Debordiana

Samedi 21 novembre 2009
Valerio Lucarelli est l’auteur de Buio Rivoluzione. Sur son site, il examine de nombreux faits obscurs entourant lhistoire des Brigades Rouges. Il y démontre notamment le caractère intenable de la version officielle de lenlèvement d'Aldo Moro. Lauteur a résumé son propos à travers quinze petits textes éclairants. Certains de ces récits ont été traduits en français. Nous nous sommes contentés de reprendre ici ces traductions, en leur apportant néanmoins quelques indispensables corrections. Nous traduirons nous mêmes les textes restants. Il nous paraîtrait en effet regrettable que le public français ignore ces aperçus démystificateurs à lheure où divers imposteurs continuent à amuser le tapis sur cette question du terrorisme italien manipulé des années de plomb. C'est ainsi, quaprès tant de révélations, le duo des politiciens naïfs Persichetti et Scalzone pouvait encore écrire, dans La Révolution et l’État, de la thèse dune manipulation du «parti armé» :

«[Elle] se fonde sur la conviction dune “complicité inconsciente”, en particulier des Brigades rouges considérées comme manipulées de lextérieur par des puissances occultes. Au lecteur qui voudrait se documenter sur certaines formes de psychopathologie du mensonge historique, nous recommandons : Sergio Flamigni, La tela del ragno. Il delitto Moro, Ed. Associate, Rome, 1988. Soutenu par dobscures commanditaires, le même auteur récidive dix ans plus tard in Convergenze parallele, Kaos edizioni, Milan 1998. La “Préface à la quatrième édition italienne de la Société du Spectacle” de Guy Debord témoigne des effets dévastateurs de ce syndrome dobsession du complot et du méta-complot (in Commentaires sur la Société du Spectacle, “Folio”, Paris, Gallimard, 1997, pp. 133-147). Voir aussi Gianfranco Sanguinetti, Du terrorisme et de l’État, Paris, 1980 (1re éd. : Milan, 1979). Cf. chap. V et Bibliographie.»

Nous savions depuis longtemps que pour toutes sortes de gens les situationnistes relevaient de la psychiatrie. Mais,
à lheure où Le Monde du 8 novembre présente Scalzone comme un «homme très respecté dans le milieu [autonome]», la lecture des textes de Lucarelli permet incidemment de réfuter la psychologie en toc de ce désinformateur et dautres individus opérant sous la même livrée.

Jules Bonnot de la Bande, 16 novembre 2009.


1. Frère Mitraillette et les infiltrés des BR
2. Mara Cagol
3. Antonino Archonte, agent G71
4. Mino Pecorelli et l’OP
5. L’escorte d’Aldo Moro
6. Hypérion et le Superclan
7. Le mémorial d’Aldo Moro
8. Le faux communiqué et le lac de la Duchessa
9. …
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Samedi 21 novembre 2009
Caldetes, passeig dels Anglesos. Verano 2005
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Mercredi 4 novembre 2009
Fondation de l’Internationale situationniste
à Cosio d’Arroscia, Italie, en juillet 1957

Pegeen Guggenheim, Walter Olmo, Guy-Ernest Debord
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Mardi 3 novembre 2009

L’histoire des religions se compose apparemment de trois stades. La religion dite matérialiste ou naturelle, arrivée à sa maturité dès lâge de bronze. La religion métaphysique, qui commence avec le zoroastrisme, et se développe à travers le judaïsme, le christianisme, lislam, jusquau mouvement de la Réforme au XVIe siècle. Enfin, avec lidéologie de Jarry, au commencement de notre siècle, se trouvent jetées les bases dune nouvelle religion, dune troisième espèce, qui vers le XXIIe siècle risque fort de dominer le monde entier : la religion pataphysique.

Jusqu
aujourdhui, toute sa signification religieuse na pas été appliquée à lentreprise pataphysique, tout simplement parce que la pataphysique, en dehors dun petit cercle de croyants qui publiaient la longue série des confidentiels Cahiers du Collège de Pataphysique, navait aucune signification.

Aux Américains revient l
honneur davoir présenté la pataphysique à lunivers avec un numéro spécial de la revue Evergreen qui laissait la parole aux grands satrapes pataphysiques. Évidemment, le mot religion nest pas prononcé ouvertement dans ce numéro. Mais le succès énorme quil a connu, lannée dernière, auprès de lintelligentsia américaine, inaugure une période danalyse objective de ce nouveau phénomène. De sorte que lon ne va pas tarder à sapercevoir de quoi il sagit.

La religion naturelle était une confirmation spirituelle de la vie matérielle. La religion métaphysique représentait l
établissement dune opposition, toujours plus approfondie, entre la vie matérielle et la vie spirituelle. Les différentes croyances métaphysiques indiquent les différents degrés dans cette polarisation, rendue difficile et retardée par lattachement aux rites et cultes naturels transformés, avec plus ou moins de réussite, en cultes, rites et mythes métaphysiques. Labsurdité de la présence de cette mythologie culturelle dans une époque où la métaphysique scientifique avait déjà triomphé a été clairement montrée par Kierkegaard choisissant cette confirmation du christianisme : il faut croire en labsurdité. La prochaine question était : pourquoi donc ? Et la réponse évidente, cest que les autorités politiques et sociales, séculières, en avaient besoin pour entretenir une justification spirituelle de leur pouvoir. Argument purement matériel, antimétaphysique, dun temps où a commencé la critique radicale de toutes les mythologies anciennes.

Cependant, de tous côtés on réclamait une nouvelle mythologie capable de répondre aux nouvelles exigences sociales. C
est sur cette voie de garage métaphysique quont disparu le surréalisme, lexistentialisme et aussi le lettrisme. Les lettristes classiques qui ont persévéré dans cet effort sont même allés le plus loin — en arrière — en réunissant avec soin tous les éléments qui sont justement devenus inconciliables avec une croyance moderne et universelle : la reprise de lidée du messie, et même de la résurrection des morts ; tout ce qui garantit le caractère unilatéral de la croyance. Depuis que les politiciens possèdent le moyen de provoquer instantanément la fin du monde, tout ce qui a quelque chose à voir avec le jugement dernier est devenu étatique. Parfaitement sécularisé. Lopposition métaphysique contre le monde physique sest définitivement écroulée. La lutte est terminée par une défaite complète.

Le seul gagnant de ce débat, c
est le critère scientifique de vérité. On ne peut plus considérer une religion comme la vérité si sa vérité entre en conflit avec ce que lon appelle vérité scientifique ; et une religion qui ne représente pas la vérité nest pas une religion. Cest un conflit qui est en passe dêtre surmonté par la religion pataphysique, qui a placé au niveau de labsolu une idée de base de la science moderne : le concept de constance des équivalents.

Avec l
idée de léquivalence des hommes devant Dieu, introduite par le christianisme, un terrain était déjà constitué pour la théorie des équivalents. Mais cest seulement avec le développement scientifique et industriel que ce principe sest imposé dans tous les secteurs de la vie, aboutissant avec le socialisme scientifique à léquivalence sociale de tous les individus.

Le principe de l
équivalence ne pouvait plus être minimisé dans le monde spirituel, ce qui introduisait le projet du surréalisme scientifique, déjà esquissé dans les théories dAlfred Jarry. Au concept dabsurdité kierkegaardien a été seulement ajouté le principe de léquivalence des absurdités (équivalence des dieux entre eux ; et entre les dieux, les hommes et les objets). Ainsi est fondée la religion future, la religion imbattable sur son terrain : la religion pataphysique qui englobe toutes les religions possibles et impossibles du passé, du présent et du futur indifféremment.

S
il avait été possible que cette religion fût passée complètement inaperçue dans le monde, si la croyance pataphysique avait été enseignée anonymement, et jamais critiquée, un paradoxe qui semble insoluble ne se serait pas présenté : le problème de lautorité pataphysique, la consécration de linconsacrable (cest-à-dire son apparition dans la vie sociale, à la suite dautres religions, dans la même fonction). En effet, cette religion particulière ne peut pas devenir une autorité sociale sans devenir du même coup antipataphysique, et tout ce qui se voit socialement reconnu se trouve investi par ce seul fait dune autorité sociale. Ainsi la religion pataphysique risque fort dêtre linconsciente victime de sa propre supériorité envers tous les systèmes métaphysiques répandus. Puisquil ny a sûrement pas de réconciliation possible entre supériorité et équivalence.

Le mérite de la pataphysique est d
avoir confirmé quil ny a aucune justification métaphysique pour forcer les gens à croire tous dans la même absurdité. Les possibilités de labsurde et de lart sont multiples. La conclusion logique de ce principe serait la thèse anarchiste : à chacun ses propres absurdités. Le contraire est exprimé par la puissance légale forçant tous les membres de la société à se soumettre entièrement aux règles de labsurdité politique de lÉtat.

Mais il faut dire que l
acceptation dune autorité pataphysique, telle quelle est en train de se constituer, devient une nouvelle arme démagogique contre lesprit pataphysique. Cest le programme pataphysique lui-même qui empêche lexistence de lorganisation pataphysique, qui rend impossible une Église pataphysique.

L
impossibilité de créer une situation pataphysique dans la vie sociale empêche aussi de créer un mouvement ou une situation sociale au nom de la pataphysique. Les raisons ont déjà été données. Léquivalence, cest lélimination complète de toute notion de situation, dévénement.

En ce moment où la pataphysique se trouve tout de même, de l
extérieur, placée dans une certaine situation culturelle, les conséquences inévitables de cette définition de base vont nécessairement créer une scission au sein des croyants pataphysiques, entre les anti-situationnistes purs et ceux qui, sur une base pataphysique déquivalences, sont quand même pour le développement des absurdités organisées que lon appelle les jeux.

Le jeu est l
ouverture pataphysique vers le monde, et la réalisation de tels jeux, cest la création des situations. Il existe ainsi une crise causée par le problème crucial que rencontre chaque adepte pataphysique : il lui faut ou bien appliquer la méthode situlogique pour entrer en action dans la société ; ou bien refuser carrément dagir dans nimporte quelle situation. Cest dans ce cas que la pataphysique devient bel et bien la religion exactement adaptée à la société moderne du spectacle : une religion de la passivité, de labsence pure.

Il existe un problème non moins grave, qui exige un choix de l
organisation des anti-organisateurs, lInternationale situationniste. LI.S. est capable dadapter complètement le principe pataphysique comme méthode antimétaphysique : ceci se fait directement dans létablissement des jeux nouveaux. Labsurdité de la supériorité et la supériorité absurde sont les clés mêmes du jeu. Et lautorité lobjet essentiel du jeu. En appliquant comme point de départ le principe des équivalents, le jeu est libre : la situation peut sédifier complètement, dans une apparence pure de supériorité et dautorité. Mais si lon choisissait au contraire une base métaphysique, quelle quelle soit, la situlogie tomberait automatiquement au niveau dune méthode de distraction populaire autoritairement dirigée. Une reprise de la formule classique dasservissement : pain et spectacles.

Des éléments de base d
un jeu nouveau apparaissent maintenant, après une longue période de maturation dans des cercles ignorés du dehors. Éléments complémentaires ou éléments ennemis, le développement futur le dira.

Asger Jorn

Peu avant sa démission de l’I.S., Asger Jorn s’était employé, par ce texte et plusieurs autres interventions, à mettre en garde les situationnistes contre la portée religieuse de l’idéologie pataphysique, diffusée massivement aux États-Unis depuis la conversion des rédacteurs d’Evergreen Review.
L’idéologie pataphysique, qui s’appuie sur quelques participants vieillis de diverses entreprises de l’art moderne, est elle-même le produit du vieillissement de cet «art moderne» de la première moitié du siècle. Elle en conserve des principes refroidis, dans une plaisanterie statique et non-créative à l’extrême. Elle accepte le monde et prend ainsi la suite de tous les autres désespoirs religieux. «Le pataphysicien», déclarait B. Vian à la radio (cf. Dossier no 12 du Collège), «s’il n’a en vérité aucune raison d’être moral, n’en a aucune de ne pas l’être. C’est pourquoi il reste le seul à pouvoir, sans la déchéance des conformistes, être honnête.»
Il va de soi que les éventualités de rencontre envisagées par Jorn ne peuvent s’entendre que dans sa perspective d’une scission, d’une apostasie des pataphysiciens les moins ecclésiastiques. L’I.S. estime que toute religion est aussi risible qu’une autre ; et garantit une hostilité équivalente à toutes les religions, même de science-fiction.

Internationale situationniste no 6, août 1961.
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Samedi 31 octobre 2009
L’art du football à trois équipes

L’art contemporain peut-il s’exprimer sur un terrain de foot ? Le collectif d’architectes et de vidéastes lyonnais Pied la Biche relève le défi en organisant, demain à Vénissieux, le premier tournoi de «football à trois équipes», dans le cadre du projet Veduta de la Biennale d’art contemporain. C’est sur un terrain hexagonal que vont s’affronter sept équipes de foot amateur réputées de l’agglo (AS Minguettes, Maccabi Villeurbanne…). En expérimentant de nouvelles règles.

«Dans un match à trois, le vainqueur est celui qui a encaissé le moins de buts. Et les équipes, de cinq joueurs chacune, sont amenées à s
’associer temporairement. La tactique est très importante», explique Guillaume Ballandras, du collectif Pied la Biche. Et l’art dans tout ça ? «Ces règles ont été élaborées par le peintre situationniste danois Asger Jorn (1914-1973), qui souhaitait déconstruire la confrontation bipolaire», rappelle Abdelkader Damani, responsable du projet Veduta, dont l’objectif est de rapprocher les œuvres du public en investissant l’espace urbain. Ce nouveau sport, testé en Grande-Bretagne au début des années 1990, n’avait encore jamais donné lieu à un tournoi. «On va vers l’inconnu. Aucun des organisateurs et des participants n’y a déjà joué», reconnaît Guillaume Ballandras.

Leur presse (Frédéric Crouzet, 20 minutes), 30 octobre 2009.



Le foot voit triple

La Biennale mixe ballon rond et art contemporain et revisite le football à Vénissieux.

L’idée ne manque pas de piquant. Samedi dans le cadre de la Biennale d’art contemporain de Lyon et du projet Veduta se dispute à Vénissieux un tournoi de foot très décalé. Le terrain est hexagonal et trois équipes de cinq joueurs s’affrontent en même temps ! Le collectif d’artistes lyonnais, grenoblois et parisien Pied la Biche, qui a conçu l’évènement, réalisera une vidéo au fil des matchs. A priori foot et art contemporain le mélange peut surprendre. «Notre démarche c’est d’infiltrer des lieux ordinaire avec l’art», rappelle Abdelkader Damani, directeur de Veduta. «L’idée c’est d’arriver à modifier des éléments du quotidien pour faire vivre au public quelque chose d’inédit.» «On raccroche aussi l’art contemporain plutôt élitiste à quelque chose de plus populaire», poursuit Guillaume Ballandras l’un des membres du collectif.

En fait le foot en triangle a été inventé dans les années soixante par un artiste situationniste danois, Asger Jorn. Samedi ce sera un vrai tournoi avec de vrais joueurs venus de neuf clubs différents. Les règles sont celles du football mais le jeu à trois introduit une nouveauté ludique et surtout de nouvelles stratégies.

Un film tourné

«Rajouter une troisième équipe c’est introduire de l’incertitude. Comme l’équipe gagnante c’est celle qui encaisse le moins de but cela impose par exemple aux joueurs adverses de collaborer, de s’allier en réagissant très vite», précise Guillaume Ballandras.

À partir de quelque chose de banal et binaire comme le football, les artistes espèrent ainsi montrer qu’on peut toujours faire découvrir de nouveaux points de vue. Le film tourné samedi intégrera des séquences de jeu mais aussi des témoignages des joueurs. La vidéo s’intègrera à une trilogie sur le football conçu par le collectif. Le premier épisode est un remake de l’épique séance de tirs aux buts de France-Allemagne 82. Le second volet est consacré au football amateur rural.

Le tournoi se déroulera de 12h à 20h au stade Laurent Gerin.

Leur presse (Jean-Baptiste Labeur, Metrofrance), 29 octobre.


Football à trois équipes

Le 31 octobre de 12h à 20h, au stade Laurent Gérin de Vénissieux
Veduta propose : le tournoi de football à trois équipes !

Une performance artistique du collectif Pied la Biche dans laquelle 9 équipes de football du Grand Lyon se donnent rendez-vous à Vénissieux, sur un terrain hexagonal, pour un tournoi particulier.

Invité par Veduta sur le territoire Lyon 8e / Vénissieux, le collectif d’architectes et d’artistes Pied la Biche fait revivre le projet mis au point par Asger Jorn, le football à trois équipes. Trois équipes sur un terrain hexagonal à trois cages. Le jeu habituel est remis en question car il s’agit ici de s’allier à l’autre, de nouer des collaborations, d’échanger et de faire place à la persuasion. Ces nouvelles situations permettent d’
incessants retournements de situation et offrent une autre perception des échanges entre les joueurs mais aussi entre les spectateurs.

Un speaker du collectif d
artistes Pied la Biche animera le tournoi, les cages seront «customisées» et le ballon sérigraphié. Six caméras filmeront en simultané les matchs, les prédictions et les réactions des équipes afin dessayer de restituer et de comprendre ce que cette nouvelle proposition aura modifié dans leur comportements et leur tactique.

La règle du jeu

Chaque équipe est composée de 5 joueurs et de 3 remplaçants. Les 9 équipes se rencontrent pour des tiers de finale. Les 3 équipes qui en sortent victorieuses se rencontrent ensuite pour une finale. Les matchs se déroulent sur 3 tiers temps de 15 minutes avec 5 minutes de pause (1 heure au total). Les parties sont arbitrées selon les règles du football à 3 côtés dérivées des règles classiques. Contrairement au football conventionnel, c
est léquipe qui aura encaissé le moins de buts qui sera désignée gagnante.

Asger Jorn et la trialectique

Le propos du jeu tient dans la déconstruction de la confrontation bipolaire. Lorsqu
Asger Jorn énonce les règles du Football à Trois Côtés il sappuie sur un concept plus général, celui de trialectique. Celui-ci soppose terme à terme à la dialectique. Le bipolarisme, selon Asger Jorn, doit être remplacé par une logique ternaire. Asger Jorn pose lhypothèse que la modification des règles dun programme ainsi que les transformations du dispositif formel qui laccueille permet une inflexion des usages habituels liés à celui-ci. Au travers dun dispositif ludique il sagit donc de faire remonter des questions qui concernent les rapports entre espace et comportement.

Biennale de Lyon.
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Vendredi 9 octobre 2009
Lettre de guy Debord à Gérard Lebovici,
4 mars 1976


4 mars, 15 heures

Cher Gérard,

Pour vous donner ensemble toutes les pièces concernant les diverses actions policières en cours, voici aussi la copie du faux tract d’hier au soir.

Il est très important pour nous (pour la suite même de la sortie chez Mitterrand [Frédéric Mitterrand, propriétaire de la salle de cinéma L’Olympic (où la projection du film La Société du spectacle fut interrompue par un commando qui s’était emparé de la bobine projetée)], qui risque d’en voir d’autres, et pour notre «publicité» plus vaste et plus lointaine dans le milieu du cinéma et le grand public) de ne laisser personne tomber dans cette erreur, si faiblement montée, qu’il pourrait s’agir d’une action «irresponsable» de pseudo-extrémistes idiots.

On aura peut-être, là-dessus, à corriger ce que risquent de dire Libération ou L’Observateur, qui pourraient bien vouloir s’y tromper.

Essayez déjà tout de suite d’obtenir des responsables rédactionnels du Film français, pour ce samedi, un article sérieux, indigné, professionnel et démocratique — qui sera une première base de référence. Vous en avez certainement le droit en tant que producteur, même s’ils n’étaient pas, par ailleurs, vos employés.

