Jeudi 8 mai 2008


Un bureaucrate — Tes camarades, tout le monde a décidé de rentrer.
L’ouvrière — Non moi je rentrerai pas là-dedans je rentrerai pas là-dedans. Moi je mettrai plus les pieds dans cette taule. Rentrez-y, vous allez voir quel bordel que c’est. […] De toute façon c’est fini maintenant, on pourra plus rien avoir. […] C’est pas vrai, pas avec ce patron… ce gros…
Un bureaucrate — Il sait bien ce qu’il a perdu […] C’est pas fini, c’est juste une étape. Ça sera plus jamais comme avant. C’est une victoire.
Extrait de La reprise du travail aux usines Wonder (10 juin 1968).


Le souvenir de mai 68 plane comme une ombre maudite sur notre temps défait. La beauté n’est plus dans la rue, mais parfois, un sourire, une fille, un feu, et peut-être déjà l’image d’une révolution nous revient à l’esprit. Ce qui n’a pu être oublié reparaît dans les rêves. Ces rêves sont les éclats d’un passé non-résolu. Ils éclairent unilatéralement des moments autrefois vécus dans la confusion et le doute. Ils font une publicité sans nuance pour ceux de nos besoins qui sont devenus sans réponse. C’est de ce sentiment de perte, d’insatisfaction, dont il nous faut partir.

Tout ce qui est mémorable est soumis, dans notre société, à consommation. N’y est essentiel que l’oubli. Aussi n’est-il guère surprenant de constater que l’histoire de mai 68, depuis quarante ans, ait été recouverte de tant de mensonges commandés. Elle en ressort fragmentée, brisée ; il ne reste que ces images aux couleurs éclatantes qui attirent encore notre regard, mais laissent aussi penser qu’un moment de la vie a vieilli. Comme tout semble lointain, comme tout semble si proche.

Dans cette mise à distance, les «commémorations» font leur œuvre. Il s’agit, pour ces entreprises décennales, de rétablir périodiquement la présence du temps mort par la représentation du moment vécu de la révolution en un «événement» qui requiert la passivité de la conscience spectatrice. Il n’y aura donc de mémoire partagée, une fois de plus, que dans le sens où celle-ci est parcellisée, où l’unité même du moment qu’elle est censée refléter se trouve disloquée, nous ramenant de la sorte à l’insignifiance. Mais si les interprétations liées à ces formes commémoratives procèdent essentiellement de la mystification, le sentiment passager, trompé certes, de l’incompréhension ne peut que rendre plus vif le besoin profond de retrouver la vie frémissante qui gît ensevelie dans le passé. Aussi les commémorations de 68 ne peuvent-elles connaître d’autre fin que de se répéter sans cesse jusqu’à épuisement du sujet. Et, dans ce cas, il s’agit de la vie elle-même.

La mémoire de 68 joue ainsi, pour notre temps, un rôle central que ne peuvent assumer d’autres souvenirs historiques. Elle s’impose comme la présence rêvée du moment révolutionnaire où la vie entière d’une société cherche à se réinventer, où, plus exactement, la société dire moderne s’est dévoilée comme réalité totalement insatisfaisante, mais aussi comme réalité possédant la possibilité historique d’un dépassement. Ici se trouve le charme qu’elle exerce encore, et que les commémorations ont pour objectif de conjurer. On ne manquera pas ainsi d’insister sur le caractère utopique de ce charme qui peut entraîner les hommes sur des chemins de traverse où ne compte plus que l’ivresse. Mais parler d’utopie, dans le cas de ce qui s’est produit en mai 68, ne suffit pas à rendre compte de la portée que ne manque pas d’exercer ce charme, et qui est illustrée négativement par le désir de «liquidation» pour certains, d’exploitation mémorielle pour d’autres. Ce qui intrigue, c’est la persistance des traces laissées, non dans le sombre décor qui nous tient lieu de réalité, mais dans le rêve. Combien de fois, depuis ce moment perdu, l’insatisfaction dans cette société ne s’est-elle surprise à espérer un «nouveau 68» ? C’est que le nom même de la révolution, qui ne doit plus être nommée, trouve ici une représentation imagée qui lui permet de passer en fraude. Peu importe que le mouvement de 1968 ne puisse jamais se répéter — sinon comme une parodie — seul compte dans cet espoir l’idée qu’un bouleversement révolutionnaire a pu se produire dans le cadre de la société capitaliste modernisée, qui, contrairement à ce qu’en pense la fausse conscience du présent, n’a pas essentiellement changé. L’attrait secret pour 68 tient donc, avant tout, non pas d’un déni de réalité porté par une imagination débordante, mais plutôt du sentiment encore confus que nous pouvons réaliser consciemment notre propre histoire, au lieu d’être entièrement dominés par elle. Mai 68 fut l’instance de ce dévoilement — «il ne faut pas oublier que, pour ceux qui ont vécu l’événement, le dépassement était là» — et, comme un rideau d’illusions qui se déchire, la «réalité» de l’ordre social capitaliste ne peut se défaire que dans ce genre de surgissement de la conscience. Les tenants du pouvoir le savent fort mieux que nous.

Mais l’unité du moment vécu en mai 1968 nous échappe. La séparation a reconstruit son royaume. Les mots, ces mots de rage et de joie qui fleurissaient les murs, ont été vidés de leur sens. On les a recyclés. Le pouvoir ne crée rien, il récupère. Et pendant ce temps perdu, nous avons laissé faire. L’aventure est morte.

Cependant, le sentiment de l’échec, longtemps refoulé, commence à se faire ressentir. De quels «acquis» hériterions-nous quand la domination, l’exploitation, l’oppression, l’aliénation se sont partout renforcées ? Des voix se font désormais entendre, réclamant une autre lecture de l’histoire du mouvement de mai 68. C’est sous l’aspect proprement politique que l’on veut comprendre celui-ci. Et cette volonté est bien loin d’être hors de propos. Dire comme certains transfuges que «Mai fut culturel avant d’être politique, exigence d’une autre vie plutôt que revendication d’un autre système économique et politique» relève évidemment du contresens malveillant, car on peut se demander ce que serait une autre vie dans le même système économique et politique. Les exigences dites culturelles du mouvement soixante-huitard étaient en soi des exigences politiques ; elles ne se concevaient pas en dehors d’une révolution politique et sociale. Au minimum, les acteurs de ce mouvement souhaitaient le renversement du régime gaulliste, au mieux l’émergence d’une société libertaire, égalitaire, sans classes ni État, où le pouvoir politique et l’organisation de l’économie seraient assurément refondés. Changer la vie ne pouvait s’entendre sans transformer le monde.

Aussi réaffirmer le caractère politique du mouvement s’inscrit comme un besoin de retourner à l’événement lui-même, à ce qui a été dit et fait sur le moment, en prenant une distance critique par rapport aux interprétations qui se sont élaborées depuis quarante ans, et qui n’étaient pas innocentes. C’est principalement contre l’idée confuse que ce mouvement serait le point d’origine des diverses modifications qui ont depuis affecté notre société sur le plan formel que cette recherche de vérité trouve son point d’appui. Il ne s’agit plus de savoir si le mouvement était révolutionnaire, mais plutôt de saisir où et en quoi il l’était, et pourquoi la révolution a échoué. On peut comprendre alors que la gauche institutionnelle (socialistes et communistes, qui portent si mal leur nom), mais aussi groupuscules de l’extrême gauche, se situaient en fait en farouches opposants du mouvement qui apparaissait sous leurs yeux. Car, comme mouvement politique, celui-ci se présentait avant tout comme une critique de la politique spécialisée, par conséquent comme une critique de tout accaparement de la chose publique par un ensemble de spécialistes — qu’ils soient alors nommés bureaucrates, technocrates ou autres. Ici se trouvait un des traits essentiels, d’une importance politique sans équivalent dans le monde modernisé, de cette révolution : une prise de parole permanente s’accompagnant de la création de lieux de pouvoir la garantissant (assemblées générales permanentes, comités d’action, comités de liaison entre divers lieux en grève, etc.). C’était ainsi une tentative de réinvention de la démocratie directe qui s’esquissait. Ceci explique fort bien pourquoi le mouvement n’a jamais tenté une prise de l’Assemblée nationale ou de l’Élysée, et pourquoi il s’est opposé au principe d’élections commanditées par l’État, très justement définies comme piège à cons. Cela explique aussi, sans doute, pourquoi le mouvement ne s’est pas engagé dans un conflit ouvertement armé ; sa croyance peut-être exagérée dans le pouvoir de la parole libérée ne lui permettait pas d’envisager d’autre solution que l’emploi de celle-ci comme arme principale ; et, en un sens, il faut reconnaître que cette arme avait bel et bien ouvert des brèches.

On peut comprendre également, en constatant la convergence de revendications venant de milieux sociaux très différents, que le mouvement n’était pas seulement étudiant, et que les étudiants et les ouvriers, par exemple, ne s’opposaient pas fondamentalement. Il y avait, au contraire, dans ce mouvement une critique de la séparation sociale comme peut-être elle ne s’était jamais produite. Le mot d’ordre d’unité des luttes était un mot très entendu – sauf par les bureaucraties syndicales, ça va de soi. Tous les rôles socialement établis étaient remis en question, les hiérarchies contestées. La société elle-même, dans toute sa complexité, reprenait son pouvoir d’auto-institution, et bien que cet élan fût freiné, il était déjà en soi une révolution. Il ne s’agissait nullement d’un simple chahut, mais bel et bien d’un mouvement de fond qui reflétait une véritable crise de la société capitaliste moderne — crise dont nous ne sortons pas. L’adhésion au «métro, boulot, dodo», à la consommation effrénée de marchandises toujours plus futiles, venait à se déchirer, entraînant l’ensemble de la société vers la prise de conscience qu’elle pouvait très bien se réinventer sur d’autres bases.

Si la question révolutionnaire n’était pas explicitement formulée partout, il faut cependant rester attentif aux faits. Certes, le mouvement ne semblait guère uni, des voix contradictoires se faisaient entendre. Mais, jusqu’à ses détracteurs, personne ne peut nier que ce moment a été vécu comme un moment unique. Unique, historiquement parlant, mais également dans le vécu quotidien de tous. Or cette unicité du moment historique est exactement le centre signifiant de celui-ci.

Car la signification réelle du mouvement n’a pas été telle ou telle expression particulière, mais ce qu’il mettait en jeu généralement dans la temporalité même de l’histoire : une brisure, une coupure, une «brèche». En ce sens, l’interprétation politique des «événements» a le mérite de rappeler cette signification profonde : le mouvement luttait pour une société radicalement différente. Mais elle néglige cependant une spécificité propre au mouvement de mai 1968 : que la question du changement révolutionnaire politico-social s’inscrit dans un désir plus large de réinventer la vie. Dire les choses ainsi, par ailleurs, ne peut suffire, tant il est clair que le capitalisme lui-même change la vie à sa façon. Il faut préciser que les propriétaires de cette société sont obligés, pour se maintenir, de vouloir un changement qui est l’inverse de celui exigé, ou simplement désiré, en 1968. Le mouvement d’alors voulait tout reconstruire, et eux aussi, mais dans des directions diamétralement opposées. Ce qu’ils ont fait depuis montre suffisamment, en négatif, ce que pouvait être le projet révolutionnaire de 68.

