Refus du travail et conseils de travailleurs, au delà d'une contradiction…

Publié le par la Rédaction

Le refus du travail

Claude Guillon, que je cite souvent, a publié dans Misère de l’économie, un bref historique de la manière dont les socialistes avaient abordé le problème du travail. Il en ressort qu’en dehors de quelques théoriciens (Stirner, Lafargue) et courants (les Surréalistes), la majorité des socialistes, qu’ils soient anarchistes ou marxistes, étaient de farouches partisan-e-s du travail, dont ils contestaient l’aspect aliéné et aliénant, mais pas le principe même. Le refus du travail a surtout été étudié a partir des années 70, à la fois par des gauchistes (groupe Adret), des conseillistes. C’est dans le marxisme autonome, dans le situationnisme et dans le post-bordiguisme qu’il prend toute son ampleur. Il se répand également dans le milieu anarchiste, dans lequel le situationnisme a (curieusement) bonne presse. Après 68 en France et en Italie, l’absentéisme atteignit des proportions énormes, qui fut considéré par les marxistes autonomes comme l’une des causes de la crise du fordisme. Aujourd’hui, la revue conseilliste Échanges considère le refus du travail, quelque soient ses formes, comme une forme concrète de la lutte des classes. Comme le chante Bernard Lavilliers : «Dans le vestiaire cradingue / cinq minutes volées / à la fumée, au bruit, au désespoir» (Les Barbares). Le refus du travail est, à mon sens, l’un des principes «cardinaux» qui définissent aujourd’hui une position révolutionnaire, l’une des frontières entre l’ancien et le nouveau mouvement.

Effectivement le droit à la paresse a été mis en pratique bien plus tôt par les ouvriers, et ce n’est pas un hasard si Pouget considérait la paresse comme une forme valable de sabotage. Léo Malet évoque, dans la Trilogie noire, ce milieu d’ouvriers anarchistes, proches de l’illégalisme, pratiquant sabotage et «piquant des macadams» en simulant des accidents pour être payés sans travailler. Il a existé, à mon sens, un décalage entre la pratique ouvrière et la théorie socialiste. La clarification, c’est-à-dire la théorisation du refus du travail et du droit à la paresse (qui sont deux choses liées, mais bien distinctes), est un travail amorcé, mais loin d’être fini et diffusé.

Il me semble plus important d’expliquer comment certains travailleur-se-s ont pu — alors qu’ils savaient parfaitement à quel point le travail est une torture (ce qui est son sens étymologique) — s’identifier comme producteurs jusque dans leurs projections de la société future («fédération / association de libre producteurs»). Tout d’abord, c’est une tendance, mais pas un absolu. Au contraire, la base même de la conscience de classe, c’est le refus du travail, qu’il soit réalisé ou désir inassouvi.

Spectacle et travail

Plusieurs raisons incitent sans doute certains travailleurs à refuser d’admettre à quelque point bosser est abominable. La principale est sans doute la résignation pure et simple. Le refus du travail, le désir intense de consommation, la rébellion spontanée, sont plutôt le fait des jeunes travailleur-se-s, avant qu’ils ne rentrent dans le rang (même si cette attitude est partiellement ritualisée ou intégrée comme la cuite du samedi soir et les sorties en boîte, «faut que jeunesse se passe»). Fonder une identité sur la résignation au travail, c’est sans doute pour la plupart des travailleurs, en l’absence d’une issue claire, la seule façon de survivre dignement à l’horreur du travail et refuser de reconnaître d’avoir gâché sa vie. C’est à mon sens le sens le plus profond de la notion de Spectacle, telle qu’elle a été développée par les situationnistes. Loin de l’objectivisme et de l’économisme de l’ultra-gauche, les situs ont étudié les aspects subjectifs, la manière dont était vécu le rapport social capitaliste. On a souvent voulu réduire cette notion à celle de domination par les «mass medias», ce qui lui retire toute sa force : le Spectacle, c’est d’abord la représentation de la vie actuelle comme une vie réelle, hors de la vie réelle. C’est-à-dire qu’il comprend l’ensemble des représentations sociales considérées comme des réalités, même si cette réalité est souvent bien pauvre.

