Dimanche 20 janvier 2008


V

undefined«Ces thèses extrémistes ont une véritable résonance “chez certains de nos jeunes d’origine algérienne
dans nos cités”, explique un officier de renseignement. Les services pistent donc en Europe et sur Internet des Français issus de l’immigration algérienne susceptibles de basculer dans l’action avec Al-Quaeda Maghreb Islamique.»
   
«Dans son rapport sur les perspectives pour 2007, l’Uclat (NDR Unité centrale de coordination de la lutte anti-terroriste) soulignait la détection compliquée “de la nouvelle génération de djihadistes, de plus en plus jeunes, auto-radicalisés dans des temps extrêmement brefs, sans passé judiciaire pour la plupart, sans relation avec les institutionnels du terrorisme international, et parmi lesquels les ressortissants nationaux et les convertis tiennent de plus en plus de place”» (Libération, 2 juillet 07).

Extraordinaire fusion policière de l’insécurité et du terrorisme, du sécuritaire et de la sécurité nationale, de la violence urbaine et révolutionnaire, de l’ennemi intérieur et extérieur, entre lesquels les vagues de jeunes vagabonds qui se jettent par milliers à la mer, pour venir ici tenter une survie clandestine, tissent le lien idéal.

Extraordinaire prophétie auto-réalisatrice qui ne manquera pas de fabriquer de multiples Khaled Khelkal, afin de justifier la bonne terreur, la terreur pour notre bien, «l’adhésion» collective «des citoyens» et du «pays» à cette «politique de défense». Et à son appareil militaro-industriel.

Trente ans. Le temps nécessaire aux deux branches du courant national sécuritaire libéré par Giscard — l’appui chaleureux à la guerre de «sécurité nationale» de la junte argentine (Poniatovski), et l’assaut brutal de la loi «Sécurité et Liberté» (Peyrefitte) — pour se réunir sans faux-semblant. Voici donc ce que recélait ce «libéralisme avancé», que la gauche radoteuse ne qualifiait pas encore de «néo, et qui semblait si moderne et décontracté aux intellectuels dégagés.

L’histoire et la géographie font des violences internes à l’Algérie un moyen d’épouvante en France, comme elles font de nos peurs nationales un moyen de violences en Algérie. De Dunkerque à Tamanrasset, finalement, l’ennemi favori de l’oligarchie c’est le jeune prolétaire révolté, que l’on enfonce dans sa prolétarisation révoltée si propice aux massacres unanimes. Rien n’a changé depuis les Journées de Juin, sinon la couleur des parias. L’immigration au XIXe siècle était blonde aux yeux bleus : polonaise, flamande, allemande, etc. Mais la bêtise, pondéreuse ou écervelée, niait déjà la lutte de classes.

Le pouvoir, pour sa propre conservation, ne peut se permettre une police ignorante et stupide. Suite aux émeutes de novembre 2005, un rapport des Renseignements généraux nomme l’ennemi.

«“La France a connu une forme d’insurrection non organisée avec l’émergence dans le temps et dans l’espace d’une révolte populaire des cités, sans leaders et sans proposition de programme”, observe la DCRG (NDR, la Direction centrale des Renseignements généraux), qui évalue le coût des violences à “plus de 250 millions d’euros”.
   
Selon le rapport, dont Le Parisien du mercredi 7 décembre publie des extraits, “aucune solidarité n’a été observée entre les cités”, les jeunes s’identifiant “par leur appartenance à leur quartier d’origine et ne se reconnaissant pas dans ceux d’autres communes”.
   
Les policiers affirment qu’“aucune manipulation n’a été décelée permettant d’accréditer la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé”.
   
Ainsi les islamistes n’auraient joué “aucun rôle dans le déclenchement des violences et dans leur expansion”. Ils auraient au contraire eu “tout intérêt à un retour rapide au calme pour éviter les amalgames”. L’extrême gauche, de son côté, n’a pas vu venir le coup et fulmine de ne pas avoir été à l’origine d’un tel mouvement.
   
Les policiers assurent par ailleurs que “les jeunes des cités étaient habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française”. (…)
   
En conclusion, les policiers évoquent avec inquiétude, à propos des cités, des “ghettos urbains à caractère ethnique”. “Il est à craindre désormais que tout nouvel incident fortuit (décès d’un jeune) provoque une nouvelle flambée de violences généralisées”.» (Le Monde, 8 décembre 05)

Deux ans plus tard, les émeutes qui suivent la mort de deux jeunes gens à Villiers-le-Bel, dans un incident fortuit avec une voiture de police, vérifient cette conclusion. À cette réserve près que les violences ne se sont pas généralisées, mais intensifiées. Quand donc avait-on vu 150 policiers blessés par des tirs de chevrotine, dans un affrontement de rue ? Les armes de guerre, l’insurrection générale, l’organisation entre cités, viendront une autre fois. Elles trouveront leurs meneurs et leur programme, immanquablement requis et produits par de telles circonstances : islamistes, gauchistes, anarchistes, révoltés. Mais le plus probable est qu’elles inventeront leur type particulier de chefs et de projets, pas forcément émancipateurs, ni victorieux. Cependant, admirons une fois de plus la providence, ou la prévoyance, qui a relégué les nouvelles cités prolétaires loin des centres du pouvoir, séparées les unes des autres, plus commodes à cerner et à réduire.

Vous voyez bien que la défense de la société exige l’adhésion des citoyens, et leur participation à la politique de sécurité nationale.

Mondialisation oblige : ce qui s’établit sous commandement, ou sous brevet américain, c’est une Défense opérationnelle de la planète. La fameuse «Global war on terrorism» justifie l’institution d’une loi martiale planétaire, l’extension et l’intégration des différents systèmes militaro-policiers.

En 2002, la CIA et la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) créent l’«Alliance Base», doublet sémantique et «antiterroriste» d’Al-Qaida — «La Base», en arabe. Cette base, rappelons-le, était d’abord celle des données informatiques pour répertorier, combiner, activer les forces du djihad. Une idée si techno-bureaucratique qu’on la dirait issue des cerveaux de Langley. L’anti-Base ne procède pas autrement. «Alliance Base», selon le Washington Post (3 juillet 2005) et le Monde (5 juillet 2005), a pour fonction d’«analyser les mouvements transnationaux de terroristes suspects et de lancer des opérations pour les capturer ou les espionner». Un an plus tard, Christophe Chaboud, chef de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT), en confirme l’existence (Le Monde, 14 septembre 06). Sise à Paris, dirigée par un général de la DGSE, Alliance Base dont la langue de travail est le français, regroupe des représentants de six pays : Royaume-Uni, France, Allemagne, Canada, Australie, États-Unis. Pour la France participent des officiers de la DST, des RG, et de la DGSE. «Cette cellule travaille de façon permanente sur des cibles opérationnelles, en amont du judiciaire. Elle permet d’échanger des renseignements, tels des extraits d’écoutes ou des fichiers informatiques, bien plus vite que dans un simple cadre bilatéral» (Le Monde, 14 septembre 06). En somme, une nouvelle édition du Plan Condor. Fichier, traques, éliminations.

Exemple de collaboration entre la CIA et la DGSE, l’arrestation de deux membres soupçonnés d’Al-Qaida en Europe. Arrestation nécessitant l’implication de Jean-Louis Bruguière, le juge «antiterroriste». Celui-ci déclare au Washington Post qu’il a «de bons rapports avec la CIA et le FBI». Et mieux que cela, selon Karen Greenberg, directeur du Centre pour la Loi et la Sécurité de l’université de New York : «Le juge Jean-Louis Bruguière a en quelque sorte montré la voie et construit quelque chose de très intéressant en établissant un réseau de relations personnelles et de confiance. (…) De mon point de vue, les services antiterroristes français sont un bon modèle. Vous savez depuis longtemps l’importance du renseignement humain. Vous avez ce qui manque le plus aux États-Unis : des personnes d’origine arabe et musulmane qui travaillent dans les services antiterroristes ou servent d’informateurs. Jean-Louis Bruguière comprend très bien la nécessité d’infiltrer les réseaux sur le plan local et de connaître dans le même temps leurs ramifications internationales» (Le Monde, 27 octobre 05).

L’arrestation de deux présumés terroristes d’Al-Qaida ne serait, selon Le Monde du 5 juillet 2005, qu’une des douze opérations de grande envergure d’Alliance Base depuis sa création. La CIA, autre exemple, aurait utilisé la base française de Djibouti, pour le décollage d’un drone Predator chargé de tuer des membres d’Al-Qaida au Yémen. Ou du moins de gens que la CIA voulait morts. Quant aux dix autres opérations, pourquoi pas vingt ? Pourquoi pas cent ? Sans doute sont-elles trop honorables pour valoir une simple mention. Les Américains disposent eux-mêmes d’un camp retranché de 1800 hommes sur place, et voilà pourquoi la veuve du juge Borrel aura plus que du mal à obtenir justice contre «IOG» : Ismaël Omar Guelleh, le président de la République antiterroriste de Djibouti.