Il n’en reste pas moins que, malgré ses électives affinités avec les révolutions du passé, le mouvement de mai 68 ne peut être réduit à l’expression dernière d’une vaste et longue histoire de soulèvements politiques et sociaux. Il n’est pas une répétition anachronique et psychodramatique de 1789, 1848, 1871, 1917 ou 1936. Il faut plutôt voir ce mouvement plus proche de nos désirs que de ceux des sans-culottes ou des communards. Car ce que l’on a pu considérer à tort comme un trait apolitique, le surgissement dans la contestation de revendications nouvelles concernant les mœurs et la culture, n’était que l’apparition de la critique de la vie quotidienne dans un mouvement social et le signe avant-coureur que la politique ne se ferait plus sans elle. D’où certaines méprises qui ont fait naître l’idée que l’on avait affaire à un mouvement plus porté sur l’individualisme que sur le changement social. Ce style nouveau, dans la forme et le contenu, qui déconcertait — et déconcerte encore — affirmait le caractère moderne de cette révolution qui rompait ainsi avec les archaïsmes de ceux qui pensaient refaire la révolution russe ou le Front populaire. Et il faut bien admettre que ce caractère continue de fasciner, bien plus que la prose ouvriériste de certains gauchistes. Le mérite du mouvement de mai 68 tient avant tout dans ce caractère, celui d’avoir élargi considérablement la notion de politique, et il serait inconséquent de ne pas en tenir compte.

La plus profonde vérité mise à jour en 1968, c’est bien que «toute révolution a pris naissance dans la poésie, s’est faite d’abord par la force de la poésie» («All the king’s men», Internationale situationniste no 8, janvier 1963). L’intelligence bornée de notre époque l’a oublié, mais garde comme un mauvais goût dans la bouche de cette explosion si particulière. Elle voudrait nous entretenir de son oubli. Pourtant, comment ne pas reconnaître une exigence toujours d’actualité dans ce refus général et spontané de la vie aliénée, dans ce refus d’une vie réduite aux règles de l’économie marchande, dans ce caractère dit «existentiel» que veulent bannir de la politique des Cohn-Bendit et autres établis de ce temps ? Il serait tellement plus rassurant d’en finir une bonne fois pour toute avec 68 et sa dimension désirante. Mais, à voir les tristes mines des spécialistes de la contestation, il semble préférable de se tourner vers le romantisme révolutionnaire de l’année 68, où, au moins, les individus étaient ivres de vie. Nous ne voyons vraiment pas, n’en déplaise à quelques révolutionnaires d’esprit borné, pourquoi nous nous abstiendrions de soulever, sous l’angle de la question du changement révolutionnaire de la société, les problèmes de l’amour, du rêve, de la folie, de l’art, du jeu et de la poésie. «Plutôt la vie», était-il écrit sur un mur du mois de mai. La flamme révolutionnaire brûle effectivement où elle veut.

On nous sépare du rêve d’un temps. L’ennui a repris ses droits. Les passions devront toutes être contrôlées. Les mœurs resteront libres dans le cadre du marché. La gratuité sera nécessairement prohibée. Où vivrons-nous ?

La révolution de 1968 a échoué, et pas uniquement politiquement. Elle était «la critique généralisée de toutes les aliénations, de toutes les idéologies et de l’ensemble de l’organisation ancienne de la vie réelle, la passion de la généralisation, de l’unification» (
«Le commencement d’une époque», Internationale situationniste no 12, septembre 1969). Elle était l’expression de la vie réelle, du désir reconnu de celle-ci, contre la réalité de la survie organisée et programmée. Rien ne saurait récupérer l’intensité de ce moment. Rien ne saurait le définir autrement qu’en le rapportant à la vie présente. D’où nos pauvres mots. Il faut aller plus loin que cette défaite partielle.

Négatif, Bulletin irrégulier, no 10, mai 2008




Dossier Mai 68
Négatif no 10, mai 2008
D’un feu si intense
La mémoire confisquée
Mai 68 héritage de ce temps
Dimanche 4 mai 2008
Mercredi 23 avril 2008
De la culture sans conséquences du souvenir…

Je viens, là. Et je me souviens de faits que je n’ai pas forcément vécus directement.

Je pratique le culte du souvenir romantique, poétique parfois et bucolique dans l’interprétation du décor qui servit au théâtre de ces batailles guerrières d’alors…

Mais dans ma manière d’entretenir ces beaux tableaux, de faire survivre ces moments de résistance de la vie contre la mort costumée des nervis du capital, j’occulte délibérément les nouveaux partisans, ceux et celles qui, refusant la résignation programmée, s’insurgent contre l’état des choses.

Le passé glorieux des morts n’est qu’un leurre dès lors qu’il ne laisse aux vivants que les choix malheureux de la soumission et de l’aliénation marchande.

S’il est facile aujourd’hui d’affirmer que les maquisards morts au combat le sont pour rien, c’est juste parce qu’il est facile de constater la réalité pour peu que l’on regarde objectivement le sort qui nous est fait. La liberté n’est qu’une vaine parole, rien n’a vraiment changé sauf la technologie servant au contrôle social. La démocratie est une mascarade, une arnaque moribonde, une paire de menottes posée sur une urne en plexiglas, un flot ininterompu de discours sans intérêt. Qu’importe les campagnes, le Maître demeure…

Les évenements de 39/45 sont le résultat normal du modèle capitaliste. Le nazisme, rien d’autre qu’une tendance pathologique d’un capital à la recherche d’un nouveau souffle. Quel monde est né de la fausse couche de 1945 ? Un monde de paix ? Mon cul ! La glorieuse armée française nous en fit la démonstration dès 1945 en massacrant à la mitrailleuse des Algériens désarmés qui osaient réclamer leur indépendance. Quel monde a jailli des ruines de Guernica et de Dresden ? Un monde d’amour ?

Pas vraiment, vous chuchoteraient les vietcongs brûlés au napalm.

La liste est interminable des crimes et horreurs commis à l’ombre des drapeaux, sous l’aile des doctrines, au gré des fantaisies fantasques des nantis, jamais à court d’idées quand il faut épurer, torturer, violer, etc., etc., etc.

Et peu m’importe à moi le nom de l’officine. L’odeur du sang est le résumé de la violence.

Si le passé doit servir en permanence à occulter le présent, alors fi du passé !

Si la mort de camarades n’est qu’une tâche de plus sur vos guides touristiques, une invite à la dithyrambe consensuelle, c’est que vous êtes normal. Aucun souci pour vous, puisque vous êtes mort par procuration dans les maquis cévenols il y a quelques décennies déjà…

Musique !
«… instaurant de partout l’ère de la non-vie
c’est la nouvelle peste c’est la démocratie
des décideurs avides
des promoteurs morbides
des présidents putrides
mais leur château de cartes n’est pas assez solide…»
Allez va ! Fais pas la gueule. Hier est mort et aujourd’hui respire encore, il bouge même ! et … ma parole il lutte ! elle résiste ! Et tout ce beau monde rêve éveillé d’en finir avec le travail salarié, avec les frontières, avec les prisons, les flics, le fric… bref, une minorité de trouble-fêtes œuvre pour la paix dans le monde en menant sur plusieurs fronts la guerre sociale que n’avait pas interrompue 39/45. Des irréductibles hors-la-loi hostiles au capitalisme et qui se foutent bien de savoir ce que l’histoire officielle en cours d’écriture retiendra d’eux, puisqu’ils sont leur propre histoire.

Au souvenir lâche et futile, le présent oppose et propose ses luttes sans gloire mais passionnées, causes de déboires et de chagrin certes, mais ô combien enrichissantes pour ses protagonistes… Alors n’oublie pas de te souvenir du présent qui passe, et n’hésite pas à soutenir aujourd’hui ce que tu commémorerais demain. Camarade!

Musique !
«Mmmmmm, mmmmm, mmmmm, mmmm, mmmmmmmmmmm, mmm, mmmm…» (Le Chant des Martyrs)

Bulletin de contre-infos en Cévennes no 2, avril 2008

Samedi 12 avril 2008

À la veille des événements de Mai 68, le mouvement libertaire apparaît divisé. La Fédération Anarchiste s’est séparé de nombreux militants, notamment parmi les jeunes, suite à l’expulsion des groupes et individus proches du situationnisme au congrès de Bordeaux de mai 1967. D’autres groupes quittent la FA, critiquant sa rigidité idéologique, et son manque d’activisme.

Cette remise en cause de l’anarchisme traditionnel s’était développée au cours des années 50, sur la question de l’Algérie entre autres, puis s’est prolongée dans les années 60, notamment suite à la création de l’UGAC (Union des Groupes Anarchistes Communistes), d’abord tendance de la FA en 1960, puis autonome en 1964. L’UGAC souhaite l’unité avec d’autres révolutionnaires, prend en compte les luttes de libération nationales… De plus, la tendance ORA (Organisation Révolutionnaire Anarchiste), créée en 1967 et d’orientation plateformiste, tend à s’émanciper de plus en plus de la FA, préfigurant la scission définitive de 1970. Des individus ayant choisi l’ouverture idéologique et le débat sont regroupés autour de Noir et Rouge, à la fois groupe et revue théorique, qui jouera un rôle important lors des événements, et dont on retrouvera l’influence dans le Mouvement du 22 Mars. Ce groupe-revue est d’ailleurs proche d’autres groupes spécifiquement étudiants, comme la LEA (Liaison des Étudiants Anarchistes), active à la faculté de Nanterre ou le CLJA (Comité de Liaison des Jeunes Anarchistes). Les JAC (Jeunesses Anarchistes Communistes), dissidents de la FA créées en 1967, sont actives dans les lycées parisiens et participeront aux Comités d’Actions Lycéens (CAL). D’autres organisations anarchistes existent, mais au vu de leur caractère groupusculaire ou de leur faible activité politique, nous n’en tiendrons pas compte ici. On peut citer toutefois l’AOA (Alliance Ouvrière Anarchiste), qui connaîtra plus tard une dérive d’extrême droite, ou encore l’UFA (Union Fédérale Anarchiste). L’UGAC publie à partir de 1968 Tribune Anarchiste Communiste (TAC) et restera connue sous ce nom. La CNT quant à elle est alors réduite à une poignée de militants. «La CNT n’est donc plus une centrale syndicale, mais un groupe de quelques militants qui restent fidèles à une certaine pureté anarcho-syndicaliste. Ainsi, à la veille de Mai 68, la CNT est complètement résiduelle et, condamnée à rester dans l’expectative, elle ne peut évidemment pas peser sur les événements.» [
Histoire de la CNT française, première partie : de 1945 à 1995, brochure CNT-AIT, p 37. À noter qu’il existe aussi en France une CNT espagnole en exil.] Il ne s’agit ici que d’un aperçu du mouvement anarchiste en 68, vu surtout à travers le prisme des organisations officielles. Elle ne tient pas compte des nombreux individus se réclamant de l’anarchisme, mais n’adhérant pas à un groupe, ni de la multitude de petits groupes «autonomes», plus ou moins éphémères, mais non moins actifs.

