Vendredi 29 mai 2009

Le champ de bataille est là, sous nos yeux.

Nous sentons encore le souffle de la violence primitive, qui dans sa façon de s’attaquer à un pouvoir lui fait entrevoir son ébranlement. Celui qui pousse le cri de l’ingouvernable, et affirme en même temps une autre présence. Nous entendons ce cri résonner à travers les âges, les sociétés, les territoires. Il traverse l’histoire des cangaceiros, ces bandits de grand chemin et terribles stratèges.

Ils peuplaient le sertão, une vaste région du nord-est brésilien où l’action maudite du gouvernement n’osait pénétrer. Ce territoire était marqué par une organisation sociale qui se formait autour de l’idée de vengeance. Le jeu des distances et des proximités, des alliances et des conflits ouverts, se faisait sans le recours à une justice supérieure. Celle-ci, en s’immisçant dans les corps, déposséderait quiconque de toute prise politique sur l’existence.

La vengeance n’était jamais individuelle, pure réaction aveugle à une offense faite, mais elle prenait une teneur d’emblée collective, elle marquait des sécessions, et comme on ne fuit jamais seul, elle agrégeait des bandes, les cangaços. Bien plus que des règlements de comptes, il s’agissait ici d’assumer la perspective de l’épreuve de force dans tout conflit et de s’y jeter corps et âme. Tout l’ordre établi tendait à conjurer cette vengeance. En la réalisant, ils défiaient la société toute entière.

À la fin du XIXe siècle, l’État tenta d’étendre la domination sur les territoires qu’il ne contrôlait pas, ceux où la vie collective ne se laissait pas gérer par une autorité extérieure mais s’organisait.

Partout dans le sertão, commençaient à apparaître des prophètes, qui prêchaient la désertion avec des inspirations millénaristes, appelant tous ceux qui les entendaient à prendre le maquis pour combattre la mise en place progressive d’un ordre nouveau. Ils ne se révoltaient pas au nom de l’ordre ancien mais ils s’insurgeaient contre l’esprit d’un monde et les pratiques sociales qui en découlaient. Des bandes itinérantes rejoignant les prophètes se formaient, attaquant, incendiant et pillant sur leur passage toutes les traces du pouvoir. Ils surgissaient du désert là où on ne les attendait plus pour disparaître comme par enchantement dans l’étendue infinie du sertão. Ils ouvraient la porte des prisons et le coffre des riches dans les bourgs qu’ils traversaient. Ils semblaient avoir le don d’ubiquité. Omniprésents, ils échappaient comme par magie aux forces de police.

En 1893, alors que de plus en plus de troupes d’armée étaient engagées à leurs trousses, ils décidèrent de ne plus rechercher les endroits peuplés comme avant, mais d’aller vers le désert. Traversant des montagnes, des plateaux dénudés, des plaines stériles, ils arrivèrent à Canudos. C’était une ancienne fazenda abandonnée, composée d’une cinquantaine de masures de pisé. Le village était invisible à une certaine distance, encerclé par une sinuosité du Vasa-barris, il se confondait avec le sol lui-même. Vu de près, il y avait un terrible dédale de passages étroits séparant mal le mélange des masures. Le village se développa à un rythme accéléré, il était continuellement rejoint par toutes les forces déréglées perdues dans le sertão. Du village partaient constamment des expéditions qui allaient attaquer les domaines des environs, et parfois conquéraient des villes. On raconte que, à Bom Conselho, l’une d’elles, après avoir pris possession du lieu, le mit en état de siège, et dispersa les autorités, en commençant par le juge de paix.

En novembre 1896, le gouverneur, agacé par la menace grandissante que Canudos constituait, envoie une force armée de 100 militaires et un médecin. Elle est soudainement attaquée à l’aube. Les jagunços se découvrent de partout, accompagnant leur assaut de chants et de cris glaçants. Le corps d’armée subit une défaite stupéfiante autant militaire qu’existentielle. Le médecin devient fou, obsédé par les chants guerriers. Ils attaquaient brusquement, disparaissant pour ressurgir plus loin. Les militaires apeurés découvrirent des hommes et des femmes équipés d’armes primitives comme des coutelas jacare à la lame robuste et large, la parnahyba des guetteurs longue comme une épée, le gourdin creux que l’on remplit de plomb, les arcs, les fusils : le mousqueton nourri de gros plomb, la lourde arquebuse capable de lancer des pierres ou des cornes, le tromblon évasé comme une cloche. Ces armes étaient chargées par l’obstination avec laquelle les cangaceiros se battaient, et les armes militaires de première catégorie paraissaient inoffensives à côté d’elles tellement elles étaient portées sans détermination.

En février 1897, devant les déroutes successives des différentes opérations, il fut envoyé cette fois un bataillon de 1300 hommes et tout l’équipement possible. Sûr de son fait, le général lança l’assaut sur le village après un bombardement sommaire. Les militaires rentrèrent dans le village, mais très vite, surpris de ne voir aucun habitant, ils se perdirent dans les nombreuses ruelles. Tout d’un coup, le village se referma comme un piège, comme une immense toile d’araignée ; chaque ruelle, chaque impasse, chaque détour, chaque maison cache des habitants déterminés, armés jusqu’aux dents. L’armée s’enferra dans un corps à corps tragique, n’ayant pas l’initiative du terrain et dût engager un combat irrégulier qui tourna bientôt à la panique. Le général fut mortellement blessé, celui qui le remplaça, tué. Dans les environs, de tous les côtés, on trouva des armes et des munitions, même des uniformes, tuniques et culottes à bandes rouges dont la couleur vive aurait trahi leurs possesseurs et qui étaient incompatibles avec la fuite ; de sorte que les soldats ne s’étaient pas seulement désarmés devant l’ennemi, ils s’étaient aussi déshabillés. L’expédition sembla n’avoir eu qu’un seul objectif : fournir des armes et des munitions aux forces insurgées. Quant aux uniformes, ne pouvant pas les porter car ils auraient été souillés par ces vêtements ayant touché les corps maudits des soldats, ils s’en servirent pour poser une ambiance cruelle… Ils décapitèrent les corps, puis des deux côtés de la route, régulièrement espacés, en vis-à-vis, se regardant, ils alignèrent les têtes sur des piques. La catingua desséchée et nue fut brusquement recouverte d’une floraison extravagante aux couleurs vives, allant du rouge violent des gallons au bleu déteint des étoffes et se joignant au scintillement de l’acier des éperons et des étriers. Un détail complétait ce tableau, le corps du général fut empalé sur un roseau sec et placé sur les hauteurs de la vallée, il oscillait au gré du vent et apparaissait dans la solitude comme une vision démoniaque. Les adversaires des Canudos sauraient maintenant à quoi s’en tenir.


Alors que dans le sertão l’épopée des Canudos est chantée dans des poèmes où les exploits devenaient des légendes, dans la capitale le gouvernement ne comprenait plus : de cette misérable bourgade surgissaient des hommes armés de leur vengeance qui, de toutes les provinces, convergeaient vers Canudos, pour en découdre. Le pouvoir, quant à lui, se trouvait confronté à une hostilité sourde et tenace de tous ceux qui étaient étrangers à son ordre et qui l’affirmaient à travers le combat qu’ils menaient d’une façon résolue.

Avril 1897, on appela à l’union nationale contre l’ennemi intérieur. Des bataillons furent appelés dans tout le pays.

L’envahisseur commençait à perdre courage, malgré que d’un point de vue militaire il était vainqueur, il lui restait constamment un sentiment de défaite, comme si ceux qu’il combattait ne pourraient jamais être battus.

Ils entreprirent un bombardement en vue de l’extermination complète du village. Après le son des bombes, ne survint aucun bruit, aucune silhouette en fuite, pas la moindre agitation. Devant l’inexplicable quiétude, les forces militaires investirent le village mais craignant un nouveau piège, elles préférèrent se retrancher. Alors, débordant des masures fumantes, sautant sur les brasiers, se dressèrent les derniers défenseurs de Canudos. Ils se lancèrent dans des assauts d’une folle témérité. Ils venaient tuer leurs ennemis dans leurs tranchées. Ceux-ci, privés de l’unité de commandement et de l’unité d’action, subirent des pertes particulièrement lourdes. Deux jours plus tard, le village est réinvesti et les soldats, s’approchant du dernier réduit fortifié, comprirent enfin la situation de leurs adversaires : vingt rebelles, des vieillards, des adultes et des enfants, affamés, déchirés se tenaient dans un fossé quadrangulaire n’ayant pas beaucoup plus d’un mètre de profondeur. Ils concentraient ce qui leur restait de vie sur la dernière contraction des doigts manœuvrant la gâchette du fusil. Les militaires ne purent même pas les faire prisonniers, ils durent s’arrêter car ceux qui s’approchaient de trop près y restèrent.

Canudos ne s’est jamais rendu, et contrairement à l’attente des pouvoirs, son esprit persiste au temps et à l’écrasement. Les cangaceiros, comme d’autres à d’autres époques ou dans celle-ci, en envisageant la vie par son côté tourmenté, ont compris qu’ils étaient destinés à un combat sans trêve qui exigeait d’eux une détermination féroce. Ils ne cherchaient pas à vaincre mais à ne jamais être vaincus.

Rebetiko no 1, printemps 2009
Chants de la plèbe.
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Jeudi 2 avril 2009
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Mercredi 18 mars 2009
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Samedi 4 octobre 2008
Une insurrection parisienne, d’après les vieux errements, na plus aujourdhui aucune chance de succès.

En 1830, le seul élan populaire a pu suffire à jeter bas un pouvoir surpris et terrifié par une prise d
armes, événement inouï qui était à mille lieues de ses prévisions.

Cela était bon une fois. La leçon a profité au gouvernement, resté monarchique et contre-révolutionnaire, bien que sorti d
une révolution. Il sest mis à étudier la guerre des rues, et il y a repris bientôt la supériorité naturelle de lart et de la discipline sur linexpérience et la confusion.

Cependant, dira-t-on, le peuple en 48 a vaincu par la méthode de 1830. Soit, mais point d
illusions : la victoire de Février nest quun raccroc. Si Louis-Philippe sétait sérieusement défendu, force serait restée aux uniformes.

À preuve, les journées de juin. C
est là quon a pu voir combien est funeste la tactique, ou plutôt labsence de tactique, de linsurrection. Jamais elle navait eu la partie aussi belle : dix chances contre une.

D
un côté, le gouvernement en pleine anarchie, les troupes démoralisées ; de lautre, tous les travailleurs debout et presque certains du succès. Comment ont-ils succombé ? Par défaut dorganisation. Pour se rendre compte de leur défaite, il suffit danalyser leur stratégie.

Le soulèvement éclate. Aussitôt, dans les quartiers du travail, des barricades s
élèvent çà et là, à laventure, sur une multitude de points.

Cinq, dix, vingt, trente, cinquante hommes recrutés par hasard, la plupart sans armes, commencent à renverser des voitures, lèvent et entassent des pavés pour barrer la voie publique, tantôt au milieu des rues, plus souvent à leur intersection. Quantité de ces barrages seraient à peine un obstacle pour la cavalerie. Parfois, après une grossière ébauche de retranchement, les constructeurs la plantent là pour se mettre en quête de fusils et de munitions.

En juin, on a compté plus de six cents barricades. Une trentaine au plus ont fait à elles seules tous les frais de la bataille. Les autres, dix-neuf ou vingt, n
ont pas brûlé une amorce. De là, ces glorieux bulletins qui racontaient avec fracas lenlèvement de cinquante barricades, où il ne se trouvait pas une âme.

Tandis qu
on dépave ainsi les rues, dautres petites bandes courent çà et là, désarment les corps de garde en prenant de la poudre et des armes chez les arquebusiers. Tout cela se fait sans concert ni direction, au gré de la fantaisie individuelle.

Peu à peu, cependant, un certain nombre de barricades, plus hautes, plus fortes, mieux construites, attirent de préférence les défenseurs qui s
y concentrent. Ce nest point le calcul, mais le hasard qui détermine lemplacement de ces fortifications principales ; quelques-unes seulement, par une sorte dusurpation militaire assez concevable, occupent les grands débouchés.

Durant cette première période de l
insurrection, les troupes, de leur côté, se sont réunies. Les généraux reçoivent et étudient les rapports de police. Ils se gardent bien daventurer leurs détachements sans données certaines, au risque dun échec qui démoraliserait le soldat. Dès quils connaissent bien les positions des insurgés, ils massent les régiments sur divers points, qui constitueront désormais la base des opérations.

Les armées sont en présence. Ici va se montrer à nu le vice de la tactique populaire ; cause certaine des désastres.

Point de commandement général, partant point de direction ; pas même de concert entre les combattants. Chaque barricade a son groupe particulier, plus ou moins nombreux, mais toujours isolé. Qu
il compte dix ou cent hommes, il nentretient aucune communication avec les autres postes. Souvent, il ny a même pas un chef pour diriger la défense, et, s’il y en a un, son influence est à peu près nulle. Les soldats nen font quà leur tête : lun sen va, lautre arrive ; ils restent, ils partent, ils reviennent, suivant leur bon plaisir. Le soir, ils vont se coucher.