Il faut parler de commando, d’activistes, d’«une des nombeuses polices parallèles», mais surtout pas de fascistes (une bande fasciste a le «style politique» dans l’action — qui du reste ressemble à s’y méprendre à celui du gauchisme bureaucratique). Le modus operandi ici n’est en rien celui du groupuscule politique et, malgré l’apparence cherchée, moins encore celui d’un agrégat «autogéré» de chahuteurs. Dix ou douze vrais étudiants ineptes — qui se connaissent entre eux, mais ne disent à peu près rien, et donnent toute l’impression d’attendre passivement, et sans savoir ce qui se passera, un chahut qui leur a été annoncé par plus actif qu’eux — ont été cette fois recrutés pour «faire un peu nombre» ; pour être l’eau où agit le poisson. Là-dessus, deux ou trois professionnels (indicateurs ou policiers parmi les multiples infiltrés dans tous les Vincennes) viennent, de leur côté, droit au but, agissent et tout de suite s’en vont. Un manifeste policier attendait, seul après l’incident, dans une grande «voiture banalisée», stationnant en double file. Certainement pour récupérer un ou deux de leurs hommes si par exemple Mitterrand les avait fait arrêter par Police-secours (ceci dans le style du livre que vous m’avez fait lire, sur le SAC).

C’est encore plus démontré par la débilité, vraiment hors de toute mesure, du texte anonyme qui ne dit rien, qui ne soutient aucune thèse ou aucun rêve d’aucun groupe ou individu — qui ne m’attaque même pas, alors que cent attaques violentes sont si faciles. Le texte se déguise aux moindres frais — trois vagues citations bien connues — en pseudo-manifeste pro-situ (soulignant lourdement qu’ils ont été «pour», mais que c’est dépassé — par quoi ?). Ceci ressemble à certaines inscriptions pseudo-gauchistes, après certaines bombes du SAC, dont le style traduit tout de suite l’extériorité, du genre : «Mort aux patrons», «Vengeance prolétarienne», etc., qu’aucun groupe n’emploie jamais.

Enfin, «la profession» devrait faire quelques beaux commentaires, du genre social-démocrate, sur la menace grave contre la liberté d’expression (nous savons bien que la nôtre est bien davantage menacée par la profession elle-même, mais là nous les tenons pris dans un piège, profitons-en). Souligner que ceci ne s’est pas vu en France depuis le raid des Jeunesses patriotes contre L’Âge d’or [Le 3 décembre 1930, des militants des ligues d’extrême droite saccagent le Studio 28 où était projeté le film de Luis Buñuel, L’Âge d’or. Le préfet de police prend prétexte de ces incidents pour interdire le film.], etc. Et, pour détourner Heine : quand on commence à brûler des films, on ne tardera pas à brûler des hommes. Après l’attaque un peu moraliste contre la pornographie, voilà pire, etc.

Surtout, battons le fer pendant qu’il est chaud. De plus, il gaut faire re-tirer par GTC la bobine détruite et volée ; et je crois qu’il serait prudent d’avoir une troisième copie (pensons aussi à l’exploitation à l’étranger). Il faudrait aussi instruire un peu le jeune Mitterrand sur le genre de communiqué qu’il pourrait avoir à faire tout de suite, si des pressions de ce genre se renouvelaient. Je crois en outre qu’il serait renforcé s’il était convaincu qu’il s’agit purement et simplement de répression. Ne pourriez-vous pas le voir, pour commencer, maintenant qu’il se trouve, bien malgré lui, dans le coup, à lui expliquer que ce films a beaucoup d’ennemis parmi les ennemis de la liberté ; de sorte qu’il a, lui, quelque mérite et courage dans l’affaire ? C’est une sorte de compensation.

À bientôt. Amitiés,

Guy
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Lundi 5 octobre 2009



Avant

«Kojève, qui n’avait pas son pareil pour saisir le vif, enterra le Mai français d’une jolie formule. Quelques jours avant de succomber à une crise cardiaque dans une réunion de l’OCDE, il avait déclaré au sujet des “événements” : “Il n’y a pas eu de mort. Il ne s’est rien passé.” Il en fallut un peu plus, naturellement, pour enterrer le mai rampant italien. Un autre hégélien surgit alors, qui s’était acquis un crédit non moindre que le premier, mais par d’autres moyens. Il dit : “Écoutez, écoutez, il ne s’est rien passé en Italie. Juste quelques désespérés manipulés par l’État qui, pour terroriser la population, ont enlevé des hommes politiques et tué quelques magistrats. Rien de notable, vous le voyez bien.” Ainsi, grâce à l’intervention avisée de Guy Debord, ne sut-on jamais de ce côté-ci des Alpes qu’il s’était passé quelque chose en Italie dans les années 70. Toutes les lumières françaises à ce sujet se réduirent donc jusqu’à aujourd’hui à des spéculations platoniques sur la manipulation des BR par tel ou tel service de l’État et le massacre de Piazza Fontana. Si Debord fut un passeur exécrable pour ce que la situation italienne contenait d’explosif, il introduisit en revanche en France le sport favori du journalisme italien : la rétrologie. Par rétrologie — discipline dont l’axiome primordial pourrait être “la vérité est ailleurs” —, les Italiens désignent ce jeu de miroirs paranoïaque auquel s’adonne celui qui ne peut plus croire en aucun événement, en aucun phénomène vital et qui doit constamment, de ce fait, c’est-à-dire du fait de sa maladie, supposer quelqu’un derrière ce qui arrive — la loge P2, la CIA, le Mossad ou lui-même. Le gagnant sera celui qui aura fourni à ses petits camarades les plus solides raisons de douter de la réalité.»
Tiqqun no 2, 2001, «Ceci n’est pas un programme».


Après

«Rien ne permet d’expliquer que le département du renseignement et de la sécurité algérien suspecté d’avoir orchestré, au su de la DST, la vague d’attentats de 1995 ne soit pas classé parmi les organisations terroristes internationales. (…) Il s’agit, par tout un luxe de provocations, d’infiltrations, de surveillance, d’intimidation et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique, de l’“action psychologique”, de la fabrication de preuves et de crimes, par la fusion aussi du policier et du judiciaire, d’anéantir la “menace subversive” en associant, au sein de la population, l’ennemi intérieur, l’ennemi politique à l’affect de la terreur.»
Julien Coupat, «La prolongation de ma détention
est une petite vengeance»
, Le Monde, 26 mai 2009.

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Lundi 14 septembre 2009

Traduction chinoise par Wang Zhaofeng
aux éditions de l’Université de Nankin, mars 2006
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Vendredi 4 septembre 2009

Paris, 4 octobre 1989

Chère Annie Le Brun,

Je suis heureux de savoir que mon histoire véritable vous plaît. Les poètes sont les seuls bons critiques, on l’a toujours vérifié. Et pour ma part je peux vous assurer que, ravi du premier, je m’abstiendrai d’en considérer, après vous, un seul autre.

C’est justement parce que tous les résultats sont plus loin que jamais de ce que nous avons voulu, que l’heure me semblait venue d’aller un peu plus loin dans l’aveu cynique et l’injure, mais adaptés aux nouvelles conditions. On sait maintenant ce qui peut vexer le plus vivement les autorités contemporaines : non seulement la vérité, mais encore la manière dont on saura la dire. La forme a donc été cette fois tout spécialement choisie pour obtenir une telle démoralisation.

Je ne sais si vous connaissez l’enchaînement d’impostures qui a mené à l’extravagante récupération étatique dont je vous envoie l’image — passée, peut-on croire, assez inaperçue ? Pourtant la malheureuse prétention, dans ce cas, résumait à merveille l’esprit du temps, c’est-à-dire l’assurance simulée qui ne doute de rien, et l’ignorance imbécile qui sera dupe de tout. Leurs grandes satisfactions se verront encore troublées, je le crois et je l’espère, par «les invités du comte de Lautréamont».

Amicalement,

Guy


«(…) Déjà en 1986, des plaisantins ont prétendu avoir retrouvé, dans les archives d’une famille béarnaise, la véritable photographie, jusqu’alors perdue, de Lautréamont. Ils l’ont fait paraître comme illustration pour les billets d’une tranche de la Loterie nationale, et ont pensé ainsi authentifier bien assez l’imposture. Les naïfs vont trouver discutable cet insolite hommage au poète ; ne discuteront donc pas l’insignifiante photographie, qui bien sûr n’aura été elle-même prouvée par rien. Tous ces exemples sont des applications “culturelles” d’une théorie de Goebbels qui établissait qu’un mensonge, incroyable au premier regard, va passer d’autant mieux que son extravagance paraîtra plus incompatible avec son parrainage par des autorités officielles respectables.»
Guy Debord, «Cette mauvaise réputation…»
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Jeudi 3 septembre 2009

Jeudi 2 décembre 1993

Cher Monsieur,

Je vous remercie pour votre livre reçu hier. Je l’ai lu avec intérêt. J
ai bien apprécié son niveau de pensée, son information, et la sympathie compréhensive quil manifeste à mon égard : par là il se détache extraordinairement de tous les autres textes traitant le sujet.

Les successeurs de Lebovici ne m’avaient naturellement pas fait suivre, il y a deux ans, votre thèse. Cela me confirme bien l
évidence de mon jugement préalable sur eux.

Je vous envoie maintenant mon dernier livre, et la récente réédition des Mémoires : vous y trouverez des précisions ou confirmations sur quelques points que vous avez traités.

J’aimerais recevoir à cette adresse votre thèse et un ou deux autres exemplaires du même livre.

Bien cordialement,

Guy Debord


**


Venise, 21 avril 1994

Cher Anselm Jappe,

J
’ai reçu votre livre en décembre. Je vous ai répondu alors, à l’adresse romaine que vous m’aviez donnée, en joignant à ma lettre deux livres plus récents, qui peut-être vous confirmeront plusieurs de vos hypothèses. Lenvoi mest bientôt revenu, vous déclarant «inconnu à cette adresse». Et jai pu constater quelquefois, depuis, que le désordre de la poste italienne ressemble toujours un peu à ce que javais pu connaître dans la précédente génération. On verra maintenant si jai plus de chance en employant ladresse de votre éditeur.

Il y a quatre mois, je vous disais donc que j
’avais fort apprécié l’aspect si bien informé de votre livre ; et l’excellent niveau de sa pensée théorique. Votre objectivité fait un plaisant contraste, après toutes les extravagantes incompréhensions calculées dabord pour les contemporains. Je trouve même que vous avez été, peut-être, un peu trop indulgent à mon propos.

Si je devais éclairer quelque point dans la suite de vos recherches sur l
hégélo-marxisme, à partir de mai écrivez-moi à cette adresse : Guy Debord, Champot. Cest un endroit doù le courrier me suit toujours, où que je puisse être.

Bien cordialement à vous.

Guy Debord
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Mercredi 2 septembre 2009
Lettre de Guy Debord à Jacques Simonelli

25 avril 1991

Cher Monsieur,

Je vous remercie pour l’envoi de votre Lacenaire, et aussi davoir entrepris louvrage. Au pur contraire de ce qui avait été édité jusquici autour des Mémoires tronqués ou apocryphes, votre livre est le premier qui soit digne du sujet. Vous avez excellemment établi les œuvres complètes du héros, et sa filiation dans la suite des révoltes contre la société comme dans celles des troubles poétiques, vers Lautréamont et au-delà. Jai été quant à moi ravi dêtre cité dans une si bonne compagnie.

On peut donc aussi supposer, chez Hugo, une réminiscence de la Pétition d
un voleur à un roi voisin dans Les Châtiments («Paris tremble, ô douleur, ô misère») quand il veut accabler son Second Bonaparte sous la concurrence de prétendants à son trône, qui motivent leur droit par quelques autres assassinats : «Je veux, dit Lacenaire / Être empereur et roi.»

En somme, depuis que ces «mondes éloquents ont été perdus», personne n
avait tant fait pour en restituer le souvenir véritable.

Bien cordialement à vous,

Guy Debord
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Lundi 31 août 2009
Lettre de Guy Debord à J.V. Martin

22 mars 1965
Cher Martin,

Nous sommes très émus par l’explosion, et les risques que vous avez tous courus !

Nous croyons comprendre, heureusement, que personne n’est blessé ?

Est-ce qu’il y a d’importantes destructions dans la maison, les tableaux, les documents ?

Sait-on qui est à l’origine de cette provocation ? Un groupe fasciste danois ? ou le nashisme ? ou le Réarmement moral ?

Dans tous les cas, cette affaire est très importante. Pour l’I.S. en général : c’est la première fois que nous rencontrons le terrorisme direct contre nous. Et pour le Danemark : je suppose qu’un pareil événement n’y est pas fréquent ; et cela a le mérite de te faire apparaître nettement comme l’organisateur de la manifestation du 16 mars (et c’est l’occasion de montrer là-bas quelle violence dort sous le confort et le spectacle, comme déjà la forte réaction du Réarmement moral à nos tracts le montrait…). On commence à nous connaître, et aussitôt la violence que nous avons vue jusqu’ici contre nous augmente de plusieurs degrés. Je suppose que cet attentat est une confirmation de la grande réussite de la prestation anti-NATO ?

J’espère recevoir bientôt des nouvelles plus précises.

Toutes nos amitiés à Inger et à toi.
Guy
P.-S. : Comment va Morton après le choc ? Il commence jeune à fréquenter les champs de bataille.


*

«Au Danemark, nous avons eu une première occasion de diriger (plutôt pratiquement que théoriquement) une protestation de masse contre des manœuvres de troupes allemandes de l’O.T.A.N., le 16 mars. Cela a été une belle réussite, dans le style Zengakuren, une violente manifestation dans la rue. Deux jours après, la maison de J.V. Martin a été détruite à la bombe incendiaire. On en parle — d’une façon très falsifiée — dans l’hebdomadaire allemand Quick paru cette semaine. Mais la presse scandinave a été mieux documentée.»
Guy Debord, lettre à Mustapha Khayati, 31 mars 1965.


*

«Au Danemark, le type qui a fait sauter notre “quartier général” se révèle être un ex-dirigeant des jeunesses staliniennes, ayant travaillé comme contre-espion pour le gouvernement de Pankow, et depuis infiltré dans la IVe Internationale. De plus, il apparaît toujours plus nettement qu’il a travaillé dans cette affaire pour le compte de la police politique danoise. Selon lui maintenant il n’a pas fait exploser sa bombe géante par lui-même, mais de vrais fascistes auraient lancé une petite bombe chez Martin, et le coup serait tombé par hasard sur sa propre bombe ignorée de tout le monde.»
Guy Debord, lettre à Mustapha Khayati, 6 mai 1965.

*

Lettre de Guy Debord à J.V. Martin


TOP SECRET !
8 mai 1965
Cher Martin,

Très importante nouvelle : Jorn est passé hier chez Michèle (je n’étais pas présent). Jorn est très impressionné par toute l’affaire de Randers, il va maintenant au Danemark et il veut te rencontrer. Il voit dans toute cette affaire une importante conspiration de l’O.T.A.N. contre l’I.S. (je suis d’accord, mais nous devons dire qu’il y a aussi la complicité du Pacte de Varsovie, des staliniens).

Jorn veut nous aider, mais pas en se lançant ouvertement dans la bataille (sauf si les choses deviennent plus graves) ; et je préfère cette solution : que l’I.S. se défende — et attaque — seule !

L’aide que Jorn doit te donner, c’est, à mon avis, avant tout, une aide économique. De l’argent. Plus, peut-être, des relations utiles (avec des imprimeurs ou même des galeries s’il veut).

Nous avons besoin immédiatement (au Danemark) :

1) De publier une brochure (un petit livre) de vingt pages environ avec des photos, sur la manifestation de Randers et toute l’affaire de la bombe, en expliquant les positions de l’I.S., nos méthodes, et toute la répression contre nous.

2) De sortir le numéro 2 de Situationistisk Revolution.

Si Jorn peut faire plus, tant mieux ! S’il peut seulement un minimum (il n’est plus très riche), je propose de faire de toute façon le point 1) — la brochure.

Tout ce que Jorn pourra faire aussi, pratiquement, pour faire connaître Martin, comme militant d’avant-garde et comme artiste, sera bon.

Dans les questions d’argent, je crois que c’est le moment où tu peux proposer de donner (ou vendre) une cartographie — ou plus — au musée de Silkeborg, qui ainsi soutiendrait notre lutte.

La tactique principale est de réduire au minimum les discussions sur la théorie (Jorn peut revenir à quelques idées trop «scandinaves»…), mais de discuter au maximum sur la tactique et les choses pratiques à faire tout de suite.

Je suis sûr que, pour l’essentiel, dans une bataille de ce genre, Jorn est bon. Il est toujours un esprit libre et révolutionnaire, et nous appuiera contre des ennemis de ce genre. Il ne faut évidemment pas maintenant mettre en lumière ses anciennes erreurs (sur le nashisme) — mais tu ne dois pas trop les oublier (Hey ! man ! nous avons connu la lutte de 62-63).

Résumé : garde l’indépendance complète de l’I.S., mais accepte avec amitié toute l’aide de tous ceux qui sympathisent activement avec l’I.S. contre la police et l’O.T.A.N.

Écris-moi vite les nouvelles. Amitiés,
Guy
A good translation, please ! Thank you, Inger.

P.-S. : Je vais t’envoyer dans deux ou trois jours deux livres très bons publiés à Paris par deux jeunes camarades situationnistes. Cela peut être un «tournant décisif» sur ce front…


*

L’I.S. et les incidents de Randers

Au début de 1
965, l’inculpation de J.V. Martin au Danemark à propos de l’édition des «comics subversifs» dont le précédent numéro de cette revue a publié trois exemples (pages 21, 36 et 37) faisait quelque bruit. Martin se trouvait personnellement poursuivi, en tant que responsable de l’I.S., sur une plainte de la branche danoise du mouvement du «Réarmement moral», la fameuse organisation idéologique de choc du capitalisme américain, concernant essentiellement des tracts que nous avions diffusés clandestinement en Espagne. Ces tracts étant formellement un détournement des comics, des filles dévêtues y exprimaient quelques vérités en faveur de la liberté morale et politique, inscrites dans le traditionnel «ballon». Ceci donnait l’occasion au «Réarmement moral» d’exiger la condamnation de l’I.S., en commençant par Martin, pour offenses à la morale et aux bonnes mœurs, érotisme, pornographie, activité anti-sociale, outrages à l’État, etc. Jointe à ces documents, la célèbre image de Christine Keeler, déclarant sa supériorité évidente sur la princesse danoise qui avait consenti à épouser le roi Constantin (justement qualifié de fasciste avant qu’il ait fait ses preuves, l’été dernier, contre la quasi-totalité du peuple grec), amenait l’accusation supplémentaire d’injure à la famille royale danoise. L’énormité du procédé dont le «Réarmement moral» entendait faire le test émut la presse danoise dans son ensemble. Martin convint aussitôt, dans une déclaration publique, que les situationnistes étaient effectivement ennemis de toutes les valeurs défendues par le «Réarmement moral» et s’employaient activement au désarmement moral de la société que nous connaissons. Il admit que «les photographies de filles nues pouvaient avoir une certaine résonnance érotique, heureusement». Il rappela que la question de l’édition pornographique était sans rapport avec nos tracts, quoique non sans rapport avec la morale répressive qui la provoque, et du reste la tolère généralement. Enfin, il fit voir la profondeur paradoxale de l’attitude des autorités social-démocrates d’un pays officiellement ennemi du franquisme, s’efforçant de réprimer chez elles des publications injurieuses pour l’ordre franquiste. Finalement, la justice préféra renoncer à déférer Martin devant un tribunal. Elle abandonna l’accusation avant un procès qui eût été instructif.