La Fédération Anarchiste en 1968 : une unité impossible.
Fidélité à l’anarchisme ou conservatisme idéologique ?

Entre 1960 et 1968, la FA avait connu divers bouleversements, qui expliquent en partie sa rigidité idéologique, ou plutôt sa fidélité à l’anarchisme traditionnel, et notamment à la synthèse de Sébastien Faure. Elle vit dans le souvenir de «l’affaire Fontenis» [
George Fontenis avait créé une organisation secrète au sein de la FA en 1950, l’OPB (Organisation Pensée Bataille), qui permit à ses partisans de récupérer celle-ci, qui devient la FCL (Fédération Communiste Libertaire). La FCL se présenta aux législatives de janvier 1956, et disparut peu après.], et semble craindre en permanence un complot marxiste et un noyautage de l’organisation. La figure emblématique de la Fédération Anarchiste reste Maurice Joyeux, du groupe Louise Michel, représentant d’un anarchisme ouvrier très antimarxiste. Ainsi, en 1964, suite au congrès de Paris, l’UGAC, tendance communiste libertaire organisée au sein de la FA, doit quitter celle-ci, une partie du congrès la jugeant «fraction de type léniniste». Le problème vient en fait des jeunes qui adhèrent à la FA, dont la culture politique s’est forgée autour de la question d’Algérie, ou encore de la révolution cubaine : «Les événements d’Algérie d’abord, de Cuba ensuite, vont rabattre chez nous une jeunesse turbulente dont nos éternels marxistes libertaires vont se servir pour reprendre le vieux rêve des politiciens : transformer notre mouvement en un parti politique marxiste de préférence, simplement agrémenté de cette morale libertaire qui fait bien dans les salons.» [M. Joyeux, Sous les plis du drapeau noir, Souvenirs d’un anarchiste, T2, éd. du Monde Libertaire, 1988, p. 227.]

Concernant la révolution cubaine, la FA a adopté au congrès de 1965 une motion en faveur du Mouvement Libertaire Cubain en Exil, critiquant ainsi ouvertement le régime castriste, qui alors était une référence pour toute l’extrême-gauche française, jusque dans les rangs libertaires, parfois même chez les communistes libertaires de la FA. On peut lire dans Le Monde Libertaire, dans un article signé «La rédaction» (en fait M. Joyeux) : «Fidel Castro n’a pas caché son intention d’en finir avec les méthodes libérales, voire libertaires ! Non plus d’ailleurs que son admiration pour Lénine. Tout cela suppose la création rapide d’un parti unique doté d’un appareil unique, d’une presse unique sous le contrôle de l’État. À partir de là, les espoirs mis dans la révolution cubaine auront vécus […]» [
Ibid., p. 228.] Position clairvoyante mais peu courante pour l’époque, tant le prestige d’un Castro ou, encore plus, d’un Guevara, est immense. La dérive de la révolution anticoloniale en Algérie conforte la FA dans la position qu’elle tenait lors du conflit : celle d’une méfiance vis-à-vis des luttes de libération nationale, refusant alors le soutien au FLN, lui préférant le concept de «défaitisme révolutionnaire» [C’est-à-dire combattre pour mettre fin à la guerre, ce qui peut provoquer une situation révolutionnaire en métropole, et rejeter la phase bureaucratique qui s’installerait une fois l’Algérie débarrassée du colonialisme.]. Certains jeunes adhérents découvrent les théories marxistes critiques, comme le conseillisme, la revue Socialisme ou Barbarie [Groupe et revue du même nom, d’abord tendance du PCI (trotskiste) en 1946, puis qui scissionne en 1948. Animé par des intellectuels comme Cornélius Castoriadis ou Claude Lefort (qui le quitte en 1959). La revue s’interrompt en 1964 et le groupe se disperse.] ou, plus tard, le situationnisme. Ces jeunes veulent apporter un souffle nouveau à la FA, en ajoutant à l’anarchisme traditionnel des apports issus de penseurs marxistes dont les idées peuvent leur paraître libertaires, mais aussi aborder des thèmes sous-estimés comme la liberté sexuelle, le féminisme, les problèmes du monde étudiant… M. Joyeux résume ainsi la situation : «Nous sommes aujourd’hui un certain nombre de vieux militants d’une part, un certain nombre de jeunes gens qui viennent au mouvement libertaire d’autre part, avec ce fossé creusé par l’absence d’une génération intermédiaire. Il va falloir qu’on se comprenne.»

Le choc situationniste

La diffusion d’une nouvelle théorie politique dans les milieux libertaires, le situationnisme, va entraîner à nouveau un très vif débat au sein de la fédération. Décembre 1966 marque l’arrivée sur la scène politique française de l’Internationale Situationniste [
Issue de plusieurs groupes créateurs qui s’unifient en 1958 : Internationale Lettriste, Internationale des artistes expérimentaux, mouvement COBRA (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam)… Au départ contestation des formes artistiques existantes, l’IS transpose son analyse à l’ensemble de la société, critiquant la séparation entre art et vie.]. Au départ mouvement assez confidentiel issu des milieux intellectuels et artistiques, se réclamant entre autres du surréalisme, ce courant prône un mélange de conseillisme, modernisée par la critique de la société du spectacle (titre du célèbre ouvrage de Guy Debord), et la condamnation des structures révolutionnaires traditionnelles. Elle fait irruption dans les milieux étudiants à Strasbourg en prenant la tête de l’association locale des étudiants, section de l’UNEF, en profitant pour la dissoudre. C’est à ce moment qu’est publiée la célèbre brochure De la misère en milieu étudiant, pamphlet qui n’épargne aucun groupe révolutionnaire, pas même les anarchistes : «Quant aux divers groupuscules “anarchistes”, ensemble prisonniers de cette appellation, ils ne possèdent rien d’autre que cette idéologie réduite à une simple étiquette. L’incroyable Monde Libertaire, évidemment rédigé par des étudiants, atteint le degré le plus fantastique de la confusion et de la bêtise. Ces gens-là tolèrent effectivement tout, puisqu’ils se tolèrent les uns les autres.» Maurice Joyeux y répond par un article virulent, qu’il peine à faire passer auprès du comité de rédaction du Monde Libertaire, tant le ton employé est acerbe : «Les gesticulations verbales des situationnistes ne tirent pas à conséquence et nous pouvons rassurer le lecteur, nous les retrouverons dans quelques années, le casier judiciaire vierge, les fesses charnues, le compte en banque confortable […] De toute manière, l’ultra-gauchisme reste le tremplin idéal pour les «Marie-Louise» de la bourgeoisie occupées à jeter leur gourme.» Au même moment paraît dans Le Monde Libertaire un article signé Guy Antoine, «Qu’est-ce que le situationnisme ?» Or ce dernier fait partie du comité de lecture du Monde Libertaire. «Parmi nous ce fut la stupeur. Voilà des zigotos auxquels nous avions offert une page de notre journal pour exposer leur point de vue et qui, sans aucune analyse de nos propositions, nous traînaient dans la boue.» [Ibid., p. 243.] On s’interroge alors sur un éventuel complot situationniste. Pourtant, il semblerait qu’aucun membre de l’Internationale Situationniste n’était alors à la FA, on y trouvait tout au plus des sympathisants, dans les jeunes adhérents. Concernant l’éventuelle noyautage de la FA, M. Joyeux avoue lui-même : «Ils n’en avaient ni les moyens, ni l’envergure, ni même l’idée au départ». Maurice Laisant, alors secrétaire général de la fédération et aussi de l’AEDSR (Association pour l’Étude et la Diffusion des Sciences Rationalistes, qui sert de structure juridique à la FA), dissout le comité de lecture. Le nouveau comité est alors constitué presque uniquement de membres du groupe Louise Michel. Cette décision, jugée autoritaire, fera polémique. Joyeux interprète ainsi les événements : «La situation s’aggrava encore lorsque Laisant […] évacua quelques-uns de ces foutriquets du comité de presse de notre journal où ils étaient parvenus à s’introduire. Pour ma part je nettoyais le siège de notre mouvement de ces “étudiants” qui n’avaient rien à faire et qui passaient leurs après-midi à dire du mal de la fédération et de ses militants à tout ceux qui venaient prendre contact avec l’anarchie.» [M. Joyeux, Sous les plis du drapeau noir, Souvenirs d’un anarchiste, p. 244.] Le congrès de Bordeaux, entre le 13 et le 15 mai 1967, sera décisif. Roland Biard y distingue quatre tendances : «1- Une tendance, qualifiée de “pro-situationniste”, décidée à rompre (2 groupes). Ce qu’elle fit d’ailleurs dès l’ouverture du Congrès ; après avoir dénoncé la sclérose du mouvement. 2- Une tendance qui engagera la bataille pour l’abrogation des pouvoirs de l’Association (une centaine de militants). 3- Une tendance à la fois hostile aux deux premières et aux “chefs historiques”, qui n’interviendra pas dans le Congrès mais se constituera en tendance peu après, pour former, par la suite, l’ORA. 4- Enfin la “majorité” regroupée pour la circonstance autour de Maurice Joyeux et de Maurice Laisant. Fermement décidée à contrôler la FA, cette tendance alla jusqu’à menacer de faire scission… en gardant Le Monde Libertaire et les locaux.» [R. Biard, Histoire du mouvement anarchiste 1945-1975, Galilée, 1976, pp. 144-145.] Finalement, le congrès de Bordeaux voit le départ d’une douzaine de groupes. Les militants s’éparpilleront dans divers autres groupes anarchisants, comme Noir et Rouge, ICO (Informations Correspondances Ouvrières), ou, plus tard, le Mouvement du 22 mars (notamment J.-P. Duteuil). Alors qu’elle était passée de 47 groupes (dont 2 en formation) en 1966 à 67 groupes (dont 23 en formation) au congrès de Bordeaux en mai 1967, elle revient, suite à ce tumultueux congrès, à 47 groupes et 10 «liaisons». Toutefois, il faut relativiser ces chiffres, car comme le fait remarquer Jean Maitron, «il convient de distinguer parmi les groupes ceux qui fonctionnent, cotisent, et ceux qui n’existent que “sur le papier” [J. Maitron, Le mouvement anarchiste en France, T2, de 1914 à nos jours, Maspero, 1975, p. 132.]». Suite à ces événements, M. Joyeux écrira une brochure intitulée L’Hydre de Lerne, la maladie infantile de l’anarchisme, véritable réquisitoire antimarxiste, où il dénonce tous les complots, réels ou supposés, ayant touché la FA depuis 1953.

