Des sites communautaires en général et de Facebook en particulier

Publié le par la Rédaction

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Nota Bene : Ce texte, opportunément signé La Boétie, offre un tableau saisissant de la servitude volontaire assistée par ordinateur. Il sera publié en deux parties dans les numéros 6 et 7 de  Rodez La Rouge . Le numéro 6 paraîtra en juillet 2010. (Jules Bonnot de la Bande.)

 


Des sites communautaires en général et de Facebook en particulier : un monde entre marchandisation et représentation

 

«La désinsertion de la praxis, et la fausse conscience anti-dialectique qui l’accompagne, voilà ce qui est imposé à toute heure de la vie quotidienne soumise au spectacle ; qu’il faut comprendre comme une organisation systématique de la “défaillance de la faculté de rencontre”, et comme son remplacement par un fait hallucinatoire social : la fausse conscience de la rencontre, l’ “illusion de la rencontre”. Dans une société où personne ne peut plus être reconnu par les autres, chaque individu devient incapable de reconnaître sa propre réalité.» 
Guy Debord, La Société du spectacle, thèse no 217.

 

Prolégomènes

 

Quand Guy Debord écrit La Société du spectacle en 1967, son but avoué est de construire une arme théorique à même de décrire le monde moderne afin, une fois les mécanismes de celui-ci dévoilés, de le renverser. Il rappelle d’ailleurs dans son Avertissement pour la troisième édition française de «La Société du spectacle» : «Il faut lire ce livre en considérant qu’il a été sciemment écrit dans l’intention de nuire à la société spectaculaire. Il n’a jamais rien dit d’outrancier.»

 

Bien évidemment, de nombreux contre-feux sont allumés aujourd’hui, de manière à neutraliser cette pensée dont l’actualité fait pressentir aux dominants qu’elle recèle encore un potentiel explosif qu’il importe de déminer. Que l’on pense à l’entreprise sollersienne visant à statufier Debord en la figure d’un commandeur des arts et lettres ou à la volonté étatique de le muséifier en achetant (avec quelles difficultés !) ses archives : personne n’est dupe.

 

Cependant, pour qui relit La Société du spectacle, la grille de lecture du monde fournie reste opératoire. Et d’une cruelle actualité. Qu’on en juge :

«Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans la représentation.» [Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Éditions Gallimard (coll. Folio), 1992, thèse no 1.]

 

Nous pourrions appliquer cette thèse à une multitude de situations de la vie quotidienne mais l’objet de ce texte sera, plus modestement, d’analyser ce que disent du monde moderne les sites communautaires et plus exactement Facebook, car nous considérons que c’est une nouvelle réalité qui s’est faite jour et qui, née de ce monde, en est aussi la continuation par d’autres moyens. C’est pourquoi nous analyserons le site Facebook pour ce qu’il est, c’est-à-dire un medium de communication mis en place par le Spectacle [Précisions liminaires : Il importe ici de rappeler que nous ne saurions être de ceux qui, volontairement, tentent de réduire le concept de Spectacle, à la seule question des médias. Et si notre analyse porte bien sur un médium, nous renvoyons le lecteur à la lecture du livre de Debord pour éviter ce genre d’amalgame, à dessein fallacieux. C’est donc bien en tant que critique d’un medium, qui représente, en réduction le monde actuel, que nous nous plaçons. Il ne s’agit pas de sauver le bébé de l’eau du bain ou réciproquement.], et qui, à ce titre, ne concerne pas seulement les jeunes ou les citadins, même si c’est le public le plus représenté, mais l’ensemble de la population. Nous traiterons donc de la place occupée par Facebook au sein des sociétés occidentales, mais aussi de la signification que revêt ce phénomène, avant d’en étudier les conséquences sociales.

 

Petit rappel à l’usage des dépassés, des déconnectés et des inadaptés au monde actuel

 

Pour ceux qui croiraient encore que la télévision est la source de distraction préférée des Français, il faut rappeler que la donne est en train de changer et que désormais, et pour la première fois depuis son invention, l’écoute de la télévision pour les jeunes de 15 à 24 ans est en régression, dépassée par l’utilisation d’Internet. En revanche le temps passé devant un écran, au sens large, ne cesse de croître [De nombreuses statistiques sur ces sujets sont disponibles dans l’ouvrage d’Olivier Donnat : Les pratiques culturelles des français à l’ère numérique ; enquête 2008. Paris, La découverte/Ministère de la culture et de la communication, septembre 2009.]. Et singulièrement en ce qui concerne le temps passé sur les sites dits communautaires, tel que Facebook. Plus qu’une simple activité passagère, ce site est devenu un véritable fait social. En voici la démonstration.

 

Le site Facebook est né en 2004 à l’initiative de Mark Zuckerberg alors qu’il était étudiant à Harvard. Ce site a d’abord constitué le réseau communautaire fermé des étudiants d’Harvard, avant de devenir accessible aux autres universités américaines puis de s’ouvrir à l’ensemble des internautes le 24 mai 2007.

