Vendredi 3 juillet 2009
Lettre de guy Debord à Gérard Lebovici,
4 mars 1976


4 mars, 15 heures

Cher Gérard,

Pour vous donner ensemble toutes les pièces concernant les diverses actions policières en cours, voici aussi la copie du faux tract d’hier au soir.

Il est très important pour nous (pour la suite même de la sortie chez Mitterrand [Frédéric Mitterrand, propriétaire de la salle de cinéma L’Olympic (où la projection du film La Société du spectacle fut interrompue par un commando qui s’était emparé de la bobine projetée)], qui risque d’en voir d’autres, et pour notre «publicité» plus vaste et plus lointaine dans le milieu du cinéma et le grand public) de ne laisser personne tomber dans cette erreur, si faiblement montée, qu’il pourrait s’agir d’une action «irresponsable» de pseudo-extrémistes idiots.

On aura peut-être, là-dessus, à corriger ce que risquent de dire Libération ou L’Observateur, qui pourraient bien vouloir s’y tromper.

Essayez déjà tout de suite d’obtenir des responsables rédactionnels du Film français, pour ce samedi, un article sérieux, indigné, professionnel et démocratique — qui sera une première base de référence. Vous en avez certainement le droit en tant que producteur, même s’ils n’étaient pas, par ailleurs, vos employés.

Il faut parler de commando, d’activistes, d’«une des nombeuses polices parallèles», mais surtout pas de fascistes (une bande fasciste a le «style politique» dans l’action — qui du reste ressemble à s’y méprendre à celui du gauchisme bureaucratique). Le modus operandi ici n’est en rien celui du groupuscule politique et, malgré l’apparence cherchée, moins encore celui d’un agrégat «autogéré» de chahuteurs. Dix ou douze vrais étudiants ineptes — qui se connaissent entre eux, mais ne disent à peu près rien, et donnent toute l’impression d’attendre passivement, et sans savoir ce qui se passera, un chahut qui leur a été annoncé par plus actif qu’eux — ont été cette fois recrutés pour «faire un peu nombre» ; pour être l’eau où agit le poisson. Là-dessus, deux ou trois professionnels (indicateurs ou policiers parmi les multiples infiltrés dans tous les Vincennes) viennent, de leur côté, droit au but, agissent et tout de suite s’en vont. Un manifeste policier attendait, seul après l’incident, dans une grande «voiture banalisée», stationnant en double file. Certainement pour récupérer un ou deux de leurs hommes si par exemple Mitterrand les avait fait arrêter par Police-secours (ceci dans le style du livre que vous m’avez fait lire, sur le SAC).

C’est encore plus démontré par la débilité, vraiment hors de toute mesure, du texte anonyme qui ne dit rien, qui ne soutient aucune thèse ou aucun rêve d’aucun groupe ou individu — qui ne m’attaque même pas, alors que cent attaques violentes sont si faciles. Le texte se déguise aux moindres frais — trois vagues citations bien connues — en pseudo-manifeste pro-situ (soulignant lourdement qu’ils ont été «pour», mais que c’est dépassé — par quoi ?). Ceci ressemble à certaines inscriptions pseudo-gauchistes, après certaines bombes du SAC, dont le style traduit tout de suite l’extériorité, du genre : «Mort aux patrons», «Vengeance prolétarienne», etc., qu’aucun groupe n’emploie jamais.

Enfin, «la profession» devrait faire quelques beaux commentaires, du genre social-démocrate, sur la menace grave contre la liberté d’expression (nous savons bien que la nôtre est bien davantage menacée par la profession elle-même, mais là nous les tenons pris dans un piège, profitons-en). Souligner que ceci ne s’est pas vu en France depuis le raid des Jeunesses patriotes contre L’Âge d’or [Le 3 décembre 1930, des militants des ligues d’extrême droite saccagent le Studio 28 où était projeté le film de Luis Buñuel, L’Âge d’or. Le préfet de police prend prétexte de ces incidents pour interdire le film.], etc. Et, pour détourner Heine : quand on commence à brûler des films, on ne tardera pas à brûler des hommes. Après l’attaque un peu moraliste contre la pornographie, voilà pire, etc.

Surtout, battons le fer pendant qu’il est chaud. De plus, il gaut faire re-tirer par GTC la bobine détruite et volée ; et je crois qu’il serait prudent d’avoir une troisième copie (pensons aussi à l’exploitation à l’étranger). Il faudrait aussi instruire un peu le jeune Mitterrand sur le genre de communiqué qu’il pourrait avoir à faire tout de suite, si des pressions de ce genre se renouvelaient. Je crois en outre qu’il serait renforcé s’il était convaincu qu’il s’agit purement et simplement de répression. Ne pourriez-vous pas le voir, pour commencer, maintenant qu’il se trouve, bien malgré lui, dans le coup, à lui expliquer que ce films a beaucoup d’ennemis parmi les ennemis de la liberté ; de sorte qu’il a, lui, quelque mérite et courage dans l’affaire ? C’est une sorte de compensation.

À bientôt. Amitiés,

Guy
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Jeudi 25 juin 2009
Sollers la ramène

Pour que «l’extravagante récupération étatique» de l’héritage de Guy Debord ait vraiment quelque chose de shakespearien, il n’y a pas manqué le personnage du bouffon : Philippe Sollers. Le Tapie des Lettres françaises, convive du dîner, a tenu un petit discours où il a confié magnanime : «J’avais une grande admiration pour Debord, même s’il m’a critiqué.» Sollers, d’ordinaire si prompt à organiser sa propre réclame, a, pour une fois, fait montre d’une discrétion excessive sur son propre compte. Afin de rendre la honte plus honteuse en la livrant à la publicité, rappelons ce que recouvre l’euphémisme «il m’a critiqué». Dans «Cette mauvaise réputation…», Guy Debord avait prononcé un jugement laconique mais sans appel sur le futur lauréat du premier prix de la BNF : «ce n’est qu’insignifiant, puisque signé Philippe Sollers.» La publication posthume de la Correspondance de Guy Debord (présentée par Alice Debord) abonde en jugements cruellement concrets sur Sollers. Nous en livrons ici un florilège instructif :

«Moi non plus, je n’aime pas Sollers, sans le connaître, heureusement.» (Lettre à René Basse, 31 octobre 1989).

«Merci de me signaler les sottises de Sollers. Et la tâche est lourde !» (Lettre à Daniel Valance, 19 décembre 1989).

«Ce pauvre bouffon de Sollers.» (Lettre à Jean-Jacques Pauvert, 14 novembre 1991).

«Je n’avais même rien répondu, évidemment, aux avances de ces burlesques Mauriès, Sollers, etc.» (ibid.)

À propos de Gallimard : «Vous pourriez conclure en lui disant que j’ai été choqué d’apprendre qu’un éditeur pouvait être “si bête et malheureux” qu’il se laisse conter que je pouvais avoir fréquenté un Sollers (et pourquoi pas Mao, Castro, Gorbatchev ?)» (ibid.)

«Pendant qu’Alice tape cette lettre, j’entends un banal débat de France-Culture, avec Sollers et d’autres du même genre. On y déplorait que les grandes valeurs de l’écriture soient tous des morts : une longue liste le prouve en effet. Quelqu’un riposte savamment : “Debord” ; Sollers dit “Debord” ; un troisième le dit aussi. (…) je vous avoue que je trouve quelque chose d’un peu fatigant à être devenu si vite un classique…» (ibid.)

«Sollers ne peut faire le moindre doute pour personne, et pour moi, moins, soyez-en sûre, que personne. Il paraît clair, en lisant sa risible Fête à Venise, qu’il veut y insinuer qu’il a participé jadis à la Conférence de Venise ; qu’il a figuré de sa personne au nombre des mythiques “situs clandestins”. Et en plus j’ai su, par Jean-Jacques, que l’animal avait prétendu, auprès d’Antoine Gallimard, qu’il me connaissait personnellement. Il vient de redoubler de cynique audace en me livrant un stock de lauriers dans L’Humanité.
Chaque fois qu’il plaît à un agent du spectacle — ou bien qu’il reçoit l’ordre — de parler élogieusement de moi, il y a quelques malveillants robots qui vont en conclure qu’il faut donc qu’il y ait quelques connivences entre ce noble critique et moi ; tant l’époque a rendu les gens stupides, et les manipulations faciles : et c’est même dans ce seul but qu’un Sollers s’y emploie. (…) même si j’étais un artiste, il est sûr que je ne considérerais pas Sollers comme un autre artiste, qui serait, par exemple, trop mondain.
(…) Il n’est plus possible de considérer Sollers, comme, disons Cocteau. Le problème n’est pas qu’il a encore de moindres talents que Cocteau, car c’est dans un monde tellement dégradé que Cocteau même passerait à bon droit pour un très profond talent. Ce qui compte, c’est ce que Sollers fait un autre métier. On le comparerait avec plus de pertinence à Bernard Tapie. Il serait fort injuste de reprocher à Tapie d’être un homme riche, et aussi injuste de lui reprocher de ne pas être un homme riche : c’est un escroc dont les affaires sont de la cavalerie médiatique, comme l’essentiel de celles de son temps (…) Je crains que vous n’ayez peiné Jean-Jacques en vous alarmant à ce point de sa phrase sur Sollers. À mon avis, Sollers étant si universellement connu pour ce qu’il est, la cinglante ironie de la phrase ne fera pas de doute.» (Lettre à Annie Le Brun, 5 décembre 1992).

« Sollers laisse dire partout, et même sans rectifier quand il est présent, qu’il est mon éditeur ! (…) Je suppose que vous avez vu le dernier bulletin avec de nouvelles imprudences [de la part de Philippe Sollers qui se servait (dans le bulletin Gallimard de janvier 1993) de citations extraites des Commentaires sur la société du spectacle, à propos du “secret”, pour annoncer la sortie de son livre Le Secret]. » (Lettre à Jean-Jacques Pauvert, 8 février 1993).

«Merci également pour l’envoi du plus récent excès de Sollers dans le Bulletin, que j’avais déjà vu. Tout cela ne va certainement pas rester impuni.» (Lettre à Michel Bounan, 1er mars 1993).

À propos des charmes de Venise : «On vous en montrera de peu connus, si seulement vous promettez de n’en rien dire à Sollers ; qui ne saura pas plus les trouver que le reste des beautés du temps.» (Lettre à Jean-Jacques Pauvert, 30 mars 1993).

«De Sollers, je dis seulement que je ne souhaite plus en parler davantage, et que toutes ces fâcheuses tentatives de mélange n’auront même pas été utiles pour lui, comme il avait semblé le supputer.» (Lettre à Jean-Jacques Pauvert, 27 mai 1993).

Jules Bonnot de la Bande, 22 juin 2009.



La BnF honore Philippe Sollers

Un histrion saint-sulpicien bien connu du grand public, monsieur Philippe Sollers, vient d’encaisser les 10.000 euros du premier prix de la BnF (Bibliothèque nationale de France) qui lui a été attribué pour l’ensemble de son œuvre. Le montant du chèque n’est pas très élevé, mais on sait que le maître a des goûts relativement simples, puisque ce sont les goûts du jour : seul son aveuglement caractériel a pu lui faire croire, à l’époque où il se croyait d’avant-garde, qu’il les précédait ou les infléchissait.

Ce nouveau prix littéraire, créé à l’initiative de Jean-Claude Meyer, président du Cercle de la BnF, pour récompenser un auteur vivant de langue française ayant publié dans les trois années précédentes, s’accompagne d’une bourse de recherche de 5000 euros, non encore attribuée, qui devrait soutenir le travail «de haut niveau» d’un larbin universitaire sur l’œuvre du lauréat.

Je ne sais si monsieur Philippe Sollers participera au choix de ce lauréat satellite. Mais cela me semble raisonnable : qui mieux que lui pourrait juger de la qualité de la flagornerie ?

Le jury, présidé par Bruno Racine, président de la BnF et écrivain, était composé de neuf membres : Jean-Claude Meyer, vice-président de la BnF, Laure Adler, Jean-Claude Casanova, Antoine Compagnon, Marc Fumaroli, Edouard Glissant, Colette Kerber, Julia Kristeva et Alberto Manguel.

On voit que la littérature vivante était représentée avec un discernement homéopathique.

Heureusement, la présence dans le jury de madame Julia Kristeva, épouse Sollers, était une garantie d’impartialité maximale.

Monsieur et madame en plein délire maoïste, 1974.

Ce prix fut remis à notre grand écrivain à l’occasion du deuxième dîner des mécènes, organisé par la BnF. Ce petit en-cas à 500 euros réunissait, dans le cadre prestigieux du hall des Globes, environ deux cents personnes.

Vous pourrez découvrir quelques noms dans l’article du Monde.

Vous apprendrez aussi que l’arrière pensée des organisateurs de ce banquet était de réunir des fonds afin d’acquérir les archives de Guy Debord qu’Alice Becker-Ho, veuve Debord et exécutrice testamentaire du de cujus, n’a pas l’intention de donner à l’État ou à une fondation quelconque. Selon Alain Beuve-Méry, ces archives sont difficiles à estimer, mais dépassent plusieurs centaines de milliers d’euros, et la BnF ne les possède pas dans ses tiroirs. Madame Albanel non plus, d’où cette opération gastronomique de mendicité de luxe afin de trouver de l’argent.
«Pour allécher les convives, trois cahiers à spirale, deux à petits carreaux, un à grands carreaux, avec le trait rose qui sépare la marge, étaient exposés durant le dîner. Classés «Trésor national», ils forment le manuscrit de La Société du Spectacle, de Guy Debord. Le texte est surchargé d’annotations à l’encre bleue ou noire et se lit en suivant des paragraphes soigneusement numérotés, qui indiquent les pages du livre à venir.»
Peu importe que ce brave Alain Beuve-Méry s’emmêle un peu les crayons, bleus ou noir, dans les numéros de sections et les numéros de pages…

Il n’a peut-être pas connu Debord vivant…

C’est assez cosmique, surtout si on imagine Sollers
en train de baratiner ses voisines de table.