Par suite de ces allées et venues perpétuelles, on voit le nombre des citoyens présents varier rapidement du tiers, de la moitié, quelquefois de trois
quarts. Personne ne peut compter sur personne. De là, bientôt, défiance du succès et découragement.

De ce qui se passe ailleurs, on ne sait rien et on ne sembarrasse pas davantage. Les canards circulent, tantôt noirs, tantôt roses. On écoute paisiblement le canon et la fusillade, en buvant sur le comptoir des marchands de vins. Quant à porter secours aux positions assaillies, on nen a même pas lidée. «Que chacun défende son poste et tout ira bien», disent les plus solides. Ce singulier raisonnement tient à ce que la plupart des insurgés se battent dans leurs propres quartiers ; faute capitale, qui a des conséquences désastreuses, entre autres la dénonciation des voisins après la défaite.

Car, avec un pareil système, la défaite ne peut manquer. Elle arrive à la fin sous la forme de deux ou trois régiments qui tombent sur la barricade, et en écrasent quelques défenseurs. Toute la bataille n
est que la répétition monotone de cette manœuvre invariable. Tandis que les insurgés fument leur pipe derrière leur tas de pavés, lennemi porte successivement toutes ses forces sur un point, puis sur un second, un troisième, un quatrième, etc., et il extermine ainsi en détail linsurrection.

La population n
a garde de contrarier cette agréable besogne. Chaque groupe attend philosophiquement son tour et ne saviserait pas de courir à laide du voisin. Non ! «Il défend son poste, il ne faut pas abandonner son poste.»

Et voilà comme on périt par l
absurde.

Lorsque, grâce à une si lourde faute, la grande révolte parisienne de 48 a été brisée comme verre par le plus pitoyable des gouvernements, quelle catastrophe n
aurait-on pas à redouter, si on recommence la même sottise devant un militarisme farouche qui a maintenant à son service les formidables conquêtes de la science et de lart, les chemins de fer, le télégraphe électrique, les canons rayés, le fusil Chassepot ?

Par exemple, ce qu
il faut rayer du nombre des nouveaux avantages de lennemi, ce sont les voies stratégiques qui sillonnent maintenant la ville dans tous les sens. On les craint, on a tort. Il ny a pas à sen inquiéter. Loin davoir créé un danger de plus à linsurrection, comme on se limagine, elles offrent au contraire un mélange dinconvénients et davantages pour les deux parties. Si la troupe y circule avec plus daisance, par contre, elle y est exposée fort à découvert.

De telles rues sont impraticables sous la fusillade. En outre, les balcons, bastions en miniature, fournissent des feux de flanc que ne comportent point les fenêtres ordinaires. Enfin, ces longues avenues en ligne droite méritent parfaitement le nom de boulevards dont on les a baptisées. Ce sont en effet de
véritables boulevards qui constituent des fronts naturels de défense dune très grande force.

Larme par excellence, dans la guerre des rues, cest le fusil. Le canon fait plus de bruit que de besogne. Lartillerie ne pourrait agir sérieusement que par lincendie. Mais une telle atrocité, employée en grand et comme système, tournerait bientôt contre ses auteurs et ferait leur perte.

La grenade, qu
on a pris la mauvaise habitude dappeler bombe, est un moyen secondaire, sujet dailleurs à une foule d’inconvénients. Elle consomme beaucoup de poudre pour peu deffet, est dun maniement très dangereux, na aucune portée et ne peut agir que des fenêtres. Les pavés font presque autant de mal et ne coûtent pas si cher. Les ouvriers nont pas dargent à perdre.

Pour l
intérieur des maisons, cest le revolver, puis larme blanche, baïonnette, épée, sabre et poignard. Dans un abordage, la pique ou la pertuisane de huit pieds triompherait de la baïonnette.

L
armée na sur le peuple que deux grands avantages, le fusil Chassepot et lorganisation. Ce dernier surtout est immense, irrésistible. Heureusement, on peut le lui ôter et, dans ce cas, lascendant passe du côté de linsurrection.

Dans les luttes civiles, les soldats, sauf de rares exceptions, ne marchent qu
avec répugnance, par contrainte et par eau-de-vie. Ils voudraient bien être ailleurs et regardent plus volontiers derrière que devant eux. Mais une main de fer les retient. Esclaves et victimes dune discipline impitoyable, sans affection pour le pouvoir, ils nobéissent quà la crainte et sont incapables de la moindre initiative. Un détachement coupé est un détachement perdu. Les chefs, qui ne lignorent pas, sinquiètent avant tout de maintenir les communications entre tous leurs corps. Cette nécessité annule une partie de leur effectif.

Dans les rangs populaires, rien de semblable. Là, on se bat pour une idée. Supérieurs à l
adversaire par le dévouement, ils le sont bien plus encore par lintelligence. Ils lemportent sur lui, dans lordre moral et même physique, par la conviction, la vigueur, la fertilité des ressources, la vitalité du corps et de lesprit. Ils ont la tête et le cœur. Nulle troupe au monde négale ces hommes délite.

Que leur manque-t-il donc pour vaincre ? Il leur manque l
unité et lensemble qui fécondent, en les faisant concourir au même but, toutes ces qualités que lisolement frappe dimpuissance. Il leur manque lorganisation. Sans elle, aucune chance. Lorganisation, cest la victoire ; léparpillement, cest la mort.

Juin 48 a mis cette vérité hors de conteste. Que serait-ce donc aujourd
hui ? Avec les vieux procédés, le peuple tout entier succomberait si la troupe voulait tenir, et elle tiendra tant quelle ne verra devant elle que des forces irrégulières, sans direction. Au contraire, laspect dune armée parisienne en bon ordre, manœuvrant selon les règles de la tactique, frappera les soldats de stupeur et fera tomber leur résistance.

Une organisation militaire, surtout quand il faut limproviser sur le champ de bataille, nest pas une petite affaire pour notre parti. Elle suppose un commandement en chef et, jusquà un certain point, la série habituelle des officiers de tout grade. Où prendre ce personnel ? Les bourgeois révolutionnaires et socialistes sont rares, et le peu quil y en a ne fait que la guerre de plume. Ces messieurs bouleversent le monde avec leurs livres et leurs journaux, et depuis seize ans ils barbouillent du papier à perte de vue, sans se fatiguer de leurs déboires. Ils souffrent avec une patience chevaline le mors, la selle, la cravache et ne lâcheraient pas une ruade. Fi donc ! Rendre les coups ? Cest bon pour les goujats.

Ces héros de l
écritoire professent pour lépée le même dédain que lépauletier pour leurs tartines. Ils ne semblent pas se douter que la force est la seule garantie de la liberté, quun pays est esclave où les citoyens ignorent le métier des armes et en abandonnent le privilège à une caste ou à une corporation.

Dans les républiques de l
antiquité, chez les Grecs et les Romains, tout le monde savait et pratiquait lart de la guerre. Le militaire de profession était une espèce inconnue. Cicéron était général, César avocat. En quittant la toge pour luniforme, le premier venu se trouvait colonel ou capitaine et ferré à glace — sur larticle. Tant quil nen sera pas de même en France nous resterons les Pékins taillés à merci par les traîneurs de sabre.

Des milliers de jeunes gens instruits, ouvriers et bourgeois, frémissent sous un joug abhorré. Pour le briser, songent-ils à prendre l
épée ? Non ! la plume, toujours la plume, rien que la plume. Pourquoi donc pas lune et lautre, comme cest le devoir dun républicain ? En temps de tyrannie, écrire est bien, mais combattre est mieux quand la plume esclave demeure impuissante. Eh bien, point ! On fait un journal, on va en prison, et nul ne songe à ouvrir un livre de manœuvres, pour y apprendre en vingt-quatre heures le métier qui fait toute la force de nos oppresseurs et qui nous mettrait dans la main notre revanche et leur châtiment.

Mais à quoi bon ces plaintes ! C
est la sotte habitude de notre temps de se lamenter au lieu de réagir. La mode est aux jérémiades. Jérémie pose dans toutes les attitudes. Il pleure, il flagelle, il dogmatise, il régente, il tonne, fléau lui-même entre tous les fléaux. Laissons ces bobèches de lélégie, fossoyeurs de la liberté. Le devoir dun révolutionnaire, cest la lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusquà extinction.

Les cadres manquent pour former une armée ? Eh bien ! il faut en improviser sur le terrain même pendant l
action. Le peuple de Paris fournira les éléments, anciens soldats, ex-gardes nationaux. Leur rareté obligera de réduire au minimum le chiffre des officiers et sous-officiers ; il nimporte, le zèle, lardeur, lintelligence des volontaires compenseront ce déficit.

Lessentiel, cest de sorganiser à quelque prix que ce soit. Plus de ces soulèvements tumultueux à dix mille têtes isolées, agissant au hasard, en désordre, sans nulle pensée densemble, chacun dans son coin, et selon sa fantaisie ! Plus de ces barricades à tort et à travers, qui gaspillent le temps, encombrent les rues et entravent la circulation nécessaire à un parti comme à lautre, Le républicain doit avoir la liberté de ses mouvements aussi bien que les troupes. Point de courses inutiles, de tohu-bohu, de clameurs ! Les minutes et les pas sont également précieux. Surtout ne pas se claquemurer dans son quartier ainsi que les insurgés nont jamais manqué de le faire, à leur grand dommage. Cette manie, après avoir causé la défaite, a facilité les proscriptions. Il faut sen guérir, sous peine de catastrophes.

Auguste Blanqui [1868].
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Vendredi 3 octobre 2008
Le joli petit plan pour une révolution allemande bien gentille, «conforme à la Constitution», qui conserve «ordre et tranquillité», et qui considère comme sa tâche première et urgente la protection de la propriété privée capitaliste, ce petit plan s’en va au diable : lAchéron sest mis en mouvement ! Tandis quen haut, dans les cercles gouvernementaux, une entente à lamiable avec la bourgeoisie est maintenue par tous les moyens, en bas, la masse du prolétariat se soulève et brandit son poing menaçant : les grèves ont commencé ! On fait grève en Haute-Silésie, chez Daimler, etc. Ce nest que le tout-premier commencement. Le mouvement va déferler, comme il est naturel, en vagues toujours plus hautes et plus puissantes.

Comment pourrait-il d
ailleurs en être autrement ? Une révolution a eu lieu. Des ouvriers, des prolétaires, en uniforme ou en bleu de travail, lont faite. Au gouvernement, siègent des socialistes, des représentants des ouvriers.

Et qu
est-ce qui a changé pour la masse des travailleurs dans ses conditions quotidiennes de salaires, dans ses conditions de vie ? Rien, ou pour ainsi dire rien. À peine, ici et là, quelques concessions dérisoires ont-elles été faites, que le patronat cherche à reprendre ces miettes au prolétariat.

On console les masses en leur parlant des alouettes qui doivent leur tomber dans le bec toutes rôties quand l
Assemblée Nationale se réunira. Nous devons glisser doucement et «tranquillement» vers la Terre promise du socialisme à laide de longs débats, de discours et de résolutions à la majorité parlementaire.

Le sain instinct de classe du prolétariat s
insurge contre ce schéma du crétinisme parlementaire. «Lémancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes», est-il dit dans le Manifeste Communiste. Et «les travailleurs», ce ne sont pas quelques centaines de représentants élus qui dirigent les destinées de la société avec des discours et des contre-discours, ce sont encore moins les deux ou trois douzaines de dirigeants qui occupent les fonctions gouvernementales. La classe ouvrière, ce sont les masses elles-mêmes, dans toute leur ampleur. Ce nest que par leur collaboration active au renversement des rapports capitalistes que peut être préparée la socialisation de léconomie.

Au lieu d
attendre le bonheur des décrets du gouvernement ou des résolutions de la fameuse Assemblée Nationale, la masse recourt instinctivement au seul moyen qui mène réellement au socialisme : à la lutte contre le capital. Le gouvernement a, jusquà maintenant, mis tout en œuvre pour châtrer la révolution, pour instaurer lharmonie entre les classes, en sélevant à grands cris contre toutes les menaces qui pèsent sur «lordre et la tranquillité».

La masse du prolétariat jette tranquillement à bas le château de cartes de l
harmonie révolutionnaire des classes, et brandit la redoutable bannière de la lutte des classes.

Le mouvement de grèves qui commence est une preuve que la révolution politique a pénétré jusqu
au fondement social de la société. La révolution prend conscience de ses propres fondements. Elle écarte les décors en carton des changements de personnel, qui nont pas changé encore la moindre chose au rapport social entre capital et travail, et elle monte elle-même sur la scène des événements.