 

Facebook permet aux personnes inscrites de mettre en ligne leur profil (état civil, études, centres d’intérêt etc.) et d’interagir avec d’autres utilisateurs, notamment par le partage de correspondance et de documents multimédias. Les informations personnelles fournies par les utilisateurs leur permettent de trouver d’autres utilisateurs partageant les mêmes centres d’intérêt, de former des groupes et d’y inviter d’autres personnes.

 

C’est en cela que l’on qualifie Facebook de site communautaire.

 

D’un point de vue plus sociologique, voici les caractéristiques idéales-typiques d’un utilisateur de Facebook :

— L’utilisateur moyen a 130 amis (+10 par rapport à septembre 2009).
— Un utilisateur moyen fait 8 demandes d’amis par mois.
— Temps moyen passé sur Facebook par jour : 55 minutes.
— 25 commentaires réalisés en moyenne par mois par utilisateur.
— Un utilisateur devient fan [Par ce néologisme propre aux facebookers, il faut comprendre qu’un utilisateur s’inscrit à un forum de discussion, c’est-à-dire adhère à un groupe d’individus qui possède une caractéristique qu’il détient. L’identification est alors immédiate.] de 4 «fan pages / groupe» par mois.
— Un utilisateur est invité à 3 évènements par mois [Un évènement est une invitation qu’un membre envoie à son réseau pour dépasser la barrière virtuelle. C’est peut-être l’aspect le plus sympathique des fonctionnalités de Facebook même si nous sommes obligés de constater que ces pseudo-événements festifs ne sont en fait qu’une tentative spontanée et inconsciente de neutraliser considérablement la portée d’un rassemblement populaire, en le réduisant à une «soirée», à un «truc cool» où l’on «rencontre du monde» et à la suite de laquelle chacun rentre chez soi. Toutefois, c’est cette possibilité-là qui irrite le plus les pouvoirs publics. Les évènements que constituent les apéros géants, lancés à partir de Facebook, commencent à inquiéter les responsables locaux et nationaux, craignant les risques de «débordement». Les interdictions ne sont pas généralisées mais la volonté de contrôler ces évènements au départ spontanés, comme ce fut le cas à Rodez, montrent que l’État veille. Nous pouvons raisonnablement penser qu’à terme une loi sera votée pour interdire ce type de rassemblement ou tout du moins pour en restreindre considérablement la portée. Le préfet de Loire-Atlantique a d’ailleurs révélé, avec la plus grande candeur, que ces événements posent un problème car il n’y a aucun interlocuteur pour encadrer la manifestation. Gageons que les syndicats s’en souviendront.].
— Un utilisateur moyen est membre de 13 groupes.

 

Pour ceux qui contesteraient encore à Facebook son caractère de fait social, au motif qu’il ne concernerait qu’une part congrue de la population, il faut savoir que 15 millions de Français ont une page Facebook (près d’un quart de population), que 70% des utilisateurs de Facebook ne sont pas américains, que 70 langues sont en usage sur le site. De manière plus large, le site comprend 400 millions d’utilisateurs actifs [Source : Toutes les statistiques sont tirées du site facebook.com et confirmées par les sites generation-nt.com et seomanager.fr] dans le monde et 50% de ces personnes se connectent chaque jour à Facebook. Plus de 3 milliards de photos ont été mises en ligne sur le site ainsi que plus de 5 milliards d’éléments de contenu (liens, actualités, flux, éditoriaux de blog, notes, albums photos, etc.). Plus d’un million et demi d’entreprises ont une page sur Facebook. Enfin, seuls Google, Microsoft et Yahoo ont plus de visiteurs mensuels que Facebook, mais, si l’on prend en compte le nombre de visites par page, Google est le seul site à surclasser Facebook [fr.techcrunch.com].

 

Facebook : un moyen d’adhérer au monde

 