Peu importe que le montant nécessaire à l’acquisition du fonds Debord soit réuni ou non — après tout les universitaires étasuniens peuvent tirer autant de profit de ces archives que les universitaires français —, le spectacle de la veule prostitution que nous offrent madame Albanel et monsieur Racine, avec l’appui photogénique de monsieur Sollers, peut suffire à notre bonheur.

Les mots immortels que l’honoré écrivain s’est cru obligé de prononcer n’ont malheureusement pas été retranscrits par Alain Beuve-Méry. Il nous indique seulement que ce fut «l’occasion pour Sollers de rendre hommage au “lecteur exceptionnel” que fut Guy Debord», ce qui est peu, mais tout de même amusant, si l’on se remémore la trace laissée chez Debord (dans «Cette mauvaise réputation…», 1993) par une lecture assez vite expédiée de notre baudruche littéraire :
«Dans L’Humanité du 5 novembre 1992, (…), il y a même quelques éloges à mon propos. Mais ce n’est qu’insignifiant, puisque signé Philippe Sollers.»
C’est finalement assez bien vu.

PS : Signalons, aux admirateurs inconditionnels de monsieur Philippe Sollers, que sa divine présence est prophétisée pour le soir du 1er juillet, au Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy, dans le cinquième arrondissement de la capitale, pour une conférence sur Le catholicisme de Dante.

Le lieu est d’une grande beauté, je vous conseille plutôt d’y entrer, mine de rien, pour vous promener, quand monsieur Sollers n’y sera plus.

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Mercredi 24 juin 2009

Dans Tout le monde veut Debord à son bord, Céline, peut-être en proie à quelque innocente danse de saint-Guy, donne le champ libre à son inconscient : une «extravagante récupération étatique» devient une «extravagante récupération extatique».

Emportée par sa griserie, elle s’emballe et veut croire que nous lui avions promis de faire un peu de chahut au cours de ce dîner en ville. Nous avions plus sobrement exprimé le souhait que quelques «invités de Guy Debord» viennent troubler ces riches heures de la récupération.

D’autre part, contrairement à ce qu’affirme Céline («Le très radical site du Jura Libertaire s’insurge et dénonce»), nous en profitons pour préciser que nous sommes les seuls auteurs de la notule À propos d’une extravagante récupération étatique, bien que nous appréciions la façon dont le Jura Libertaire l’a reproduite, en l’accompagnant en particulier d’une opportune «Tranche de Lautréamont». Nous ne participons pas davantage à ce site, pleinement indépendant du nôtre.

Jules Bonnot de la Bande, 18 juin 2009.
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Mercredi 17 juin 2009
Les manuscrits de Debord
en manque de mécènes


Bruno Racine, le président de la Bibliothèque nationale de France (BNF), a régalé 200 mécènes potentiels, lundi 15 juin, lors dun dîner dans le hall des Globes. Les convives étaient incités à donner le plus dargent possible afin dacquérir les archives de Guy Debord, le chef de file du situationnisme. Selon M. Racine, ces archives constituent «un fonds unique sur les avant-gardes littéraires».

Mais les mécènes ne se sont pas bousculés. Près de 180.000 euros ont été levés, soit moins du dixième de la somme que la France doit réunir dans les deux ans et demi qui viennent. «C
est un bon début», a néanmoins estimé M. Racine, qui mise sur une conjoncture plus favorable à partir de 2010. La ministre de la Culture — Christine Albanel était présente — pourrait faire grimper la cagnotte française en puisant dans le Fonds du Patrimoine. Mais des universités américaines, en particulier celle de Yale, sont en embuscade…

Pour allécher les convives, trois cahiers à spirale, deux à petits carreaux, un à grands carreaux, avec le trait rose qui sépare la marge, étaient exposés durant le dîner. Classés «Trésor national», ils forment le manuscrit de La Société du Spectacle, de Guy Debord. Le texte est surchargé d
annotations à lencre bleue ou noire et se lit en suivant des paragraphes soigneusement numérotés, qui indiquent les pages du livre à venir.

Parmi les convives du dîner figurait Philippe Sollers, à qui a été remis le premier Prix de la BNF, doté de 10.000 euros et assorti d
une bourse de recherche de 10.000 euros attribuée à un étudiant chargé dun travail sur son œuvre. Loccasion pour Sollers de rendre hommage au «lecteur exceptionnel» que fut Guy Debord.

Leur presse (Alain Beuve-Méry, Le Monde), 17 juin 2009.



Guy Debord, le dîner de fonds

Mécénat. La Bibliothèque nationale de France a réuni lundi 200 convives pour financer l’achat des archives du situationniste.

La Société du spectacle
de Guy Debord sous verre. Trois carnets à spirale exposés non loin de l’Écume des jours de Boris Vian et de la Vie de sainte Catherine, manuscrit enluminé du XVe siècle. Autour, dans le hall des Globes de la Bibliothèque nationale de France, plus de deux cents personnes, un verre de champagne Roederer à la main. Ce lundi soir, elles sont venues à un dîner destiné à financer l’acquisition des archives de Guy Debord. La France a refusé de les voir quitter le territoire et les a classées Trésor national (Libération du 16 février).

Un trésor, Debord… Sa veuve veillait jalousement sur l’intégrité du fonds depuis son suicide, en 1994. Méticulosité, souci de son destin posthume, le fondateur du situationnisme avait pris soin de trier et d’organiser la totalité de ses manuscrits, notes et correspondance avant sa mort. L’université américaine Yale les convoitait depuis deux ans pour son centre de recherche sur les avant-gardes. Debord conspuait l’État. L’État l’embaume. «Cette soirée relève de la société spectaculaire, reconnaît Jean-Claude Meyer, président du cercle de la BNF dans son discours. Une ironie et en même temps un grand hommage.»

Tartare. Dix-huit tables (baptisées Baudelaire, Toulouse-Lautrec, Debussy, Chateaubriand…) sont réparties sur toute la longueur du hall. La table vaut 6000 euros, le couvert, 500. C’est le deuxième dîner qu’organise Bruno Racine, le président de la BNF, avec le Cercle de la bibliothèque, dans une tradition de mécénat à l’américaine. Le précédent dîner de gala, en 2008, avait permis d’acheter une pièce unique de l’artiste Anselm Kiefer. L’État dispose de trente mois, à partir de l’arrêté paru le 29 janvier au Journal officiel, pour réunir la somme proposée par Yale.

Avant le début du repas (tartare de bar de ligne et salade d’herbes et légumes croquants, filet de veau rôti au four, girolles poêlées et asperges aux senteurs de thym citron, volupté glacé fraises des bois, orgeat, compote de rhubarbe, arrosé entre autres de château Dassault 2001), Bruno Racine revient sur son objet : sa «priorité est d’acquérir les archives de Guy Debord». «S’il fallait un certificat de bien-pensance pour entrer dans les collections de la Bibliothèque nationale, son rayonnement serait amoindri.» Sade aussi a été récupéré, pour paver l’Enfer de la BNF. Et pourquoi pas Debord, d’un bloc livré à la recherche ?

Hédonisme. Le premier lauréat du prix de la BNF, consacrant un auteur vivant de langue française pour l’ensemble de son œuvre, est annoncé : Philippe Sollers. L’ironie du moment n’échappe pas à l’auteur d’Un vrai roman, qui parle de «court-circuit historique». Il parle. De lecture («Être sur cette ligne de transmission secrète de la lecture»), de bibliothèques («des âmes»), d’hédonisme («Pour savoir lire, il faut savoir vivre»), de plaisir (il quittait la salle studieuse de la rue de Richelieu «pas pour brûler des voitures, mais pour faire des choses qui n’étaient pas bien vues à l’époque, qui ne le sont pas encore») et de Lautréamont («Qui lit encore de la poésie ?» semble-t-il dire).

L’exégète du situationniste le rappelle : «J’avais une grande admiration pour Debord, même s’il m’a critiqué.» Qu’en sera-t-il de ses archives à lui, Philippe Sollers ? «La négociation vient de commencer», lance-t-il en quittant la terrasse qui donne sur les jardins de la BNF. Il est minuit. Le dîner aura permis de rassembler, entre les tables et les dons, environ 200.000 euros. Alice Debord, fidèle à son principe, ne parle pas. Tout au plus dira-t-elle seulement : «Il ne serait pas venu.»


Leur presse (Frédérique Roussel, Libération), 17 juin.


3 millions pour Guy Debord

«Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles.»

Ceci est la première phrase de La Société du spectacle publié en 1967 par Guy Debord aux éditions Buchet-Chastel. Son livre culte. L’intellectuel s’est suicidé à 63 ans, en 1994 mais a pris soin, avant cela, de soigneusement classer ses archives. Aujourd’hui sa veuve, Alice, cherche à se séparer de l’ensemble et la Bibliothèque Nationale voudrait l’acquérir. Il n’existe pas de prix officiel demandé mais de source sûre il s’agirait de 3 millions d’euros. Difficile à réunir en ces temps de crise même si le ministère de la Culture a classé l’ensemble «trésor national». Un article en date du 12 février 2009 du Journal Officiel précise que ces archives sont «d’une grande importance pour l’histoire des idées de la seconde moitié du XXe siècle et la connaissance du travail toujours controversé de l’un des derniers grands intellectuels de cette période».

Le classement a un effet financier utile : 90% de la somme peuvent être déduits dans le cas ou ce serait une entreprise qui l’achèterait pour le compte de la BNF. 300.000 euros pour une grande société ça n’est pas grand chose, d’autant qu’elle peut en tirer des bénéfices médiatiques, organiser des réceptions dans les salles prestigieuses de la Bibliothèque Nationale à cette occasion etc. Ironie du sort, cela consisterait à jouer justement le jeu de la société du Spectacle donc.

Pour tenter de recueillir ces fonds et dans le cadre de son dîner annuel de donateurs qui a lieu pour la seconde fois était donc organisé hier soir une grande manifestation à 500 euros le ticket d’entrée pour attirer les mécènes. Des invités de choix, de Robert Peugeot (directeur de l’innovation chez Peugeot) à Pierre Leroy (numéro 2 du groupe Lagardère et grand collectionneur de manuscrits littéraires) en passant par la ministre de la Culture et Jean-Claude Meyer président du Cercle de la BNF et surtout associé gérant de la Banque d’affaires Rothschild et Cie. Ce dernier avait d’ailleurs un excellent mot repris de Pierre Dac : «Donner avec ostentation ça n’est pas très bien mais ne rien donner discrètement ça n’est guère mieux».

L’institution a, en tout, 30 mois pour trouver l’argent. Manifestement seulement la moitié de la somme a été réunie jusqu’à aujourd’hui. Les archives représentent pas moins de 20 mètres linéaires de documentation classées, de correspondances et le fameux manuscrit de la Société du spectacle inscrit sur trois cahiers d’écolier d’une écriture petite et finalement assez sage. Il ne faut pas se fier aux apparences.

Chaque pensée clef est numérotée comme celle portant le numéro 182 : «L’innovation de la culture n’est cependant portée par rien d’autre que le mouvement historique total». Voir et écouter sur Youtube son amusant Hurlements en faveur de Sade de 1952 pour comprendre ou se remémorer l’esprit du monsieur.

La ministre de la Culture admettait hier la «dimension paradoxale» du classement des archives de l’homme à la sensibilité révolutionnaire. L’université de Yale encore moins révolutionnaire que l’État français a manifestement aussi précisé qu’elle était candidate à l’achat de l’ensemble.

Leur presse (Judith Benhamou-Huet, Les Échos), 16 juin.


Voir aussi : Tout le monde veut Debord à son bord
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Mardi 16 juin 2009

Dans un article paru dans Le Monde du 14 juin 2009, Alain Beuve-Méry ne peut dissimuler sa satisfaction d’assister enfin à la réconciliation du spectacle et de sa négation grâce à un étrange trésor de guerre dont divers protagonistes, privés et publics, se partagent la dépouille.