La bourgeoisie sent bien qu
on a touché à son point le plus sensible, qu’ici sarrêtent les inoffensives plaisanteries gouvernementales, et que commence laffaire terriblement sérieuse de laffrontement, à visage découvert, de deux ennemis mortels. De là vient langoisse mortelle et la fureur déchaînée contre les grèves. De là viennent les efforts fiévreux des dirigeants syndicaux dépendants pour prendre au filet de leurs vétustes petits moyens bureaucratiques la tempête qui se déchaîne, et pour paralyser et enchaîner les masses.

Vains efforts ! Les petites chaînes de la diplomatie syndicale au service de la domination du capital ont été très efficaces dans la période de stagnation politique antérieure à la guerre mondiale. Dans la période de la révolution, elles échoueront lamentablement.

Déjà, toutes les révolutions bourgeoises des temps modernes ont été accompagnées d
un puissant mouvement de grèves : aussi bien en France, au début du XIXe siècle, pendant les révolutions de juillet et de février, quen Allemagne, en Autriche-Hongrie et en Italie.

Tout grand ébranlement social fait naturellement surgir, d
une société reposant sur lexploitation et loppression, de violentes luttes de classes. Tant que la société bourgeoise maintient léquilibre de son train-train parlementaire, le prolétaire, lui aussi, reste patiemment dans lengrenage du salariat, et ses grèves nont alors que le caractère de faibles corrections apportées à lesclavage du salariat, qui passe pour immuable.

Mais dès que l
équilibre entre les classes est rompu par une tempête révolutionnaire, le doux clapotis de la surface se transforme en lames menaçantes. Les profondeurs elles-mêmes se mettent en mouvement, lesclave ne se soulève plus seulement contre la pression trop douloureuse de ses chaînes, il se rebelle contre ses chaînes elles-mêmes.

Il en a été ainsi, jusqu
à maintenant, dans toutes les révolutions bourgeoises. À la fin des révolutions, qui aboutissaient toujours au renforcement de la société bourgeoise, la révolte des esclaves prolétaires seffondrait, le prolétaire rentrait dans lengrenage en baissant la tête.

Dans la présente révolution, les grèves qui viennent d
éclater ne constituent pas un conflit «syndical» concernant les conditions de salaires. Elles sont la réponse naturelle des masses au puissant ébranlement que les rapports capitalistes ont subi par suite de leffondrement de limpérialisme allemand et de la brève révolution politique des ouvriers et des soldats. Elles sont le commencement dun affrontement général entre le capital et le travail en Allemagne, elles annoncent le début du formidable combat direct entre classes, dont lissue ne peut être que lélimination des conditions capitalistes de salaire et lintroduction de léconomie socialiste.

Elles libèrent la force sociale vivante de la révolution actuelle : l
énergie révolutionnaire de classe des masses prolétariennes. Elles ouvrent la période dactivité immédiate de la masse dans son ensemble, de cette activité dont les décrets de socialisation et les mesures de nimporte quel organe représentatif ou gouvernemental ne peuvent constituer que le fond sonore.

Ce mouvement de grèves qui commence est en même temps la critique la plus lapidaire que les masses adressent aux chimères de leurs soi-disant «chefs» sur «l
Assemblée Nationale». Ils ont déjà la «majorité», les prolétaires en grève dans les usines et les mines ! Les rustres ! Pourquoi ninvitent-ils pas leur patron à un petit débat, pour lemporter ensuite sur lui par une «majorité écrasante», et imposer toutes leurs exigences, sans un pli, «en respectant lordre» ? Ne sagit-il pas dabord, et formellement, de véritables bagatelles, de simples détails de conditions de salaire ?

Que M. Ebert ou Haase essaie donc d
aller proposer ce lamentable plan aux mineurs en grève de Haute-Silésie : il recevra sûrement une réponse percutante. Mais ce qui éclate comme bulles de savon, quand il sagit de bagatelles, devrait tenir le coup quand il sagit de renverser lensemble de lédifice social !

La masse prolétarienne, par sa simple apparition dans la lutte sociale des classes, par-delà toutes les insuffisances, toutes les demi-mesures et les lâchetés antérieures de la révolution, passe à l
ordre du jour. LAchéron sest mis en mouvement, et les avortons qui mènent leur petit jeu à la pointe de la révolution feront la culbute, à moins qu’ils ne comprennent enfin le format colossal du drame historique mondial auquel ils sont mêlés.

Rosa Luxembourg - Die Rote Fahne, 27 novembre 1918.
Reproduit d’après la brochure Supplément à «La Vérité», 1er février 1959.
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Samedi 27 septembre 2008

Pour nous maintenir l’échine courbée, soumis et résignés, les dominants imposent une vision déformée du passé, garante de lendemains qui chantent… pour eux. Ainsi les anarchistes sont présentés dans l’Histoire comme de dangereuses racailles la bombe entre les dents, ou de doux rêveurs la fleur de l’Utopie entre les lèvres ! Pour exorciser ces images d’Épinal, transportons-nous un siècle en arrière à Saint-Junien, haut lieu des révoltes ouvrières.

Ville ouvrière, ville rebelle

Dès 1870 «la population ouvrière de Saint-Junien compte sur elle-même et non sur l
action politique pour obtenir une amélioration de son sort» [Alain Corbin, Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle (1845-1880), PULIM, 1999]. Fin XIXe, ce deuxième centre industriel après Limoges atteint 10.000 habitants. Le travail se concentre dans des papeteries (400 emplois), fabriques de sacs en papier (300), mégisseries [Traitement des cuirs et peaux] (750). Lusine, où les journées sont de onze heures trente, est vécue comme un bagne par un prolétariat peu qualifié et mal payé constitué de femmes, danciens paysans ou artisans. En ganterie (1400 emplois), réalisée à domicile ou en petits ateliers, les ouvriers (330) ont une qualification, acquise entre douze et quinze ans, et de meilleurs salaires. Ils sont assistés par des gantières (couturières, boutonnières, brodeuses). Desprit indépendant, ils tissent des liens de sociabilité (caisse de chômage, chorale, lectures, joutes oratoires). Après la création du Syndicat des Cuirs et peaux, mi-1894, éclatent des conflits dans les mégisseries. Treich, secrétaire de la Fédération des Syndicats de Limoges, socialiste partisan de la subordination du syndicat au parti, impose sa médiation, freine le radicalisme ouvrier, conduisant la grève à la défaite. La leçon en est tirée au Congrès national des mégissiers daoût 1895 à Saint-Junien ; le principe de la grève générale est adopté et le délégué de la Bourse du travail de Paris rappelle : «Ne faites pas de politique ! Cest bon pour les bourgeois ça ! Les syndicats, voilà le salut !»

Germinal et la gymnastique révolutionnaire

La police note la présence à Saint-Junien d
anarchistes, dont un ancien Communard parisien. Après contact avec Armand Beaure, de la Jeunesse libertaire de Limoges, sept gantiers, dont Jean Bourgoin, Francis Ratinaud et Raoul Corcelle, fondent le groupe Germinal en juin 1902 qui comptera rapidement plus de 70 jeunes ouvriers, surtout gantiers. Les objectifs sont clairs : «Les libertaires veulent élargir le champ daction des syndicats. Pour eux, lÉtat oppresseur est à combattre au même titre que le patron. Larmée, pilier de lautorité, est à abattre ; il importe de développer chez les individus lesprit de solidarité, dinitiative, de révolte.» [Jean Bourgoin, Les Antitout, Éditions Les Monédières, 2005] En 1903, ils sont à linitiative de la Jeunesse antimilitariste, perturbant les conscriptions par des appels à la désertion, au son de lInternationale et sous la bannière «Vive les sans-patrie». En août 1904, le syndicat des gantiers, où ils sont nombreux, crée la Jeunesse syndicaliste qui sera très active dans tous les mouvements sociaux. De nombreuses conférences, se terminant en manifestations, sont organisées avec des orateurs anarchistes (Louise Michel, Sébastien Faure, Libertad…) réunissant souvent près de mille participants. Des brochures, tracts, affiches sont diffusés, ainsi que la presse anarchiste limougeaude (Le Combat social) ou nationale (Le Libertaire) ; une bibliothèque est constituée. Ils combattent le militarisme, lélectoralisme [Voir (…) l’affiche, collée à côté des déclarations des candidats qui «promettent la lune»], le cléricalisme, souvent avec succès : la traditionnelle procession de la Fête-Dieu est annulée et labstention dépasse de moitié la moyenne nationale lors des législatives. Les manifestations, notamment le 1er mai, regroupent jusquà 2000 ouvriers et ouvrières, la Jeunesse syndicaliste en tête déployant son drapeau noir orné de «Conscience Savoir Volonté». Au syndicat des gantiers, ils font adopter des textes sur lincompatibilité des mandats politiques et syndicaux et sur la propagande en faveur de la grève générale et de laction directe. Les pratiques réformistes sont déconsidérées depuis la grève des mégissiers fin 1901 : Cardet de la Fédération des cuirs et peaux, futur député socialiste, avait prêché la modération et accepté, après trois mois de conflit, un «compromis» où des grévistes étaient licenciés. Aussi pour la grève des gantiers de fin 1902, Cardet est renvoyé à Paris dès son arrivée. Après deux mois de manifestations, chasse aux «renégats» non-grévistes, pierres sur les maisons des patrons, ces derniers cèdent et réintègrent tous les grévistes. De même les grèves des sachetières (août 1904) et des papetiers (novembre 1904), appuyées par la Jeunesse Syndicaliste sont victorieuses. Ainsi «l’action directe augmente régulièrement la valeur révolutionnaire du prolétariat ; elle éduque, elle forme des hommes dignes, raisonnables et forts, qui nattendent pas leur salut du gouvernement et des politiciens mais qui le porteront en eux» [Jean Bourgoin, Les Antitout]. Après trois ans de «gymnastique révolutionnaire», le taux de syndicalisation atteint 68% dans les papeteries, 82% dans les cuirs et peaux.

L’union sacrée

La presse locale s
émeut : «Répondez à lappel de M. Victor Papon, cet homme courageux et énergique qui a eu lidée dinstituer la Société des Chevaliers de la Trique et on ne fera quune bouchée de la couardise des anarchistes.» Mais rossés dimportance à la sortie de la messe de minuit, ces apprentis miliciens renoncent. En 1905 la peur du «grand soir» gagne la région et provoque lunion sacrée pour la défense des privilèges. Le préfet panique : «À Limoges lagitation devient extrême. Les fauteurs de désordre sont maîtres de la rue où est arboré le drapeau noir et doù retentissent journellement lInternationale et lHymne à lAnarchie.» Mi-avril, suite au lock-out des 8000 ouvriers porcelainiers, des barricades sont érigées, les portes de la prison sont enfoncées, la troupe tire, tuant un ouvrier de 20 ans, Camille Vardelle. À Saint-Junien, après un 1er mai où la moitié de la population est dans la rue, une assemblée dindustriels et de commerçants exige des troupes, «considérant que depuis plusieurs années Saint-Junien est dans lanarchie la plus complète par suite de la présence de 70 à 80 propagandistes par le fait et anti-militaristes qui soulèvent par la menace des mouvements ouvriers continuels, à la faveur desquels ils entraînent à leur suite 1500 à 2000 manifestants». Enhardi par larrivée de militaires en nombre, le patronat veut en découdre. En juin, répondant à une grève douvriers mégissiers, il déclare un lock-out dans tout le secteur. Les rues sont quadrillées, des arrestations réalisées. Après trois mois, les caisses sont vides et le travail reprend. Le groupe Germinal est durement touché : beaucoup restent sans travail, certains sexilent. De leur côté, les socialistes profitent de la période pour reprendre linitiative. Ils nhésitent pas à traiter le groupe Germinal de «secte qui tend à ramener lhumanité à plusieurs siècles en arrière» ! Utilisant le découragement ouvrier, en 1908, ils regroupent un syndicat «indépendant» avec ceux des gantiers et des cuirs et peaux dans un «syndicat purement professionnel» pour éliminer les anarchistes. En 1910 est signé un engagement «à ne formuler aucune nouvelle revendication avant cinq ans» !

Increvable anarchisme

Germinal garde une influence dans les syndicats, une grève sauvage éclate dans une ganterie en 1911, des conférences anarchistes réunissent plusieurs centaines de participants. Mais la grande saignée de la guerre aide le capitalisme à se débarrasser de militants, envoyés en première ligne ou insoumis. Pourtant les femmes, surexploitées et mal payées, se rebellent et impulsent des grèves radicales en 1915 et 1917 (gantières, mégisserie). Le préfet s
inquiète : «Le mot de révolution est sur toutes les bouches», un historien [Pierre Cousteix, «Influence des doctrines anarchistes en Haute-Vienne sous la IIIe République», Actualité de lHistoire no 13] confirme : «La guerre de 14-18 exacerba les instincts et sentiments des anarchistes. Ceux-ci, nombreux dans les syndicats de Limoges et Saint-Junien, travaillèrent à transformer ces organisations dans le sens révolutionnaire.» À la sortie de la guerre, le syndicat des Cuirs et peaux regroupe 800 adhérents, avec à sa tête Louis Gaillard qui affiche des idées libertaires et se déclare «antivotard». Journaux, brochures, conférences, défilés du 1er mai reprennent. Mais les illusions sur la réalité du «pays des Soviets», la constitution du Parti communiste en 1920 guident le mouvement ouvrier vers une impasse. Les méthodes bolcheviques importées de Russie, noyautage, mensonge, calomnie, permettent au PC de «pénétrer dans la CGT comme une pointe dacier dans une motte de beurre». Aujourdhui, après un siècle dexploitation des individus par le capitalisme libéral et le capitalisme dÉtat, lhumanité na pas renoncé à sémanciper. Les voies et les voix libertaires sont toujours là…

Élan Noir - Creuse Citron no 16, 2008.