L’ORA, ou la plateforme dans la synthèse

À l’origine de cette tendance de la FA, on trouve Maurice Fayolle. Celui-ci, entre 1960 et 1967, intervient lors de chaque congrès pour pousser à la radicalisation de l’organisation. Dès 1960, au congrès de Trélazé, il évoque la création d’une nouvelle organisation : «Comment peut se définir une organisation révolutionnaire ? Premier point : ne peuvent se rassembler dans une organisation que ceux qui acceptent le principe même de l’organisation, sans aucune restriction. Deuxième point : ne peuvent se rassembler dans une organisation anarchiste que ceux qui sont décidés à œuvrer pour une transformation des structures sociales actuelles orientées vers des finalités libertaires. Troisième point : ne peuvent se rassembler dans une organisation anarchiste que ceux qui, selon un propos de Bontemps, dès le départ “refusent de se considérer comme des minoritaires de propos délibérés” […] Donc, organisation, parce que tout mouvement exige des structures organisationnelles ; anarchiste, parce que le but est l’édification d’une société libertaire ; révolutionnaire, parce que c’est ainsi que se nomme, dans le dictionnaire, “un changement dans l’ordre des choses du monde, quels que soient les moyens employés”.» [
R. Biard, Histoire du mouvement anarchiste 1945-1975, pp. 136-137.] S’en suit un exposé sur la nécessité de la violence révolutionnaire, à laquelle s’opposent les non-violents, puis sur l’organisation interne de la future structure. Fayolle critique ici les humanistes et les pacifistes, représentants du courant individualiste dans la synthèse. C’est bel et bien la vieille synthèse de Faure qu’il remet en cause, en prônant une plateforme organisationnelle, sur le modèle de celle des anarchistes russes (Archinov). On retrouve là un vieux débat d’avant guerre. Il faudra attendre 1967 pour voir réellement se constituer cette tendance ORA : elle sera issue de la rencontre entre Fayolle et un certains nombre de groupes critiques dans la FA, principalement composés de jeunes. Un groupe de jeunes publie une déclaration en septembre 1967 dans laquelle il déclare rompre avec la JAC (Jeunesse Anarchiste-Communiste), créée récemment par des dissidents de la FA. Elle s’allie avec le groupe Juillet de Paris, le groupe de Lille et le groupe du 18e pour former les JRA (Jeunes Révolutionnaires Anarchistes). Les JRA seront parmi les membres fondateurs de l’ORA. Une assemblée de groupes et individus en accord avec la création d’une organisation réellement révolutionnaire est organisée en octobre 1967, suite au congrès mouvementé de Bordeaux : Fayolle y propose la création d’une ORA, mais aucune décision n’est prise. Les groupes parisiens présents décident toutefois de se fédérer en une «région Paris-banlieue sud». En décembre, le groupe Albert Camus (14e et 6e arrondissements) publie une motion demandant que la FA se transforme en une «confédération de tendances». En janvier 1968 paraît le premier numéro de L’Organisation Libertaire. On y trouve en introduction un texte de Michel Cavallier, qui précise : «Nous préparons le terrain pour une future ORA […] Ce mouvement sera partie intégrante de la FA, bien qu’autonome, ou en dehors, ou alors sera la FA, selon les structures que cette dernière se donnera lors du prochain congrès.» Guy Malouvier, alors secrétaire aux relations internationales, reprend cette analyse dans un «Plaidoyer pour une confédération des anarchistes de France» : «Ces crises périodiques sont dues, en partie, à un malaise profond, réel, que ressentent presque uniquement les socialistes libertaires, la sensation de s’être fourvoyés au milieu d’humanistes, respectables certes, mais dépourvus de toute dynamique révolutionnaire, qui opposent victorieusement leurs théories pacifico-évolutionistes et individualistes aux conceptions des révolutionnaires anarchistes.» [Bulletin intérieur no 72 de la FA, mai 1968.] On retrouve ici l’opinion que Fayolle n’a cessé d’exprimer au cours des années 60. Lors d’une réunion clandestine de militants ORA, il est décidé de s’emparer de la FA lors du prochain congrès, ce qui échouera : l’ORA deviendra une organisation autonome en 1970.

En marge des organisations officielles, Noir et Rouge : le «groupe non-groupe»

C’est à l’origine le nom de la revue anarchiste publiée par les GAAR (Groupes Anarchistes d’Action Révolutionnaire [
Groupe communiste libertaire créé en novembre 1955 par des anciens de la Fédération Communiste Libertaire. Éditent la revue Noir et Rouge à partir d’avril 1956. Les GAAR seront très actifs dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.]). Les GAAR scissionnent en 1961, 7 groupes ayant rejoint la Fédération Anarchiste au congrès de Montluçon pour former l’UGAC. (Union des Groupes Anarchistes Communistes), avec d’autres groupes de la FA. Une autre partie maintient la revue Noir et Rouge, se destinant plus à la réflexion qu’à l’action, «sans aucune ambition de représentativité ni de regroupement organisationnel [Noir et Rouge no 28, 1964, cité par J. Maitron, Le mouvement anarchiste en France, T2, p. 99.]». En plus de la revue, le groupe publie des brochures ronéotées ou imprimées. «De 1960 à 1967, Noir et Rouge publie une série de textes remettant en cause certaines positions anarchistes traditionnelles (ce sera notamment le cas en ce qui concerne la Franc-maçonnerie, l’individualisme) et s’efforce d’amener une réflexion systématique sur la pensée anarchiste. À partir de 1965, Noir et Rouge consacre plusieurs numéros à l’autogestion, notamment à travers les collectivités, en Espagne, en Yougoslavie, en Algérie… [R. Biard, Dictionnaire de l’extrême-gauche de 1945 à nos jours, Belfond, 1978, pp. 248-249.]». La revue critique l’orientation synthésiste de la FA, développant la théorie selon laquelle l’individualisme scléroserait le mouvement libertaire. «Si la tendance elle-même n’est pas remise en cause, c’est plutôt l’esprit qui en découle qui est considéré comme néfaste et responsable en partie d’une confusion chez les militants [C. Guérin, Pensée et action des anarchistes en France : 1950-1970, mémoire de maîtrise, Lille 3, 2000, p. 77.]». La critique de la Franc-maçonnerie est aussi une critique indirecte de la Fédération Anarchiste, qui compte quelques francs-maçons en son sein. Noir et Rouge fera des conférences communes avec l’UGAC. Au départ très confidentielle, l’audience de la revue augmente de façon spectaculaire. Ainsi, le tirage de la revue passe de quelques dizaines au début, alors qu’elle est encore l’organe des GAAR, à plusieurs milliers en 1968 (3500 après Mai 68. Au milieu des années 60, le groupe-revue s’accroît grâce à l’arrivée de jeunes, surtout étudiants. C’est dans ce milieu étudiant qu’il a la plus grande influence. Il participe au CLJA (Comité de Liaison des Jeunes Anarchistes) et aussi à la LEA (Liaison des Étudiants Anarchistes). Suite au congrès de Bordeaux de la Fédération Anarchiste, plusieurs dizaines de militants rejoignent le groupe. Il avait été particulièrement pris pour cible lors du congrès, du fait des critiques récurrentes de la revue vis-à-vis de la FA. De plus, le groupe juge que la FA est en phase de bureaucratisation, du fait du trop grand pouvoir de l’AEDSR, et la compare à l’OPB des années 50, ce qui est l’avis d’une partie des congressistes, qui rejoindront Noir et Rouge. Ce nouvel apport de militants va l’orienter à partir de décembre 1967 vers le concept de «groupe non-groupe», et va permettre à Noir et Rouge de se tourner vers une activité plus militante, en plus de son travail théorique. Il pourra dès lors «jouer le rôle d’un pôle de recherches et d’agitation». La revue est alors parfaitement en phase avec les préoccupations des jeunes militants : «le nouvel apport se ressent aussi dans les nouveaux articles où des discussions sont établies sur la question vietnamienne ou sur la situation universitaire en France [Ibid., p. 80.]».

