Lundi 12 novembre 2007
Les oiseaux de mauvais augure du printemps 2007, aveuglés par leur haine idéologique et leur suffisance morale, en sont pour leurs frais : la république de Nicolas Sarkozy ne ressemble en rien à leurs sinistres prophéties. Avenante et généreuse, elle tend la main à toutes les bonnes volontés : aux socialistes vaincus, appelés à participer à l’effort de régénération du pays ; au milieu associatif, reconnu dans sa légitimité à porter la parole des minorités, des victimes de discriminations et de la biodiversité en danger ; aux «intellectuels de gauche» eux-mêmes, pourtant si confus et ridicules dans leur posture de vigies des libertés fondamentales.

Le gouvernement, issu de la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle et de celle de l’UMP aux élections législatives, est enfin à l’image de la société qu’il est chargé de réveiller : rajeuni, diversifié, ouvert aux trajectoires originales. Les femmes, surtout, brillent par leur volontarisme, leur parler vrai, leur anticonformisme. Le ministre des Affaires étrangères, figure de la «gauche morale» et promoteur des valeurs universelles par le droit d’ingérence, met toute sa belle énergie dans le traitement des urgences humanitaires africaines et moyen-orientales. Les secrétaires d’État et autres «sages» aux missions nouvelles, sans bureau ni budget encore, se démènent pour prouver leur utilité. Le premier ministre, volontairement effacé, travaille à la coordination et à la mise en chantier la plus rapide possible des promesses de la campagne. Et le président lui-même, libéré des tensions de cette dernière période, sourit à tous et à chacun, va du local au global et du singulier à l’universel sans trêve ni repos, étourdissant son entourage et les médias accrédités par une activité protéiforme et une force de conviction apparemment irrésistible.

Par charité, on ne dira rien des déchirements de l’opposition parlementaire et de l’agitation stérile de l’extrême gauche — sinon pour reconnaître que ceux qui, issus de leurs rangs, ont fait le choix de rejoindre le parti du vainqueur, ont au moins contribué à y clarifier les choses. Ne persistent plus, dans le refus des résultats du 6 mai, que les plus sectaires et ceux, souvent les mêmes, qui n’ont aucune compétence à mettre au service de l’intérêt général. Quantités négligeables et fréquentations peu avouables, leur opposition est insignifiante. Même les syndicats de salariés et les associations de défense de l’environnement, pourtant alarmés par les propositions du candidat, semblent touchés par l’esprit de concorde qui règne désormais dans le pays. Les mots de la campagne, les mots tranchants des meetings et des plateaux télévisés, se sont en effet consumés : la dramaturgie politique a accompli sa mission de catharsis, purgeant le pays des haines, des jalousies, des peurs qui le rongeaient. Et la France de toujours, pays du bien vivre, de la belle ouvrage et du bon sens, enfin rétablie dans ses valeurs et ses vertus, sa confiance et son courage, peut reprendre sereine le cours de son histoire.

Danse macabre
C’est donc sans espoir de convaincre quiconque que l’on posera sur cette douce euphorie le jugement inquiet de l’analyse historique. Mais les sciences sociales, et l’histoire comme investigation de la temporalité, ne sont pas là pour répondre aux attentes de justification a posteriori des choix civiques ou des orientations du pouvoir et tendre un miroir indulgent aux faiblesses et aux hypocrisies du temps. Elles sont là, venin nécessaire circulant dans le corps social et, si faire se peut, dans la machinerie institutionnelle, pour en éveiller les nerfs et en alerter les consciences. Socrate, déjà, l’avait donné à comprendre : la connaissance ne produit pas des papillons, mais des taons. Ainsi, l’on ne saurait observer l’état présent du pays sans l’avertir, dût-on pour cela le fâcher ou lui gâcher la fête, des dangers de la voie dans laquelle il s’est engagé. Que les praticiens de l’histoire scientifique qui signent ce texte, gens inutiles et parasites s’il en est, n’aient aucune légitimité politique ou morale pour le faire, est sans importance : le feu ne s’excuse jamais de brûler. Que l’engagement pris par le pays ait été pleinement démocratique n’y change rien non plus : la France a bel et bien basculé, les yeux grand fermés, dans l’ère du post-humanisme. Et la politique d’«ouverture» pratiquée par le nouveau président, loin d’en être le contre-argument souverain, en est l’illustration la plus criante et la plus inquiétante.

Certes, l’appel aux compétences issues de l’opposition parlementaire, du tissu associatif ou du monde de la culture et de la recherche, traditionnellement marqués à gauche, est en partie motivé par des considérations tactiques à plus ou moins court terme. Mais on aurait bien tort de se limiter à cet aspect. Nicolas Sarkozy n’aurait pas eu besoin d’aller aussi loin dans l’«ouverture» (qu’il s’engage même à poursuivre) si son seul objectif avait été d’affaiblir le Parti socialiste. Et s’il avait seulement agi par cynisme, on aurait vu les portes se fermer dès le lendemain de la victoire de l’UMP aux élections législatives. Le parti majoritaire ne manque pas de vieux barons et de jeunes marquis tout prêts à ressusciter les formes de l’hégémonie politique héritées du gaullisme pour mener à bien une droitisation sans retour de l’appareil d’État. Mais ce n’est pas pour cela que Nicolas Sarkozy a été élu, et les institutions de la Ve République lui donnent les moyens de contenir l’impatience de ses propres troupes.

Il convient donc, tout en prenant garde à ne pas verser dans les registres de l’imprécation ad hominem ou du surplomb moral, d’analyser la fonction symbolique de la «trahison» d’un certain nombre de figures de la gauche au profit du camp du vainqueur de la séquence électorale. En écartant d’emblée tout ce qui, plus ou moins déterminant selon les cas individuels, ressortit à l’arrivisme, à la rancœur personnelle, à l’instabilité idéologique ou au jeu des réseaux sociaux. Pour nous consacrer sur un seul aspect : une configuration historique rare et périlleuse d’épuisement apparent du système symbolique et du rapport à la temporalité hérités des Lumières.

Que constate-t-on ? D’une part, plusieurs individus, investis de responsabilités dans des institutions politiques ou associatives régies par des orientations éthiques et culturelles héritées de ces mêmes Lumières, et dotés personnellement d’un capital de notoriété directement relié à la sacralité historiquement construite de ces dernières, ont fait l’expérience d’une désirabilité supérieure de la transgression sur l’obéissance, du reniement sur le respect des engagements et des valeurs héritées, et donc du «passage à l’ennemi» (qui plus est essentialisé comme tel durant la campagne) sur l’acceptation vertueuse et sacrificielle des conséquences individuelles d’une défaite collective, celle de la gauche aux élections du printemps 2007. D’autre part, le vainqueur incontestable d’une lutte politique particulièrement âpre et brutale, ayant révélé l’énergie historique potentielle d’un post-humanisme désinhibé, et ayant mené au triomphe des principes bellicistes de «rupture» et de «liquidation», choisit, contre tous les usages de la guerre, dans une apparence de gratuité totale et en contradiction avec la posture intransigeante qu’il avait adoptée dans son rôle de ministre de l’Intérieur et de candidat, non seulement de gracier, mais d’inviter au partage du butin les chefs ennemis vaincus.

On se permettra de faire peu de cas des arguments a posteriori présentés tant par les «ralliés» que par les promoteurs de l’«ouverture», sur l’obsolescence du clivage entre gauche et droite, l’artificialité théâtrale du métier politique, la repentance des péchés de jeunesse (du maoïsme au «droits-de-l’hommisme»), le service de l’intérêt supérieur de la Nation ou la «fidélité à soi-même» du grand homme qui justifierait ses trahisons partisanes. Ce qui compte, c’est bien la transgression, et l’aspect inversé de baptême purificateur que le camp du vainqueur lui a donné, soit dans la campagne électorale lors des meetings — avec notamment la mise en scène des «repentants» —, soit lors de la formation du gouvernement — dans la mise en images télévisuelles des intronisations des ministres, secrétaires d’État et autres chargés de missions issus du camp des vaincus.

Car la transgression, si elle est le fait de ceux qui en choisissent et en vivent la déchirure symbolique, revient pour ces derniers à un acte d’auto-aliénation, et n’a donc de sens véritable qu’au niveau de ceux qui la permettent, l’encouragent, et finalement la légitiment. Ce n’est en effet pas rien pour un général que d’accueillir, non pas dans sa troupe, mais dans le corps de ses officiers, des renégats du camp d’en face. Empathie d’un homme qui, dans sa propre histoire personnelle, a eu à faire face à l’accusation de trahison ? Marqueur d’une époque où toute discipline politique collective est jugée attentatoire à la liberté individuelle et où le «pragmatisme» et l’«expertise» suffiraient à justifier revirements et reniements ? Peut-être, mais ce ne sont pas là les éléments décisifs. L’essentiel, encore une fois, réside dans le contexte singulier de ce début de siècle. Celui, dans l’apparente permanence des choses dans l’ordre matériel — cause de la cécité des forces sociales, et notamment des syndicats —, d’une révolution invisible et indolore de l’ordre symbolique, ayant d’un côté obstrué les sources de la mémoire vive et la force d’inhibition des valeurs morales et sociales héritées ; et de l’autre, celui du devenir, creusé un abîme redoutable sur le chemin du pays. Un abîme que le nouveau pouvoir, en proie au vertige, s’efforce désespérément de masquer (et peut-être de se masquer à lui-même) par un discours obsessionnel de la continuité historique et de la fidélité à une essence de la nation fantasmée ; un abîme, surtout, que les figures fantomatiques de la gauche humaniste — Jaurès, Blum, Môquet, etc. —, médiatiquement ressuscitées et, grâce à la caution morale apportée par les ministres d’«ouverture», mêlées à la troupe bien vivante des acteurs de la révolution post-humaniste, sont symboliquement chargées de conjurer. Danse macabre inversée, où les morts sont censés guider les vivants vers des lendemains qui chantent…

Ainsi, les «hommes de gauche» ralliés au nouveau pouvoir, lointains successeurs des révolutionnaires du XVIIIe et du XIXe siècles (si indignes fussent-ils), seraient les dépositaires d’un talisman les protégeant, eux et ceux qui leur tiendraient la main, d’un effondrement moral dans le vertige post-moderne de la toute-puissance financière, technologique, policière et communicationnelle. Avec le calcul, bien entendu, que cette caution apportée notamment par des icônes de la «gauche morale» entraînera derrière elles non pas toute la société — il y a d’autres outils de communication pour discipliner les masses — mais à tout le moins la fraction politiquement et idéologiquement consciente de l’appareil bureaucratique — travailleurs sociaux, enseignants, policiers, fonctionnaires des douanes et des impôts, etc. En effet, ces derniers auraient risqué d’enrayer, par leur résistance éthique à une politique de gestion du corps social et des flux migratoires par la peur, la contrainte et les bio et techno-sciences (pour lesquelles le président montre une fascination inquiétante), la dynamique d’une contre-révolution néoconservatrice par le haut.

Ainsi, comment refuser d’obéir à un État conduit par une telle coalition de bonnes volontés et les ombres bienveillantes du panthéon national ? Comment crier à l’assassinat de l’universalité quand les deux sexes, toutes les couleurs de l’humanité et jusqu’aux représentants de l’«Environnement» posent ensemble sur le perron du palais de l’Élysée ? Décidément, seuls les cyniques, les fanatiques ou les traîtres à la cause de la nation et de la nature réconciliées peuvent refuser de reconnaître la légitimité politique et morale d’un tel pouvoir. Et même la vieille cléricature républicaine, celle des grands corps de l’État, de l’université, des lieux de culture et de création, peu suspecte de complaisance pour la démagogie compassionnelle, est comme paralysée dans l’exercice de la raison critique par l’apparence d’union sacrée produite par la démocratie d’émotion et, corrélativement, par la peur du pilori médiatique. Les plus courageux dénoncent le «bonapartisme» du régime, mais sans dire à quelle rationalité nouvelle sert cette défroque usée de la panoplie nationale, sauf à reprendre les analyses de Karl Marx sur l’alliance du capital et de la machine d’État. Les plus prudents se taisent, attendant que la main du temps déchoie le parvenu, ou feignant de croire que le politique est sans conséquence sur le champ d’expertise ou le territoire d’action étroitement circonscrit qui seul les préoccupe. Quant aux plus ambitieux, cédant au tropisme national de l’intellectuel organique, ils ont déjà jeté aux orties l’ancien testament cartésien, par trop austère et rigoureux, pour participer joyeusement aux nouvelles noces de Cana de l’évangélisme sarkozyen, où le vin est changé en eau sucrée et l’intelligence analytique en pentecôte communicationnelle.