Dans l’Alliance Base, selon le Washington Post, la CIA apporte le financement, la France, ses lois antiterroristes et sa surveillance des réseaux islamistes. «Il y a un échange d’informations facile» avec la CIA, rapporte Pierre de Bousquet de Florian, l’ex-directeur de la DST. Et ce n’est pas Bruguière qui le contredira.

Les activités de la CIA et des autre services, américains ou associés, ne se bornent pas aux enlèvements, tortures et assassinats de présumés terroristes. En même temps qu’il s’étend à toute la planète, le filet sécuritaire se resserre sur chacun de ses habitants. La loi antiterroriste d’octobre 2001, dite Patriot Act, renouvelée en 2006, autorise le FBI à émettre des «lettres de sécurité nationale» sans l’aval d’un juge. À la réception d’une de ces lettres, les banquiers, fournisseurs d’accès Internet, compagnies de téléphone, organismes de crédit, bibliothécaires ou agents de voyage sont tenus de fournir secrètement à la police, tous les renseignements sur leurs clients. Le FBI, selon un rapport du ministère de la Justice américain, a ainsi collecté des informations sur 24.937 citoyens américains et 27.262 étrangers, et les a placées dans une base de données accessible à 12 000 agents du FBI et à certains gouvernements étrangers (Le Monde, 11 mars 07).

D’un point de vue patrimonial, on ne peut s’empêcher d’admirer ces «lettres de sécurité nationale», réminiscentes des lettres de cachet de l’absolutisme monarchique. Aussi bien est-ce un absolutisme oligarchique assuré par technologie qui se déploie en dépit de résistances mineures à l’échelle mondiale.

La NSA (National Security Agency) espionne non seulement les communications électroniques et téléphoniques à l’étranger, c’est sa fonction, mais aussi, depuis 2002, celles de millions d’Américains. Une pratique illégale et secrète, régularisée un lustre plus tard par le Congrès américain (Le Monde, 8 août 07). Depuis 2002 également, un programme clandestin, quoique toujours en effet sans doute, permet à la CIA d’espionner par dizaines de milliers les transactions bancaires des Européens. Pièce maîtresse de ce programme, le réseau SWIFT — Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication — centre nerveux des transactions financières mondiales par lequel transitent chaque jour 6000 milliards de dollars (Le Monde, 25/26 juin 06 ; 17 mars 07). Depuis le 5 mars 2003, les compagnies d’aviation européennes doivent livrer aux autorités américaines les informations dites PNR (Passenger Name Record), sur leurs voyageurs à destination des États-Unis (Le Monde, 28 avril 04). L’Union Européenne, après les attentats de Madrid (mars 2004), nomme un «coordinateur de la lutte antiterroriste», un certain Gijs de Vries, néerlandais (Le Monde, 15 février 07). Ce coordinateur, à ce qu’il appert, se coordonne surtout aux exigences américaines. Cinq pays, l’Espagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, et le Portugal, lancent une Force de Gendarmerie Européenne (FGE), destinée à l’occupation du territoire dans les zones de guerre, après les interventions de l’Otan ou des Nations Unies (Le Monde, 27 janvier 06). Eurojust, l’unité de coopération judiciaire de l’Union Européenne et le département américain de la Justice renforcent leur coopération et leurs échanges de données. «Les renseignements “particulièrement sensibles” (ethniques, politiques, religieux, syndicaux, sexuels, etc.) pourront être communiqués s’ils sont “particulièrement pertinents” pour écarter une menace imminente et sérieuse ou pour lutter contre “des formes graves de criminalité”» (Le Monde, 6 novembre 06). Des conditions qui ne devraient pas être insurmontables. En février 2007, le coordinateur de l’Union Européenne pour la lutte antiterroriste démissionne. M. de Vries a pourtant un bon bilan : une surveillance accrue des ports et des aéroports, l’augmentation des échanges d’informations, l’introduction des passeports biométriques, la conservation des données téléphoniques, etc. Hélas, il a échoué à créer un «renseignement véritablement européen» (Le Monde, 15 février 07). C’est-à-dire à transformer une addition de services en un service unifié. La broyeuse européenne se casse encore les dents sur le noyau dur des États nationaux, quoique un peu moins à chaque cycle politique. Ainsi, le Système d’information Shengen (SIS), notamment, mais pas uniquement, prévu pour lutter contre l’immigration clandestine, rallie 26 pays, 8 de plus en 2007, autour d’une base commune de 20 millions de données stockées dans une unité centrale à Strasbourg, à l’abri de locaux isolés, équipés de fenêtres blindées, et surveillés «comme une base militaire» (Le Monde, 21 décembre 07). Les polices européennes ou assimilées (Europol, Eurojust) peuvent la consulter 24 heures sur 24 de n’importe quel terminal.

L’ex-coordinateur a aussi quelques cailloux sur la conscience, dont il se débarrasse dans la brouette du Monde (18/19 février 07). Des complaisances envers les vols secrets de la CIA dans le ciel européen ? Non, puisque «le contrôle des agences nationales de renseignement est explicitement exclu des compétences de l’Union Européenne». En revanche, remontrances platoniques, «la lutte antiterroriste doit être menée dans le respect des lois». Les pays occidentaux doivent «appliquer ce qu’ils prêchent» : les droits de l’homme, y compris dans la lutte contre le terrorisme. Et il est temps, partout, de déclarer illégale la torture, et notamment dans les «pays tiers» où elle a servi à extorquer des aveux à des terroristes présumés. On a vu qu’en fait, c’est l’inverse qui était arrivé, aux Etats-Unis et en Israël, où l’on régresse à la légalisation de la question, sans parler des nombreux pays où le fait prime le droit. Mais, quoi, notre coordinateur de la lutte antiterroriste ignore les nécessités de la traque et du renseignement.

Ces réticences bénignes et postérieures qui s’expriment chez de hauts fonctionnaires et des parlementaires, américains et européens, dans Le Monde, le New York Times ou le Washington Post, signifient peut-être une pause dans l’offensive «contre le terrorisme». Lassitude du public, scepticisme, départ de Bush, permanence de Poutine, mais comme Premier ministre. Peut-être, après sept ans de «guerre au terrorisme», convient-il dans ces périodes toujours incertaines de renouvellement, de soulager la tension du public, de le rassurer par des apparences de réaction démocratique, plutôt que de l’angoisser par l’annonce de nouvelles guerres et restrictions policières. La machine sécuritaire traverse une phase digestive. On connaît l’effet cliquet. «Ce taquet mobile, nous dit le Robert, empêche une roue dentelée de tourner dans le sens contraire à son mouvement». La roue de l’Histoire ne reviendra pas sur ces sept années de déchaînement policier, concomitant de la présidence Bush — au 10 septembre 2001. Les idées, les us, les libertés broyés, les lois instaurées, les traumas, les dispositifs technologiques, les intérêts, l’empêchent. Tout au plus s’agit-il de regonfler la vieille baudruche citoyenne et libérale, avant de s’en débarrasser définitivement au prochain, ou à l’après-prochain, cycle politique. Tout ce que demandent les parlementaires qui ont voté et renouvelé le Patriot Act, c’est que l’on n’espionne pas les citoyens américains indûment. C’est-à-dire, sans avoir respecté les procédures. Et ces procédures ne sont pas même des demandes d’autorisation auprès d’un juge, mais des enregistrements administratifs (Le Monde, 11 mars 07). Mais l’on a vu en France nos élus Verts chicaner la prolifération de la vidéosurveillance, au motif qu’elle ne serait pas efficace. Voilà à quelles dérisions se sont réduites les possibilités de dissension au sein de l’institution.

En 1940, les États-Unis, selon l’historien militaire Edward Luttwak, ne possèdent que la sixième armée du monde, derrière l’Allemagne, la France, l’URSS, le Japon et l’Empire britannique ; en 1945, la première, devant l’URSS et l’Empire britannique. Pour 2000 morts, l’attaque contre Pearl Harbor avait permis au régime américain de muer ses forces armées, assez provinciales, isolationnistes et affectées par la crise économique, en super puissance nucléaire, de vassaliser la meilleure part du monde et d’écraser toute opposition intérieure.

Pour 3000 morts, l’attaque contre les Twin Towers lui permet de reconduire et d’accroître son emprise, avec un degré de brutalité militaro-technologique inatteint jusqu’ici. Manoeuvres préliminaires à l’affrontement ultime avec l’Empire du Milieu.

