Entretien avec deux camarades antifascistes russes

Publié le par la Rédaction

À quelques semaines des élections en Russie, No Pasaran a rencontré deux militantes antifascistes russes : Maria Rozalskaya, de Moscou, participe au Centre Sova, qui recense quotidiennement dans la presse russe (y compris sur Internet) les indicateurs de l’activité d’extrême droite ; Mina Sodman, de Saint-Pétersbourg, participe au journal antifasciste Antifascistji Motiv, successeur de Tum Balalaïka, partie prenante depuis une dizaine d’années du Réseau antifasciste international Antifanet auquel participe également le réseau No Pasaran. Aujourd’hui nous connaissons le résultat des élections avec la victoire de Poutine et l’écrasement du camp démocrate, la solidarité n’en est que plus urgente.

- Quelle est exactement la tâche que s’est fixée le Centre Sova ?

À partir d’un examen rigoureux de tout ce qui est publié en Russie, aussi bien dans la presse traditionnelle et officielle, mais aussi sur Internet via les blogs et autres sites, le Centre Sova s’efforce d’élaborer des statistiques au sujet des crimes racistes et idéologiques perpétrés par l’extrême droite russe. Ainsi, pour l’année 2007, nous avons recensé 53 morts, soit à peu près un mort par semaine. Il faut préciser à cet égard qu’il s’agit uniquement des cadavres trouvés par la police, autrement dit, ce qu’on sait. On sait qu’il faut multiplier ce chiffre macabre par quatre, pour avoir une idée exacte de la violence à caractère raciste et néo-nazie qui existe en Russie. Nous avons également dénombré 472 blessés, ce qui équivaut donc à plus d’une victime de tabassage à caractère raciste ou perpétré pour des motifs d’extrême droite dans tout le pays par jour.

Les chiffres concernant les néo-nazis violents, c’est-à-dire ceux qui sont susceptibles de passer à l’acte dans la rue, sont un peu plus difficiles à établir : néanmoins nous sommes parvenus à dénombrer entre 50.000 et 70.000 militants actifs sur toute la Russie. Bien entendu, il faut différencier entre ceux qui arpentent les rues, crient des slogans d’extrême droite et font surtout de la provocation, et qui, s’ils sentent l’impunité, pourraient se lancer dans l’action violente, et les néo-nazis qui passent concrètement à l’acte.

Des sondages effectués tous les ans sont assez parlants à cet égard, même s’ils sont à prendre avec prudence. Lorsqu’on demande à un échantillon de la population ce qu’ils pensent du slogan «La Russie aux Russes», les réponses les plus fréquemment citées sont «Oui, d’accord, mais je ne sais pas comment», «Oui, d’accord, mais avec des limites», «Oui, d’accord, mais ça dépend du contexte», «Oui, d’accord, et sans conditions». En somme, 55% des réponses collectées commencent par un «oui». Le même sondage a été effectué au sein de la police russe, et les réponses montrant une adhésion à ce slogan nationaliste ont été beaucoup moins nombreuses ; ce phénomène s’explique peut-être par le fait que les policiers savent ce que ce slogan signifie en termes de cadavres.

Au sein de la population russe, les deux tranches d’âge qui montrent une adhésion à une idéologie nationaliste sont d’une part les 60-70 ans, qui constituaient la base du Parti Communiste de la Fédération de Russie (KPRF), qui sont aussi violemment antisémites, et d’autre part les jeunes, qui sont plus violents.

- Quels sont les modes d’apparition publics de l’extrême droite russe ?

Le 4 novembre a lieu tous les ans la Marche russe, qui rassemble les nationalistes «de toutes les couleurs». À cette occasion, les langues se délient, et d’aucuns ont pu entendre dans la rue ou dans le bus des discussions au sujet des marchés russes (dont les vendeurs sont majoritairement des ressortissants des anciennes républiques du Sud de l’Union soviétique comme le Caucase et l’Asie centrale) : des passants se félicitaient ainsi de la fermeture des marchés, disant que les skinheads avaient fait le sale boulot, mais qu’enfin le résultat était là. À quelqu’un qui leur disait que de tels propos étaient honteux, que leurs grands-pères s’étaient battus contre les nazis, les gens sont tombés des nues, ne voyant pas le rapport.