Deux cents personnes dînent ensemble pour garder en France l’œuvre de Debord
Le compte à rebours est enclenché. Et le temps file vite. Depuis le 29 janvier, date à laquelle la ministre de la Culture, Christine Albanel, a classé «trésor national» les archives de Guy Debord (1931-1994), le chef de file du mouvement situationniste, l’État dispose de trente mois pour rassembler largent nécessaire afin dacquérir ce fonds inventorié par le libraire parisien Benoît Forgeot.
Outre le manuscrit autographe de La Société du spectacle (paru en 1967, disponible en «Folio»), ce fonds comprend une collection de notes de lectures, deux cahiers dans lesquels Guy Debord a inscrit ses rêves, tout ce qui concerne le Jeu de la guerre, avec un des cinq exemplaires de l’ouvrage qui a été pilonné, le manuscrit de son dernier projet de livre, toutes ses notes concernant le cinéma, de gros dossiers concernant l’édition, et l’ensemble de sa correspondance.
Passé le délai de deux ans et demi, ce fonds, dont l’intégrité a été préservée par Alice Debord, veuve de l’écrivain et détentrice des droits moraux sur l’œuvre, pourrait migrer outre-Atlantique et être acquis par des universités américaines, très friandes de ce type de documents, comme celle de Yale, qui est déjà sur les rangs.
La valeur de ces archives est difficile à évaluer, mais elle dépasse plusieurs centaines de milliers d’euros. Afin de réunir une partie de la somme, Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France (BNF) a décidé de faire appel à des mécènes en les réunissant autour d’un dîner de prestige. Ce dîner de gala aura lieu le lundi 15 juin, sur le site François-Mitterrand, dans le prestigieux hall des Globes. Cette façon de lever des fonds est directement inspirée par les méthodes des fondations et musées américains, qui sollicitent ainsi de richissimes donateurs.
«Nous réunissons une fois par an tous nos grands mécènes dans un cadre prestigieux», explique le président de la BNF. En 2008, l’argent récolté (autour de 200.000 euros) avait permis à la Bibliothèque d’acquérir une pièce unique de l’artiste allemand Anselm Kieffer, un hommage au poète Paul Celan, ainsi qu’un lot de lettres de Marcel Proust.
Deux cents couverts
Cette année, la crise promet de se faire un peu sentir, mais près de deux cents couverts payants sont déjà réservés (soit un peu plus que l’an passé) pour le dîner organisé par M. Racine et le banquier Jean-Claude Meyer, président du Cercle de la BNF. Cristaux, porcelaines, bordeaux classés et mets subtils sont au menu.
Le montant du couvert est fixé à 500 euros, mais les dons sont laissés à la discrétion des entreprises ou des personnes. «Il y a un plancher, mais pas de plafond», précise M. Racine. Certaines entreprises ou fondations comme Total, Veolia ou Roederer (qui offre le champagne) ont réservé une ou plusieurs tables de douze couverts.
Parmi les convives qui ont aussi pris leur rond de serviette figurent Sotheby’s, les galeries d’art Ropac, Templon, la famille Boissonnat, via la Fondation Clarence. Pour les entreprises qui font des bénéfices, l’opération est intéressante, car les dons sont fiscalement déductibles à hauteur de 90% ; pour les particuliers, le seuil est fixé à 60%.
Le conseil d’administration du Cercle de la BNF comprend aussi de généreux donateurs, dont les plus réguliers sont Nahed Ojjeh, la veuve du richissime marchand d’armes Akram Ojjeh, le cofondateur de la maison de couture Saint Laurent, Pierre Bergé, mais aussi le patron du Groupe Rivaud, Edouard de Ribes, le collectionneur Pierre Leroy, cogérant du groupe Lagardère — tous sont du dîner. Cette année, le Cercle a aussi créé un prix de la BNF, doté de 10.000 euros pour soutenir la recherche contemporaine qui sera remis le même soir.
Au nombre des invités seront présents la ministre de la Culture, Christine Albanel, qui peut autoriser le fonds du patrimoine à contribuer à l’achat, mais aussi la veuve de l’écrivain, qui a accepté que le manuscrit de La Société du spectacle soit exposé aux yeux des donateurs potentiels, pendant le dîner. D’autres œuvres patrimoniales récemment acquises seront aussi présentées, comme L’Histoire de la belle Mélusine, de Jean dArras, de 1479, ou le manuscrit de L’Écume des jours, de Boris Vian.
Les généreux donateurs mordront-ils à l’hameçon ? Réponse le 15 juin au soir. Mais déjà ce dîner a un avant-goût délicieux. C’est peu dire qu’entre ces mécènes et la pensée anticapitaliste et anticonsumériste de Guy Debord, il y a un fossé culturel. Bruno Racine doit bien aller chercher l’argent où il est. Et il rappelle : «La BNF ne va pas acquérir uniquement les fonds d’auteurs qui défendent l’ordre établi.»
Leur presse (Alain Beuve-Méry, Le Monde), 14 juin 2009.

Cette initiative patrimoniale n’est pas sans faire songer à une lettre de Guy Debord à Annie Lebrun où il dénonçait «l’extravagante récupération étatique» de la «Tranche de Lautréamont», vendue par la Loterie nationale en 1986. Il formulait alors le souhait que les «grandes satisfactions» affichées par les promoteurs de cette opération, résumant «à merveille l’esprit du temps», soient «encore troublées», du moins le croyait-il et l’espérait-il, «par les “invités du comte de Lautréamont”». C’était là une allusion au saccage par les surréalistes du Maldoror, boîte de nuit ouverte le 1er janvier 1930 à Paris.


Toute l’affaire est décrite par le menu dans Révolutionnaires sans révolution d’André Thirion : «Breton ne cachait pas son indignation (…) J’appris en même temps que l’existence de la boîte sacrilège la décision prise d’aller y faire un scandale. Je demandai que l’opération fût quelque peu organisée, il fallait d’abord reconnaître les lieux, établir au besoin un plan d’attaque. Sadoul et moi nous fûmes dépêchés boulevard Edgar-Quinet, nous partîmes aussitôt. Nous entrâmes sans difficulté. (…) La boîte avait été retenue pour la nuit par une princesse Cantacuzène qui y donnait un souper sur invitations. Nous en rendîmes compte chez Breton, on alerta tous les surréalistes qu’on put toucher et l’assaut fut fixé à 11 heures.

Nous bousculâmes le portier qui demandait nos invitations. Char entra le premier, prit le chasseur à bras-le-corps, le souleva et le précipita dans le paravent qui masquait la porte d’entrée. Le paravent s’écroula, des vitres furent brisées et nous nous retrouvâmes à quatre devant les soupeurs : Char, Breton, Noll et moi (…) Le souper par petites tables était déjà servi, les convives étaient assis, les verres étaient pleins de champagne. Toutes les femmes étaient en robe du soir. “Nous sommes les invités du comte de Lautréamont”, cria Breton avec la rage et la solennité qui donnèrent à cette entreprise la gravité qui convenait. (…) Breton et moi tirâmes violemment sur les nappes des tables, jetant à terre les assiettes, les verres, les bouteilles et les seaux de champagne, renversant ensuite les tables et les chaises. Devant cette détermination, les invités de la princesse prirent peur et s’enfuirent en criant vers le fond de la salle.»


La parenté est frappante entre le souper mondain donné au Maldoror et ce dîner de gala, dans un lieu portant le nom de François Mitterrand, que Debord détestait tout particulièrement. Ce souper sur invitations réunira autour de la princesse Alice Debord au pays des merveilles spectaculaires et marchandes, quelques marchands de canons, quelques trafiquants d’art (à moins que ce ne soit le contraire), et la représentante d’un gouvernement dont le chef a pour programme explicite la liquidation de mai 68. De l’aveu même de Guy Debord, l’esprit de mai, dans ce qu’il eut de véritablement révolutionnaire, ne se distinguait pas de celui qui l’animait. Les grandes espérances à l’origine de cette extravagante récupération étatique se verront troublées, nous le croyons et nous l’espérons, par les «invités de Guy Debord».

Jules Bonnot de la Bande, 14 juin 2009.


«Il s’agit peut-être aussi de savoir si le terme de compromission a encore un sens et ce qu’il y aurait à gagner à s’en débarrasser (combien ?).»


Alice Debord attend peut-être quelque indulgence pour ses nombreuses indélicatesses d’arrière-boutique et de tiroir-caisse, du fait qu’elle aurait été associée à l’édition de Guy Debord. Mais, comme l’écrivait lauteur de La Société du spectacle à propos d’un autre récupérateur, «ceci ne donne pas des “droits”, mais plutôt des “devoirs”. Si lon sest mêlé, même de loin, à ces choses, toute prostitution ultérieure nappelle pas lindulgence mais au contraire la sévérité. De plus, nous ne sommes plus en 1920, ni même en 1957, mais au temps de la mode relative de ces questions, qui doit donc entraîner plus dexigences, et plus de défense contre les nouvelles formes de pratiques de “censure” de leur sens réel, pratiques plus subtiles (?) — ce que certains appellent “récupération”.» (Lettre à Jaap Kloosterman du 19 février 1976)

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Mardi 5 mai 2009
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Vendredi 6 mars 2009

Note pour servir à l’histoire de l’Internationale situationniste

Les «Thèses de Hambourg» constituent assurément le plus mystérieux de tous les documents qui émanent de l’I.S., parmi lesquels beaucoup ont été très abondamment répandus, et d’autres fréquemment réservés à une diffusion discrète.

Les «Thèses de Hambourg» ont été évoquées plusieurs fois dans les publications situationnistes, mais sans qu’une seule citation en ait jamais été donnée : par exemple, dans I.S. no 7, pages 20, 31 et 47 ; plus indirectement dans I.S. no 9, page 3 (avec le titre de l’éditorial «Maintenant, l’I.S.») ; et aussi dans les contributions, demeurées inédites, d’Attila Kotányi et de Michèle Bernstein, lors du débat de 1963 sur les propositions programmatiques d’A. Kotányi. Elles sont mentionnées, sans commentaire, dans la «Table des ouvrages cités», à la page 99 de L’Internationale situationniste (protagonistes, chronologie, bibliographie), par Raspaud et Voyer.

Il s’agit en fait des conclusions, volontairement tenues secrètes, d’une discussion théorique et stratégique touchant l’ensemble de la conduite de l’I.S. Cette discussion eut lieu durant deux ou trois des tout premiers jours de septembre 1961, dans une série aléatoirement choisie de bars de Hambourg, entre G. Debord, A. Kotányi et R. Vaneigem, qui voyageaient alors sur le chemin du retour de la Ve Conférence de l’I.S., tenue à Göteborg du 28 au 30 août. À ces «Thèses» devait ultérieurement contribuer Alexander Trocchi, qui n’était pas lui-même présent à Hambourg. Délibérément, dans l’intention de ne laisser filtrer hors de l’I.S. aucune trace qui puisse donner prise à une observation ou une analyse extérieures, rien n’a jamais été consigné par écrit concernant cette discussion et ce qu’elle avait conclu. Il a été convenu alors que le plus simple résumé de ces conclusions, riches et complexes, pouvait se ramener à une seule phrase : «L’I.S. doit, maintenant, réaliser la philosophie.» Cette phrase même ne fut pas écrite. Ainsi, la conclusion a été si bien cachée qu’elle est restée jusqu’à présent secrète.

Les «Thèses de Hambourg» ont eu une importance considérable, au moins à deux égards. D’abord parce qu’elles datent la principale option dans l’histoire même de l’I.S. Mais également en tant que pratique expérimentale : de ce dernier point de vue, c’était une innovation frappante dans la succession des avant-gardes artistiques, qui jusque-là avaient toutes plutôt donné l’impression d’être avides de s’expliquer.

La conclusion résumée évoquait une célèbre formule de Marx en 1844 (dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel). Elle signifiait à ce moment que l’on ne devrait plus prêter la moindre importance aux conceptions d’aucun des groupes révolutionnaires qui pouvaient subsister encore, en tant qu’héritiers de l’ancien mouvement social d’émancipation anéanti dans la première moitié de notre siècle ; et qu’il ne faudrait donc plus compter que sur la seule I.S. pour relancer au plus tôt une autre époque de la contestation, en renouvelant toutes les bases de départ de celle qui s’était constituée dans les années 1840. Ce point établi n’impliquait pas la rupture prochaine avec la «droite» artistique de l’I.S. (voulant faiblement continuer ou seulement répéter l’art moderne), mais la rendait extrêmement probable. On peut donc reconnaître que dans les «Thèses de Hambourg» a été marquée la fin, pour l’I.S., de sa première époque — recherche d’un terrain artistique véritablement nouveau (1957-61) ; et aussi a été fixé le point de départ de l’opération qui a mené au mouvement de mai 1968, et à ses suites.

D’autre part, à ne considérer que l’originalité expérimentale, c’est-à-dire l’absence de toute rédaction des «Thèses», l’application socio-historique ultérieure de cette innovation formelle est tout aussi remarquable : après qu’elle ait subi, bien sûr, un complet renversement. Guère plus de vingt ans après, en effet, on pouvait voir que le procédé avait rencontré un insolite succès dans les instances supérieures de nombreux États. On sait que désormais les quelques conclusions véritablement vitales, répugnant à s’inscrire dans les réseaux des ordinateurs, enregistrements magnétiques ou télex, et se méfiant même des machines à écrire et des photocopieuses, après avoir été le plus souvent ébauchées sous forme de notes manuscrites, sont simplement apprises par cœur, le brouillon étant aussitôt détruit.

Cette note a été écrite spécialement à l’intention de Thomas Y. Levin [Le nom de Levin fut ultérieurement masqué de XXX par Guy Debord], qui a si infatigablement couru le monde pour retrouver les traces de l’art effacé de l’Internationale situationniste, et aussi de ses divers autres forfaits historiques.

Guy Debord, novembre 1989.
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Samedi 28 février 2009
Steal this book

Now that Semiotext(e) -- after thirty years of ignoring Guy Debord and the other members of the Situationist International in favor of such ex-Maoist "post-structuralists" and "post-modernists" as Jean Baudrillard and Michel Foucault -- has published its translation of volume I (June 1957-August 1960) of Guy Debord's letters, I know you fuckers are expecting me -- the guy who has been translating and uploading these letters to the Internet for free for the last four years -- to write one of my patented, very detailed and thoroughly devastating 5,000 word critiques. But frankly I can't be bothered. And so y'all are going to have to content yourselves with the following list, presented en vrac:

1) The entire volume is presented exactly as it was in the original French, which means this volume says that it is the first of six such volumes, when in fact seven were necessary;

2) The translators have reproduced all of Alice/Fayard's footnotes, but have added none of their own; untranslated texts that are referred to by Debord have been left untranslated; the book also does not include an index or a list of "Who's Who"; as a result, the people, publications and events described can be unnecessarily difficult to follow;

3) The back cover claims that these letters are "published here for the first time in English," as if what appears on the Internet is not "published" and therefore isn't real and/or doesn't exist;

4) The back cover insists that the Situationist International was a "cultural" avant-garde, a "cultural movement" with a "cultural mission," and completely ignores and thereby falsifies its political character -- and this at a time when Guy Debord continues to inspire and be cited by political revolutionaries in France and Greece, who would not recognize themselves in, nor would they settle for, what Semiotext(e) calls "a complete transformation of personal life within the Society of the Spectacle" (emphasis added);

5) After waiting to see how well this book sells -- McKenzie Wark's preface suggests that it will be marketed to "today's individualist sensibility," "to an ear trained by the Cold War to protect its precious individualism," "the individualist sensibility of what Debord will call 'bourgeois civilization,' " and (worst of all) "the contemporary reader" -- Semiotext(e) is going to try to convince Alice/Fayard that publishing translations of all seven volumes in their entirety isn't commercially viable, and that, after 1969, "superfluous" letters will need to be edited out,
[Email correspondence with Semiotext(e)'s Hedi El Kholti, 20 January 2009] thus placing the full weight of the series on the first two or three volumes, which of course will be complete;

6) The overall effect of this operation will be just like Tom McDonough's Guy Debord and the Situationist International: Texts and Documents, which emphasized the early "artistic" SI at the expense of the later "political" SI, but much worse because Debord's entire life will be reduced to what he did between 1957 and 1967, and the English-speaking world will once be deprived of the opportunity to learn about the explicitly political work Debord did in Portugal in 1974 and 1975, Italy in 1975 and 1976, Spain in 1980 and France in 1986 and 1987;

7) Of course, Guy Debord himself would have hated such a weighting, which not only concerns the SI, but his whole life. He would have been familiar with it from Greil Marcus' Lipstick Traces (1989) and the various exhibitions of "situationist" art works held at the Pompidou Center and the Institute for Contemporary Arts that same year. And, even worse for Semiotext(e), Debord diagnosed the motivations behind such weightings in his letter to Pascal Dumontier dated 24 October 1989: "This exhibition wanted to evoke the origins of the SI by refusing and hiding its destiny. 'Becoming is the truth of being.' This phrase by Hegel can be applied, even better than elsewhere, to revolutionary efforts (and often to their detriment, of course). The museographs have thus assembled the 'artistic victims' sacrificed by the SI, who -- except for [Asger] Jorn, who was not a victim, but one of the lucid protagonists -- wouldn't ever be gathered together in a museum if they had not once upon a time had such important and bad associations. Which are only important and bad thanks precisely to May 68."