Peut-on pour autant voir dans cette acceptation passive d’une partie des travailleur-se-s une forme d’
«intégration» des travailleur-se-s au capital ? Non, puisqu’ils en font partie, dès le départ : par définition, ils existent comme travailleurs uniquement parce que le rapport social capitaliste les identifie ainsi. Dans sa définition économique, la force de travail est l’une des composantes du capital. Or, deux aspects coexistent dans la classe et souvent dans chaque individu : le refus du «système» et l’intégration à celui-ci. Mais cette intégration passe également par la revendication du droit de jouer un rôle dans celui-ci, le droit de gérer celui-ci. L’intégration des syndicats à l’État, dans la plupart des pays du monde, est une étape importante de l’institutionnalisation de la classe ouvrière au sein du capitalisme. C’est également le rôle de la social-démocratie, y compris sous sa forme bolchevique et aujourd’hui gauchiste. Ce qui était une insuffisance des théories socialistes dans la réflexion sur le travail est devenu un dogme central de la social-démocratie : le travail libérateur, doublé du fétichisme de la production. Ce dogme trouve sa formulation la plus lapidaire dans la formule de Thorez (secrétaire général du Parti communiste français) après la seconde guerre mondiale : «Camarades, retroussez vos manches» ou encore dans ce slogan du PCF systématiquement resservi aux mineurs dans les années 50 : «C’est vous qui avez bâti la France.» La social-démocratie, sous ses formes variées (y compris dans le gauchisme actuel) n’a jamais trahi la classe ouvrière, mais défend les ouvrier-e-s tout en les confortant dans le rôle de travailleur-se-s, de producteur-e-s au sein du système capitaliste. Évidemment, ce rôle est à l’opposé de la lutte contre le système et de la «nécessaire critique du travail».

Mais considérer que la classe est intégrée au capitalisme parce que les organisations qu’elle a créée jadis sont aujourd’hui des piliers du système reviendrait à dire que la lutte de classe n’existent que dans les mots d’ordres des organisations «ouvrières». Autrement dit, il faut comprendre l’autre face du processus, comment agit la volonté de rompre avec le capitalisme.

Drame de la conscience de classe

Les travailleurs, pour sortir du capital, doivent se nier en tant que classe («autonégation du prolétariat»). Si l’objectif visé est la création d’une société sans classe et que seule la classe de ceux qui ne possèdent rien (prolétariat, au sens strict) peut réellement désirer cette société là, alors il faut réussir le grand saut qui mène une classe à s’affirmer en tant que telle et, dans un même mouvement, à se dissoudre pour ne plus exister. La société sans classes, par définition, ce n’est pas une société de prolétaires mais une société sans prolétaires. Mais ce mouvement social ne se produit pas seulement au niveau de la définition économique, mais aussi du vécu, des attitudes.

Dans le capitalisme, le travailleur a généralement intérêt à ne pas prendre plus de responsabilités que ce qu’on lui octroie, et apprend rapidement que toute participation de sa part n’est qu’une étape supplémentaire dans son acquiescement tacite à l’exploitation qu’il subit. Son attitude générale par rapport au travail est déterminée par cela (et c’est sans doute ce rapport au travail qui oppose le plus clairement les «couches moyennes» aux «ouvriers» au sein du prolétariat, autre question à creuser). Mais dans une société libérée du capitalisme, le même «travailleur» est amené changer son attitude, à prendre des initiatives sur la manière même de travailler. Se nier en tant que classe n’est pas seulement une formule théorique, mais un changement profond dans la pratique.

L’identité ouvrière est donc une détermination imposée de l’extérieur, comme le sexe ou la nationalité, et que l’Individu-e doit s’en libérer consciemment. Mais cette libération consciente est elle-même problématique, précisément parce qu’il s’agit de sortir d’un rapport social. L’Individu-e conscient-e des déterminations qui s’imposent à lui cherche à leur échapper, mais il se retrouve face à elles dans toute son existence, dans sa réalité sociale, dans la manière dont il est perçu, etc. Il ne peut sortir de la détermination qu’en détruisant le rapport social lui-même, et non seulement en prenant conscience de celui-ci. Et ce rapport social, il ne peut — par définition — le détruire seul.