Lessentiel des informations est extrait de Saint-Junien, un bastion anarchiste en Haute-Vienne (1893-1923), de Christian Dupuy, PULIM, 2003.



Pour un autre futur
«La destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat. Les aspirations du prolétariat ne peuvent avoir d’autre objet que l’établissement d’une organisation et d’une fédération économiques absolument libres, fondées sur le travail et sur l’égalité de tous, absolument indépendantes de tout gouvernement politique, et ne pouvant être que le résultat de l’action spontanée du prolétariat lui-même, des corps de métier et des communes autonomes.»
Congrès de l’Internationale à Saint-Imier, 1872.

«Nous sommes ce que ne sont pas les politiciens, des révoltés de toutes les heures, hommes vraiment sans dieu, sans maître et sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral ou collectif, c’est-à-dire des lois et des dictatures (y compris de celle du prolétariat) et les amants passionnés de la culture de soi-même.
»
Fernand Pelloutier, secrétaire
de la Fédération des Bourses du travail, 1899.

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Jeudi 28 août 2008

Le texte qui suit a été rédigé en 1953 et publié anonymement comme pamphlet du groupe hollandais communiste de conseils Spartacusbond. Une seconde édition du pamphlet a vu le jour en 1978 par le groupe Daad en Dedachte, Cajo Brendel y faisant quelque légères retouches. C’est cette seconde édition qui a été traduite en français dans la revue Échanges et mouvement en 1979.

Un mouvement spontané

Il existe une conception assez répandue qu’une révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu’à condition qu’on ait créé avant des organisations puissantes et mis à leur tête une direction résolue qui formule des slogans et montre le chemin. C’est seulement une telle organisation et une telle direction qui pourraient stimuler les masses et les amener une résistance réelle. Ainsi, une avant garde politique serait la condition indispensable pour la lutte décisive qui seule peut briser le pouvoir de la classe dirigeante. Dans le passé, cette conception a été détruite pour une bonne part par la réalité historique. L’insurrection ouvrière d’Allemagne de l’Est de 1953 a relégué une fois de plus cette conception au royaume des fables.

Les masses se sont mises en mouvement sans être le moins du monde stimulées par certaines organisations. Il ne pouvait d’ailleurs guère en être autrement. Des organisations qui auraient pu remplir cette «tâche historique» n’existaient pas dans l’État d’Ulbricht et de Gretewohl sous la dictature du parti unique, le S.E.D. Des mots d’ordre ou des résolutions qui auraient pu indiquer aux ouvriers «que faire» étaient absolument inexistants. Il n’y avait, et pour cause, aucune trace de ce qui aurait pu ressembler à une direction d’en haut ou de l’extérieur [
Certains ont voulu rechercher les «traditions». Le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que «les couches pur sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique» ont influencé les événements. D’autres ont même cru bon de remonter jusqu’à 1919 et 1921. Selon Baring rien ne permet de conclure dans ce sens, le soulèvement ayant eu lieu aussi bien dans les régions qui élisaient des députés communistes dans les années 30 comme dans les autres. «En tout cas, dans la rue, la “tradition” incarnée par les “anciens” était absente (les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les ouvriers actifs)» (ICO p. 19). Sans compter tous les «anciens» restés sur les champs de bataille.]. Après la lutte, un ouvrier de l’usine de films Agfa à Wolfen près de Bitterfeld déclarait : «Il n’y avait aucun plan, tout est venu spontanément. Les ouvriers des usines d’à côté ne savaient pas ce qui se passait dans notre usine jusqu’au moment où nous nous sommes trouvés ensemble dans la rue.»

Un berlinois qui marchait dans un cortège qui traversait la capitale décrivait ainsi ses expériences : «Nous avons atteint le Lustgarten, le but de notre marche et personne ne pouvait dire ce qu’il fallait faire ensuite.» Un habitant de Dresde déclarait de son côté : «Nous voulions faire une manifestation Place du Théâtre. Nous ne pensions pas à d’autres actions pratiques. C’était comme une première ivresse. Nous avions oublié les choses les plus simples et les plus urgentes.» C’est aussi ce que racontait un ouvrier d’usine quelque part dans la zone russe : «C’était une catastrophe qu’il n’y eut pas d’organisations ou quelque chose dans ce genre. Dans cette région, nous étions tous des gens qui n’avions jamais fait la grève. Tout était improvisée. Nous n’avions aucun rapport avec d’autres villes ou d’autres usines. Nous ne savions pas par quoi commencer. Mais on était tout joyeux que les choses se passent comme ça. On ne voyait que des visages rayonnants et émus dans la foule parce que tout le monde pensait : c’est enfin l’heure où nous nous libérons du joug de la servitude.» Un témoin oculaire d’Halberstadt déclarait : «Toutes les actions se caractérisaient par leur spontanéité. S’il en avait été autrement, tout aurait mieux marché…»

Un des premiers auteurs qui a écrit sur les événements de cet été là en a conclu que «les actions qui prenaient ainsi la forme d’une grève générale se déroulèrent d’une manière non coordonnée et d’une manière totalement différente de ce qui se serait produit s’il s’était agi d’une grève proclamée par un mouvement syndical. Les syndicats existants étaient dominés par les adhérents du système et ne servaient que les intérêts de l’État. Cela explique le fait que des initiatives surgirent en plusieurs endroits à la fois, dans les maisons de centaines et de milliers d’ouvriers qui, au soir du 16 juin écoutaient la radio et apprenaient ainsi ce que les ouvriers du bâtiment de Berlin avaient fait [
Joachim G. Leithäuser, Der Monat, octobre 1953, p. 46]». Plus loin, le même auteur constate que «dès 7 heures du matin le 18 juin, l’inquiétude s’étendait partout dans la zone Est sans qu’il y eut à ce moment de communication entre les villes et les villages [Ibid., septembre 1953, p 613]». Plus tard, d’autres historiens ne purent que confirmer cette première constatation.

Tous les participants aux événements et tous les témoins oculaires qui les ont rapportés sont tombés d’accord sur ce point : l’insurrection de l’Allemagne de l’Est en juin 1953 ne peut être caractérisée que comme un mouvement spontané de la classe ouvrière.

Des mensonges bolcheviques

Le déroulement du mouvement de masse en Allemagne de l’Est était un arrêt de mort pour toutes les théories qui, comme la théorie bolchevique, essaient de prouver la nécessité d’un parti de révolutionnaires professionnels comme précurseurs de la révolution prolétarienne. Comme on pouvait s’y attendre, les bolcheviques de l’Allemagne de l’Est ont essayé de se défendre contre ce coup que les ouvriers leur portaient. Après 48 heures de réflexion, ils prétendirent qu’il ne s’agissait nullement d’une lutte ouvrière mais… d’un «complot qui aurait été ourdi bien avant», de la «terreur semée par des bandes menées par Adenauer, Ollenhauer, Kaiser et Reuter personnellement [
Adenauer était chancelier de l’Allemagne Fédérale (chrétien démocrate) ; Ollenhauer président du SPD, Kaiser chef du parti chrétien-démocrate et Reuter bourgmestre socialiste (SPD) de Berlin Ouest]», l’action de «milliers de provocateurs fascistes étrangers» qui «échouait grâce au bon sens des travailleurs berlinois».

L’impudence de ces menteurs ne connaissait pas de bornes. Dans leur propre journal Neues Deutschland, le quotidien du S.E.D., du 17 juin 1953, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est devaient reconnaître que les ouvriers qui s’étaient mis en grève le 16 juin «mettaient soigneusement leurs distances des provocateurs et des éléments troubles». Plus tard, ils ont complètement passé sous silence le fait que l’insurrection de juin n’était pas tombée du ciel mais était l’aboutissement d’un mouvement qui s’était amplifié au cours des mois précédents. Des semaines déjà avant les 16 et 17 juin, des grèves avaient éclaté à Eisleben, Finsterwalde, Fürstenwald, Chemnitz-Borna et dans d’autres villes. Au cours de ces grèves apparaissaient les mêmes revendications que celles qui furent avancées en juin au cours de l’insurrection. Ces grèves antérieures, les bolcheviques n’avaient jamais prétendu qu’elles étaient poussées par des «provocateurs». Cependant, leur relation avec le mouvement qui se déclenche plus tard est tellement évidente que cette évidence, à elle seule, détruit tous les incroyables mythes sur un prétendu jour X où devait-être mené l’assaut contre la R.D.A.

Selon les bolcheviques, «95% des manifestants de Berlin Est étaient venus des secteurs occidentaux». Cela veut dire que ce 16 juin 1953, vu le nombre des manifestants, plusieurs centaines de milliers de personnes auraient passé aux quelques postes de contrôle aux frontières des secteurs Est et Ouest de Berlin. Affirmation complètement ridicule. Et qui n’était même pas prise au sérieux par les bureaucrates eux-mêmes comme le prouve le nombre imposant d’arrestations qu’ils opérèrent ensuite dans les usines ou dans les quartiers populaires de Berlin Est. Et cela, en dépit du fait que leur propre organe, Neues Deutschland ait écrit, la veille des arrestations, que précisément dans les quartiers ouvriers de Berlin Est habitaient des ouvriers «intelligents qui ne se laissaient pas provoquer».

Si les bolcheviques veulent continuer à prétendre que les manifestants venaient des secteurs occidentaux de Berlin, ils sont alors forcés de reconnaître qu’ils ont arrêté des innocents dans les quartiers de Berlin-Est et qu’ils ont condamné des innocents à de lourdes peines de prison et même à mort. Si, au contraire ils maintiennent que ces condamnés sont «coupables» il ne reste pas grand chose de toutes leurs affirmations sur l’origine des manifestants.

Mais, quel était donc le crime de ceux que l’on avait ainsi emprisonné ou fusillé ? Même le journal est-allemand Vorwärts écrivait le 22 juin et Neues Deutschland le 23 que dans les chantiers de construction de la Stalinallee — où ne travaillaient pratiquement que des membres du S.E.D. — à l’usine de cables de Köpenick ainsi que dans la région de Leipzig fonctionnaient des comités de grève élus par les ouvriers. Est-ce que cela veut dire que l’élection d’un comité de grève ou bien être élu dans un comité de grève était le crime dont étaient accusés des dizaines de condamnés ?

C’était bien cela en effet. Mais, il n’était pas question qu’ils soient accusés ouvertement de cela. La classe dirigeante de l’Allemagne de l’Est ne pouvait pas se permettre de reconnaître qu’elle poursuivait des ouvriers seulement pour le fait qu’ils menaient la lutte de classe et ce faisant menaçaient le pouvoir bolchevique. Et, malgré les contradictions que nous venons de relever, les bolcheviques ont maintenu leur interprétation minable que l’insurrection aurait été «l’œuvre des agents de l’Ouest et des provocateurs». Dans le journal Berliner Zeitung (Est) du 21 juin 1953, cette interprétation était formulée comme suit : «les provocateurs étaient vêtus de chemises de cowboys» et cela, sans que la rédaction, pas très intelligente, explique pourquoi, étant vêtus ainsi, on pouvait les reconnaître du premier coup comme des provocateurs. Peut-être parce que des lecteurs intelligents auraient pu leur poser la même question que nous, peut-être parce que personne n’avait aperçu ces hommes déguisés en cow-boys, le quotidien Tägliche Rundschau avançait le 24 juin une autre interprétation selon laquelle les «provocateurs» et «espions de l’Ouest» s’étaient «déguisés en ouvriers du bâtiment». Mais cette fois, on ne disait pas comment les soit-disant espions auraient pu réussir à se procurer les habits ouvriers caractéristiques de l’Allemagne de l’Est et de plus avec leur mauvaise qualité.

Le 20 juin 1953, un certain Kuba donnait une troisième interprétation dans le Neues Deutschland. Il parlait des «hooligans», c’est-à-dire des gens de cette espèce qui «se seraient mêlés à la population ouvrière de Berlin Est et qu’on aurait tout de suite reconnu à leur apparence». Dans toutes ces interprétations, les bolcheviques s’empêtraient dans leurs propres mensonges.

Il ne leur restait pas autre chose. Ils étaient bien loin de penser que l’action des masses dans la R.D.A. surgissait des relations sociales elles-mêmes et que l’ordre établi par le S.E.D. soulevait la perspective d’une révolution prolétarienne tout autant que le capitalisme en Europe ou aux U.S.A. Le même Kuba que nous venons de citer déclarait aux ouvriers de l’Allemagne de l’Est : «On a envie de lutter que si l’on a des raisons pour le faire et de telles raisons, vous n’en aviez pas.»