I believe that this is why McKenzie Wark's preface is preoccupied with the theme of exclusion, which is mentioned and discussed a total of eight times in the course of a 22-page-long text: he knows full well that, had Debord been alive, he would have tried to prevent and, failing that, would have publicly denounced, such blatantly reactionary moves as those made by Fayard and Semiotext(e);

8) Just like the yellow journalism of Stewart Home, Andy Merrifield, Andrew Hussey, and Nathan Heller, McKenzie Wark's preface to this volume is hostile and suspicious, presenting Debord as if he were a career-minded, manipulative Communist-Party-style apparatchik. Does Semiotext(e) seriously think "the contemporary reader" is going to be interested in and want to buy a book by such a caricature?

9) Wark's preface (which we suspect was actually written by Sylvere Lotringer)
[In an email sent 22 january 2009, Wark maintained that he is the one who wrote it. Tant pis.] mentions none of the considerable controversy that, from start to finish (1999 to 2008) surrounds the publication of this series of volumes: a) the fact that in 1999 Alice/Fayard suppressed a book by Debord's former historian and friend Jean-Francois Martos, who actually produced a real volume of correspondence in which two people exchange letters; b) the fact that Michele Bernstein refused to allow any of Guy's letters to her to be printed, which completely undermined the integrity and legitimacy of the entire project, given the unique importance of this woman to Debord's life, politics and thought; c) the fact that none of the letters addressed to Alice herself, Jacqueline de Jong or Michele Mochot-Brehat are included, either; d) the fact that Debord's former friend and physician Michel Bounan condemned Alice in 2000 because Fayard is merely the publishing arm of a huge corporation that makes and distributes military weapons; and e) the fact that, in 2006 and 2007, Debord's former friend and collaborator Jean-Pierre Baudet -- as a protest against all of the above, but especially the fact that Alice/Fayard's "Correspondence" is not a correspondence precisely because none of the letters addressed to Debord are included -- insisted that none of the letters Guy addressed to him be included in Volumes 6 and 7, and that his name be replaced by an "X" in those instances when he is referred to;

10) the entire book is thus both an Orwellian suppression of these relevant and important historical events, and an implicit validation and approval of the similar suppressions that preceded it and made it possible.

Bill Not Bored, 22 January 2009.


'Correspondence' Reveals Portrait

'Correspondence' by Guy Debord (Semiotext(e))

Correspondence is not the way of communication in the 21st century. More and more is said with buzz words and abbreviated slang. It’s getting easier to forget that there was a time when subtle, deliberately constructed letters, ripe with frustration and emotion, were the common form of exchange.

Guy Debord lived in such a time. Born in Paris in 1931, he was a founding member of both the Lettrist International and Situationist International movements, and he wrote letters—a lot of them.

The SI movement attempted to use art for social and political change. Indeed, SI embraced propaganda—what they saw as “arts as a means”—within and without the organization. Unlike other movements before them, this group aspired towards action rather than the formation of a set of doctrines, resisting the term “situationism.” Their ideology—actively creating “situations” around them, refusing to be taken in by the “dead time” of everyday routine—even allegedly helped spark France’s May 1968 Revolution.

“Correspondence” traces Debord’s interactions with other key members of the movement as he worked to create and sustain SI from 1957 to 1960. These letters not only show the behind-the-scenes development of this highly influential organization; they serve as a sort of manifesto, revealing the deliberation required for artistic innovation in this environment.

The collection of letters presented in “Correspondence” does an excellent job of shedding light upon the less glamorous aspects of being an architect of culture. When one things of the avant-garde, there is an image of the creative, carefree bohemian that naturally comes to mind. But as McKenzie Wark points out in the introduction to the letters, Guy Debord was as much a secretary as a theorist or an artist: “Deadlines, delays, and debts... Of all the roles he chose for himself, not to mention those assigned to him by posterity, the one that receives the least attention is that of secretary.”

Debord’s correspondences reveal a leader who is a stickler for details—more politician than artist. Many letters find Debord nagging the various members of SI for projects that have not met their deadlines, and in many others he catalogues how many copies of a certain article need to go to specifically designated places. There are few letters of great philosophical weight to be found. A typical letter from Debord to the members of SI reads: “Following up to what I wrote to you on 5 February, we need to hurry editing the journal, for which texts should be returned to the printer by March 15th.” For Debord, control of procedure is essential.

Debord’s political maneuvering within the organization also becomes clear when his exchanges with various people, addressing the same issue, are viewed side-by-side. While he claims that SI has no need to “fabricate fake disciples,” he is constantly trying to appease and manipulate his colleagues. He often addresses Pinot Gallizio, the elderly, successful painter of the early SI as “Carissimo, Grande e Nobile,” which translates to “dearest, great and noble.” The collection also serves to show his willingness to disown the members when they prove a hindrance to the Situationist movement. Within a month of the latest flattering address to Gallizio, Debord writes to another member that the old painter’s show was “manifestly a reactionary farce.” Through his letters, Debord is presented as unafraid to share with members the issues he is having with others; he comments each time that the addressed member has known all along that the recently expelled member would prove to be trouble.

Insofar as SI was essentially Debord’s brainchild, the movement shares its creator’s calculating nature. SI aimed to shock. As Debord wrote; “the element of surprise is essential and will ensure our success.” The falling out between Debord and Gallizio occurred because the latter had ceased to shock his audience. Debord excitedly writes about the possibility of a scandal whenever a new exhibit is being planned. Indeed, SI is cited as an instigator in the fashionable rise of anarchism of the 70s. This behind-the-scenes view of SI captures the irony of birthing a movement with both artistic and political aspirations—the perceived spontaneity of creative drive is inherently contradictory to the labored machinations of political planning. In this way, “Correspondence” shows the struggle to resolve structure with chaos, Marxism with Surrealism— this is the general project of Situationist International.

While “Correspondence” serves to paint a vivid portrait of an artist of the political bent and the ways he brought his movement to fruition, his practical leadership qualities render much of his correspondence patently dull. Many of the letters are laundry lists of tasks that must be tackled by the addressed; at times they can sound like office work rather than the start of an artistic revolution.

Nonetheless, “Correspondence” presents a friendly introduction to Situationist International, by virtue of the fact that these letters constitute a portrait of the original Situationist. Through his correspondences, Guy Debord delegates and manipulates those closest to him, he is deliberately creating a situation in the name of great social and political change.

Susie Y. Kim - The Harvard Crimson, February 20, 2009.


Correspondence
The Foundation of the Situationist International (June 1957–August 1960)

Guy Debord
Translated by Stuart Kendall
Introduction by McKenzie Wark
The MIT Press / Semiotext(e), December 2008
Yesterday, the police interrogated me at length about the journal and the Situationist organization. It was only a beginning. This is, I think, one of the principle threats that came up quickly during the discussion: the police want to regard the SI as an association in order to set about its dissolution in France. I protested, emphasizing that the artistic movement was never legally constituted by moral individuals in a declared association. Not being constituted, the SI cannot be officially dissolved, but they tried to intimidate us heavily. It seems they take us for gangsters!
—from Correspondence
This volume traces the dynamic first years of the Situationist International movement—a cultural avant-garde that continues to inspire new generations of artists, theorists, and writers more than half a century later. Debord's letters—published here for the first time in English—provide a fascinating insider's view of just how this seemingly disorganized group drifting around a newly consumerized Paris became one of the most defining cultural movements of the twentieth century. Circumstances, personalities, and ambitions all come into play as the group develops its strategy of anarchic, conceptual, but highly political "intervention."
Brilliantly conceived, this collection of letters offers the best available introduction to the Situationist International movement by detailing, through original documents, how the group formed and defined its cultural mission: to bring about, "by any means possible, even artistic," a complete transformation of personal life within the Society of the Spectacle.
About the Author
Writer, filmmaker, and cultural revolutionary, Guy Debord (1931–1994) was a founding member of the Lettrist International and Situationist International groups. His films and books, including Society of the Spectacle (1967), were major catalysts for philosophical and political changes in the twentieth century, and helped trigger the May 1968 rebellion in France.
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Jeudi 26 février 2009
Guy Debord au patrimoine national

Christine Albanel a interdit lexportation des archives du fondateur du situationnisme.

Il avait tout prévu : la domination du secret et le secret de la domination dans les métamorphoses spectaculaires de l
économie marchande, les catastrophes écologiques et la disparition de la figure du monde. Ayant compris quil ny avait ni retour, ni réconciliation possibles avec létat présent du monde, il avait décidé de «porter lhuile là où était le feu». De son maître livre, La Société du spectacle, il expliquait quil avait été «sciemment écrit dans lintention de nuire à la société spectaculaire».

Quinze ans après sa mort, Guy Debord (1931-1994) demeure le grand accusateur du «règne irresponsable de la marchandise et des méthodes des gouvernements modernes». Il est pourtant devenu un penseur à la mode, édité, réédité et grossièrement célébré par des individus qu
il méprisait. Cette récupération nest pas innocente : réduire lœuvre de lauteur de Panégyrique à une critique de la télévision ou à un beau moment dhistoire littéraire, cest la déminer.

On veut croire que ce n
est pas lintention de Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France, qui a œuvré pour que les archives du fondateur de lInternationale situationniste soient classées trésor national et ne puissent pas quitter la France. Un arrêté signé du ministre de la Culture, Christine Albanel, jeudi 29 janvier, et publié au Journal officiel quinze jours plus tard interdit lexportation du fonds soigneusement classé par Guy Debord et sa femme, Alice Becker-Ho, et le soustrait aux convoitises de luniversité américaine de Yale qui souhaitait sen porter acquéreur pour son Centre de recherche sur les avant-gardes.


Des rêves et des notes

Benoît Forgeot, le libraire parisien qui a inventorié ces archives et préparé la transaction avec les États-Unis, insiste sur leur richesse et leur cohérence. «Cet ensemble exceptionnel regroupe tous les manuscrits de Guy Debord, à commencer par celui de La Société du spectacle, une collection incroyable de notes de lectures sur des fiches bristol classées par thème, deux cahiers assez émouvants dans lesquels il a noté ses rêves, tout ce qui concerne le Jeu de la guerre, avec un des cinq exemplaires du jeu, le manuscrit de son dernier projet de livre, toutes ses notes concernant le cinéma, de très gros dossiers concernant l
édition, et lensemble de sa correspondance. Cest rare de disposer darchives aussi complètes. En volume, la partie la plus importante, et la plus intéressante, touche au cinéma (brouillons, idées, scénarios, notes de montage). Les fiches de lecture composent à elles seules un livre inédit. Il faut remercier Alice Debord davoir préservé lintégrité de ce fonds et empêché le saucissonnage dont furent victimes les archives dAndré Breton.»


Aux fétichistes, non pas de la marchandise, mais des souvenirs de Guy Debord, signalons la pieuse sauvegarde de ses lunettes, de sa machine à écrire, de son appareil photo, des tampons encreurs de l
Internationale situationniste, dun ensemble de photographies, des 1500 livres de sa bibliothèque de travail et de la table pliante sur laquelle il a rédigé La Société du spectacle, en 1966-1967 à Paris.

Associé à la volonté de tout publier, qui confine à l
obsession textuelle, ce goût des reliques évoque les dévotions jansénistes aux ruines de Port-Royal au XVIIIe siècle. Il ne trahit pas lintention de Guy Debord.

Presse bourgeoise :
Sébastien Lapaque - Le Figaro, 19 février 2009.



Debord : La chasse au trésor


Convoitées par l’université de Yale, les archives de lauteur de La Société du spectacle ont été classées «trésor national» par la France. Un honneur dont Debord se serait probablement bien passé.

Étrange destin pour celui qui écrivait : «J’ai mérité la haine universelle de la société de mon temps, j’aurais été fâché d’avoir d’autres mérites aux yeux d’une telle société». Voilà donc Debord sacré «trésor national» par un arrêté du 29 janvier, signé de la ministre de la Culture Christine Albanel, et publié jeudi au Journal officiel. La quasi-totalité de son travail d’écrivain et de cinéaste — scrupuleusement trié par l’intéressé avant son suicide d’une balle de carabine dans le cœur — rejoindront donc vraisemblablement le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (BNF).


Le fonds, inventorié en vue d’une transaction avec Yale, ne quittera ainsi pas le territoire pour rejoindre le Centre de recherche sur les avant-gardes de l’université américaine. La Commission consultative des trésors nationaux a en effet rendu un avis négatif à l’exportation en considérant «que cet ensemble s’avère unique pour l’étude de la genèse de l’œuvre de Guy Debord, l’un des penseurs contemporains les plus importants et capital dans l’histoire des idées de la seconde moitié du XXe siècle». L
’État dispose à présent dun délai de 30 mois afin de parvenir à un accord avec Alice Debord, détentrice des droits moraux de son défunt mari, pour acquérir le fonds.