Or, c’est bien cette modification radicale du champ des possibles, permise par la babélisation du discours des Lumières, la trahison des héritiers de l’humanisme social et l’effacement de la logique dialectique du jeu démocratique qui, non pas encore dans les faits mais déjà dans l’ordre symbolique, ouvre sur la résurgence d’un darwinisme social désinhibé et doté d’instruments de violence incomparablement plus puissants que ceux de la première moitié du XXe siècle. En capacité, bientôt, de réaliser, au profit d’une étroite élite de gagnants de la compétition libérale et dans l’aveuglement organisé du corps social par une iconolâtrie et un scientisme dérationalisants, le fantasme d’une surhumanité biotechnologique assurant la pérennité de la domination européenne (ou faut-il dire atlantique ?) sur la «marée» des peuples du sud et de l’est, dont les enfants viennent se noyer dans le détroit de Gibraltar ou s’écraser en bas des immeubles.

Impensé, impensable
Ces références posées, nous savons bien que les censeurs de bonne et de mauvaise foi ne nous liront pas plus loin, effrayés ou indignés par un jugement que rien, dans les faits ni dans le sens premier des discours, ne permet d’étayer. Mais nous n’écrivons pas pour convaincre. Pas encore. Nous posons un acte moral, daté et circonstancié. La suite, le devenir, nous sont opaques comme à tout un chacun. Rien n’est prédéterminé, et la science historique a pour fonction, justement, de dissiper les illusions téléologiques des philosophies de l’histoire (et des projections politiques par la même occasion). Mais ce qui est en tension dans le présent, cela, nous pensons être à même d’en juger, et d’en porter témoignage.

Encore une fois, le fascisme historique — celui de l’Italie de Benito Mussolini, pas la théorie décontextualisée de la philosophie politique —, ne peut en aucun cas constituer une matrice pertinente pour penser la France de Nicolas Sarkozy. Même la république de Weimar, ses fragilités et ses tensions, apporte plus de confusion que de clarté à la réflexion sur ce que peut être un contexte pré-autoritaire en 2007. Pas de squadrisme, pas de violence politique visible dans notre civilisation policée. Seulement des noyés dans le détroit de Gibraltar et des corps tombés des balcons. Mais s’il n’est pas de lois en histoire, il est des logiques configurationnelles et, pour être plus précis, entre les plans du socio-économique et du symbolique, de l’organisationnel et du compassionnel, des incohérences génératrices de tensions dynamiques, qui peuvent aider à déchiffrer l’opacité du donné et à dessiner des directions probables. Et notamment, lorsque l’on constate, chez les intellectuels et les élites investies de responsabilité, une obsession de la «mémoire» et de la «fidélité», une évocation réitérée de grandes figures morales et eschatologiques, et un souci névrotique de la légitimité, on peut à bon droit penser qu’un processus de construction d’une illusion collective est en cours, visant à résoudre, par l’effacement de la rationalité et des fonctions réflexives du jeu politique, les conflits cognitifs liés à la nécessité d’accomplir ou de laisser s’accomplir des événements incompatibles avec le système de valeurs d’une société démocratique universaliste. Écouter Mozart ne sauve pas de la barbarie. La vérité est que cela aide parfois à la pratiquer ou à ne pas entendre les cris de ceux sur qui elle s’abat. L’histoire est science du contexte : celui de ce début de XXIe siècle ne laisse pas de doute sur la violence latente des rapports économiques et stratégiques à l’échelle mondiale, et le décalage béant de l’éthique proclamée des gouvernements occidentaux et du nouvel ethos géo et technopolitique auquel ils apprennent à se conformer. En résonance avec nos peurs, sinon avec nos aspirations.

Dans les années 1920-1930, il avait suffi non pas du silence, mais des critiques trop timorées ou mal coordonnées des autorités morales et spirituelles de l’époque pour légitimer les mouvements fascistes dans leur prétention à diriger la régénération de leurs nations éprouvées par la guerre et la grande crise des économies industrielles. En 2007, les guerres sont loin de l’Europe (même si elle y participe), et si le système capitaliste est toujours aussi fragile dans sa capacité à pérenniser et à faire partager les acquis du développement, et désespérant dans son aptitude à détruire tout système de sens contraire à sa rationalité propre, on ne peut dire que la société française connaisse quoi que ce soit d’approchant à la déstabilisation traumatisante de l’Italie de 1919-1920 ou de l’Allemagne de l’après-1929.

Or, dans le présent contexte, ce n’est pas la voie prudente du silence ou de la critique voilée que la plupart de nos humanistes modernes ont choisie, mais celle du reniement pur et simple, sans condition ni précaution. Pas même honteux, enthousiastes. Comme s’il n’y avait plus rien à défendre, plus personne à représenter qui vaille de contraindre son égoïsme élitaire. Plus de tiers-état, plus de classe ouvrière, plus de damnés de la terre. Seulement des élans humanitaires, des affects collectifs, des indignations conjoncturelles. Bref, des passions courtisanes. Et si l’on peut penser que la faillite des «intellectuels de gauche» n’est que la révélation d’une imposture ancienne, on aurait tort de s’en réjouir au nom d’un puritanisme éthique : il est inquiétant pour le corps civique, notamment dans un pays acculturé à la prééminence morale de la fonction publique et des titres universitaires, que ses clercs, à qui personne ne demande d’être des héros — seulement des acteurs responsables — montrent aussi peu de consistance et soient les premiers à être emportés par le courant.

Lorsque, demain ou après-demain, une nouvelle crise frappera l’économie européenne ; lorsque les exclus de l’ordre social post-fordiste cesseront de brûler leur propres voitures ; lorsque le terrorisme frappera sur les lieux de notre vie quotidienne et attisera la haine de l’autre ; lorsque la restriction des ressources mondiales aura provoqué un nouvel embrasement guerrier : qui restera pour parler la langue ancienne de la raison, de la mesure, de l’humanité ? Qui aura encore assez de légitimité morale ou de capacité de représentation pour dénoncer l’inanité des logiques de purification eugénique et policière et la brutalité de la lutte pour la survie des systèmes sociopolitiques dans l’ère de la pénurie ? Les démocraties américaine et britannique, incontestablement plus solides que la nôtre sur le plan de la défense des droits de l’individu, ont montré tout le mal que quelques attentats spectaculaires et l’engrenage d’une guerre post-coloniale pour l’accès aux ressources énergétiques pouvaient causer aux principes fondamentaux. En France, nous n’avons rien eu de tout cela, et pourtant, les verrous ont déjà sauté : nous sommes parés à acquiescer au pire. Ce que la guerre d’Espagne et ses atrocités avaient signifié pour une génération, la guerre d’Irak le fait pour nous. Mais sur un mode entièrement négatif, miroir inversé de l’optimisme historique des militants de l’antifascisme. Il n’y a, en effet, plus de «brigades internationales» possibles (défendre qui et quoi, contre quoi et qui dans ce maelström de haines ?) : seulement une résignation passive et peureuse face à l’anomie, et des leurres culturels et moraux pour supporter l’insupportable — et éventuellement, l’utiliser à notre avantage.

Encore une fois, il y a là quelque chose d’inouï — tout comme est inouï l’enchantement grâce auquel personne ne s’alarme du basculement complet du système politico-moral par lequel les conduites des uns et des autres et les choix politiques majeurs étaient jusqu’à ce jour étalonnés et, éventuellement, socialement et électoralement censurés. L’horizon du progrès humain s’est effondré, le soleil se lève désormais à l’ouest, et personne n’y trouve à redire. L’historien qui n’a pas brûlé ses archives, lui, sait au moins qu’il s’est passé quelque chose. Et que ce quelque chose, la mer fût-elle calme et le ciel serein dans nos parages, n’en laisse pas moins présager de funestes tempêtes.

Pour votre information : le Contre Journal de Libération s’est fait l’écho de ce texte et a publié une interview de ses auteurs. Des extraits en sont parus dans l’édition papier de Libération des 20-21 octobre.
Pierre CORNU et Jean-Luc MAYAUD
La Lampe-Tempête, été 2007
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Lundi 12 novembre 2007
En apportant leur caution à Nicolas Sarkozy, les ministres issus de la gauche accentuent «la dérive néoconservatrice du pouvoir» expliquent les historiens Pierre Cornu et Jean-Luc Mayaud. Auteurs d’un texte virulent et alarmiste sur leur blog, «Sur quoi ouvre l’ouverture», ils analysent le «mutisme» du PS.
Qu’est-ce que vous pensez du silence politique qui entoure la question de l'ouverture?

Le silence des partis de gauche sur la politique d’«ouverture» de Nicolas Sarkozy ne doit être interprété ni comme une tactique du «mépris» ni comme l’expression d’une gêne passagère. C’est au vrai un mutisme de la stupeur et de l’abattement. Car ce qui s’est effondré avec le débauchage de quelques figures du Parti socialiste et du tissu associatif, ce n’est pas seulement la discipline collective de la gauche héritée des tréteaux du programme commun des années 1970, mais c’est l’illusion de l’autonomie intellectuelle et morale d’une social-démocratie détachée de son socle marxiste. Le Parti socialiste, dans sa configuration majoritaire, a cru que l’humanisme laïc et l’expertise technocratique suffiraient à maintenir son capital électoral et sa force d’attraction sur les classes moyennes et les élites de la sphère non marchande. Il se rend compte aujourd’hui qu’il ne sait même pas quoi reprocher à ceux qui sont allés vendre leur «humanisme» et leur «expertise» au nouveau pouvoir.

Mais cette dure vérité ne touche pas que la gauche de gouvernement : les «intellectuels de gauche» et la nébuleuse antilibérale ne savent pas non plus, au-delà d’un vague discours de la «fidélité» (somme toute assez conservateur), au nom de quoi il y aurait lieu de s’indigner de la participation de figures de la gauche au pouvoir démocratiquement élu. Pour rendre la parole et l’énergie de la contestation à la gauche, il importe donc de l’aider à analyser la contre-révolution néoconservatrice en cours, et à redéfinir, dans la prise en compte des nouvelles formes de domination sociale qui s’inventent dans ce monde post-industriel, ce que l’idée socialiste peut signifier et mobiliser.

Pourquoi écartez-vous l'idée que l’ouverture soit, pour Nicolas Sarkozy, un choix tactique ?

Nous n’écartons pas l’idée que cette politique contienne des arrière-pensées tactiques. Il est même probable que celles-ci ont pesé de manière décisive dans la première phase, celle de la campagne. Mais nous établissons une distinction fondamentale entre les choix conscients réalisés par les acteurs politiques, et la configuration d’ensemble qui donne sens à ces choix et, selon qu’ils rencontrent ou qu’ils heurtent l’horizon d’attente de tout ou partie du corps civique, génère un processus historique important ou, au contraire, aboutit à un blocage. Dans le présent contexte d’une crise systémique de la civilisation du «progrès» et de l’humanisme des Lumières, mis à mal par la violence de la globalisation, il est évident que le choix de l’entrée au gouvernement de personnalités ayant construit leur légitimité sur ces héritages a un sens beaucoup plus profond que l’affaiblissement conjoncturel de la gauche de gouvernement : c’est une caution qui est apportée à la contre-révolution néoconservatrice. Et qui est apportée, soutien inestimable, par ceux-là mêmes qui auraient dû s’en alarmer le plus. Sans opposition, le régime n’a plus d’amarres : sa dérive a déjà commencé, avec les test ADN ; et il y a grand risque qu’elle l’amène bien plus loin que son capitaine ne l’avait imaginé dans ses combinaisons initiales…

Vous parlez d’un processus de construction d’une illusion collective autour de l’ouverture… Qu’entendez-vous par là ?