L’idée que, le fait qu’ils luttaient, montrait précisément qu’ils avaient des raisons pour ça, ne l’effleurait même pas. Il y avait un abîme entre les dirigeants de l’Allemagne de l’Est et la classe ouvrière. Pour ces dirigeants, le socialisme, c’était un salaire aux pièces avec des primes. Pour eux, «l’intérêt du prolétariat», c’était une exploitation plus intense qu’à l’Ouest. Que la classe ouvrière résiste à une telle situation était causé, à leurs yeux de dirigeants, par un «malentendu», un malentendu qui devait être clarifié par l’armée russe avec ses chars d’assaut et par la police soit-disant populaire — la Volkspolizei.

«La politique des salaires dans la zone Est d’Allemagne a pour but d’obtenir une augmentation de la productivité au moyen d’un plus grand effort et d’une baisse des salaires. Là où cela est possible, on peut pratiquer le salaire au rendement. Le montant du salaire dépend d’abord de la catégorie dans laquelle on se trouve, ensuite de la mesure dans laquelle l’ouvrier remplit sa norme, c’est-à-dire le nombre de produits qu’il doit produire dans un temps déterminé. Déjà, en 1950, il y avait en Allemagne de l’Est de grandes différenciations dans les salaires. Le système russe que voulaient appliquer les dirigeants ne pouvait que mener à des différences encore plus grandes [
«Le système des salaires dans la zone soviétique», Der Gewerkschafter («Le Syndicaliste» - ouest-allemand), juillet 1953]

La marée de la Révolution

Le 16 juin changeait tout et tout le monde. Le 17 juin apporterait encore plus de changements. La raison en était que les manifestations de masse coïncidaient avec des grèves de masse et que ces deux formes de la lutte prolétarienne entremêlées provoquent rapidement des réactions en chaîne. Parce que les ouvriers avaient senti leur force de classe, ils commençaient à agir comme classe. Parce qu’ils commençaient à agir comme classe, le sentiment de leur force augmentait.

Pour pouvoir manifester, il faut d’abord cesser le travail. D’autre part, là où les ouvriers manifestaient, ils se dirigeaient d’abord vers les usines où leurs camarades hésitants n’avaient pas encore rejoint leur action. Les grévistes devenaient des manifestants et les manifestants stimulaient l’activité de la grève.

Leur unité, les ouvriers, sentaient qu’elle existait. Pour éviter qu’elle ne soit brisée, pour empêcher que l’extension permanente de leur lutte et que cette lutte elle-même en même temps ne soit brisée, il fallait prendre heure par heure des mesures dont chacune avait pour résultat que le mouvement global faisait un pas en avant chaque fois et s’élevait alors à un niveau plus haut.

Partout, en Allemagne de l’Est, les ouvriers formaient leurs propres comités de grève qui réglaient leurs affaires soit par usine, soit dans toute une ville, soit dans toute une région industrielle. En conséquence, le pouvoir se déplaçait. L’autorité des organes qui s’étaient formés pendant et pour la lutte s’accroissait de plus en plus. Le pouvoir du parti et du gouvernement s’évanouissait. Le pays échappait à l’emprise de toutes les institutions qui existaient jusqu’à ce moment. Celles-ci perdaient leurs fonctions de gouvernement dans la mesure où de plus en plus, les ouvriers se gouvernaient eux-mêmes. Leurs comités de grève ne prenaient pas seulement pratiquement mais aussi formellement le caractère de conseils ouvriers. Ainsi naquit une organisation qui n’était pas du tout formée en vue du bouleversement des relations sociales, mais qui était au contraire le produit d’un processus révolutionnaire.

Les grèves de masse prenaient dans leur ensemble la forme d‘une grève générale. C’était leur quantité qui leur donnait une autre qualité. Ce changement de qualité se manifestait aussi comme un changement de conscience. Au début, on faisait la grève pour faire annuler l’augmentation des normes de travail et pas du tout pour faire tomber le gouvernement. Le 16 avril, pendant les discussions à la centrale électrique de Zeits, l’ouvrier Engelhardt s’écriait : «Nous voulons vivre comme des êtres humains et nous ne voulons rien de plus !» Mais du moment où l’on avait bloqué toutes les usines, la situation était différente. Afin de pouvoir vivre comme des êtres humains, les ouvriers demandaient la chute du régime. En effet, ils étaient en train de transformer les relations sociales et cela conditionnait la chute d’un régime basé sur ces relations. Au début, ils criaient : «À bas l’augmentation des normes de travail» ; un peu plus tard ils criaient : «À bas Walter Ulbricht». Cela caractérise le processus révolutionnaire. Ce n’était pas telle ou telle organisation qui avait fait la révolution, mais c’était la révolution qui créait ses propres organisations. Ce n’était pas une conscience révolutionnaire qui poussait la révolution, mais c’était la révolution qui faisait naître une conscience révolutionnaire. L’un était lié à l’autre. Il semblait que les organisations nouvelles qui n’existaient pas avant surgissaient comme par un coup de baguette magique. En réalité, elles surgissaient grâce à l’initiative des dirigeants complètement inconnus qui étaient poussés par les masses, de dirigeants qui eux-mêmes s’étonnaient de leurs propres actions. Ils avaient été saisis soudainement par la tension des événements et ils avaient été portés en avant alors que, dans le tourbillon social, la conscience de tout s’était transformée. D’un côté la formation des organisations nouvelles stimulait grandement cette transformation de la conscience : il y a beaucoup d’exemples de cela.

Dans la ville de Görlitz sur la Neisse, le 17 juin, la foule insurgée s’emparait de l’installation des hauts-parleurs de la ville. Tout de suite les premiers orateurs se présentaient : 20.000 hommes les écoutaient. Le son était mauvais. Ils parlaient quand même les uns après les autres. Des ouvriers de la grande usine de wagons Lowa, des ouvriers d’autres usines, de petits artisans, un propriétaire de bistrot, un architecte, des employés et après eux, des ouvriers et des ouvriers. La plupart d’entre eux ne s’étaient jamais trouvés devant un micro, mais leur enthousiasme, leur joie d’être témoins de telles choses les aidaient à surmonter leur trac : ils se trouvaient devant des milliers et ils parlaient. À Magdebourg, le soir du 16 juin, le musicien K. jouait en froc noir et chemise blanche à l’Opéra «La Chauve Souris» de Johann Strauss devant une salle comble. Jamais il ne s’était occupé de politique. Il ne se doutait pas qu’il se trouverait le lendemain à la tête des ouvriers de cette ville industrielle et qu’il serait forcé de s’enfuir ensuite à Berlin-Ouest pour cette raison.

À Dresde, un certain Richard S. — 34 ans — habitant de cette ville, conduisait les grévistes et les manifestants d’une usine à l’autre pour appeler les travailleurs à se joindre à l’action. Dans chaque usine, il entrait dans les grands ateliers, sautait sur les tours et gesticulait jusqu’à ce que les machines soient stoppées et les courroies de transmission débranchées. Alors, il commençait à parler : «Est-ce que vous avez entendu les nouvelles de la Stalinallee ? Il faut être solidaires avec eux. Venez dans la rue !» Lui et deux autres formaient un comité révolutionnaire. Ils arrêtaient tous les camions qui passaient et persuadaient chaque chauffeur de faire demi-tour et de se joindre à l’action. En peu de temps, ils disposaient d’une division motorisée qui à 11 heures du matin déjà avait transporté 15.000 ouvriers. Plus tard S. raconta : «Je me sentais comme si j’étais né de nouveau. J’ai envoyé 50 cyclistes pour occuper la station de radio.»

À Dresde, cette tentative échouait, mais à Halle elle réussit. La station de radio locale fut occupée par 30 ouvriers insurgés. Ils s’assuraient que les communiqués de la direction centrale de grève étaient bien diffusés. Les événements du 17 juin 1953 étaient comme une avalanche. Le jour se levait à peine que, dans toutes les villes et tous les villages et pratiquement dans toutes les usines de l’Allemagne de l’Est, les ouvriers entraient en lutte. Comme à Berlin-Est, cela commençait par des grèves et des manifestations. Quelques heures plus tard, on désarmait la police. On se pressait autour des bureaux du parti, on déchirait les brochures de propagande du S.E.D., on envahissait les prisons pour libérer ceux qui étaient dedans. Mais ce n’était qu’après ces manifestations de la colère populaire que l’insurrection spontanée prenait plus clairement le caractère de révolution prolétarienne.

On pouvait observer — et pas par hasard — ce processus le plus clairement dans cette partie de l’Allemagne de l’Est qui était la plus industrialisée et où se trouvait la plus forte concentration de population ouvrière. C’était là le foyer de l’incendie. À Halle, Wolfen, Mersebourg, Bitterfeld, Rosslau, Gera et d’autres villes de cette région surgissaient des organisations qui prenaient pour une courte période le pouvoir exécutif entre leurs mains. Ils mettaient en place une nouvelle structure qui n’était ni bourgeoise, ni étatique. Une structure conçue spécialement pour une réelle libération des ouvriers. À Halle, à 13 heures 30 il y eut une réunion dans une des usines de la ville à laquelle participaient des représentants des comités de grève de presque toutes les usines de la ville. On élisait un conseil qui s’appelait «comité d’initiative» mais qui, si l’on y regardait de plus près avait tous les traits d’un conseil ouvrier et qui fonctionnait comme tel. C’était ce conseil ouvrier qui proclamait la grève générale ; c’était lui qui décidait qu’il fallait occuper un des journaux locaux pour y faire imprimer un manifeste. L’opération était en cours lorsque, dans le dos des ouvriers, la police secrète fut avertie et on dut renoncer ce travail.

Personne n’avait besoin de se demander quelle classe bougeait à Halle. Dès les premières heures de la matinée, plusieurs colonnes d’ouvriers venant des usines métallurgiques de la banlieue entraient dans la ville et marchaient en direction du centre. Ils faisaient comme les ouvriers d’Hennigsdorf qui avaient envahi Berlin-Est. Sur la place du marché de Halle une foule de plus de 50.000 manifestants se rassemblait.

À Mersebourg se déroulaient des événements semblables : 20.000 ouvriers se dirigeaient vers la Uhland Platz dans le centre ; ils venaient des usines Leuna [
Les usines chimiques Leuna sont les plus grandes usines de l’Allemagne de l’Est] et ils avaient entraîné avec eux les ouvriers de l’usine Buna Werk à Schkopau, de la mine de lignite Gross-Kayna, des mines de houille de la vallée du Geisel et de trois autres usines (papeteries). La direction de la grève, convaincue que la force des ouvriers se trouvait dans les entreprises, conseilla aux manifestants de rentrer dans leurs usines pour lutter là pour leurs revendications.

De quelles revendications il s’agissait, c’était déjà très clair dans la matinée. Devant le bâtiment de la direction de Leuna Werke, tout le personnel s’était rassemblé. Un des porte-paroles, demanda entre autres qu’il soit mis fin à l’accélération incessante des cadences et que l’on désarme, tout de suite la police de l’usine. Les ouvriers occupèrent la radio de l’usine.

À Bitterfeld, dans l’après-midi du 17 juin, ce que l’on voyait, personne ne l’avait vu auparavant. Venus de toutes les usines de banlieue, les ouvriers, en habits de travail, s’avançaient sur un large front, les mineurs encore noirs de la poussière du charbon. La ville était toute en fête. Le président du comité de grève prenait la parole sur la place de la Jeunesse. Il parlait encore lorsque l’on apprit que la police avait arrêté quelques ouvriers. À cette nouvelle, le comité de grève décide d’occuper toute la ville. À ce moment, le comité de grève commença à fonctionner comme un conseil ouvrier qui exerçait le pouvoir à Bitterfeld. Les employés municipaux devaient continuer leur travail. Les pompiers recevaient l’ordre d’enlever dans la ville toutes les affiches du S.E.D. En même temps, le comité de grève envisageait la grève générale, non seulement dans la ville et ses environs, mais dans toute l’Allemagne de l’Est. Dans un télégramme envoyé au soit-disant gouvernement de la R.D.A. à Berlin-Est, le comité de grève de Bitterfeld demandait la «formation d’un gouvernement provisoire composé d’ouvriers révolutionnaires».

À Rosslau sur l’Elbe, les ouvriers étaient aussi maîtres de la ville pendant une certaine période. Ceux qui travaillaient dans les chantiers navals étaient le noyau de la résistance.

