. Comme on l’a vu, leurs discours contre les «saboteurs» ou les «provocateurs», ne correspondent en rien aux pratiques des mouvements de masse qu’elles tentent de maîtriser.

Mais faute de grives, on mange des merles et on en finit toujours par avaler des couleuvres.

La masse des gens en lutte n’écrira son propre menu que lorsqu’elle aura conscience qu’elle fait déjà la cuisine et ne s’en sort collectivement pas si mal. Si le désir croissant d’une coordination des résistances, de quelque chose qui soit aussi l’élaboration d’un autre projet de société, s’exprime par l’adhésion à des syndicats aussi corrompus que les autres, mais au discours plus «radical», ou par le vote, c’est d’abord parce que n’émerge pas clairement d’autre possibilités immédiates et concrètes.


Il ne s’agit pas tant pour nous tous d’Appeler ou de répondre à l’Appel, que ce soit celui des Urnes ou de l’Insurrection, que d’inventer ensemble les moyens de nous écouter mutuellement, face à la cacophonie permanente orchestrée par le pouvoir et ses divers organes, médiatiques, politiques, syndicaux, pour nous rendre sourds les uns aux autres.


Nous n’avons pas besoin de prophètes plus ou moins lucides, auto-proclamés ou désignés comme tels par les médias, encensés ou criminalisés par le pouvoir, peu importe, pour définir une Ligne, et une Méthode, mais d’explorateurs des surfaces qu’ouvre chaque lutte, dès lors qu’elle porte même en germe, la conscience de la nécessité de l’auto-organisation et de la solidarité.


Si vous souhaitez manifester votre solidarité envers les prisonniers et les mis en examen arrêtés le 11 novembre, un comité de soutien s’est notamment créé.


Collectif RTO, 23 novembre 2008.

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