La culture politique française, forgée dans une histoire particulièrement heurtée et la production d’icônes et de figures mémorielles antagoniques, se caractérise par une schizophrénie collective de longue durée sur l’exercice de la souveraineté populaire. On constate, dans la série des choix politiques importants effectués par la société française, une alternance de phases d’affirmation massive (et généralement festive) d’une aspiration à la démocratie directe et à la contestation des pouvoirs établis, et de phases de refus anxieux de la responsabilité collective, conduisant à la soumission dépressive à des formes patriarcales d’autorité politique. C’est clairement un épisode du second type que nous vivons aujourd’hui, généré par une inquiétude collective sur l’adaptation du pays à une compétition internationale dont on ne comprend pas les règles — sinon qu’elles sont impitoyables, et qu’il faut des hommes impitoyables pour les affronter à notre place. Mais ce qui se surajoute à cette dépression démocratique, c’est la production d’une illusion collective particulièrement dangereuse, selon laquelle ce choix serait celui de la régénérescence historique du projet humaniste de la République. Illusion que les ministres d’«ouverture», icônes de l’action humanitaire ou de la cause des minorités, contribuent puissamment à crédibiliser, et qu’une gauche de gouvernement sans plus de doctrine ni de repères se révèle incapable (pour l’instant ?) de déconstruire. Or, la dynamique qui porte le nouveau pouvoir est tout sauf généreuse : elle est celle d’un repli identitaire et sécuritaire désespéré, qu’il est fondamental de dénoncer avant qu’il n’ait réduit à néant (et sans aucun profit) ce qui subsistait du capital symbolique de la France de 1789.

Quelle est la part de responsabilité du PS, de la gauche, et de la candidature Royal, dans cette histoire ?

Les responsables politiques ne cessent de se convoquer eux-mêmes devant le «tribunal de l’histoire», mais l’histoire n’est pas là pour juger. Elle est là pour penser les processus historiques. Or, celui qui est en cours dépasse largement la responsabilité de tel ou tel. Bien entendu, il convient de souligner l’absence de renouvellement du corps de doctrine et de l’ancrage social du Parti socialiste. On rappellera également que la gauche au pouvoir n’a rien fait pour dépasser l’horizon de la société de marché ni pour empêcher l’acculturation des «masses» à l’égoïsme consumériste et à la marchandisation de la valeur sociale. Et Ségolène Royal, candidate d’un socialisme sans mouvement social, a joué en pure perte le jeu de la démocratie d’émotion. Pourtant, si elle a souvent joué avec la frontière entre compromis et compromission, elle s’est montrée étonnamment ferme sur la question essentielle de la «démocratie participative». Or, peu importe qu’elle ait mal interprété cette partition. Il est évident qu’elle allait à contre-courant de la demande implicite et inavouable du corps civique : surtout, ne pas avoir à assumer le reniement collectif des valeurs universalistes. Voter Royal exigeait une confiance non en elle, mais en soi…

Pour revenir au silence, vous évoquez une révolution invisible, un enterrement silencieux des valeurs morales…

La contre-révolution est pour l’heure silencieuse, parce qu’elle s’opère uniquement dans la sphère symbolique, pas encore dans la sphère matérielle des intérêts socio-économiques, et que les «clercs» qui peuplent la première sont soit gagnés à l’euphorie du mouvement, soit tétanisés par le sentiment de leur illégitimité. De fait, on constate une divergence nette de stratégie entre le président et son premier ministre : tandis que le premier ressent le besoin de faire durer le plus possible l’unanimisme du pays, le second paraît impatient de réaliser les réformes attendues, croit-il, par ceux qui ont effectivement voté pour sa majorité parlementaire — quitte à réveiller le mouvement social. Où il apparaît que si François Fillon est un premier ministre de droite somme toute assez classique et prévisible dans son action, Nicolas Sarkozy est, au sens premier du terme, un «monstre» politique d’un genre inconnu. Inconnu sans doute de lui-même, tant le processus qui le porte dépasse ce que sa culture historique et son habitus du combat politique lui permettent de concevoir.

L'ouverture ouvre sur de «funestes tempêtes» ?

Il ne faut pas faire confiance aux historiens pour la prospective. Leur champ de compétence est l’observation réfléchie du passé. Mais ce qui est en tension dans le présent, les contradictions profondes qui le minent, nous pensons être capables d’en porter témoignage. Et pour autant que nous maîtrisions nos archives, une chose est claire : il ne s’est encore jamais produit, dans l’histoire politique de ce pays, une phase équivalente à celle que nous vivons, dans laquelle la liquidation de tout le système de valeurs et de normes structurant l’exercice du pouvoir se fait au nom de la fidélité à ces mêmes valeurs… et avec la bénédiction de ceux qui étaient censés les incarner. Nous ne savons pas sur quoi ouvre l’«ouverture», mais nous sommes sûrs de ce sur quoi elle ferme la porte : une certaine idée de l’homme et de la société.

Pierre CORNU est maître de conférences à l’université Blaise Pascal Clermont 2 et Jean-Luc MAYAUD professeur d’histoire à l’universite de Lyon 2, dont il dirige le Laboratoire d’études rurales. Ils publient le mois prochain Au nom de la terre, un essai sur l’agrarisme aux éditions de la Boutique de l’histoire.
Propos recueillis par Karl Laske
Contre Journal, 18 octobre 2007
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Vendredi 19 octobre 2007
Décidément, il faut aller faire un tour en territoire ennemi, c’est passionnant…
    Par exemple, vous qui me lisez, a priori, je suppose que vous ne lisez pas Les Échos ? Bon, moi non plus, pas tellement. Eh bien on a tort.
    Puisqu’au détour d’une recherche Google qui n’avait rien à voir, je tombe sur cet article qui est fort riche d’enseignements : «Il y a de plus en plus de riches dans le monde. Et les riches sont de plus en plus riches.» Bon, ça, on pouvait s’en douter. Mais mieux encore :
«Selon une récente étude du Boston Consulting Group (BCG), la France se situe au cinquième rang de la concentration de richesse privée, avec 260.000 millionnaires en dollars, derrière les États-Unis (2,9 millions), le Japon (825.000), le Royaume-Uni (440.000) et l’Allemagne (330.000). Le nombre des “super-riches” disposant d’un patrimoine de plus de 20 millions d’euros (environ 2.000 foyers en France en 2005) a augmenté à un rythme annuel de 24% depuis 2000. Toujours selon le BCG, le nombre des Français “ultra-riches”, dont le patrimoine dépasse 50 millions d’euros, est aujourd’hui estimé à 305 foyers, à rapporter aux fameuses “200 familles” actionnaires de la Banque de France dont Edouard Daladier dénonçait la mainmise sur l’économie nationale au congrès radical de Nantes en 1934.»
«Au cinquième rang de la concentration de richesse privée»…
    C’est pas mal, quand même, pour un pays en faillite.
    Alors, il serait intéressant de savoir si ces 260.000 millionnaires vivent en France, ou si ils ont préféré se domicilier sous des cieux fiscaux plus cléments. Mais on peut supposer néanmoins qu’ils ont, pour le moins, des intérêts en France, des résidences, du patrimoine, des conseils d’administration, des actions dans des entreprises, etc. Par là, on peut, en supposant toujours, penser qu’ils ne fuient pas nécessairement un pays qui les écrase de charges et d’impôts iniques blablabla, mais au contraire, que y’a bon la France pour gagner plein de sous.
    Ah.
    Parce que si cette hypothèse s’avérait juste, ça pourrait signifier que, contrairement aux braillements néolibéraux pour qui on persécute ceux qui «réussissent», la République est particulièrement bonne fille pour ces authentiques privilégiés…
    En tout cas, elle ne semble pas trop mal disposée envers eux, pour le moins.
    Mais allons plus loin.

Allons faire un tour sur le site de Challenges.fr (via Rezo.net) qui propose le classement des plus grandes fortunes de France.
    Ce qui frappe immédiatement, c’est le nombre de fois où apparaît le mot famille ; je n’ai pas compté, mais à vue de nez, ça compte pour les deux tiers des personnes citées, facile. «Machin, et sa famille».
    Donc, ces gens fonctionnent en famille… En réseaux, en somme. Et visiblement, ces familles sont implantées dans le paysage depuis longtemps. On peut même penser, soyons fous, qu’elles se connaissent, ou en tout cas se fréquentent, dans les mêmes écoles haut-de-gamme, les conseils d’administration et les lieux de villégiature, voire qu’elles marient leurs rejetons pour créer d’autres lignées de nantis. Et le tout, «entre eux», puisque la conscience de classe est désormais l’apanage quasi-exclusif des dominants.

Et du coup, il est où, le mythe du chevalier capitaliste qui «prend des risques», celui qui «ose» se lancer dans «l’aventure du business», qu’on nous présente comme un type d’une témérité folle, surtout dans un pays quasi-bolchévique comme la France, le solitaire qui a son portrait dans le Point, dont on voit la famille dans Paris-Match ? Il s’est «fait tout seul», celui-là ?
    Soyons sérieux. Un simple coup d’œil sur les tableaux de Challenges montre qu’on a affaire là à des fils (et filles) à papa, qui sont immergés dans les liens du Grand Argent depuis l’enfance, qui connaissent «ceux qui comptent» et leurs amis, et n’ont pas eu trop de difficultés à réunir des capitaux… a fortiori quand ils se sont contentés d’hériter !

Donc, en deux recherches sur Internet sont descendus en flammes deux mythes libéraux : une France qui serait exsangue, entre autres parce qu’elle ferait fuir les «entrepreneurs» (les plus gros d’entre eux sont visiblement fort satisfaits de la douceur de vivre du pays…), et le self-made-man capitaine d’industrie, conquérant audacieux de la mondialisation (on reste donc, du moins en France, dans un bon vieux capitalisme d’héritiers).

Et pour finir, une dernière question : vu qu’on nous explique à longueur de médias (qui mentent) qu’il n’y a plus d’argent en France pour la Sécu, les retraites, les services publics, et que décidément, l’État est «en faillite», est-ce que tous ces braves gens ont vraiment besoin d’autant de pognon ? Est-ce qu’il ne pourrait pas en redonner un peu, voire beaucoup ?
    Et si ils rechignent à le faire, est-ce qu’on ne sera pas obligés, un jour, de leur forcer un peu la main ?…

Je vous laisse répondre tout seuls, vous êtes des grandes personnes.

Comité de salut public, 17 octobre 2007
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Mercredi 17 octobre 2007
La volonté du gouvernement actuel est de casser définitivement le modèle de paix sociale négocié à la sortie de la guerre. 60 ans c’est loin ! Les conditions qui géraient l’équilibre entre travail (monde du travail) et capital (puissances de l’argent) sont aujourd’hui caduques. C’est que la bourgeoisie a besoin de passer à l’attaque, d’augmenter ses profits dans un cadre de régulation qui n’est plus national mais international et de rendre tous marchés ouverts à la spéculation, à la rentabilité et à la prise de bénéfices pour les grands appétits des plus riches. La bande à Sarkozy est donc bien là pour faire le boulot de nettoyage ou plutôt la mise à jour du logiciel capitaliste.

Dans un monde de plus en plus inégal, injuste, irrespectueux des différences et de plus en plus brutal, la seule réponse du statu quo ne peut suffire, elle est même à côté de la plaque.

Avant la contre-attaque, il y a l’attaque

D’une certaine manière, ce qu’il y a de positif, c’est que les choses se clarifient. Le gouvernement est là aujourd’hui pour servir les plus riches. Les cadeaux fiscaux et la droite décomplexée donnent peu d’eau au moulin à celles et ceux qui, encore peu, essayaient de nous faire croire que le temps de la lutte des classes était révolu, ou celles et ceux qui encore et toujours veulent nous «humaniser» dans une identité citoyenne qui prévaudrait à une identité de classe. Et oui, ce monde est géré par des riches pour les plus riches et non pour l’ensemble ; et ces deux classes sociales ont des intérêts divergents !

Au moment où nous écrivons ces lignes, le gouvernement est dans une stratégie de tests avec une volonté belliqueuse de rentrer dans le conflit. Les réformes annoncées (franchise sur la santé, autonomie des universités…) sont imposées par un calendrier social qui bouge en permanence. C’est la période du testing. Le duo Sarkozy-Fillon semble s’être partagé les rôles. Sarkozy, fort de sa légitimité démocratique, nous fait le numéro de roulage dans la farine. En médiatisant de drôles de discours sur l’égalité vers le bas et la reconnaissance du travail, le petit homme se veut au-dessus de la mêlée. Il croît être l’homme providentiel des capitalistes qui saurait «expliquer» et ainsi empêcher tout mouvement de sympathie dont pourrait bénéficier un mouvement social. Fillon, quant à lui, en bon général des armées est prêt à jouer le tonton macoute et à tenir coûte que coûte la droite ligne de la sinistre besogne. C’est que le mouvement de novembre-décembre 95 est encore dans tous les esprits. On a souvent analysé que la force de ce mouvement avait été conditionnée par les blocages économiques qui s’opérèrent alors, avec notamment la grève des cheminots et des postiers. Mais l’une des forces sine qua non a aussi été l’énorme sympathie dont a bénéficié le mouvement avec un fond de l’air bien agréable. En nous jouant l’histoire à l’envers, la mégalomanie de Sarkozy a la prétention d’être capable d’empêcher cette sympathie. La carotte en plastique et le bâton en alu semblent donc être la stratégie de départ de la clique.