On approche alors du cœur du problème de la révolution sociale. Entre le moment où un-e Individu-e prend conscience des rapport sociaux qui le déterminent et le moment où ces rapports sociaux sont détruits, il peut se passer un certain temps, puisqu’ils ne s’achèveraient d’après les «prédictions» que par la révolution sociale totale : on peut pour le moins constater qu’elle n’a pas encore eu lieu ! Autrement dit, cet-te Individu-e se trouve sans cesse confronté-e à une situation qui est d’autant plus abominable qu’il/elle la perçoit clairement, sans le secours d’un quelconque «opium du peuple» politique ou religieux. Il/elle va alors chercher à agir sur la situation, d’une manière ou d’une autre. La participation, sous une forme ou une autre, à un groupe révolutionnariste/rupturiste est une tentative pour agir sur sa propre vie.

Mais cela ne prouve ni que les groupes révolutionnaires servent à quelque chose, ni qu’ils ne seront pas dangereux en définitive pour la révolution elle-même («La révolution n’est pas une affaire de parti», selon la formule d’Otto Rühle). L’activisme, la polémique, etc. sont porteurs d’un antagonisme entre l’utilité qu’on leur attribue (précipiter la rupture révolutionnaire / accroître la conscience de classe / former des cadres révolutionnaires / etc.) et son rôle actuel d’occupation, de course contre le temps, de désir d’être utile à l’humanité, etc. C’est «le militantisme, stade suprême de l’aliénation» (selon le titre d’une brochure célèbre).

Il y a donc une contradiction entre le mouvement réel et nécessaire qui amène des Individus à se regrouper autour d’un projet révolutionnaire, et l’impossibilité de réaliser ce projet tout de suite, ou même dans un délais prévisible. Cette contradiction est lourde d’implication, parce qu’elle amène à rechercher des raccourcis, soit en allant plus vite (activisme, lutte armée), soit en essayant de raccourcir le chemin, par exemple en proclamant que le capitalisme est au bord de l’effondrement (trotskisme, ultragauche). Cette contradiction que chaque groupe cherche à résoudre à sa manière, ne peut trouver sa solution que dans la réunion entre le désir de changement et le changement réalisé, c’est-à-dire dans la révolution en mouvement.

Pourquoi des conseils de travailleurs ?

Marx, précisemment, a montré pourquoi et comment le prolétariat était la seule classe révolutionnaire, et même qu’il n’existait comme prolétariat qu’en étant révolutionnaire (la «classe pour soi») : parce que le système capitaliste repose, en dernière analyse, sur le produit du travail qu’il s’approprie. C’est ce qui est résumé dans un slogan fameux : «Le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui». Les conseils de travailleurs ont donc pour fonction de combattre le capitalisme là où il se situe réellement, c’est-à-dire sur le lieu même de l’exploitation. Il ne s’agit pas seulement de contrôler la production, d’organiser soi-même le travail, mais bien de briser le capital comme rapport social, comme manière d’organiser la société.

On peut remarquer que la Commune de Paris, qui constitue le modèle de la prise du pouvoir par la classe ouvrière pour Marx, n’a pas réellement brisé le cadre du capitalisme. L’un des éléments les plus troublant, par exemple, c’est que la Bourse de Paris n’a jamais été fermée, même si le volume d’activité a diminué. À l’inverse, durant les révolutions conseillistes des années 1917-1921 (Allemagne, Russie, Italie), les conseils de travailleurs ont réussi a prendre le contrôle de la production, mais pas à détruire l’appareil d’État. C’est ce double problème qu’il faudrait dépasser… à la prochaine.

Il faut noter que dans l’esprit des conseillistes allemands, le conseil de travailleurs n’est pas un conseil d’entreprise, mais la réunion des délégués mandatés par les conseils d’entreprises au niveau d’une ville ou d’une région. Sa compétence n’est donc pas restreinte au contrôle de l’entreprise, mais à tous les aspects de l’activité révolutionnaire. En Italie, les conseils d’usine rassemblaient non seulement les ouvriers, mais aussi l’ensemble des personnes qui en dépendaient, y compris les boutiquiers du quartier. Il faut rappeler que cette organisation était liée aux «forteresses ouvrières» qui structuraient toute la vie de la ville. D’autre part, toujours pour les conseillistes allemands, les conseils de travailleurs doivent être complétés par des conseils de consommateurs, garantissant la distribution des biens. Cette notion peut facilement être étendue au duo conseil de travailleurs municipaux / conseils d’habitants, pour ce qui est de la gestion de la ville, mais il ne peut remplacer les premiers.