Les violences d’extrême droite qui ont lieu quotidiennement sont le mode d’apparition le plus fréquent de cette extrême droite très brutale : les motivations racistes et nationalistes sont parfois difficiles à démêler, témoignant d’un fouillis idéologique qui prévaut en Russie. Ainsi, un jeune homme dont les vêtements ressemblaient à ceux de la scène punk a été assassiné «par erreur» par deux skinheads à Izhevsk. En règle générale, ceux qui ont une apparence non-slave sont prix pris pour cible par les militants d’extrême droite : ainsi, un Iakoute a été assassiné alors que les Iakoutes sont un des peuples autochtones de la Russie. Sur les blogs néo-nazis, on pouvait lire après ce triste événement que les Iakoutes ressemblaient décidément trop à des Chinois.

- Existe-t-il des groupes néo-nazis déclarés, officiels ?

En Russie, il y a des partis politiques enregistrés, et d’autres qui ne le sont pas. Néanmoins, même ceux qui sont enregistrés sont en minorité totale car ils ne recueillent pas assez de voix pour se maintenir à la Douma (cf. les réformes électorales de Poutine). À côté des masses de skinheads plus ou moins organisés, qui sont d’ailleurs l’objet des convoitises des partis d’extrême droite qui, à grand renfort de camps d’été paramilitaires, essaient de les intégrer à leurs rangs, il y a deux grands pôles dans l’extrême droite russe : les nationaux-socialistes, et la droite raciste plus modérée, telle Rodina («Patrie», en russe), qui n’existe plus aujourd’hui, mais qui était présidé par Rogozin, le représentant de la Russie au Conseil de l’Europe et s’est illustré à la fin de l’année 2005 par un spot électoral télévisé particulièrement raciste. On y voyait des Tadjiks et des Kirghizes en train de manger du melon dans la rue et jeter les écorces par terre, et le slogan était : «Prenons exemple sur la France, débarrassons-nous de l’ordure». [
Le spot était diffusé après la mort de Ziad et Bouna à Clichy-sous-Bois : les événements ont fait l’objet de l’attention des médias russes.]

- Quelles sont les composantes idéologiques de l’extrême droite russe ?

Une idée importante est celle du complot juif international, que véhiculent les Protocoles des Sages de Sion, ou que résument assez bien les lettres ZOG [
Zionist Occupied Government, gouvernement d’occupation sioniste], un autre grand classique des organisations néo-nazies depuis des dizaines d’années. L’autre pan idéologique consiste en une rhétorique sociale raciste : pour l’extrême droite, les Africains et les Roms sont des trafiquants de drogue tandis que les autres immigrés prennent le travail des Russes. Pour beaucoup se mêle à ce discours une rhétorique anti-étatique : les agressions racistes ont ainsi pour objectif non seulement de terroriser et de faire partir les étrangers, mais aussi de maintenir une certaine pression sur l’État, en attendant mieux…

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas d’unité de l’extrême droite russe : tous les petits groupes se tirent dans les pattes, surtout quand un groupe semble prendre plus d’importance que les autres.

- Et les communistes dans tout ça ?

Le Parti Communiste de la Fédération de Russie (KPRF) est dirigé par Guennadi Ziouganov, et il revendique son héritage avec le PCUS d’avant 1989 : il se caractérise par son antisémitisme et son racisme envers les immigrés. C’est un très grand parti d’opposition, présent au Parlement, et qui a paradoxalement proposé au vote (comme on leur a dit de le faire) la loi anti-extrémiste, censée permettre la lutte contre les groupes néo-nazis mais qui réprime actuellement toute opposition à Poutine.

Il existe par ailleurs des petits groupes trotskistes et communistes (comme Jeunesse rouge), qui correspondent un peu plus à l’idée d’une gauche comme on se l’imagine en Occident.