Facebook est un site traduisant un certain rapport au monde : le deuil de la possibilité de vivre les choses directement, sans la médiation d’un écran, sans la représentation, et cela au moyen de la technique. Nous ne contestons pas que des motifs variés président à la création d’un profil sur Facebook et nous ne saurions mettre sur le même plan l’utilisateur ponctuel qui, pour être informé des prochains évènements culturels susceptibles de l’intéresser, utilise son profil à la manière d’une banale messagerie, ou même celui qui retrouve, par ce canal-là, de véritables amis, et ceux dont l’usage est dicté par la fascination technologique, le désir de paraître, l’envie de vivre par procuration. On nous objectera que, au contraire, les sites communautaires permettent de recréer de la sociabilité, que prendre contact voire faire des rencontres est bien plus facile, que l’on est relié à ses amis n’importe où sur la planète. Nous ne le pensons pas. Au mieux, ces sites permettent une prise de contact qui aboutira à une rencontre bien réelle. Mais ce n’est pas toujours le cas car il est malaisé de rencontrer ses 200 amis de Facebook. Cela traduit surtout la difficulté qu’il y a à être ensemble aujourd’hui, à créer une communauté autre que virtuelle, à laisser la dérive et le hasard guider les rencontres. Bien plus, si le monde est à ce point cadenassé que l’inter-subjectivité ne puisse plus advenir sans que la peur de l’inconnu surgisse, les sites comme Facebook ne peuvent que renforcer les difficultés et produire de la séparation. Que l’on songe au sort réservé aux cabines téléphoniques depuis l’apparition du téléphone portable et l’on pourra juger ce que deviendront l’amour et l’amitié [Le terme d’ami sur Facebook mériterait à lui seul une analyse. Le relativisme est absolu sur le site puisque, sous le terme d’ami, on intègre aussi bien le proche complice avec lequel on partage une certaine intimité, un membre de sa famille, ou la belle étrangère que l’on n’a jamais rencontrée mais qui est fortement désirée. Il ne faut pas oublier que sur Facebook, on est ce que l’on montre. À ce titre, tout participe de la valorisation de son image. Le nombre d’amis est important. Leur apparence l’est tout autant. Qu’importe donc la force du lien qui unit l’utilisateur à ses amis, pourvu qu’ils apportent un supplément de valeur au profil. Il y a donc là une redéfinition vertigineuse de l’amitié puisque la conception de celle-ci selon Facebook est une négation de la conception traditionnelle de l’amitié. Cela est d’autant plus grave que c’est en faisant disparaître le sens véritable des mots que, peu à peu, l’on fait disparaître aussi ce qu’ils désignaient. On peut donc légitimement se demander ce qu’il resterait d’elle si le monde entier adoptait la définition de Facebook pour désigner l’amitié.] dans les années à venir : hors des sites communautaires, point de salut.

 

Pourtant, il ne faudrait pas croire que l’adhésion des utilisateurs de Facebook au monde factice que nous venons de décrire est sans effet. Au contraire, c’est cette adhésion à la facticité qui permet de perpétuer le monde tel qu’il va, l’organisation sociale telle quelle est, la domination telle qu’elle s’exerce. En effet, sans préjuger du contenu de l’ensemble des profils, l’écrasante majorité des utilisateurs présente une très vive adhésion aux valeurs culturelles dominantes. L’utilisateur de Facebook est un de ces jeunes gens modernes [Détournement de l’expression popularisée par le journal Actuel dans les années 80 pour désigner les groupes pratiquant la cold wave, le post-punk…], fier de vivre à une époque si riche de virtualités, nous pourrions même dire : béat et persuadé, fût-ce de façon inconsciente, d’être dans le monde quand il s’en éloigne, ce qui est une caractéristique de la schizophrénie (ou de l’aliénation). Mais ce n’est pas tout, comme n’importe quelle mouche du coche, il pense que son implication narcissique sur la toile permet sa participation au monde, voire révèle ce dernier à lui-même, quand, en réalité cela ne traduit que le conformisme de l’utilisateur manipulant un outil pensé par d’autres pour renforcer le spectacle de la pseudo-communication. Loin d’être marginale ou neutre, cette attitude est extrêmement répandue. Elle était d’ailleurs facilement identifiable au début de Facebook où la cooptation était obligatoire. Ce mécanisme permettait rapidement de distinguer ceux qui en étaient et les autres. La morgue qui se dégageait des élus valait alors toutes les tentatives d’explication. Mais ce qu’il faut bien comprendre c’est que cette supériorité d’alors traduisait non seulement un sentiment d’appartenance à la classe des dominants, détenteur des capitaux traditionnels de la bourgeoisie, mais aussi une fierté de faire le monde, de se projeter en avant, bref : l’illusion d’une émancipation du vulgaire et du trivial incarnés par le réel grâce à la technique. Pour le dire autrement, l’idéologie technicienne s’étant imposée sur les premiers cobayes, ils prenaient cela pour une bénédiction. Ne sachant pas que «le spectacle est l’idéologie par excellence, parce qu’il expose et manifeste dans sa plénitude l’essence de tout système idéologique : l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle» [Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Editions Gallimard (coll Folio), 1992, thèse no 215.].

 

Facebook comme moyen d’être au monde

 

Nous l’avons dit, l’utilisation de Facebook implique un certain narcissisme. Si l’on en croit la psychanalyse, «Narcisse, c’est d’abord la parole qui non seulement se répète, mais s’articule aussi à seule fin de se commenter, de se mettre en scène, en quelque sorte de jouir d’elle-même» [Encyclopaedia universalis, Paris, Editions Encyclopaedia universalis 1989, entrée Narcissisme.]. La définition vaut pour le narcissisme en général, on peut dire qu’elle s’applique en tout cas à Facebook en particulier. Le site agirait comme un miroir où la découverte des profils d’autrui, des groupes de fans, n’aurait pour but final que la contemplation de soi et la constitution d’un profil toujours plus parfait.