Peu après l’O.T.A.N. décida de faire entrer des troupes allemandes au Danemark, à deux reprises, pour participer à des manœuvres communes avec l’armée danoise. C’était la première fois que l’on devait revoir l’armée allemande dans ce pays depuis la fin de son occupation en 1945. Le fait suscita de grandes protestations creuses de toute la gauche, des réclamations, des pétitions. Personne, naturellement, n’en tint compte. Les premiers éléments devaient arriver le 16 mars à Randers, dans le Jutland. Martin résidait à ce moment dans cette ville. La célébrité que lui valaient les récentes poursuites renforçait la liaison que son activité situationniste précédente avait créé entre lui et quelques éléments d’avant-garde. Avec Martin, quelques étudiants de l’université d’Aarhus, des dockers, d’anciens partisans du temps de la lutte armée anti-nazie, il se constitua un comité qui fit savoir que l’on s’opposerait par la force à l’entrée de ces troupes dans la ville. Des affiches et des inscriptions le proclamèrent sur les murs. Des gens vinrent de tout le Danemark. Des envoyés de tous les journaux scandinaves, et quelques allemands, se rendirent sur les lieux pour observer la rencontre.


Des soldats du génie déploient des barbelés dans la rue (Politiken du 17-3-65).
Le 16 mars, l’armée danoise, aidée d’importants renforts de police, investit la ville. Son plan était de faire entrer par surprise la colonne motorisée allemande jusqu’aux casernes où elle devait stationner. Mais le comité organisa la surveillance de toutes les routes, de sorte qu’il put être prévenu en temps utile de la voie d’approche des troupes, à la tombée de la nuit. Des petits groupes postés à cette fin retardèrent le convoi. La masse des manifestants eut le temps de se rassembler et de se porter devant les casernes, du côté où l’on projetait d’y faire pénétrer la colonne. Il y eut un choc violent entre les manifestants et les soldats et policiers danois, les véhicules des Allemands arrivant au milieu de cette mêlée. Des voitures furent lapidées, des pneus crevés. On vola même une jeep. Finalement les troupes entrèrent dans les casernes et y passèrent la nuit. Mais ce fut pour repartir après cette conquête symbolique. Peu après, un porte-parole de Bonn démentit que le projet ait jamais été conçu d’envoyer deux fois des troupes allemandes en manœuvres au Danemark. Il déclarait parfaitement satisfaisante l’unique expérience accomplie.

La police et la troupe se heurtent aux manifestants devant les casernes de Randers
(photo dans Politiken du 17-3-65).

Le surlendemain, 18 mars, dans la soirée, alors que Martin, avec un groupe de responsables de la manifestation, sortait de sa maison — 16, Slodsgade — qui était le local utilisé pour toute l’organisation de l’action en cours, et donc désignée un peu partout comme «le quartier-général de l’émeute», une puissante bombe incendiaire explosa dans la pièce qu’ils venaient de quitter, blessant légèrement son jeune fils Morton, à un autre étage. Le feu consuma complètement la maison en peu de temps. La première impression fut qu’il s’agissait d’une contre-attaque de l’extrême-droite. Mais la police arrêta aussitôt Martin, en l’accusant d’une activité terroriste opportunément révélée par cet «accident».

Cependant, dès le lendemain, la police changea complètement sa thèse peu soutenable. Elle trouva facilement l’incendiaire, un manifestant nommé Kanstrup qui avait oublié dans un taxi une deuxième bombe, avec des bagages à son nom. La carrière de Kanstrup vaut qu’on s’y arrête : dirigeant des «Jeunesses communistes», il s’était infiltré dans une organisation de néo-nazis, mais c’était pour découvrir leurs agents en R.D.A., qu’il dénonçait aux autorités de Berlin-Est. Il avait été ainsi arrêté pour espionnage par la police de Copenhague. Après ce tournant obscur, Kanstrup était devenu trotskiste, et ainsi avait fait secrètement de «l’entrisme» dans un groupe socialiste de gauche. C’est à ce titre qu’il participait à la manifestation de Randers, sans révéler bien sûr qu’il avait apporté deux bombes.

Selon les déclarations de Kanstrup à la police, sa bombe, dont il avait envisagé de faire seul un usage purement symbolique, avait explosé accidentellement chez Martin. Mais il était évident que Kanstrup était un provocateur. Cependant, on ne peut dire si l’explosion visait l’élimination physique des gens qui se trouvaient dans cette pièce quelques instants auparavant, ou seulement la destruction de l’immeuble. Kanstrup avait pu lui-même mettre en action un détonateur, ou bien un complice avait «amorcé» sa bombe en jetant une grenade par la fenêtre
Le «quartier général» situationniste au dernier soir (photo parue dans Quick du 4-4-65).
(Kanstrup émit quelque temps cette hypothèse, puis la retira, considérant l’invraisemblance de la coïncidence ; et sa propre affirmation qu’il était seul à connaître la présence de cette bombe). Nous ne nous sommes pas souciés de démêler si Kanstrup avait agi pour le compte de la police politique de Copenhague, qui avait barre sur lui depuis son affaire d’espionnage, ou pour le compte des staliniens (que ce soit l’insignifiant parti danois ou bien ses chefs directs de Berlin-Est). En effet les buts de ces deux institutions étaient liés en la circonstance. Il s’agissait d’abord d’intimider brutalement une partie des manifestants ; et d’autre part de semer le trouble en laissant entendre que les organisateurs pourraient être impliqués dans une conspiration terroriste en rapport avec les bureaucrates de l’Est. C’est la police politique danoise qui avait le plus grand intérêt dans une telle manipulation de Kanstrup (ce que la suite a montré assez clairement). Cependant les staliniens ne pouvaient que se trouver bien d’un coup porté à une organisation autonome qui venait de montrer sa capacité d’agir puissamment.

J.V. Martin, traité à la fois dans la presse allemande d’anarchiste et de pro-stalinien, et en tout cas d’anti-allemand (bien que des affiches en allemand aient souligné à Randers que cet accueil visait seulement le militarisme allemand) affirma que son opposition au Pacte de Varsovie était égale à son opposition à l’O.T.A.N., et que les situationnistes sont si peu anti-allemands qu’une de nos revues était intitulée Der Deutsche Gedanke (La pensée allemande).

La police suédoise et la presse scandinave découvrirent alors un groupuscule nazi en Suède, qui aurait possédé quelques armes et adressé quelques menaces par correspondance ; et essayèrent ainsi de dresser un tableau équilibré d’extrémismes symétriques. Dès l’ouverture du procès de Kanstrup, à la surprise visible de son avocat — le stalinien Madsen —, le procureur abandonna soudain sans explication le délit de destruction par explosif d’immeuble habité, et se borna à requérir deux mois de prison ferme, qu’il obtint, pour «détention d’explosifs et participation à une manifestation interdite» ! Il ne faudrait pas en déduire que le Danemark connaît la mansuétude judiciaire d’un Far-West de cinéma car, quelque temps après, un jeune camarade qui avait lancé une simple grenade lacrymogène dans un meeting du répugnant pasteur Billy Graham a été condamné à trois mois de prison. Le laboratoire de la police de Copenhague conclut ensuite que la bombe avait pu exploser parce qu’un fort degré de chaleur ambiante était dépassé (mais sans tenir compte du fait qu’elle avait éclaté dans une pièce non-chauffée). Enfin, en décembre, l’avocat Madsen demanda l’ouverture d’une nouvelle enquête, accusant avec précision la police de Randers d’avoir été au courant vingt-quatre heures à l’avance du projet de l’attentat de Kanstrup chez Martin ; et donc au moins de l’avoir laissé accomplir. Il accusa aussi l’armée d’avoir fourni des explosifs. L’ensemble de la presse danoise rapporta ses accusat
ions, y compris le quotidien stalinien Land og Folk (1-1-66). Ainsi les staliniens n’ont révélé le rôle du louche Kanstrup comme provocateur au service de la police qu’après le très long délai pendant lequel l’incertitude a servi leurs desseins.

J.V. Martin arrêté (photo parue dans Ekstrabladet du 19-3-65).
«— Qui est-ce donc que ce docteur Fu Manchu ?
— Je n’en ai qu’une vague idée, inspecteur, mais ce n’est pas un criminel ordinaire. C’est le plus grand génie du mal qu’on ait connu sur notre terre depuis des siècles. Il est l’animateur d’un groupe politique dont la richesse est énorme, et sa mission en Europe est de “paver la route”. Vous me suivez bien ? Il est à l’avant-garde d’un mouvement d’une telle importance politique qu’il n’est pas un Anglais ou un Américain sur cinquante mille à s’en douter.»
Sax Rohmer, Le Docteur Fu Manchu.
Toute cette affaire est intéressante, comme signe de la montée générale de la violence, sous le confort de la démocratie scandinave ; et du mouvement qui porte cette violence vers sa transformation en contestation de la société, ici en essayant les méthodes dont l’avant-garde japonaise a aujourd’hui la meilleure expérience. L’exemple tout récent des centaines de jeunes «provos» d’Amsterdam qui ont tenu la rue le 10 mars, sabotant complètement les cérémonies du mariage de la princesse locale avec un ex-nazi, s’inscrit dans ce même courant. Il est remarquable que, dès le lendemain de l’affrontement où la pratique de l’I.S. avait montré son excellence, une manifestation de protestation distincte et pacifique à Randers, appelée par divers organismes non-violents, s’est trouvée attaquée par de jeunes blousons noirs. Autre détail notable, avec la destruction intégrale du principal dépôt de publications de l’I.S. en Europe du Nord, la plupart des anti-tableaux réalisés dix-huit mois auparavant (Martin, Bernstein) pour la manifestation «Destruction de R.S.G. 6» (cf. IS no 9, page 32) furent également anéantis : voilà bien une suppression de la négation artistique, qui n’est pas encore son dépassement ! La «couverture» de l’art ici s’est trouvée brûlée. Il est aussi fort significatif que des procédés célèbres en Amérique ou en Espagne, ou dans l’unité d’action des polices marocaine et française, puissent trouver leur application dans la police et l’armée du Danemark social-démocratique, quand il s’agit de faire barrage à un mouvement qui les inquiète.

Internationale situationniste no 10, mars 1966.
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Lundi 31 août 2009



La presse s’est demandé d’une seule voix, avec une naïve colère, quels procédés, quelle sorcellerie, j’avais bien pu employer pour influencer à ce point Gérard Lebovici. Pour, comme ils disent, l’envoûter. «Guy Debord, dans la vie de Lebovici, c’est la part des ténèbres. “Le diable.” Un Méphisto de pacotille pour une vraie tragédie : celle de l’envoûtement d’un homme. Derrière la face la plus cachée de Gérard Lebovici, il y a toujours Guy Debord. C’est à cause de lui que Lebovici menait une vie double et, une fois quittés ses bureaux de P.-D.G. de la rue Keppler, se muait verbalement en supergauchiste, admirateur et éditeur de Mesrine. […] Quel maléfice lie l’ex-soixante-huitard dérisoire et le roi du cinéma parisien ?» (Le Journal du Dimanche, du 11 mars.)

«Ainsi cet homme-là était l’ami, le mécène, le financier, le complice de l’écume des révolutionnaires du bazar de mai 1968 ? Il était l’admirateur de cette lie de la non-pensée, de cette incarnation chétive de “l’esprit qui nie” ? Ainsi cet homme d’affaires habile et implacable qui trustait les vedettes “vendeuses” et faisait trembler le monde du cinéma au point qu’on avait actionné la justice contre ses menées monopolistiques, s’était laissé impressionner jusqu’à la fascination par un pâle scribouillard, gourou de sous-préfecture, porté aux nues pendant huit jours par une poignée d’incultes parce qu’il couvrait des feuillets inutiles d’élucubrations inextricables et des mètres de pellicule d’images floues ?» (Minute, du 17 mars.)

«En 1971, le mythe, le soufre peut-être entre dans la vie de Gérard Lebovici, via Guy Debord […] Ce qui se passe entre debord et Lebovici ? Difficile à cerner. Séduction ? Lebovici, qui passait sa vie à rassurer les acteurs, est-il à son tour rassuré par Guy Debord ? Une certitude : entre l’imprésario-éditeur et le “pape” qui dès 1957 proclamait : “Nos ambitions sont nettement mégalomanes, mais pas mesurables aux critères dominants de la réussite”, le “pape” qui plus tard se voudra “encore plus inaccessible, encore plus clandestin”, le courant passe. Il est tentant de l’expliquer par la vieille magie de l’utopie. […] D’une part, la poursuite d’activités classiques d’imprésario et de producteur. D’autre part, la marginalité, un maître caché avec lequel Lebovici passe encore quelques jours du côté de Nîmes la semaine qui précède sa mort.» (Le Point, du 19 mars.)

«Il s’est laissé très vite séduire par les idées de ce mouvement éphémère et autodissous. Lui qui était au cœur financier du cinéma français promouvait contradictoirement le “non-cinéma” d’un Guy Debord qui proclamait dès 1959 : “Il y a maintenant des gens qui se flattent d’être auteurs de films comme on l’était de romans. Leur retard sur les romanciers, c’est d’ignorer la décomposition et l’épuisement de l’expression individuelle dans notre temps, la fin des arts de la passivité.” C’est aussi Debord qui écrivait la même année : “On ne conteste jamais réellement une organisation de l’existence sans contester toutes les formes de langage qui appartiennent à cette organisation.” Plus de dix ans plus tard, Gérard Lebovici rencontrait Guy Debord. et le producteur, tout en diversifiant ses activités cinématographiques et en prenant une place aujourd’hui sans doute irremplaçable, se prenait de passion pour celui qui parlait depuis des années du “dépérissement de l’art” et qui est rentré dans l’ombre, à la fin des années 1970, en disant : “Il n’y aura pour moi ni retour, ni réconciliation. La sagesse ne viendra jamais.”» (Le Quotidien de Paris, du 15 mars.)

«Une maison d’édition “révolutionnaire”. Elle s’appellera Champ Libre, et, très vite, elle devient le lieu de rencontre des situationnistes — ces héritiers du dadaïsme et du lettrisme qui, dès les années cinquante, avaient amorcé la critique radicale du capitalisme comme du communisme et auxquels sont dus les grandes idées et les meilleurs slogans de Mai 68. Lebo découvre là un monde qui le passionne, et un jour c’est la rencontre, pour lui fulgurante, avec un homme, Guy Debord, “pape” des situationnistes, et son livre La Société du Spectacle. Qu’est-ce qui, en Debord, peut bien fasciner à ce point un homme comme Lebo ? Voit-il en lui le théoricien de la société-spectacle, qui, justement, démolit les médias, met en garde contre toutes les illusions de l’image marchandise, bref, sape de fond en comble ce qui est, en principe, l’univers de Gérard Lebovici imprésario et producteur ? En tout cas, sous l’influence grandissante de Debord, Lebovici se transforme, se dédouble, défait dans l’ombre les valeurs qu’il sert le jour. Et c’est apparemment sans problème qu’il assume ses deux conditions d’homme de spectacle et de théoricien de l’anti-spectacle.» (Le Nouvel Observateur, du 23 mars.)

«En 1971, quand un homme se présente à Gérard Lebovici en tant que représentant de Guy Debord, celui qui est encore à cette époque le puissant patron d’Artmédia, va se passionner pour le fondateur de l’Internationale situationniste. Il produira ses films et achètera une salle de cinéma qui deviendra une sorte de “musée vivant” dédié à l’œuvre cinématographique de Debord : Hurlements en faveur de Sade (1952), La Société du Spectacle (1973) et son dernier film In girum imus nocte et consumimur igni (1978). Ces films, qui en fait n’en sont pas mais qui constituent plutôt une somme de collages, de détournements d’images, de photos, de voix-off débitant des textes talentueux et toujours sans concession vis-à-vis de ce que debord appelle la “Société du spectacle”, vont étrangement séduire celui qui a dans son agence les plus grands noms du cinéma français. Comment expliquer alors que Gérard Lebovici se laisse envoûter, sans doute jusqu’à l’“entretenir”, par celui qui écrit en 1959 : “L’unique entreprise intéressante, c’est la libération de la vie quotidienne, pas seulement dans les perspectives de l’histoire mais pour nous et tout de suite. Ceci passe par le dépérissement des formes aliénées de la communication. Le cinéma est à détruire aussi.” […] Debord, à cause de son intransigeance, sa “critique globale de l’idée du bonheur”, sa “mise en actes du doute systématique à l’égard de tous les divertissements et travaux d’une société”, son mépris vis-à-vis de tout écrivain, cinéaste, journaliste, artiste (et en particulier ceux dits d’avant-garde), sa haine des communistes, des gauchistes ou de tout personnage politique, s’est retrouvé très vite isolé de tout et contraint de “disparaître”.» (Le Quotidien de Paris, du 14 mars.)

Je ne sais pourquoi m’appellent «Méphisto de pacotille» ceux qui n’ont pas su voir qu’ils servaient une société de pacotille et en étaient gratifiés, nourris et logés justement en pacotille. Ou peut-être est-ce précisément à cause de cela ? Que le mouvement de 1968 ait été fondamentalement dérisoire, voilà ce que dément leur fureur encore vive seize ans après. Et, personnellement, on sait que j’ai été le moins dérisoire des meneurs de ce temps-là ; et le moins récupéré ultérieurement. «L’esprit qui nie» a sûrement été chétif dans l’époque. On ne choisit pas son époque, quoique l’on puisse la transformer. La «lie de la non-pensée» a été, on ne peut plus le dissimuler, celle qui a constamment conduit le monde, d’erreur en sottise, jusqu’au point où vous le voyez présentement. Il est très faux que j’aie été «porté aux nues pendant huit jours par une poignée d’incultes», car je sais très exactement qu’ils ne l’ont pas fait pendant deux jours ; pendant un seul jour. «Gourou de sous-préfecture» est plaisant. C’est une habitude des journaux, de temps à autre, de me contester même d’avoir été un Parisien, entre ma naissance et le moment où l’on a modifié la ville jusqu’à la rendre indigne d’être habitée, quand j’avais déjà plus de quarante ans. Peut-être est-ce une allusion au fait que j’habite une partie de l’année à arles, sous-préfecture ? cette petite ville d’aujourd’hui a été aussi une capitale provisoire de l’Empire de la décadence. «Pape» est un mot dépréciatif que l’on a appliqué systématiquement à André Breton, et c’est déjà une ignominie dérisoire dans ce cas, même si Breton a un peu joué du charisme et de l’autorité hiérarchique, et pendant plus de quarante ans, ce qui est vraiment trop long. Il serait certes tentant d’expliquer bien des choses «par la vieille magie de l’utopie», mais il est plus désolant pour beaucoup d’avoir à les expliquer par la force de la critique réelle du monde réel. «Un maître caché», qu’il soit du côté de Nîmes ou dans le château de Montségur, cela souhaite encore évoquer les sectes, l’«iman caché», le Vieux de la Montagne et ses Assassins toujours prêts, ou peut-être aussi les mystérieux Templiers. Un mouvement autodissous qui a duré quinze ans (1957-1972), et qui a laissé de telles traces, ne peut être dit «éphémère». Détestent-ils tellement les situationnistes parce qu’ils ont eu tort ou parce qu’ils ont eu raison ? on ne déteste pas tant ceux qui ont eu tort. Sinon, comment trouverait-on des gouvernants à réélire ? Suis-je «rentré dans l’ombre à la fin des années 1970», ou plutôt au début ? Ne serait-il pas plus juste de reconnaître que je n’en suis jamais sorti ? J’ai déjà dit, je le répète en passant, que les situationnistes ne se sont jamais rencontrés à Champ Libre. Dire que je resterai évidemment toujours fidèle à mon choix de refuser cette société, ses célébrités, et son spectacle du mensonge, et donc aussi à la clandestinité où l’on m’a rejeté sans cesse depuis quelques décennies, c’est ce que l’on veut confondre avec la clandestinité politique, et celle-ci même est confondue très volontairement à présent avec un terrorisme anti-démocratique, comme on le dit pour vendre les Basques à une démocratie où les voix des généraux sont comptées à part. J’ai connu parfois, dans ma jeunesse, selon les périodes mais surtout selon les pays, quelques courtes périodes de vraie clandestinité. C’est évidemment tout différent d’une simple et facile clandestinité par rapport aux fastes miséreux du spectacle. il est encore plus stupide d’écrire comme Le Quotidien de Paris que mon extrémisme, qui m’a fait naturellement beaucoup d’ennemis, m’a isolé et «contraint de disparaître». Je n’ai jamais, en ce sens, disparu. De quoi rêvent-ils ? Aurais-je eu deux ou quatre fois plus de simples particuliers comme ennemis, je les négligerait tout autant, et je ne disparaîtrais certainement pas avant mon heure. jusqu’à présent, on l’oublie trop, c’est Gérard Lebovici que l’on a fait disparaître.

