Le terrorisme comme épouvantail

Les neuf personnes, dont une Genevoise, soupçonnées d’avoir saboté les lignes TGV ont toutes été inculpées ce week-end.
L’affaire du sabotage des lignes TGV n’a pas traîné, c’est un euphémisme. Une semaine après le blocage de 160 trains à la suite de l’endommagement de caténaires en plusieurs endroits du réseau, l’État français tient ses «coupables», ou presque, d’«ultra gauche». Les neuf personnes arrêtées lundi dernier, dont une Genevoise, ont été inculpées ce week-end, et cinq ont été incarcérées. La justice spéciale a retenu les charges d’«association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste». Pour les autorités, c’est le happy end provisoire d’une procédure menée avec un volontarisme qui ne s’accorde pas bien avec toutes règles d’un État de droit. La lutte contre la prétendue résurgence d’une «mouvance anarcho-autonome» violente est officiellement l’une des priorités du gouvernement français en matière de sécurité intérieure depuis cette année. Les succès étaient ainsi quasiment programmés. Jusqu’à ce coup de filet, une demi-douzaine de militants faisaient déjà l’objet d’une procédure. À ce stade, les éléments à charge semblent pourtant minces. Les magistrats ont davantage disserté sur les écrits trouvés chez les mis en examen que sur des preuves solides. Et si certains avaient effectivement mené des actions en marge de la loi, leur nature — manifestations violentes, dégradations — ne correspond pas à une définition raisonnable du terrorisme. Les avocats des neuf activistes ont ainsi attiré l’attention sur la disproportion entre les faits reprochés et leur qualification. Ils ont dénoncé une possible instrumentalisation de la justice pour restreindre la liberté d’opinion et la criminalisation de l’expression d’opinions politiques.
Cette procédure menée sous le sceau du terrorisme a eu des conséquences extrajudiciaires immédiates pour des jeunes gens présumés innocents. Dès les premières heures de l’enquête, les services de renseignement intérieur ont ouvert leurs dossiers à certains médias. Qui ne se sont pas privés pour diffuser presque exclusivement le discours officiel. Assorti des noms des accusés, leur photo pour certains, ainsi que d’innombrables détails personnels — vrais ou faux. Des communications régulières sur l’état des interrogatoires ont été faites pendant les nonante-six heures de garde à vue. En bref, les activistes ont été jetés en pâture. On peut légitimement craindre pour le respect de leurs droits par la suite.
La question n’est pas de savoir quelle place méritent les théories de la «cellule invisible», selon le nom du groupe attribué aux inculpés, dans l’univers gauchiste. Ni s’il faut adhérer à une forme d’action directe contre les biens aux conséquences incertaines. Le gouvernement de Nicolas Sarkozy, comme d’autres, engage des montagnes d’argent public pour sauver les banques et soulager une partie de l’économie, en laissant le soin à tous les autres de régler la facture ces prochaines années. Dans ce contexte, l’affaire des «présumés saboteurs de TGV» peut accessoirement se comprendre comme un message de fermeté adressé aux franges moins radicales mais plus nombreuses de protestataires. Les effets réels de la crise, qu’on nous promet durables, ne sont-ils potentiellement pas source d’un regain des mouvements sociaux ? Derrière cette question, il y a des faits. Le fichage policier de catégories les plus diverses de militants politiques, partout en Europe, le recours à la vidéosurveillance, à l’espionnage informatique, etc., sont en recrudescence. Ils touchent tant le syndicaliste de base qu’une vedette de l’extrême gauche institutionnelle comme Olivier Besancenot. La répression des grèves et des blocages de travailleurs est quasi quotidienne. Avec le renforcement continuel de sa loi sur les mesures visant au maintien de la sécurité intérieure et les affaires Securitas, la Suisse ne fait quant à elle pas exception à cet élan.
Dans ce climat résolument sécuritaire, il est difficile de se satisfaire des explications de la justice française présentant la communauté rurale de ces activistes comme «le lieu de rassemblement, d’endoctrinement, une base arrière pour les actions violentes». En termes de défense des libertés publiques, cette opération mérite une attention particulière. Et un questionnement politique.
Olivier Chavaz - Le Courrier, 16 novembre 2008.
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