Mais toujours dans ce même spectre communiste, il y a le NBP, le parti national-bolchévique, qui, malgré une scission récente, regroupe beaucoup de monde et allie discours anti-bourgeois et anticapitaliste et racisme leur slogan «Tue le bourgeois, tue le Caucasien» ainsi que leur drapeau rouge où se trouve un cercle blanc dans lequel un marteau et une faucille s’entrecroisent pour former une svastika sont éloquents. Fondé par Édouard Limonov, qui, au cours de ses séjours en France a participé au journal de la Nouvelle Droite Éléments, le NBP est connu également pour ses actions radicales et anti-poutiniennes qui séduisent la jeunesse mais ont valu à Limonov plusieurs séjours en prison.

Il y a également l’Union des Jeunesses communistes, qui refuse les discours racistes, mais qui ont organisé le tabassage massif des homosexuels qui participaient à la Gay Pride l’année dernière.

- Ces groupes entretiennent-ils des liens au niveau international ?

Le KPRF est en bons termes avec Castro et Chavez, Rodina a participé à une rencontre avec les institutions européennes initiée par Dieudonné.

Du côté des néo-nazis, il existe des liens étroits avec des groupes ukrainiens, biélorusses, moldaves ou polonais : il arrive que des pogroms ou des concerts néo-nazis soient organisés par ce biais. Il existe une sorte de fraternité néo-nazie, si bien que, lorsqu’il y a des problèmes avec la police en Russie, les militants incriminés sont évacués par le biais de filières en Ukraine ou ailleurs.

- Quelle est la réponse antifasciste à cette situation ?

Un mouvement est en train de se constituer, à la fois assez massif et très jeune (14-25 ans). Pourtant, Antifascistki Motiv est le seul journal antifa de Russie. En effet, il y a quelques années le terme d’antifasciste était totalement nouveau, dans le sens où il renvoyait pour la société russe à quelque chose de révolu, la Seconde Guerre mondiale. Mais aujourd’hui, tout le monde sait ce que ça veut dire, et il n’est plus possible pour les antifas d’agir à visage découvert ou sans violence : la confrontation physique est devenue inévitable, c’est ce qui explique la présence d’antifascistes toujours plus jeunes.

Il y a un an et demi, on disait qu’il y avait 200 antifascistes à Moscou, susceptibles d’affronter physiquement les fachos ; aujourd’hui, 400 sont capables de se déplacer pour un concert où ils savent pourtant qu’ils risquent de se faire attaquer par les fascistes.

Au niveau des partis politiques, le discours antifasciste est aussi en progression.

- Où en est-on des agressions anti-antifascistes ?

Depuis les assassinats de Nikolaï Girenko, Timur Kachavra, Samba Lanpsar et Alexander (Sacha) Ryuhin, il règne en Russie en général, et à Saint-Pétersbourg en particulier un véritable climat de terreur. Cela fait maintenant partie du folklore d’envoyer aux antifas des messages tels que «Vous direz bientôt bonjour à Timur» par tous les moyens possibles (graffiti, sms, Internet, etc.). Les proches des quatre antifascistes assassinés ont été menacés [
La copine de Timur s’est fait brûler une croix gammée sur le visage, une collègue de Nikolaï Girenko a été attaquée par une femme néo-nazie à la veille d’un procès où elle devait témoigner], de même que d’autres antifas radicaux de la même mouvance : à chaque fois, ceux et celles qui sont victimes des menaces n’ont aucune possibilité de se mettre à l’abri, car une fois qu’on est enregistré par l’administration dans une ville, on ne peut pas déménager très facilement. Maxim, qui a vu Timur se faire assassiner et devait identifier ses assassins, n’a pas pu partir à l’étranger : il n’y a pas de statut de réfugié politique antifasciste… Et quand les antifas ont recours à la police, ils sont l’objet de suspicion, car bien souvent, la police ne voit dans tout cela que des affrontements qui opposent une subculture à une autre. Le procès des assassins de Timur a abouti à une condamnation à de la prison ferme (12 ans) : les 10 autres inculpés ont eu du sursis, mais ont tous été condamnés pour un crime commis pour des motifs anti-antifascistes, ce qui, en soit, est une avancée importante.