On retrouvait dans toutes les usines et toutes les villes d’une certaine importance la même situation qu’au centre vital du pays. À Dresde, les ouvriers de toutes les grandes usines, y compris les usines Zeiss, étaient en grève et manifestaient. Dans la province de Brandebourg, les ouvriers des chantiers navals Thälmann, de l’entreprise de transport Brandenbourg, de la mine Elisabeth et de l’usine de chars Kirchmöser (sous direction russe) étaient aussi en lutte. À Falkensee, le travail avait cessé dans toutes les usines. De même à Leipzig, Francfort sur l’Oder, à Fürstenberg, à Greifswald et à Gotha pour ne citer que quelques villes, les ouvriers étaient dans la rue. Même dans les mines d’uranium à la frontière tchèque, c’était la grève ; même dans le nord du pays, là où la population était la moins dense.

Tout cela n’empêchait pas pas le Neues Deutschland de proclamer un mois plus tard, le 28 juillet 1953, que la grève qui «avait été préparée par des putschistes avait échoué parce que la majorité des ouvriers ne les écoutait pas et que seulement 5% de la classe ouvrière s’était lancée dans la grève [
La critique du livre d’Arnulf Baring, Le 17 juin 1953, publiée dans ICO souligne que d’après Baring, seulement 5 à 7% du total des salariés d’Allemagne de l’Est participèrent au soulèvement et ajoute : «Certes il est possible que la proportion réelle fût supérieure, mais, en tout cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable.» Les différentes sources citées précédemment infirment ces estimations sans donner de pourcentages précis. À plusieurs endroits de son livre très documenté, Stefan Brant (Der Aufstand - L’Insurrection) parle de «toute la classe ouvrière» qui se levait. L’auteur de cette brochure estime de plus que l’ampleur des événements montre qu’un nombre beaucoup plus important d’ouvriers que celui «avoué» par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est fut impliqué dans l’insurrection de juin 1953.]». En réalité, les dirigeants bolcheviques étaient confrontés à la résistance de toute la classe opprimée.

Ni Ulbricht, Ni Adenauer

Lorsque le gouvernement Ulbricht et le S.E.D. annoncèrent au printemps de 1953 l’augmentation des normes de travail, une partie de la classe ouvrière en Allemagne de l’Est espérait pouvoir en neutraliser les effets en se faisant passer dans une catégorie supérieure du salaire. Mais cet espoir s’avéra rapidement complètement vain. Le 22 mai, Neues Deutschland écrivait qu’une telle revendication était en complète contradiction avec les intérêts des ouvriers. Les ouvriers avaient pourtant une toute autre opinion de leurs intérêts. Le compte avait été vite fait : un ouvrier qui gagnait entre 20 et 24 marks (Est) par jour n’en toucherait plus après l’augmentation des normes qu’entre 13 et 16. Ils ne pouvaient pas accepter cela. Ils se révoltaient contre une attaque aussi brutale sur leur niveau de vie ; ils ne résistaient pas pour des buts politiques ou des idéaux révolutionnaires.

Les circonstances que leur lutte contre la politique des salaires du gouvernement se développait en quelques heures en une lutte contre le gouvernement comme tel n’était pas une conséquence de leurs intentions. Cela surgissait de l’essence de la lutte même et de son caractère de classe. Ce caractère de classe leur montrait le chemin pour leur action et, à chaque moment, jouait un rôle décisif dans le contenu et la forme de leur mouvement.

Ce caractère de classe est largement ignoré à l’Est comme à l’Ouest. Pour les mêmes raisons d’ailleurs. Si les bolcheviques l’avaient reconnu, ils auraient été forcés de renoncer en même temps à tous les mythes autour de leur propre société. Les démocraties bourgeoises de leur côté n’avaient aucun intérêt à mettre l’accent sur la signification sociale d’événements qui, justement à cause de cette signification là, auraient pu avoir des répercussions dans la classe ouvrière en Occident. C’est pour cela que les chefs politiques de la R.F.A. parlaient d’une insurrection du peuple contre l’occupant russe et mettaient au premier plan des choses qui se déroulaient en marge du mouvement mais qui pouvaient servir facilement de support à une interprétation favorable à la classe dominante. C’est pour cela que la classe dominante de l’Occident parlait d’une lutte «pour l’unité allemande».

Lors d’une manifestation solennelle, place Rudolf-Wilde dans le quartier de Schöneberg à Berlin-Ouest, le chancelier Adenauer déclarait le 23 juin 1953 : «La partie du peuple allemand qui se trouve derrière le rideau de fer nous a fait savoir qu’il ne faut pas que nous l’oublions… Je jure devant tout le peuple allemand que nous n’aurons pas de repos tant qu’ils ne connaîtront pas la liberté, jusqu’au moment où toute l’Allemagne sera réunifiée.» Et le bourgmestre Reuter ajoutait : «Aucune puissance dans le monde ne peut nous diviser nous allemands. La jeunesse a retiré de la Porte de Brandebourg le drapeau de la servitude. Un jour viendra où cette jeunesse y plantera le drapeau de la liberté…»

C’est vrai que le 17 juin, des jeunes avaient ôté le drapeau de la R.D.A. de cette porte monumentale et avaient essayé de le remplacer par celui de la R.F.A. C’est vrai aussi qu’en plusieurs occasions, on avait scandé «Liberté» et que certains cortèges brandissaient des drapeaux du gouvernement de Bonn. Mais cela ne prouvait rien d’autre qu’une partie des participants au mouvement n’avaient pas une idée claire de leur propre action. Si le sens de leur action leur est apparu peu à peu, certainement ils n’y sont pas tous parvenus au même moment. Les ouvriers de l’Allemagne de l’Est ont montré en plusieurs occasions au cours de leur action qu’ils ne se dirigeaient pas en premier lieu contre l’armée russe qui stationnait sur le territoire de l’Allemagne de l’Est mais contre le gouvernement du S.E.D. Jusqu’au dernier moment où cette armée prenait part ouvertement aux luttes, l’attitude des ouvriers vis à vis de cette armée n’était pas agressive et se distinguait nettement de leur attitude contre la police populaire et contre les fonctionnaires du parti.

Si l’on pose la question de savoir si tous les ouvriers d’Allemagne de l’Est ont compris leur action comme un mouvement de classe, alors, la réponse est sans aucun doute négative. Mais cela ne change rien au fait incontestable que malgré cela, leur action était un mouvement de classe parce que ce que pensaient les ouvriers était moins important que ce qu’ils faisaient dans leur totalité. Il est certain que malgré certains symboles de la R.F.A. et malgré le fait qu’on scandait d’une façon assez naïve «Liberté» et même «Unité», la classe ouvrière ne voulait pas vivre dans une Allemagne réunifié. Les cheminots de Magdebourg écrivaient à la peinture blanche, en grandes lettres sur les wagons dans la gare de triage : «Ni Ulbricht, ni Adenauer, mais Ollenhauer».

Ils exprimaient ainsi, sous la forme d’un malentendu, qu’ils tenaient un social-démocrate comme Ollenhauer comme un représentant de leur classe, mais en même temps, ils disaient clairement qu’ils n’avaient rien à faire avec une Allemagne gouvernée par Adenauer, pas plus qu’avec une Allemagne gouvernée par Ulbricht. Ils exprimaient d’une façon qui, formellement était fausse, qu’ils luttaient non seulement contre le capitalisme d’État, mais aussi contre le capitalisme tout court et que pour eux cela ne présentait aucun attrait de passer du joug du bolchevisme sous le joug de la bourgeoisie.

Les politiciens de l’Allemagne de l’Ouest ont fait du 17 juin une journée nationale pour «l’unité allemande». Cela escamotait complètement le fait que la révolte exprimait avant tout le refus d’une division de classe qui existait autant à l’Est qu’à l’Ouest et que les ouvriers d’Allemagne de l’Est avaient montré au cours de cette journée là qu’en tant qu’ouvriers, ils étaient les ennemis d’une société fondée sur l’oppression de classe.

«L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant “chefs” ou des “partis”, comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne…» — Rosa Luxembourg.
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Vendredi 22 août 2008

Exproprier notre histoire au pouvoir. Lui arracher ce qu’il aimerait garder sous silence et nous en nourrir. La faire exister, ne plus être déracinés, ne plus venir de nulle part. Savoir que d’autres étaient là avant nous. Savoir apprendre de ça, profiter des réflexions, des expériences, des auto-critiques, des scissions… Voilà aussi une tâche d’un mouvement révolutionnaire s’affrontant au pouvoir qui voudrait nous voir isolés et sans passé (où alors terrassés par l’histoire des vaincus).
Pour ce numéro, nous avons compilé des extraits de textes reprenant des expériences d’autoréductions dans le mouvement autonome italien des années 70. Pour ce faire, nous avons joyeusement pillé une lecture dénommée Intervento qui se base principalement sur différents documents d’époque.

Contexte politique

On parle d’un mouvement social «autonome», car autonome des partis et des syndicats. Refusant la délégation et la représentation, les exploité-e-s se préoccupent de prendre en charge leurs besoins, sans médiation, sans confiance dans les institutions, ici et maintenant, sans attendre une hypothétique et lointaine révolution préparée par des élites.

En 1973, la crise apparaît en Italie comme dans les autres pays occidentaux. Le Parti communiste (PCI) et les syndicats appellent la population à se serrer la ceinture, mais les comités autonomes répondent que les prolétaires n’ont pas à se sacrifier pour la bonne marche de l’économie, et défendent plutôt le vol et l’autoréduction.

L’autoréduction, ça consiste à refuser ensemble de payer le prix demandé pour différents services, l’électricité, le téléphone, les transports, les loyers, et même la nourriture et les autres biens de consommation. On paye soit l’ancien prix (lorsqu’il augmente), soit moitié prix, soit rien du tout. Cette forme de désobéissance va se répandre comme une traînée de poudre dans tout le pays, souvent soutenue par les ouvriers des services concernés.

Si le mouvement des autoréductions a pu se développer à une échelle de masse, c’est qu’il existait en Italie des luttes d’usines particulièrement fortes et permanentes. Mais c’est aussi parce qu’à la différence de l’Angleterre, où les ouvriers restent souvent enfermés au seul niveau de l’entreprise, ici les conflits sortent de l’usine.

Le capitalisme casse le modèle de l’usine, où les ouvrier-e-s sont rassemblé-e-s et relativement puissant-e-s. Il délocalise, sous-traite, disperse et réduit les unités de production. La lutte des classes est toujours moins centralisée dans l’habituelle usine, entre l’ouvrier-e et le patron, et se dilue de plus en plus dans beaucoup d’aspects de la vie quotidienne, et touche d’autres personnes.

Les autonomes remarquent ce glissement, et se mettent à lutter sur tous les domaines de la vie : logement, accès aux fluides, information parallèle, patriarcat…

Ils analysent la situation en parlant d’«usine diffuse», concept qui justifiait la sortie de l’usine au nom du fait que tout, en définitive, de la consommation de marchandises culturelles au travail domestique, contribuait désormais à la reproduction de la société capitaliste, et que donc l’usine était désormais partout.

Le mouvement révolutionnaire n’appartient plus à la classe ouvrière en tant que telle, mais à «l’ouvrier social» : une catégorie suffisamment élastique pour intégrer les femmes, les chômeurs, les artistes, les marginaux, les jeunes révoltés de toutes sortes.

Cette évolution contenait en soi, à plus ou moins brève échéance, la rupture avec le socialisme et avec ceux qui, comme les Brigades Rouges et certains collectifs de l’autonomie ouvrière, voulaient croire que «la classe ouvrière reste de toutes façons le noyau central et dirigeant de la révolution communiste».

Électricité

Autoréduire ses factures d’électricité, ça veut dire refuser unilatéralement de payer le prix demandé, par conscience et par refus du système de profit qui tourne autour des fluides. Les factures sont payées soit à l’ancien prix (après une augmentation), soit à moitié prix, soit au prix que paient les entreprises, soit pas du tout. Parfois elles sont ornées du tampon du comité d’usine.

Ces autoréductions prennent beaucoup d’ampleur. Ainsi le 12 novembre 1974 à Turin, par exemple, 80.000 personnes manifesteront et brûleront la lettre que l’ENEL (équivalent italien d’Électrabel) leur a envoyé pour les menacer poliment de poursuites judiciaires s’ils et elles continuent à autoréduire leur facture. Parfois, les habitant-e-s d’un quartier s’organisent pour faire des «piquets» devant les compteurs de leurs immeubles, et empêcher ainsi que les employé-e-s de l’ENEL puissent les relever. Parfois, ce sont les employé-e-s mêmes qui refusent de relever les compteurs ou de couper l’électricité : les mouvements d’autoréduction de l’électricité sont, pour beaucoup, lancés et appuyés par les comités d’ouvriers de l’ENEL, bien placés pour connaître et diffuser les détails des finances de l’ENEL…

En 1974, on peut estimer à 280.000 les foyers qui recourent dans toute l’Italie à l’autoréduction. Devant l’ampleur de la catastrophe, l’ENEL et le gouvernement se dépêchent de négocier. Ils trouvent d’ailleurs des syndicats assez contents de s’asseoir autour du tapis vert. La gauche syndicale a été débordée et partout, sauf à Turin, les luttes les plus importantes sont menées par des collectifs ou des groupes autonomes, dans un cadre résolument extra-syndical. D’autant qu’immanquablement, autour des autoréductions des notes d’électricité, surgissent les problèmes du gaz de chauffage, du téléphone, des charges locatives, de la redevance de la télévision, etc. La lutte risque alors d’échapper aux limites précises d’une négociation et sur l’exercice du pouvoir des prolétaires dans la société.