Pour la Commission consultative des trésors nationaux, «ces documents qui illustrent le processus créatif complet de la pensée de l’auteur, permettent d’appréhender sa façon assidue de travailler, sa grande érudition et son style, héritier des plus grands classiques mis au service de son analyse critique de la société moderne». Un hommage ambigu pour l’auteur de La Société du spectacle, co-fondateur de l’Internationale situationniste. Avant-garde créée en 1957 par l’alliance de trois groupes artistiques (le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, Cobra et l’Internationale lettriste) affichant comme ambition de réaliser une alternative révolutionnaire à la culture dominante et de participer à la révolution de la vie quotidienne par la subversion culturelle et le dépassement de l’art.

La praxis révolutionnaire des situationnistes exercera une forte influence en Mai 68 avant que Debord ne saborde le mouvement en 1972 pour préserver l’authenticité des thèses situationnistes et éviter leur récupération. Ce qui était autrefois la théorie situationniste se détache alors de la pratique (son corollaire inséparable) pour se muer en «situationnisme» dogme stérile et stérilisant. Vidé de son socle critique et transformé en capital culturel, le situationnisme compris comme une simple théorie critique des médias devient la grille de lecture de la société de l’information et le guide pratique de la critique passive.

Où la critique du spectacle devient spectacle critique

À la mort de Debord, de très nombreux hommages lui ont été rendus par ceux qu’il qualifiait de «serviteurs surmenés du vide» l’institutionnalisant comme référence obligée pour quiconque s’emploie à discuter la société spectaculaire sans jamais vouloir la détruire. «On sait que cette société signe une sorte de paix avec ses ennemis les plus déclarés quand elle leur fait une place dans son spectacle. Mais je suis justement le seul que l’on n’ait pas réussi à faire paraître sur cette scène du renoncement» écrivait jadis Debord qui était probablement loin de se douter que son œuvre soit un jour récupérée de la sorte.

Selon Bruno Racine, président de la BNF qui a largement œuvré pour que les archives restent en France, «ce fonds sera pleinement mis en valeur. Un véritable programme sera engagé avec la mise en place d’un colloque et d’une exposition.»

Pour rappel, dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Raoul Vaneigem, compagnon de route de Guy Debord au sein de l’Internationale situationniste, soulignait l’aptitude de la société du spectacle à fabriquer ses mythes, à les absorber jusqu’à les rendre invisibles : «La fonction du spectacle idéologique, artistique, culturel, consiste à changer les loups de la spontanéité en bergers du savoir et de la beauté. Les anthologies sont pavées de textes d’agitation, les musées d’appels insurrectionnels ; l’histoire les conserve si bien dans le jus de leur durée qu’on en oublie de les voir ou de les entendre.» Debord ne fera donc pas exception à la règle.

Presse bourgeoise : Dianne Lisarelli
Les Inrockuptibles, 17 février 2009.



Debord, un trésor

La France décide de classer les archives du philosophe situationniste convoitées par une université américaine.

Guy Debord érigé en trésor national… L’État français vient de refuser que les archives personnelles du fondateur de l’Internationale situationniste quittent la France. L’arrêté du 29 janvier, signé de la ministre de la Culture Christine Albanel, et publié jeudi dans le Journal officiel, stipule que ces archives revêtent «une grande importance pour l’histoire des idées de la seconde moitié du XXe siècle et la connaissance du travail toujours controversé de l’un des derniers grands intellectuels français de cette période». Une décision majeure et symbolique. «Ce classement comme trésor national s’interprète comme une reconnaissance par l’État de ce que représente Debord dans la vie intellectuelle et artistique du siècle écoulé», souligne Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France (BNF), qui a largement œuvré pour que les archives restent en France.

Paradoxe. Étonnante postérité pour Guy Debord, qui préférait le secret aux néons, n’accordait aucun entretien à la presse et honnissait les distinctions. Tout au plus avait-il finalement laissé à Gallimard, après avoir été l’auteur emblématique des éditions Champ Libre, le soin d’éditer son œuvre. «J’ai mérité la haine universelle de la société de mon temps,
écrivait-il en 1978, et j’aurais été fâché d’avoir d’autres mérites aux yeux d’une telle société.» Le voilà aujourd’hui, par le plus vif des paradoxes, devenu son «trésor». Guy Debord s’est tiré une balle dans le cœur le 30 novembre 1994 à 62 ans dans sa maison de Haute-Loire. Né à Paris en 1931, il fonde en 1957 l’Internationale situationniste, mouvement de pensée dans la lignée du lettrisme, qu’il saborde en 1972. Ce théoricien de la révolution a continué d’écrire et de filmer. Depuis sa mort, sa femme et légataire universelle Alice Debord protégeait ses archives qui n’ont été que très rarement consultées. Elle a elle-même travaillé à publier la Correspondance de l’auteur de Panégyrique, dont le septième volume, paru chez Fayard en 2008, couvre la période ultime de janvier 1988 à novembre 1994.

Il y a deux ans, l’université Yale, aux États-Unis, a manifesté son désir d’acquérir l’ensemble des archives personnelles de l’auteur. Les Américains sont friands d’intellectuels français contemporains. L’université souhaitait adosser cet achat à son Centre de recherche sur les avant-gardes dont le fonds Debord aurait été un des diamants. Car ce fonds est de toute beauté (lire ci-dessous). Il englobe la quasi-totalité du travail de l’écrivain et cinéaste, de 1950 à 1994. La pièce maîtresse est bien sûr le manuscrit de la Société du spectacle, publié en 1967, qui a irrigué Mai-68 et tout un courant sociologique et philosophique.

Fiches de lecture. Soucieux de son héritage, Guy Debord avait pris soin de tout trier et organiser. Il disait ainsi à son ami Ricardo Paseyro en octobre 1994 : «Nous avons fait le tri, brûlé une masse de papiers inutiles et gardé ici à la disposition de mes lecteurs tout ce qui importe.» Il n’a donc conservé que ce qu’il considérait comme essentiel à la compréhension de son œuvre. La genèse de ses textes, des premiers jets sur fiches jusqu’aux épreuves corrigées, montrent une attention prononcée pour la précision. Debord luttait contre l’à-peu-près et mettait un soin inlassable à transcrire sa pensée en mots. Ce grand lecteur — de Hegel, Clausewitz ou Machiavel — a rédigé des milliers de fiches de lecture. Les plans de ses films aussi ont été conçus au cordeau. Au total, l’ensemble de ses traces terrestres a été exceptionnellement préservé. Peu de l’œuvre a vécu l’encan ; à peine une trentaine de lettres de jeunesse, rédigées entre 18 et 22 ans, qui ont été dispersées le 12 mai 2006 à Drouot.

Pour la Commission consultative des trésors nationaux, qui a émis un avis négatif à l’exportation, «ces documents, qui illustrent le processus créatif complet de la pensée de l’auteur, permettent d’appréhender sa façon assidue de travailler, sa grande érudition et son style, héritier des plus grands classiques, mis au service de son analyse critique de la société moderne».

Geste fort. Le «situ» est donc reconnu comme l’un des penseurs majeurs du monde occidental par une société qu’il vouait à la destruction. C’est un geste patrimonial fort. «C’est la première fois qu’un écrivain aussi proche de nous» est ainsi considéré comme trésor national, estime Bruno Racine, expliquant qu’avec Debord, la BNF prend la modernité à bras-le-corps : «Ce fonds sera pleinement mis en valeur. Un véritable programme sera engagé avec la mise en place d’un colloque et d’une exposition.»

La pensée de Guy Debord sera bientôt accessible dans sa totalité et sa cohérence. Face à la légende.


«L’État accueille l’enfant terrible»

Benoît Forgeot, qui a inventorié le fonds, réagit à son classement par le ministère.

Comment et pourquoi cette transaction a-t-elle été menée ?

À la demande d’Alice Debord, Pierre Bravo Gala et moi avons inventorié les archives de Guy Debord afin d’en établir le catalogue et de le soumettre à une université américaine qui s’était manifestée pour les acquérir. Cette université a créé un Centre de recherche sur les avant-gardes qui devait les accueillir. Alice Debord, sensible à cette démarche, jugeait que ce centre représentait une destination naturelle. Sa volonté est que tout soit conservé en un seul lieu à la disposition des chercheurs, que ces archives soient montrées, confrontées.
Quelle a été sa réaction en apprenant le classement ?
Une ambivalence de sentiments. D’abord de la déception, bien entendu. Au-delà de la transaction commerciale, l’université proposait un vrai projet intellectuel ; l’université voyait le fonds Debord comme la clé de voûte de son projet. Alice Debord avait obtenu la garantie qu’il serait très rapidement mis à la disposition des chercheurs et qu’une expo et un colloque seraient organisés dès septembre 2009. Mais l’État français a fait un geste symbolique très fort. C’est une reconnaissance de l’œuvre de Guy Debord, qui est ainsi accepté comme l’un des penseurs contemporains les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle. Ce classement comme trésor national peut être vu comme une décision autoritaire, mais c’est surtout une reconnaissance. L’État accueille désormais l’enfant terrible et lui fait une place dans le saint des saints.
Pourquoi a-t-elle décidé de tout céder d’un seul bloc ?
Alice Debord a toujours été contre une vente à la découpe, qu’elle redoutait, à l’image par exemple de la vente Breton. Elle tenait à préserver l’intégrité de ces archives afin qu’elles restent disponibles dans un même lieu pour les générations futures. Désormais, les papiers de Guy Debord sont comme un monument historique dont on ne peut pas déplacer une pierre mais que l’on peut visiter, étudier, fouiller.
De quoi sont composées ces archives ?
Elles regroupent l’essentiel de ce qu’a produit Guy Debord depuis les années 50 jusqu’à 1994, tout ce qu’il a pu et voulu conserver. La majeure partie a été classée par lui-même avant son suicide. Ces archives comprennent ses manuscrits, dont le fleuron est évidemment celui de la Société du spectacle, mais aussi des inédits, un projet de Dictionnaire… On y trouve plusieurs centaines de fiches bristol avec ses notes de lecture, qui forment une manière de manuscrit inédit et qui renseignent sur l’origine des «détournements». C’est passionnant de voir non seulement ce que lisait Debord, mais surtout comment il lisait. Le fonds englobe aussi sa bibliothèque de travail, avec des centaines de volumes classés par thèmes («marxisme», «stratégie et tactique militaires», «mouvements sociaux», «avant-gardes»…). Ses films aussi en forment l’une des parties les plus importantes : on y trouve tout ou presque, du manuscrit préparatoire aux différents états du scénario, et jusqu’aux photos de plateau. Il y a même quelques objets comme sa machine à écrire, ses lunettes ou une petite table en bois sur laquelle il a apposé une note manuscrite disant : «Guy Debord a écrit sur cette table la Société du spectacle en 1966 et 1967 à Paris au 169 de la rue Saint-Jacques.» Sa correspondance, enfin, qui comporte beaucoup de brouillons et de doubles, et qui a été largement exploitée par Alice Debord pour sa publication de la correspondance générale — un monument — dont un dernier volume est à paraître.

Propos recueillis par Frédérique Roussel
Benoît Forgeot, libraire à Paris,
a mené la transaction avec les États-Unis.

Presse bourgeoise :
Libération, 16 février 2009.



Guy Debord, national treasure?

Proposed sale of Guy Debord's archives to Yale University voided by the French Ministry of Culture.

The French state has refused to allow the personal archives of the founder of the Situationist International to leave France. The injunction of 29 January [2009], signed by the Minister of Culture, Christine Albanel, and published on Thursday in The Official Journal, stipulates that the archives assume "a great importance for the history of the ideas of the second half of the 20th century and for the knowledge of the still-controversial work of one of the last great French intellectuals of the period."

Debord, a treasure
France has decided to classify the archives of the situationist philosopher coveted by an American university. Guy Debord erected as a national monument. . . .
The French state has refused to allow the personal archives of the founder of the Situationist International to leave France. The injunction of 29 January [2009], signed by the Minister of Culture, Christine Albane, and published on Thursday in The Official Journal, stipulates that the archives assume "a great importance for the history of the ideas of the second half of the 20th century and for the knowledge of the still-controversial work of one of the last great French intellectuals of the period." A major and symbolic decision. "This classification as a national treasure reveals a recognition by the State of what Debord represents in the intellectual and artistic life of the just-ended century," emphasized Bruno Racine, President of the National Library of France, who has worked to keep the archives in France.
A paradox. Astonishing posterity for Guy Debord, who preferred the secret over neon lights, gave no press interviews and abhorred awards [honnissait les distinctions]. At most, he finally left Editions Gallimard the care of publishing his works, after having been the emblematic author for Editions Champ Libre. "I have merited universal hatred from the society of my time," he wrote in 1978, "and I am angry that I have had other merits in the eyes of such a society." Today, in the most lively paradox, he has become its "treasure." Guy Debord shot himself in the heart on 30 November 1994 at the age of 62, in his home in the Haute-Loire. Born in Paris in 1931, he founded in 1957 the Situationist International, a movement of thought in the line of Lettrism that he scuttled in 1972. This theoretician of revolution continued to write and make films. Since his death, his wife and legatee Alice Debord has guarded his archives, which have been rarely consulted. She herself has worked to bring out the correspondence of the author of Panegyrique, the seventh volume of which, published by Fayard in 2008, covers the final period from January 1988 to November 1994.
Two years ago, Yale University in the United States manifested its desire to acquire the totality of the personal archives of the author. The Americans are hooked [friands] on contemporary French intellectuals. The university wanted to base its research center on the avant-garde upon this purchase; the Debord assets would be one its diamonds. Because these assets are quite beautiful (see below). They include the quasi-totality of the works of the writer and filmmaker from 1950 to 1994. The masterpiece is of course the manuscript of The Society of the Spectacle, published in 1967, which watered May 68 and all as a sociological and philosophical current.
Reading notes. Careful about his legacy, Guy Debord took care to select and organize everything. Thus he said to his friend Ricardo Paseyro in October 1994: "We have done the sorting out, burned a mass of useless papers and kept for the disposal of my readers all that matters." Thus he only conserved what he thought to be essential to the comprehension of his work. The genesis of the texts, from the first flashes to the corrected page proofs, demonstrating a pronounced attention to precision. Debord struggled against approximations and took untiring care to transcribe his thoughts into words. This great reader -- of Hegel, Clausewitz and Machiavelli -- drafted thousands of reader's notes. The plans for his films were also conceived in a straight line. In total, the totality of his earthly traces have been exceptionally well preserved. A little of it has been auctioned off; hardly thirty letters from his youth, written between the ages of 18 and 22, which were dispersed on 12 May 2006 by Drouot. For the Consulting Commission on National Treasures, which issued a negative opinion on the export [of the archives], "these documents, which illustrate the creative processes of the thought of the author, allow one to understand his assiduous manner of working, his great erudition and his style, inheritor of the greatest classics, placed in the service of his critical analysis of modern society."
Strong gesture. The "situ" is thus recognized as one of the major thinkers of the western world by a society that he condemned to destruction. A strong patrimonial gesture. "This is the first time that a writer so close to us [in time]" has been considered to be a national treasure, Bruno Racine estimates, explaining that, with Debord, the National Library takes modernity in its arms: "These assets will be fully developed. A veritable programme will be offered with the setting up of a colloquium and an exposition." The thought of Guy Debord will soon be accessible in its totality and coherence. Face the legend.