Enfin, last but not least, «tout le pouvoir aux conseils de travailleurs» dit bien ce qu’il veut dire. Il s’agit effectivement d’exclure les non-travailleurs, c’est-à-dire les capitalistes, les bureaucrates et la petite bourgeoisie. C’est bien de la dictature du prolétariat qu’il s’agit. Opposant la conception anarchiste des conseils au bolchevisme, l’anarchiste allemand Éric Mühsam écrivait dans La société libérée de l’État : «Les anarchistes son avisés, qui utilisent aussi peu que possible l’expression de dictature du prolétariat, bien qu’une juste compréhension du concept de Conseil, excluant toute arrière-pensée sournoise, ne puisse guère entendre autre chose par ce terme que la répression par la classe prolétarienne des résistances à la révolution prolétarienne. (…) La dictature révolutionnaire d’une classe contre l’autre est indispensable au cours du combat, mais cette dictature n’est pas autre chose que la révolution elle-même.»

Les deux conceptions, pouvoir des conseils contre pouvoir du parti, se sont heurtées violemment à Krondstadt en 1921. Quand on lit les Nouvelles du conseil de Kronstadt, on ne trouve rien de spécifiquement anarchiste, mais un seul mot d’ordre : «Tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats rouges». On trouve la même exigence exprimée dans l’insurrection makhnoviste. Le pouvoir des conseils de travailleurs s’oppose donc au pouvoir d’un parti distinct de la classe elle-même. C’est la société réunie avec elle-même, la fin de la séparation entre société et État, et par là-même la fin de l’un et de l’autre en tant qu’entités.

Les conseils constituent la forme de base de toute lutte autonome, sous différents noms (comités de grèves, coordinations, assemblées générales, etc.). En soi, leur existence est liée à la lutte de classe, sans avoir forcément une orientation révolutionnaire. Mais ils constituent une forme essentielle de réappropriation de la vie quotidienne, du pouvoir de décision, d’autonomie de l’individu confronté, souvent pour la première fois, à la possibilité de prendre une décision importante, au droit d’exprimer un avis. Briser la servitude volontaire.

Problèmes posés par les conseils de travailleurs

Il faut examiner de plus près l’idée selon laquelle les conseils de travailleurs sont aujourd’hui disqualifiés par la disparition de la valeur travail. Cela revient à prouver que le capitalisme ne reposerait plus aujourd’hui sur la production, ou que celle-ci ne repose plus sur le travail. Car en dehors de cela, ce n’est pas parce que les travailleuses ne s’identifient pas à leur travail que la question de la destruction du capitalisme sur le lieu même de sa production ne se pose pas : au contraire, c’est même cette non-identification qui est subversive.

Je ne crois pas que les travailleuses aient jamais beaucoup adhéré à la valeur travail, et quand elles l’ont fait, c’est en créant ce masque d’illusions qui seul permet d’affronter la misère de la vie quotidienne — le Spectacle. Dans les années 30, les ouvriers russes molestaient volontiers les Stakhanovistes, et plusieurs d’entres eux furent mêmes assassinés, en raison de leur adhésion au système d’intensification du travail. D’autre part, l’analyse sur la fin du modèle des classes moyennes ne fonctionne que dans le «premier monde» occidental, mais pas vraiment dans les autres pays, et notamment dans les pays du «tiers-monde», où les paysannes pauvres et les ouvrières agricoles savent parfaitement que le travail est une torture (c’est son sens étymologique !).

C’est également ce que je voulais dire en disant que les «couches moyennes» différaient des autres travailleurs dans leur rapport au travail. Ceux qui parviennent, à l’issue d’études, à atteindre le métier qui correspond à la formation qu’ils ont choisis, peuvent trouver une certaine forme d’adéquation entre leur travail et leur activité, s’accomplir dans la réalisation de leur travail, le trouver intéressant, et même utile. Mais quand on passe sa journée à répondre au téléphone sans interruption (call centers), à nettoyer les couloirs du métro ou à couper la canne à sucre, c’est déjà beaucoup plus difficile…

Une fois de plus, l’idée de conseils de travailleurs n’est donc pas liée à un mythe du producteur — même s’il n’est pas exclu que ce mythe ait pu jouer un rôle pour certains conseillistes — mais à la recherche par les travaillleurs eux-mêmes, au cours des révolutions du XXe siècle, de trouver une forme d’organisation qui leur permette de prendre leur vie en mains, de ne pas déléguer l’organisation de la société aux syndicats ou au parti, fusse-t-il anarchiste ou communiste. Il ne s’agit pas pour autant d’une panacée, puisque jamais les conseils n’ont été victorieux. On peut réfléchir sur les raisons de cet échec.