Le plus remarquable, sans conteste, de tous ces articles stupéfiants, est signé par un M. Boggio dans Le Monde du 15 mars. Je vous prie de lui accorder une attention toute particulière : «À en croire certains, Gérard Lebovici aurait, en quelque sorte, appelé le meurtre. “Si quelqu’un devait mourir dans le cinéma, confie un proche qui, comme la plupart de nos interlocuteurs, tient à garder l’anonymat, c’était lui.” […] ainsi, le fait que cet homme énergique, si actif dans le milieu ouvert, hâbleur, du cinéma, se soit laissé gagner par l’influence de Guy Debord le solitaire, discret jusqu’à l’obsession, passait, hier encore, pour le signe d’une faiblesse forcément fatale. Gérard Lebovici “descendait une pente”, il en est dix, vingt témoignages, l’éloignant progressivement de la norme socialement acceptée par son milieu professionnel pour une errance psychologique, intellectuelle, conduite, on en est sûr, par Debord le “gourou”. “Trop de provocations, trop d’insultes publiques, tout cela devait finir mal”, explique encore un écrivain, anonyme volontaire. […] “L’idée était pourtant séduisante, explique l’un de ceux qui rêvent déjà d’écrire le roman de la mort de Lebovici, d’un éditeur connu pour son goût de la provocation, tué pour s’être peut-être ressaisi, pour avoir refusé, une fois, ce qu’on était sûr qu’il accepterait.”»

on a si bien voulu montré que le procédé véritablement criminel, ce n’était nullement d’assassiner Gérard Lebovici, mais plutôt de l’avoir mené, par diverses influences inexplicables mais constatables, jusqu’à s’éloigner «progressivement de la norme socialement acceptée par son milieu professionnel», qu’on emploie sans y penser plus une phrase très audacieuse, qui donne l’impression que M. Boggio en sait long, et qu’il impute peut-être cette exécution au milieu professionnel du cinéma, quoiqu’il l’approuve en cette occurrence d’avoir eu recours à une sorte de peine de mort à titre exceptionnel, et prononcée par une autorité privée, ou semi-privée. Peut-être M. Boggio croit-il, comme le cinéma courant est une œuvre d’imagination qui travaille presque toujours dans la perspective de l’organisation dominante de la vie, qu’en contrepartie ce milieu possède une sorte de délégation d’autorité qui lui permettrait parfois de s’imaginer qu’il est une sorte d’État, qui pourrait faire exécuter lui-même des peines afflictives quand un individu s’est trop visiblement éloigné «de la norme socialement acceptée par son milieu professionnel» ? Cependant, même en pensant cela, c’est d’autres qu’il lui paraît urgent de dénoncer. On savait qu’il existe, et pas seulement en Russie ou au Chili, nombre de journalistes-policiers. À l’heure où tous les pouvoirs se conjuguent, pour démentir Montesquieu mais garder le contrôle de l’État, on voit que le pouvoir parajudiciaire de la presse ne s’embarrasse pas des vétilles de forme que devait observer antérieurement la Justice. Ce ne sont que témoins inconnus et anonymes, «dix, vingt témoignages» — mais pourquoi pas cinquante, deux cents ou plus , — comme cet «écrivain, anonyme volontaire» (est-ce un écrivain pornographique, ou seulement un auteur de romans policiers ? enfin il est honteux et prudent pour quelque raison). Est-ce le même qui rêve «déjà d’écrire le roman de la mort de Lebovici» ? Mais osera-t-il, même sous un pseudonyme ? Nous verrons. Cette multitude anonyme, à l’exception de M. Boggio qui prend la responsabilité de les confirmer tous en signant de son nom, si toutefois c’en est un, aboutit à cette certitude («on en est sûr») que le responsable est Debord ; que c’est une «faiblesse forcément fatale» de me connaître ; de même qu’on relance, par l’autorité d’un roman qui n’est pas encore écrit, l’hypothèse que Gérard Lebovici a été «tué pour s’être peut-être ressaisi, pour avoir refusé, une fois, ce qu’on était sûr qu’il accepterait». Et qui d’autre au monde pouvait être sûr qu’il accepterait tout ce qu’il serait utile de lui demander, sinon moi ?

Il paraît difficile de comprendre pourquoi on aurait besoin de recourir à la sorcellerie et à l’envoûtement pour tenter d’expliquer une réalité si naturelle : un éditeur s’intéresse à quelqu’un qui écrit comme moi, tout simplement parce qu’il m’a lu. Ne s’agirait-il que de mon livre, il en remplace avantageusement mille autres. Il y aura bientôt vingt ans, j’ai qualifié toute une phase très importante du capitalisme, un siècle entier, du nom qui lui restera. Et, s’il faut des explications annexes, tous les gens qui ont l’occasion de me fréquenter diront qu’il est plutôt intéressant, et parfois agréable, de me connaître personnellement. Enfin, le seul fait que je n’ai pas du tout voulu que m’approchent les désolantes célébrités de l’heure me donnerait, s’il en était besoin, un prestige suffisant auprès de ceux qui ont eu la malheureuse obligation de les côtoyer.

Mais, comme le prolétariat, je suis censé ne pas être au monde. Alors Gérard Lebovici est aussitôt réputé entretenir un dangereux commerce avec les fantômes. Le recul de la pensée rationnelle, si évident, et si délibérément recherché dans le spectacle, fait taxer de magie noire, de ralliement aux forces obscures des gourous, du Vaudou, et j’en passe, toute pratique qui se tient en dehors de la magie officielle organisée par l’État, de l’omniprésent miroir du monde où tout se présente à l’envers. Dire que deux et deux font quatre est en passe de devenir un acte révolutionnaire. Ose-t-on penser en France à chercher midi à quatorze heures, en été ? Terrorisme ! C’est le soleil qui se trompe, et le gouvernement qui a raison.

Enfin, on m’attribue un rôle de démiurge, d’autant plus surprenant qu’en principe je ne devrais pas exister. J’aurais tout fait, j’aurais ensorcelé, et toujours seul principe actif, mais inexplicable : comme si l’autre était moins qu’une bête, un objet. La vérité est évidemment toute différente. Gérard Lebovici a su me charmer comme très peu de gens ont pu le faire. Cela doit être ajouté à ses mérites, non à mes crimes.

Dans ce dégorgement de fureur, monotone et répétitif, Minute du 17 mars s’élève à une véritable originalité. Prétendant que je suis depuis toujours un agent russe, comme on le disait déjà de Bakounine, on conclut que, grâce à l’or de Moscou qui m’arrive par caisses, c’est en réalité moi qui ai fait la fortune bien suspecte de Gérard Lebovici. Ce serait mon plus bel exploit.

À peine cette campagne de presse s’était-elle déclenchée que de nombreux journalistes essayèrent, en sonnant à ma porte ou même en téléphonant directement, quoique mes numéros de téléphone soient toujours sur la «liste rouge» que les Postes ne communiquent pas, d’obtenir un entretien avec moi. Tous furent éconduits par mon entourage. Des dizaines de photographes, par groupes ou individuellement, et même quelques cameramen, stationnèrent pendant plusieurs semaines devant mes fenêtres, voulant obtenir à la sauvette une image de moi. Il est réconfortant de noter que tout le temps perdu par ces incapables n’aboutit à rien, à la seule exception, après un mois d’efforts, d’une silhouette floue et insignifiante prise au téléobjectif par un photographe infiltré dans une maison voisine ; et que publia Paris-Match, assortie de haineux commentaires. Les journalistes d’aujourd’hui sont si habitués à la soumission des citoyens, voire à leur ravissement, devant les exigences de l’information, dont ils sont apparemment les grands prêtres, et en réalité les salariés, que je crois vraiment que beaucoup d’entre eux supposent coupable celui qui prétendrait ne pas s’expliquer devant leur autorité. Mais moi, j’ai toujours trouvé coupable de parler à des journalistes, d’écrire dans les journaux, de paraître à la télévision, c’est-à-dire de collaborer si peu que ce soit à la grande entreprise de falsification du réel que mènent les mass media. Il est assez normal que je pense cela, et agisse en conséquence, puisque j’en ai publié la théorie, il y a longtemps. On croit volontiers que tous ceux qui peuvent accéder  à cette sorte de célébrité d’un instant, le veulent, et le veulent même le plus souvent possible. Mais je n’ai rien à vendre. La discrétion est mal vue dans notre époque. Le Nouvel Observateur du 23 mars en donne un exemple qui va très loin : «“Je n’ai jamais vu, dans ma longue carrière, une affaire aussi étrange et aussi mystérieuse”, dit ce grand patron de la police… Et il conclut d’un ton songeur : “Que voulez-vous, à vivre dans le secret, on meurt dans le noir.”» Il y a là l’apparition d’une nouvelle loi sociologique qui laisse en effet songeur. Ce «grand patron de la police» vient d’apporter une contribution brillante à la théorie du spectacle. Il introduit la définition d’un nouveau délit. Qui ne va pas spontanément se faire voir autant qu’il peut dans le spectacle, vit effectivement dans le secret, puisque toute la communication courante de la société passe par cette médiation. Qui vit dans le secret, est un clandestin. Un clandestin sera de plus en plus tenu pour un terroriste. En tout cas, un clandestin ne peut fréquenter des gens honorables ; et on ne saurait don s’étonner outre mesure s’il connaît une mort violente et mystérieuse.

Le thème de la clandestinité, ou parfois de la simple disparition, s’appuie sur cette preuve tangible qu’il n’existe pas de photos de moi. Le Journal du Dimanche du 11 mars dit : «Si vous n’êtes pas montés sur les barricades en mai 68, vous ne connaissez sans doute pas Guy Debord. Sachez seulement que depuis dix ans, cet auteur “situationniste” a décidé de “disparaître” pour mieux frapper les imaginations. disparition presque totale : pas de domicile, pas de photo (la dernière remonte à 1959), pas de contacts en dehors d’un tout petit cercle de fidèles. Le plus fidèle, c’était Gérard Lebovici.»

Contradictoirement, la presse a publié dans cette période une demi-douzaine de photos de moi, qui toutes se rencontrent dans des publications situationnistes. Et je ne doute pas qu’il en existe bien d’autres. Mais ils insistent sur leur ancienneté ; ils l’aggravent eux-mêmes. VSD du 15 mars a trouvé une photo publiée dans l’édition de 1967 de La Société du Spectacle et la présente ainsi : «Datant de 1959, une des rares photos de Guy Debord, le philosophe situationniste qui inspira à Gérard Lebovici ses idées anarchistes.» Seule leur inculture les a empêchés de trouver une assez récente photo de moi, extraite avec d’autres de mes films et publiée dans mes Œuvres cinématographiques complètes, aux éditions Champ Libre. Désignée comme «Debord à quarante-cinq ans», elle date donc de 1977. D’où l’acharnement, et l’échec presque total, de la presse pour s’en procurer une par ses propores moyens en 1984. Pour en finir avec cette fade légende selon laquelle je voudrais me cacher de qui que ce soit, j’en fais publier ici même une toute récente.

Le même Journal du Dimanche du 11 mars, à partir de sa source favorite, celle qui a connu en 1974 toute l’épopée des héros qui s’embarquèrent pour la conquête des éditions Champ Libre, expose tout le passionnant problème du processus de ma disparition : «Pourtant, l’homme à l’attaché-case veut parler au nom du plus absolu de tous les révolutionnaires : le père fondateur de l’Internationale situationniste, mini-groupuscule au nom ronflant, qui rejette dans la revue du même nom tous ceux qui prétendent penser la politique, y compris les gauchistes qu’il trouve encore trop étatistes. L’homme en costume vient parler en son nom parce que Debord vit désormais caché. La dernière photo que l’on connaît de lui montre un homme jeune aux cheveux courts, portant des lunettes cerclées d’acier, sosie de l’acteur-metteur en scène Roger Planchon.» Ce blâme implicite semble assez fâcheux pour Roger Planchon. Toujours soucieux de fidélité scupuleuse à la vérité historique, je me sens tenu de l’en laver, même si cela m’entraîne à faire porter une si lourde responsabilité sur un autre homme (on sait que certaines écoles de criminologie ou de psychiatrie ont attaché une très grave importance à l’étude des crânes ou des expressions du visage). C’est en réalité de l’acteur Philippe Noiret que j’étais l’exact sosie, quand nous étions jeunes.

C’est Le Journal du Dimanche du 18 mars qui dresse le tableau le plus complet de ma vie quotidienne, quoique du point de vue d’une sorte de délire systématique. Comme trop souvent dans cet écrit, il me faudra citer largement, car de telles choses ne peuvent se résumer, de même que n’importe qui ne pourrait pas les inventer. «“Sacré client”, a murmuré le commissaire divisionnaire Jacques Genthial (c’était avant son limogeage de la Brigade criminelle) en raccompagnant après deux heures d’audition Guy Debord, le gourou, l’âme damnée de Gérard Lebovici, le producteur assassiné dans le parking de l’avenue Foch. Le “pape du situationnisme”, gauchiste et personnage bien mystérieux, a été en effet entendu au quai des Orfèvres dans le cadre de cette enquête difficile sur un meurtre étrange.»

Mais le ton monte vite, et l’on va passer d’une impression personnelle attribuée arbitrairement au commissaire divisionnaire Genthial, à une conviction presque générale que l’on prête à différents services de police, au vu de dossiers et d’observations parfaitement imaginaires : «Et pour beaucoup de policiers, qu’ils appartiennent à la “crime”, à la D.S.T. ou aux Renseignements généraux, la piste la plus sérieuse s’arrête dans l’entourage de Guy Debord. Ils sont pour le moment en tout cas convaincus que la mort de Gérard Lebovici serait directement liée avec les “relations” qualifiées de très suspectes de ce dernier. Le moins que l’on puisse dire c’est que, fidèle à sa légende, Guy Debord ne s’est guère montré bavard : “Il ne comprend pas. Il ne connaissait pas d’ennemis à Lebovici. Peut-être s’agit-il d’une regrettable erreur ? Toujours est-il qu’il ne connaît personne, pas plus Mesrine que des terroristes.” En revanche, les services de police, eux, connaissent bien Guy Debord. Et s’il est mystérieux pour son entourage, le pape des “situationnistes” ne l’est pas pour les hommes de la D.S.T. et des R.G. Jugez plutôt.»

On invente d’un bout à l’autre, mais on n’invente pas n’importe quoi. On me prête des propos ridicules et inconvenants («Peut-être s’agit-il d’une regrettable erreur ?»), qui sont manifestement une mauvaise parodie du style d’un capo de la Mafia. Pour cette fois objectif, Libération du 13 mars a dit plus sobrement : «Par ailleurs, selon des sources policières, l’audition, ce week-end, de Guy Debord, l’un des grands noms situationnistes, n’a rien donné.» Mais, comme dit ce Journal du Dimanche, «jugez plutôt» de la suite, et vous allez rire.

«C’est à partir de 1968 que Guy Debord commence à attirer l’attention des Renseignements généraux de la Préfecture de police. Très favorable aux thèses révolutionnaires, il participe aux mouvements étudiants. On le voit dans les meetings, on l’aperçoit au-devant des manifestations. Mai 68 passe, Guy Debord reste avec sa passion : le cinéma. Lebovici, qu’il rencontre peu après, sera son mécène. En attendant, Debord se marie. En 1970, il épouse une ravissante Chinoise de Changhaï, Alice Ho. La mère d’Alice, restauratrice, épousera en secondes noces un Allemand déserteur des armées du Reich, Wolf Becker. Alice Ho s’appellera désormais Becker-Ho. La famille Becker-Ho s’installe à Paris. À quelques centaines de mètres du musée de Cluny. Mme Becker-Ho achète un restaurant chinois. La D.S.T. déjà à l’époque surveille le restaurant où l’on pense que des correspondants de la Chine communiste viennent se restaurer.» Si les Renseignements généraux ont pu s’intéresser à moi, 1968 me paraît une date bien tardive. Je n’ai pas été converti par mai 1968. Je suis un plus vieux bandit que cela. Le cinéma n’a pas été ma passion, et même pas l’anti-cinéma. «Ce que nous lui avons vu quitter sans peine n’était pas l’objet de son amour», pour employer les termes de Bossuet. Ici, j’ai plaisir à relever en passant un mot vrai, le seul peut-être de l’article. On peut dire qu’Alice est ravissante. Mais chez moi rien ne saurait aller sans quelque arrière-pensée clandestine. On tombe tout de suite sur la fille de Fu Manchu, les sociétés secrètes de la Vieille Chine, les agenst de la Chine bureaucratique, l’enfer du jeu. Quand je ne recherche pas le mystère, qui vient toujours, j’exploiterais au moins les charmes de ma femme ou de mes amantes, puisque l’on prétend qu’«en 1972, Guy Debord lance son épouse dans le cinéma. Quelques magazines spécialisés s’intéressent à elle. Elle tourne dans des courts métrages mis en scène par son mari mais financés par Lebovici.» Il est inutile de commenter ce que peuvent être en ce domaine des «magazines spécialisés». Faire tourner des vedettes, par ailleurs, n’a pas été une caractéristique de mon style dans le cinéma.

«Cette même année les hommes de la D.S.T. s’occupent de plus en plus du cas Debord. Pour eux, aucun doute, le “pape” — c’est ainsi qu’il est qualifié — se livre à des activités suspectes. Mais il semblerait que des interventions émanant de personnalités politiques — de gauche comme de droite — font enterrer son dossier.» Cette même année, c’est 1972. Si à partir de cette date, la D.S.T. s’occupe «de plus en plus» de moi, et en douze années, n’a rien trouvé, on conclurait pour tout autre, et plus vite, qu’après tout, il était peut-être soupçonné à tort d’agir pour le compte d’une puissance étrangère, ou d’un plus vague «terrorisme international». Mais dans mon cas «il semblerait» que des personnalités politiques, «de gauche comme de droite», aient voulu me protéger. Il faut dire de gauche et de droite puisque tant de nuances politiques se sont succédé au pouvoir. Il est notoire que je n’ai aucune relation avec des personnalités politiques et que, de droite ou de gauche, je les considère tous comme de la même farine. Il est tout de même étrange, non tant que ces politiciens aient unanimement confirmé mon jugement sur leur équivalence ; mais qu’ils m’en aient ainsi en quelque sorte remercié, avec une si humble modestie. C’est même proprement incroyable. Presque autant que ces maîtres du Kremlin que je serais censé avoir arnaqués si témérairement.

«À la même époque, les époux Debord auraient “recueilli” la fille d’un homme politique très puissant, ce qui a mis les Renseignements généraux sur les dents car la fille de ce personnage parle beaucoup trop.» Je n’ai connu en aucune saison la fille d’aucun homme politique «très puissant», ni très peu puissant, ni qui attendrait encore de le devenir. Mais ce perspicace Journal du Dimanche ne manque pas de savoir que, si j’en avais connu une, j’aurais tiré parti de ses supposés bavardages, soit pour les vendre aux Russes, soit peut-être pour faire chanter son infortunée famille.