Bon. On sait bien qu’il y a seulement vingt ans, l’Océania était en guerre avec l’Estasia et alliée à l’Eurasia. Mais ce n’est qu’un renseignement furtif et frauduleux retenu par hasard parce qu’on ne maîtrise pas sa mémoire. Officiellement, le changement d’alliés n’a jamais eu lieu. L’Océania est en guerre avec l’Eurasia. L’Océania a, par conséquent, toujours été en guerre avec l’Eurasia. L’ennemi du moment représente toujours le mal absolu et il s’ensuit qu’aucune entente passée ou future avec lui n’est possible. You see ?

Contre l’ennemi du moment, ce mal absolu, la Forteresse Europe adopte quatre ans après les États-Unis le système de collecte de dix-neuf informations personnelles concernant les passagers aériens en provenance ou à destination de l’Union. Gilles de Kerchove, le nouveau coordinateur de la lutte antiterroriste «devrait mettre l’accent sur l’indispensable renforcement du SitCen, le centre bruxellois de crise et de l’analyse de la menace, où doivent — en principe — parvenir toutes les informations importantes détenues par les États membres. Il soulignera la nécessité d’une protection accrue des infrastructures “critiques”, qui pourraient devenir des cibles d’attentats. Il insistera pour que les dispositifs antiterroristes des Vingt-Sept soient au même niveau, afin d’éviter des “maillons faibles” qui pourraient fragiliser toute la chaîne. (…) La question de la radicalisation des jeunes d’origine musulmane en Europe est un sujet de préoccupation pour le coordinateur, qui espère coupler la réflexion sur ce problème à l’étude des processus de discrimination» (Le Monde, 6 novembre 07). Nos lecteurs auront retourné machinalement : la vraie préoccupation n’est pas tant celle de la «radicalisation» des jeunes d’Origine, que celle de l’enragement des vieux de Souche. Mais en fait toutes les conditions ont été réunies pour dresser l’une contre l’autre ces deux couches de la population, de façon à ce qu’elles ne puissent être que victimes l’une de l’autre.

Cependant que l’ONU s’aligne sur la CIA pour établir une liste noire de «362 personnes et 125 entités, sanctionnées pour leurs liens présumés avec Al-Qaida ou les talibans» (Le Monde, 18 août 07), en France, le comitatus ne cesse de concentrer ses forces et d’optimiser son organisation. Le RAID (Unité de recherche, d’assistance, d’intervention et de dissuasion) créé par Pierre Joxe en 1985, et basé à Bièvre dans l’Essonne, peut lancer 163 personnes, dont 7 femmes, aux trousses d’Yvan Colonna, et «lorsqu’il s’agit de suivre à la trace des militants islamiques dans les cités sensibles, on utilise les quelques policiers d’origine maghrébine» (Le Monde, 7 octobre 05). L’unité de choc policière (tireurs, plongeurs, grimpeurs, paras), toujours suréquipée des dernières technologies et qui combattait les braqueurs de banque, est maintenant «réorientée vers l’antiterrorisme». Elle reçoit les rapports des autres services, développe sa propre base de données informatiques, et suit chaque semaine, «des cours théoriques (…) sur l’histoire du salafisme, la hiérarchie de l’ETA ou les mouvements nationalistes corses.» (id.) Gageons que l’écologie radicale, considérée, paraît-il, par le FBI comme la deuxième source de terrorisme mondial, figure au programme d’études.

La constante est respectée. L’appareil de terreur du pouvoir, sa milice armée, connaît son ennemi qui ne le connaît pas et ne s’en soucie guère. Connaissance générale, même faussée par l’idéologie. Connaissance concrète et détaillée, par le fichage et l’espionnage.

Aussaresses : «Parfois, le FLN essayait de se venger, mais il osait rarement attaquer des parachutistes. Il ne pouvait, de toute façon, frapper qu’à l’aveuglette : son service de renseignements n’a en effet jamais réussi à comprendre la manière dont nous opérions. Ils s’en prenaient par nécessité aux chefs d’unité dont les noms apparaissaient dans les journaux.» En vain, puisque les tueurs du FLN ne disposaient pas de bonnes photos, et que ces chefs se déplaçaient rarement en public, et toujours sous escorte, à toute allure. «Mais personne ne s’en prit jamais à moi. Mon nom n’apparaissait pas dans la presse, je ne donnais pas d’interviews, j’évitais les photographes et je rasais les murs. Dans la journée, je passais pour un bureaucrate de plus. J’étais la discrétion même et, mis à part l’entourage de Massu ainsi qu’une poignée d’officiers de la 10e DP, nul n’a jamais soupçonné que j’étais le chef d’orchestre de la contre-terreur. (…) Même à l’état-major de la 10e division parachutiste, il s’est trouvé des gens qui ne comprirent pas tout de suite ce qui se passait» (cf. Services spéciaux, Algérie 1955-1957, Opus cité).

A-t-on remarqué comme les policiers qui filment les manifestants en plans séquences ininterrompus s’échauffent dès qu’on les filme en retour ? Que craignent-ils ? Qu’y a-t-il de si menaçant à filmer des individus ? Ils doivent le savoir, eux qui le font systématiquement. Sans doute n’est-ce pas sans raison que les tueurs d’État des services spéciaux sont protégés par des cagoules, l’anonymat, le secret.

Occulte, violent, terroriste, l’État dans l’État, le «noyau d’un État» (Chaliand), n’obéit en France qu’à un seul chef, à la fois chef de l’État et des armées. «Le renseignement, c’est du pouvoir, et le pouvoir, l’hôte de l’Élysée ne le partage pas…» (Le Monde, 12 juillet 06). Outre les 200 hommes du GIGN (groupe d’Intervention de la Gendarmerie) et leurs pareils du RAID, ce noyau de veille armée comprend les 4800 agents de la DGSE, et ses 800 agents du service Action, habilités à pratiquer l’illégalité, et stationnés sur une quinzaine de sites en métropole et ailleurs, tels le camp de Cercottes près de la base aérienne d’Orléans, la station d’écoute de Domme en Dordogne, ou le fort de Quéhern dans le Finistère (cf. Le Monde 2, 26 août 06). À quoi s’ajoutent les 1800 membres de la DRM (Direction du Renseignement Militaire), également créée par Pierre Joxe en 1992 aux fins d’espionnage électronique ; les 1460 employés de la DSPD (Direction de la Protection et de la Sécurité de la Défense), chargés de la surveillance des personnels des industries de Défense ; les 2000 hommes du COS (Commandement des Opérations Spéciales), déjà mentionnés ; les 3500 mouches des Renseignements Généraux et les 1800 sbires de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire) (Le Monde, 23 mai 06 ; Libération, 8 octobre 07).

En somme, et pour ce qu’on en sait, l’État dans l’État organise une quinzaine de milliers de prétoriens, dont nombre de tueurs d’élite, soutenus par les forces concentriques de la police nationale (150.000 fonctionnaires), de la gendarmerie (100.000 hommes), des armées (240.000 hommes), des réserves, et de toutes les milices privées, associatives, municipales, etc. La police, elle-même, depuis la loi pour la Sécurité Intérieure du 18 mars 2003, dispose d’une réserve recrutée parmi ses retraités, mobilisables 90 jours par an, pendant cinq ans, «en cas de menaces ou de troubles graves à l’ordre public». Est-ce vraiment une information d’apprendre que «Le Mouvement Pour la France de Philippe de Villiers tisse un réseau chez les policiers» ? (Le Monde, 6 octobre 05). On s’étonnerait de voir anarchistes et pacifistes s’engager dans les forces de l’ordre plutôt que les partisans de l’État et de la violence organisée. Mais faut-il que soit précaire la «sécurité nationale», et pressante la nécessité de «conforter et d’assurer l’adhésion du pays à cette politique de défense», pour accroître ainsi, sans cesse, l’emprise armée de l’État sur la société.

Où l’Union Européenne a provisoirement échoué, la République hexagone a enfin réussi. Après des années de tractations et rétractations, la direction des Renseignements généraux, celle de la DST, et la Sous-Direction Antiterroriste de la police judiciaire (SDAT), ont emménagé dans un bâtiment commun à Levallois Perret (Hauts-de-Seine, Pasqualie), avant d’annoncer pour janvier 2008, la fusion des deux premiers services au sein d’une Direction Centrale du Renseignement Intérieur — DCRI (Libération, 14 septembre 07). «L’évolution de la menace terroriste, l’accès étendu aux sources ouvertes permis par Internet et les contraintes budgétaires drastiques expliquent cette nouvelle donne» (Le Monde, 18 mai 06).