Ainsi le PCI, face à l’émergence de ce mouvement, restera indifférent, se limitera à lancer des pétitions contre l’augmentation des tarifs de l’électricité, ou encore sabotera directement les luttes, en s’en dissociant publiquement, en arrachant les affiches, etc.

Tract édité à Rome en 1973 par un comité d’ouvriers de l’ENEL
Tout a augmenté, et l’argent on en a de moins en moins. Nous devons aller nous faire exploiter à l’usine pour rapporter un salaire de misère. Il nous faut des mois de lutte pour arracher une augmentation. Tandis que pour les patrons et le gouvernement, un simple trait de plume suffit pour augmenter les prix. Les prix, les impôts, les loyers et les tarifs.
Organisons-nous pour reprendre le salaire qu’ils nous volent tous les jours. Notre «non aux licenciements», ce sera le salaire garanti, que nous travaillions ou pas, notre «non à la vie chère» consistera à reprendre notre argent : en ne payant pas le loyer des patrons, en décidant nous-mêmes du prix des loyers, en occupant les maisons vides. Nous voulons des transports gratuits payés par les patrons. Ne payons plus les notes astronomiques d’électricité, de gaz, de téléphone : décidons de payer ce que nous voulons en autoréduisant.
Organisons-nous pour payer un prix qui corresponde à nos revenus en ce qui concerne les produits alimentaires de première nécessité.
Pour l’électricité, les prolétaires payent 45 lires. Agnelli, le patron de la Fiat, paye 10 lires. Les prolétaires de certains quartiers de Rome, de Turin et de Milan ont répondu à la cherté de l’électricité et aux notes astronomiques en autoréduisant : payons tous comme Agnelli. L’autoréduction se fait en expédiant un mandat postal en indiquant le relevé de la consommation : nombre de kWh × 10 lires = tant de lires.
Payons l’électricité ce qu’elle coûte et non ce qu’ils veulent nous la faire payer !

Transport

Sur le plan des transports en commun, les luttes autonomes revendiquent la nationalisation des transports en commun, la baisse des tarifs, voire la gratuité. L’autoréduction s’exprime alors par le paiement collectif de l’ancien prix du billet quand celui-ci vient d’augmenter. Des comités naissent un peu partout en Italie et mènent des actions comme le blocage des routes ou des voies ferrées.

Le 19 août 1974, à peine rentrés des vacances, les ouvriers de la Fiat Rivalta (seconde usine Fiat après Mirafiori) ont la bonne surprise d’apprendre que les tarifs des bus qui les conduisent de Turin ou de sa banlieue à l’usine ont augmenté de 25% à 30%. Proposées en leur absence par le gouvernement à la région, ces augmentations ont été votées, fin juillet, par des organismes régionaux trop heureux de faire une fleur aux entreprises de transports qui prospèrent sur le dos des ouvriers. Pris de court, les ouvriers commencent par payer, mais, le 24 août, le mécontentement est si grand que la décision d’autoréduire est prise à l’unanimité. Sur les bus de la SIPAV qui les transportent de Pinerolo (grande banlieue de Turin) aux départements de Rivalta, la lutte s’organise rapidement : les ouvriers élisent des délégués de car et adoptent une attitude que la Stampa qualifie pour la première fois de «désobéissance civile».

À Pinerolo, le 26 août, d’importants barrages empêchent les bus de partir ; la compagnie est alors contrainte de revenir à l’ancien tarif. Mais, même de celui-ci, les ouvriers ne veulent plus. De ce moment, la FLM (Federazione di Lavoratori Metalmeccanichi) de Turin entre à son tour dans la lutte : elle a fait distribuer sur toute la ligne des abonnements autoréduits qui portent son cachet.

Le 2 septembre, les ouvriers empêchent de nouveau les bus de partir de Pinerolo. Et la FLM peut bien distribuer ses abonnements autoréduits, les ouvriers préfèrent ce jour-là exhiber leur force de classe et voyager gratuitement.

Le 3 septembre, les barrages se multiplient dans la banlieue de Turin, impliquant un nombre grandissant de gens. L’ampleur de la «désobéissance» contraint alors les autorités à négocier directement avec les comités pour l’autoréduction, qui imposent le retour aux vieux tarifs. La lutte sur les transports cesse à Turin aussi soudainement qu’elle avait commencé, mais l’exemple a été compris. Et, tandis qu’à Turin se préparent les premières autoréductions de l’électricité, autour de tous les grands centres industriels italiens, la lutte pour des transports meilleurs, moins chers ou gratuits, va prendre une forme nouvelle.

C’est ainsi qu’à Salmone, dans la grande banlieue milanaise, la compagnie était revenue aux anciens tarifs deux heures seulement après l’annonce des premières autoréductions. L’ampleur du mouvement surprend tellement les autorités que, le 27 septembre, le préfet de Milan convoque une série de journalistes, téléphone aux principaux directeurs des quotidiens milanais et leur déclare : «Je ne veux pas vous enseigner votre métier, mais vous ne traitez pas de la bonne manière un sujet aussi délicat que celui-là… Si vous ecrivez, par exemple, sur le journal que deux cents personnes n’ont pas payé hier le billet de tram, alors demain il y en aura deux mille pour ne pas le faire : et c’est comme ça que la désobéissance marche à toute vapeur !» Tout un programme. Mais le préfet de Milan n’est pas le seul à s’inquiéter. Dans un communiqué rendu public le même jour, la FIOM déclare : «Le mouvement ouvrier a dépassé le stade de la lutte passive (…).»

Téléphone

Le mouvement d’auto-réduction des factures de téléphone démarre très vite : en six mois, plusieurs dizaines de milliers de foyers refusent de payer la somme que leur demande la SIP, équivalent italien de Belgacom.

En 1974, 52.000 foyers italiens refusent de payer leur facture de téléphone. La SIP envoie des menaces de coupure par écrit et les met en application début octobre. Mais la riposte ne se fait pas attendre. À Rome, où la SIP a coupé plusieurs milliers de téléphone dans les banlieues prolétaires, un premier attentat, symbolique, a lieu contre un central téléphonique. Mais quelques jours plus tard, une charge de plastic fait sauter, avec le central de la via Shakespeare, 14.000 lignes de téléphone, dont ceux de tous les ministères, ainsi que de la présidence de la République.

Le lendemain, l’opération se répète à Gênes, où 15.000 téléphones sont à leur tour privés de lignes. Dans chaque cas, l’opération vise des quartiers bourgeois, en représailles des coupures intervenues dans les quartiers les plus pauvres ; on comptera, dans la semaine, vingt-sept attentats contre des centraux téléphoniques dans toute l’Italie, dont quatre au moins «réussiront».

Parallèlement, des magistrats ordonnent à la SIP de rétablir les lignes aux usagers qui autoréduisaient, la décision de couper ayant été prise sans tenir compte de la loi, très stricte en Italie sur ce point. Pour ceux qui autoréduisaient, c’est une première victoire, non pas tant sur les augmentations, qui restent inchangées, mais c’est la première fois que des prolétaires s’emparent collectivement, et par la violence, d’un droit insupportable à toute société capitaliste : celui de ne plus rien payer du tout.

À Milan, dans la première semaine d’avril 1975, un groupe d’usagers pénètre lors d’une grève syndicale dans un central téléphonique et détruit, à coups de barres de fer, les enregistreurs d’unités. Permettant ainsi à tout un quartier de téléphoner gratuitement.

Logement

C’est en 69 que se produit l’explosion résultant des tensions accumulées durant toutes les années précédentes. À Rome, 70.000 prolétaires parqués dans des ghettos et dans des conditions catastrophiques ont en face d’eux 40.000 appartements vides qui ne trouvent pas d’acquéreurs ou de locataires en raison du coût des loyers.

L’Association des Entrepreneurs du bâtiment romain reconnaît elle-même qu’il s’agit là d’une «marge de manœuvre indispensable». Le climat politique général créé par les luttes ouvrières et étudiantes exerce alors une grande influence dans le déclenchement d’un nouveau genre d’action : il ne s’agit plus d’une occupation symbolique servant de moyen de pression supplémentaire dans le cadre d’une négociation au sommet. Cette dernière est refusée et les occupations prennent l’allure d’une prise de possession violente qui traduit confusément la volonté des prolétaires de prendre les biens nécessaires à leurs besoins. Ces luttes vont avoir pour conséquence de démystifier l’État qui était présenté comme «médiateur» dans la prestation des services pour tous les citoyens. Elles mettent le doigt sur la nature de classe de l’État et de l’administration communale et concrétisent une extension directe de la lutte de l’usine vers la société.

En juillet 1969, la commune de Nichelino (banlieue «rouge» de Turin) est occupée : aucun-e de ses habitant-e-s ne paye de loyer. En 1974, 600 familles d’ouvrier-e-s de Fiat Mirafiori (Turin toujours) se mettent à squatter des bâtiments vides. En 1976 à Milan, 5000 familles squattent, 20.000 autoréduisent leur loyer et 12.000 leur facture d’électricité. 100 bâtiments sont ouvertement squattés. «Les retards de paiement des loyers, habituellement de 1 à 2%, ont grimpé à un niveau “politique” : 20%.»

À Rome, c’est à partir du 15 janvier 1974 qu’on entre dans la phase ascendante du mouvement : en trois mois, plus de quatre mille appartements vont être successivement occupés (…)

Début septembre 1974, cela fait onze mois que 147 familles occupent des immeubles appartenant à l’IACP (Istituto Autonomo delle Case Popolari, organisme de logements sociaux).

Le jeudi 5 septembre, la police intervient de manière ultra-violente pour déloger les gens qui avaient investis ces immeubles. Ils parvinrent à expulser quelques familles, mais c’était sans compter sur la détermination des personnes ni sur leur capacité à organiser la contre-attaque. Les jours suivants, des personnes affluent de tous les quartiers pour s’affronter avec la police. Un manifestant y perdra la vie. Et quand plus tard, la police sortira à nouveau ses armes à feu, elle aura la surprise de voir que le plomb ne vient pas uniquement de son côté. Huit policiers sont touchés grièvement, dont un commissaire. Le vent a tourné.

L’occupation militaire, qui avait duré quatre jours, prend ainsi fin. Le lendemain, les négociations pour reloger dans les mêmes conditions les 147 familles de San Basilio, les 30 de Casal Bruciato et les 40 de Bagni di Tivoli commencent. Elles aboutiront très vite tant la détermination du quartier a fait peur.

(…) Les «accords» se multiplient. Le mouvement des occupations était déjà massif à Naples, Salerne et Turin. Le 27 novembre, les 700 à 800 familles qui occupaient gagnent : 368 familles obtiennent un appartement dans les quinze jours, 325 dans les trois mois et les 130 autres en 1975. Elles obtiennent également la garantie que le loyer ne dépassera pas 12% de leur salaire, ce qui est très proche de la revendication initialement posée : pas de loyer au-dessus de 10% du salaire !

Ces luttes ont par ailleurs pu mettre en crise la structure du secteur du bâtiment public. Là où, en effet, la politique réformiste du PCI n’avait jamais réussi à venir à bout de la spéculation, la lutte ouverte a commencé à le faire.

Supermarchés

Les auto-réductions dans les supermarchés consistent à s’y rendre en nombre et à en sortir les marchandises sans payer ou en n’en payant qu’une partie.

Des noyaux d’ouvriers décidés vont choisir la seule forme de lutte capable de faire céder les supermarchés : l’appropriation collective, violente s’il le faut, remettant en cause le respect de toute propriété privée ; sans qu’il s’agisse pour les ouvriers d’un vol, comme l’affirmait un tract distribué lors d’une de ces actions : «Les biens que nous avons pris sont à nous, comme est nôtre, tout ce qui existe parce que nous l’avons produit.»

Voici le récit d’une auto-réduction organisée à Milan en 1976, paru dans le journal Contro-informazione.

«Ceux de l’Alfa et des petites usines du quartier Sempione avaient choisi comme objectif un quartier populaire, Quarto Oggiaro. Pourquoi Quarto Oggiaro ? Pour la composante sociale qu’on y trouve, ouvriers des grandes et petites usines et sous-prolétaires qui sont directement touchés par le problème de l’augmentation des prix. De plus, 50% des habitants y pratiquent la grève des loyers. La chose a été bien organisée, et tout à été fait pour garantir aux camarades un maximum d’impunité, ainsi qu’aux gens qui rentraient “faire des achats”.