Le CLJA, la LEA et le Mouvement du 22 Mars

Le CLJA (Comité de Liaison des Jeunes Anarchistes) est créé en 1965 à l’initiative de militants de l’UGAC, des Jeunes Libertaires [
Organisation anarchiste indépendante issue des Auberges de Jeunesse, crée vers 1952. Le groupe qui participe au CLJA en 1965 semble être un des derniers à exister. On perd toute trace de ce mouvement après 1965.], de la FA, de la FIJL (Fédération Ibérique des Jeunes Libertaires) [Composée d’anciens membres de l’organisation espagnole du même nom (et de leurs fils ou petit fils), en marge du mouvement libertaire ibérique. Elle organise des campings internationaux avec des jeunes anarchistes français de 1961 à 1965, où s’effectuent débats et échanges.], de Noir et Rouge et d’autres groupes autonomes. «Ce comité, qui ne vise nullement à se substituer aux organisations de jeunes déjà existantes, se propose de raffermir les contacts entre tous les jeunes anarchistes, en maintenant une liaison permanente et des échanges effectifs. À travers ce comité peuvent également être envisagées des actions concertées sur les problèmes qui nous intéressent tous. [Action Libertaire no 3 (organe de la section française de la FIJL).]» Le comité prend l’initiative d’organiser à Paris une rencontre européenne des jeunes anarchistes où seront présents 29 groupes de six nationalités (France, Belgique, Espagne, Angleterre, Pays-Bas, Italie et Suède). On trouve à l’ordre du jour : les jeunes et la dépolitisation en Europe ; les mouvements insurrectionnels dans le Tiers Monde ; la lutte antifranquiste, l’électoralisme, le syndicalisme, l’organisation ; le Viet-nam. On y parla longuement du mouvement «Provo» hollandais, mouvement très en vogue dont la pensée s’affirme lors de «provocations spectaculaires contre l’aliénation culturelle et l’aliénation des loisirs», pour «obliger les autorités à se montrer sous leur véritable aspect, c’est-à-dire oppresseur [R. Biard, Histoire du mouvement anarchiste 1945-1975, p. 167.]». Il inspira fortement les situationnistes français, et plus largement la jeunesse révolutionnaire des universités. Daniel Cohn-Bendit et Jean-Pierre Duteuil y feront des interventions, notamment sur le phénomène «Yéyé», qui est selon eux un paravent mis en place par la société du spectacle pour dépolitiser la jeunesse, et aussi en critiquant radicalement les organisations réformistes, partis et syndicats. «On pourrait ainsi multiplier les exemples et montrer combien ce courant anarchiste contrairement aux autres mouvements — anarchistes ou non — a “senti” Mai 68 [Ibid., p. 168.]». Toutefois, le comité se refuse à être une organisation, et la Conférence ne veut pas prendre de positions officielles. Des coordinations autour de thèmes précis (Vietnam, sexualité, gestion directe…) sont malgré tout créées, mais auront une existence éphémère. Créée en 1964 en même temps que le CLJA, la LEA (Liaison des Étudiants Anarchistes) n’a d’activité politique réelle qu’à partir de 1966. Elle apparaît en décembre 1965 à l’université de Nanterre en publiant une brochure qui rencontrera un certain succès : Positions sur l’enseignement et le syndicalisme. Outre des revendications classiques sur les besoins en locaux, en professeurs, on y trouve aussi une critique de fond, d’orientation libertaire, de l’Éducation Nationale : «On voit donc que, loin de vouloir répondre à des soucis d’humanisme ou de culture, la classe dirigeante qui organise l’éducation nationale ne vise en fait qu’à renforcer les positions des monopoles sur le marché du travail» ; «Par exemple, l’enseignement de l’histoire décrit celle-ci au niveau bureaucratique et abstrait des couches dirigeantes (explication des guerres par les seules ruptures diplomatiques)» ; «L’évaluation scolaire présentée aux élèves comme fin de l’enseignement les éduque dans un état d’esprit arriviste et de compétition qui prépare l’acceptation de la concurrence capitaliste». [LEA, Anarchistes en Mai 68 à Nanterre (textes et tracts), Acratie, 1998, p. 3 à 22.] S’en suivent une critique du syndicalisme réformiste étudiant et enseignant, et la proposition de création d’une tendance révolutionnaire : la TSFR (Tendance Syndicale Révolutionnaire Fédéraliste). Début 1967, elle présente une liste aux élections de l’UNEF en philosophie / sociologie / psychologie et sera élue, grâce à l’absence d’une partie du bureau. Elle s’inspire notamment des Provos hollandais et des situationnistes : «Les Provos hollandais nous ont montré un des moyens de créer ce type de situation qui aggrave les conflits, libère les énergies, montre à chacun son vrai rôle. Nous pouvons nous en inspirer ou, mieux, trouver des moyens encore plus adaptés à notre situation. — Dénonciation et provocation systématiques de toute forme de répression : atteinte aux libertés individuelles, politiques, syndicales, culturelles. — Actions directes (et non dénonciations verbales, pétitions, etc.), susceptibles de produire des situations créatives : occupations du restau-U, du bâtiment des filles de la cité, et une foule d’autres actions auxquelles nous n’avons pas pensé mais que c’est aux étudiants eux-mêmes qu’il appartient de déterminer.» [«Programme de la Tendance Syndicale Révolutionnaire Fédéraliste», in Ibid., p. 35 à 40.] Elle signe d’ailleurs ses tracts «le bureau bidon de Philo-socio-psycho» ou bien encore «GEF (Groupe des Étudiants Fantômes)». La LEA est en relation étroite, voire se confond, avec le Groupe Anarchiste de Nanterre, lui aussi issu du CLJA. Il a été au départ créé par J.-P. Duteuil comme groupe de la FA, mais devient autonome suite à l’éviction des pro-situationnistes du comité de lecture du Monde Libertaire. Daniel Cohn-Bendit participera à ce groupe. On ne peut pas qualifier le Mouvement du 22 Mars [Appelé au départ Mouvement des 142. Le 22 mars 1968, 142 étudiants de la faculté de Nanterre occupent la salle du Conseil de la Faculté des Lettres, pour protester contre l’arrestation de 6 membres du Comité Viêt-nam.] de spécifiquement anarchiste. Il est pourtant inspiré par le groupe-revue Noir et Rouge, et on trouve à sa création des membres de la LEA ou du Groupe Anarchiste de Nanterre, comme J.-P. Duteuil ou D. Cohn-Bendit. Mais diverses opinions coexistent dans ce groupe, puisque l’on y trouve aussi des membres des JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires, trotskystes), des maoïstes de l’UJCML (Union des Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes), et des militants sans étiquette définie. «Le 22 mars, c’est en son noyau la fusion du léninisme et de l’anarchisme, dans l’action révolutionnaire souple et ardente, qui refuse l’organisation d’un parti, mais accepte librement l’adhésion dans l’action de tous les courants révolutionnaires. Le 22 Mars, c’est une formule originale de front d’action avec le minimum d’organisation et en même temps le maximum d’intelligence stratégique et tactique. Le 22 Mars est révolutionnaire dans sa substance, et partout où il s’impose s’instaure un nouvel ordre, démocratie directe, élus révocables, un ordre soviétique […]. Le 22 Mars mime toute les révolutions passées, la guerre d’Espagne, la révolution culturelle, Octobre 17, la Commune de Paris, pour s’efforcer de vivre et faire vivre le socialisme des conseils.» [E. Morin, C. Lefort, J.-M. Coudray, Mai 68 : la Brèche, premières réflexions sur les événements, Collection «Le monde sans frontières», Fayard, 1968.] Les propos de M. Joyeux traduisent bien la position des anarchistes «traditionnels» vis-à-vis du Mouvement : «Ils créeront le Mouvement du 22 Mars qui rassemblera des personnages se réclamant de l’anarchie, d’un certain anarchisme, et dont la caractéristique fut justement de n’être en rien anarchiste, ce qu’ils proclameront d’ailleurs après, lorsque cela devint moins “convenable” d’y prétendre.» [M. Joyeux, Sous les plis du drapeau noir, Souvenirs d’un anarchiste, T2, p. 267.]

L’intervention anarchiste lors des «Événements»

À la veille de Mai 68, on peut finalement distinguer deux pôles dans le mouvement libertaire. D’un côté, une structure qui semble figée et imperméable aux courants marxisants, garante de la pureté idéologique de l’anarchisme historique, la Fédération Anarchiste, et de l’autre, plusieurs groupes, très souvent composés de jeunes, parfois issus des rangs de la FA, l’ayant quitté suite aux polémiques des années précédentes. Ces derniers semblent plus en phase avec les revendications politiques de la jeunesse et de ses combats d’alors, et s’est ouvert à d’autres courants, souvent d’inspiration marxiste, au prix parfois d’alliances «contre-nature», comme par exemple au sein du Mouvement du 22 Mars, et de constructions idéologiques floues, privilégiant la spontanéité. Reste que c’est bel et bien ce courant qui a «senti venir» Mai 68, et qui, toutes proportions gardées, en est à l’origine.

Une révolte libertaire ?

De par bien des aspects, les événements de mai ont indéniablement un caractère libertaire. Des thèmes chers au mouvement anarchiste ressurgissent à l’occasion des événements de Mai : l’organisation à la base, la démocratie et l’action directe, l’autogestion, la liberté sexuelle… Les drapeaux noirs, ou noirs et rouges, concurrencent largement la nuée de drapeaux rouges lors des grandes manifestations. Pourtant, malgré ce que craignait alors la police et une bonne partie de la presse, de gauche comprise, on ne peut pas parler d’une présence massive des anarchistes, tout simplement du fait de leur faible nombre, qui ne leur permet pas une réelle emprise sur les événements. «La floraison de drapeaux noirs, sous lesquels se trouvaient souvent des têtes inconnues et aux idées parfois imprécises, a permis d’attribuer à notre mouvement une surface qu’il n’a pas dans la réalité.» [
Intervention de M. Joyeux au congrès extraordinaire de la FA à Paris les 29 et 30 juin 1968. Bulletin intérieur no 74 de la FA, novembre 1968.] R. Biard fait une estimation des «effectifs» anarchistes en 1968 : «Noir et Rouge – groupes indépendants : 100 à 130 militants, répartis essentiellement à Paris et à Nanterre ; FA : 200 à 300 militants répartis sur toute la France (…) ; CNT et Jeunesses Syndicalistes Révolutionnaires : une centaine au plus sur toute la France (chiffre ne comprenant pas les réfugiés politiques espagnols) ; UGAC : 30 à 40 militants, la plupart sur Paris ; Jeunesses Anarchistes Communistes : une centaine de lycéens mais sans coordination ; Groupes divers (autonomes) : une dizaine regroupant au plus une centaine de militants.» [R. Biard, Histoire du mouvement anarchiste 1945-1975, p. 177-178. Ces chiffres sont confirmés par J. Maitron, qui estime les cotisants, toutes organisations confondues, à environ 600.] La présence massive de drapeaux noirs, notamment à la grande manifestation du 13 mai et au stade Charléty le 27 mai, est donc le fait de manifestants qui se reconnaissent dans ce symbole, sans toutefois adhérer à une organisation. Parmi eux, d’anciens militants anarchistes ou tout simplement des sympathisants. De plus, l’adoption du drapeau noir permet aussi de se démarquer des groupuscules gauchistes, qui tout au long des événements tenteront de grossir leurs rangs. «Le drapeau noir devient très rapidement, non plus l’emblème des anarchistes “historiques”, mais celui de tous ceux qui s’opposent aux prétentions avant-gardistes d’états majors jusque-là sans troupes, et fort désireux d’en avoir !» [Ibid., p. 180.] Mais le caractère très spontané des Journées de Mai fait qu’aucune organisation ne parvient à coller réellement à la réalité. Les divers groupes anarchistes n’ont pas le temps de rédiger des tracts, le manque de recul du fait de l’enchaînement rapide des événements rendant difficile la production écrite, celle-ci nécessitant en plus la réunion du groupe au préalable. Or, bien souvent, les militants sont pris par leur activisme politique, ce qui rend impossible la concertation. C’est ce qui explique que J. Maitron ne trouve à la Sorbonne occupée qu’un tract de l’ORA et un du groupe Louise Michel de la FA. [«La Sorbonne par elle-même», Le Mouvement Social no 64, juillet-septembre 1968, p. 10-11.] Ce dernier tiendra d’ailleurs une table de presse durant l’occupation.

Léo
Article réalisé notamment grâce aux archives de la FA Rouen
et à celles de Gérard de la CNT14. Merci à eux…


L’Encre Noire no 1, avril 2008

Mardi 1 avril 2008



La création d’une section syndicale CGT dans une usine d’horlogerie par une ouvrière dont c’est le premier travail militant en 1968. Comment Suzanne Zédet, employée à l’usine Yéma de Besançon, réussit à mobiliser les autres femmes de l’entreprise, malgré la méfiance des dirigeants syndicaux et les intimidations du patronat.



Voir aussi,

Rétrospective au Coffre-Fort, printemps 2005

Groupe Medvedkine de Besançon :

À bientôt, j’espère (Chris Marker & Mario Marret, 1967-68)
Classe de lutte (1969)

Groupe Medvedkine de Sochaux :
Week-End à Sochaux (1971)
Avec le sang des autres (Bruno Muel, 1974)

Vendredi 15 février 2008
Jim House et Neil MacMaster proposent une nouvelle interprétation de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 qui causa la mort de plus de 120 Algériens en plein cœur de Paris. Loin d’être une bavure isolée, cette répression résulta selon eux d’une véritable «terreur d’État» mise en place par le préfet de police Maurice Papon pendant plusieurs semaines, qui s’inspira des expériences coloniales de répression des mouvements insurrectionnels.

Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961, Les Algériens, la République et la terreur d’État, Tallandier, 2008.

undefined La traduction du livre de Jim House et Neil McMaster, sorti sous le titre Paris 1961. Algerians, State Terror and Memory, aux Presses universitaires d’Oxford en 2006, peut être saluée comme une excellente initiative de la part des éditions Tallandier. En effet, précisément parce qu’il a d’abord été écrit en langue anglaise pour un public ignorant l’historiographie relative à ce qu’il est convenu d’appeler, en France, la manifestation du 17 octobre 1961, ce livre se présente comme la meilleure synthèse sur le sujet : aucune référence bibliographique, aucune interprétation n’est négligée par les auteurs qui livrent ici une parfaite mise au point et l’ouvrage fera date pour cette raison. La question du bilan, par exemple, au cœur des controverses françaises, opposant Jean-Luc Einaudi et Jean-Paul Brunet, fait l’objet d’une étude rigoureuse aboutissant à la conclusion qu’«en septembre et en octobre, bien plus de 120 Algériens furent assassinés par la police en région parisienne» (p. 211) [Jean-Luc Einaudi a publié La bataille de Paris, au Seuil en 1991 et Jean-Paul Brunet Police contre FLN, le drame d’octobre 1961 chez Flammarion en 1999].