Deux problèmes essentiels se sont posés aux conseils de travailleurs : primo, ils ont servi de marche-pied aux partis sociaux-démocrates (SPD, USPD, KPD en Allemagne, Bolcheviks en Russie, PSI en Italie). Secundo, ils ont été cantonnés dans un rôle purement de conseils d’usines (façon autogestion yougoslave ou révolution polonaise de 1956). Le premier problème est particulièrement crucial. C’est à peu près ce que j’exprimais dans un texte précédent destiné à un camarade du Réseau de discussion internationaliste : le problème n’est pas de prendre le pouvoir, mais de faire en sorte qu’il ne soit pas pris. Dit comme cela, c’est simple. Dans la pratique, c’est beaucoup plus compliqué, parce que grande est la tentation de prendre le pouvoir pour qu’il ne soit pas pris par d’autres, ou de créer des organisations anti-organisations (comme le suggère Paul Mattick). Il faut remarquer que les conseils se sont toujours affirmés contre les partis (le cas de l’Allemagne est assez parlant). Aujourd’hui, c’est l’une des questions plus complexe à laquelle nous devons répondre.

L’autre problème est plus ou moins lié au premier. Ne pas se laisser cantonner dans les questions de contrôle de la production, dans la sphère purement économique, c’est déjà poser la question du pouvoir, la question politique (c’est en gros ce que Bordiga reprochait aux conseils). Par contre, cela pose une série d’autres questions : comment organiser une société mondiale sur la base des conseils. On peut se rassurer en se disant que, quelques soient les difficultés, ça ne peut pas être pire que ce que font les capitalistes ! Mais ça n’est pas absolument sûr : l’expérience russe montre exactement le contraire. On peut parfaitement, au nom du communisme, instaurer une forme de capitalisme pire que les autres, encore plus absurde et ubuesque (cf. témoignage de Victor Serge).

Cette tendance à rester sur le seul terrain économique se double d’une tendance à s’en tenir au stade local ou régional. Elle porte donc en elle la menace du localisme, alors que les problèmes à résoudre sont par nature mondiaux. C’est également la critique principale à l’encontre du fédéralisme : il insiste sur le niveau local au dépens du niveau global. Il faut donc aujourd’hui poser la question de savoir comment trouver une forme d’organisation pratique de la révolution qui détruise de fond en comble le système capitaliste au niveau même des rapports sociaux, qui ne se cantonne pas sur le terrain économique mais occupe l’ensemble des lieux de la vie, qui ne cherche pas la prise du pouvoir mais sa destruction au niveau mondial.

Ne travaillez jamais !

Le projet révolutionnaire fondé sur les conseils de travailleurs n’est, en tant que tel, un projet de société. Il nous faut toujours résoudre le problème, relevé par Gilles Dauvé (Back to the S.I.), de la contradiction chez les Situationnistes, entre «Ne travaillez jamais» et «Tout le pouvoir aux conseils ouvriers».

Cette contradiction est en partie résolue si l’on examine les choses dans le sens du mouvement réel. Nous sommes dans une société fondée sur le travail et nous aspirons à en sortir, non seulement à abolir le travail salarié, mais aussi et surtout à émanciper l’humain du travail. J’aurais donc tendance à penser que si «l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes», cette émancipation est d’abord et avant tout une émancipation des contraintes du travail. Les prolétaires se niant en tant que prolétaires s’affirment en temps qu’Individu-e-s libres. Le droit à la paresse, le refus du travail expriment exactement cette idée, dans les termes les plus concrets : on cesse d’être un travailleur en cessant de travailler.