«Aux abords de leur propriété de Bellevue-la-montagne (Haute-Savoie) où, de juin à septembre, les époux debord viennent se reposer, les Renseignements généraux planquent donc et photographient les “invités” du week-end. Debord reste toujours aussi mystérieux. On ne le joint pas sans user d’un code, les volets de sa propriété restent fermés à l’exception des persiennes de la cuisine.» Ici, je vais faire une révélation confondante. Si, en été, beaucoup de persiennes de ma maison restent fermées, c’est une efficace défense contre les mouches. Je fais allusion à l’insecte diptère de la famille des muscidés, et non aux journalistes ou autres agents secrets de police qui voudraient, au sens figuré, s’y reconnaître. Que ne nous explique-t-on aussi le code évoqué ? Il servirait à d’autres curieux. Par ailleurs, ces journalistes sont aussi ignares en géographie qu’en histoire. Bellevue-la-Montagne est en Auvergne.

«Il voyage sous un faux nom. Italie, Allemagne. Mais les Renseignements généraux ne lui laissent aucun répit et le suivent dans ses moindres déplacements. Quand Guy Debord déménage pour occuper un luxueux appartement à quelques mètres de l’église Saint-Nicolas-des-Champs, les Renseignements généraux sont là qui observent à la jumelle. Lorsqu’il quitte Paris pour habiter Arles, où il réside actuellement, les Renseignements généraux sont encore là. Son téléphone ne peut être écouté, il n’en a pas. En revanche, ses déplacements sont suivis. On sait que le “pape” aime la bonne chère, les jolies filles et la bonne vie.  Mais on sait aussi qu’il est en relation avec des intellectuels italiens et allemands eux-mêmes très proches des groupes révolutionnaires : bande à Baader ou Brigades rouges.» Il est facile d’imaginer que je voyage sous un faux nom, surtout en Italie et en Allemagne, pays fameux pour leurs terroristes. Cela veut dire que j’utilise, ayant mes raisons, de faux papiers d’identité. Mais ces gens qui ne me «laissent aucun répit» ne peuvent citer un seul de ces faux noms à leurs collègues de la presse. Peut-être se sont-ils simplement moqués d’eux ? Mais un résultat est plus indiscutable. On a la preuve que j’aime les jolies filles et la bonne chère. N’est-ce pas une tendance très répandue ? Plus tellement, dirait-on. Aujourd’hui, les choses les plus simples paraissent toujours liées à la critique de la société. Il est vrai que je n’ai pas été souvent porté à expérimenter la «nouvelle cuisine», où quelque poivre vert essaie de couvrir le goût de l’élevage chimique des bestiaux, ni les dames aux voix factices qui font dans des termes risiblement similaires l’éloge des bonheurs-du-jour. Il est bien utile de comprendre la société et son mouvement, pour n’être point dupe, et reconnaître le vrai là où il est. D’ailleurs, un élément important manque bizarrement à ces compromettantes révélations. J’aime aussi le bon vin et, au moins dans ce domaine, je me suis très généralement tenu dans les limites de l’excès.

«Mais les R.G. et la D.S.T. n’arrivent toujours pas à prouver à quoi joue Debord. On se doute qu’avec Lebovici, il finance tel ou tel “mouvement” ou même qu’il connaît beaucoup de monde. Sans arrêt sur le qui-vive, Debord mène une vie de reclus, toujours à la recherche de quelqu’un ou de quelque chose. Mesrine, par exemple. Le “pape” poursuit sa course infernale dans un autre monde. En septembre dernier, toujours “accompagné” des R.G. Debord quitte Arles comme tous les ans pour rejoindre sa maison de campagne de Bellevue-la-Montagne. Discrets, ne disant jamais bonjour, les époux Debord vivent cachés. La vie ne semblait reprendre que le soir tard, disent leurs voisins. Des voitures arrivaient puis repartaient. Du monde et du beau monde, affirment les R.G. qui sont en possession d’une liste assez impressionnante de “relations” triées sur le volet de Debord. C’est cette liste, ces “relations” qui seraient à l’origine de “l’autre affaire Lebovici”. Non pas du crime, mais des suites que cet assassinat est en train de créer. En effet jamais depuis l’affaire De Broglie, la Brigade criminelle et la préfecture de police n’avaient été soumises à un tel matraquage de “demandes” et de “recommandations”. Une d’entre elles démontrerait en tout cas que, si l’affaire Lebovici dérange beaucoup de monde, elle prouve la puissance de Debord. On a en effet “recommandé” au patron de la criminelle de n’interroger Guy Debord qu’en toute dernière extrémité. Et dans la plus grande discrétion. Ce qui fut fait… trois jours après l’assassinat de Lebovici.»

Telle est, pour cette livraison, la fin du feuilleton. C’est évidemment extrêmement louche. Surtout ces «voitures qui arrivaient puis repartaient». Dans un tel désert, n’était-il pas plus normal qu’elles restassent ? Après un certain temps, on aurait eu là un parking, et on sait maintenant tout ce que la société moderne peut faire d’un parking. Il est flatteur d’apprendre un jour que l’on détient une telle «puissance». On me l’avait bien caché jusqu’ici. Quoique, naturellement, la puissance vous crée beaucoup d’ennemis, et de plus en plus fréquemment, l’ennemi vous assassine en se riant de la police. Mais d’où vient cette puissance et quelle est sa nature ? Peut-être d’avoir su écrire, sans aucune concession, exactement ce que je pensais de notre temps ? Cette puissance ne serait donc que celle «des âmes fortes sur les esprits faibles», qui déjà dans l’histoire a pu passer pour de la sorcellerie. C’est cela, «poursuivre sa course infernale dans un autre monde», plutôt que sa carrière paradisiaque dans celui-ci. Je ne prétends évidemment pas, ayant pris des responsabilités historiques, passer pour innocent. Hegel a dit que seules les pierres sont innocentes. Mais il est admirable que personne n’ose dire ce que l’on me reproche précisément ; et que tous accumulent, non seulement sans preuve, mais sans aucune vraisemblance, les mêmes incriminations stupides, qui ne se prouvent que par la répétition.

Quel étrange et malheureux pays, où l’on est informé de l’œuvre d’un auteur plus vite et plus sûrement par les archives de la police que par les critiques littéraires d’une presse libre, ou par les universitaires qui ont fait profession de connaître la question !

Aucune trivialité, on l’aura remarqué, ne paraît indigne du courroux de mes censeurs. Après avoir affirmé que je suis sans domicile connu depuis quinze ans ou plus, ils dressent une liste de mes résidences, et dissertent sur leurs styles. On a vu qu’on jugeait luxueux l’appartement que j’habitais à Paris près de Saint-Nicolas-des-Champs. Mais que dire des autres ? Le Progrès de Lyon du 19 mars découvre : «On s’est même posé la question (que l’on se pose toujours d’ailleurs) de savoir si Gérard Lebovici n’avait pas des attaches en Haute-Loire. On sait en effet que dans un petit hameau de la région de Bellevue-la-Montagne, à une trentaine de kilomètres du Puy, existaient et existent encore deux anciennes fermes, composées de plusieurs corps de bâtiments, achetées il y a une bonne dizaine d’années par des personnes qui figuraient parmi ses intimes. Rénovées et aménagées, les deux bâtisses allaient rapidement devenir, par la volonté de leurs occupants — attitude qui contrastait soudain avec les rapports amicaux qui avaient présidé à leur installation — des lieux coupés du… reste du monde. Ceintes de hauts murs que l’on avait fait reconstruire pour certains, rehausser pour d’autres, seuls les amis et proches des propriétaires pouvaient y pénétrer, facteur et gendarmes en étant tenus à l’écart. On y vivait surtout la nuit, de juin à septembre, et l’on recevait beaucoup. De puissantes voitures, même des Rolls Royce, stationnaient l’été dernier encore aux abords de la bâtisse. Gérard Lebovici figurait-il parmi les habitués ? Cela n’est pas impossible et ne ferait d’ailleurs que compléter le portrait entouré d’un halo déjà mystérieux de l’agent et producteur parisien dont la fin est pour l’heure tout aussi mystérieuse.»

Ces deux anciennes fermes «existaient et existent encore». On peut goûter le laconisme du style, la charge de sous-entendu. On dirait du Tacite. Mais je ne doute pas qu’elles disparaîtront, elles aussi, un de ces jours, ces fermes maudites. On les rasera, et on y sèmera du sel. Les gendarmes tenus à l’écart, cela signifierait une fraction de territoire soustrait à l’autorité de la République, le comble de l’indépendantisme occitan, qui commencerait sur une très petite échelle, mais radicalement. Pire qu’un Canaque, j’aurais hissé le drapeau noir — mais frappé de la tête de mort et tibias de la vieille piraterie —, et l’on m’aurait, bien entendu, laissé faire. Les murailles qui coupent le lieu du monde évoquent les châteaux de Sade, un Silling auvergnat. Oui, Gérard Lebovici avait des attaches en Haute-Loire. Je me plais à croire qu’il s’y est toujours senti chez lui. Si, à titre seulement hypothétique, on estime que cela «ne ferait d’ailleurs que compléter le portrait entouré d’un halo déjà mystérieux de l’agent et producteur parisien», une seule conclusion en découle, très hostile au développement économique de cette montagne déshéritée, en butte aux pires orages, si souvent sinistrée, et très imparfaitement «désenclavée» : si vous ne souhaitez pas mourir prématurément, et si vous ne voulez pas aggraver le halo de mystère que l’on pourrait retenir contre vous, ne fréquentez surtout jamais la Haute-Loire.

Le Provençal du 24 mars ajoute, avec une sorte de fierté provinciale : «Eh oui ! Guy Debord vit à Arles. L’un des inspirateurs du situationnisme, l’un des maîtres à penser des contestataires de mai 68, un philosophe majeur qui a provoqué une mutation dans les conceptions relatives à la société de consommation […] — habite une maison du XVIIIe dans le vieux centre d’Arles.» Et Minute du 31 mars : «Pas tellement mauvaise la situation du “pape du situationnisme” dans la nomenklatura gauchiste ! Le camarade Guy Debord — qui a été longuement auditionné par la Brigade criminelle juste après le meurtre bizarre de son ami Lebovici — n’est finalement pas si fauché… Sous un parasitisme apparent, notre intello fumeux cache, en effet, un train de vie que beaucoup de soixante-huitards peuvent lui envier […] a choisi de vivre confortablement dans l’air moins pollué de la province. Pour cela il a quitté, voici quatre ans, un luxueux appartement proche de l’église Saint-Nicolas-des-Champs pour s’installer en Arles dans un logement pas moins cossu […] Un bel appartement, dit-on sur place, bien qu’il ne s’ouvre que rarement sauf aux visiteurs inconnus que reçoit le pseudo-philosophe. Il faut dire que Debord a les moyens et les relations pour le meubler selon ses goûts qui ne sont peut-être pas très sûrs, mais en tout cas fort chers… Son “beauf” à lui, un Eurasien de quarante ans : Eugène Becker-Ho, travaille en effet, dans l’antiquaille huppée de la capitale. […] Paré donc du côté de ses pied-à-terre parisiens, Debord, qui se déplace beaucoup, vit chaque été trois mois dans son autre résidence de Bellevue-la-Montagne dans la Haute-Loire. Ensuite, son beau-frère lui prête son manoir normand de Saint-Pierre-du-Mont…»

Une photo jointe à cet article montre un manoir du XVe siècle, effectivement fort beau. Je le connais, mais il n’est pas vrai que j’y passe une partie de l’année. Sans pouvoir faire la moindre réserve sur la magnifique hospitalité de mon beau-frère, qui va facilement jusqu’au fastueux, j’avoue que je ne suis pas si souvent attiré par le climat normand. Mais, en fin de compte, en quoi cela me concerne-t-il, même sur le plan des vétilles où ces journalistes se complaisent ? À moins que l’on ne veuille insinuer, en surplus, que j’avais fait un mariage d’argent ? Lewis Carroll aurait démontré mieux que moi, comme aboutissement d’une longue chaîne de syllogismes rigoureux, que celui qui épouse une Chinoise de Changhaï s’expose au risque d’avoir un beau-frère antiquaire à Paris. Il est d’autant plus dérisoire d’imaginer que mon appartement d’Arles, qui «ne s’ouvre que rarement sauf aux visiteurs» que je reçois, ce qui est le cas, je crois bien, de tous les appartements privés, et sans doute même de l’appartement de fonction qu’occupe le conservateur en chef du musée du Louvre, serait meublé d’une façon particulièrement dispendieuse. Le fait d’avoir un beau-frère antiquaire devrait plutôt donner l’impression que tout devient moins dispendieux. D’ailleurs, tout est moins cher pour les gens de goût. On compte les siècles de mes domiciles. J’ai été plus extrême : j’ai habité longtemps à Florence une maison du XIVe siècle. Pourtant, la vie de château n’est pas exactement mon fait. J’ai vécu aussi à l’aise dans les bas-fonds, chez les Kabyles de Paris, entouré de Gitans, toujours en bonne compagnie. Bref, j’ai vécu partout sauf parmi les intellectuels de cette époque. C’est naturellement parce que je les méprise ; et qui donc, connaissant leurs œuvres complètes, s’en étonnera ?

Comme on a vu, je figure sur les listes de proscription de mon temps. Partout ailleurs, on a effacé mon nom, dans l’art, dans l’histoire des idées, dans l’histoire des événements contemporains. Cela n’enlève pas une once au poids de l’envie furieuse de mes ennemis qui, peut-on penser, préféreraient me voir en plus loger dans quelque «tour» de la Défense et manger au fast-food.

Paris-Match du 30 mars présente ainsi ma vague photo lointaine : «Qui a tué Gérard Lebovici ? Pour beaucoup de policiers, qu’ils appartiennent à la D.S.T., aux Renseignements généraux ou à la Criminelle, une des pistes les plus sérieuses conduit vers l’entourage de Guy Debord, l’énigmatique gourou du producteur assassiné dans le parking de l’avenue Foch, à Paris. Écrivain confidentiel, cinéaste obscur, philosophe nihiliste doublé d’un antisoviétique déclaré, ce redoutable agent de déstabilisation était en relation avec des intellectuels italiens, allemands, qui étaient eux-mêmes très proches des groupes révolutionnaires, Brigades rouges et Bande à Baader. […] Aujourd’hui que Lebovici, son mécène, est mort, Debord, qui a déjà été entendu au Quai des Orfèvres “sans résultat”, mène une vie de reclus à Arles, derrière les volets de son appartement. C’est là que Paris-Match l’a retrouvé, replié sur son mystère. Au premier étage d’un immeuble du XVIIIe siècle, en plein centre-ville d’Arles, Guy Debord et sa femme ne sortent plus. Ils fréquentent peu de monde et sont perpétuellement aux aguets.»

On donne une mauvaise allure à cette «vie de reclus», perpétuellement «aux aguets», qui n’a duré que quelques jours ; et justement contre les photographes. Ce qui distrait opportunément d’une affaire aussi désolante, c’est le divertissement que l’on prend à empêcher une nuée de photographes d’arriver à leurs médiocres fins, et à toucher leurs primes. La disposition des lieux m’était assez favorable. Je serais un bien mauvais stratège du milieu urbain si je ne savais comment on manœuvre pour dépister des photographes. J’ai pu, toujours bien accompagné, sortir, manger au restaurant, parcourir la ville, sans qu’un seul de ces maladroits, habitués à débusquer des vedettes au fond complices, sache me rencontrer, ou ose m’approcher d’assez près pour photographier en obtenant une image valable. Je ne pense pas, au vu de leurs performances, que l’on m’ait envoyé la fine fleur du métier. Mais on s’est rattrapé sur la quantité, et l’on n’a pas lésiné sur le temps de l’opération. Ils n’ont pas trop volé leurs patrons, car ils étaient là, à pied et en voiture, chaque jour et pendant presque toutes les heures. À vrai dire, ils allaient presque tous régulièrement déjeuner et dîner, mais non sans laisser une ou deux personnes de garde. Le seul point fort de leur dispositif était de contrôler, presque en permanence, ma porte, et de pouvoir opérer en meute s’ils m’avaient intercepter dans la rue. Ils avaient donc leurs chances.

Enfin, j’en ai fait moi-même photographier quelques-uns, ce qui paraissait les apeurer. Partout, les professionnels subalternes du spectacle croient qu’ils sont et doivent être les seuls qui posent les questions, qui jugent, qui archivent les documents. Qu’il arrive le contraire les démoralise. D’ailleurs, je ne veux pas dire que ces gens-là m’ont traité personnellement plus mal que n’importe qui ; au contraire, c’est avec moi qu’ils n’ont pas réussi.

Minute du 17 mars élève éloquemment ses conclusions jusqu’à la philosophie de l’histoire, qui semblerait dominée, comme on l’avait cru d’abord, par la providence : «Si le journaliste accepte d’explorer cet inconnu, ce n’est pas par goût, par délectation morbide ou par perversion. C’est parce que, lorsque le hasard ou la providence vient offrir un témoignage aussi fort du bien-fondé de ses alarmes, de la réalité d’un monde qu’il pressent et qu’il dénonce depuis des années, de l’existence d’hommes de l’ombre qui sapent, minent, subvertissent et détruisent, il n’a pas le droit de ne pas pointer le doigt et de clamer : voilà ! Ce genre d’hommes existe. Cette guerre qu’ils mènent contre nous est bien réelle. La preuve. […] Alors ? Alors, si l’on croit aux contes de fées, on avalera cette rencontre fortuite entre un mauvais acteur né dans une arrière-boutique qui s’offre la “première agence imprésario de Paris” et cet écrivain inconnu, cinéaste obscur, antisoviétique proclamé jusqu’à l’hystérie, qui jongle avec un argent ingagnable puisqu’il ne travaille pas, sur un compte en banque contrôlé par les Soviets.»

J’admettrais assez volontiers que je suis un cinéaste obscur, aux deux sens du terme. Mais je ne suis certainement pas un «écrivain inconnu». Et, puisqu’on a tant insisté sur ma clandestinité et mon mystère, je profite de cette occasion, presque providentielle, pour déclarer hautement, en défiant n’importe qui d’apporter une preuve opposée, que je n’ai jamais publié aucun ouvrage sous un pseudonyme ; contrairement à tant d’écrivains qui ont accepté parfois quelques tâches alimentaires, ou à ceux qui veulent jouer de la sorte aux clandestins, ou même à ceux qui ont pu vouloir, pour divers motifs, mystifier le public. D’où peut-on conclure que je ne travaille pas ? J’ai dirigé douze ans une revue, écrit un livre et nombre d’opuscules, brochures et tracts, tourné et monté six films. En grande partie, le travail du négatif en Europe, pendant toute une génération, a été mené par moi. Je me suis contenté de refuser seulement le travail salarié, une carrière dans l’État, ou le moindre subside de l’État sous quelque forme que ce soit — et, je le précise, pas davantage d’un quelconque État étranger —, et même un simple diplôme de l’État, à la seule et insignifiante exception du baccalauréat. Je ne crois pas que l’on puisse de bonne foi dire que je me suis continuellement amusé.

La calomnie faisant boule de neige, et personne ne disant un seul mot en ma faveur, les journaux en seraient peut-être venus à transformer le sujet en rubrique permanente, si je ne les avais fait taire d’un seul coup. À ce propos, je conviens qu’il serait peu naturel d’attendre, d’un journaliste de ces années, un mot de vérité ou un geste de dignité. Mais il ne faut pas oublier qu’actuellement en France, outre les journalistes de profession, il n’y a pas d’historien, philosophe, sociologue, marxologue, kremlinologue, filmologue, romancier, etc., qui n’écrive très souvent dans un journal ou un hebdomadaire, et si possible dans plusieurs. Ainsi, quand je parle d’un unanime silence complice, cela concerne bien réellement la totalité de l’intelligentsia. Je dois tout de même citer comme une exception Iommi-Amunatégui qui, dans Le Matin, a dit seul ce que presque tout le monde savait. Et même Régis Debray qui a déclaré à la télévision, m’a-t-on dit, que je n’étais pas un assassin, et qu’un «intellectuel de gauche sur deux» avait lu mes écrits ; mais, toujours aussi malheureux dans ses choix, il a montré qu’il était, lui, le deuxième, parce qu’il m’a attribué en surplus le livre de quelqu’un d’autre. Je me suis souvenu d’une observation d’Orwell dans son Hommage à la Catalogne (Champ Libre). Il remarque qu’en 1937 les journaux staliniens, partout où ils étaient publiés, calomniaient leurs adversaires systématiquement et sans aucune mesure, excepté en Angleterre : «Et cela pour la bonne raison que plusieurs leçons cuisantes ont inspiré à la presse communiste anglaise une crainte salutaire de la loi sur la diffamation !»