Une véritable «terreur d’État»

Jim House et Neil MacMaster, toutefois, ne s’en tiennent pas là : exploitant toutes les ressources archivistiques, Préfecture de police de Paris en tête mais aussi Syndicat général de la police (SGP), ils proposent une thèse nouvelle prenant en compte l’ensemble des événements de cet automne en région parisienne. Le titre du livre en rend compte : la répression policière du 17 octobre 1961 résulte d’une véritable «terreur d’État» instaurée par le système de répression du nationalisme algérien que Maurice Papon construisit à partir de son arrivée à Paris au printemps 1958. Cette répression ne relève donc en rien d’un accident de la conjoncture, elle ne tient pas de la «bavure», ni de la réaction d’une police parisienne débordée par l’ampleur de la manifestation, comme le défendit Jean-Paul Brunet. Jim House et Neil MacMaster rejoignent en cela l’analyse qu’Alain Dewerpe a récemment développée à propos de la répression de la manifestation anti-OAS du 8 février 1962 à Charonne, alors même que, le livre d’Alain Dewerpe étant sorti en même temps que la version anglaise du livre de Jim House et Neil MacMaster, ces deux derniers ne disposaient pas de cet important travail pour alimenter le leur [Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, coll. «Folio histoire», 2006]. Ensemble, les deux livres plaident l’existence d’habitus forts de violence et de répression au sein de la police parisienne dans la séquence finale de la guerre d’indépendance algérienne. Brossant, pour cette séquence, un premier tableau de la police parisienne, de son personnel, de sa formation et de ses méthodes, ils complètent ainsi l’historiographie de la police qui n’est pas encore très développée pour la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale.

Une politique «coloniale»

Jim House et Neil MacMaster ajoutent cependant une dimension à l’analyse : ils qualifient en effet les violences policières de l’automne 1961 de «coloniales». Ils fondent leur argumentation sur la reconstitution de la carrière de Maurice Papon pour montrer que les initiatives qu’il prend après son arrivée à Paris s’inspirent de ses expériences précédentes en territoire maghrébin. Maurice Papon occupa en effet plusieurs postes au Maroc et en Algérie, en particulier à Constantine de 1956 à 1958, où il se forma à la répression des mouvements nationalistes et insurrectionnels. Cette thèse, mise en regard avec celle d’Alain Dewerpe qui s’est attaché à reconstituer une histoire métropolitaine des pratiques répressives de la police parisienne, pose alors, précisément, la question de la spécificité du «colonial» : qu’est-ce qui différencie la répression des Algériens en octobre 1961 de la répression des manifestants anti-OAS de février 1962 ? Et, par conséquent, qu’est-ce qui permet de la qualifier de «coloniale» ?

C’est une question fondamentale dans le contexte français actuel, où la question du «colonial» envahit le débat public, politique, médiatique, au point d’être en passe de devenir une clé de lecture dominante de la société française présente ou passée. La comparaison de la répression des deux manifestations offre l’opportunité d’y réfléchir : qu’est-ce qu’une répression «coloniale», que sont des violences «coloniales», par rapport à une répression et des violences qui ne le seraient pas ? Que doit à l’expérience coloniale de Maurice Papon le système de répression en vigueur à Paris en cette fin de guerre ? Que doit-il à l’ordinaire du travail policier à Paris, qu’Alain Dewerpe a de son côté finement analysé ? Il y a ici une réflexion à continuer, fructueuse pour l’avenir tant des connaissances historiques que pour la compréhension de la société française actuelle, tiraillée entre une analyse donnant traditionnellement la priorité à la question sociale et une analyse mettant en avant la question raciale [Sur la tension entre les différentes grilles de lecture : Éric et Didier Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale ? Paris, La Découverte, 2006]. Comment démêler l’une de l’autre, articuler l’une et l’autre ? Faut-il choisir entre l’une et l’autre ? La question est aussi posée pour ce passé de la guerre d’indépendance algérienne, de ses violences et de ses répressions.

Dans la première partie du livre, Jim House et Neil MacMaster donnent aux violences «coloniales» une signification combinant leur origine géographique et leur dimension proprement raciste : elles résulteraient, en effet, d’«une vision raciste et déshumanisée de la population autochtone, ancrée profondément dans l’ordre colonial» qui, «à l’instar d’un virus», «menaçait de traverser la Méditerranée et de souiller un ordre républicain “immaculé”, perçu comme le gardien des droits de l’Homme et des traditions de 1789» (p. 48). La combinaison de deux critères dans le seul mot «colonial» manifeste les influences des recherches passées des deux auteurs qui ont associé leurs compétences en matière d’histoire des migrants pour l’un et de l’histoire de l’antiracisme français pour l’autre. Neil MacMaster, auteur de la première partie du livre consacrée aux événements eux-mêmes, a auparavant publié Colonial Migrants and Racism : Algerians in France 1900-1962 (Basingstoke : Mac Millan, 1997) et Jim House, auteur de la deuxième partie sur la mémoire de l’événement, a soutenu une thèse sur l’antiracisme et le discours antiraciste français de 1900 à nos jours.

Histoire d’une mémoire souterraine

La deuxième partie de l’ouvrage offre une périodisation claire de la mémoire de l’événement : les réactions isolées, «fragmentaires», de l’opinion à l’époque même des faits, n’ont pas permis d’inscrire cette répression dans la mémoire collective française. S’ensuivit, jusqu’au début des années 1980, une période de «mémoire souterraine», expression pertinemment substituée à celles d’oubli ou d’occultation qui, jusque-là, étaient couramment utilisées pour désigner cette période pendant laquelle l’événement disparut du champ du débat public. Le souvenir de la manifestation, en effet, s’est bien perpétué, a bien continué d’exister dans certains cercles, sans quoi il n’aurait pas pu réapparaître au début des années 1980. Le cheminement de ce souvenir est ainsi pisté afin de montrer comment il put survivre et ne pas s’éteindre définitivement. Il s’avère ainsi que ce n’est pas le canal familial qui servit la transmission de cette mémoire, mais le canal militant. Les Algériens victimes de la répression, en effet, ont été dispersés par la résorption même des bidonvilles d’où ils étaient sortis en octobre 1961, et il est banal de constater que ce ne sont pas à leurs enfants que les victimes de quelque traumatisme que ce soit parlent en premier. En fait, la mémoire de l’événement a été portée par des militants engagés dans le soutien à l’indépendance algérienne, qui l’ont ensuite transmis aux mouvements politiques de l’immigration au début des années 1970, notamment le Mouvement des travailleurs arabes (MTA), qui le portèrent jusque dans les années 1980 où le mouvement antiraciste redonna à l’événement une place prioritaire dans son argumentaire anti-extrême droite.

Du début des années 1980, donc, jusqu’en 1997, année du procès de Maurice Papon, l’événement resurgit progressivement, avant de faire l’objet, à la faveur de sa redécouverte fracassante lors de ce procès, d’une véritable politique de réparation symbolique avec la pose d’une plaque au pont Saint-Michel en 2001. À noter : le rôle des autorités algériennes, qui ne firent rien pour glorifier le rôle des «émigrés» dans la lutte pour l’indépendance, est aussi pris en compte.

Le redécouverte de l’événement, cela dit, satisfait-elle les historiens ? Neil MacMaster et Jim House prennent leur distance avec la version de l’événement mise en circulation à l’occasion de cette résurrection, à la fin de la décennie 1990, tendant à défendre sa qualification comme un «massacre». Au contraire, Jim House et Neil MacMaster ont sciemment écarté ce mot du titre de leur ouvrage : il «évoque en effet un événement isolé, explosif, survenu en un lieu et un moment unique alors que nous avons affaire en réalité, ce livre le montre, à un cycle de violences et d’assassinats qui s’est étendu sur plusieurs semaines, sinon plusieurs mois», expliquent-ils dès l’introduction (p. 31). La thèse est étayée de façon convaincante et elle est plus effrayante encore.

Sylvie Thénault
La Vie des idées, 7 février 2008



Voir aussi,

Le Comitatus, ou l’invention de la Terreur
Trois films sur le sujet
Lundi 28 janvier 2008
Au cours des dernières semaines, j’ai de nouveau raconté ma version du mouvement de 1968. Mettant à dure contribution ma mémoire, fouillant dans mes souvenirs, j’ai essayé d’interpréter et osé quelques définitions. J’ai parlé sur un marché, à un stand de livres sur la grand-place de Tlalpan ou dans une école. À chaque fois, le lieu est bondé, il y a des gens assis par terre, agglutinés debout aux derniers rangs. Les gens ont les yeux qui brillent. Non pas à cause de mes dons d’orateur, mais parce que j’invoque un fantôme.

Je suis toujours étonné de l’intérêt que le sujet suscite, de la persistance de la mémoire, de l’attrait du proche passé.

Parmi les personnes venues écouter, quelques vétérans. J’aperçois au loin le «Che». Aujourd’hui, il vend des jeux éducatifs, lui qui a livré aux premiers jours du mouvement une bataille brillante pour enlever des sales pattes des bureaucrates la direction du mouvement, à la faculté de droit de l’UNAM, et qui a séjourné en prison. Je vois aussi une ancienne étudiante de prépa devenue institutrice d’école primaire. Je discute avec un couple de médecins qui étudiaient médecine à l’UNAM, puis je reconnais l’un des dirigeants du mouvement à Voca 7 et j’éprouve un vif plaisir à le voir tout sourire.

Quel âge faut-il avoir pour être vétéran de 68 ?

Au moins cinquante-cinq ans, et encore, si on est vétéran junior et que l’on avait quatorze ou quinze ans à l’époque, comme Luis Gómez qui étudiait dans une école préparatoire et était le membre le plus jeune du CNH [Conseil national de grève]. Si on avait vingt-cinq ans, on en a aujourd’hui plus de soixante. Certes, il faut bien admettre que nous sommes une génération usée par le passage du temps, mais j’ai vu des centaines de ces vétérans lors de la récente grande bataille du DF, dans les campements contre la fraude d’août à septembre de l’année dernière. Plus tout jeunes mais batailleurs.

Trente-neuf ans ont passé et c’est comme si nous le portions imprimé dans notre ADN : ça ne s’oublie pas. Et ce «Ça ne s’oublie pas» se socialise. «Ça ne s’oublie pas» fait partie du patrimoine national. Les quelque cinq cent mille étudiants qui l’ont vécu ne l’oublient pas, pas plus que leur petite-fille, qui a vu le jour vingt-trois ans plus tard ; pas plus que Josué, qui a débarqué dans le DF quand le mouvement estudiantin était terminé ; pas plus que les étudiants de CCH [collège de sciences et humanités] à qui on a si mal raconté les événements qu’ils pensent que Cueto et Mendiolea sont des noms de rues perpendiculaires. Et, avec générosité, les survivants du mouvement des cheminots de 1958-1959 ne l’oublient pas non plus, eux à qui les raisons ne manquent pas pour penser que ce qui ne devrait pas tomber dans l’oubli c’est la glorieuse bataille qu’ils ont livrée, de même que les jaramillistes [partisans de Rubén Jaramillo, paysan zapatiste et rebelle du Morelos assassiné en 1962], les électriciens du SUTERM [Syndicat unique des travailleurs de l’électricité de la République mexicaine] ou les enseignants de l’Oaxaca.

