La Grèce en rouge et noir

Publié le par la Rédaction


Yannis Androulidakis est le coordinateur international de l’Eleftheriaki Syndikalistiki Enossi (ESE). Découverte de la réalité de nos camarades anarcho-syndicalistes grecs.


Peux tu nous présenter l’ESE ?

L’ESE s’est créé en 2003. On peut dire que sa création procède d’une double réaction, d’une part face à un mouvement anarchiste relativement massif mais très peu implanté dans la lutte de classe et d’autre part à un mouvement syndical totalement pourri. En Grèce, il existe une seule centrale (la GSEE), largement étatique, avec des fractions politiques à l’intérieur. Il s’agit d’un syndicalisme obligatoire et cogestionnaire.

La seule opposition a la GSEE est le front syndical PAME, inféodé au Parti communiste de Grèce (PCG) qui est un parti assez fort et assez stalinien. Ces conditions contribuent à la mauvaise image du syndicalisme, surtout chez les jeunes travailleurs. Nous luttons pour inverser cette image, pour recréer un mouvement syndicaliste sur des bases autogestionnaires et anti-capitalistes, en déclarant que seule la lutte de classe peut ameliorer les conditions de vie de travailleurs.

Notre but n’est pas facile. À partir du 1er congrès de la GSEE (1918), qui a porté les socialistes à la tête de la confédération, la Grèce n’a connu ni unions anarcho-syndicalistes ni organisations anarchistes de classe. Il n’existe même pas de tradition d’union syndicales independantes, comme dans la France d’après guerre. Nous proposons donc un projet totalement inconnu aux travailleurs. Cela ne nous fait pas perdre courage, bien entendu. Nous assistons à une croissance numérique de l’ESE. Cela nous rend enthousiastes mais pas satisfaits. Pour le moment nous existons dans 7 régions sur 13 (Athènes, Salonique, Épire, Mer-d’Égée-du-sud, Mer-d’Égée-du-nord, Thessalie et Crète) avec 8 unions locales et nous avons fondé 4 unions de branche : éducation, commerce, médias, diffuseurs de publicités gratuites, ainsi qu’une union de précaires et un groupe de travail sur l’immigration. Nous comptons quelques 80 millitants au niveau national et notre mensuel Epi ta Prosso (En Avant) vend entre 800 et 1000 exemplaires par mois en kiosques.

«L’ESE s’est créé en réaction avec cette tradition interclassiste et émeutière du mouvement libertaire grec.»

Quelle est la spécificité de l’ESE par rapport au reste du Mouvement libertaire grec ?


Tout d’abord, pour être exact, il faut dire que nous sommes les seuls à utiliser le terme «libertaire» en Grèce. Il s’agit donc d’un mouvement qui se déclare anarchiste, mais qu’en France l’on qualifierait d’autonome. C’est un mouvement qui n’est pas inexistant dans la société grecque (on peut compter quelque 5000 millitants au niveau national sur une population de 11 millions), mais qui est très replié sur lui même et vraiment inexistant dans la lutte de classe. Son action se base surtout sur la violence, tout en participant à quelques actions sociales. Leur organisation se base plutôt sur des groupes locaux de dix ou quinze millitants. La seule exeption est l’organisation Mouvement Anti-autoritaire, qui est une organisation d’anarchiste synthésiste typique et qui regroupe 200 à 300 millitants. C’est la plus grande organisation rouge et noire en Grèce, nous sommes la deuxième.

Comme je vous l’ai dit, l’ESE s’est crée dans une certaine mesure à l’encontre de cette tradition. Malgré cela, nous n’avons pas de mauvaises relations avec le mouvement anarchiste grec. En mai 2006, alors qu’à Athènes se déroulait le Forum social européen, nous avons organisé ensemble un Forum libertaire anarchiste et anti-autoritaire (FLAA). Nous avons mené ensemble plusieurs actions, surtout des actions de solidarité avec les immigrés et des actions antifascistes. Mais au niveau de la lutte de classe, il faut avouer que nous n’avons pas assez de points communs. Nous ne croyons pas à la nécessité d’un mouvement anarchiste interclassiste. Ils ne croient pas à la primauté de la lutte de classe dans la societé. Donc, chacun suit sa route.

Quelles sont vos priorités au niveau des luttes ?

Il faut d’abord préciser que notre taille ne nous permet pas encore de dépasser clairement le niveau de la propagande. Toutefois, nous tentons de développer une action concrète au moins dans les branches où nous existons. L’espace où nous sommes le plus présent est l’éducation, ce qui n’est pas étrange pour une union anarcho-syndicaliste. Presqu’un tiers de millitants de l’ESE sont instutiteurs ou étudiants, nous avons aussi un petit groupe chez les profs d’université. Il y a également une union des employés de magasins qui a participé à la lutte contre l’extention des horaires dans le commerce.