L’ennemi — intérieur, donc — et commun à ces trois services ? «Le terrorisme islamiste» (Le Monde, 30 avril 05), dont nul n’ignore plus le portrait-robot : jeune d’origine dans un quartier sensible. C’est pour le combattre que «des pôles régionaux de lutte contre l’islamisme radical sont lancés partout en France, réunissant les fonctionnaires des RG et de la DST.» (id.) Et avec quel succès. 140 personnes arrêtées en 2006, dont 17 écrouées (Le Monde, 7 février 07). On voit que le pays l’a échappé belle, et qu’il fallait bien la rationalisation de la surveillance, la mutualisation des moyens, depuis les cellules de garde-à-vue jusqu’au centre d’espionnage électronique (Le Figaro, 28 mai 07), en passant par les archives et le personnel, «l’addition de la connaissance du terrain propre aux RG et des capacités techniques et technologiques de la DST» (Le Monde, 18 mai 06), pour accroître la production de terroristes favorable au développement de l’appareil policier. Que deviendrait la brigade antiterroriste sans terroristes ? Que deviendraient le prestige, la puissance, l’emploi de ses membres ? Mais aussi, que deviendrait l’organisation terroriste sans la police ?

«Maurice Laporte, l’historien de l’Okhrana, prétend que la provocation était la pierre angulaire de son activité. (…) Depuis sa fondation, la terreur n’avait pas diminué en Russie, tant s’en faut ; au contraire, ce n’était qu’au moment de l’apparition de l’Okhrana que l’on avait vu également surgir un mouvement clandestin organisé et continu. Les agents secrets du tsarisme y jouent un tel rôle qu’il est impossible de séparer l’histoire de la révolution de leurs provocations. (…) “La tradition de la révolution russe de 1917, dit Hannah Arendt, est, pour une part assez substantielle, un succédané de la police secrète russe”.» (cf. Les rêveurs de l’absolu, Hans Magnus Enzensberger, 1964, Allia 1998).

Au sens premier, la police est le gouvernement de la cité (XIIIe siècle), l’exercice du pouvoir politique, avant de désigner «l’organisation rationnelle de l’ordre public» (début XVIIe), et par extension les forces de l’ordre qui en assurent le maintien (cf. Le Robert et le Dictionnaire étymologique du français).

Nous vivons en ce début de XXIe siècle, ce moment où la coïncidence de la gestion administrative et de la pression armée, dans le mot de police, redevient manifeste pour tout un chacun ; à cette différence près, que devant l’acuité du conflit social parvenu au stade de la crise écologique et planétaire, la pression armée et magnifiée par la technologie, devient elle-même le mode de gestion dominant.

L’avènement d’un ministre de l’Intérieur à la tête de l’État illustre localement cette tendance. Nul ne peut reprocher à Sarkozy, la moindre obscurité de langage. Il sait où se retranche le pouvoir, l’État dans l’État, et l’a exprimé crûment, d’abord en s’incrustant place Beauvau, puis en déclarant hautement qu’il y resterait le plus longtemps possible afin de parer toute machination des autres clans du palais, durant la campagne présidentielle. Il s’était en outre fortifié dans son donjon, en nommant ses hommes liges — tous de grands professionnels loués par le Monde, cela va de soi — aux postes de direction. Michel Gaudin, directeur général de la police nationale (2002-2007) est «la cheville policière de Nicolas Sarkozy» (Le Monde, 18 mai 07). «On lui promet la Préfecture de police de Paris, d’où on a une vue privilégiée sur les affaires sensibles.» Bernard Squarcini, ancien numéro 2 des RG et «patron de la direction de la surveillance du territoire (DST), allie compétence et fidélité absolue à Nicolas Sarkozy. (…) Le directeur des RG, Joël Bouchité, est un de ses proches. Enfin, M. Squarcini connaît les principaux responsables de la DST, en particulier dans le domaine de l’antiterrorisme» (Le Monde, 28 juin 07). Frédéric Pèchenard, qui remplace Michel Gaudin à la direction de la police nationale est «le super-flic du président» (Le Monde, 29 septembre 07). «Ami d’enfance de Nicolas Sarkozy, il lui doit sa nomination à la tête de la police. Cette proximité n’entame en rien la réputation de ce policier reconnu par ses pairs» et «défenseur acharné du fichage génétique». Pierre Monzani, nommé à la tête de l’INHES (Institut National des Hautes Études de la Sécurité), un service de production idéologique du ministère de l’Intérieur, est «un proche de Pasqua, mis en examen pour “complicité de blanchiment”» (Le Monde, 1er février 07). Et qui s’exprimait ainsi lors des émeutes de l’automne 2005 : «D’abord donc briser, par la répression et les mesures adaptées de redressement, comme l’on disait jadis, ce noyau des plus durs» (…) «les élites ont laissé se développer une immigration massive, avec l’erreur fatale du regroupement familial il y a trente ans» (Ladroitelibre.com, 6 décembre 05). Jean-Louis Fiamenghi, patron du Raid, confie : «Nous avons un lien affectif avec Sarkozy, il nous a remis le pied à l’étrier» (Le Monde, 7 octobre 05). Il est donc bien cohérent que le vice-Sarkozy, son âme damnée, plus puissant que le Premier ministre, soit Claude Guéant, ancien membre du cabinet de Pasqua, directeur général de la police en 1994, directeur du cabinet de Sarkozy au ministère de l’Intérieur, et son secrétaire général, désormais, à l’Élysée.

Supposons maintenant qu’un comité imaginaire, mélange de têtes chaudes et d’idéologues pervers, recuit en vase clos, échauffé par quelques soubresauts (émeutes de quartier, manifestations lycéennes), se dispose à la lutte armée. Nos wannabe insurgés, d’ailleurs connus, infiltrés, suivis des services compétents, tiennent des conciliabules dans leurs Zones d’Autonomie Temporaires et autres quilombos. Ils chuchotent sur le net et de capuche à capuche qu’ils passent dans la clandestinité, organisent des stages de karaté et publient leur manifeste, «Vers la guerre civile», chez l’éditeur officiel de la marge radicale. Des manuels de guérilla, tels l’atterrant opuscule de Carlos Marighela, écrits par des héros morts voici quarante ans d’avoir cru à leurs propres prescriptions, réapparaissent subliminalement. Le landerneau bruisse des prochaines «offensives» annoncées.

À ce stade, le mieux est que nos partisans se fassent promptement ramasser en tentant d’incendier un commissariat désaffecté. Il se peut qu’ils échappent à cette grâce, simplement parce que d’avisés policiers trouveront plus judicieux de relever l’arborescence de leurs relations, de les garder pour une meilleure occasion, ou d’employer leurs exploits à l’effroi des honnêtes gens.

Trois rafales et quelques morts plus loin : à demain pour trente ans de pourrissoir, d’avocasseries et de «comité de soutien» avant d’enfin convenir, mezzo voce, que «les conditions n’étaient pas réunies», que «le passage à la lutte armée avait été une erreur». Dites-le aux enfants, au lieu de jouir du louche prestige de l’assassinat et de la prison. La violence, pour s’exercer, choisit les pires des hommes, et plus elle dure, plus ils empirent : darwinisme politique. L’exception à la règle ce sont les Dora Brillant, Kaliaïvev, Savinkov, Sasonov, terroristes délicats de l’Organisation de Combat du Parti des révolutionnaires sociaux, Alexandre Oulianov et les quatre anarchistes étudiants de la Volonté du Peuple, pendus en 1887, qui ouvrent la voie aux bouchers bolcheviques : Fusillez ! (cf. Les rêveurs de l’absolu, Opus cité)

Dans nos technopoles réelles, chaque jour plus proches d’un État de siège resserré autour de son donjon techno-sécuritaire, le pouvoir ne laissera jamais les franchises de notre organisation fictive muter et proliférer au point de le défier à mort. Et si par impossible, telle rébellion, aussi opaque et disséminée soit-elle, articulait ce défi en actes, voici : à menaces exceptionnelles, mesures exceptionnelles. Le président, en vertu de l’article 16 de la constitution assume les pleins pouvoirs. Radios, sites Internet et journaux sont fermés, les associations dissoutes. L’armée quadrille villes et campagnes. La gendarmerie et les unités de réservistes patrouillent le territoire. La Direction du Renseignement Intérieur livre ses dossiers au Raid, au GIGN, aux forces spéciales, y compris les vieux fichiers de la DST et des RG. En tous lieux, sur tous médias, reviennent des appels à délation moyennant récompense, à destination d’une population apeurée. Le système de traçabilité électronique et les logiciels de recoupement suivent en temps réel les mouvements de chacun. «Ainsi en 1979, la police de Francfort, présumant que les membres de la Fraction armée rouge n’utilisent pas de carte de crédit ni de chèque de peur d’être repérés, demande à la compagnie d’électricité de lui communiquer la liste des personnes qui ont payé leur facture en argent liquide. 18.000 personnes sont dans ce cas. En croisant ces informations avec des données en provenance d’autres organisations (agences de location), elle réussit à identifier deux personnes, deux appartements. L’un habité par un dealer. L’autre par un militant de la RAF activement recherché» (cf. La globalisation de la surveillance, Aux origines de l’ordre sécuritaire, A. Mattelart, 2007, La Découverte).