 

La tendance n’est pas nouvelle. Déjà en 1969, C. Lasch [Christopher Lasch : La culture du narcissisme, Paris, Flammarion (collection Champs essais) rééd. 2006.] constatait que le narcissisme se développait à grande vitesse dans la société des États-Unis. Elle prenait même l’allure d’un fait social puisque selon lui, on pouvait parler de «narcissisme collectif». La situation s’applique à l’ensemble des pays occidentaux aujourd’hui. Des raisons peuvent expliquer ce phénomène, à commencer par le sentiment d’inutilité au monde doublé de la fin de l’inscription dans une continuité historique. Cette caractéristique nouvelle, aussi délétère pour la construction d’un mouvement social que pour les individus désormais atomisés, produit une sensation d’isolement jusqu’alors inédit. Le repli sur la sphère privée et l’illusion que l’on recrée du lien par écran interposé est alors possible. Cette disparition de la continuité historique pousse l’individu à vivre dans l’instant, comme si son existence se déployait dans un présent perpétuel. De là les rencontres tendent à être de plus en plus fugaces, «zappées», sans consistance, produisant en retour un sentiment d’isolement mais aussi de vide encore plus puissant. Les sens sont comme anesthésiés et la quête de sensations fortes toujours plus importante, sans pour autant que cela passe par l’épreuve du réel, d’où la volonté concomitante de neutralisation du monde, pour le dire comme Anders. On peut comprendre par là que l’individu est aujourd’hui à ce point isolé et éloigné de la réalité, du fait de la représentation, que c’est la fin de l’expérimentation du monde [Gunther Anders : L’obsolescence de l’homme. Sous-titré Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, EDN/Ivréa, Réed. 2002, p.134. «Maintenant, puisque le monde vient à lui, qu’il est apporté chez lui en effigie, l’homme n’a plus besoin d’aller vers le monde ; ce voyage et cette expérience sont devenus superflus ; ainsi, puisque le superflu finit toujours par disparaître, ils sont devenus impossibles.»]. Non seulement cela signifie que la découverte du sensible et du réel ne peuvent plus se faire, sinon par l’illusion de la représentation et du Spectacle mais encore que, déboussolé par cette perte et plongé dans un monde qui lui devient totalement étranger, l’individu perd son individuation en voulant neutraliser le monde. Le narcissisme collectif questionne, et ce n’est paradoxal qu’en apparence, la place qu’il reste pour l’individu. Anders considère que celui-ci n’existe plus car «l’individu a été transformé en un “dividu”, il est désormais une pluralité de fonctions» [Ibid., p.164.]. À l’image du travail, c’est donc à des individus en miettes que nous aurions affaire. Cet aspect-là est d’autant plus saisissant sur Facebook où un profil ne se présente pas comme une unité mais au contraire comme une succession de fragments à travers les «groupes de fans» auxquels appartient l’internaute, facilitant en cela les amitiés parcellisées à partir de quelques goûts communs.

 

Le confusionnisme le plus absolu ne peut donc que s’étendre à partir de ce mode de fonctionnement et son expansion passe par une neutralisation du monde, c’est-à-dire que l’on rend «familière» une marchandise formatée — «dénoyautée» selon Anders — pour que l’utilisateur s’y reconnaisse, puisse s’en saisir, et ne sache plus s’en passer. Les applications multiples associées à Facebook accentuent ce processus.

 

Cela n’est possible que dans un monde où la distanciation règne car il faut que le vrai et le faux soient devenus des catégories à ce point périmées qu’elles puissent être échangeables sans dommage. Bien sûr que l’utilisateur de Facebook ne prend pas le site pour la réalité mais, par cette utilisation technique, il n’est plus directement au monde. Alors que celui-ci était un donné, voilà qu’il devient «servi» à domicile dans l’une de ses potentialités qui se donne pourtant comme la réalité. Cette forme de marchandisation de l’existence par le morcellement de celle-ci nous permet de recevoir le monde «calibré» pour la satisfaction de nos besoins et, ce faisant, devient «un fantôme de monde» [Ibid.] ; le monde réel étant devenu une étrangeté, voire étranger. Anders, pour illustrer son propos sur la distanciation d’avec le monde et des êtres qui le composent, écrivait : «alors que généralement notre voisin de palier, devant la porte duquel nous passons tous les jours à longueur d’année, ne nous connaît pas et ne franchit pas la distance qui le sépare de nous, ces stars de cinéma, ces girls étrangères que nous ne connaîtrons jamais personnellement et que nous ne rencontrerons jamais personnellement, […] se présentent à nous comme de vieilles connaissances, […] nous les appelons par leurs prénoms, […] lorsque nous parlons d’elles» [Ibid., p.138-139.]. La réalité a peu changé depuis, si ce n’est qu’avec l’arrivée de Facebook, nos propres voisins de palier nous restent étrangers mais se présentent comme des stars. Le processus de distanciation est alors achevé puisque même la réalité immédiate sur laquelle nous pouvions avoir prise est devenue étrangère dans un premier temps, avant de se transformer en simple image dans un second.