L’expérience russe a montré à quel point il ne suffit pas de détruire la bourgeoisie pour détruire le capitalisme. Celui-ci réside avant-tout dans un rapport social, un rapport d’exploitation et d’aliénation. Le refus du travail, c’est donc la forme pratique la plus simple et la plus directe de lutte contre ce rapport social. Il s’exprime collectivement dans la grève, individuellement dans l’absentéisme ou la recherche de temps libre dans le temps de travail. Le mouvement ouvrier, même sous sa forme la moins critique par rapport au travail, a toujours fondé ses espoirs sur l’automation généralisée des tâches, ce qui exprimait indirectement la même idée (ou, plus probablement, concrétisait une sorte de compromis entre l’aspiration des travailleurs à ne plus travailler et le travaillisme impénitent des réformateurs sociaux).

Nous nous trouvons aujourd’hui devant un paradoxe entre cette idée d’automation généralisée et la difficulté à la réaliser d’une manière compatible avec un développement durable, avec une préservation de l’environnement (ce qui amène les communistes-primitivistes à proposer l’élimination pure et simple de la technologie). C’est un problème réel, sur lequel il nous reste à réfléchir sérieusement.

Il avait été posé sous une autre forme au début du siècle précédent dans les débats entre socialistes et anarchistes-individualistes néomalthusiens. Ces derniers soutenaient, à la suite de Malthus, que l’Humanité proliférait d’une telle manière que la production ne pourrait jamais suffire à la nourrir toute entière, et proposait l’usage de la contraception comme remède. Les socialistes considéraient que la production suffirait si elle n’était pas entravée par les capitalistes pour leurs propres profits. L’étude comparée de la propagande néo-malthusienne et des courbes de natalité montrent que les ouvrières ont largement écouté le sage avis des Individualistes, malgré les morigénations pudibondes et natalistes des socialistes. Aujourd’hui, le problème se pose au niveau mondial : on peut envisager plus facilement une croissance technologique non-destructrice à condition qu’une révolution démographique amène progressivement l’Humanité à un nombre plus restreint d’individus. Les femmes du tiers-monde ont tout à y gagner.

La question du lien entre préservation de l’environnement et automation généralisée semble pouvoir être résolue à condition que l’environnement, c’est-à-dire en définitive la santé et la qualité de vie des Individues, soit posé comme un impératif essentiel. Mais l’automation généralisée pose un second problème : née de l’antagonisme entre travailleurs et capitalistes (une machine ne fait jamais grève), elle n’a jamais libéré les travailleurs, mais les a éliminé de la production (chômage massif) et aliéné de plus en plus, en les dépossédant de tout contrôle sur leur propre activité, en éclatant le savoir-faire. La division du travail a joué un rôle néfaste. Croire aujourd’hui en les bienfaits unilatéraux de la machine et de l’automation paraît non seulement illusoire, mais surtout contraire au rejet massif dont elle fait l’objet par les travailleurs eux-mêmes.

Ce rejet est contradictoire, puisqu’il ne s’agit pas d’un refus de la technologie (qui est au contraire bienvenue dans la vie quotidienne), ni d’une revendication d’un retour aux formes antérieures du travail (tout aussi aliénantes et souvent plus fatigantes physiquement, sinon nerveusement). Cette contradiction est au cœur du problème de la technologie. Elle se trouve également, ce qui est logique, au cœur de la lutte de classe. L’inégalité dans la répartition du progrès technique dans la vie quotidienne et l’omniprésence de celle-ci dans le travail — au moins dans les pays «industrialisés» — sont des aspects eux-aussi contradictoires, mais essentiels du capitalisme.

Cette contradiction (rejet de l’automation / désir de progrès technologique) ne peut se résoudre de manière abstraite, a priori, même si on ne doit pas la négliger. Elle constitue l’un des éléments dynamiques de la société future, l’une des questions qu’elle devra résoudre, l’un des moteurs du débat démocratique. Elle ne peut donc trouver de solution que dans le mouvement réel de la société. La révolution n’est pas seulement un moment, et la société future n’est pas un but figé, mais une évolution permanente, une révolution en permanence.

Les aspirations des travailleurs et travailleuses actuelles (ne plus travailler, ne plus être esclave des grossesses répétées, ne plus être l’utilisateur passif des machines, bénéficier du progrès technique) portent en elles, comme une vue en négatif, la société future, dans toute sa complexité et ses propres contradictions. C’est ainsi que les travailleuses et travailleurs portent dans leurs revendications et même leurs frustrations quotidiennes, non seulement la négation du capitalisme, mais leur propre négation en temps que travailleuses et travailleurs.

Nicolas, mai 2000 - Cercle social.

Publié dans Chômeurs - précaires

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