Il est suspect de circuler sans téléphone portable. Cela trahit, comme on l’a vu récemment en Allemagne, des «intentions conspiratrices». Des commandos nocturnes, en cagoules et combinaisons, raflent ceux qui dans les vingt dernières années ont manifesté en paroles ou en actes, leur résistance à l’omnipotence. Le bon sens désigne ce fonds d’opposition comme le vivier nécessaire de peu mystérieux activistes. On arrête leurs parents, leurs amis, leurs collègues : quinze inoffensifs pour un offensif. On les questionne.

«Nous savons que vous n’avez rien à voir avec le terrorisme ou la guérilla, mais nous allons vous torturer car vous êtes un opposant. Vous n’avez pas compris que dans le pays, il n’y a pas d’espace politique pour s’opposer au gouvernement du processus de réorganisation nationale.» Puis le médecin est attaché sur une table, bras et jambes écartés, et subit sa première séance de torture. On lui applique la gégène aux testicules, aux oreilles, à l’abdomen ; on le brûle avec un fer rouge, on lui arrache la plante des pieds avec un rasoir, on lui écrase les testicules avec une pince, il perd conscience. On le laisse «récupérer», puis on le sodomise avec un objet métallique relié à la génératrice d’électricité. Un jour, on lui présente des tissus ensanglantés en disant qu’ils proviennent de sa femme et de ses filles. Puis on va chercher son épouse, Hilda Nora Erenu, qui, manifestement, a subi les mêmes tourments. Après deux mois de sévices quotidiens, le Dr Liwsky a perdu vingt-cinq kilos, souffre d’insuffisance rénale et a les testicules énormes et bleus…» (cf. Escadrons de la mort, L’école française, Opus cité).

Une loi, s’il le faut, précisera les tortures licites, comme le réclamaient les tortionnaires d’Alger, et comme en ont promulgué les gouvernements américains et israéliens.

Problème : sachant qu’il suffit de 27 mois aux Renseignements Généraux pour éradiquer les 150 résistants des groupes armés parisiens ; et de 10 mois à la 10e division parachutiste, pour éliminer les 1500 militants du FLN algérois ; combien de temps faudrait-il, cinquante ans plus tard, à la Direction du Renseignement Intérieur, au Raid et au GIGN, pour traiter, compte tenu de l’avancée des connaissances, les 50 illuminés du Sentier Invisible ?

L’Histoire est un cauchemar dont je cherche à m’éveiller.

Pièces et Main d’Œuvre
Grenoble, le 12 janvier 2008


Dimanche 20 janvier 2008
 


IV

undefinedL’intérêt de ces excursions historiques, sentiers rebattus des nostalgiques de l’empire, anciens combattants et coloniaux, stratèges de bistrot ou d’état-major, est de nous ramener à des vérités communes, à peu près niées, tues et refoulées depuis un siècle par les opposants comme par les partisans du pouvoir, quoique pour des motifs adverses.

Contrairement aux proclamations de Serge en 1921, il n’est guère de flot révolutionnaire qu’une police criminelle, scientifique et machiavélique, ne puisse endiguer. C’est même la routine du comitatus, des organes de terreur du pouvoir, à quelques échecs près, dus à la guerre extérieure, aux dissensions internes, aux ingérences étrangères, à toutes ces raisons combinées, avec, in fine, l’action d’un organe de terreur révolutionnaire, plus criminel, scientifique et machiavélique encore. Chacun sait bien que ce n’est pas le mouvement révolutionnaire, et encore moins le groupuscule bolchevique, qui a renversé le tsar, mais l’armée allemande. Quatre exceptions éclatent à l’esprit : la Chine (1949), Cuba (1959), le Nicaragua et l’Iran (1979), sous la présidence de l’honnête Monsieur Carter. La Savak surtout, la sanguinaire Organisation pour le renseignement et la sécurité intérieure, formée par la CIA et Le Mossad, répond trait pour trait au tableau de cette police toute-puissante, avec ses milliers d’agents, ses myriades de mouchards, ses tueurs, ses centres de torture, et pourtant incapable d’endiguer, de quarante jours en quarante jours, le flot montant de la révolution. Les explications sont connues : la maladie du shah, son lâchage par les Américains qui l’avaient pourtant refait roi (Opération Ajax, 1953), l’absence de gaz et de balles en caoutchouc pour contenir les premières émeutes, les divisions au sein de l’armée, le recul devant le bain de sang et la guerre civile, la tradition chiite du martyr, mais surtout, une haine du régime aussi phénoménale que générale, et qui n’attendait qu’un relâchement pour se déchaîner.

«Crosses en l’air !» Le passage des troupes au peuple et à l’insurrection était une figure obligée des révolutions d’antan, et qui signait leur victoire. Aussi les révolutionnaires se faisaient-ils un devoir de «travailler la troupe», afin de la rallier, toute ou partie. Faute de quoi, ces révolutions échouaient. C’est dire que non seulement l’armée était l’arbitre du conflit entre la rue et le palais, mais que dès son ralliement à la révolution, elle en devenait la force dominante et limitative. La garante de l’ordre rétabli, et de sa propre perpétuation en tant que sabre du pouvoir. C’est à l’âge ancien des révolutions que nous ramènent l’Iran, Cuba, ou le Nicaragua, quand l’insurrection, à force d’héroïsme pouvait emporter la troupe, voire la vaincre. On ne trouve plus sinon de révolution victorieuse, depuis 1917, sans l’accord ou l’instigation de l’État dans l’État, l’appareil militaro-policier, et surtout pas dans l’ex-URSS et ses États vassaux. Et contrairement aux vaticinations des experts en «guerre asymétrique», il n’est pas, en dehors de l’exemple unique et canonique de la Chine, de «guerre révolutionnaire prolongée» qui ait triomphé. Défaites aux Philippines, en Malaisie, au Kenya, au Cameroun, en Amérique du Sud, fausses guerres asymétriques (Indochine, Afghanistan), fausses victoires (Vietnam, Algérie). Mao en avait donné les raisons dès 1928 (cf. Pourquoi le pouvoir rouge peut-il exister en Chine ? in Écrits militaires, Éditions de Pékin). Nul sacrifice humain, si démesuré soit-il, ne suffit à vaincre la supériorité technologique. Il y faut d’autres conditions : guerre d’indépendance (contre le Japon ou le Portugal), soutien de puissances extérieures et d’un arrière territorial (l’URSS ou les pays de la «ligne de front», en Afrique australe), déliquescence du pouvoir, etc. Toutes conditions qui coïncident rarement. À rebours, la combinaison de la supériorité technologique et de la «guerre contre-révolutionnaire» tend à l’invincibilité du pouvoir.

On sait que c’est aux colonies, au XIXe siècle, que les armées européennes s’accoutument à l’extermination de population, tout comme le bombardement de Guernica inaugure l’application, alors fort décriée, de la «stratégie anti-cité». L’élaboration de la «guerre contre-révolutionnaire» et de la «défense de surface» par l’armée française sur des territoires relevant ni plus ni moins de la souveraineté nationale que Belfort ou l’Île-de-France, développe et généralise une stratégie anti-population. Celle-ci, après un demi-siècle d’expériences et d’améliorations s’est imposée à toutes les armées comme méthode d’élimination de l’ennemi intérieur et de mobilisation des majorités silencieuses. En témoigne la projection de «La Bataille d’Alger», le film de Pontecorvo et de Yacef Saâdi, dans les écoles de guerre contre-révolutionnaire, et au Pentagone, en 2003, pour s’en inspirer, non sans succès, à Bagdad. «En Irak, nous dit le Monde (18/19 novembre 07), Al-Qaida ne contrôle plus aucun quartier de Bagdad.» Les Américains ont recruté 67.000 miliciens sunnites, quadrillé la ville de «hauts murs antibombes» et de postes militaires. En décembre 2007, le commandant en chef des forces américaines en Irak annonce une chute de 60% des actes de violence depuis juin, et d’une moitié de ses pertes, depuis septembre. Au point qu’Oussama Ben Laden fulmine contre les membres d’Al-Sahoua (Le Réveil), une coalition de tribus sunnites en guerre contre Al-Qaida : «Ils connaîtront les souffrances dans leur vie et dans l’au-delà» (Le Monde, 1er janvier 08).

Peu importe qu’en France, De Gaulle ait banni la guerre contre-révolutionnaire de l’enseignement militaire. Elle s’est banalisée dans l’esprit, la pratique, les structures. Elle va sans dire, voilà tout, et quelques fois même en le disant.