Action Réactions

La première réaction notable est celle de notre gauche. Pas du tout opposée à la réforme, elle voit là un sale boulot qui sera fait une fois pour toutes et qui, n’étant plus à faire, facilitera sa gestion du pouvoir quand elle y retournera : du moins le pense-t-elle. Son discours sur «la forme» plutôt que sur «le fond» devrait empêcher, nous l’espérons, toute personne de croire (encore !) qu’elle serait une alternative aux attaques de la bourgeoisie. Cette gauche n’a plus le rôle pour les grands gourous qu’elle pu avoir en 81 quand elle était la seule (en opposition à la droite giscardienne discréditée) à pouvoir mener la politique de restructuration et de casses, notamment dans la sidérurgie. Aujourd’hui, les capitalistes n’ont pour l’instant plus besoin d’eux. Cela pourrait changer, si la clique échouait, et s’il fallait revenir au statu quo en cas de gros grondements et de forts espoirs de changements sociaux. Mais bon, on n’en est pas là…

Pour l’instant, à l’heure où nous écrivons ces lignes, si les directions syndicales de la SNCF ont appelé à une journée d’action le 18 octobre, que finalement une bonne partie des syndicats de la RATP appellent eux aussi à la mobilisation, le reste des directions syndicales de la fonction publique reste attentiste et c’est à l’heure où vous lirez ces lignes que vous en saurez plus que nous le savons aujourd’hui. Ce qui est certain, c’est qu’ils n’ont aucunement envie de favoriser un mouvement qui leur échappera, et qu’il est très probable, si une dynamique s’enclenche, qu’ils nous ressortent pour cela «la machine à perdre» en même temps que s’égosilleront toujours des demandes illusoires de la grève générale appelée par ces syndicats.

De plus le mouvement qui peut naître peut très bien ne pas s’arrêter à l’entérinement parlementaire de la réforme. En effet, la forte mobilisation contre le CPE s’est déroulée après son vote au parlement, et finalement… il a été retiré. Cela ne peut que favoriser les ailes et l’endurance !

Les réactions sont aussi très vives sur les nouveaux «outils de lutte» que sont Internet et, en phase de mouvement, les sms et autres conversations sur téléphone portable. L’utilisation de ces outils (qu’on l’apprécie ou pas) est aujourd’hui une donnée importante des échanges dans la lutte : dans sa construction comme dans l’échange des moyens d’action. En face, les moult média du pouvoir sont complètement cadenassés par un blindage médiatique. Les sorties de Sarkozy sont toujours suivies de manifestations dont les média bourgeois ne touchent mot, et il est fort à parier que la verte pâture du net et celle des média officiels n’aient pas la même saveur : pour sûr, l’ORTF nous parle !

Le statu quo tombe à l’eau

Ce que l’on nomme statu quo a été hérité après la seconde guerre mondiale. Le capitalisme européen de l’époque avait besoin de centraliser les décisions économiques pour remettre debout l’économie et se prémunir des conflits sociaux. Les organisations syndicales ont alors bénéficié d’une influence inédite. Le parti communiste (puisque la révolution ou la prise du pouvoir leur était interdite par le grand frère soviétique pour servir ses intérêts) a cru trouver sa place historique avec les socialistes dans la gestion d’un équilibre entre travail et capital. Mais cet équilibre n’a été en fait qu’une parenthèse historique due à une situation particulière du capitalisme. Ce statu quo est aujourd’hui caduc et sa conservation est impossible : il a pris fin dans les années 90 en France, et dans les années 80 en Grande-Bretagne.

Le parallèle (historique) entre ce qui nous attend et ce qui s’est passé en Grande-Bretagne avec Thatcher dans le début des années 80 rejoint la méthode : l’affrontement et la casse.

Mais l’affrontement de Thatcher avec le syndicat des mineurs et l’affrontement de Fillon-Sarkozy avec la fonction publique ne revêt pas (heureusement) les mêmes conditions. En s’attaquant aux syndicats, Thatcher affrontait en fait le Labour, le parti de gauche (puisqu’il n’y a pas de séparation entre syndicats et le Labour) et dans un système parlementaire qui est bipolaire, c’était l’ensemble de son opposition qui était combattu, afin de casser ensuite le reste en toute quiétude. En France, la séparation entre partis et syndicats et la multiplicité de l’opposition au pouvoir rend la tâche différente, mais l’objectif est le même. Sarkozy part pour une longue période de pouvoir tout comme Thatcher régna après sa victoire une bonne dizaine d’années. On peut même relier à cela les petits jeux politiciens de Sarkozy allant chercher des «figures emblématiques» de la gauche pour mieux l’affaiblir. Ça va donc saigner !

Mais la victoire de Fillon-Sarkozy n’est pas certaine. Pas uniquement parce qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours, mais aussi parce que la philosophie martelée par Sarkozy du battant ou de la battante qui gagne est bien belle et agréable à adhérer en public ou confortable dans une pseudo méthode Coué, mais il est surtout vrai que dans l’intimité nous savons bien que nous ne sommes que des loosers dans leur règle du jeu, et que dans leur jeu, nous perdons jour après jour. Cela, on le sait, nos voisinEs le savent, nos collègues de boulots le râlent, toutes et tous ou presque…

Le discours sur la pénibilité au travail est une pente savonneuse. Du boulot, aujourd’hui on en parle à travers les suicides tandis qu’il y a aussi, par exemple, des affrontements entre les différences de statuts sur les lieux de boulots : ainsi, dans le milieu hospitalier l’ancienne génération qui est toute en CDI et la jeune génération qui est toute en CDD ne se comprennent pas toujours. Le boulot est pénible : il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! Et puis le mouvement contre le CPE a quand même accouché d’une petite mais signifiante victoire. De nombreuses personnes, beaucoup de générations ont donc participé aux différents mouvements qui ont eu lieu. Il y a eu pire comme période de pessimisme !

La stratégie du duo Sarkozy-Fillon semble se faufiler jusqu’aux élections municipales dans huit mois. Fillon prépare la guerre, il choisit son terrain, aiguise ses couteaux pendant que Sarkozy fait son numéro.

Il reste les ruptures

À l’heure donc où nous écrivons ces lignes, les deux mots qui font tilt sur le flipper de l’actu sont la faillite de Fillon et la guerre de Kouchner. Faillite et guerre : tout un programme. Première rupture.

Deuxième rupture : la situation explosive en France (révolte des banlieues, mouvement anti-CPE solidarité avec les sans-papiers, grèves multiples, etc.) permet de dégager des espaces d’autonomie, de grèves (et s’il le faut «sauvages»), de luttes et d’utopie. La journée de mobilisation lancée initialement le 17 octobre a été reculée au 18 octobre, puisque le 17 se déroule la journée contre la misère et que 30.000 personnes sont attendues à Paris. Bizarre dans le fond : c’est bien de la misère que l’on veut nous vendre. Bizarre aussi que le 17 octobre ne soit pas accroché au triste rappel du 17 octobre 61 qui vit la police de Papon ratonner et jeter à la Seine la population algérienne qui manifestait contre un couvre feu qui la ciblait. Villepin là non plus n’avait rien inventé. Tout est lié.

OCL Strasbourg, avec la CJ du Poitou et les notes de Reims
Courant alternatif no 173, 16 octobre 2007
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Mercredi 17 octobre 2007
Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde !

Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie.

Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme…

À y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !

À l’époque se forge un pacte politique entre les gaullistes et les communistes. Ce programme est un compromis qui a permis aux premiers que la France ne devienne pas une démocratie populaire, et aux seconds d’obtenir des avancées — toujours qualifiées d'«historiques» — et de cristalliser dans des codes ou des statuts des positions politiques acquises.

Ce compromis, forgé à une période très chaude et particulière de notre histoire contemporaine (où les chars russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit le Général), se traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc.

Cette «architecture» singulière a tenu tant bien que mal pendant plus d’un demi-siècle. Elle a même été renforcée en 1981, à contresens de l’histoire, par le programme commun. Pourtant, elle est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s’adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales. Elle se traduit par un décrochage de notre nation par rapport à pratiquement tous ses partenaires.

Le problème de notre pays est qu’il sanctifie ses institutions, qu’il leur donne une vocation éternelle, qu’il les «tabouise» en quelque sorte. Si bien que lorsqu’elles existent, quiconque essaie de les réformer apparaît comme animé d’une intention diabolique. Et nombreux sont ceux qui s’érigent en gardien des temples sacrés, qui en tirent leur légitimité et leur position économique, sociale et politique. Et ceux qui s’attaquent à ces institutions d’après guerre apparaissent sacrilèges.

Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les pères fondateurs n’est pas un problème qu’en psychanalyse.

Denis KESSLER
Magazine Challenges, 4 octobre 2007
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Dimanche 7 octobre 2007
Petites philosophies du sarkozysme
finkielkraut0.jpg «Courageux, certes, mais jamais jusqu’à la témérité, nos penseurs aiment à se présenter, non pour ce qu’ils sont, car ils n’assument pas complètement cette réalité, mais comme des rebelles. Des briseurs de tabous. Ils pensent du côté du manche, et dorment, en fidèles chiens de garde, en travers de la porte qui protège les puissants, mais se revendiquent, on va le voir, de l’iconoclasme : ainsi le moindre valet de la pensée dominante peut-il, au prix de minuscules manipulations, se poser en maquisard… Pour ce faire, “on” vide les mots de leur sens, on les tord, on leur fait dire autre chose que ce qu’ils dis(ai)ent communément — et ce faisant, on tord aussi, on tord surtout, car c’est bien sûr la finalité de ce jeu dangereux, la réalité : jusqu’à la nier, purement et simplement. Et on pose éventuellement les jalons d’une pensée politicienne : le sarkozysme…»

Pendant des mois, Sébastien Fontenelle, journaliste et pamphlétaire, auteur d’Impunités françaises et d’Un juge au-dessus des lois, a analysé les textes et propos des «intellectuels de cour», en s’arrêtant plus particulièrement sur Alain Finkielkraut, véritable figure de proue d’un courant qui s’attache à salir et à détruire toute pensée progressiste. Voyage au cœur de l’idéologie dominante. Ad nauseam.

visuel-fontenelle.jpg Nouvelle édition entièrement revue et actualisée.

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Mardi 18 septembre 2007
Alors que Nicolas Sarkozy a passé le cap des cent jours au pouvoir avec sa cote de popularité intacte, il y a lieu de s’interroger sur une certaine façon de s’opposer au personnage, qui a fait florès durant la campagne présidentielle du printemps dernier.

sarkozy-3-jean-paul-ney.jpg
Celles et ceux des lecteurs d’Alternative libertaire qui sont dotés d’une boîte e-mail ont sans doute été inondés de ces innombrables caricatures du genre Sarko-nazi, puis bientôt de ces appels de détresse, de ces suppliques pathétiques à aller voter PS avant qu’il ne soit trop tard, avant la catastrophe finale ! Et, tandis que l’ex-tennisman Yannick Noah se vouait à l’exil en cas d’élection du nouveau Napoléon, s’installait une sorte d’atmosphère de peur. Le discours de Sarkozy était sans doute fondé sur la peur (de l’immigration, des voyous, des grévistes, des pédophiles, etc.), mais celui du PS n’était fondé que sur la peur de Sarkozy, alors que pour le reste, son programme était dicté par la volonté de coller à celui de l’UMP. On se souvient du «grand débat» opposant les deux finalistes, où l’on ne trouva pas l’ombre d’un désaccord politique fondamental.
    Après le 1er tour, le ralliement à la va-vite et sans conditions de Bové, LO et la LCR à Ségolène Royal n’a servi à rien sinon à laisser le champ libre au PS, désormais garanti sur sa gauche, pour poursuivre son repositionnement à droite, en espérant séduire… mais séduire qui ? L’électorat préfère toujours l’original à la copie.
    Bientôt, le petit jeu de la diabolisation à outrance du candidat de l’UMP allait montrer ses effets négatifs.