Un retraité est sorti, le chariot plein de vivres, et il a dit en milanais : “Ils ont raison ceux-là, on ne peut pas vivre avec 75.000 lires par mois”, et il s’en est allé à la maison avec son chariot. Les gens n’ont même pas respecté le mot d’ordre syndical qui voulait qu’on paye la moitié environ du prix des produits. Ils ont compris que même cette attitude n’est plus possible, et l’opinion selon laquelle il faut prendre les choses sans attendre l’intervention du syndicat est en train de prendre racine chez les prolétaires et les ménagères exploités du quartier, refusant la logique du contrat : “Je te donne une chose et tu m’en donnes une autre.”»
Tout doit partir no 1, juillet 2008
Liquidation totale de ce qui nous détruit.

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Dimanche 17 août 2008

Je viens d’écrire un livre sur les Républicains espagnols de la Nueve, la compagnie de la 2e DB qui la première «libéra» Paris le 24 aout 1944, livre qui va être publié en Espagne début septembre (Éditions B). Ces hommes, comme vous le savez, étaient dans leur majorité, des anarchistes.
Travaillant sur la participation des Républicains espagnols dans le maquis et la Résistance dans le Jura, je cherche informations et témoins qui pourraient m’aider, surtout dans les réseaux libertaires.

Merci de me contacter : Evelyn Mesquida.

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Mardi 29 juillet 2008

Le départ de la «3e Brigade du Dniepr», en février 1919
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Mercredi 23 juillet 2008


«La révolution est une fleur carnivore» ; «Vive la Commune du 10 Mai». Écrit en grandes lettres rouges sur un mur, à l’angle des rues Lhomond et dUlm, dans la nuit du 10 au 11 mai 1968.
Dédié à Germinal Clémente, Christian Lagant et quelques autres compagnons, qui nont pas supporté le retour à la «normalité» et ont choisi danticiper sur le terme de la vie. Nous ne les oublions pas.

La commémoration du quarantième anniversaire de Mai 68 donne lieu à toutes sortes d
interprétations, souvent contradictoires. Entre la volonté de la droite de le «liquider» et les rodomontades des uns et des autres se présentant comme dex-soixante-huitards, sautoglorifiant à coups de cymbales, grosses caisses et tambours médiatiques, lessentiel est passé sous silence : qui étaient à ce moment sur les barricades et affrontèrent les forces de lordre lors de la nuit du 10 mai 68 qui a servi de détonateur pour la période ? Les mêmes qui ont embrayé ensuite dans les Comités daction étudiants-ouvriers pour aller se coltiner avec les piquets de grève devant les grandes usines, tenus par les chiens de garde cégétistes-PC, afin de déclencher les grèves solidaires ? Que lon permette à ce sujet à un anonyme, témoin, observateur et acteur de ces journées, de jouer un peu de sa flûte pour fournir quelques notes discordantes dans ce concert de menteries et mythomanies.

Ceux qui étaient là et ceux qui n’y étaient pas

Tout d
abord, il faut dissiper une confusion de terminologie : à cette époque, il y avait des groupes, composés détudiants ou de jeunes pour la majorité, se réclamant soit des idées libertaires ou assimilées ; à savoir la Fédération anarchiste, laquelle tenait dailleurs ce même soir du 10 mai 1968 son gala annuel à la Mutualité avec Léo Ferré en vedette ; dautres groupes anarchistes comme Noir et Rouge transformé en groupe-non-groupe à la fac de Nanterre, et dont les membres sétaient engagés dans le Mouvement du 22-Mars (avec Dany Cohn-Bendit et Jean-Pierre Duteuil) puis lUGAC (Union des groupes anarchistes communistes), lUnion anarcho-syndicaliste (UAS), la CNT française, et un certain nombre dindividus et de groupes autonomes, dont par exemple Gaston Leval et son cercle des Cahiers de lhumanisme, tous très présent comme sils sétaient donné rendez-vous ce soir-là ; soit un nombre total de trois cents quatre cents, parmi les quelques milliers de manifestants. Il faut leur ajouter un nombre non négligeable de membres des groupes surréaliste, lettriste, situationniste et ultragauche (dits marxistes révolutionnaires), également présents en cette heure fatidique. En dehors deux, parmi ceux qui nétaient pas là et ne participèrent pas à cette fameuse nuit, il y avait ceux qui eux-mêmes se qualifiaient de «gauchistes», cest-à-dire se situant à la gauche du Parti communiste et faisant surenchère de démagogie pour séduire sa supposée clientèle ouvrière, cest-à-dire toutes les variétés possibles de trotskystes et maoïstes. Cest par abus de langage que les médias ont attribué cette appellation de «gauchistes» aux participants de Mai. En revanche, ce sont ces mêmes «gauchistes» qui sen sont attribué le mérite, alors quils nen ont été que les récupérateurs, pour ne pas dire les «charognards». En dépit des faits têtus, car ils étaient complètement à côté de la plaque, navaient rien compris à la situation ; pour eux, les étudiants nétaient que des petits-bourgeois, les jeunes en général quantité négligeable et, en conséquence, ils ny prêtaient guère attention, ne visant que les «ouvriers», lesquels dans leur majorité nen avaient que foutre. Autre différence, ces «gauchistes» mettaient en avant la lutte anti-impérialiste contre la guerre du Vietnam menée par les Américains, alors que les libertaires avaient été pour la plupart guéris du tiers-mondisme, échaudés par lévolution de lAlgérie après son indépendance, et nentretenaient aucune illusion sur les régimes dictatoriaux africains, nés de la décolonisation, ni sur le castro-guévarisme, caricature stalinienne dune révolution, ayant éliminé de la même manière ses participants libertaires qui lavaient aidée à triompher.

Il y avait donc une nette séparation et même une forte hostilité entre ces deux tendances. Les premiers étaient mobilisés par les luttes antifranquiste en Espagne et anticapitaliste en France et dans le monde, y compris contre le capitalisme d
État des pays dits «socialistes» de lEst. Il faut rappeler ici comment les insurrections antitotalitaires de Berlin-Est en 1953 et des conseils ouvriers hongrois de 1956, écrasées par les chars de Moscou, avaient été déclarées comme «fascistes» et «réactionnaires» par les communistes et leurs fidèles (dont beaucoup de futurs trotskystes et maoïstes). Cela, alors que les crimes staliniens venaient dêtre dénoncés peu auparavant, lors du XXe congrès du Parti communiste soviétique de 1956, par le même Khrouchtchev qui avait fait tirer à la suite sur les insurgés de Budapest. Le masque était alors tombé et nombreux furent ceux qui avaient abandonné le «camp progressiste», devenu à leurs yeux lincarnation odieuse dune dictature totalitaire, où le mensonge était roi. Malgré cela, les «gauchistes» en étaient encore à glorifier les dinosaures marxistes-léninistes et à se pâmer devant leurs disciples vietnamiens ou castro-guévaristes.

L
agitation estudiantine depuis plusieurs semaines avait fini par cristalliser la volonté den découdre, non seulement détudiants engagés, mais des jeunes en général. Et lorsque Dany Cohn-Bendit fit circuler ce soir-là, par haut-parleur, le mot dordre (probablement le seul acte à mettre à son actif, le personnage étant par ailleurs «imbuvable» ), d«occuper le Quartier latin», puisque «la police occupait la Sorbonne», il fut bien entendu et certains manifestants se mirent immédiatement à lœuvre : se servant des poteaux des panneaux de signalisation (cassés en les oscillant de gauche à droite), comme de barres à mine, ils commencèrent à dépaver la chaussée des rues situées entre la place Edmond-Rostand (en face du jardin du Luxembourg), les rues Soufflot, Gay-Lussac, Saint-Jacques, Claude-Bernard, et celles à larrière du Panthéon, jusquà la Contrescarpe et la rue Mouffetard.

Fait remarquable : les quelques étudiants de gauche ou «gauchistes» présents tentèrent de dissuader de dépaver et de construire des barricades, traitant leurs constructeurs de «provocateurs». Ils furent promptement éconduits ; il fut ainsi vivement conseillé à certains de ces «modérateurs» de retourner sur leurs prie-dieu au centre Richelieu (situé à l
angle de la place de la Sorbonne et du boulevard Saint-Michel, cétait à lépoque le grand centre des étudiants catholiques, remplacé depuis par une boutique à fripes), ils se virent alors obligés davouer piteusement quils étaient de lUEC (Union des étudiants communistes) !

En peu de temps, toute cette partie du Quartier latin fut couverte de barricades. Un engin de terrassement, opportunément présent rue Gay-Lussac, fut mis à contribution par un habile technicien. Ce n
est que lorsque la police chargea vers minuit passé que des voitures stationnées là furent dressées et utilisées comme remparts ; il est même probable que leur incendie se déclara avec la pluie de grenades lancées par les policiers, mettant le feu à lessence répandue par terre.

Les affrontements furent extrêmement violents : de nombreux jeunes refusèrent de se replier et, véritables kamikazes, s
engagèrent dans des combats de corps à corps. Faisons ici une mise au point sur le mythe du lancer de pavés : il aurait fallu être un champion olympique de poids ou de javelot pour pouvoir en envoyer efficacement à plus de quatre ou cinq mètres : ils nétaient bons quà la construction des barricades et ne constituaient surtout que le symbole des traditions révolutionnaires parisiennes.

À signaler que les habitants du quartier, témoins indignés des brutalités policières, prirent le parti des étudiants, lancèrent des seaux d
eau pour atténuer leffet des grenades de gaz lacrymogène et recueillirent des manifestants chez eux, ce qui nempêcha pas les policiers de pénétrer dans les immeubles et dy poursuivre les manifestants jusquà lintérieur des appartements.

Dans la soirée, au gala du Monde libertaire, lorsqu
on apprit les événements, Léo Ferré fit une annonce invitant les volontaires à aller se joindre aux combattants de la rue. Ce renfort fut très précieux et aida à repousser à plusieurs reprises les charges policières dans les petites rues à larrière de la Contrescarpe, les habitants envoyant de leurs fenêtres de leau contre les gaz lacrymogènes. Toutes ces dernières barricades furent tenues principalement par des anarchistes : celles de lEstrapade, de Thoin, Blain, Tournefort (quelques-uns y établirent une barrière de voitures en feu, ce qui empêcha la barricade de la rue du Pot-de-Fer — la bien nommée ! — dêtre prise à revers : elle fut la dernière à tomber après 5 heures du matin).

Réfugié de justesse au laboratoire de l
École normale supérieure de la rue Lhomond, un manifestant entendit de derrière la grille linterrogatoire dune femme (peut-être même une «femme du monde», sortie dune séance de cinéma ou dun théâtre du quartier, prise par lambiance festive et ludique du moment, comment on en avait vu certaines manier les pavés pour construire des barricades ce soir-là), par un policier lui demandant de montrer ses mains. Comme elles devaient être sales — preuve du maniement de pavés aux yeux du pandore, elle eut droit à sa ration de matraque ! (Comme avec Gallifet pendant la Commune de 1871 qui demandait aux communards prisonniers de montrer leurs mains afin de reconnaître les ouvriers et de les envoyer à labattoir.) Monté sur le toit de limmeuble vers 6 heures, alors quil commençait à faire jour, le même manifestant vit des corps étendus dans les rues avoisinantes et des secouristes qui saffairaient autour deux. Vu lâpreté des combats, il y eut indubitablement beaucoup de victimes parmi les manifestants : blessés, mutilés, gazés ou peut-être même décédés, car il y eut curieusement à cette époque des victimes daccidents de la circulation à quelques dizaines de kilomètres de Paris, présentant la particularité de ne posséder ni voiture ni même le permis de conduire ! Parmi les amis et connaissances qui se fréquentaient au resto universitaire Jean-Calvin et dans les bistrots du quartier, situés alentour de la rue Mouffetard, ayant participé à cette mémorable soirée, il y en a qui nont jamais été revus. Comme on ne se connaissait que de vue ou par des prénoms, il fut difficile délucider leur absence ou disparition. Le Mouvement du 22-Mars et le SNESUP organisèrent bien des commissions denquête à ce sujet. Ils se heurtèrent souvent au silence des familles, probablement intimidées et dont le domicile était gardé par la police.

Toutes ces circonstances expliquent le choc provoqué dans l
opinion : les syndicats, organisations et partis de gauche se virent obligés de réagir en appelant à manifester le 13 mai. Ce nest quà reculons, les jours suivants, quils suivirent les grèves spontanées de solidarité déclenchées dans le pays. Cest à ce moment que les «gauchistes», complètement largués jusque-là, commencèrent à tenter de récupérer le mouvement, à étaler leur camelote dans la cour de la Sorbonne et à monter des comités bidon, mais ceci est une autre page de la période.

Le Flûtiste
Le Monde libertaire no 1517, 22 mai 2008 / L’En dehors.


Dossier Mai 68
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Samedi 19 juillet 2008

Film de la CNT-FAI


Révolution en Espagne (Solidarité ouvrière)

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Lundi 16 juin 2008

«68», film de Patrick Rotman
Diffusé le 8 avril 2008 par
France 2


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Mardi 10 juin 2008
Filmé le 10 juin 1968 à saintOuen, par des élèves de l’IDHEC




Reprise (Poulou)


Dossier Mai 68
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Vendredi 6 juin 2008
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