J’ai toujours négligé la presse. Jamais je n’ai tenté d’y exercer un droit de réponse, et moins encore aurais-je voulu intenter une action en justice contre des gens qui n’ont pas cessé de me diffamer, aussi loin que ma mémoire remonte. Mais on n’avait jamais dit que j’avais assassiné, ou fait assassiner, un ami. On a eu tort d’aller jusque-là. J’ai trouvé la chose si exceptionnelle que j’ai fait une exception. J’ai donc assigné quelques journaux en diffamation. Ils ont tous à l’instant cessé de faire la moindre insinuation de ce genre. Par la suite, j’ai naturellement gagné, ou plutôt mon avocat a gagné ces procès, à mesure qu’ils viennent. Les diffamateurs ont été condamnés à me verser quelque argent, et à faire en plus publier à leurs frais chaque jugement dans trois journaux de mon choix. Mais je ne veux choisir aucun journal, les trouvant tous équivalents. Je n’ai pas meilleure opinion de leurs lecteurs, et il ne m’intéresse pas de rectifier leur information sur moi. La seule chose qui m’était impossible, c’était cette fois de laisser dire.

Libération du 29 mars enregistre la chose en ces termes : «Guy Debord attaque le Journal du Dimanche en diffamation. Depuis l’assassinat de Gérard Lebovici qui était son ami, son éditeur et le producteur de ses deux derniers films, le nom de Guy Debord est apparu dans deux articles du Journal du Dimanche qui laissaient entendre que son influence (néfaste) était, directement ou indirectement, à l’origine de l’assassinat du producteur. Guy Debord, l’un des fondateurs de l’Internationale situationniste qui s’était autodissoute en 1969 était traité parmi d’autres gracieusetés de “mauvais ange” de Gérard Lebovici et de “Méphisto de pacotille pour une vraie tragédie : celle de l’envoûtement d’un homme”. D’autres plaintes sont à l’étude contre Minute et contre L’Humanité. Reste qu’on est surpris que le situationniste debord accorde une confiance quelconque, même provisoire, circonstancielle et dictée par une amitié interrompue, dans les institutions judiciaires.»

Je ne suis pas plus situationniste qu’un autre. J’ai été situationniste pendant tout le temps qu’a duré l’I.S., et je m’en félicite. J’écrivais en 1960, dans le numéro 4 de la revue Internationale Situationniste : «Il n’y a pas de “Situationnisme”. Je ne suis moi-même situationniste que du fait de ma participation, en ce moment et dans certaines conditions, à une communauté pratiquement groupée en vue d’une tâche, qu’elle saura ou ne saura pas faire.» (Je pense depuis 1968 que, pour l’essentiel, elle a su.)

On savait bien que l’Internationale situationniste était finie depuis douze ans ; c’est pourquoi on s’est permis d’écrire de si audacieux mensonges. Qu’auraient fait les situationnistes devant de telles provocations ? En me référant à quelques exemples de notre passé, je suppose que simplement ils auraient bâtonné, publiquement, le jour même où paraissaient ces articles, les premiers calomniateurs ; et qu’il n’aurait pas été nécessaire d’en rappeler au sens des réalités plus de quatre ou cinq, car après cela personne n’aurait plus voulu s’exposer à l’insulte.

Libération semble estimer que mes opinions passées, et actuelles, m’ont placé, seul en France, en quelque sorte hors de la protection de toutes les lois ; et que, par exemple, s’il prenait fantaisie à des propriétaires d’immeubles de soumettre à la Justice quelque interprétation léonine des conditions de certains baux, je devrais être obligé de ne pas me défendre sur un tel terrain, et donc de leur céder. Bien entendu, personne n’est si stupide pour le croire. Reste qu’on fait semblant d’être surpris ; de même on fait semblant, comme si c’était un euphémisme courant, d’appeler «une amitié interrompue» ce qui est en fait un assassinat prmédité par guet-apens.

Ces journalistes, chacun d’entre eux reprenant servilement toute éclatante trouvaille de n’importe quel autre, sans que l’on puisse toutefois leur dénier une certaine verve collective, m’ont traité, sans jamais relier la qualification à un fait correspondant, de : Maître à penser, nihiliste, pseudo-philosophe, pape, solitaire, mentor, magnétiseur, pantin sanglant, fanatique de lui-même, diable, éminence grise, âme damnée, professeur ès radicalisme, gourou, révolutionnaire de bazar, agent de subversion et de déstabilisation au service de l’impérialisme soviétique, Méphisto de pacotille, nuisible, extravagant, fumeux, énigmatique, mauvais ange, idéologue, mystérieux, sadique fou, cynique total, lie de la non-pensée, envoûteur, redoutable déstabilisateur, enragé, théoricien.

J’accepte, dans un tel tombereau, les deux derniers termes : «théoricien», cela va de soi, quoique je ne l’aie pas été uniquement et à titre spécialisé, mais enfin je j’ai été aussi, et l’un des meilleurs. Et aussi «enragé» parce que j’ai agi en 1968 avec ceux des extrémistes d’alors qui s’étaient donné ce nom ; et même parce que j’ai de la sympathie pour ceux de 1794. Je pourrais abstraitement accepter «redoutable déstabilisateur» si ce terme n’avait pas tout de suite pris une connotation de terroriste et même d’agent au service d’un État étranger. Tout le reste est exactement le contraire de ce que je suis, et a presque toujours été choisi précisément pour cela. Une société qui polémique de cette manière doit avoir beaucoup de choses à cacher. Et, on le sait, elle en a.

Quand tout le stock de connaissances, de goût et de langage disponible chez les experts de cette sorte sera fixé sur des mémoires artificielles, on voit ce que l’on pourra apprendre au terminal. Très bientôt, les jugements en «novlangue» ressembleront en toute occasion à celui que l’on a cette fois inauguré pour moi. On peut se demander comment un ordinateur saura traduire le mot «noblesse» dans quelque temps ?

Gérard Lebovici avait publié beaucoup plus de classiques que de subversifs contemporains, mais dans un moment de décadence et d’ignorance programmées, où l’on discerne moins la révolution qui monte que la société qui descend, la publication même des classiques a passé pour un acte subversif.

Le Soir de Bruxelles, du 7-8 avril, considère que l’Internationale situationniste a extraordinairement réussi, rencontre à l’heure actuelle l’admiration générale, a changé toutes les idées de son époque ; et que ce n’était vraiment pas la peine, puisque au fond toutes les révolutions sont circulaires, que l’on aboutit toujours à être récupéré, et qu’en somme on a toujours tort de se révolter. On cite ce qui est arrivé à Gérard Lebovici comme un exemple de la profonde ironie de l’histoire, où chacun doit changer de rôle, fatalement. J’aurais moi-même un curieux rôle, pour correspondre à ce schéma circulaire : «L’on frémit à voir, dans le drame de l’abvenue Foch, comme l’accomplissement inexorable d’une logique atroce dans son ironie même, inhérente à certains destins. Suivant le déroulement d’une circularité terrifiante, c’est au moment où le révolutionnaire ayant fait profession de “vivre dangereusement” acquiert sécurité et quiétude, que l’“homme installé” qui baille les fonds trouve sa fin tragique dans le tourniquet d’un parking souterrain. Et il n’est même pas impossible qu’au fond de ce labyrinthe dont il ne trouverait plus jamais la sortie, la dernière évocation à l’esprit du producteur et mécène Gérard Lebovici fût ce palindrome latin qui, en tournant indéfiniment sur lui-même en sorte que la fin en est identiquement le commencement, fait le titre du dernier film de Debord à l’affiche du cinéma Cujas : In girum imus nocte et consumimur igni. (“Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu.”)»

Je suis tout à fait sûr que je n’ai jamais acquis d’aucune manière la sécurité et la quiétude ; et certes maintenant moins encore que jamais. L’imposture régnante aura pu avoir l’approbation de tout un chacun ; mais il lui aura fallu se passer de la mienne.

Que tout finisse par la réussite, les concessions et les pauvres récompenses de la réussite, voilà ce qui est contredit par l’histoire de centaines de tentatives révolutionnaires çà et là. On ne peut le dire en tout cas de l’Internationale situationniste. Elle a su combattre elle-même sa propre gloire, comme elle l’avait annoncé ; cette pratique est presque sans exemple. Elle n’a voulu devenir pour personne un commandement, et elle n’a même pas voulu se prolonger en autorité intellectuelle sur des jours futurs. Nous n’avions rien à nous que le temps. Quand je parle de moi, et j’en ai parlé rarement, un certain ton tranchant, qui est bien de circonstance, n’est pas souvent approuvé, et ce n’est pas trop étonnant. Beaucoup d’autres ne pourraient pas y recourir : parce qu’ils devraient garder des formes, et aussi parce qu’il leur manque le contenu. Il est beau d’avoir contribué à mettre en faillite le monde. Quel autre succès méritions-nous ?

Je ne pense pas être si «énigmatique» que l’on se plaît à le dire. Je crois même que je suis parfois facile à comprendre. Il n’y a pas longtemps, dans les commencements d’une passion, celle avec qui je parlais des quelques brefs exils que nous avions l’un et l’autre connus, m’a dit, sur ce ton de brusquerie généreuse qui va si bien à l’Espagne : «Mais toi, tu as passé toute ta vie en exil.»

J’ai donc eu les plaisirs de l’exil, comme d’autres ont les peines de la soumission. Gérard Lebovici a été assassiné.

Guy Debord - janvier 1985.
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Lundi 31 août 2009
Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici

Publié en 1985 aux Éditions Gérard Lebovici ;
repris aux Éditions Gallimard en 1993.



L’assassinat de Gérard Lebovici, avec le déchaînement des accusations contre moi que l’événement aura instantanément entraînées, date de 1984. À la fin de l’année, j’ai rassemblé et examiné les attaques, dans ces Considérations qui furent publiées aux premiers jours de 1985.
La suite a bien confirmé le sens que l’opération paraissait avoir. Jamais plus, on ne se sera aventuré à juger quelque autre éventuel responsable du crime. Les employés médiatiques ayant servi là n’eurent plus qu’à se taire sur cette question qui les avait tant émus ; comme si leur propre conduite n’avait été que normale.
Quant à la critique qui persiste, on ne sait trop pourquoi, à s’intéresser à mon néfaste destin, elle s’est vue modernisée deux ou trois ans plus tard. Désormais, pour me faire une mauvaise réputation, elle va accumuler, sur chaque sujet, les dénonciations péremptoires. Spécialistes homologués par des autorités inconnues, ou simples supplétifs, les experts révèlent et commentent de très haut toutes mes sottes erreurs, détestables talents, grandes infamies, mauvaises intentions. (J’en montrerai prochainement d’instructifs exemples.)
[Présentation parue en quatrième page de couverture de la réédition par les éditions Gallimard des Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici. Guy Debord y annonce son prochain livre, qui paraîtra le 22 octobre 1993 chez le même éditeur : «Cette mauvaise réputation…»]



Le plus indulgent des siècles, qui a généralement trouvé très bon tout ce qui lui était imposé, m’a jugé avec une grande sévérité, et même une sorte d’indignation. Il n’a jamais caché sa vive répugnance à parler de moi, et aussi bien de ce qui me ressemble. Il a dû en parler, cependant. Il l’a fait nécessairement à sa manière, inimitable : car notre temps ne ressemble à aucun autre, et la bassesse ne se divise pas.

Je ne crois pas avoir lu en tout plus de cinq ou six faits vrais rapportés à mon propos, quel qu’ait pu être le thème abordé ; et en aucun cas deux à la fois. Et ces faits mêmes étaient presque toujours séparés de leur contexte, et travestis à l’aide de diverses erreurs surajoutées, et de plus ils étaient interprétés avec beaucoup de malveillance et de déraison. Tout le reste était simplement inventé. Les inventions, d’une variété extraordinaire, mais obéissant constamment à des intentions comparables, donnaient matière à autant d’autres interprétations, souvent surprenantes d’illogisme, puisqu’il devrait être facile à qui invente par l’arbitraire sans frein d’amener avec une apparence de vraisemblance, et sans contradiction trop visible, les conclusions qu’il a le dessein d’en tirer. Jamais tant de faux témoins n’ont environné un homme si obscur.

Rien pourtant, en plus de trente années de fausse ignorance et de froid mensonge, n’avait été si concentré et si maladroit dans l’imposture spectaculaire, que l’exposé que présenta vivement la presse française de toutes les tendances de l’opinion au lendemain du 5 mars 1984, quand Gérard Lebovici, mon éditeur et mon ami, fut attiré dans un guet-apens et assassiné à Paris.

Comme je me trouve être, tant par nature que par la place singulière que j’occupe dans la société et dans l’histoire de mon temps, très éloigné de toute polémique personnelle, il n’aura fallu rien de moins que cet événement, malheureux et abominable, pour me faire sortir de mon silence, à si juste titre dédaigneux, et m’obliger cette fois à «répondre à l’insensé selon sa folie, afin qu’il ne s’imagine pas être sage».

Ayant à affronter un pareil fatras, j’évoquerai en désordre ce que l’on a dit, ce qui est, et ce que veut dire cette distorsion systématique du réel. Je ferais trop d’honneur à mon sujet, si je le traitais avec ordre. Je veux montrer qu’il en est indigne.

Ce siècle n’aime pas la vérité, la générosité, la grandeur. Il n’aimait donc pas Gérard Lebovici, qui attirait encore un peu plus l’envie haineuse par sa liberté d’esprit et sa culture. Il avait donc beaucoup d’ennemis ; puisque «aussi longtemps que le monde renversé sera le monde réel» (Marx), les plus rares qualités passeront pour les pires défauts. Entre tant d’ennemis, ceux qui avaient leurs raisons particulières de l’abattre, ont pu spéculer sur l’abondance universelle de la concurrence, sachant que la forêt peut cacher un arbre. Ce n’est pas la peine de payer spécialement les gens, il suffit de les avoir formés et de les connaître, pour être sûr qu’ils s’empresseront d’aboyer joyeusement à la mort quand on tuera celui qui, par sa seule existence, leur fait honte. Ainsi les journalistes se sont si bien identifiés aux assassins inconnus, qu’ils se sont instantanément bousculés pour leur fournir leurs raisons, pour attribuer à la victime toutes les tares qui, d’une manière ou d’une autre, devraient suffire à pleinement justifier sa fin. Et de tant de reproches, celui qui a été avancé le plus constamment et le plus violemment, et le seul qui était vrai, c’est qu’il avait l’impardonnable tort de me connaître.

Dès le 7 mars, quelques heures après la découverte du crime, l’Agence France-Presse diffusait ce surprenant communiqué : «Le producteur de cinéma Gérard Lebovici… Paris — Lors du mouvement de mai 1968, il était un des animateurs de l’Internationale situationniste aux côtés de Guy Debord, son ami de toujours, dont l’intégrale de l’œuvre cinématographique est projetée au Studio Cujas à Paris que Lebovici avait récemment racheté. Après mai 68, il avait créé les éditions Champ Libre qui ont publié plus de 150 ouvrages liés à l’esprit du mouvement de mai et aussi L’Instinct de mort de Jacques Mesrine…» Il n’est malheureusement pas vrai que Gérard Lebovici ait animé à mes côtés l’Internationale situationniste «lors du mouvement de mai 1968». C’est bien dommage : il le méritait. Mais je ne l’ai connu que trois ans après.

L’A.F.P. précise dans un communiqué du lendemain, 8 mars : «M. Gérard Lebovici, le producteur de cinéma retrouvé tué de deux balles dans la tête mercredi matin dans un parking public de l’avenue Foch à Paris, était également président-directeur général d’une maison d’édition, à l’origine de tendance “situationniste”, les éditions Champ Libre, indique-t-on dans son entourage. Sa femme était directrice de cette maison d’édition. Champ Libre, qui a publié à ce jour cent cinquante-trois titres, s’était fait connaître en publiant les ouvrages de Guy Debord, l’animateur de l’Internationale situationniste, un courant de pensée de tendance libertaire, qui joua un rôle très important dans le mouvement étudiant et intellectuel de mai 68 en France.» Il est encore inexact de qualifier Champ Libre de maison d’édition de tendance «situationniste», que ce soit à l’origine ou plus tard. Elle a publié successivement Joseph Déjacque, Korsch, Baltasar Gracián, Boris Pilniak, Clausewitz, Cieszkowski, Fernando Pessoa, Bakounine, Ribemont-Dessaignes, Malévitch, Bruno Rizzi, Li T’ai Po, Satie, Souvarine, Jomini, Ciliga, Junius, Hegel, le colonel Ardant du Picq, Groddeck, Omar Kháyyám, Jens-August Schade, Anacharsis Cloots, Borkenau, Jorge Manrique, Richard Huelsenbeck, Sexby, Orwell, Marx, Vaugelas, le général Napier, Gerald Brenan, Herman Melville, Saint-Just et bien d’autres ; et pour ceux dont les noms sont en italiques, il s’agit en principe de leurs œuvres complètes. À moins d’appeler abusivement «situationniste» tout ce qui est de qualité, on ne discernera rien de situationniste dans les auteurs que j’ai pris la peine de citer ici.

Passons sur la ridicule appellation d’«étudiant et intellectuel» pour un mouvement historique qui fut si indubitablement prolétarien et révolutionnaire. Il faut dire que l’évocation de cette «tendance libertaire, qui joua un rôle très important» en 1968, n’est pas un rappel, mais une découverte récente de l’Agence France-Presse. On ne trouvera notée cette importance dans aucun journal de ce temps-là, et dans très peu de livres parus immédiatement après. Quel curieux retard, à une époque où l’information court si vite ! Il a fallu près de seize ans à l’A.F.P. pour lancer un tel scoop. Mais enfin, elle le savait.

Chaque journal, propriétaire de son propre fonds de souvenirs classés confidentiels, va suivre l’Agence France-Presse, en apportant sa nuance, assez négligeable. France-Soir du 9 mars révèle : «Un homme des plus mystérieux paraît être le sésame de ces milieux clandestins de l’anarchisme le plus destructeur qui fascinait tant Gérard Lebovici. Il s’agit du cinéaste et écrivain Guy Debord, 54 ans, l’éminence grise de Champ Libre, chef de file des “situationnistes”, un mouvement de tendance libertaire qui fut l’un des détonateurs des événements de Mai 68.» L’un des détonateurs laisse encore le soin de découvrir les autres. Mais Rivarol du 16 mars simplifie excellemment la question, en expliquant du même coup cette fascination, quand il qualifie Lebovici de «fanatique de l’Internationale situationniste, mouvement politique et révolutionnaire qui fut à l’origine des événements de mai 68». Tandis que L’Humanité du 13 mars parle «d’un intellectuel aussi mystérieux qu’incongru : Guy Debord, fondateur puis fossoyeur de l’Internationale situationniste. […] Étrange personnage que ce Debord. Auteur de théories d’ultra-gauche qui eurent leurs heures de gloire en mai 1968, il semble obtenir du producteur à peu près tout ce qu’il lui demande…»

On ne sait ce que ce journaliste stalinien me reproche le plus : d’avoir été parmi ceux qui fondèrent l’Internationale situationniste, ou d’avoir été, quinze ans plus tard, le principal responsable de son autodissolution ? Je crois que les deux lui déplaisent également. Et peut-être, de son point de vue, n’a-t-il pas tort : les deux actes, en leurs temps, furent également révolutionnaires. Mais il est faux de dire que ces théories «eurent leurs heures de gloire en mai 1968», puisque, je l’ai rappelé, personne ne les a citées sur le moment, et que cette occultation a normalement continué par la suite. Ce fut une heure de gloire pour les ouvriers de Paris. Je ne suis «mystérieux» que pour ceux qui ne savent pas me lire, ou n’ont entendu parler de moi que par les professeurs de mensonge qui leur ont si souvent caché ce que j’ai écrit et ce que j’ai fait. Je ne comprends pas ce qu’il entend par «incongru». Qu’est-ce qui est plus incongru qu’un stalinien à l’heure actuelle ?