    Dans l’électorat, on s’est soudain rendu que… le cataclysme n’avait pas eu lieu. Sarkozy, non seulement n’avait pas installé le fascisme en France, mais encore qu’il avait «ouvert» son gouvernement, qu’il y avait fait monter des ministres noirs et arabes (pardon, «issus de la diversité», évitons les gros mots). Et que, comble du comble, l’Élysée avait satellisé plusieurs responsables socialistes : Kouchner, Besson, Bockel, Amara, Lang, Rocard pour les plus connus. Souvenez-vous, les gens pour lesquels on nous sommait de voter quelques semaines auparavant, pour sauver la civilisation de la barbarie ! Évidemment, cela a de quoi déboussoler n’importe quel pigeon — pardon — électeur, et le conforter dans l’idée que, finalement, on lui a fait peur pour rien.
    Dans les mouvements sociaux, la fébrilité a laissé place, l’élection passée, à un sentiment d’abattement. Le «buzz anti-Sarko» avait, dans ici, été l’expression d’un renoncement, d’une perte de confiance en soi-même et dans la capacité des travailleuses et des travailleurs à se mobiliser, d’une délégation à la social-démocratie du soin d’incarner la résistance. Triste illusion. Tombeau de l’action.
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    En vérité, dénoncer le programme de l’UMP en s’abstenant de dénoncer le programme du PS — et surtout en s’abstenant de pointer leur analogie profonde —, sans recul critique, sans affirmer que c’était dans les luttes que se jouerait en premier lieu la question sociale, c’était se condamner à des lendemains démoralisants — et ce quelle que soit l’issue du scrutin. Pour sa part, Alternative libertaire s’est tenue à égale distance des deux candidats de la bourgeoisie. À présent ? Nous ne sommes ni optimistes ni pessimistes. Nous sommes en septembre 2007, les difficultés vont commencer pour l’Élysée, l’état de grâce va s’estomper. Sarkozy est en première ligne, nous y serons aussi.

Alternative libertaire no 165, septembre 2007.
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Samedi 8 septembre 2007
Alors ? La sarkophilie galopante de ceux-ci se heurterait de plein fouet à l’anti-sarkozisme résolu de ceux-là ? Tout, avant, pendant et maintenant s’est focalisé sur le personnage de Nicolas. À la fois star et provocateur, une sorte d’anti-Gainsbar de la chose politicienne, omniprésent sur le papier glacé des peoples et au cœur des «Grenelles» bidons qui vont se multiplier en trompe-l’œil, à l’infini et sur n’importe quoi, le nouveau Président, s’il entend tout tenir dans ses petites mains, n’est, au départ et in fine, qu’un produit rentable lancé sur le marché électoral par la grande bourgeoisie. N’importe quel thuriféraire du libéralisme eût fait l’affaire, pourvu qu’il soit vendable. Banco.
sarko-pres.jpg Ne nous y trompons pas : la bourgeoisie est aujourd’hui, au-delà des mouvements anti-CPE de l’an dernier, des cités qui craquèrent en 2005, du baroud d’honneur pour les retraites de 2003 et longtemps après le mouvement social de 1995 ; la bourgeoisie est la seule classe à se penser en lutte, en tant que classe. Avec un MEDEFiste inconditionnel aux manettes, elle pourrait désormais mettre en œuvre son grand dessein : la casse définitive du «compromis social» de 1945 (1), la mise au pas de la France en l’alignant sur les canons du libéralisme dominant en Europe et dans le monde. Pour ce faire, la République et sa démocratie représentative offrent un cadre de bon aloi qu’il suffit de savoir utiliser au mieux. C’est un métier.
    Et à chacun son rôle : l’État gardera ses fonctions régaliennes (2), battra monnaie, rendra justice, fera la guerre et assurera l’ordre (3). En dehors de cela, pas touche ! La politique est l’affaire de l’Europe en tant que supra État latent pour l’organisation générale du fonctionnement institutionnel en réglementant, recommandant, fixant les quotas de ci et de çà d’un côté ; pour en maintenir la ligne sociale en fliquant, fichant, fortifiant les frontières de l’autre. L’économie est entièrement sous contrôle des patrons et financiers de haut vol, qui se foutent éperdument de l’État/Nation, le Président fût-il de leur caste. La France, c’est une entreprise et c’est un marché, point barre.

La campagne de France

Du coup le fameux État/Nation n’existe guère plus que durant les campagnes électorales. C’est un décor à planter au gré des panneaux électoraux, avec quelques formules publicitaires pour les médias. sarko.11.jpg À cet égard le choix de Sarkozy est particulièrement judicieux. La récupération du fond de commerce du FN, étayée par cinq années-tests d’une politique identitaire crédible lui ont assuré une clientèle. La démonstration, tout aussi à la hauteur de la fonction répressive que le MEDEF en attend, de sa capacité à casser du jeune à capuche, à aligner du syndicaliste, à réprimer du militant indocile a favorisé son ascension. Sa superbe aptitude à la manipulation (4) a parachevé son adoubement par ses pairs (5).
    «[…] Je serai servile avec les puissants et ignoble avec les faibles» ironisait l’alors candidat rompant dans le journal le Parisien (6). Ça n’exprime dans le fond rien d’autre que la violence d’une bourgeoisie qui n’a même plus besoin d’un «compromis» pour dicter sa loi. Il lui suffit de donner à son champion les moyens de travailler l’opinion : moyens matériels (en sus de ceux, publics, via ses fonctions ministérielles), médias, conseillers et communicants, dictionnaire des citations, show-bise, relais et châteaux. Un Président à l’égotisme érigé en système sera assurément l’homme de la situation. Rien de ce qui est privé ne lui échappe.
    Impec ! Les armes sont fourbies depuis longtemps, la stratégie au point. D’abord, balayer les syndicats (7) : anéantissement du code du travail, dézingage du droit de grève, imposition du service minimum, reprise en main de l’Unedic.
    Premier raid, le «salaire différé». La sécu, les retraites, les assurances sociales : au privé !
    Dans le collimateur depuis des lunes, les secteurs énergétiques et des transports publics : à privatiser d’urgence ! Organiser la concurrence des bahuts et rentabiliser les facs. Casser le service public par trop dispendieux. Défiscaliser les heures sup. Revoir l’ISF. Et Cætera, Et Cætera. Tout est possible.

    Pourtant, au détour des vannes, contradictions, volte-face, promos de supermarché, promesses sans plus d’importance que le reste, le sémillant champion des patrons aura omis de dévoiler la chute, le clou du spectacle, le gag du siècle : le précédent !
    «Le 11 juillet 1953, l’assemblée accorde au gouvernement de Joseph Laniel une série de pouvoirs spéciaux lui permettant d’agir par décrets pour rétablir des finances publiques grevées par la guerre d’Indochine. Le Président du conseil choisit de profiter de la période des vacances pour s’attaquer au secteur nationalisé de la fonction publique : suppression d’emplois, limitation du recrutement, recul de deux ans de l’âge de la retraite pour les fonctionnaires, modification des règles d’avancement dans l’éducation et les PTT, etc.» (8)
    Ça, c’est de la rupture ! Le petit cachottier se gardera bien aussi de dire quelle guerre il mène et qui est en face.

L’opposition démissionnaire
Qu’on nous entende, le terme d’«opposition» est impropre à la réalité du jeu électoral. En l’espèce, il s’agit plutôt d’une forme de vague concurrence. C.V. contre C.V.
    Disons-le : le PS (9) se mérite. Cette fois-ci, pas même besoin de racler les fonds de tiroirs de Le Pen, l’autre les a portés aux nues. Inutile de ressortir les considérations archaïques de fondateurs barbus, il les fait siens. Pas plus la peine d’élaborer un argumentaire social ou politique, on fait miroir à l’option libérale. Le terrain politique est remplacé par la poix des mots et le choix des photos, et c’est le clan «bleu» qui tient… «Match». Look contre look.
    Drapeau tricolore et hymne national, sur la plupart des questions, le parti rose n’apporte au mieux qu’un contrechamp au point de vue du parti présidentiel. L’immigration ? Cas par cas, arrangements avec le pouvoir des pays d’origine (10). La jeunesse en rade ? Les flics ou l’armée. L’enseignement ? Remettre les fainéants laxistes au pas. La recherche ? Technologie de pointe avec intéressement des patrons (11). Justice ? Police. Travail et emploi ? Erikson (12) et l’exemple allemand (les syndicats ont accepté de travailler plus pour gagner pas plus). Et tout est à l’avenant…
    On pourra dire ce qu’on veut, qu’il y ait un «traître» au PS ; soit… Que trois-quatre autres (13) passent aussi facilement à l’«ennemi», soit la soupe est bonne et le fromage copieux, soit les deux programmes sont interchangeables. Pas besoin de cohabitation puisque tout se vaut.

Le jour d’après
Une tromperie de cette dimension, après le coup des «82%», ne pouvait laisser la France qui-ne-s’est-pas-passionnée-pour-ces-élections indifférente. Les contestations ouvertes qui se sont
spontanément déclarées révèlent le malaise engendré par un système qui se redistribue périodiquement le pouvoir. L’alternance ne change rien à l’affaire, ce sont toujours les mêmes qui payent. Et d’avance. L’alliance entre le monde du bizness et de l’État contre ce qu’ils (re)définissent comme les «classes dangereuses» est objective et permanente et les gouvernements successifs offrent ou cèdent des garanties d’hégémonie à la classe dominante.
    L’écrasement de toute contestation du résultat du scrutin était programmée. Deux jours avant la proclamation du score, les CRS étaient sur le pied de guerre dans les quartiers sinistrés.
    À «Tolbiac», la contestation s’est révélée fondamentalement politique. Les «émeutiers» devaient être laminés parce que remettant en cause la légitimité d’un pouvoir issu d’une manipulation de l’opinion, d’une perversion de l’engagement politique. Une fois de plus, tout s’est joué sur des trouilles, des leurres, des boucs émissaires.
    Nul ne peut ignorer, à commencer par les nouveaux conquis que le numéro d’ouverture, sur un air de chaises musicales, du nouveau souverain n’est qu’une parade de lune de miel. Maintenant qu’il est entré dans la chambre bleue…

Sarko-2.jpg
La grande peur
Alors, pour les uns, la sarkozysation des esprits est en route, pour d’autres, le pire est devant nous. C’est oublier un peu vite que le nouveau boss ne surgit pas de nulle part. Il est l’instrument actif, consentant et intéressé d’intérêts supérieurs qui reposent sur un nettoyage social, économique et national déjà engagé. Les délires provocateurs sur le dépistage de la racaille dès l’âge de trois ans, les sources génétiques de la pédophilie, les rafles d’étrangers dans les écoles finissent par être anecdotiques. Il n’y aura pas de «Grenelle» de l’immigration. Juste de la répression aveugle et imbécile. sarko-marianne9.jpg
    Pour la galerie, reste le cinéma. Sarkozy à la plage, Sarkozy fait du bateau, de la course à pied, de la gonflette… Et derrière l’écran, caché par les gorilles et les ministres porte-parole, il fait de la politique. Avec le premier, le meilleur, le seul vrai rôle. Quel débat d’idée peut-il s’engager à une assemblée où, dans l’hémicycle comme sur les bancs du gouvernement, on retrouve les deux partis (forcément) finalistes ? La démocratie représentative est plus que jamais en représentation. Elle représente des appareils qui, faute de s’opposer, vont nous jouer quelques scènes de ménage…
    La remise en cause de la légitimité de «Sarkozy Président», c’est la remise en cause d’un système qui permet la détention de tous les pouvoirs. La débauche tous azimuts de «personnalités» abusées ou désabusées, avides de pouvoir ou d’une miette, d’un ersatz, d’une ombre un peu clinquante, ou réduites à l’état de prises de guerre ne fait qu’agrémenter l’affiche de quelques noms. Sarkozy décide de tout, y compris des instances du PS (15). Il n’y a donc rien à attendre des élections, même en se levant de bonne heure.
    «Je ferai ce que j’ai dit» prophétisait le candidat à la toute puissance. Et il n’a pas tout dit. Aujourd’hui qu’il est arrivé à ses fins, il continue dans le tape-à-l’œil. Et c’est efficace au point que la vilenie du personnage passe pour de l’intelligence politique. Où est donc le danger que d’aucuns annonçaient, dans tout ça ? Partout, dans le fonctionnement même de la machine.

