Nommer l'ennemi

Publié le par la Rédaction


En tonnant contre «l’ultralibéralisme» sans en désigner les architectes, la gauche de gauche donne des coups d’épée dans l’eau. «Dans un univers où les positions sociales s’identifient souvent à des “noms”, la critique scientifique doit parfois prendre la forme d’une critique ad hominem.» (Pierre Bourdieu, 1975)

Sur une tribune du Forum social européen de 2003, Elio Di Rupo, président du Parti socialiste francophone de Belgique, bombe le torse : «On constate une évolution de l’ultracapitalisme qui vise purement et simplement à maximaliser les profits. […] Pour certains tenants de l’ultralibéralisme, l’économie serait même une valeur en soi. Deuxième élément qui est encore plus insupportable, c’est que, depuis que s’est enclenchée cette mondialisation économique avec l’OMC et les structures satellites, les inégalités n’ont jamais été aussi importantes.» Soudain, un syndicaliste italien prend la parole. Piero Bernocchi rappelle qu’entre deux diatribes contre «l’ultracapitalisme», Elio Di Rupo, qui a organisé la privatisation de Belgacom, de la Sabena, du secteur du gaz et de l’électricité, s’est engagé en tant que responsable socialiste européen en faveur des accords de libre-échange. Puis Bernocchi explique : «Pour Elio Di Rupo, le capitalisme normal n’est pas suffisamment répugnant, le libéralisme normal n’est pas suffisamment répugnant : il doit l’appeler “ultra”. […] Même Marie-George Buffet a utilisé l’expression “résistance contre l'ultralibéralisme”.»  Il se tourne alors vers la secrétaire nationale du PCF, également présente à la tribune : «Mais, Marie-George, pourquoi “contre l’ultralibéralisme” ? On ne peut pas dire “contre le libéralisme”, ça suffit [
Ces citations sont tirées du documentaire Avanti Popolo, réalisé par Yannick Bovy et Mathieu Sonck, Zogma, 2006, consacré au gouffre qui sépare les paroles et les actes des gauches de gouvernement européennes] ?!»

Que de chemin parcouru… Au début des années 1990, qui s’exprimait ainsi encourait le soupçon de cultiver la nostalgie du Mur de Berlin. Aux médias comme aux partis de gouvernement, le libéralisme économique apparaissait aussi naturel que la neige en hiver. «Le capitalisme borne notre horizon historique [
Un nouvel horizon. Projet socialiste pour la France, Gallimard-Le Débat, 1992, p. 82]», proclamait le projet socialiste de 1992. Depuis, un peu partout sur la planète, la «pédagogie du réel» si chère aux éditorialistes de Libération et des Inrockuptibles est revenue frapper comme un boomerang les promoteurs du libre-échange et de la concurrence «libre et non faussée».

Mais les militants de la gauche de gauche n’auraient-ils pas à leur tour chaussé des pantoufles ? À se contenter de braire sans plus de précision sur les méfaits du «capitalisme sauvage» ou de la «mondialisation libérale», ils ont fini par désarmer ces mots. Naguère réservés aux discours du PC, de la LCR, de LO et des «antilibéraux», les voici qui ponctuent les gloses de François Bayrou et de Ségolène Royal, de Nicolas Sarkozy et même de Jean-Marie Le Pen. Cette récupération d’une critique par ceux-là mêmes qu’elle visait à combattre n’est pas le fruit du hasard. Jusqu’au milieu des années 1970, l’oppression désignait à l’opprimé son oppresseur ; l’exploitation pointait du doigt l’exploiteur ; et, derrière les profits, on cherchait les profiteurs [
Ce thème est développé dans Inculture(s), un spectacle sardonique de Franck Lepage consacré à l’histoire de l’éducation populaire depuis 1944]. En revanche, l’«économie», «l’ultralibéralisme», et autres ritournelles entonnées par des sacs à vent comme Elio Di Rupo désignent des abstractions, des figures évanescentes et impersonnelles sur lesquelles rien ni personne ne semble avoir prise.

Fulminer en pantoufles

Or, comment lutter sans identifier d’adversaire ? Pourfendre «les marchés» sans nommer les architectes des marchés dématérialise la lutte sociale. C’est oublier que les mécanismes analysés par les économistes sont aussi actionnés par des individus au profit de groupes sociaux particuliers ; qu’ils sont appliqués par des courroies de transmission politiques, relayées par la presse qui ment. Une critique qui ne cible personne épargne tout le monde. Il faut nommer l’ennemi !

Le 28 octobre 1934, devant le congrès du parti radical (centre gauche) qu’il présidait, Édouard Daladier avait baptisé les nouvelles dynasties d’un nom qui resterait fameux : «Deux cents familles sont maîtresses de l’économie française et, en fait, de la politique française. Ce sont des forces qu’un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France. L’influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l’opinion publique, car elles contrôlent la presse.» Chacun connaissait leur nom. Car, du centre gauche aux communistes, nul ne s’interdisait de les nommer. En octobre 1970, l’émission «À armes égales» diffusait sur TF1, à 21 heures, un court-métrage de la CGT dont le script proclamait : «Première question. À qui appartiennent les usines ? De Wendel. Le baron Empain. Le baron Rothschild. Dassault. Jean Prouvost. Deuxième question. Qui crée dans ces usines, ces laboratoires, ces ateliers, la richesse ? Les travailleurs. Troisième question. Qui en profite ? Une poignée d’exploiteurs. [
TF1, 27 octobre 1970]» Aujourd’hui, le Parti de la presse et de l’argent (PPA) écarte les doigts de pieds avec la sérénité de qui se croit à l’abri de ces discours «archaïques». En assimilant toute critique nominative aux «méthodes de l’extrême droite» ou aux «procès staliniens», il s’est assuré l’impunité.

L’heure est venue de dénoncer la responsabilité des responsables. Taïaut ! Taïaut ! Qu’ils soient 200 ou 10.000, Le Plan B ne les lâchera pas.

Le Plan B no 6, février-mars 2007.

Publié dans Agitation

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