«En 1997, trois ans à peine, après le génocide, Grégoire de Saint Quentin, ancien conseiller parachutiste des Forces Armées Rwandaises pouvait signer dans la très officielle Revue de la Défense Nationale un article intitulé «Vers un retour de la guerre révolutionnaire ?» Depuis le colonel de Saint Quentin a pris du galon et commandé le 1er RPIMa (NDR Régiment parachutiste d’infanterie de marine), la première unité du COS (NDR, Commandement des opérations spéciales). Il n’est pas seul à envisager ce «retour» (cf. Une Guerre noire, G. Peries, D. Servenay, 2007, La Découverte).

Quel retour ? L’article 16 de la constitution, jamais abrogé, légalise à tout moment, pour les soucieux de légalité, le recours à la dictature du chef de l’État, des armées, et de l’exécutif.

La défense opérationnelle du territoire (DOT) planifie depuis 1962 l’élimination de l’ennemi intérieur. Sous l’autorité de l’état-major, elle divise la France en sept zones dirigées par des préfets de zones, préfets départementaux, sous-chefs d’État locaux, flanqués d’officiers généraux et de délégués militaires afin d’assurer de bas en haut l’emprise et la cohésion de cette double hiérarchie sur la population, et en somme, sa discipline.

L’instauration du plan Vigipirate sous Giscard, en 1978, par une instruction ministérielle classée «confidentiel défense», accentue ce dispositif de quadrillage et de surveillance. Nous vivons depuis le 2 janvier 1991, veille de la première guerre du Golfe, sous le régime de ses «niveaux d’alerte», de ses «réactualisations», de ses exercices, de ses patrouilles en arme, de ses campagnes de peur et d’embrigadement (cf. L’Invention du «sécuritaire», Pièces et Main d’Œuvre, 20/04/07).

La gendarmerie, unité militaire de 100.000 hommes, chargée du renseignement et du quadrillage du territoire forme l’assise de la DOT, renforcée des 134.000 soldats de l’armée de terre.

La «réserve citoyenne», 13.000 hommes, regroupe des notables, des cadres d’entreprise et d’association, d’anciens militaires. Réseau de veille sociale, d’influence et de propagande militaire, elle contribue à ce qu’on appelait jadis «l’action psychologique».

La «réserve opérationnelle» compte 16.000 membres dans l’armée de terre, et 22.500 dans la gendarmerie, avec l’objectif de doubler ces effectifs d’ici 2012. Selon le ministère de la Défense, un militaire sur cinq est réserviste. Les réservistes soulagent l’active des tâches d’administration et de logistique, renforcent le service d’ordre, participent aux plans de recherche, à Vigipirate, et depuis peu aux opérations extérieures. À quoi s’ajoutent 26.000 anciens militaires d’active, disponibles en cas de crise, pendant une période de 5 ans.

C’est beaucoup d’uniformes, en un temps où la haute technologie a supplanté les gros bataillons, où des techniciens hautement qualifiés ont remplacé les masses de conscrits, rendant plus improbable que jamais le ralliement «de la troupe» au «peuple». Mais apparemment c’est le nombre minimal pour maintenir l’ordre dans une population de 62 millions d’habitants, et participer aux campagnes impériales, en attendant que des logiciels et des robots aient remplacé jusqu’à cette main d’œuvre auxiliaire.

Bien sûr, il faut pour s’engager et être admis dans le personnel militaire, d’active ou de réserve, partager ce goût de la force armée, de la discipline collective, de l’ordre hiérarchique, bref, ces valeurs militaires propres aux partisans de la domination. Non seulement le pouvoir organise, arme, et solde ses fidèles sur l’impôt des tributaires, mais l’institution de la réserve, également soldée, lui permet d’accroître ses capacités et son emprise. Sous des mobiles civiques — «servir», «se sentir utile» — ou personnels — «l’expérience», «la formation salariée», «les avantages» — c’est le parti de l’ordre, le parti des Versaillais, des normaux et des honnêtes gens qui se dispose à toutes fins utiles. Le service d’ordre s’applique aussi bien aux spectateurs du Tour de France qu’aux manifestants contre le sommet du G8, à Évian. Le plan d’urgence concerne aussi bien un enfant disparu qu’un individu en fuite. L’exercice d’alerte simule aussi bien les réactions à un tremblement de terre qu’à une fuite radioactive, ou à un «attentat terroriste au palais des sports de Grenoble» (Le Daubé, 22 septembre 07). Culture du risque oblige.

Constamment excitée à la «lutte contre l’insécurité» et à la «vigilance antiterroriste», la réserve est — en dehors des sociétés de chasse et des milices de voisinage qu’elle pourrait fort bien absorber dans son creuset — l’embryon le plus proche de ces unités territoriales, encadrées par des forces spéciales, et préposées par la stratégie de guerre contre-révolutionnaire à l’éradication de l’ennemi intérieur.

Quoi !… Des éradicateurs, cette étudiante en commerce, cet ingénieur BTP, ce vendeur en électroménager, ce professeur de chimie, qui patrouillent en uniforme dans les gares, et offrent leur temps et leurs compétences à la défense nationale ?… Vous sombrez décidément dans la paranoïa la plus échevelée. — Au fait. Les Français ne sont ni des Rwandais, ni des Serbo-croates, ces demi-brutes. Ce n’est pas ici qu’on verrait des factions s’entretuer. Les mentions «Juif» ou «musulman» sur les cartes d’identité. Des rafles policières, des ratissages guerriers. Et donc, il n’y a pas lieu de s’inquiéter de la militarisation rampante de ce pays, de décennie en décennie, ni de l’intégration des citoyens les mieux pensants dans une chaîne de commandement en lien direct avec l’état-major.

Jean-Claude Mallet. Conseiller d’État, président de la commission du Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale. «Ce à quoi nous nous intéressons, ce sont les grands risques, qui visent le fonctionnement des pouvoirs publics et de la société française, la protection des citoyens en tant que nation. Voilà ce que recouvre la terminologie de “sécurité nationale”, qui recoupe la notion anglaise de national security. (…) Il n’est pas inutile, après la professionnalisation (NDR, de l’armée), de se poser la question de la relation entre la défense, la politique de sécurité nationale et la société. Il faut trouver les moyens de conforter et d’assurer l’adhésion du pays à cette politique de défense. Cela rejoint les questions de communication : quelle est la stratégie de communication des pouvoirs publics en cas de crise majeure ? Chacun a pu remarquer à quel point les Britanniques ont réagi de manière extraordinairement positive et forte au moment des attentats de Londres : cette capacité à “encaisser” de manière collective est un exemple à suivre» (Le Monde, 28/29 octobre 07).

En vérité, si le terrorisme et l’insécurité, si l’ennemi n’existait pas, il faudrait l’inventer. Et s’il existe, il est bon que d’opportuns dysfonctionnements lui permettent ces attaques démoniaques qui rappellent à la société et au pays la nécessité de conforter et d’adhérer à la politique de sécurité et de défense nationale.

Plus personne ne doute que le FSB, ex-KGB, n’ait commis ou commandité les attentats massacres attribués aux combattants tchétchènes qui, en 1996 et en 1999, assurèrent les élections victorieuses de Boris Eltsine et de Vladimir Poutine. Que vaincue dans la guerre froide par sa rivale américaine, l’oligarchie russe ne soit revenue d’une propriété en indivision étatique de l’économie à une appropriation privée, plus performante. Le directeur du FSB place son fils, également officier du FSB, à Rosneft, la firme géante du pétrole russe, auprès du directeur, lui-même ancien officier du KGB (Libération, 20 février 07). Medvedev, le nouveau Premier ministre a travaillé trois ans pour Ilim Pulp, autre géant dans l’industrie du bois. Le général-colonel Ivanov, chef-adjoint de l’administration présidentielle, contrôle en même temps Almaz-Anteï, l’entreprise qui fabrique missiles S 300 et systèmes de défense aérienne (Le Monde, 19 décembre 07). Artyakov, issu du service de renseignement militaire (GRU), dirige successivement le groupe automobile Avtovaz et la région de Samara
(Le Monde, 20 novembre 07). À toi le gaz, à moi le pétrole, à vous l’aluminium ou le bois, à eux les banques et la communication. Ces choses-là se disent jusque dans les journaux russes où les sages des organes adjurent les clans de cesser toute guerre interne, de peur d’y perdre leur pouvoir et leurs richesses. Cependant la Douma autorise les grandes entreprises, Gasprom, Transneft, à lever leurs propres armées dotées de pouvoirs élargis et d’équipement spéciaux, au moment même où elle adopte une loi contre «l’extrémisme» politique, c’est-à-dire les gens qui se présentent aux élections contre le candidat du pouvoir. La «diffamation envers un représentant de l’État» est une manifestation d’extrémisme, et les «appels à l’extrémisme» sont passibles de cinq à six ans de prison. La notion de crimes et délits commis pour «motifs de haine politique et idéologique» entre au code pénal. Les participants à des troubles massifs (?) pourront être condamnés à douze ans de détention. Les forces de sécurité sont autorisées à épier les conversations téléphoniques des personnes suspectes d’infractions, quelle qu’en soit la gravité. «Par ailleurs, les médias n’auront plus le droit de diffuser d’informations sur les organisations reconnues comme “extrémistes” par le tribunal, pas même pour spécifier qu’elles ont été interdites ou dissoutes» (Le Monde, 6 juillet 07, 8/9 juillet 07).