 

Le «cadre» sur Facebook

 

Au-delà du narcissisme, c’est à une réification complète (c’est-à-dire à une transformation des êtres vivants en choses) de l’individu qu’aboutissent ces sites communautaires. Et, une fois encore, avec le consentement plein et entier de leurs utilisateurs qui adaptent à la modernité la servitude volontaire. Ils désirent transformer la réalité de leur vie en image réelle de leur désir. Ce faisant, ils ne transforment pas la réalité de leur être mais leur apparence, ce qui n’est pas sans conséquences.

 

En effet, pour Debord «Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images» [Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Éditions Gallimard (coll Folio), 1992, thèse no 4.].

 

De ce fait, c’est bien une dimension spectaculaire qui régit ces pratiques et la première chose que l’on remarque sur Facebook, c’est la manière que chacun a de se présenter, de se donner à voir (pour ne pas dire en Spectacle ou en pâture), comme si le devenir-image de l’individu était achevé et que l’on ne pouvait plus rien attendre des rapports sociaux qui en découlent. Cela débute par l’énoncé de son humeur du jour en un mot. Mais, signe d’une réification complète, chaque profil parle de lui à la troisième personne. Sur la page de X nous pouvons donc lire : Aujourd’hui X est enjoué.

 

Le ton est donné et la mise à distance que ce procédé implique va favoriser l’auto-réification de chacun, qui va pouvoir se présenter comme marchandise valorisable sur un marché [Ce marché est d’ailleurs très étendu puisque l’on est passé très vite du marché de l’amitié factice, à celui des amours passagères, pour aboutir au simple marché du travail. En effet, l’époque a réussi à produire le nouveau métier de coach de profil sur Internet. Ce nouvel expert vous propose ses services afin de valoriser votre image de marque sur la toile en faisant disparaître, dans la mesure du possible, les photographies et messages dégradant votre personnalité pour recréer un nouvel avatar de vous-même, afin que vous puissiez présenter une image rentable à votre futur employeur ou à un chasseur de têtes qui fait ses achats en capital humain sur Internet.]. C’est ainsi qu’en bon petit cadre [Précisons ici que nous entendons le terme de cadre dans le sens que Debord lui donnait : «Les cadres sont aujourd’hui la métamorphose de la petite bourgeoisie urbaine des producteurs indépendants, devenue salariée. […] Leur fonction économique est essentiellement liée au secteur tertiaire, aux services, et tout particulièrement à la branche proprement spectaculaire de la vente, de l’entretien et de l’éloge des marchandises […]. Le cadre est le consommateur par excellence, c’est-à-dire le spectateur par excellence. […] Le cadre est l’homme du manque : sa drogue est l’idéologie du spectacle pur, du spectacle du rienLa Véritable Scission dans l’Internationale, circulaire publique de l’Internationale Situationniste, Paris, Fayard, 1998, thèse no 36. ], tout le monde a appris à se vendre au moyen de la distinction culturelle. Au chapitre musical, s’il est de bon ton de mépriser Johnny Hallyday, il est vraiment bien vu d’indiquer sa dilection pour le jazz, un ou deux opéras, le groupe de rock indépendant dont on n’a entendu qu’un seul extrait mais qui devrait créer le «buzz» dans les mois à venir. Mais ce n’est pas tout. Un des codes implicites consiste à manier à la perfection la dissonance culturelle. En effet, après avoir cité le meilleur du bon goût pour cadre petit-bourgeois, il est recommandé d’avouer, sur le mode de la confession assumée, son petit faible pour un chanteur que chacun reconnaîtra comme le comble de la ringardise et qui, par un mouvement de balancier, pourra accéder au statut d’icône «vintage» branchée. Le tout est de savoir définir le dosage. Il est en effet trop dangereux de se présenter, lorsque c’est sous son nom et que l’on veut garantir un certain sérieux à son profil, comme un simple adorateur de Joe Dassin.

 

Il est aussi indispensable de se présenter en connaisseur de l’industrie cinématographique, toujours en adoptant les goûts du cadre petit-bourgeois ; en spectateur. Il faut donc montrer patte blanche en indiquant que l’on porte de l’intérêt à la Nouvelle Vague, Dziga Dvertov et Buster Keaton tout en concédant un penchant coupable pour les giallos ou la série Hooker. Une fois encore, c’est sous les apparences de la liberté individuelle que cette présentation de soi s’offre aux regards, alors que cela n’obéit qu’à un jeu de codes dont personne n’est dupe. Les goûts personnels ne sont qu’une moyenne des goûts dominants et puisqu’il faut bien remplir la rubrique des passions au moyen des groupes auxquels on adhère, on trouvera pêle-mêle les sushi, le design, les concerts humanitaires, l’écologie ou la hi-fi ; autant de signes confirmant l’adhésion au monde spectaculaire-marchand du cadre. C’est ainsi que, par ses choix stéréotypés, le cadre aliéné renforce le monde qui l’a pourtant créé tout en influençant les fractions dominées du salariat [«L’image du genre de vie et des goûts que la société fabrique expressément pour eux, ses fils modèles, influence largement des couches d’employés pauvres ou de petits-bourgeois qui aspirent à leur reconversion en cadres ; et n’est pas sans effet sur une partie de la moyenne bourgeoisie actuelle.» Ibid.].