    Sarkozy, un danger pour la démocratie ? Pas pour la notre en tous cas. Les Sarkozy d’avant, de toujours, l’ont combattue sans relâche. Un danger pour la démocratie représentative, le régime présidentiel, la République ? Mais il en est le produit ! Il utilise tous les possibles du système pour s’arroger le pouvoir absolu. Nous ne remettrons en cause sa légitimité que dans la lutte, pied à pied, partout où il frappera : sur le lieu de travail, dans nos quartiers, au supermarché, dans la rue, au ciné… Du fichage ADN politique à l’enfermement arbitraire, des exactions policières à la chasse à l’étranger, de la privatisation des facs à la nucléarisation débridée, de la prolifération des OGM au racket à la consommation, du capitalisme mondial à l’identité nationale (liste non exhaustive), soyons sur tous les fronts. Et ne comptons que sur nous même. La France d’après, c’est le monde de maintenant : c’est le nôtre.
Notes :
1 - Issu du programme du Conseil National de la Résistance adopté à l’unanimité le 15 mars 1944 avec l’aval de De Gaulle, le «compromis social» prévoyait, entre autres l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général… sur le plan économique et le droit au travail et le droit au repos… un plan complet de sécurité sociale avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État, la réglementation des conditions d’embauche et de licenciement, une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours… sur le plan social.
2 - Encore qu’en son temps au Ministère des finances, Sarkozy avait tenté de déposséder l’imprimerie nationale de l’impression de timbres au profit d’une boîte privée.
3 - Ces dernières prérogatives ayant l’avantage de développer des marchés juteux.
4 - Des faits, des chiffres, des gens, de l’Histoire…
5 - Guillaume Sarkozy, frère d’icelui, chef de file de la resplendissante branche textile de l’industrie a été vice-président du MEDEF sous le baron.
6 - Non, ça n’est pas prophétique ! C’est un C.V. !
7 - «Et un Grenelle, un !», tout le monde il sera content.
8 - Tiré de «Sur l’ultra-gauche», Brochure no 3 : Les groupes/revues «Socialisme ou Barbarie» (1949-1967) & «Noir et Rouge» (1956-1970), éditions Les chemins non tracés.
9 - On ne nous en voudra pas de ne pas s’étendre sur la débâcle de tout ce qui se voulait un peu radical, ou plus conciliant, ou bien avoir le temps…
10 - Forcément «amis» de la France, tous les régimes se valant économiquement.
11 - Les sciences sociales étant, au mieux, négligées quand elles ne produisent pas d’analyses contrariantes.
12 - Ségolène Royale s’est félicitée (sur radio France) d’avoir constaté, lors d’une visite de l’usine en Suède, que 10.000 emplois avaient été supprimés sans provoquer le moindre jour de grève au prétexte qu’Erikson les recréerait plus tard !
13 - Jack Lang, n’aurait démenti que tardivement avoir été approché sans céder à «l’ouverture». Coquin, va !
14 - Au «13-14» de France Inter un représentant du Syndicat national des policiers en tenue les identifiera comme membres de l’ultra-gauche et anarcho-syndicalistes venus uniquement pour casser. Il est resté incapable de définir les vocables qu’il venait d’employer…
15 - Le 21 juin, c’est Royal qui a été invitée au Château pour causer résumé de la nouvelle «Constitution» européenne et pas Hollande, le chef officiel. Ce dernier s’était pourtant ostensiblement affiché avec Sarkozy à la «Une» de Match (déjà !) pour appeler à voter «oui». Et ben non.
La Mouette Enragée no 28, printemps 2007
supplément à
Courant Alternatif (OCL)
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Samedi 8 septembre 2007
La rupture annoncée par Sarkozy a ses limites. Le gouvernement a sorti les traditionnelles grosses ficelles pour passer à la hussarde en procédure d’urgence une série de mesures anti-sociales à la faveur de l’été, période peu propice à la résistance sociale. Point de rupture, ni dans la méthode donc, ni dans la politique menée puisque l’État continue à se montrer le parfait garant des intérêts de la bourgeoisie.
    C’est ce qui donne le sens à la multitude de mesures prises cet été. Contrairement à ce qu’il prétend, le gouvernement ne répond pas à une série de problèmes en y donnant au cas par cas des réponses «pragmatiques» «concrètes» débarrassées de toute idéologie. Il bâtit au contraire un ensemble cohérent pour faire que les riches deviennent toujours plus riches, que les pauvres le demeurent et ceci tout en assurant un ordre social permettant la bonne marche des affaires.

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Racketter plus (les pauvres) pour gagner plus…
La politique fiscale se situe parfaitement dans cette ligne. Les cadeaux accordés aux riches et aux patrons pleuvent : baisse des droits de successions, bouclier fiscal qui va profiter aux très riches (13.000 contribuables vont pouvoir se faire restituer 45.000 euros chacun), nouvelles exonérations de cotisations sociales pour les patrons sur les heures supplémentaires, s’ajoutant aux 19 milliards d’euros actuels, etc.
    Le déficit sur le budget de l’État et les caisses de la sécurité sociale qui découle de ces cadeaux est un alibi tout trouvé pour taxer les plus modestes.
    La prochaine «TVA sociale» en est l’illustration, les franchises médicales aussi. Ces dernières font porter l’effort financier par les plus malades et les modestes sous couvert de réalisme en faisant appel à la culpabilité des salarié-e-s et aux bons sentiments : combler le fameux trou de la Sécu et financer le plan anti alzheimer. Elles vident la Sécurité sociale de ce qu’il reste de son contenu solidaire. La détérioration de la prise en charge de la santé par la Sécurité sociale ouvre mécaniquement un espace plus important aux mutuelles et assureurs privés. En organisant les déficits, l’État fait d’une pierre deux coups : il fait des cadeaux financiers aux patrons sur le dos des plus modestes et offre des marchés aux capitalistes.
    C’est la même logique qui présidera à la future suite de la réforme des retraites prévue pour 2008. La préparation actuelle de l’attaque contre les régimes spéciaux n’est que le prologue des régressions programmées pour l’ensemble des salariés. L’allongement prôné des annuités de cotisation poussera ceux qui en
ont les moyens à l’épargne individuelle vers des fonds privés. Restera le travail à perpétuité ou/et la misère pour les vieux qui n’ont pas pu épargner.
    Les 22.700 suppressions d’emplois de fonctionnaires dans le budget 2008 s’inscrivent dans cette perspective. L
organisation de la pénurie des secteurs publics pousse à lintroduction directe dinvestissements privés dans leurs capitaux. Lorsque que ce nest pas possible, le manque de moyens entraîne une mauvaise qualité des services rendus aux usagers, favorisant ainsi la concurrence du secteur privé. Cest certainement ainsi quil faut comprendre les coupes sombres faites dans les effectifs de l’Éducation nationale qui pousseront toujours plus vers les écoles privées.
    De même, la loi d
autonomie des universités est une privatisation à peine cachée de celles-ci.

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Un gouvernement qui mène une guerre idéologique
Socialisation des dépenses et privatisation des bénéfices, voilà le résumé d
une bonne partie de laction gouvernementale. Rien de nouveau sous le soleil, pourrait-on dire car les différents gouvernements de droite comme de gauche qui se succèdent depuis des décades œuvrent, en bon gestionnaires du système, dans ce sens. Mais au-delà de laccélération du phénomène, on peut objecter un changement de posture du gouvernement qui mène un combat idéologique pour susciter une adhésion de la population aux mesures quil prend. La loi sur les heures supplémentaires adoptée dans lété est exemplaire à ce propos. Voilà une mesure qui va à coup sûr durcir les conditions de travail, engendrer plus de flexibilité, augmenter la durée du temps de travail et faire baisser le salaire horaire. Cela au détriment des demandeurs demploi car les employeurs préféreront avoir recours aux heures supplémentaires. Le tout pour un gain de pouvoir d’achat illusoire et de courte durée : quelques euros immédiats vite repris par le blocage du salaire de base auquel seront encouragés les employeurs, et par les augmentations de dépenses de santé (déremboursements, franchises médicales) et d’impôts (TVA). Or le gouvernement a sur-communiqué sur cette mesure «vendue» avec le fameux slogan «travailler plus pour gagner plus». Cette attitude offensive envers «lopinion» signe la volonté de discréditer idéologiquement les tentatives dopposition aux réformes. Et peut-être den finir avec une certaine exception française où un filet de protection sociale et une opposition sur le terrain social persistent encore quelque peu.
    Nous devons prendre en compte cet élément dans la perspective des combats nécessaires à mener. Nul doute que le gouvernement adoptera, avec lappui des mass media, dans ses futurs chantiers le même travail de sape idéologique pour faire adhérer le plus grand nombre à une conception libérale de la société. La communication amorcée sur le futur contrat unique, véritable mise en pièce du code du travail, ne laisse pas augurer de surprise.
    L
’État redouble aussi doffensive sur le terrain de léducation pour marquer les consciences des plus jeunes de sa vision inégalitaire du monde. Les déclarations de Xavier Darcos sur sa conception de léducation («Je crois à lécole de la verticalité, à lécole de la transmission») laissent présager le retour de conceptions autoritaires où lenfant, réceptacle des désirs et des demandes de ladulte est dressé à la soumission et la passivité. De même la loi dautonomie des universités fait des facultés des lieux où la rentabilité et la compétitivité sont les critères prioritaires, sacrifiant définitivement tout enseignement critique de qualité au profit d’un formatage via des formations en rapport direct avec les besoins des patronats locaux.

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Un gouvernement de combat pour la prévention… des conflits sociaux

À cette offensive idéologique s
ajoute un autoritarisme et une utilisation de la répression assumés. De plus, anticipant le moment où le bourrage de crânes ne suffira plus, le gouvernement se dote doutils supplémentaires pour empêcher et réprimer les mouvements sociaux, en bon garant du rôle traditionnel dévolu à l’État.
    L
intensification de la chasse aux sans papiers durant la période estivale en est une triste illustration. Le drame à Amiens de lenfant sans-papiers, qui avec son père, tentait de fuir une interpellation de la police, a été plus médiatisé que la chasse aux Roms faite dans plusieurs villes ou lexpulsion et les mauvais traitements infligés aux sans-papiers grévistes de la faim de Lille, pourtant épaulés par un comité de soutien actif. Alors quun projet de loi visant à durcir encore les conditions du regroupement familial sera examiné à l’Assemblée à lautomne, les intentions de l’État semblent claires : casser les dynamiques de lutte autour des sans papiers pour quils demeurent ou retournent dans la clandestinité et continuent ainsi à servir de main d’œuvre corvéable à merci.
    La loi sur le service minimum dans les transports, véritable attaque au droit de grève, se situe dans cette lignée de «prévention des conflits».
    L
arsenal sécuritaire sest encore alourdi cet été. Les objectifs de ces mesures sont toujours les mêmes : gesticulations démagogiques, gestions des violences issues des dégâts du capitalisme et tentative demporter ladhésion de la population au rôle que sattribue l’État. La loi sur la récidive, adoptée en juillet, aura pour effet daugmenter mécaniquement denviron 10.000 le nombre de personnes emprisonnées, nombre qui atteint pourtant déjà des sommets avec 62.000 détenus. Les condamnations à des peines de détention sont les peines les plus génératrices de récidive, surtout pour les mineurs, dont précisément le texte de loi élimine lexcuse de minorité, les plaçant ainsi dans le champ du droit des majeurs. Quand on sait que 80% des prisonniers appartiennent aux classes les plus défavorisés de la société, on ne peut que voir dans les mesures adoptées, la volonté denfermer la violence sociale résultant des politiques économiques inégalitaires du gouvernement. Pour lautomne, une loi dorientation et de programmation pour la sécurité intérieure (LOPSI) est prévue, dont on sait déjà quelle prévoit un triplement de la vidéo surveillance. Pour nous y préparer, on nous assène largument antiterroriste. Pourtant lexemple des attentats en 2005 de Londres, ville la mieux dotée en caméras de surveillance, na démontré que linefficacité de ces dispositifs à empêcher que cela se produise. Par contre, cest un maillage dinformation sur les faits et gestes de tous, qui viendrait sajouter à celui déjà considérable existant.

Eux une poignée, nous des millions : s
organiser, se révolter pour une autre société
Protection sociale, éducation, conditions de travail, immigration, libertés individuelles et collectives, le gouvernement fait feu de tout bois avec une certaine adresse. La situation paraît compliquée et face à la multitude des attaques, la nécessaire riposte globale difficile à construire. C
est pourtant la seule voie raisonnable pour espérer changer la tendance. Il ny a rien à attendre dune hypothétique recomposition à gauche dès lors quelle sinscrit sur le plan électoral. Elle répèterait les impasses du passé et ses renoncements avec la prise de pouvoir et la gestion du système, de Mitterrand à Lula les résultats ont toujours été les mêmes. Il est nécessaire que tous ceux et celles qui veulent mettre un frein à la dégradation sociale et à la fascisation des esprits consacrent toute leur énergie à la construction dun mouvement social auto-organisé et en rupture avec les formes de représentation et de délégation politiques. Nous devons reprendre confiance dans la force que nous pouvons représenter car l’État nagit quau profit dune minorité de privilégiés. La force que représentent des millions dindividus décidés à s’impliquer dans un mouvement social ne peut être contenue longtemps par la répression et les habiletés politiciennes.
    Pour cela nous devons populariser un autre projet de société à l
opposé des valeurs de concurrence, de réussite individuelle et de hiérarchie. Nous voulons vivre légalité, la justice et la liberté au moyen d’une organisation sociale avec laquelle les richesses sont mises en commun et où le pouvoir de décider appartient à tous et toutes.