Nés pour perdre, mais pas pour négocier

1968, ça ne s’oublie pas, cela appartient au patrimoine des Mexicains qui ont fait de la mémoire, trompeuse ou vraie, de la mémoire empruntée ou originale, une source d’orgueil pour appuyer la résistance. Je résume, pour moi plus que pour les autres : ça ne s’oublie pas, parce qu’on n’en a pas envie. Et parce que nous ne voulons pas l’oublier.

Dans d’autres pays, on célèbre les victoires. Au Mexique, on célèbre la défaite honteuse. Au pays de l’arnaque, du commerce douteux, de la vente en gros de ses hanches et de son âme, de la trahison considérée comme un des beaux-arts, de l’abandon de ses propres principes par faiblesse, par épuisement ou pour endettement multiple, en effet, on fête l’irréductible entêtement du lutteur sonné qui se relève encore et toujours du ring pour atteindre brièvement la gloire face au vil État qui triche.

En une occasion, j’ai suggéré que notre emblème en forme de cuirasse soit un maillot sur lequel serait écrit, sur le devant, «Nés pour perdre», mais qui porterait, au dos, en lettres capitales, l’inscription «MAIS PAS POUR NÉGOCIER». La phrase a plu et a été reprise, mais je l’ai proposée à mes amis qui n’ont aucune idée de comment faire pour imprimer un maillot.

Revenons cependant au vif du sujet. Qu’y a-t-il dans ces 123 jours de grève générale des étudiants contre le gouvernement de Díaz Ordaz que l’on ne peut oublier, que l’on ne veut pas oublier ou que nous avons gentiment oublié ?

On n’oublie pas le 2 octobre, le massacre, la conspiration, la manœuvre sale et assassine du gouvernement pour enterrer le mouvement. Et on ne l’oublie pas à cause de son caractère crapuleux, parce que le couple Díaz Ordaz - Echeverría n’a même pas été capable de marcher en tête pour réprimer ouvertement le mouvement. Non, ils ont dû fabriquer une conspiration, ils ont créé le Bataillon Olimpia et ses francs-tireurs, à qui ils ont donné l’ordre de tirer sur une foule désarmée qui comptait de nombreux adolescents et de nombreux habitants du quartier autour de la place Taltelolco. Ils ont été jusqu’à faire tirer sur l’armée quand celle-ci prenait la place pour couvrir la manœuvre (au nombre des pertes de l’armée à Tlatelolco, on compte deux morts, plusieurs soldats blessés et un général atteint d’une balle à la hanche).

Les brigades

Cependant, condamner à ne se souvenir du mouvement estudiantin et de la grève générale uniquement pour le 2 octobre est une simplification pathétique. La mémoire collective retient le 2 octobre, mais aussi l’attaque du quartier de Santo Tomás par un bataillon de policiers armés de fusils, l’armée prenant d’assaut la cité universitaire, les jeunes qui s’affrontaient aux tanks en chantant l’hymne national. Elle retient aussi les écoles occupées, les débats, les lectures collectives et puis, surtout, elle retient les brigades, les grandes manifestations, les mémoires de la solidarité populaire.

D’où le mouvement tirait-il sa science de l’organisation ?

Curieusement, de la nécessité d’empêcher qu’une direction réduite, un petit comité, n’apparaisse et qu’elle se vende et négocie en douce avec l’État. De l’expérience de 1966. En effet, le mouvement remit dès le début le pouvoir dans les mains de l’assemblée de l’école, qui nommait trois délégués au Conseil national de grève. Les délégués n’étaient pas permanents, l’assemblée pouvait les révoquer s’ils n’étaient pas d’accord avec les positions de la majorité. La direction du mouvement revenait donc à une grande assemblée qui ne pouvait être détruite ni par cooptation ni par la répression, puisqu’elle renouvelait ses membres aussitôt. Avec sagesse, au long du mouvement, le CNH changea d’orateurs et de porte-parole. Entre assemblée et assemblée, un comité de grève était maintenu dans les écoles, d’une composition assez souple et qui était formé généralement par une douzaine de membres. À la base, le mouvement était organisé en brigades et en commissions qui étaient dissoutes quand prenait fin leur mission. Les brigades étaient des groupes affinitaires généralement réduits, de sept ou huit compañeros, mais parfois énormes, de vingt ou trente personnes, qui agissait à leur guise, surtout dans le domaine de la propagande. Des milliers de brigades descendaient dans la rue tous les jours. C’est sans doute la seule fois que la propagande directe a été capable de vaincre l’immense puissance du monopole médiatique que le pouvoir a érigé et qu’il a placé devant nous comme un autre mur de Berlin.

Malheureusement, l’assemblée n’incluait ni les professeurs ni les travailleurs, qui durent se donner leurs propres formes d’organisation au sien du mouvement, même s’il est vrai que les profs qui rejoignirent le mouvement l’ont fait très lentement et en subissant des pressions terribles.

Les mythes restent généralement à l’abri des critiques. Nous sommes très indulgents quand nous nous tournons vers notre passé et nous oublions facilement le sectarisme de l’époque, que nous avions hérité de la vieille gauche, les querelles absurdes entre l’aile droite et l’aile gauche du mouvement, querelles qui, vues d’ici, avec le temps, n’étaient pas si illégitimes, de même que l’une comme l’autre des factions ne manquaient pas de raisons. Nous oublions facilement la pauvreté de notre langage politique et la façon dont nos esprits schizophréniques ne permettaient pas à la partie de notre cerveau qui contenait Cortázar, la prose du Che dans ses «Pasajes»… ou les poèmes de Benedetti d’atteindre cette autre partie de notre cerveau avec laquelle nous insultions Díaz Ordaz et ses chiens de garde. Nous oublions facilement la confusion ennuyeuse de l’assemblée, leur durée interminable, les permanentes motions, le bégaiement du dialogue. Il faut dire que la démocratie est une enfoirée quand ceux qui ne parlaient pas se mettent à parler. Nous disions d’un camarade qu’il était l’incarnation d’un poème de Miguel Hernández, à cause de son «verbiage qui n’arrête pas», par allusion au «Rayo» [L’Éclair] de Miguel, mais il était loin d’être le seul.

Fort heureusement, nous nous souvenons des vendeurs des stands du marché qui nous donnaient des sacs de pommes de terre, des applaudissements aux portes des usines, de la solidarité merveilleuse et très risquée des professeurs de l’école primaire, de l’ardeur, de la générosité et de la bonne humeur pour affronter le totalitarisme du PRI.

1968 est le point de départ, c’est de là que nous venons. Une génération a exprimé sa volonté de changer ce pays, la mexicanisation des enfants de la classe moyenne qui se manifeste dans la réhabilitation de l’hymne national, et elle le fait dans une mobilisation sociale, par la pratique de l’autogestion, la découverte de la ville et de ses immenses limites et frontières, avec la révolution culturelle et, surtout, avec un pacte en vue de l’avenir. C’est ce qui explique que des milliers d’entre nous ont essaimé dans toute la société en construisant des mouvements démocratiques syndicaux, agraires, universitaires, populaires, culturels, professionnels — ou en y adhérant.

Comment pourrait-on oublier ça ?

À la fin d’une de mes conférences, une femme me demande : «Et la peur ? Vous n’aviez pas peur ?»

Si, beaucoup, lui ai-je répondu. Comme aujourd’hui. Mais les milliers de personnes qui vous entouraient vous aimaient tellement qu’on se sentait protégé et que ça vous ôtait l’envie de prendre ses jambes à son cou.

POST-SCRIPTUM : Ma fille aussi me demande qui c’était, Mendiolea et Cueto, et pourquoi ils ne se croisaient pas à la perpendiculaire. Obligé de jouer au pédagogue, je lui raconte essentiellement qu’ils n’étaient pas perpendiculaires parce que ce n’étaient pas des rues, mais les chefs de la police de Mexico dont la démission était exigée par le programme en six points, fer de lance du mouvement étudiant. J’espère d’ailleurs de tout cœur que ceux du PAN ne remportent jamais les élections pour gouverner la ville de Mexico, il ne manquerait plus qu’un jour Mendiolea et Cueto deviennent un carrefour.

Paco Ignacio Taibo II
Publié dans La Jornada à Mexico, le 2 octobre 2007 - Traduit par Ángel Caído
Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte, 7 octobre 2007
Samedi 19 janvier 2008

 

Lundi 7 janvier 2008
Merci pour l’envoi du texte intégral de votre interview. Nous avions lu la version tronquée parue dans Le Jeune Indépendant, et nous avions déjà trouvé vos propos assez intéressants et importants pour vouloir vous faire part de nos interrogations, remarques, critiques, et apporter ainsi, à notre manière, une contribution à la discussion sur le mouvement des aarchs et sur l’avenir de l’Algérie. Tout en sachant que certains penseront qu’il est par trop facile et confortable de s’exprimer ainsi de loin, et même d’avoir l’air de jouer les stratèges, alors qu’on ne supporte pas les risques de la lutte sur place.

À quel titre, donc, nous permettons nous de vous adresser nos réflexions sur les perspectives du mouvement des aarchs ? Nous ne sommes d’aucune façon des «experts» des questions algériennes, ni de quoi ce soit d’autre d’ailleurs. Ce que nous savons sur la situation en Algérie, ce sont les aarchs qui nous l’ont appris, par leur lutte, qui a si bien clarifié les choses en déblayant le terrain des mensonges du pouvoir, et qui nous a poussés, pour mieux la comprendre et la défendre, à acquérir au plus vite quelques connaissances historiques indispensables sur la société algérienne. Pour nous exprimer sur cette lutte, nous sommes armés de la seule liberté que nous donne le fait de ne soutenir aucune variante du pouvoir en place, en Algérie ou ailleurs dans le monde ; aucun parti ni aucune idéologie, aussi «extrémiste» soit-elle.

Rien ni personne ne nous autorise donc à donner notre point de vue, et nous ne possédons pour cela aucune autorité spéciale. Notre seule recommandation auprès de vous, c’est ce que nous avons entrepris en France pour tenter de faire connaître ce qui se passe réellement en Algérie. Quant à ce qui pourrait éventuellement se cacher derrière une appellation aussi simple et explicite que Quelques amis français des aarchs, nous savons bien que nous ne pourrons pas empêcher que certains, pas forcément mal intentionnés, posent la question de notre «étiquette politique». S’il faut absolument en accepter une, c’est encore celle de libertaires qui nous conviendrait le moins mal. Mais comme elle est tout de même très insuffisante — d’ailleurs combien de ceux  qui se disent libertaires ont manifesté le moindre intérêt pour votre soulèvement ? — nous ajouterons que nous avons été formés, plus que par quelque autre instruction ou éducation, par le mouvement révolutionnaire de mai 1968 ; certains d’entre nous avaient autour de vingt ans à l’époque, d’autres étaient plus jeunes et ont surtout connu les années d’agitation qui ont suivi, mais tous nous avons fait nôtre, sans retour, le refus qui s’était alors exprimé des conditions de vie imposées par la société moderne. C’est le poids de la soumission, plus que la force des armes, qui a entraîné la défaite de cette révolution. Elle avait commencé spontanément, contre le pouvoir en place, les partis et les syndicats, mais elle n’est pas parvenue à prendre effectivement en main son auto-organisation. C’est pourquoi nous pouvons dire que nous avons aussi été formés, contradictoirement, par l’échec du mouvement de 1968, par la façon dont s’est reconstituée, si vite et si complètement, la passivité générale devant le cours désastreux suivi par le monde marchand.

