Russie - Entre répression étatique et capitalisme sauvage

Publié le par la Rédaction

Dans une Russie en proie, d’une part, à une répression étatique qui n’a rien à envier à celle de l’Union soviétique et, d’autre part, à un capitalisme déchainé qui plonge la majorité dans la misère, des groupes d’activistes et de libertaires luttent contre le racisme, le fascisme, la guerre en Tchétchénie, contre le sexisme.

Le 2 juin 1962, il y a tout juste 45 ans, 23 ouvriers d’une usine de Novotcherkassk payaient de leur vie leur contestation d’une décision du pouvoir central. Trois jours durant, ils et elles lui ont tenu tête, occupant leur usine pour signifier au pouvoir leur refus d’une série de mesures d’austérité.

Près d’un demi siècle plus tard, le quotidien des militants et militantes libertaires post-soviétiques tient front simultanément aux attributs d’un État totalitaire et aux effets d’un capitalisme destructeur des dernières solidarités.

Le règne de la terreur

À la chute de l’Union soviétique, l’espoir de liberté n’aura pas vécu bien longtemps. Dès 1993, avec l’écrasement d’un parlement rebelle et surtout en 1994, avec le déclenchement de la première guerre en Tchétchénie, l’état de guerre permanent et la violence institutionnalisée sont les deux piliers du régime. Le FSB (ex-KGB) et ses satellites, entrent en scène à intervalles réguliers, pour rappeler au peuple cette triste réalité. Ainsi chaque nouvelle période électorale de l’ère poutininenne est-elle l’occasion de faire exploser quelques bombes : plusieurs centaines de vies humaines ont été sacrifiées lors des deux dernières élections présidentielles en 2000 et 2004. Beaucoup de Russes sont conscients que derrière ces actes terroristes, on retrouve la main de l’État et de ses services spéciaux, toujours prompts à désigner l’ennemi (tchétchènes, cinquième colonne pro-occidentale). Mais aucune force politique [
Le parti communiste rouge brun s’accommode fort bien des relents soviétiques de Poutine et l’opposition dite démocrate ne fait que rêver d’une révolution orange à la russe, financée par l’Occident], en dehors du courant révolutionnaire et libertaire, n’est porteuse d’une alternative au pouvoir en place.

Un paysage social dévasté

Le caractère lib
erticide du régime russe se double d’une offensive anti-sociale sans équivalent dans le monde. Celle-ci a conduit une majorité de russes à subir, au cours des années 90, une effroyable dégradation de leurs conditions d’existence : perte d’emploi et de raison d’être, ravages de l’alcoolisme, chute dramatique de l’espérance de vie [Avec 59 ans d’espérance de vie pour les hommes en 2005 contre 64 ans dans les années 60 (cet indice est même tombé à 57 ans à la fin des années 90). Source Goskomstat], destruction des systèmes publics d’éducation et de santé. La privatisation des entreprises opérée en 1992/1993 par les ultra-libéraux alors aux commandes, fut présentée sous le vocable de populaire. Elle l’était effectivement puisque la propriété industrielle fut, dans un premier temps, intégralement distribuée aux travailleurs et travailleuses sous la forme de millions de «vouchers» (des titres de propriété). Du jour au lendemain, de grands trusts industriels soviétiques devenaient en quelque sorte des coopératives ouvrières dont les seuls travailleurs et travailleuses détenaient la propriété. Mais en l’absence totale de culture de l’autogestion d’une part, dans un contexte d’inflation galopante d’autre part, générée par la libéralisation des prix [Près de 1200% d’inflation en 1992, 900% en 1993], la reconcentration du capital s’est faite très rapidement. Des fonds d’investissement autorisés par l’État, faisant la part belle à l’ancienne direction du parti et de la jeunesse communiste (le Komsomol), se sont chargés de racheter les vouchers d’une population au bord de la famine. En quelques mois, la propriété industrielle a changé de mains pour une bouchée de pain, créant au passage la caste d’oligarques qui défraie, aujourd’hui, la chronique.

Noire et rouge Russie

C’est dans ce contexte que le mouvement libertaire russe s’est reconstruit. Rappelons la part importante que les anarchistes et communistes libertaires ont pris dans les dernières années de l’Union soviétique et les premiers mois de la transition : de nombreux militants et militantes libertaires étaient alors à l’animation des luttes, notamment sociales et environnementales. Aujourd’hui, les luttes les plus importantes se tissent autour de la question du logement. La plupart des Russes sont propriétaires du fait d’une «privatisation» automatique des appartements au bénéfice de leurs occupants en 1992-1993. Après une quinzaine d’années de capitalisme, les maîtres de la Russie ne tolèrent plus cette unique concession faite au petit peuple qui se voit aujourd’hui massivement chassé des centres villes, pour le plus grand profit des promoteurs immobiliers. Les luttes antifascistes, l’organisation de la défense contre les crimes racistes et politiques [
Depuis 2000, une dizaine d’étrangers (notamment des étudiants africains, latino-américains ou des résidents d’origine caucasienne), de même qu’une dizaine de militants politiques anarchistes et d’extrême gauche ont été assassinés (Nikolai Guirenko en 2004, Timour Katcharava en 2005, Alexandre Roukhin en 2006, Stanislav Korepanov en 2007…)], les luttes LGBT et anti-guerre en Tchétchénie captent également une part importante de l’activité militante. La principale organisation libertaire actuelle, «Avotonom», est en pointe sur toutes ces luttes et anime un comité contre l’organisation des Jeux olympiques d’hiver à Sotchi en 2010, dans un contexte de répression permanente mais paradoxale : le pouvoir ne tolère aucune forme d’opposition surtout lorsqu’elle s’affiche révolutionnaire, mais son bras armé policier, fortement corrompu, laisse parfois une marge de manœuvre aux militants et militantes radicaux, qu’il estime non solvables. Sera-t-elle suffisante pour rallumer l’étincelle de 1962 ?

Pierre Chamechaude, AL Paris Nord-Est
À voix autre, 24 décembre 2007

Publié dans Camarades

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