Benoit Forgeot, who inventoried the assets, reacts to its classification by the Ministry:
How and why was this transaction arranged?
At the request of Alice Debord, Pierre Bravo Gala and I inventoried the archives of Guy Debord so as to establish the catalogue and submit it to an American university that wanted to acquire them. This university had created a research center into the avant-gardes that would welcome them. Alice Debord, favorable to this step, judged that this center would be a natural destination. Her will is that everything is conserved in a single place at the disposition of researchers, that the archives are displayed, confronted.
What was her reaction to the classification?
Ambivalence. Disappointment at first, of course. In addition to the commercial transaction, the university proposed a true intellectual project; the university saw the Debord assets as the master key to its project. Alice Debord obtained the guarantee that they would rapidly be placed at the disposition of researchers and that an expo and a colloquium would be organized in September 2009. But the French State made a very strong symbolic gesture. It is a recognition of the works of Guy Debord, who is thus accepted as one of the most important contemporary thinkers of the second half of the 20th century. This classification as national treasure can be seen as an authoritarian decision, but it is especially a recognition. The State henceforth welcomes the enfant terrible and thus makes a place among the saints for him.
Why did she decide to yield everything in a single bloc?
Alice Debord has always been against a piecemeal sale, as happened with [Andre] Breton, which she feared. She attempted to preserve the integrity of the archives so that they remained available in a single place for future generations. Thenceforth, Guy Debord's papers would be like a historical monument, of which one could not move a single stone, but which one could visit, study, search.
What are these archives composed of?
They bring together the essential of what Guy Debord produced between the 1950s and 1994, everything that he could and wanted to conserve. He himself classified the major part before his suicide. The archives include his manuscripts, the jewel [fleron] of which is obviously that of The Society of the Spectacle, but also unpublished ones, a projected Dictionary . . . . One finds in them several hundred index cards with reader's notes, which form a kind of unpublished manuscript and which records the origins of the "detournements." It is exciting not only to see what Debord read, but how he read. The assets include his working library, with hundreds of volumes classified by theme ("Marxism," "Military Strategy and Tactics," "Social Movements," "avant-gardes" . . . ). His films also form one of the most important parts: one can find in them all or almost all of the preparatory manuscripts at different stages of the scenario, as well as the photographic plates. There are even objects such as his typewriter, his eyeglasses, and a small wooden table on which he fixed a handwritten note that says "On this table Guy Debord wrote 'The Society of the Spectacle' in 1966 and 1967 at 169 rue Saint-Jacques, Paris." His correspondence, which includes many drafts and copies, and which has largely been developed [exploitee] by Alice Debord for her publication of his general correspondence -- a monument -- of which the final volume will [soon] be published.
(Written by Frederique Roussel and published in Liberation, Monday, 16 February 2009. Translated from the French by Not Bored! 26 February 2009.)


Bill Not Bored - Infoshop News, February 26, 2009.



Les lunettes de Guy Debord et autres reliques

Le 12 novembre 2008, à Nantes, un amateur a acheté un bureau, style années 1950/1960. Il l’aura payé plusieurs fois son prix mais c’était celui de Julien Gracq. Comme d’autres reliques présentées à cette vente, ce meuble ordinaire avait flambé.

Il aurait pu en être de même pour une petite table en bois dont le propriétaire donnait, avant de mourir, le pedigree : «Guy Debord a écrit sur cette table la Société du spectacle en 1966 et 1967 au 169 de la rue Saint-Jacques.» On se serait disputé sa machine à écrire et ses lunettes. Les marchands auraient embarqué ses manuscrits, sa correspondance, des tracts, tout le fourbi situationniste. Heureusement — je l’ai appris en lisant une enquête de Frédérique Roussel dans le Libération du 16 février — ce dépeçage n’aura pas lieu. Comme d’autres veuves fidèles aux exigences de leur mari, Alice Debord souhaitait préserver un fonds jusque là à peine divulgué. Plusieurs volumes de correspondance, des lettres de jeunesse (Le marquis de Sade a des yeux de fille), parus chez Fayard, à peine annotés, purent combler les fanatiques, sans satisfaire les historiens, plus exigeants. Il fallait donc trouver un moyen de préserver l’œuvre, sans la brader ni l’éparpiller.

Un libraire, Benoît Forgeot, fut chargé de l’inventaire. Il mena aussi une transaction sur laquelle, interrogé par Libération, il est resté vague. Les marchands d’autographes sont discrets. On peut cependant émettre des hypothèses, avancer des noms et des sommes. J’ai cru comprendre que l’université américaine intéressée était Yale. En y créant «un centre de recherche sur les avant-gardes», ses dirigeants souhaitent-ils faire la pige à d’autres facs, comme celle d’Austin qui a un fonds Dada unique ? Et pour combien ? On parlait de deux millions d’euros, ce qui est dérisoire comparé à l’estimation basse du Picasso cubiste de la vente YSL-Bergé (trente millions d’euros).

Malheureusement, un collègue de Forgeot a sans doute eu vent de cette solution lucrative. Avertie, la ministre de la Culture a pris le 29 janvier un arrêté classant le fonds Debord, ce qui en empêche l’exportation. Ce «trésor national» finira à la BNF et celle-ci devra payer la note. L’ironie de cette «récupération» étatique n’échappera pas aux vieux lecteurs des écrits situationnistes. Entre deux solutions radicales, celle qui aurait été fidèle aux rêveries de la revue Potlatch, époque lettriste, à savoir la destruction, ou celle qui devait aboutir à la dissolution de tout le reste, G.D. compris, le sort en a choisi une troisième : le corpus Debord sera microfilmé, fiché, débité en tranches dans cette grande machine. Où rangera-t-on ses lunettes ?

Presse bourgeoise : Raphaël Sorin
Lettres ouvertes,
un blog de Libération, 19 février 2009.





Presse bourgeoise :
Siné Hebdo, 25 février 2009.



Les archives de l’écrivain Guy Debord classées trésor national

L’État français vient de refuser que les archives de lécrivain et philosophe situationniste Guy Debord quittent la France pour une université américaine, selon un arrêté du ministère de la Culture et de la Communication publié au Journal officiel.

Le fonds en question comprend la quasi-intégralité des archives de Debord (1931-1994), notamment des pièces emblématiques comme le manuscrit de La société du spectacle (1967), l
un des textes fondateurs de lInternationale situationniste, qui prône une critique radicale du mode de société occidental.

L
ensemble, classé par Guy Debord lui-même, qui sest suicidé en 1994, puis par sa veuve, Alice Debord, faisait lobjet dune demande dexportation vers les États-Unis, où une université souhaitait sen porter acquéreur, a indiqué à lAFP Benoît Forgeot, libraire à Paris qui en a fait linventaire.

«L
objectif dAlice Debord est que cette archive soit conservée intégralement dans un même lieu et mise à la disposition des chercheurs le plus rapidement possible», a-t-il souligné.

Saisie par le ministère de la Culture, la Commission consultative des trésors nationaux a rendu un avis négatif à l
exportation, considérant «que cet ensemble savère unique pour létude de la genèse de l’œuvre de Guy Debord, lun des penseurs contemporains les plus importants et capital dans lhistoire des idées de la seconde moitié du XXe siècle».

Avis suivi par le ministère qui a refusé le certificat d
exportation par arrêté du 29 janvier, publié au Journal officiel du 12 février.

L
’État dispose à présent dun délai de 30 mois pour parvenir à un accord avec Alice Debord, détentrice des droits moraux du philosophe, pour acquérir le fonds. Après accord, les archives seront considérées comme trésor national de manière pérenne et devraient rejoindre le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale (BNF).

Guy Debord, qui refusait toute médiatisation de son vivant et entretenait le mystère, mettait un style dans la tradition des grands classiques français au service de son analyse critique de la société moderne. Son œuvre a notamment exercé une forte influence lors des événements de Mai 1968.

Presse bourgeoise :
AFP, 16 février 2009.


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Dimanche 9 novembre 2008
1. Néant de l’urbanisme et néant du spectacle

L’urbanisme n’existe pas : ce n’est qu’une «idéologie», au sens de Marx. L’architecture existe réellement, comme le Coca-Cola : c’est une production enrobée d’idéologie mais réelle, satisfaisant faussement un besoin faussé. Tandis que l’urbanisme est comparable à l’étalage publicitaire autour du Coca-Cola, pure idéologie spectaculaire. Le capitalisme moderne, qui organise la réduction de toute la vie sociale en spectacle, est incapable de donner un autre spectacle que celui de notre propre aliénation. Son rêve d’urbanisme est son chef-d’œuvre.


2. La planification urbaine comme conditionnement et fausse participation

Le développement du milieu urbain est l’éducation capitaliste de l’espace. Il représente le choix d’une certaine matérialisation du possible, à l’exclusion d’autres. Comme l’esthétique, dont il va suivre le mouvement de décomposition, il peut être considéré comme une branche assez négligée de la criminologie. Cependant, ce qui le caractérise au niveau de «l’urbanisme» par rapport à son niveau simplement architectural, c’est d’exiger un consentement de la population, une intégration individuelle dans le déclenchement de cette production bureaucratique du conditionnement.

Tout ceci est imposé au moyen d’un chantage à l’utilité. On cache que l’importance complète de cette utilité est mise au service de la réédification. Le capitalisme moderne fait renoncer à toute critique par le simple argument qu’il faut un toit, de même que la télévision passe sous le prétexte qu’il faut de l’information, de l’amusement. Menant à négliger l’évidence que cette information, cet amusement, ce mode d’habitat ne sont pas faits pour les gens mais sans eux, contre eux.


Toute la planification urbaine se comprend seulement comme champ de la publicité-propagande d’une société, c’est-à-dire l’organisation de la participation dans quelque chose où il est impossible de participer.


3. La circulation, stade suprême de la planification urbaine

La circulation est l’organisation de l’isolement de tous. C’est en quoi elle constitue le problème dominant des villes modernes. C’est le contraire de la rencontre, l’absorption des énergies disponibles pour des rencontres, ou pour n’importe quelle sorte de participation. La participation devenue impossible est compensée sous forme de spectacle. Le spectacle se manifeste dans l’habitat et le déplacement (standing du logement et des véhicules personnels). Car, en fait, on n’habite pas un quartier d’une ville, mais le pouvoir. On habite quelque part dans la hiérarchie. Au sommet de cette hiérarchie, les rangs peuvent être mesurés au degré de circulation. Le pouvoir se matérialise par l’obligation d’être présent quotidiennement en des lieux de plus en plus nombreux (dîners d’affaires) et de plus en plus éloignés les uns des autres. On pourrait caractériser le haut dirigeant moderne comme un homme à qui il arrive de se trouver dans trois capitales différentes au cours d’une seule journée.


4. La distanciation devant le spectacle urbain

La totalité du spectacle qui tend à intégrer la population se manifeste aussi bien comme aménagement des villes et comme réseau permanent d’informations. C’est un cadre solide pour protéger les conditions existantes de la vie. Notre premier travail est de permettre aux gens de cesser de s’identifier à l’environnement et aux conduites modèles. Ce qui est inséparable d’une possibilité de se reconnaître librement dans quelques premières zones délimitées pour l’activité humaine. Les gens seront encore obligés pendant longtemps d’accepter la période réifiée des villes. Mais l’attitude avec laquelle ils l’accepteront peut être changée immédiatement. Il faut soutenir la diffusion de la méfiance envers ces jardins d’enfants aérés et coloriés que constituent, à l’Est comme à l’Ouest, les nouvelles cités-dortoirs. Seul le réveil posera la question d’une construction consciente du milieu urbain.


5. Une liberté indivisible

La principale réussite de l’actuelle planification des villes est de faire oublier la possibilité de ce que nous appelons urbanisme unitaire, c’est-à-dire la critique vivante, alimentée par les tensions de toute la vie quotidienne, de cette manipulation des villes et de leurs habitants. Critique vivante veut dire établissement de bases pour une vie expérimentale : réunion de créateurs de leur propre vie sur des terrains équipés à leurs fins. Ces bases ne sauraient être réservées à des «loisirs» séparés de la société. Aucune zone spatio-temporelle n’est complètement séparable. En fait, il y a toujours pression de la société globale sur ses actuelles «réserves» de vacances. La pression s’exercera en sens inverse dans les bases situationnistes, qui feront fonction de têtes de ponts pour une invasion de toute la vie quotidienne. L’urbanisme unitaire est le contraire d’une activité spécialisée ; et reconnaître un domaine urbanistique séparé, c’est déjà reconnaître tout le mensonge urbanistique et le mensonge dans toute la vie.