Coordination des groupes anarchistes (CGA)
3 septembre 2007
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Lundi 3 septembre 2007
aff-forum.jpg Le blog du «Forum Libération à Grenoble» laisse planer un insoutenable suspens sur les participants et les thèmes de ces trois jours de talk show, les 13, 14 et 15 septembre 2007.
    Pour soulager l’impatience des lecteurs qui piaffent de s’inscrire à cette fête de la pensée sponsorisée par la mairie de Grenoble et le conseil général de l’Isère, nous publions ci-dessous l’état du programme à l’heure où nous mettons en ligne.
    À Grenoble, on a deux espèces d’espaces : un espace «Ferme ta gueule» (alias MC2) où auront lieu les «duels» entre «grands témoins» devant un public spectateur, et un espace «Cause toujours» (alias La Bifurk) où le menu peuple pourra babiller entre soi sans conséquence.

PROGRAMME MC2

Jeudi 13 septembre
— Mercier/Mauroy : «Gauche : la balle au centre ?» (arbitré par Laurent Joffrin - Libération)
— Fadela Amara/Jean Daniel : «Comment peut-on être français ?» (Béatrice Vallaeys - Libération)
— Christine Lagarde/Jean-Paul Fitoussi : «La politique est-elle esclave de la finance ?» (Grégoire Biseau - Libération)
— Xavier Darcos/Aurélie Filippetti : «Lécole forme-t-elle encore des citoyens ?» (Paul Quinio - Libération)
— Hervé Morin/Alain Richard : «Qui sont nos ennemis ?» (Jean-Dominique Merchet - Libération)
— Stéphane Diagana/Krazentowski : «Le sport est-il nocif ?» (coaché par Vittorio de Filippis - Libération)
— D.R Tabuteau/Guy Vallancien : «La santé : un privilège ?» (ausculté par Éric Favereau - Libération)
— Nicolas Beytout/Jean-François Kahn : «À quoi sert le centre ?» (centralisé par Laurent Joffrin)
— Bramy/Richoufftz (à tes souhaits) : «L’entreprise crée-t-elle de la valeur civique ?» (Alain Auffray - Libération)
— Trellu-Kane/Berau : «Un service civique obligatoire ?» (Marc Sémo - Libération)
— Pierre Larrouturou/Manière : «Travailler, plus, travailler moins ?» (Alexandra Schwartzbrod, la régionale de l’étape - Libération)
— Jean-Marie Bockel/Thomas Piketty : «Vive le blairisme ?» (Éric Aeschimann, quadra blairiste - Libération)

Vendredi 14 septembre

— Brice Hortefeux/Éric Morin : «La ghettoïsation française ?» (Laurent Joffrin)
— Ricardo Petrella/Gérard Mestrallet : «Comment gérer les biens publics mondiaux ?» (Vittorio de Filippis)
— Luc Ferry/Morel : «Le civisme en héritage ?» (Jean-Dominique Merchet)
— Cherfi/Mahmoud Hussein : «L’islam est-il compatible avec la laïcité ?» (Marc Sémo)
— Emmanuelle Perreux/J-Paul Garaud : «Prison : punir ou réinsérer ?» (Béatrice Vallaeys)
— Daniel Cohn Bendit/Henri Guaino : «Liquider 68 ?» (Éric Aeschimann, quadra frustré)
— Valérie Pécresse/Coudry : «L’entreprise menace-t-elle l’université ?» (Véronique Soulé - Libération)
— Jean-Pierre Raffarin/François Chérèque : «La retraite à 80 ans ?» (François Wenz-Dumas - Libération)
— François Rebsamen/Patrick Devedjian : «Faut-il supprimer les partis politiques ?» (Paul Quinio)
— Solère/Thieulin : «Le net : nouvel opium du peuple ?» (Alexandra Schwartzbrod)
— Jean-JacQUES Aillagon/Jean-JacK Queyranne : «L’art, une affaire de manager ?» (René Solis - Libération)
— Laurent Fabius/? : «La recomposition de la gauche européenne ?» (Laurent Joffrin)
— Richard Descoings/Bruno Julliard : «Tous étudiants ?» (Béatrice Vallaeys)
— Pascal Bruckner/Éric Fassin : «Des mœurs trop libres ?» (Éric Aeschimann)
— Denis Mac Shane/J-Pierre Jouyet : «Trop d’Europe ?» (Marc Sémo)
— François Hollande/? (y’a qu’à le mettre contre Fabius) : «Développement durable ?»
— Edgar Morin/Claude Lefort : «Vive la politique ?»
— Martin Hirsch/Franck Riboud : «Le marché crée-t-il la pauvreté ?» (François Wenz-Dumas)
— Bloche/Zelnick : «La fin des droits d’auteurs ?» (Michel Orier ­ directeur de la MC2 la semaine, provençal en espadrilles le week-end)
— Olivier Besancenot/MJS Ammadi : «S’opposer, jusqu’où ?» (Paul Quinio) - Mais il paraît que Besancenot a refusé. On jugera sur place.
— Godefrain/Dubois : «Accueillir la misère du monde ?» (Fabrice Rousseau - Libération)
— Jean-Marie Colombani/JacK Lang : «Une VIe République ?» (Alain Auffray)
— Jean-Marc Ayrault/Bernard Accoyer : «Les députés doivent-ils prendre le pouvoir ?» (Paul Quinio)
— A. Gatti/Didier Bezace : «L’art est-il partage ou exclusion ?» (René Solis)

Samedi 15 septembre
— Olivier Todd/?
— Michel Barnier/Michel Destot (les deux Michel du Sillon Alpin) : «Les villes font-elles l’Europe ?» (Didier Pourquery - Libération)
— Nathalie Kosciusko-Morizet/Dominique Voynet : «L’homme saura-t-il réparer ce qu’il détruit ?» (boarf, l’homme est bricoleur) (Alexandra Schwartzbrod)
— JacQUES Généreux/Bernard Spitz : «De la gauche plurielle au centre gauche ?» (Paul Quinio)
— Patrick Braouzec/Éric Raoult : «Banlieues : maires poules ou maires fouettards ?» (Béatrice Vallaeys)
— Rachida Dati/André Vallini : «La justice est-elle juste ?» (Laurent Joffrin)
— Velasquez/Mérieux : «Malades au sud, médicaments au nord ?» (et labo P4 à Lyon) (Vittorio de Filippis)
— Alain-Gérard Slama/Savidan : «Élites : une société d’héritiers ?» (Marc Sémo)
— Louis Chauvel/Julien Dray : «Ordre et désordre, une crise de l’autorité ?» (Jean-Dominique Merchet)
— Patrick Weil/Olivier Faure : «Un PS pour quoi faire ?» (Alain Auffray)
— Nicolas Baverez/Arnaud Montebourg : «Qu’est-ce que le sarkozysme économique ?»
— Bernard Stiegler/Régis Debray ? : «Éthique et esthétique» (Gérard Lefort)
— A. Cissako/Poivre d’Arvor : «Culture locale ou globale ?» (ou glocale ?) (René Solis)
— JacK Ralite (has been communiste)/Frédéric Martel (up and coming) : «Bye bye Malraux ?» (Michel Orier)
— Jean Therme/JacQUES Arnould ? : «La puce est-elle l’avenir de l’homme ?» (The future doesn’t need us) (Vittorio de Filippis)
— Olivier Mongin/Stéphane Bern : «Culture et dérision ?» (débat forcément dérisoire ­ mais pas plus que les autres) (Gérard Lefort)
— Stéphane Hessel/Jamel Debbouze ? : «Quelles racines européennes ?» (et voilà où mènent les matchs d’improvisation à Trappes) (Max Armanet)
— JacQUES Blanc/Maryvonne de Saint-Pulgent : «La culture pour tous : une faillite ?» (René Solis)
— JacQUES Attali/? (La Berd ? Les Angolais ? Les auteurs plagiés ? Les musiciens martyrisés ?) (Laurent Joffrin)
— Marie-Georges Buffet/Roselyne Bachelot
— Manuel Valls/Mandarine Autain : «Qu’est-ce qu’une gauche moderne ?» (Éric Aeschimann)
— Aziz Ridouan/? : «Culture et net ?» (Christophe Alix - Libération)
— Bruno Patino/Alain Finkielkraut ? : «Toute modernité est-elle un progrès ?» (et réciproquement) (Didier Porquery)
— Pascal Lamy/Gustave Massiah ? (Vittorio de Filippis)

PROGRAMME BIFURK
Les activités programmées à la Bifurk n’ayant strictement aucun autre intérêt que d’ajouter une touche associative à ce barnum institutionnel et gouvernemental (12 membres du gouvernement annoncés, plus la «plume» de Sarkozy), et de fournir une vitrine aux associations les plus anodines de Grenoble, on se dispensera pour l’heure d’en publier le détail.

Pièces & main d’œuvre, 3 septembre 2007
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Samedi 18 août 2007
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Vendredi 10 août 2007
Pour qui veut prendre la mesure des bouleversements sociaux et politiques fondamentaux en cours, les premières semaines de la présidence de M. Sarkozy sont du plus haut intérêt. Toutes les tendances à l’œuvre depuis le début des années 80 se condensent et se nouent pour dessiner les traits de la nouvelle réalité politique.

On se souvient que les années 80 furent les «années-fric». Vite dégrisés de l’ivresse de mai 1981, les mêmes socialistes qui promettaient la «rupture avec le capitalisme» (en cent jours !) et faisaient mine d’enfiler la tenue des Jacobins de 1793 se rallièrent à grande vitesse à la «France qui gagne». Marx et Jaurès devaient s’effacer devant Bernard Tapie et Yves Montand, héros et hérauts de «Vive la crise»
[1].
   
On a souvent dit que les années 80, en France, mais aussi et surtout aux États-Unis et en Grande-Bretagne marquaient une rupture avec le consensus keynésien d’après la seconde guerre mondiale, pour retourner au «libéralisme» capitaliste pur. Serge Halimi parle du Grand bond en arrière [2]. Il y a du vrai là-dedans : la dérégulation de l’économie, la liquidation systématique des acquis sociaux mais aussi de tous les moyens inventés depuis le «New Deal» pour maintenir les antagonismes de classes dans des limites compatibles avec le maintien du mode de production capitaliste, tout cela semblait marquer un retour en arrière, vers le capitalisme du tournant du XIXe et du XX siècle. Cette analyse de la nouvelle «horreur économique» [3] a produit en réaction «l’antilibéralisme», devenu le drapeau d’une gauche déboussolée.
    Cette analyse est cependant notoirement insuffisante voire franchement erronée [4]. Le capitalisme libéral du XIXe et de la première moitié du XXe siècle restait lié par mille liens à l’ancienne société, aristocratique et bourgeoise à la fois, révolutionnaire sur le plan de la production, mais conservatrice sur le plan de la culture et des mœurs, soucieuse du «bon goût» et des «bonnes mœurs», défendant des valeurs héritées de formations sociales mourantes ou déjà mortes. Le capitalisme moderne est profondément différent. Profondément différent en ceci qu’il est véritablement capitaliste, qu’il est un capitalisme pur, débarrassé des scories des époques antérieures.