 

«Le spectacle, qui est l’effacement des limites du moi et du monde par l’écrasement du moi qu’assiège la présence-absence du monde, est également l’effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté qu’assure l’organisation de l’apparence. Celui qui subit passivement son sort quotidiennement étranger est donc poussé vers une folie qui réagit illusoirement à ce sort, en recourant à des techniques magiques. La reconnaissance et la consommation des marchandises sont au centre de cette pseudo-réponse à une communication sans réponse. Le besoin d’imitation qu’éprouve le consommateur est précisément le besoin infantile, conditionné par tous les aspects de sa dépossession fondamentale. Selon les termes que Gabel applique à un niveau pathologique tout autre, «le besoin anormal de représentation compense ici un sentiment torturant d’être en marge de l’existence”.» 
Guy Debord, La Société du spectacle, thèse no 217.

 

Du contrôle social à la marchandisation de la vie privée : la sécurisation des informations sur Facebook

 

Il faut nous arrêter maintenant sur l’aspect le plus décrié de Facebook : la protection des données privées. Si au départ cette question n’intéressait que les contempteurs de ce site, la critique est désormais portée par des associations de consommateurs en Allemagne ou au Canada. Dans sa rubrique consacrée aux technologies, rares sont les semaines où le journal Le Monde n’évoque ce phénomène, à sa manière on s’en doute.

 

Le problème est cependant sérieux. En effet, le dirigeant de Facebook, Mark Zuckerberg, multimilliardaire multi-aliéné, considère désormais que «l’ère de la vie privée [est] révolue et que nous vivons une époque d’exposition n’inquiétant que ceux qui ont des choses à se reprocher» [Le Monde.fr, 22.04.10, «Facebook : de la nécessité de protéger ses données “relationnelles”», par Guilhem Fouetillou (co-fondateur de linkfluence, institut d’étude spécialisé dans l’analyse et la cartographie du Web social).]. «Les gens sont devenus vraiment à l’aise avec le fait de partager non seulement plus d’informations, mais aussi de manière plus ouverte et avec plus de gens. Cette norme sociale est simplement quelque chose qui évolue au fil du temps.» [ generation-clash.blogspot.com ] Au moins les choses sont claires mais, alors que l’énormité du propos devrait couvrir de ridicule ce technophile, les citoyens, pour choqués qu’ils soient, continuent d’utiliser ce réseau social. Deux aspects quant à l’utilisation de ces données peuvent être retenus : le contrôle social et la marchandisation des données.

 

— Le contrôle social

 

C’est un des atouts majeurs de Facebook pour ceux qui souffrent de voyeurisme. Ce site permet en effet de connaître en temps réel les agissements des amis précédemment élus [Dans le jargon Facebook, on emploie le terme «requeste».]. Une modification du «relationship statut» et voilà que l’ensemble des amis peut être informé d’une rupture amoureuse, parfois avant même l’intéressé(e). Pour les jaloux, il est possible de savoir quels nouveaux amis ont fait leur apparition dans le carnet d’une connaissance. À l’ère des caméras de vidéo-surveillance, l’espionnage est devenue une activité quotidienne doublée d’un plaisir [Miyase Christensen, «Facebook is watching you», Manières de voir no 109, février-mars 2010.]. Pour les paranoïaques, il est possible de savoir si une soirée a eu lieu sans vous. Insidieusement, c’est tout un pan de la vie privée qui est découvert et qui, par le jeu des recoupements entre les différents profils, permet de connaître l’évolution dans la vie des proches élus. Une société qui promeut à ce point la transparence est une société totalitaire où règne le contrôle social le plus parfait [Les ouvrages abondent sur le sujet. On renverra bien sûr à 1984 d’Orwell, ou pour une analyse plus historique Surveiller et punir de Foucault avec sa description du panoptique hérité de Bentham.]. Avec Facebook, chaque utilisateur peut désormais jouer le rôle de tyran miniature, créant de ce fait une forme de totalitarisme autogéré.

 

— La marchandisation des données personnelles

 

Cela ne surprendra personne, que dans une économie marchande, tous les secteurs privatisables fassent l’objet de convoitises. Nous avons vu comment la marchandisation, pour qu’elle s’intègre à notre vie, doit être rendue familière par une forme de neutralisation. Or la marchandisation produit une distanciation. Les sites communautaires ont rendu familière la tendance à «gérer» ses amours, ses amitiés, sa vie sur Internet. Une fois cet aspect neutralisé [Il faut comprendre ce mouvement comme un processus auto-entretenu car si la marchandisation produit de la distanciation, c’est bien la distanciation qui produit une familiarisation et, par là, une possibilité de marchandisation.], il ne restait plus qu’à le transformer en marchandise. C’est ce que Facebook a fait.