Nous menons une intervention notable chez les travailleurs des médias, où il existe un seul syndicat national qui regroupe les travailleurs et les patrons et qui gère les retraites. Nous entreprenons de créer un vrai syndicat, sans les patrons. Le problème est que cela comporte le risque de perdre la retraite pour les collègues qui y participent. Donc, pour le moment notre activité est un peu clandestine.

Je pourrais ajouter la lutte des distributeurs de prospectus publicitaires dans la ville de Yannena, menée par notre union locale sur place, une union très jeunne mais très active. Nous venons récemment de mener et gagner notre première grève chez les diffuseurs de pubs.

En même temps, nous avons créé une fédération interprofessionelle de travailleurs précaires (qui constitue presque la moitié de notre union) et qui est active sur ce thème. Notre groupe sur l’immigration existe aussi depuis quelque temps et l’intervention en direction des travailleurs immigrés est un projet essentiel pour nous.

Mais la lutte qui nous a fait connaître dans la societé grecque, est le mouvement étudiant de l’année dernière. Nous y avons joué un vrai rôle dans la radicalisation de la mobilisation.

Où en est, d’ailleurs, le mouvement étudiant ? La lutte continue-t-elle ?

L’année dernière, il y avait deux points différents à l’origine de la lutte. Le premier était l’intention du gouvernement de transformer la Constitution pour autoriser la création d’universités privées. Au début, l’opposition socialiste a soutenu le projet, mais la grande pression populaire l’a fait reculer. Puisque la transformation de la Constitution a besoin de 2/3 de voix au parlement, c’est un projet abandonné pour le moment. Il faut, néanmoins, rester vigilants, ce n’est pas en faisant confiance aux déclarations des socialistes que l’on va protéger les acquis sociaux, tels que l’éducation publique.

Le deuxieme projet du gouvernement était une loi qui limitait le temps des études, en chassant les étudiants qui travaillent et en pénalisant le syndicalisme. Dans le même temps, elle créait des passerelles directes entre les entreprises et la recherche. Ce projet est toujours d’actualité. Chez les étudiants il y a deux stratégies différentes. Une stratégie de la gauche politique qui cherche à capitaliser le mouvement pour des raisons externes et une autre stratégie, qui affirme que tout passe par la lutte et qu’il faut continuer jusqu’au bout. La ministre de l’éducation qui a présenté la réforme a été battue aux dernières élections, et quelques organisations de gauche ont declarée «morte» sa réforme. Pour nous il n’est pas question de lier la lutte aux résultats des élections. Il faut attendre que les étudiants reprennent les cours pour voir ce que va donner.

«Ce sont le capitalisme et l’État qui représentent une “menace anormale” pour la planète.»

Peux tu nous préciser la polémique autour des incendies en Grèce cet été ? Quelles en ont été les conséquences politiques ?

Les incendies se sont déclarés quelques semaines avant les élections. Autour d’eux a eu lieu une polémique ultra-électoraliste, surtout entre le gouvernement de droite et les socialistes. Il n’y a pas eu de montée de l’extrême droite liée aux incendies. C’est plutôt la gauche non-socialiste qui en a profité, alors que les deux partis qui gouvernent traditionnellement la Grèce ont perdu 7%. L’extrême droite grecque est entrée au parlement pour la première fois, mais cela n’est pas la conséquence des incendies. C’est le résultat d’un climat rasciste, inspiré par tous les gouvernements de ces quinze dernières années, qu’ils soient de gauche ou de droite, ainsi que par les médias.

Malgré ça, on peut dire que le gouvernement de droite a tout fait pour remplacer l’extrême droite pendant les incendies. Des ministres du gouvernement ont appelé les incendies «menaces anormales», en faisant une comparaison avec le 11 septembre et le «terrorisme». Une autre ministre a déclaré : «On sait bien qui sont ceux qui ont pour habitude de brûler chez nous. S’ils brûlent la place de la Constitution, pourquoi ne pas brûler les forêts ?», en se référant aux émeutes qui ont opposées les libertaires et la police pendant le mouvement étudiant de l’hiver précédent.

En vérité, les responsables de ce désastre écologique sont plus qu’évidents : c’est le systeme du profit permenant, c’est le Capital qui cherche de l’espace vital pour ses «investissements» immobiliers, ce sont les gouvernements qui ont fait disparaître toute protection publique de l’environnement et de la nature. En fait, ce sont le capitalisme et l’État qui représentent une «menace anormale» pour la planète.

Contrairement aux médias et aux politiciens, nous n’oublierons jamais ce crime qui a tué 60.000 mammifères, dont 75 êtres humains et qui a détruit plus d’un demi million d’hectares de terre forestiére. Nous n’oublierons pas que deux jours après la fin d’un grand incendie, le gouvernement a dispensé de reboisement le propriétaire terrien du casino et de l’église. Et nous n’oublierons pas que les forces spéciales de la police, inexistentes pendant les incendies sont réapparues pour attaquer une manifestation de protestation.