Ceux-là même qui depuis 2001 se gaussaient ou s’indignaient de toute «théorie du complot» concernant l’attentat des Twin Towers, font maintenant la part du doute croissant du public.

«Dès janvier 2001, nous informe Le Monde (17 avril 07), les services étaient informés des projets de détournement d’avions d’Al Qaida. Des dizaines de documents de la DGSE (NDR, Direction Générale des Services extérieurs) en attestaient : les réseaux d’Oussama Ben Laden étaient infiltrés depuis plusieurs années.»

L’article d’un certain Guillaume Dasquié, apparemment dans les petits papiers des «services», s’appuie sur «328 pages classifiées. Rien de moins que l’essentiel des rapports de la DGSE rédigés entre juillet 2000 et 2001.» Ce Dasquié est bien heureux, non seulement d’accéder aux dossiers «confidentiels défense» de la DGSE — un organisme peu suspect de confier ses secrets à n’importe qui — mais encore de les divulguer dans l’organe officieux de la République. La publication de fac-similés, notes, cartes, diagrammes, vise à certifier qu’à travers lui, c’est bien la DGSE qui parle. Et pour un service secret, parler c’est agir, quels que soient les effets escomptés, multiples, et plus ou moins scrutables, de ces actes performatifs. La DGSE confirme l’infiltration d’Al Qaida, «jusque dans les structures des commandements de camp», ce qui est bien le minimum pour un réseau co-fondé par la CIA afin de guerroyer contre les Russes en Afghanistan, et truffé d’agents doubles. Elle détaille ses propres moyens d’espionnage — la filière du MIO (Mouvement Islamique d’Ouzbékistan), les djihadistes de banlieue retournés (ce qui devrait provoquer de fructueuses tueries entre islamistes), les renseignements fournis par Massoud, commandant de l’Alliance du Nord, les écoutes de communication — sans doute pour dissimuler ses vraies sources (algériennes ?). Elle insiste sur la transmission de ses informations aux agents de la CIA, à Paris (Bill Murray), et à Langley (Gary Berntsen, Michael Scherrer). Bref, on ne peut mieux dire que la CIA a ignoré, sinon étouffé ces avertissements, et alimenter la «théorie du complot».

Plus personne ne doute de la négligence, délibérée ou non, des services secrets américains lors de l’attaque contre le World Trade Center, qui profita si fabuleusement à l’oligarchie, à tous points de vue : politique, économique, militaire, etc. Sans doute peuvent-ils plaider que des signaux d’apparence mineure se perdent dans le flot d’informations traitées, mais une alerte répétée aux détournements d’avion, en provenance d'un service aussi respectable que la DGSE, est-elle un signal mineur ?

C’est l’habituel alibi du «dysfonctionnement», déjà employé pour Pearl Harbor, et dont on sait qu’il s’agit du fonctionnement réel et non du fonctionnement officiel, quand on n’en appelle pas à la théorie du chaos : une panne de transmission et — petites causes, grands effets — les bateaux coulent, les tours s’écroulent. À moins qu’on n’évoque «les rivalités entre services», CIA, NSA, FBI. Selon un rapport interne de la CIA, partiellement censuré, celle-ci «savait, début 2000, que deux suspects, Nawaf Al-Hamzi et Khaled Al-Mihdhar, qui feront partie des commandos du 11 septembre, avaient l’intention de se rendre aux États-Unis. Bien que 50 à 60 agents de la CIA aient été au courant, le FBI n’a pas été informé» (Le Monde, 23 août 07).

Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, ne peut faire moins que de porter plainte pour «détention et divulgation au public de renseignement ou fichier ayant le caractère d’un secret de la défense nationale». Ce qui accrédite ipso facto le scoop de Dasquié ; de même que sa mise en garde-à-vue, sept mois plus tard, par la DST, ramène l’attention sur les malheureux dysfonctionnements de la CIA lors de l’hyper attentat du 11 septembre, alors qu’entre-temps, Alliot-Marie est devenue ministre de l’Intérieur.

Du compte-rendu que Dasquié fait de ses 48 heures de garde-à-vue, sur une pleine page du Monde (27 décembre 07), il ressort que la DST et le procureur le menacent d’emprisonnement s’il ne livre pas sa source. «J’ai donné un nom, je n’oublierai rien, je raconterai tout.» Bon, voilà un livre tout fait et assuré d’une belle publicité. En attendant de voir quelles affres réelles résulteront de sa mise en examen, on peut se demander si, vraiment, les services français n’ont pas quelque compte à régler avec leurs collègues américains.

Le même Dasquié dans un article de Libération (11 septembre 07) nous rend compte d’un «rapport classifié du FBI», «jamais rendu public» — ce garçon a décidément des connexions — où l’on découvre, paraît-il, à peu près tout ce que nous cache la CIA sur les auteurs des attentats du 11 septembre, et leurs réseaux de soutien : «des listes, des pistes mais pas de suite». Sans doute puisque l’empire a jugé plus profitable de déclencher une perpétuelle «guerre au terrorisme», que de poursuivre en justice les auteurs et complices de l’attentat particulier.

Dasquié : «J’ai le sentiment que mon article démontrant que l’on connaissait le danger d’attaque terroriste aux États-Unis dès janvier 2001 a gêné les décideurs américains, on a pensé qu’il s’agissait non d’une véritable enquête journalistique mais d’une fuite organisée par un cabinet ministériel, comme c’est souvent le cas» (Le Journal du Dimanche, 9 décembre 07).

En dehors de notre journaliste d’investigation, à qui peut servir et desservir la fuite et la publication des «notes classifiées de cette compilation circulant librement dans Paris depuis fin 2001» (Le Monde, 27 décembre 07) ? À conforter l’idée d’une politique arabe et indépendante de la France face aux États-Unis et à Israël ? Du gaullo-chiraquisme ? À torpiller le clan Bush junior et à soutenir des factions multilatéralistes, à Washington ? À promouvoir la politique dialoguiste de la DGSE, face à la ligne éradicatrice de la DST ? On verra bien. Dasquié racontera tout.

Plus personne ne doute que le DRS algérien (Département du Renseignement et de la Sécurité, ex-Sécurité Militaire), n’ait infiltré, voire co-fondé les GIA (Groupes Islamiques Armés) de 1993 à 1999 ; qu’il n’ait fomenté des égorgements de masse dans les circonscriptions d’élection des islamistes du FIS (Front Islamique du Salut) afin de punir, mater, et retourner leurs électeurs ; et donc que les attentats perpétrés par les GIA contre des Français, soit en Algérie, soit en France, n’aient été en fait des machinations de ce même DRS, afin de s’assurer le soutien, les armes, l’argent, des décideurs et des services français. Égorgements d’Emmanuel Didier et François Berthelet le 21 septembre 1993, près de Sidi Bel Abbès. Enlèvement de trois agents consulaires le 24 octobre 1993, à Alger. Détournement d’un airbus d’Air France le 24 décembre 1994, à Alger, et exécution de trois passagers. Attentats dans le RER, à Paris le 25 juillet 1995 (7 morts), place de l’Étoile le 17 août, dans la région lyonnaise les 26 août, 3, 4, et 7 septembre ; et de nouveau dans le RER le 17 octobre. Enlèvement et assassinat de sept moines, à Tibhirine au printemps 1996. Assassinat de Pierre Claverie, évêque d’Oran, le 1er août 1996.

Moins notoire, le fait que le gouvernement et les services français aient toujours su — et tu — que les GIA étaient des marionnettes aux mains du DRS ; et que la DST ait participé à l’une au moins, de ces manipulations : l’enlèvement des agents consulaires, à Alger (cf. Françalgérie, crimes et mensonges d’États, Opus cité).

Ces exactions tombaient à point pour rappeler aux citoyens la nécessité de conforter et d’adhérer à la politique de sécurité et de défense nationale. Carlos était si périmé que le DRS et le Soudan en faisaient cadeau à la DST (cf. DST, police secrète, R. Faligot, P. Krop). Le FNLC n’effrayait guère en dehors de la Corse. Quant aux enfants perdus d’Action Directe, ils croupissaient déjà au trou. Se souvient-on comme les RG et la DST de Pasqua sautèrent sur l’occasion pour rafler 88 sympathisants du FIS, en France (9 novembre 1993), et faire ainsi place nette aux louches envoyés des GIA ? Se souvient-on de Khaled Kelkal, jeune homme en torche, et suicidaire comme on ne peut l’être qu’en sa jeunesse fuyante, mort à 24 ans d’avoir croisé ces envoyés ; par eux d’abord utilisé comme tueur en transe ; puis traqué, blessé, achevé devant les caméras par les exécuteurs du GIGN, sans autre raison plausible que de lui clore la bouche.