À part quelques brèves allusions à l’autodissolution de l’Internationale situationniste, que l’on présente plutôt comme une infamie supplémentaire, sans d’ailleurs dire pourquoi, la tendance générale est d’affecter de penser qu’elle existe aujourd’hui ; et serait donc devenue, s’instruisant avec son époque, encore plus épouvantable qu’au temps où déjà on ne voulait pas admettre qu’elle pût exister. Minute du 17 mars, moins embarrassé que les dissimulateurs qui se veulent légèrement plus à gauche, s’est risqué à proposer une définition exhaustive : «Mais qu’est-ce donc que le situationnisme ? Quel est son programme ? Il tient en peu de mots : “Discrédite le bien. Compromets les chefs. Ébranle leur foi. Livre-les au dédain. Utilise des hommes vils. Désorganise l’autorité. Sème la discorde entre les citoyens. Excite jeunes contre vieux. Ridiculise les traditions. Perturbe le ravitaillement. Fais entendre des musiques lascives. Répands la luxure.”» Pour faire mesurer le sérieux de cette sorte de preuve théorique, il faut noter que Minute ne fait pas mystère de l’avoir rencontrée dans le livre d’un simple romancier qui, pour être monarchiste, n’est même pas crédité couramment du réalisme de Balzac. Il est naïf de prétendre expliquer, sans autre examen, des événements et idées historiques, par des formules issues de la fantaisie d’un romancier. Enfin, je ferai observer que je ne vois pas du tout en quoi il pourrait m’être reproché d’avoir fait entendre des musiques lascives.

Chaque période a son vocabulaire pour exorciser les fantômes qui la dérangent. Au temps où les situationnistes ont agi, on les a rarement traités de terroristes, quoiqu’on ait très volontiers popularisé à leur propos le sot concept de «terrorisme intellectuel». Mais ils se sont dissous en 1972, quand commençait à peine ce terrorisme factice, qui désormais est à la mode pour gouverner les États, et leur décerner en regard a contrario des brevets de démocratie. Si l’Internationale situationniste existait aujourd’hui, on dirait forcément qu’elle est terroriste. Et voilà précisément pourquoi certains stratèges, et les trompettes qui suivent à leurs bottes, voudraient faire croire qu’elle existe encore.

Le Nouvel Observateur s’interroge ainsi, le 23 mars : «Le roi Lebo n’est-il, finalement, qu’un homme sous influence ? A-t-il dérivé, à partir de Debord, vers des organisations extrémistes comme les Brigades rouges ou Action directe, qu’il aurait financées par goût du scandale et de la provocation ? Les policiers ne trouvent pas son nom sur les fiches des B.R. françaises — largement infiltrées et surveillées — et on dit, à Rome, que l’anarcho-mao-léninisme de Champ Libre était “à des années lumières de l’archéo-léninisme” des Brigades…» Ce qu’on dit à Rome est condamné par tout ce qui pense encore dans le monde. La Grande Prostituée du terrorisme spectaculaire a maintenant officiellement avoué que ses services spéciaux ont été constamment présents dans toutes les opérations sanglantes menées depuis 1969, avec la complicité des éléments utiles de la Mafia ou du Vatican, et sur ordre du gouvernement parallèle de l’Italie, qui s’est abrité sous le délicat pseudonyme de P. 2. Ces aveux ne sont pas une preuve suffisante pour que Le Nouvel Observateur se décide à remettre à jour son fichier. Et ses enquêteurs ingénus se vantent encore de s’informer à Rome. En s’épargnant le voyage, ils auraient pu lire le catalogue de Champ Libre, et savoir qu’on ne peut pas y déceler une seule trace de léninisme ni de maoïsme.

Présent écrit le 10 mars : «Cette façade d’entrepreneur de spectacle, prospère, arrivé au sommet de la réussite, cachait aussi une activité plus inquiétante : celle d’un mécène de l’ultra-gauche. Après mai 68, il avait notamment fondé les éditions du Champ Libre, où il publiait les penseurs et les stratèges de la gauche libertaire et terroriste. Parmi les auteurs maison, l’enragé Guy Debord, le chef de file des “situationnistes”, le plus nihiliste, le plus destructeur des mouvemets anarcho-surréalistes, probablement le promoteur principal de la subversion soixante-huitarde. À travers ce centre de propagande gauchiste, les contacts de Lebovici s’étendaient à tout le terrorisme international. Il entretenait des relations en Allemagne avec la bande à Baader, mais aussi en Italie, avec les Brigades rouges. D’une façon générale, tous les dynamiteurs de la société bourgeoise, de la civilisation chrétienne et occidentale, fascinaient cet israélite. […] Subventionner la subversion, par conviction, amusement, haine de l’ordre établi ou snobisme mondain, comporte des risques.»

La seule preuve, si l’on ose dire, que Gérard Lebovici subventionnait la subversion, et que ses contacts «s’étendaient à tout le terrorisme international», c’est qu’il me connaissait, moi, «probablement le promoteur principal de la subversion soixante-huitarde». Mais réciproquement, la seule preuve que j’aie jamais eue moi-même le moindre contact avec ce mythque «terrorisme international», qui est si évidemment étranger et ennemi, dans ses idées et ses méthodes, de la subversion profonde dont 1968 est véritablement une grande date, c’est que je connaissais Gérard Lebovici.

On doit me compter «parmi les auteurs maison». J’en ai cité quelques autres. Mais ces éditions, je n’y ai jamais été «éminence grise». Je ne les ai pas dirigées, je n’y ai exercé aucune fonction. J’ai même poussé la discrétion jusqu’à ne pas me rendre une seule fois dans leurs locaux depuis 1971. J’irai désormais, chaque fois qu’il le faudra.

Le fait que Gérard Lebovici finançait la subversion ayant été tout de suite accepté comme une évidence grâce au raisonnement scientifique que l’on vient de voir, on va pouvoir agiter, comme en jouant aux dés, quelques figures particulières de cette subversion protéiforme, comme illustrations interchangeables de la vérité révélée, et bien entendu sans s’astreindre à choisir un seul exemple réel qui devrait avoir la prétention d’être probant. France-Soir écrit le 13 mars : «Gérard Lebovici était d’autre part un pourvoyeur de fonds très important pour certains groupuscules d’extrême gauche, de la mouvance “situationniste” issue de mai 1968. […] Pourquoi ne pas imaginer que l’imprésario-mécène ait brusquement souhaité supprimer ou réduire l’aide financière qu’il leur accordait ? Dans un tel cas, cette décision aurait pu être accueillie par de la colère, voire de la violence, de la part des intéressés. […] Certains adeptes du mouvement situationniste ont été proches de groupes terroristes, comme “Action directe”, qui a longtemps entretenu des relations de cousinage étroites avec “Prima Linea”, l’organisation italienne rivale des “Brigades rouges”. C’est la “piste italienne”. Certains rappellent, à ce propos, que Mme Lebovici — Floriana — est la fille d’un chirurgien-dentiste de Turin.»

Il n’y a pas un seul des groupuscules d’extrême gauche qui soit «de la mouvance situationniste». Voilà, aurait-on pensé avant de savoir que le public est depuis longtemps conditionné à consommer les raisonnements spécieux de la société du spectacle, ce qui aurait radicalement suffi à empêcher Gérard Lebovici de les pourvoir en fonds. Mais puisque l’on imagine de tels groupuscules, «pourquoi ne pas imaginer», en effet, qu’il ait souhaité s’en libérer un jour ? Cette audace aurait naturellement causé de la colère, et il y a des gens qu’il est dangereux de mettre en colère ; car le mot violence est un peu faible de nos jours pour désigner cette prompte réaction : quatre balles dans la tête pour inaugurer la controverse. On tiendrait donc là un coupable très convenable, car s’il est difficile de connaître «la mouvance», on en connaît bien assez le mauvais chef. C’est émettre une calomnie grossière, et de plus anachronique, que de supposer que des «adeptes» de ce mouvement situationniste aient pu devenir, douze ans plus tard, «très proches» de groupes comme «Action directe». Et pourquoi pas du capitaine Barril ? Remarquons au passage l’argument qui voudrait confirmer «la piste italienne». Un racisme nouveau veut donner à penser que tous les Italiens doivent être regardés comme des terroristes ; ou seulement tous les chirurgiens-dentistes ?

Je ne sais si l’histoire de ma vie, qui a été agitée de tant d’aventures différentes, mais toutes du même côté, suffirait véritablement à faire condamner sans autre forme de procès quelqu’un qui simplement aurait eu la hardiesse de m’éditer. Mais Gérard Lebovici a fait plus ; et même dans cette question de l’édition, on lui a imputé injustement une perversité plus inacceptable. Le bruit avait parfois couru, mensonger comme les autres, qu’il m’avait livré «la direction occulte de sa maison d’édition», comme l’écrit L’Humanité du 15 mars. Ce bruit a été relancé, dans les jours qui ont suivi son assassinat, par des gens qui n’ont pas craint de profiter d’une telle circonstance pour redire, partout où l’on voulait bien les écouter, cette fausseté qui personnellement leur tenait à cœur.

C’est ici qu’une bouffonnerie se mêle en intermède au drame, et sert à l’éclairer très opportunément selon les intérêts de la répression. Quatre employés de Champ Libre avaient été licenciés en novembre 1974, c’est-à-dire après les qutre premières années d’activité de cette maison. Il s’agissait de MM. Guégan, Guiomar, Le Saux et Sorin, qui ont depuis poursuivi leur carrière dans différents journaux, et notamment dans les pages littéraires du Monde.

De sorte que l’on pouvait lire dans Le Monde du 10 mars, sous la signature de M. Sorin : «Je revois Lebovici, ce lundi 4 novembre 1974. Masque keatonien, imper à la Bogart, il nous avait donné rendez-vous à La Coupole. Il demanda d’emblée à Guégan de démissionner. Celui-ci refusa. À tour de rôle, nous nous rangeâmes à ses côtés. Une demi-heure plus tard, nous quittions Lebovici, lui laissant Champ Libre, un fonds, des projets, une image et une légende. […] Un représentant du capital, attentif et éclairé. Il payait très mal, mais il laissait faire. Nous lui proposions des auteurs qu’il ignorait : Celma, Burroughs, Delahaye, Dietzgen, etc. Guégan l’avait mis en rapport avec Guy Debord et les membres de l’Internationale situationniste. […] Nous lui exposâmes notre refus de céder devant ses “goûts personnels”. Pour la première fois, il rédigea une de ces lettres qui, avec beaucoup d’autres, figurent dans ses deux volumes de Correspondance. Il brisait d’ailleurs ainsi le silence sur notre rupture ; nous avions décidé, d’un commun accord, de nous interdire “tout commentaire sur les raisons de (notre) séparation”. D’un lieu vivant, en quelques mois, il allait faire un musée. […] Pour répondre aux rumeurs qui désignaient la “main de Debord” dans sa prise du pouvoir à Champ Libre, il rendit aussi publique une lettre de Debord à Jaime Semprun, l’auteur du Précis de récupération. Nous pensions que l’opinion de Debord, visé par certaines pages des Irréguliers, avait déterminé le “passage à l’acte” de Lebovici et sa métamorphose en dialecticien et en révolutionnaire. Les affirmations de Debord, concernant son rôle d’éditeur (“qui a tout le mérite de la publication de Cieszkowski ou d’Anacharsis Cloots”), étaient inexactes…»

Ce court texte appelle une analyse, et nombre de démentis. D’abord, M. Sorin cache le véritable et étonnant motif du conflit : on peut lire leurs documents intégraux et la réponse de l’éditeur dans le volume I de Correspondance. Après quelques dissentiments dont j’ignore les détails, ces quatre «travailleurs intellectuels», comme ils se sont eux-mêmes qualifiés, présentèrent à Gérard Lebovici un ultimatum sous quinzaine. Ils voulaient surmonter les divergences par la voie la plus directe : que l’on donne tout «le contrôle de la production et de la gestion de Champ Libre» à un comité de six personnes où eux-mêmes détiendraient quatre places. À ce risible putsch, l’éditeur répondit par une longue réfutation de leurs allégations, et leur donna un rendez-vous. Lors de cette rencontre, il leur dit que, puisqu’il refusait leurs prétentions, il attendait leurs démissions. Ils rétorquèrent tous «qu’il ne pouvait être question» de démissionner. Alors, l’éditeur leur fit savoir à l’instant qu’ils étaient tous licenciés. Que pouvaient-ils attendre d’autre ?

«Il payait très mal, mais il laissait faire.» Comme il est notoire que Gérard Lebovici n’a été accusé par personne de manquer ni de libéralité, ni d’argent, je suppose que, s’il les payait peu, c’est parce qu’il estimait que leurs services ne valaient pas grand-chose. Qu’il laissât faire, c’est ce qui est contredit par ce dont ils se sont plaints eux-mêmes, sur ses «goûtspersonnels» et leur manque de liberté, ses refus et veto, ses critiques constantes, la censure enfin qu’il a opposée à leurs faibles travaux intellectuels et à leurs conciliantes pratiques mondaines. L’intention est de présenter un financier inculte, un «mécène» incapable, qui aurait dû être ravi d’avoir trouvé de telles lumières. Si cela avait été vrai, ils auraient en somme déjà possédé Champ Libre, et quelqu’un aurait dû venir de l’extérieur pour leur voler leur propre maison d’édition. Car il est fort étrange d’imaginer qu’un éditeur pourrait avoir à «prendre le pouvoir» chez lui. Ils se plaisent à croire que c’est moi, meilleur terroriste qu’eux, sans doute. Un complot inattendu aurait balayé un autre, qui se croyait déjà parvenu au pouvoir ; et c’est ce qui a laissé autour de ces éditions une louche allure de complot permanent, contre le monde entier.

Je veux bien croire qu’ils ont proposé à l’éditeur quelques auteurs qu’il ignorait. Ils les citent eux-mêmes : Celma, Burroughs, Delahaye, Dietzgen. On voit l’importance. Ils ont fait connaître ce qu’ils connaissaient : par contre, il est faux que Guégan «l’avait mis en rapport avec Guy Debord». Je ne connaissais pas M. Guégan.

Quant à briser «le silence sur notre rupture», voilà ce que M. Sorin appelle avoir «décidé, d’un commun accord» de s’interdire tout commentaire. Les quatre, pour des raisons qui leur paraissaient à eux souhaitables, avaient déposé un papier signé de leurs quatre noms et quémandant les signatures des deux responsables de Champ Libre. Ceux-ci ne répondirent même pas (cf. Correspondance, I). La discrète retraite espérée était postulée dans le style même du putsch manqué. Et ils pensaient, ou voulaient penser, «d’un commun accord» sans doute, que j’avais été concerné d’une manière ou d’une autre par cette affaire. J’ai lu un peu plus tard Les Irréguliers. C’est une pauvre chose, comme tout ce qu’écrit M. Guégan, mais j’avoue que je n’ai pas discerné en quoi diable je pouvais y être «visé». Et si je l’avais su, en quoi cela aurait-il pu m’importer ? J’ai été un personnage plus reconnaissable dans plusieurs dizaines de mauvais romans. Et les romans mêmes que bâtissent parfois les journaux, qui ont des tirages infiniment plus considérables, j’y suis depuis toujours parfaitement indifférent. J’ai dit qu’il a fallu cette fois une circonstance extrêmement spéciale pour que j’y réponde.

M. Sorin s’aventure à qualifier d’inexactes, au nom de son exactitude fameuse, et de sa compétence bien connue, des affirmations contenues dans une lettre de moi qu’il n’a pas voulu, ou pas su comprendre par la simple lecture. Ma thèse était qu’un éditeur doit être tenu pour responsable de tout ce qu’il décide de publier, qu’il doit donc en recevoir chaque fois tout l’éloge ou tout le blâme. Et c’est dans ce contexte que j’ai cité les exemples de Cieszkowski et d’Anacharsis Cloots, de sorte qu’il était naturel de déduire que ceux-là figuraient justement parmi les très rares auteurs que j’ai moi-même fait connaître à Gérard Lebovici, sans en faire un métier, et sans m’en vanter ensuite dans la presse. Il m’en a fait découvrir d’autres.

En 1971, quand Champ Libre s’est offert pour rééditer mon livre de 1967, La Société du Spectacle, dont un récent tirage venait d’être maspérisé par l’éditeur Buchet, je suis allé deux ou trois fois dans les bureaux de cette maison, alors sis rue des Beaux-Arts. J’ai une fois échangé quelques mots avec M. Le Saux. Le premier genre de Champ Libre était alors d’illustrer toutes ses couvertures, et je ne voulais rien d’autre pour mon livre qu’une carte géographique du monde dans son ensemble. M. Le Saux m’a envoyé ultérieurement quelques projets de dessins à sa manière, représentant la planète. Mais je ne suis pas de ceux qui estiment que les dessins de M. Le Saux «font date» comme dit Le Monde du 9 mars, et ils ne m’ont pas plu. J’ai dû choisir moi-même dans un atlas du début du siècle une carte dont les couleurs représentent le développement mondial des relations commerciales, là où il était alors réalisé, et là où l’on escomptait sa marche future. J’ai aperçu M. Guégan dans ces mêmes bureaux. Je ne me souviens pas qu’il ait dit un mot. Je parlais avec l’éditeur. Par la suite M. Guégan m’a écrit une lettre à propos de la visite d’un quidam, et je lui ai répondu. Je ne connais pas M. Sorin. Après 1971, on n’a pas pu me rencontrer dans les locaux successifs de ces éditions. C’est Gérard Lebovici qui me faisait l’honneur de venir chez moi.

Ces messieurs parlent à présent de leur bon temps, de leurs mérites passés, de la régression patente de Champ Libre quand il lui a fallu se passer de leurs services, comme si l’histoire leur avait donné raison, et comme si tout le monde avait vu depuis dix ans de quoi ils sont capables. C’est toujours le même procédé de la pétition de principe du joueur de bonneteau. Ont-ils donc réalisé une seul de leurs ambitions, comme auteurs ou comme éditeurs ? Nullement, ils ont joué de malchance. Ils ont dirigé les éditions du Sagittaire et les ont mises en faillite en peu de mois. Maintenant que certains écrivent dans Le Monde, par une malencontreuse coïncidence ce journal s’écroule. Il a enfin perdu, entend-on dire, le respect de ses lecteurs, que déjà pourtant il ne méritait guère vingt ans plus tôt, mais enfin il avait su faire illusion. Il n’en a plus les moyens.

Partant des mêmes sources, Le Journal du Dimanche du 11 mars arrive évidemment aux mêmes conclusions : «Lebovici veut donner un nouveau coup de barre à gauche… Derrière ce coup de barre, pour Guégan et ses amis, il y a Guy Debord, l’invisible, Debord, le fanatique de lui-même : “son seul but, c’est la postérité, dit Guégan. Sa disparition, c’est un truc pour qu’on le lise dans trente ans. Il a voulu faire comme Rimbaud, qui est parti en Afrique et n’a plus écrit une ligne. Mais pour Rimbaud, ce n’était pas un truc…”» Les projections de M. Guégan ne permettent guère de me connaître, mais au moins elles permettent de le connaître, lui. Il est certainement de ceux qui ont aidé à répandre la niaise rumeur que j’avais «disparu» après 1968 ou je ne sais quand, que ce soit pour faire parler les bombes ou seulement pour faire parler les imbéciles ; alors que la simple vérité, plus pénible peut-être pour les amateurs ou les barons du spectacle social présent, c’est que de ma vie, je ne suis jamais apparu nulle part.