N’allez pas croire, au ton de ce qui va suivre, que nous jugions froidement, au nom de la seule raison historique, la tragédie que vit votre pays, ni que nous faisons abstraction de la répression féroce à laquelle ceux qui sont là-bas doivent faire face quotidiennement. Les Kabyles disent, parlant des victimes du Printemps noir, que ceux qui se sont faits tués pour la liberté meurent une seconde fois quand on les oublie. Or il est notoire que parmi les spécialistes qui glosent à l’infini sur les relations «conflictuelles et douloureuses» entre la France et l’Algérie, aucun ne mentionne jamais la date historique qu’Algériens et Français ont réellement en commun : en 1871, l’armée française noyait dans le sang la Grande Insurrection kabyle après avoir, peu auparavant, écrasé la Commune de Paris (trente mille morts en une semaine). C’est aussi à ceux-là que nous sommes fidèles, et au-delà même de cette fidélité, ce n’est pas fortuitement que nous les évoquons ici. Pour qui se souvient, il est vite devenu évident que la révolte commencée au printemps 2001 en Algérie ne resterait pas un embrasement sans lendemain, et qu’en Kabylie le retour de la démocratie villageoise et l’auto-organisation s’appuyant sur des structures collectives anciennes dépassaient très rapidement leur fonction initiale d’auto-défense face à la répression, pour devenir l’arme d’une lutte historique de longue haleine. Pour les Kabyles, c’était tirer les conclusions de quarante ans d’oppression et les enseignements des luttes menées depuis 1980, en affirmant qu’aucun mouvement ne peut prétendre combattre pour la démocratie s’il n’a pas lui-même un fonctionnement réellement démocratique. Ils n’ont sans doute pas mesuré combien, ce faisant, ils renouaient en même temps avec le meilleur des tentatives d’émancipation des deux derniers siècles en Europe. Maintes fois fut posée cette exigence que tout parte de la base, et que tout y revienne («Tout le pouvoir aux soviets», c’était en 1921 le mot d’ordre de la Commune de Cronstadt, écrasée par l’armée rouge de Trotski), et toutes ces tentatives ont été vaincues, bien souvent avec la complicité des bureaucrates qui les minaient de l’intérieur. C’est assez dire l’importance historique de la résurgence des aarchs, sa portée universelle, et à quel point l’issue du combat qu’ils ont engagé contre l’État algérien nous concerne.

Peu de mouvements dans l’histoire se sont dotés aussi rapidement que les aarchs l’ont fait, à travers les principes directeurs et le code d’honneur, de règles formelles visant à garantir à la fois les principes démocratiques et anti-hiérarchiques (ce que vous appelez «horizontalité»), et l’indépendance et l’autonomie vis-à-vis du pouvoir et des institutions étatiques. Néanmoins, après deux années d’un conflit qui n’a laissé indemne aucune des forces en présence, certaines orientations qui semblaient aller de soi risquent de devenir un poids mort et un frein, notamment les relations de «neutralité» que les coordinations entretiennent avec les partis politiques (y compris les partis politiques déguisés). Nous comprenons l’attachement des Algériens au multipartisme (dont nous subissons, nous, et depuis trop longtemps, tous les méfaits, par la multiplication des mafias concurrentes) : c’est une conquête des émeutes de 1988 qui a consacré la fin du système de parti unique, système dont vous vous doutez bien qu’il n’a pas plus notre faveur (nous avons vu les staliniens français à l’œuvre, au temps où ils étaient encore capables de nuire). Nous pensons cependant que cette neutralité est une erreur. La question n’est même pas de savoir le degré de corruption de tel ou tel homme politique (un politicien intègre, ça n’existe pas, pas plus en France qu’en Algérie), ni de débattre du sérieux de tel ou tel programme d’administration des choses. Il s’agit de la critique de la nature même des partis politiques, comme organisations séparées de la société et luttant pour la prise du pouvoir d’État, et de leur fonction de confiscation de la conscience et de la parole publique. C’est bien cette différence essentielle entre un parti politique et une population prenant collectivement en main son destin que les aarchs ont d’emblée marquée par leur mode d’organisation, et il ne sert à rien de se voiler la face : ils sont devenus, de fait, la seule opposition réelle au pouvoir, et ils n’ont désormais plus rien à perdre à s’affirmer comme l’au-delà de la politique qu’ils sont déjà potentiellement.

Cela suppose évidemment que les assemblées générales de villages et de quartiers reprennent à leur compte toutes les aspirations sociales, que tous les problèmes y soient librement débattus, les désaccords formulés, et que le tout soit fidèlement répercuté au niveau de chaque instance de décision. Nous rejoignons ici la définition que vous donnez du délégué, l’aberration qu’il y a à parler de dissidence externe, et la notion, nouvelle dans les aarchs à notre connaissance, de courant au sein du mouvement. Cependant d’autres pensent différemment, comme l’illustre l’idée d’une conférence nationale, rejetée une nouvelle fois par un certain nombre de coordinations, et qui serait censée réunir les partis politiques, les syndicats, la «société civile» et des personnalités, bref tous les «démocrates». En effet, on se demande bien, à l’échelle nationale, sur quel critère unanimement reconnu un tel serait déclaré démocrate, et pas un autre. Pour la Kabylie, si les délégués sont élus par les assemblées générales de villages et de quartiers, ils sont les seuls représentants légitimes de la population, et ils n’ont pas à se rallier aux doléances partisanes ou catégorielles des organisations séparées, c’est au contraire à chaque individu de défendre son point de vue dans le comité de la commune où il réside. Par ailleurs, aucun des autres participants  n’a adopté la plate-forme d’El-Kseur «scellée et non négociable» : ils ont seulement «soutenu le mouvement citoyen». Chacun a son propre programme, il ne peut  donc y avoir qu’un accord a minima vide de tout contenu concret, et on voit bien à quel sordide marchandage on pourrait arriver : pour les uns que la plate-forme soit ouverte afin d’y inclure de «nouvelles revendications» tout en la vidant de son contenu subversif ; pour d’autres qu’elle soit réduite, en triturant le point 11, à sa plus simple expression d’une volonté d’un changement non pas social, mais seulement politique ; pour d’autres encore qu’elle soit tenue pour une esquisse d’un programme d’autonomie de la Kabylie ; pour d’autres enfin que les aarchs acceptent le dialogue avec le pouvoir. Il est évident qu’une telle conférence serait un coup sévère porté à l’esprit initial du mouvement, même si les aarchs y faisaient preuve de la plus grande fermeté ; leurs faux amis auraient au moins réussi l’opération de les amener à n’être plus qu’une force parmi d’autres, et que la plate-forme soit elle aussi désormais considérée comme seulement une perspective parmi d’autres.

La CICB, qui défend l’idée de cette conférence, avance cet argument qu’il s’agit de «montrer que le mouvement citoyen peut transcender l’insurrection et que la population ne se contente pas de protester contre ce qu’elle refuse, mais commence à construire la vie qu’elle souhaite et se prépare à la défendre». Mais justement, si la satisfaction de la plate-forme est le préalable nécessaire à la construction de cette vie nouvelle, ce n’est pas d’une conférence qu’il y a besoin, mais que les aarchs franchissent un pas décisif en élaborant enfin eux-mêmes le programme d’une reconstruction de fond en comble de la société algérienne sur la base des principes démocratiques qu’ils ont définis.

C’est une ironie fréquente dans l’histoire que les individus les plus attachés à l’unité à tout prix finissent par être floués par les diviseurs, qui quant à eux n’ont pas les mêmes scrupules. Vous donnez la trahison, en général, comme raison du recul pris par les délégués les plus sincères. Il nous semblait, vu de loin et à la lecture des journaux, qu’il s’agissait tout autant d’un dégoût face aux pressions et aux manœuvres des chapelles politiques à l’intérieur des coordinations ; et nous pensons que c’est un tort de ne pas dénoncer systématiquement et publiquement les tentatives de manipulations : parce que, soit qu’on en sous-estime l’importance, soit que l’on ne veuille pas être tenu pour responsable d’une scission, il est déjà trop tard quand on s’aperçoit des conséquences, le mal est fait, l’ennemi est solidement installé dans la place et on ne peut plus y remédier. Les Kabyles à qui nous faisons part de nos inquiétudes sur les tentatives de noyautage nous répondent souvent que la récupération est impossible, mais nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il entre une part de naïveté dans cette certitude. Nous savons qu’ils ont derrière eux toute l’expérience du mouvement culturel berbère, et nous ne doutons pas que la population a très bien vu venir les récupérateurs. Néanmoins ce ne peut être une garantie pour toujours que ces derniers ne parviendront pas à leurs fins ; tout dépend de la latitude qui leur est laissée ou non pour accomplir leur sale besogne ; c’est-à-dire jouer, à chaque étape du processus, sur les difficultés réelles du mouvement  pour l’affaiblir de l’intérieur.

Au premier rang de ces difficultés, il faut bien sûr compter ce que vous nommez structuration : que  l’exigence  de la participation de tous ne soit pas seulement une déclaration d’intention, mais qu’elle soit à tout moment soumise à un débat critique, tant sur le fond que sur les moda
lités d’application. Sur ce point, la lecture du document de la commission réflexion de la CADC daté du 31 janvier  2003 (nous n’avons pu nous procurer ceux de la CICB et de la CCCWB) nous a laissés très perplexes : la question est expédiée en un paragraphe d’auto-satisfecit au chapitre de l’organisation. Pourtant, le conclave interwilayas de juin 2002 à Iflissen avait posé de manière on ne peut plus claire et lucide les dangers d’une dérive. Le rapport de synthèse de ce conclave notait déjà, entre autres, dans la liste des dysfonctionnements : «non-respect des principes directeurs, du code d’honneur et du règlement intérieur ; non-renouvellement des mandats ; non-respect de l’horizontalité ; non-application des décisions entérinées». Dans les recommandations : «Les propositions doivent émaner de la base ; tenue de réunions d’information entre les présidences tournantes des différentes wilayas ; définir les critères déterminant le statut de délégué de wilaya participante ou observatrice ; primauté du statut de délégué sur le militant partisan.» Et il concluait ainsi : «L’ensemble des délégués a souhaité la tenue d’un conclave extraordinaire de l’interwilayas dont le seul point à l’ordre du jour serait : le débat de fond, tout en se référant au code d’honneur, principes directeurs, règlement intérieur, explicitation d