Ce capitalisme a rompu toutes ses attaches avec le capital patrimonial, avec ce capital qui a encore un lien avec la propriété foncière et immobilière ou même la propriété d’une entreprise. Le capitaliste moderne est propriétaire de capitaux qui s’investissent au gré des circonstances dans le pétrole, le bâtiment, la banque ou l’industrie du sexe. Galbraith faisait remarquer, à propos de la crise de 1929 que le spéculateur est un capitaliste qui veut être débarrassé de tous les ennuis qu’apporte la propriété… C’est cela même le prototype du capitalisme pur. La propriété capitaliste n’est pas la propriété de valeurs d’usage — fussent des valeurs d’usage destinées à faire suer le travail pour en extraire la plus-value. C’est la propriété de capitaux, c’est-à-dire de titres à obtenir sa part de la plus-value globale extraite par le mode de production capitaliste. Les «anti-libéraux» dénoncent ce capitalisme purement spéculatif, qui n’a plus aucun souci de l’investissement à long terme et procède à des «licenciements boursiers». Toute cette phraséologie creuse ne fait qu’exprimer le regret du «bon vieux temps», celui du capitalisme de grand-papa où le patron avait «son usine» et «ses ouvriers». Elle oppose un capitalisme vertueux (celui d’hier, heureusement modéré par le compromis keynésien) au capitalisme vicieux, au «turbo-capitalisme» d’aujourd’hui. Au monde inversé de l’idéologie dominante d’aujourd’hui, l’anti-libéralisme n’a rien d’autre à opposer que la représentation idéologique du monde d’hier. Inutile de s’étonner, de jouer les vertus effarouchées, le capitalisme que nous avons sous les yeux est celui que décrit Marx qui ne parle pas des formations sociales dont il est le contemporain mais de l’essence même de ce rapport social qu’est le capital.


Ce capitalisme enfin débarrassé des scories du vieux monde n’a plus aucun besoin de s’encombrer des justifications idéologiques et des oripeaux d’une structure sociale aujourd’hui disparue. La bourgeoisie traditionnelle avait besoin de se mouler dans la tradition culturelle héritée de l’aristocratie, c’est-à-dire d’une classe qui mettait un point d’honneur à ne pas travailler et à se livrer à des occupations ayant en elles-mêmes leur propre valeur. La bourgeoisie montante avait besoin d’un système de légitimation qui correspondait plus à la réalité sociale, mais seulement aux fantômes du passé. De la même façon, elle devait protéger la religion et la famille et faire l’apologie de la nation, puisque c’était seulement dans le cadre national qu’elle trouvait sa base arrière pour conquérir le monde et le bras armé dont elle avait besoin pour se protéger contre ses ennemis, principalement les classes laborieuses en qui elle a tout de suite reconnu les «classes dangereuses».


Plus rien de tout cela ne tient encore debout. Seuls d’incorrigibles retardataires peuvent encore protester contre «l’ordre moral». La famille est vouée aux gémonies. La capitalisme «mobile» ne veut plus être freiné par des attaches familiales ou des rites ancestraux comme le repos dominical. On peut encore rendre hommage à la religion instituée, transformée en spectacle, d’autant que, fidèle à elle-même, l’Église catholique marque son attachement indélébile à l’ordre impérial qui gouverne le monde. Mais les prescriptions de l’Église dès qu’elles pourraient remettre en cause une source de profit intéressante sont ignorées superbement par les défenseur de l’ordre : ainsi de la commercialisation du vivant et des techniques de manipulation de la procréation humaine. Quant à la culture, elle n’est qu’une survivance qu’on exploite commercialement sans le moindre scrupule. L’art a cédé la place aux «industries culturelles», qui vont du traditionnel «commerce de la librairie» à la massive production pornographique.


L’évolution du personnel politique accompagne ces mutations. Mrs Thatcher, M. Reagan et même G.W. Bush appartiennent encore au personnel politique à l’ancienne. Réactionnaires et défenseurs de «la loi et de l’ordre», ils cèdent maintenant la place à une nouvelle «race» d’hommes politiques «décomplexés» — puisque le terme est à la mode. Tony Blair, produit de marketing lancé par la presse financière et le groupe Murdoch (un des piliers aux USA de la «majorité morale»…) a été le fer de lance de la destruction du vieux «Labour Party». En Italie, c’est Silvio Berlusconi, l’homme le plus riche d’Italie et possesseur de plusieurs chaînes de télévision, de journaux et de plusieurs maisons d’éditions qui s’est payé un parti politique comme on se paye une chaîne de magasins. Sa richesse aux origines suspectes [5] est devenue un argument électoral. Un cynisme grossier, un discours où «tout est possible», les professions de foi religieuse chez quelqu’un qui a lancé le porno à la télévision italienne, un culot sans borne, ne reculant devant aucun mensonge, un mépris radical des règles de la vie civile et civilisée telle qu’on la concevait jusqu’à présent, mais aussi un vrai talent de bonimenteur et une pugnacité politique incontestable, tel est le «bonaparte» de la «seconde» république italienne
 [6].


Nicolas Sarkozy est un ami de Silvio Berlusconi, de qui il a beaucoup appris. Comme lui, il est lié aux médias. Martin Bouygues, Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré sont de ses proches. Rothschild (Libération), Minc et Bolloré (Le Monde) lui donnent une prise sur la presse qui se prétend indépendante. La capacité de faire tenir en un même discours des éléments parfaitement contradictoires (puisés dans l’arsenal du FN, dans le discours libéral ou clérical, comme dans la rhétorique républicaine) et de parler comme un voyou quand il le veut le rapprochent encore du «cavaliere». La passion de l’argent, assumée et transformée en argument politique vient compléter le portrait du dernier «bonaparte» de la Ve République. Le luxe ostentatoire, de mauvais goût dans la bourgeoisie traditionnelle, est ici un élément d’une stratégie de communication : repas au Fouquet’s, le soir de l’élection, escapade sur le yacht de Bolloré, vacances tapageuses dans une résidence de milliardaire dans le New Hampshire, des amitiés affichées avec tous les nababs de la ploutocratie mondialisée, mais aussi un mépris affiché de la culture en général et de la littérature en particulier, M. Sarkozy prend à rebrousse-poils toutes les postures traditionnelles de la classe politique française. Mais en même temps, il accomplit l’évolution des dernières décennies.


Qui ne voit, en effet, la continuité de style, de manière de parler et d’idéologie de Bernard Tapie, ministre de la ville de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy — pour ne rien dire du trait commun entre ces deux-là, Jean-Louis Borloo ! Qui ne voit que le mépris de la culture et des choses de l’esprit a dominé les dernières décennies [7]. Tout le «sarkozysme» était là depuis déjà pas mal de temps, mais recouvert de discours pompeux, balayés dorénavant par le célèbre «kärcher» de notre nouveau président.

Il est devenu «très tendance» de citer Gramsci. M. Sarkozy lui-même s’est laissé ce nom par son porte-plume Guaino. Citons donc à notre tour Gramsci : si la gauche (ou ce qu’il en reste après sa sarkoïsation) veut faire face à la situation, elle doit prendre la mesure du changement et de la nécessité impérieuse d’une contre-offensive, et comprendre qu’il s’agit de se fixer pour tâche la «formation d’une volonté collective nationale-populaire» et d’une «réforme intellectuelle et morale» [8]. Pour ceux qui incrimineraient le peuple intoxiqué par les médias, Gramsci ajoute : «Peut-il y avoir une réforme culturelle, c’est-à-dire une élévation civile des couches inférieures dans la société sans une réforme économique préalable et une mutation dans les positions sociales et dans le monde économique ? Pour ceci une réforme intellectuelle et morale ne peut pas ne pas être liée à un programme de réforme économique, au contraire, le programme de réforme économique est précisément le mode concret sous lequel se présente toute réforme intellectuelle et morale.»

Denis COLLIN

La Sociale, 7 août 2007

1. Sur toute cette période, pour se rafraîchir la mémoire ou pour apprendre l’histoire, on lira le livre de François Cusset, La décennie. Le grand cauchemar des années 80, aux éditions La Découverte, 2006, ISBN : 9782707146540.
2. S. Halimi, Le grand bond en arrière, Fayard 2004.
3. Voir le livre éponyme de Viviane Forrester et la critique que nous en avons faite dans Denis Collin, La fin du travail et la mondialisation. Idéologie et réalité sociale, L’Harmattan, 1997.
4. Voir Collin 1997 et Denis Collin, Revive la République, Armand Colin, 2005.
5. Voir L’odeur de l’argent de Marco Travaglio et Elio Veltri, Fayard, 2001.
6. La «victoire» à l’arraché de la coalition de centre-gauche en 2006 a bien montré la capacité de résistance du berlusconisme pourtant miné par les scandales et une situation économique peu florissante… Voir notre article «Pourquoi Prodi n’a pas croqué le caïman».
7. Il suffit de voir le sort réservé aux «humanités» dans notre système d’enseignement pour s’en rendre compte.
8. Voir «Brèves notes sur Machiavel», Cahiers de prison, XIII.
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Mercredi 11 juillet 2007
Ah les bonnes âmes !,
Courriel d’un Lionel Hocquart au Jura Libertaire, 9 juillet 2007, 13:04


Monsieur,
    La mort de ce jeune homme est malheureuse mais si il n’avait pas résisté aux policiers venu l’interpeller (au fait avez-vous interrogé la jeune femme à laquelle ce doux jeune homme s’en était pris !), il n’y aurait pas eu de problème.
    Pouvez-vous m’indiquer les antécédents judiciaires de ce monsieur, est-il entré légalement en France, a-t-il eu à faire à la police avant etc…
    Je connais déja par avance une partie des réponses à mes questions…
    Vous savez la France à changer depuis quelque temps et beaucoup de français en ont marre des «gauchos» de service qui prennent fait et cause pour les délinquants et clandestins qui ne respectent pas les lois de la république.

Un citoyen français qui n’a aucun problème avec sa police
(c’est
peut-être aussi parce que je la respecte !)
Lionel HOCQUART

Tél. : +33 (0) 1 58 13 90 17 (interne : 6..90.17)
Mail : ext-lionel.hocquart@hsbc.fr


Le Jura Libertaire à Lionel Hocquart, même jour, 23:12

Je ne sais si ce banal spécimen de l’abjection mérite une réponse, mais au cas où,
    «Ce monsieur» a donc mérité sa mort sous les coups de notre fière police républicaine, puisqu’étant de peau et de nom nègres, il a forcément dû 1) résister aux policiers venus l’interpeller, 2) s’en prendre au préalable à une jeune femme 3) avoir eu affaire à la police et à la justice 4) ne pas être rentré légalement en France.
    «La France a changé», puisque leurs médias le disent et qu’effectivement, la dizaine de cadavres qui ont eu affaire à la police depuis l’intronisation de son patron l’atteste. Et que les petits-blancs se risquent à la ramener.
    C’était pas un «gaucho» qui l’a dit le premier, mais un homme de dieu, il y a un peu moins d’un siècle : quelque chose comme «Quand ils ont commencé par battre à mort les nègres et les bougnoules, je n’ai rien dit ; etc. et quand ils sont venus chercher mes enfants, il n’y avait plus personne pour protester».
    Toi la belle ordure (t’es même pas raciste pour être aussi con), saches que ton zèle pro-flic trouvera à s’employer assurément, mais que plus tu prendras du large vis-à-vis de ta télé qui te sert d’horizon humain, plus ça se compliquera pour ta fiole, évidemment.
    Ça crâme pour tant de raisons, et tous les flics de la terre n’y pourront pas grand’chose.
    Crève, salope,

Le JURA LIBERTAIRE


Lionel Hocquart au Jura Libertaire, 10 juillet 2007, 17:04

Monsieur,
    Je suis très content de votre réponse car je vais pouvoir montrer aux personnes autour de moi ce qu’est le «facisme rouge» dont vous êtes le digne représentant.
    Les termes que vous utilisez «petits blancs», «belle ordure», «Crève salope» montre que vous êtes prêt pour être le kapo d’un camps de ré-éducation que vous avez dû admirer et que vous voudriez voir mettre en place en France pour cette majorité de français qui ne partagent pas votre vision.
    Certainement que tous les millions de «salauds» qui n’était pas d’accord avec l’idéalogie que vous défendez et qui ont été tués ont dû vous remplir de joie !
    maintenant je comprends que cela vous gêne que «les petits blancs la ramènent» et qu’ils soient de plus en plus nombreux à vous résister.
    Je vous signale que je ne me suis pas réjoui de la mort de ce jeune homme «mort malheureuse» et que je n’ai pour ma part insulté personne et souhaité la mort de personne notamment la votre !
    Encore merci de montrer votre vrai visage, cela ne fait que me renforcer dans ma conviction qu’il faut absolument vous résister et je pense que votre diatribe; que je ferai lire aux personnes de mon entourage; montre le danger que vous représentez pour la démocratie.
    Merci encore pour votre réponse dont la violence m’a remplie d’aise tellement, elle révèle ce que vous êtes réellement.

Lionel HOCQUART

Tél. : +33 (0) 1 58 13 90 17 (interne : 6..90.17)
Mail : ext-lionel.hocquart@hsbc.fr

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