 

On savait déjà que le site convoitait les données privées de ses utilisateurs pour en tirer profit auprès des annonceurs publicitaires sans que cela puisse poser de difficultés puisque la déclaration des droits et responsabilités de Facebook précise que les contenus lui appartiennent : «vous nous accordez une licence non exclusive, transférable, sous licenciable, sans redevance et mondiale pour l’utilisation des contenus de propriété intellectuelle que vous publiez sur Facebook» [generation-clash.blogspot.com]. Et ceci pour longtemps, sans que la résiliation du profil ne puisse y changer quelque chose [Politique de confidentialité de Facebook. Section 3 : «Même après avoir supprimé des informations de votre profil ou avoir résilié votre compte, des copies de vos informations peuvent rester visibles à certains endroits, dans la mesure où elles ont été partagées avec d’autres utilisateurs, diffusées conformément à vos paramètres de confidentialité ou encore copiées ou enregistrées par d’autres utilisateurs. Vous comprendrez que les informations peuvent être partagées à nouveau ou copiées par d’autres utilisateurs.»]. La mort elle-même n’étant pas un obstacle puisque Facebook peut laisser en ligne le profil d’un mort. Ils parlent alors de «comptes de commémoration».

 

Et pour ceux qui ne seraient pas assez coopératifs, voilà ce que déclarait la direction du site : «pour pouvoir vous offrir une expérience sociale utile de Facebook, nous devons occasionnellement fournir des informations générales à propos de vous à des sites Web et à des applications pré-approuvées qui utilisent notre plate-forme avant même que vous ne vous y connectiez formellement» [LeMonde.fr, 9 avril 2010.].

 

Facebook se positionne donc comme leader mondial de la transmission d’informations rendues anonymes à ses annonceurs. Cela est clairement expliqué dans la politique de confidentialité du site. Le détail serait long et fastidieux mais voici en substance ce que s’autorise le site : «Nous autorisons les annonceurs à choisir les caractéristiques des utilisateurs qui verront leur publicité et nous pouvons être amenés à utiliser tout attribut non personnellement identifiable que nous avons recueilli (notamment les informations que vous avez décidé de ne pas montrer aux autres utilisateurs, telles que votre année de naissance ou d’autres informations ou préférences de nature sensible) pour cibler le public approprié» [Politique de confidentialité de Facebook, section 5 : Utilisations de vos données personnelles. Date de la dernière mise à jour : 22 avril 2010.]. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, on apprend à présent que, par «erreur» [sic], le site Facebook a malencontreusement fourni toutes les données, y compris confidentielles, de ses membres aux annonceurs. Si l’on en croit les dirigeants du site, «l’erreur» a été promptement réparée, une fois que les annonceurs ont pu bénéficier du carnet client le plus vaste du monde.

 

Et ce n’est pas tout. On sait désormais que «la véritable valeur que Facebook cherche à exploiter et à protéger se situe dans la simple structure du réseau composé par l’ensemble des amis et groupes auxquels on est inscrit. Expliquons cela. Chaque fois que l’on ajoute un ami sur Facebook on crée un lien, chaque fois que l’on s’inscrit à une page ou à un groupe, on crée un autre lien d’appartenance à ce groupe. Si l’on agrège l’ensemble de ces liens pour un ensemble de groupes et de personnes, on obtient un graphe de relations. Ce graphe situe les individus au sein de leur réseau social et l’appartenance à des groupes contextualise ce réseau par les centres d’intérêt des individus. L’analyse de la structure de ce simple graphe permet donc de décrire avec une précision étonnante les positions sociales des individus et leurs préoccupations […]. Il devient alors possible de mesurer et d’analyser ces relations sur la totalité du réseau et de cerner avec précision le profil d’individus qui pourtant ont mis tous leurs curseurs de vie privée au maximum dans Facebook. Car quel que soit le paramétrage de son compte Facebook, l’information, apparemment anodine, de qui est membre de tel ou tel groupe et des relations d’amitié entre ces membres est librement accessible. À partir de ces simples informations, il est possible en réalisant des mesures sur la structure du réseau de statuer sur les orientations sexuelles de chacun, de poser des hypothèses sur des appartenances politiques, de repérer les individus les plus centraux et influents de réseaux d’activistes ou de comprendre quelles personnes cibler en priorité pour démanteler un réseau contestataire. On voit facilement comment ce type d’informations est d’une valeur inestimable pour des marques souhaitant déployer des stratégies de “marketing comportemental” mais aussi pour des organisations cherchant à repérer et à surveiller étroitement des groupes d’individus considérés comme “structurellement” à risque.» [G. Fouetillou, ibid.]