VSD du 15 mars reprend la même ineptie : «Sous l’influence de Guy Debord dont il a édité le livre, Gérard Lebovici devient un autre homme : il licencie Gérard Guégan le 4 novembre 1974, dissout toute l’équipe de Champ Libre et reste seul avec son gourou dans le deux-pièces décoré avec les couvertures des douze numéros de l’Internationale situationniste. Désormais, Gérard Lebovici pense comme Debord. Il écrit comme Debord. Sa correspondance d’éditeur avec ses auteurs, publiée par Champ Libre en est l’illustration.» Fallait-il donc devenir «un autre homme» pour licencier Gérard Guégan ? Et pourquoi fallait-il croire à mon influence pour expliquer un événement si infime, auquel je suis absolument étranger, et que j’ai même appris des mois plus tard, vivant alors en Italie ? J’ai dit que je ne suis plus allé dans les bureaux de Champ Libre, alors rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, et je ne puis donc savoir s’ils étaient décorés avec les couvertures de la revue I.S. Le mot de gourou sent la secte, et j’étais seul, la doctrine salvatrice, et j’ai toujours été ennemi de toute fixation de la pensée en système idéologique, peut-être le secret et l’occulte, et ce que j’ai pensé a continuellement été exposé au grand jour : pas dans la «nuit américaine» du spectacle, où toutes les vaches sont grises. On emploie ce terme justement parce que c’est le pur contraire de tout ce que je suis. Et on ne l’ignore pas.

Lebovici, dit-on, «écrit comme Debord» ; et d’autres iront plus loin en déduisant que c’est moi qui écrivais et que l’autre, «homme sous influence» s’il en fut jamais, n’avait qu’à signer sans discuter. On sait bien, mais on cache au lecteur, que des centaines d’individus ont écrit comme moi, en reprenant le style, le ton, que j’avais employés. Et pourtant, ils étaient plus souvent des esprits libertaires que des conformistes ou des valets du tyran. Si certains ont tant goûté mon style, c’est à cause des exemples de ma vie. On cite en s’étonnant Gérard Lebovici, parce qu’il l’a fait ouvertement, et beaucoup d’autres plus secrètement. D’après les définitions qui auraient bien convenu à certains, l’éditeur n’aurait pas dû savoir écrire, ni lire d’ailleurs. On reconnaît là la prétention de l’employé renvoyé, qui s’estimait indispensable par postulat. On a pu lire depuis les notes manuscrites de Gérard Lebovici, retrouvées après son assassinat, pour le plan de son livre inachevé Tout sur le personnage. On sait donc la vérité et le grand sens dialectique qui caractérisaient chez lui la réflexion théorique, au moment où tant de marchands-penseurs de quatre-saisons ont été si admirés pour avoir réinventé l’eau tiède. Allant au plus pressé, c’est par la lettre d’injures qu’il avait commencé. La lettre d’injures est une sorte de genre littéraire qui a tenu une grande place dans notre siècle, et non sans raison. Je crois que personne ne peut douter que moi-même, sur ce point, j’ai appris beaucoup des surréalistes et, par-dessus tout, d’Arthur Cravan. La difficulté dans la lettre d’injures ne peut pas être stylistique. La seule chose difficile, c’est d’avoir l’assurance que l’on est soi-même en droit de les écrire à l’occasion, pour certains correspondants précis. Elles ne doivent jamais être injustes.

D’autres délations imprudentes sont venues du milieu du cinéma. France-Soir du 10 mars les résume ainsi : «Chez les gens de cinéma, dont la plupart ignoraient les activités de Gérard Lebovici comme éditeur marginal et mécène de l’écrivain et cinéaste Guy Debord, le chef de file des situationnistes, sympathisant des terroristes de la “bande à Baader” et des “Brigades rouges”, on s’interroge de plus en plus sur le mobile de cet assassinat.» Ainsi ceux qui avaient travaillé avec Gérard Lebovici dans le cinéma, prétendant ignorer qu’il était éditeur, et prétendant ignorer même qu’il avait produit plusieurs de mes films, ont ipso facto contribué à donner de lui une image d’homme à double vie, de dissimulateur, et encore par des techniques qui auraient dû être véritablement celles d’un agent secret, s’ils n’avaient pas délibérément menti. Mais ils ont menti ; et sous quelle «influence» ? Alors que beaucoup de journalistes, qui ne sont pas moins incultes qu’eux, ont tout de suite cité Champ Libre, le scandaleux Studio Cujas, les titres de presque tous mes films depuis 1952 — et avec quel manque de sympathie, on l’a remarqué — des gens de la profession, dans ce village cancanier, ont prétendu dérisoirement ne rien savoir de tout cela ; et en somme ne rien savoir d’un homme qui avait fait la fortune de plusieurs d’entre eux. On peut voir comme cet assassinat a confirmé le mépris dans lequel la victime tenait de longue date ce milieu.

À la sortie de mon dernier film, en 1981, de nombreuses publicités dans toute la presse, professionnelle et courante, avaient employé la formule «Gérard Lebovici présente», et c’était la première fois qu’elle était utilisée par le producteur. C’est une curieuse inconséquence de la part d’un agent secret qui cacherait si habilement sa double vie. Cette formule n’était pas passée inaperçue dans la profession ; elle y avait même fait quelques jaloux. C’est ainsi qu’on a beaucoup daubé plus récemment, dans le même milieu, à voir l’indélicat Resnais la reprendre à son compte pour son dernier film, L’Amour à mort, dont il n’avait pourtant commencé le tournage qu’au lendemain de l’assassinat. Prétendre faire présenter un film par un mort, c’est la plus grande originalité du cinéaste Resnais depuis Hiroshima, mon amour. Il aurait pu aussi bien faire présenter son film par Guillaume Apollinaire, ou par Héraclite. Le procédé est promis à un bel avenir ; mais peut-être pas l’inventeur. Les pionniers ne sont pas toujours incompris par tout le monde, mais ils prennent le risque d’essuyer les plâtres, ou les crachats.

Il faut dire que l’on rencontre là une loi constante du milieu cinématographique français. On y conteste très franchement mon existence, on n’en fait même pas une incertaine légende, comme chez les gauchistes ou les penseurs qui prétendent expliquer la société. On se flatte de ne rien savoir de moi. Et c’est pour une très bonne raison. Si j’avais existé, beaucoup d’auteurs de films auraient perdu une certaine part de leur réputation de novateurs ; et quelques-uns l’auraient perdue absolument.

Voilà sans doute, quoique d’autres nécessités doivent pour quelques-uns s’y mêler, pourquoi toutes ces méchantes donneuses, faisant mine de s’interroger «de plus en plus sur le mobile de cet assassinat», ont bonni leur salade à la police pour orienter dès le premier jour son enquête.

Le même VSD du 15 mars, dont nous avons pu apprécier déjà la riche information, a ainsi résumé ma vie et mon œuvre : «Sa pensée, Guy Debord l’a résumée dans son ouvrage La Société spectacle, manifeste dans lequel il explique que le monde n’est qu’illusion mise en scène par les médias, que le prolétariat doit se réveiller, prendre le pouvoir et instaurer l’autogestion. Guy Debord aime le scandale : cinéaste d’avant-garde, il a fabriqué un film intitulé Hurlements en faveur de Sade sans images et avec un son entrecoupé de longs silences. Il adore aussi la provoction : il déteste pêle-mêle les staliniens, les capitalistes, les journalistes, et même les gauchistes. Il se brouille avec tous ses amis, les uns après les autres.» Ce nouveau titre de mon livre veut sans doute le confondre avec une imitation récente d’un certain Schwartzenberg, L’État-spectacle, ou avec le concept moins fâcheusement debordien que beaucoup de commentateurs depuis quelques années ont finement nuancé, en préférant parler de «société de spectacle». Il n’est pas vrai que je me brouille avec tous mes amis, les uns après les autres. Mes amis sont ceux avec qui je ne me brouille pas. J’ai encore moins l’habitude de les faire abattre, puisque, dans la conjoncture, c’est cela que l’on a voulu donner à entendre. Énumérer ici ce que je «déteste» ne prouve manifestement que ma lucidité et mon bon goût.

C’est pour tout cela, et pas seulement pour le film que j’ai «fabriqué» en 1952, que France-Soir du 8 mars, paru le jour même où fut connue la nouvelle de l’assassinat m’appelle un «écrivain et cinéaste extravagant». À n’importe qui d’autre, on aurait reconnu quelque originalité. Certains cinéastes depuis ont mis vingt ou trente ans pour se rapprocher d’un cinéma sans images : on a loué leur patience. Pour donner un autre exemple amusant, le peintre Yves Klein, que je connaissais alors, et qui assistait à la première projection publique, très tumultueuse, de ce film, ébloui par une convaincante séquence noire de vingt-quatre minutes, devait en tirer quelques années plus tard sa peinture «monochrome» qui, enveloppée à vrai dire d’un peu de mystique zen pour sa fameuse «période bleue», a fait crier au génie bien des experts. Certains l’affirment encore. S’agissant là de peinture, ce n’est pas moi qui pourrais obscurcir la gloire d’Yves Klein : c’est bien plutôt ce qu’avait fait Malévitch quarante ans auparavant, et qui était momentanément oublié par les mêmes experts.

Gérard Lebovici, que ce numéro de France-Soir présente comme «un génie des affaires, le maître d’œuvre le plus important du cinéma français», était bien placé pour savoir que j’avais fait dans le cinéma ce que personne d’autre n’avait tenté ; et que personne n’avait même su imiter avec quelque talent. J’ai réussi à déplaire universellement, et d’une façon toujours neuve.

Beaucoup d’encre a coulé sur le fait qu’il avait racheté une salle au quartier latin, pour n’y faire projeter que mes films. On a trouvé extravagant un tel «cadeau». Si, d’après ces journalistes, un cinéaste ne devrait pas accepter ce genre de cadeau d’un ami, on se demande quelle conception de l’amitié peuvent avoir ces pauvres gens ? Et quels cadeaux peuvent bien leur faire, à eux, leurs amis, s’ils en ont ?

On a dit que cette salle coûtait très cher, puisqu’il n’y avait presque pas de public. Les commerçants, aujourd’hui, ne se sentent plus. la société marchande, au XIXe siècle, n’avait pas encore atteint ces extrémités. Elle trouvait sans doute scandaleux que Mallarmé écrivît, mais pour d’autres raisons. On ne lui aurait pas reproché sur ce ton le caractère non rentable de ses ouvrages. Gérard Lebovici ne s’intéressait aucunement à l’argent. Moi non plus, on le sait ; et ceci n’est qu’un des nombreux points par lesquels nous nous ressemblions. Son caractère était tel qu’il était porté à répondre violemment à des situations anormales dont les autres s’accomodaient, ou peut-être même ne sentaient pas. L’inconcevable manière dont les journaux ont commenté son assassinat m’a conduit à décider qu’aucun de mes films ne sera plus projeté en France. Cette absence sera un plus juste hommage.


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Samedi 29 août 2009
On sait qu’il y a eu une révolution en Chine. On ignore généralement qu’elle n’a pas eu lieu en 1949, mais en 1925. La Tragédie de la Révolution Chinoise c’est, écrite par un marxiste, l’histoire de cette révolution prolétarienne ; l’analyse de son échec. En 1937, Trotsky préfaçait la première édition de ce livre. Le dernier bolchevik tirait ses conclusions de la dernière des révolutions bolcheviques. En trente ans il ne s’est trouvé aucun journaliste, aucun sinologue, aucun historien pour traduire ce livre. Staline mort, ceux qui étaient les hommes-liges de sa stratégie ne tiennent toujours pas à voir mis en lumière le rôle du Comintern en Chine, en Espagne et ailleurs. Il est nécessaire, pour la pérennité de leurs carrières, que se prolonge le plus tard possible la Sainte-Alliance du Front Populaire et de l’après-guerre, où laudateurs et détracteurs de l’U.R.S.S. s’accordaient en fait à reconnaître son statut d’État socialiste, bien heureux de voir, somme toute, qu’une révolution prolétarienne n’était que cela.

Le livre d’Isaacs devrait avoir tous les lecteurs des Conquérants, de La Condition Humaine, plus quelques autres : en effet, du chapitre IV au chapitre XVII, Isaacs raconte ce que Malraux a vu par le mauvais bout de la lorgnette. Source de toute valeur, l’histoire réelle l’est également de toute vérité ; et les livres de Malraux, comme il veut bien en convenir dans sa postface de 1949 n’appartiennent que «bien superficiellement à l’histoire». Si l’auteur a nagé et l’ouvrage surnagé, c’est pour avoir sur-le-champ digéré quelques valeurs indirectement liées à l’Europe d’alors, et le jeu entre elles, et pour avoir fait de la littérature : la conscience romanesque fuit l’histoire réelle de la révolution chinoise (et celle de la condition humaine) en imaginant être quelque chose de mieux que la conscience que le prolétariat chinois avait de sa pratique. La praxis de Malraux contre l’autre. Encore que parler des carences d’un romancier soit un détail quand il faut dresser la liste des falsificateurs et des falsifications. À cet égard le lecteur appréciera le travail de mise au point d’Harold Isaacs. Si le traducteur doit donner un «avertissement», en l’occurence, il doit le consacrer à rectifier l’image que l’on a pu donner du livre en france, avant même sa traduction.

La Tragédie de la Révolution Chinoise n’est pas un ouvrage de «propagande trotskyste. Isaacs a nettement renoncé au léninisme. Cependant il n’est pas allé jusqu’à conclure ses recherches dans un radicalisme plus éclairant ni jusqu’à retrouver, dans une révolution bolchévik, ici en Chine, les lignes de forces de l’antagonisme entre la bureaucratie qui veut guider une révolution et des masses quelque peu révolutionnaires elles-mêmes. Les documents qu’Harold Isaacs a lui-même amassés y suffisent presque. Il n’a pas envisagé cette question et quelques autres. En cela, pour le lecteur averti, son livre date un peu. Pour le reste, non. À peine édulcoré dans l’édition que l’auteur a tenu à voir traduire La Tragédie de la Révolution Chinoise est un livre d’histoire comparable à La Guerre Civile en France. Certes, c’est un livre marqué par une querelle et l’époque de cette querelle : l’affrontement Staline-Trotsky : les vestiges du pouvoir bolchévik contre sa descendance bureaucratique. Mais précisément la révolution chinoise trouvait sa mise en scène adéquate dans cet affrontement. Elle était objectivement un affrontement du même type en Chine même, mais avec un ridicule décalage entre l’entrée en scène des acteurs nécessaires.

Staline n’existait en Russie que par la victoire de Lénine-Trotsky ; et les directives intempestives de Staline repoussaient de plus de vingt ans le règne d’un Staline chinois. Celui qui voudrait maintenant écrire l’histoire de la Chine des années 20 ne pourrait non plus dissocier le mouvement ouvrier chinois du rôle du Comintern en Chine. Dès lors on voit mal un stalinien, c’est-à-dire un coupable, faire œuvre de vérité historique à quelque degré que ce soit. Croire un stalinien ! une telle complaisance «étonnera la postérité froide». C’est pour le moins une des évidences de l’histoire des luttes de classe modernes que seul le parti de la vérité peut écrire l’histoire. C’est pourquoi Marx a pu écrire, dans les jours mêmes où la Commune tombait, un livre que les recherches universitaires, depuis un siècle, n’ont pas remis en cause, et auquel elles n’ont guère ajouté. On cessera de qualifier le livre d’Isaacs de trotskyste le jour où la falsification stalinienne de l’histoire contemporaine sera devenue évidente pour tous.

Tous les ouvrages sérieux publiés depuis ont reconnu leur dette envers Isaacs. Si ce n’est pas le cas en France, c’est qu’il n’y a été édité aucun ouvrage sérieux sur la révolution chinoise. Le sommeil de la raison dialectique engendre des monstres, et c’est en France, où l’on persiste de sang-froid à prendre le marxisme pour une idéologie et la Chine pour le communisme en marche, que l’on est le plus arriéré quant à la connaissance de ces problèmes. Il aura fallu trente ans à la Tragédie de la Révolution Chinoise pour trouver un éditeur, alors que déjà en Chine se déchire le pouvoir bureaucratique particulier qui s’est cristallisé entre 1927 et 1949. Les spécialistes s’y perdent. Ils n’ont aucune des bases nécessaires à la compréhension de la Chine contemporaine. Ils ne connaissent rien au marxisme, ils n’ont aucune hésitation à croire que le maoïsme est une vérité asiate. Pour cela il faut non seulement ignorer qu’il y a eu des marxistes en Chine, mais encore n’avoir jamais lu Marx. Souvent ils n’ont pas lu Isaacs non plus (ou d’autres Américains qui ont étudié la question avec un minimum de rigueur) et ignorent même, entre autres choses, que Chou En-lai fut impliqué dans toutes les erreurs, qu’il était ensuite le premier à stigmatiser, de toutes les directions successives du Parti Communiste Chinois ; que Mao Tse-tung n’a eu que le douteux mérite de dominer la hiérarchie d’un «parti ouvrier» déchu en conduite bureaucratique-militaire de révoltes paysannes à partir duquel il sut mettre au point un appareil qui, de 1945 à 1949, récupérant, ici les Li Jishen, là les Tang Shengzhi, les plus sinistres égorgeurs de paysans et d’ouvriers chinois, ramassa un pouvoir que les nationalistes laissaient littéralement tomber. C’est sur l’héritage de cette défaite que repose une Chine qui ne peut être communiste, ou socialiste, ou populaire, que pour ceux dont le gagne-pain est l’étude nuancée mais pieuse d’une imposture. À ces écrivains à sensation, l’imposture du «pouvoir populaire» est chère, car elle est leur seule spécialité reconnue, toute leur fonction sociale à l’ouest, la qualification de leur force de travail.

Les nouvelles les plus saugrenues couraient sur cette direction chinoise. On croyait volontiers que le régime était non-violent à la différence de la Russie stalinienne. Mais les mêmes fidèles avaient nié l’existence des camps de concentration en Russie. Tout ceci, jusqu’à la «révolution culturelle». Celle-ci aura du moins eu l’avantage de montrer à ceux qui ignorent la signification du «monolithisme» d’une bureaucratie que, si les forces bureaucratiques (entendre par là, la puissance bureaucratique sur les forces productives ; et bien sûr, les forces productives comme la puissance sociale sur la nature) se présentent comme indépendantes, détachées des individus qui la composent comme un monde à part, la raison en est que les bureaucrates, dont elles sont la forme, sont opposés les uns aux autres, tandis que leur forme n’est réelle que dans le commerce et la liaison de ces bureaucrates. Ainsi s’autonomise cette totalité de forces bureaucratiques, qui ont pour ainsi dire une forme objective et ne sont plus pour les bureaucrates leurs propres forces mais celles de l’appareil.

Dans aucune période antérieure les forces bureaucratiques n’avaient pris cette forme si indifférente à l’égard des bureaucrates en tant que tels. Dans la crise actuelle où la cassure dans la classe dominante se combine à l’apothéose de l’identité absolue (les dirigeants avec les dirigés), le délire abstrait du système vient de lui faire frôler l’auto-destruction en menaçant tous les bureaucrates, sans lesquels il n’y aurait pas existence. Ce qui se décompose de l’intérieur ne sent pas moins mauvais au dehors. À l’heure où la Chine dénonce «les nouveaux tsars de Moscou», tandis que la Russie reconnaît à Pékin «la continuation de la dynastie mandchoue», au moment où en Chine même, au prix de la débâcle générale de l’économie et de l’appareil étatique, Mao finit par avoir raison contre Mao, il est clair que la tragédie du pouvoir bureaucratique a commencé sa dernière représentation en farce.

Les aventures de la dialectique ne sont pas finies.

René Viénet - février 1967.

Avertissement du traducteur pour l’édition française de La Tragédie de la Révolution Chinoise (refusé par l’éditeur, devait paraître dans le no 1 de L’Asie Orientale).
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