- Quelle solidarité pouvons-nous mettre en œuvre en Europe ?

La première solidarité à laquelle on pense est la solidarité financière. Ainsi, au plus fort des assassinats anti-antifascistes, les premières collectes d’argent nous ont permis d’acheter tout un lot de colliers cloutés, parce que les attaques se font systématiquement à l’arme blanche, par derrière : les fachos essaient d’égorger les antifas, et si le cou n’est pas protégé, ils y arrivent malheureusement assez facilement en quelques minutes. Aujourd’hui, il faut pouvoir payer les avocats, mais aussi apporter un soutien logistique à ceux qui doivent se cacher ou qui ne peuvent pas aller travailler.

Une autre forme de solidarité consiste à diffuser l’information : il faut écrire ce qui se passe en Russie et faire en sorte que l’antifascisme soit reconnu. Il faut organiser des réunions d’informations, et expliquer les raisons de la violence antifasciste : les antifas ne peuvent pas accepter de se faire égorger comme des agneaux, dès lors qu’ils sont attaqués, ils doivent se défendre.

Enfin, il faut partager les expériences : depuis 15 ans, nous autres de Tum Balalaïka puis Antifascistki Motiv nous efforçons de faire cela avec les jeunes antifascistes, et pourtant, ils sont complètement désespérés. La plupart sont anarchistes, ou redskins, mais ils ont besoin d’échanger sur les expériences politiques avec d’autres groupes, y compris à l’étranger.

Une bonne idée serait d’organiser une rencontre entre groupes antifascistes occidentaux et groupes de jeunes antifas russes, ou encore d’écrire des textes pour des magazines russes.

- Où en est-on dans le procès qui oppose le DPNI (Mouvement contre l’Immigration Illégale) et les antifas qui se sont opposés à la tenue de leur rassemblement en septembre 2006 ?

Il faut rappeler le contexte dans lequel les faits se sont produits : cela fait en effet un an que les manifs sont interdites, quelle que soit leur forme. Or après les émeutes raciales de Kondopoga en Carélie (où la communauté russe et celle originaire du Caucase se sont violemment opposées après la mort de deux Russes), le DPNI, qui avait envenimé les choses en dépêchant ses militants par cars entiers en Carélie, a voulu organiser un rassemblement à Saint-Pétersbourg. Et, comme par hasard, l’autorisation leur a été accordée, alors même que tous les rassemblements de l’opposition se faisaient interdire, ce qui constituait un scandale pour tout le monde.

Pour cette raison, les antifas de Saint-Pétersbourg ont organisé un contre-rassemblement, à grand renfort de fumigènes, pour faire peur aux fachos. Le DPNI a répliqué à coups de couteaux, l’un des leurs a ouvert le ventre d’un antifa et blessé l’un des siens par erreur. Beaucoup de militants ont été embarqués des deux côtés.

Seul le DPNI a eu accès aux médias : les faits ont donc été présentés de façon totalement fantaisiste, et les antifas se sont retrouvés dépeints comme des monstres armés de couteaux. Même le Centre Sova a eu du mal à savoir ce qui s’était réellement passé. De fait, les antifas n’ont pas pu faire de communiqué…

Un antifa a été inculpé de hooliganisme, et d’incitations de mineurs, mais à ce jour, son procès a été reporté à chaque fois. Ce procès est emblématique de ce qui est fait pour effrayer les jeunes antifascistes. D’ailleurs, on s’attend malheureusement à une condamnation assez lourde, entre 5 et 7 ans de prison ferme, en particulier à cause des déclarations d’un très jeune homme qui a été manipulé par la police.

Interview réalisée par Tina, avec le concours précieux de Mina Sodman pour la traduction et la correction, No Pasaran no 64, décembre 2007 / À voix autre

Publié dans Camarades

Commenter cet article