C’est le bonheur qui est promis dans l’urbanisme. L’urbanisme sera donc jugé sur cette promesse. La coordination des moyens de dénonciation artistiques et des moyens de dénonciation scientifiques doit mener à une dénonciation complète du conditionnement existant.


6. Le débarquement

Tout l’espace est déjà occupé par l’ennemi, qui a domestiqué pour son usage jusqu’aux règles élémentaires de cet espace (par delà la juridiction : la géométrie). Le moment d’apparition de l’urbanisme authentique, ce sera de créer, dans certaines zones, le vide de cette occupation. Ce que nous appelons construction commence là. Elle peut se comprendre à l’aide du concept de «trou positif» forgé par la physique moderne. Matérialiser la liberté, c’est d’abord soustraire à une planète domestiquée quelques parcelles de sa surface.


7. La lumière du détournement

L’exercice élémentaire de la théorie de l’urbanisme unitaire sera la transcription de tout le mensonge théorique de l’urbanisme, détourné dans un but de désaliénation : il faut nous défendre à tout moment de l’épopée des bardes du conditionnement ; renverser leurs rythmes.


8. Conditions du dialogue

Le fonctionnel est ce qui est pratique. Est pratique seulement la résolution de notre problème fondamental : la réalisation de nous-mêmes (notre détachement du système de l’isolement). Ceci est l’utile et l’utilitaire. Rien d’autre. Tout le reste ne représente que des dérivations minimes du pratique, sa mystification.


9. Matière première et transformation

La destruction situationniste du conditionnement actuel est déjà, en même temps, la construction des situations. C’est la libération des énergies inépuisables contenues dans la vie quotidienne pétrifiée. L’actuelle planification des villes, qui se présente comme une géologie du mensonge, fera place, avec l’urbanisme unitaire, à une technique de défense des conditions toujours menacées de la liberté, au moment où les individus — qui en tant que tels n’existent pas encore — construiront librement leur propre histoire.


10. Fin de la préhistoire du conditionnement

Nous ne soutenons pas qu’il faut revenir à un stade quelconque d’avant le conditionnement ; mais passer au delà. Nous avons inventé l’architecture et l’urbanisme qui ne peuvent pas se réaliser sans la révolution de la vie quotidienne ; c’est-à-dire l’appropriation du conditionnement par tous les hommes, son enrichissement indéfini, son accomplissement.


Attila Kotányi, Raoul Vaneigem


Pour toute communication concernant l’U.U.
Bureau d’urbanisme unitaire
Directeur : A. Kotányi
10 avenue de l’Orée, Bruxelles
Téléphone : 49.26.57

Internationale situationniste no 6, août 1961.
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Jeudi 6 novembre 2008

15 septembre 1974

Je serai à Paris à partir du 5 octobre (Guy Debord, 239, rue Saint-Martin, IIIe - téléphone 278 30-26). Et, bien sûr, j’aimerais t’y revoir.

Comment pourrais-je ne pas attendre toujours Barbara ?

Guy

**

Paris, le 11 décembre 1974

Chère Barbara,

Nous avons tous ressenti le malaise croissant de notre récente cohabitation. Son explication est d’une simplicité évidente. Ce qu
il ma été un peu plus difficile de mexpliquer, cest comment ceci a pu même exister en tant que malaise, incertitude de nos relations, air de malentendu là où pourtant il ne saurait y avoir de malentendu.

Cette explication donc, je vais m
en charger, puisque tu as plusieurs fois manifesté, et froidement déclaré, que tu ne voulais en rien entrer dans lexamen de ces questions ; et que cétait simplement «mon problème». En laissant à dautres, avec une réelle indifférence ou une fausse tranquillité, tout problème que tu préfères ignorer, tu les laisses aussi normalement, comme tu as dû en faire plusieurs fois lexpérience, te communiquer unilatéralement leur solution.

La situation, quand tu es revenue vers moi après une si longue absence — ce dont j
ai été en tout cas heureux —, était parfaitement claire ; et je veux rappeler ici cette clarté qui ne concerne pas des circonstances de détail, toujours aisément transformables et dailleurs sans réelle importance, mais qui est dans la base même de cette situation.

Quand je t
ai revue, tu navais pas lieu dêtre très satisfaite de la manière dont tu as vécu — au moins de ce que cétait devenu dans les dernières années —, alors que jétais dans lensemble aussi résolu que jamais à continuer de vivre comme je lai toujours fait : on shabitue à ce qui vous plaît plus vite quà ce qui vous déplaît. Dautre part, tu sais bien que je nai jamais prétendu te changer, ni te faire changer davis sur quoi que ce soir dimportant. Tu navais donc quà choisir librement si ce que je suis te convient ou non aujourdhui. Si la réponse était oui, il devait têtre facile de montrer que tu étais effectivement capable dun tel choix et de sa suite, en général comme pour ce quil implique dans tous les détails. Si la réponse était non, nul regret pour personne. En éludant en fait une telle réponse, en négligeant sa signification et son urgence (urgence pour toi), en renvoyant à plus tard lassurance vague dun aboutissement heureux, tu prétendais bel et bien, mais sans le dire, me changer étrangement, dès maintenant et plus encore dans lavenir ; et cette intention, tournée vers un but plutôt pauvre, ne sarme que dassez pauvres moyens. De même que, dans notre jeunesse, tout le goût que javais pour toi naurait pu mentraîner, par exemple, à faire la guerre dIndochine, aujourdhui ton existence, même dans ce quelle pourrait avoir de plus admirable, ne me ferait renoncer à rien de ce que je me reconnais comme qualités. Il se trouve quAlice est une de mes qualités.

Puisque tu es venue en nous disant que tu avais, toi, besoin de nous, il est plutôt extravagant de ta part de considérer tout de suite après que ceci constitue «notre problème» ; que nous n’aurions plus qu
à résoudre dune manière qui te satisfasse. Cest bien davantage ton problème. Cest à toi quil incombait, à partir de ce que nous sommes, de savoir si cela te plaît ou non. Et comment pourrait-on nous plaire — me plaire — autrement ?

Le choix qu
il te fallait donc, non seulement faire, mais encore savoir faire, était simple. Alice et moi, nous pouvions taimer si toi-même étais telle que tu pourrais nous aimer lun et lautre. Cétait plus difficile que tu ne pensais, mais non impossible pour quelquun qui en ressentirait limportance, et dabord lattirance, et qui agirait en conséquence. Aucun autre choix ne pouvait se présenter dans la situation telle quelle était réellement. Je te lai nettement dit. Jai même, un soir doctobre, insisté sur les risques qui devaient forcément exister dans le commencement dun projet si complexe — parce que j’avais vivement conscience qu’une conduite maladroite de ta part pendant cette période pouvait, en diminuant le charme que nous devions te trouver, rendre impossible laboutissement le plus favorable au moment même où nous en parlerions encore. Tu me répondais alors que toi, si sûre que nous nous plaisions tous, tu ne comprenais absolument rien à mes «inquiétudes» — et cétait parce quen fait tu nenvisageais pas vraiment ce genre de relations comme souhaitable ; et en ce sens tu avais raison de dire que mon inquiétude était hors de propos.

En jugeant (par toutes ses réactions concrètes sinon par une opinion formulée) la vie que d’autres vous proposent — la seule vie qu
ils peuvent vous proposer, étant ce quils sont —, on se juge soi-même. On révèle sa propre mesure, et ses préférences déterminantes. Certaines pourraient aimer, dans la réponse quelles ont eu la chance dobtenir à ce quelles ont demandé, un approfondissement peu courant des possibilités affectives, et même érotiques. Mais dautres ne voient cela quen tant que diminution de leur importance possible, comme une sorte de perte, pour qui d’ailleurs n’a rien à perdre. Quand tu dis qu’Alice et moi sommes le seul couple réel que tu as vu, tu considères en vérité ceci comme un facteur défavorable dans tes calculs.

En quelques jours passés ensemble, on n
a pas vu seulement que je trouve triste et pénible de me déplacer d’un lit à l’autre dans un même appartement (je le savais déjà). On a vu surtout expérimentalement que tu es profondément hostile — sinon précisément au saphisme malgré, là aussi, quelques réticences contradictoires — en tout cas à des relations amoureuses étendues au-delà de celles du couple traditionnel, en y incluant sans doute les à-côtés que comporte presque toujours, ouvertement ou clandestinement, le couple traditionnel. Ce qui donnait une suffisante réponse pratique au choix dont nous avons parlé ; tout en constituant à tout instant un test révélateur de ta personnalité. Alice et moi avons toujours pu envisager toutes choses plus généreusement que bien dautres gens, car nous savons que nous navons rien à perdre en étant généreux. Nous pensons quil faut juger quelquun, non sur les côtés toujours excusables qui lui viennent de ce quil a pu rencontrer de pire, mais sur la manière dont il est capable de répondre à ce quil a pu rencontrer de mieux.

Moins d
une semaine a donc suffi à faire surgir de bien frappantes discordances, même dans ton attitude envers moi seul : tels moments tout à fait charmants sont suivis instantanément de moments tout à fait factices. Ce qui, en toi, ne peut sadapter à ce que je suis traduit du même coup assez visiblement ce que tu es, même si tu crois pouvoir paraître obscure ou rassurante. Et note bien que je ne dis pas que tu devrais, ou pourrais, être quelqu’un de différent ; je ne fais que constater le résultat par rapport à moi. Je pense que certainement un autre côté de ta personnalité aurait pu autrefois se développer très loin, avec un autre entourage, dautres conditions, dautres goûts et projets. Mais à quoi bon en reparler, puisquune autre voie a été prise il y a si longtemps, voie que tu nenvisages aucunement de critiquer ?

De sorte qu
il y aurait même quelque chose dillusoire dans lidée que tu puisses maimer, puisque tu ne sais ni maccepter ni même me reconnaître ; et quau fond tu ne ten es jamais préoccupée. Tu peux aimer que lon sintéresse à toi. Je my suis intéressé plus que personne dans toute ta vie, mais seulement à mes conditions (de ceci, je ne mexcuse pas, je me félicite). Voilà pourquoi les temps où nous nous sommes fréquentés furent si brefs. Je crois à présent que cest en 1951 quil maurait fallu te connaître, car en 1952 cétait un peu tard : tu étais trop incertaine entre plusieurs intentions opposées, et moi déjà je n’étais pas assez souple pour my faire.

La minute est passée, c
est demain. [«Guy, encore une minute et c’est demain.» Phrase que prononçait en 1952 Barbara Rosenthal dans le film de Guy Debord Hurlements en faveur de Sade] Je tembrasse.

Guy
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Vendredi 31 octobre 2008

1. On ne peut pas réduire le hasard. On peut connaître, pour des conditions existantes, toutes les possibilités limitées du hasard (statistiques).

2. Dans des conditions connues, le rôle du hasard est conservateur. Ainsi, les jeux de hasard ne laissent place à aucune nouveauté. De même, les tireuses de cartes jouent sur le très petit nombre de hasards qui peuvent se manifester dans la vie personnelle. Elles «prévoient» souvent les événements, dans la mesure où une vie individuelle moyenne est d’une aussi grande pauvreté que les quelques variantes classiques de leurs prédictions.

3. Tout progrès, toute création est l’organisation de nouvelles conditions du hasard.

4. À ce niveau supérieur, le hasard est réellement imprévisible — amusant — pendant un certain temps : mais le nouveau champ du hasard fixe à son action d’autres limites, qui en viendront à être étudiées et connues précisément.

5. L’homme ne désire jamais le hasard en tant que tel. Il désire plus ; et attend du hasard la rencontre de ce qu’il désire. C’est une situation passive et réactionnaire (la mystification surréaliste) si elle n’est pas corrigée par une invention de conditions concrètes déterminant le mouvement de hasards désirables.
Notes inédites de Guy Debord, 23 mai 1957.
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Jeudi 23 octobre 2008

Samedi, 14 novembre 1970

C
amarades,

La tendance qui s’est constituée, le 11 novembre 1970, dans la section française a le mérite d
être la dernière abstraction à pouvoir se formuler dans, pour et au nom de lI.S. Sil est vrai que le groupe na jamais été que la somme des capacités et des faiblesses, très inégalement réparties, de ses membres, il ny a plus, dans le moment qui nous préoccupe, dapparente communauté, pas même de tendance, qui fasse oublier que chacun est seul à répondre de soi-même. Comment ce quil y avait de passionnant dans la conscience dun projet commun a-t-il pu se transformer en un malaise dêtre ensemble ? Cest ce que les historiens établiront. Je ne me sens ni la vocation dhistorien, ni celle de penseur, à la retraite ou non, pour devenir ancien combattant. Outre que lanalyse aisée du peu de pénétration de la théorie situationniste en milieu ouvrier et du peu de pénétration ouvrière en milieu situationniste ne serait dans linstant quun prétexte à la fausse bonne conscience de notre échec.

Mais sans doute, pour être enfin concret — car il n
y a pas de réponse concrète hors de la preuve que chacun devra donner de ce quil est réellement —, dois-je parler plutôt de mon échec. Pour ce qui est du passé, jai toujours prêté, très à la légère, à la plupart des camarades ou ex-camarades de lI.S. au moins autant de capacités et dhonnêteté que je men reconnaissais, millusionnant ainsi à la fois sur les autres et sur moi. Je mesure assez ce quune telle attitude a pu, contradictoirement, susciter, dans lInternationale, de tactiques manœuvrières plus ou moins habiles et toujours odieuses ; et créer dans le même temps des conditions didéologie. Ceci dit, lhistoire individuelle des camarades, la mienne et lhistoire collective feront la part de mes erreurs et de mes options correctes. (Je précise néanmoins que je crache à la gueule de quiconque, présent ou à venir, me découvrirait des intentions secrètes, quelles quelles soient, et avec cette bonne foi critique que lon a vu si souvent sétaler après coup.)