«L’ESE tend à renforcer sa collaboration avec le courant de la rénovation anarcho-syndicaliste, la finalité de cette collaboration devant être la création d’une internationale.»

Quel bilan tirez-vous de I-07 ? Qu’attendez-vous au plan international en termes de projets futurs ?


Le deuxième congrès de l’ESE (juillet 2005), a décidé d’ajouter le texte fondateur de l’AIT (1918) au chapitre de nos principes. De plus, la déclaration du 2e congrès déclare que : «L’ESE n’est rien de plus qu’une fédération nationale au sein d’une confédération internationale. La liquidation de l’AIT et le sectarisme de ses résidus, nous obligent à la création d’une nouvelle organisation internationale. Dans ce contexte, l’ESE tend à renforcer sa collaboration avec le courant de la rénovation anarcho-syndicaliste, tout en remarquant que la finalité de cette collaboration doit être la création d’une internationale. L’ESE n’exclut de ses partenaires aucune organisation anarcho-syndicaliste, syndicaliste révolutionnaire ou anarchiste de classe, qui respecte ces principes.»

Il faut ajouter que nous avons une relation très chaleureuse avec plusieurs syndicats en Europe, tels que la CNT francaise (qui a même contribué a la création de l’ESE), la CGT espagnole, la FAU allemande et on arrive peu a peu à avoir un contact plus concret avec la SAC en Suède, la CK-LA en Pologne, la SKT sibérienne, etc. Nous ne sommes, par ailleurs, pas fermés face aux organisations libertaires de classe, qui ne sont pas strictement syndicalistes. Au niveau balkanique nous avons des relations avec des groupes anti-militaristes de l’ex-Yougoslavie. Certains camarades de l’organisation francaise Alternative libertaire étaient présents pendant le FLAA d’Athènes en mai 2006, ainsi que de camarades russes. Pour nous, ce qui est important c’est la création d’un réseau international par en bas, c’est-à-dire branche par branche et lutte par lutte. Bien sûr ce n’est pas toujours évident, surtout avec les grandes differences de taille entre les diverses organisations. Il ne faut pas oublier que le rapport de millitants entre la CGT espagnole et l’ESE est de 1000/1. C’est pour ça qu’il nous faut aussi un contact confédéral direct, qui puisse aider au lancement de campagnes communes et pousser à la solidarité internationale.

En ce qui concerne le I-07, pour nous, c’est un acquis assez considérable, puisqu’on a eu l’occasion de se rencontrer avec des organisations, des luttes et même des camarades qu’on ne connaissait pas du tout. Ce qu’il faut garder de cette rencontre c’est un réseau vivant de branches qui se sont rencontrées à Paris. Nous trouvons ça essentiel. À part ça, il est important de cultiver notre internationalisme à un niveau extra-européen. Notre plan est un plan universel, donc il faut essayer de dépasser peu à peu les différents niveaux de croissance syndicaliste, comme nous l’essayons d’ailleurs au plan europeen. Je note aussi que la camaraderie chaleureuse est un principe chez nous. Je crois que nous avons fait un premier pas à Paris et qu’il faut continuer. I-07 a prouvé, du reste, la nécessité d’un établissement international plus stable du mouvement anarcho-syndicaliste et syndicaliste révolutionnaire.

L’ESE connaît des problèmes financiers et vient de lancer une souscription. Pouvez-vous nous préciser les raisons ?

L’ESE a été victime d’une escroquerie d’un imprimeur qui se disait «anarchiste». Je passe les détails. Le résultat est que nous avons perdu plusieurs milliers d’euros. À Athènes, nous avons même été obligés de quitter notre local. Maintenant nous essayons de reconstituer nos finances. À notre congrès, qui aura lieu entre le 22 et le 24 novembre à Salonique, nous allons discuter de la possibilité de créer une fondation pour gérer la «propriété» de l’ESE : journal, editions, materiel etc. Dans ce cadre-là, nous demandons la solidarité de nos camarades au plan international. Nous voulons retrouver un local à Athènes et financer une fondation et une maison d’édition. En tant que libertaires nous n’acceptons aucun financement de l’État ou des patrons. Nous dépendons donc de nos propres ressources et puisque nous sommes une union avec plusieurs précaires, ce n’est pas toujours facile de financer toutes nos actions en assurant le paiement de nos dettes en même temps.

Interview réalisée par Jérémie, Secrétariat international de la CNT



SOLIDARITÉ AVEC L’ESE !
Le Secrétariat international de la CNT organise une souscription en solidarité avec nos camarades de l’ESE.
Les chèques, à l’ordre de la CNT (mention ESE au dos) sont à envoyer au 33 rue des Vignoles, 75020 Paris.

Publié dans Camarades

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