 

Au-delà de l’outil marketing, on sait désormais que Facebook est un outil policier. La DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) avoue d’ailleurs y trouver une source d’informations dont elle n’osait rêver jusqu’à présent. L’affaire déborde bien sûr la responsabilité individuelle des membres de ce réseau social quand toute une organisation, une infrastructure, est tournée vers l’objectif de rentabilité sur le dos de gogos avides de gloriole ou de reconnaissance, perturbés par leur volonté narcissique et leurs errements fantomatiques dans leurs ersatz d’existence. Et c’est ainsi que la naïveté extrême ne traduit plus seulement la bêtise mais la confiance dans une institution devenue vitale qu’il ne convient même pas de contester tant sa disparition créerait le manque. Un exemple édifiant servira d’exemple à notre propos : l’enquête sur Marc [Pour ce qui concerne cette enquête, on se reportera à l’article intitulé : «Portrait google», dans la revue Le Tigre no 28 de novembre-décembre 2008.], menée par le journal Le Tigre, qui, glanant les informations laissées sur la toile par un internaute imprudent [Il avait tout de même posté sur Internet plus de 17'000 (dix-sept mille) photos personnelles !], a pu retranscrire sur papier la vie (loisirs, lieux de vacances, situation matrimoniale, rupture amoureuse, adresse, déménagements, numéro de portable, études poursuivies, métier…) de celui-ci. À ce moment là, l’insouciance a disparu. Les bonnes âmes ont crié au scandale, à la traque sur Internet, tout en défendant un nouveau commandement : «Sur la toile et dans le monde virtuel, tu t’exposeras à la face du monde». Et c’est bien là que réside le paradoxe. Chacun jouit du droit à la célébrité mais dans l’anonymat. L’internaute qui brille sur sa page Facebook et qui y montre l’excellence de son existence prétend que celle-ci est digne d’intérêt, voire d’édification [Ce processus nouveau est le parachèvement de la tendance commencée dans la presse au début du XXe siècle qui relatait la vie des têtes couronnées et des grandes fortunes. Bien évidemment ce stratagème de dévoilement avait un triple avantage. D’abord, de ménager à la grande bourgeoisie un espace de repli puisque l’illusion du dévoilement est en fait l’artifice le plus efficace pour orienter les regards vers ce que l’on donne à voir, cacher tout le reste, et cela en donnant l’impression que l’on a tout montré, qu’il n’y a plus rien de secret. Ensuite, l’imposition stricte du respect du protocole permettait de montrer que la grande bourgeoisie avait aussi des charges. Enfin, cela permettait de fabriquer du bovarysme qui éloignait les classes dangereuses de la révolution. Nous pouvons noter que cette presse existe encore aujourd’hui même si elle a été supplantée par ce que l’on nomme désormais tristement la presse people. Le processus est le même mais étendu à des personnes dont la vacuité abyssale n’a même plus le prétexte du sang bleu. En 1968, Warhol prophétisait que «dans le futur, chacun aurait droit à un quart d’heure de célébrité mondiale». Si la réalité de son affirmation est contestable, force est de constater que le désir du quart de célébrité est en tout cas bien présent. Les blogs particuliers qui pullulent sur Internet, donnant une présentation de soi préfabriquée, et le développement exponentiel des réseaux sociaux en sont une illustration. C’est en cela que nous parlons de parachèvement d’une logique initiée au début du XXe siècle. ], sinon il ne se livrerait pas ainsi. Et chemin faisant, se prenant pour une star, le malheureux oublie qu’il a lui-même livré en pâture ce qu’il appelle désormais sa vie privée, qu’il est le paparazzi bien réel de son être réifié. Il considère alors, par une contorsion intellectuelle rare, qu’il faut avoir un esprit bien dérangé pour accéder à des informations privées, rendues volontairement publiques par son propriétaire, mais qui ne doivent pas être rassemblées par des utilisateurs lambdas. C’est comme si un exhibitionniste portait plainte pour atteinte à la pudeur parce que quelqu’un l’aurait observé durant son numéro.

 

L’erreur, bien entendu, serait de considérer cette personne comme un cas à part, dont la folie particulière ne saurait traduire un phénomène plus profond, caractéristique du monde moderne. En effet, l’innocence et la candeur ne sont hypertrophiées à ce point sur les sites communautaires, que parce qu’elles traduisent une adhésion complète, bien qu’inconsciente, des utilisateurs des sites communautaires avec le monde capitaliste qui est celui dans lequel ils vivent comme des poissons dans l’eau, sans imaginer qu’il puisse en être autrement. C’est parce qu’ils se sentent en harmonie avec la marche du monde, avec les valeurs de celui-ci, avec la technique et les valeurs du régime spectaculaire-marchand qu’ils n’hésitent pas à se répandre, comme on le dit d’un animal négligé, sur ces sites.

 

Une modification de cet état de fait ne passera donc pas par l’éducation à l’Internet, comme le souhaitent les ministres, ou par une politique de confidentialité des données plus importantes, mais bien par une modification consciente des conditions d’existence, ce qui ne saurait advenir sans que dans le même temps, le monde actuel soit mis à bas.

 

La Boétie
Jules Bonnot de la Bande, 16 juin 2010.

 


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