Pour le présent, il me suffit de constater ma carence à avoir fait progresser un mouvement que j
ai toujours tenu pour la condition de ma radicalité. Ce serait désarmer la naïveté même que de vouloir encore sauver un groupe pour me sauver alors que je nai su en faire rien de ce que je voulais vraiment quil fût. Je préfère donc reprendre le pari que mon adhésion à lI.S. avait différé : me perdre absolument ou refaire absolument ma propre cohérence, et la refaire seul pour la refaire avec le plus grand nombre.

Mais avant de laisser à la révolution le soin de reconnaître les siens, je tiens dès aujourd
hui à ce que sappliquent à mon égard les exigences que jai formulées sur les groupes autonomes : je ne reprendrai de contacts avec les camarades qui le souhaiteront, et que je souhaiterai revoir, que dans la réussite effective dune agitation révolutionnaire que mon goût du plaisir radical aura su entreprendre.

Si toutefois la tendance jugeait sa critique suffisante en soi, sans autre preuve, pour reconstituer la section française, elle devrait aussitôt me considérer comme démissionnaire, avec les conséquences, que j
accepte, de ne nous revoir jamais.

Vaneigem
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Mercredi 22 octobre 2008

Paris, le 11 novembre 1970

La crise qui s’est toujours approfondie dans l
I.S. au cours de la dernière année, et qui a des racines beaucoup plus anciennes, a fini par révéler en totalité ses éléments ; de même que sest sans cesse alourdi son résuitat, en tant que progression foudroyante de l’inactivité dans la théorie et la pratique. Mais la manifestation la plus frappante dans cette crise (étalant à la fin ce qui était précisément son centre originel caché), ce fut lindifférence de plusieurs camarades devant son développement concret, mois après mois. Nous savons très bien que personne na exprimé, à aucun degré, une telle indifférence. Et cest justement là le centre du problème, car nous constatons que, sous la proclamation abstraite du contraire, ce qui a été effectivement vécu, c’est bien ce refus de prendre quelque responsabilité que ce soit dans la participation tant aux décisions quà lapplication de notre activité réelle ; même dans un moment où elle apparaissait si indiscutablement menacée.

Considérant à la fois que l
I.S. a mené, pour lessentiel tout au moins, une action correcte et qui a eu une grande importance pour le mouvement révolutionnaire de la période qui sest achevée en 1968 (avec cependant une part déchec quil nous faudra expliquer) ; qu’elle peut avoir encore une notable utilité à cet égard dans la nouvelle période, en en comprenant avec lucidité les conditions, y compris ses propres conditions dexistence ; et que lindigne position où lI.S. se trouve depuis tant de mois ne peut pas durer davantage — nous avons constitué une tendance.

Cette tendance veut rompre complètement avec l
idéologie de lI.S., et son corollaire : la gloriole dérisoire qui couvre linactivité et lincapacité, et qui les entretient. Elle veut une définition exacte de lactivité collective dans lorganisation I.S., et de sa démocratie effectivement possible. Elle en veut lapplication effective.

Après tout ce que nous avons vu depuis des mois, nous rejetons par avance toute réponse abstraite, qui viserait encore à simuler l’euphorie confortable, en ne trouvant rien à critiquer ou autocritiquer de précis dans le fonctionnement — ou le non-fonctionnement — d
’un groupe où tant de gens savent si bien ce qui leur a manqué. Après ce que nous avons tous vu depuis des mois, sur la question de notre activité commune, rien ne peut plus être accepté comme avant : l’optimisme de routine devient mensonge, la généralité abstraite inutilisable devient ruse. Plusieurs des meilleurs situationnistes deviennent d’autres, qui ne disent pas ce quils savent, et qui ne savent pas ce quils disent. Nous voulons une critique radicale, cest-à-dire ad hominem.

Sans vouloir préjuger de leurs éventuelles réponses plus approfondies et plus sérieuses, nous déclarons notre désaccord avec les camarades américains qui ont constitué une tendance dont les bases sont tout à fait futiles. À l
heure présente, la futilité enfantine des pseudo-critiques est un bluff aussi inacceptable que la noble généralité du pseudo-contentement ; tout ceci étant au même titre une fuite devant la critique réelle. Dautres camarades, pendant des mois, nont jamais entrepris de répondre, de quelque manière que ce soit, aux questions évidemment brûlantes accumulées par les faits eux-mêmes et par les premières critiques écrites, de plus en plus précises, que nous avons déjà formulées depuis des mois. Le terrain même du scandale et sa dénonciation ont grandi ensemble et tout silence est intimement complice de toutes les carences. Que lon ne croie pas à notre naïveté, lançant ici quelque nouvelle exhortation pour secouer une fatalité incompréhensible et paralysante ; exhortation qui rencontrerait, aussi vainement que les précédentes, la même absence ! Nous ne nous dissimulons pas que certains nont pas voulu répondre.

Eh bien ! voilà un silence honteux qui va cesser immédiatement, parce que nous, maintenant, nous exigeons, au nom des droits et des devoirs que nous donnent le passé de l
I.S. et ce que nous sommes présentement, que chacun prenne ses responsabilités sur-le-champ.

Il est certainement inutile, en ce moment, de rappeler quelles sont les questions centrales sur lesquelles nous attendons des réponses. Ces questions sont dans la tête de tous ; et même déjà posées par écrit. Disons seulement qu
il va de soi que nous naccepterons aucune réponse qui soit en contradiction avec lexistence réelle de celui qui la formule.

S
il existait chez certains des buts cachés différents des nôtres, nous voulons quils apparaissent, et se traduisent, normalement, en actions distinctes sous des responsabilités distinctes. Et sil existait quelque part une véritable absence de but, aussi étrange que nous paraisse chez nimporte qui lintention de conserver le misérable statu quo ante, disons seulement que nous ne pouvons pas contribuer à couvrir une pseudo-unité enrichie de «penseurs à la retraite» ou de révolutionnaires en chômage.

Notre tendance adresse la présente déclaration à tous les membres actuels de l
I.S., sans formuler aucune exclusive préalable. Nous déclarons nettement que nous ne recherchons lexclusion de personne (et que moins encore nous pourrions nous contenter de lexclusion dun quelconque bouc émissaire). Mais, comme nous tenons pour très peu probable quun accord authentique puisse se faire si tardivement avec tous, nous sommes prêts à toute scission donc la discussion imminente fixera les frontières. Et dans ce cas nous ferons tout, de notre côté, pour quune telle scission se produise dans les conditions les plus correctes, notamment dans le respect absolu de la vérité en toute polémique future, comme nous avons su, tous ensemble, maintenir cette vérité en toutes les circonstances où lI.S. a jusquà présent agi.

Considérant que la crise a atteint un seuil de gravité extrême, et selon l
article 8 des statuts votés à Venise, nous nous réservons dès maintenant le droit de faire connaître nos positions en dehors de lI.S.

Debord, Riesel, Viénet
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Mardi 21 octobre 2008

Ainsi, le Traité de savoir-vivre est entré dans un courant d
agitation dont on na pas fini dentendre parler, et d'un même mouvement son auteur en est sorti. Il a parlé pour ne pas être. Cependant limportance de ce livre ne devrait échapper à personne, car personne, pas même Vaneigem, avec le temps, naura échappé à ses conclusions. Au fur et à mesure que Vaneigem a laissé le vieux monde lui marcher sur les pieds, le projet auquel il avait cru est devenu exorcisme, vulgaire sacralisation dune routine quotidienne qui, reconnaissant à tout instant le caractère extrêmement insatisfaisant de ce qui était accepté, avait dautant plus besoin de sédifier un empire indépendant dans les nuages dune radicalité spectaculaire.

C
est la totalité qui console, hélas, et qui fait vivre, celui qui est décidé à tout supporter dans nimporte quel détail, en affectant même de trouver presque tout très bon. À part son opposition, bien affirmée une fois pour toutes, à la marchandise, lÉtat, la hiérarchie, laliénation et la survie, Vaneigem est très visiblement quelquun qui ne sest jamais opposé à rien dans la vie précise qui lui était faite, son entourage et ses fréquentations — y compris finalement sa fréquentation de lI.S. Cette étrange timidité la empêché daffronter ce qui lui déplaisait ; mais évidemment pas de le ressentir vivement. Il sen défendait en circulant, en divisant sa vie en plusieurs secteurs horaires et géographiques permanents, entre lesquels il lui restait une sorte de liberté ferroviaire. Ainsi il peut se consoler dun certain nombre de déplaisirs partout subis, par quelques minuscules revanches de son importance radicale si souvent bafouée, par de petites insolences enfantines, dailleurs aimablement couvertes dun gentil sourire : en se faisant un peu attendre, en oubliant à répétition un détail infime dont il sest chargé, en manquant quelques rendez-vous, en se faisant, croit-il, désirer. Cest en ceci quil compense un petit peu la conscience malheureuse de nêtre pas vraiment devenu Vaneigem, davoir reculé constamment devant laventure, ou même linconfort, et aussi bien la recherche de la qualité des gens et des moments ; bref, de navoir pas fait ce quil voulait, après lavoir si bien dit.

De la désastreuse séparation entre la théorie et la pratique — que toute sa vie illustre, au point d
avoir rapidement stérilisé ses capacités de théoricien —, rien sans doute ne peut être un exemple plus frappant que lanecdote suivante. Le 15 mai 1968, Vaneigem, arrivé à Paris la veille seulement, contresignait la circulaire Aux membres de lI.S., aux camarades qui se sont déclarés en accord avec nos thèses, laquelle appelait à laction immédiate sur les bases les plus radicales de ce qui allait devenir, dans les deux ou trois jours suivants, le mouvement des occupations. Cette circulaire analysait le déroulement des premières journées de mai, disait où nous en étions (notamment au Comité doccupation de la Sorbonne), envisageait les possibilités prochaines de la répression, et même léventualité de la «révolution sociale». La première usine était occupée depuis la veille, et à cette date le plus imbécile membre du plus arriéré des groupuscules ne pouvait pas douter quune crise sociale très grave avait commencé. Cependant Vaneigem, beaucoup plus instruit, dès quil eut apposé sa signature à notre circulaire, sen alla laprès-midi même prendre son train pour rejoindre le lieu de ses vacances en Méditerranée, arrêtées de longue date. Quelques jours plus tard, apprenant à létranger, par les mass media, ce qui continuait comme prévu en France, il se mit naturellement en devoir de revenir, traversa à grand-peine le pays en grève, et nous rejoignit une semaine après son ridicule faux pas, quand déjà les jours décisifs, où nous avions pu faire le plus pour le mouvement, étaient passés. Or, nous savons bien que Vaneigem aime vraiment la révolution, et que ce n’est d’aucune manière le couage qui lui fait défaut. On ne peut donc comprendre ceci quen tant que cas-limite de la séparation entre la routine rigoureuse dune vie quotidienne inébranlablement rangée et la passion, réelle mais fort désarmée, de la révolution.

Maintenant que l
alibi de lI.S. lui est retiré, puisque Vaneigem continue à annoncer aussi superbement lobjectif de parfaire sa cohérence à pied ou en voiture, seul et «avec le plus grand nombre», il doit s’attendre à ce que désormais tous ceux qui le fréquenteront et ne seront pas stupides — une minorité, sans doute — lui demandent de temps à autre comment, où, en faisant quoi et en luttant pour quelles perspectives précises, il met désormais en jeu cette fameuse radicalité et son remarquable «goût du plaisir». Lavenant silence qui en disait long sur les mystères de lI.S. ne pourra certainement plus suffire ; et ses réponses seront pleines dintérêt.

Nous avons ici répondu sérieusement à ce qui, manifestement, ne l
était plus. Cest parce que nous continuons, nous, à nous occuper des tâches théoriques et de la conduite pratique de lI.S. et parce que, dans cette seule perspective, tout ceci a son importance. Une époque est finie. Cest ce changement réel, et non notre mauvaise humeur ou notre impatience, qui nous a obligés à trancher un état de fait, à rompre avec un certain conservatisme situationniste qui a trop longtemps montré sa force dinertie et sa pure volonté dautoreproduction. Nous ne voulons plus avec nous, ni Vaneigem et ce qui pourrait encore aspirer à limiter, ni dautres camarades dont la participation sest résumée presque uniquement au jeu formaliste dans lorganisation, les correspondances creuses «entre sections» sur des vétilles, les nuances et les interprétations fausses soutenues et retirées, dun continent à lautre, et six mois après, sur les simples décisions prises en dix minutes par tous ceux qui, étant là, avaient lexpérience directe de la question — alors que la participation des mêmes camarades à notre théorie et à lactivité réelle se ramène, en regard de cela, à quelque chose de presque imperceptible. Des révolutionnaires qui ne sont pas membres de lI.S. ont fait beaucoup plus, pour diffuser notre théorie (et même quelques fois déjà, pour la développer), que plusieurs «situationnistes» immobilistes ; et sans se draper roidement dans la «qualité»  de  situationniste.  Nous  prouverons  encore  que  nous ne jouons pas à être la direction du nouveau courant révolutionnaire, en cassant le plus précisément possible le dérisoire mythe de lI.S., à lintérieur comme au-dehors. Lactivité réelle de lI.S. nous plaît davantage, maintenant comme autrefois. Et la réalité de lépoque révolutionnaire où nous sommes entrés est encore plus notre véritable victoire.

Vaneigem affecte à présent, dans un style universitaire périmé, de vouloir laisser «les historiens» juger l
action à laquelle il a pris part. Il a donc aussi oublié que ce ne sont pas «les historiens» qui jugent, mais lhistoire, cest-à-dire ceux qui la font. Les historiens professionnels, aussi longtemps quils nauront pas été mangés (comme le disait jadis un de nos amis), ne font que suivre. Ainsi donc, sur cette question comme sur quelques autres, les historiens ne feront que confirmer le jugement de lI.S.

Guy Debord [communiqué contresigné par René Viénet]
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