En vérité, s’il n’y avait eu de Khaled Kelkal, il eut fallu le fabriquer, tant il combinait pour l’honnête habitant des zones pavillonnaires, potentielle recrue de la Défense opérationnelle du territoire, les traits de l’ennemi idéal. Ennemi intérieur, implanté sur notre sol à des centaines de milliers d’exemplaires, mi-voyou mi-instruit, mi-Français mi-Arabe — pire — Algérien, aigri, déclassé, et finalement terroriste islamiste. Malraux en eut fait La Condition humaine. DRS algérien et DST française en font un mythe : l’épouvantail fantomatique et récurrent de «l’insécurité» ; le fauve incarné, échappé de cette jungle, dont le ministre Peyrefitte nous alertait en juin 1980 (cf. L’Invention du «sécuritaire», Pièces et Main d’Œuvre, 20/04/07), et que le pouvoir depuis 1962 a patiemment cultivé dans ses zones de relégation.

Voici quarante-cinq ans, depuis la fin de la guerre d’Algérie, que le condisciple d’Aussaresses aux Jeunesses étudiantes chrétiennes, son camarade d’Alger, para tortionnaire d’El Biar et de la Villa des Roses, Le Pen, ses semblables, son engeance, désignent les Algériens, les Arabes, les Africains, leurs enfants, Français de naissance et d’éducation, à l’éradication nationale. Dès 1973, Ordre Nouveau et Minute lancent une campagne ininterrompue à ce jour contre «l’immigration sauvage». À Marseille, le meurtre d’un traminot par un dément permet à l’éditorialiste du Méridional de se déchaîner : «Nous en avons assez ! Assez des voleurs algériens, assez des casseurs algériens, assez des fanfarons algériens, assez des trublions algériens, assez des syphilitiques algériens, assez des violeurs algériens, assez des proxénètes algériens, assez des fous algériens, assez des tueurs algériens. Nous en avons assez de cette immigration sauvage qui amène dans notre pays toute une racaille venue d’outre-Méditerranée» (26 août 1973).

Racaille.

L’obligeant Giscard acquiesce suavement : suspension de l’immigration (1974), incitation au départ volontaire (le «million Stoléru», 1977), mécanisme de retour forcé, objectif 500.000 expulsions par an (1978), loi Bonnet pour la prévention de l’immigration clandestine (1980).

Éradication ethnique : la valise ou le cercueil. Les paysages des Balkans, paraît-il, avec leurs villages pavillonnaires, leurs battues de chasseurs en kaki, leurs champs et leurs bois, ressemblent à ceux du Dauphiné où papistes et parpaillots s’étripaient jadis.

On sait que la fonction du bouc émissaire est de restaurer l’unité violente de la communauté, lors de ses crises d’indifférenciation mimétique (René Girard). Parmi les signes d’élection victimaire : l’appartenance à la communauté afin d’en drainer la souillure, mais aussi que cette appartenance soit marginale afin que la victime reste sacrifiable.

Quelle victime serait la plus sacrifiable, si la lutte ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, qui déchire cette société comme toutes les autres, se résolvait en guerre civile ? Quel ennemi serait le plus apte à restaurer contre lui la quasi-unanimité nationale ? La population de Neuilly, du XVIe arrondissement, des beaux quartiers, des villégiatures de luxe, la classe dominante dans ses déclinaisons : personnel politique, chefs d’entreprise, chefs civils et militaires ? Ou la classe dangereuse, archi-dominée des cités d’outre-périphériques, là où se fondent tiers et quart-monde : chômeurs, rmistes, intérimaires, précaires, ouvriers, sous-ouvriers et caissières, délinquants enragés par 45 ans de pousse-au-crime ?

Quel conflit l’emporterait ? Le conflit national sécuritaire des De souche contre les D’origine ? Ou le conflit social libertaire de ceux d’en bas contre ceux d’en haut ? Qui sont les plus étrangers et les plus nocifs à la communauté ? Ses maîtres ou ses misérables ? Et de quel bord combattraient les petits soldats, blonds, blancs, roses, de l’énorme classe moyenne, civiquement enrôlés dans la Défense opérationnelle du territoire et encadrés par des militaires d’active ?

Par la grâce de l’hyper-attentat contre l’hyper-puissance, le régime franco-algérien devient un précurseur, un partenaire et un bénéficiaire de la guerre mondiale au terrorisme. Ce que celle-ci a rapporté aux généraux vampires d’Alger, en armes, contrats, crédits, faveurs, les curieux peuvent le découvrir sur le site Algeria-Watch, qui en tient le compte encyclopédique.

En bref, que ce soit aux États-Unis, en Europe ou ailleurs, le terrorisme est une trop bonne affaire, politique et financière, pour le laisser péricliter. Aussi les spécialistes nous ont-ils avertis. Peu importe l’éventuelle mort de Ben Laden, l’insaisissable ennemi de l’Humanité et chef de la secte des Assassins ; désormais l’Hydre épouvantable n’en finira plus de repousser ses gueules maléfiques.

Ce ne sont pas seulement Madrid, Londres ou Bali qui subissent des répliques de l’attentat princeps. En Algérie, à peine liquidés ce que la rue nommait les Groupes Islamiques de l’Armée, paraît un remarquable Groupe Salafiste pour le Combat et la Prédication (GSPC), rassemblant sous la direction de parachutistes, déserteurs de l’armée algérienne, l’usuelle piétaille de paumés, de jobards, et de brutes. L’épisode le plus hilarant du combat et de la prédication de ce groupe salafiste advint en 2004, quand il se fit pincer en pleine vadrouille par les rebelles tchadiens du Mouvement pour la Démocratie et la Justice au Tchad (MDJT). Obligeamment, les rebelles du MDJT proposent à l’armée algérienne de lui livrer cet émir Abderazzak-El-Para qu’elle traque partout au Sahara. Il faut huit mois de tractations au MDJT pour arriver à se débarrasser de son prisonnier dont le gouvernement algérien ne veut ni entendre parler, ni l’entendre parler. Finalement récupéré, il s’est malheureusement enfui avant tout procès (cf. «Al-Qaida au Maghreb», ou la très étrange histoire du GSPC algérien, F. Gèze et S. Mellah, Algeria-Watch).

En fait cette équipée transsaharienne offre aux Américains le prétexte pour lancer en juin 2005 leur «Initiative de contre-terrorisme dans le Sahara», bientôt transformée en «Africom», du nom de l’opération «consistant à créer un commandement militaire unique sur le Continent noir, qui sera opérationnel à l’automne 2008» (Le Monde, 19 juillet 07). De la corne de l’Afrique à la Mauritanie, militaires français et américains travaillent à former leurs auxiliaires locaux. C’est que «l’accès au pétrole africain et la volonté de contrer la présence grandissante de la Chine sur le Continent noir font partie des intérêts stratégiques qui poussent les États-Unis à rationaliser leur approche de l’Afrique.» (id.)

En 2003, le GSPC enlève et relâche 32 touristes européens dans le Sahara. Ce n’est pas assez pour établir sa crédibilité djihadiste aux yeux du public qui en a vu d’autres, en Algérie et ailleurs. En septembre 2006, à l’occasion du cinquième anniversaire de l’attaque contre les Twin Towers, Ayman al-Zawahi, l’alter ego de Ben Laden, annonce dans une vidéo le ralliement du GSPC à Al-Qaida : «Que grâce soit rendue à Allah pour cette adhésion bénie qui sera une épine dans la gorge des croisés américains, français et de leurs alliés, et fera naître la peur dans le coeur des traîtres et des mécréants de France» (Libération, 2 juillet 07).

On ne sait en fait sur qui cette annonce d’alliance en dit le plus long, d’Al-Qaida ou du GSPC ; ni lequel des deux est le plus infiltré et le plus manipulé. Quoi qu’il en soit, le GSPC renommé Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI, janvier 2007), étend ses prétentions à toutes les rives du Sahara, et multiplie depuis deux ans en Algérie les massacres au camion piégé et les attentats suicides qui, en matière d’épouvante, constituent actuellement le plus haut fait. Plus de 150 morts en 2007, suivant le modus operandi d’Al-Qaida, avec des attaques aux dates fétiches du 11 avril, 11 juillet, 11 décembre. Mieux encore. En Mauritanie, il suffit d’une louche agression contre des touristes, si mal ficelée qu’on voit trois des assaillants improviser une fuite en taxi au Sénégal, et d’un vague communiqué d’Al-Qaida au Maghreb Islamique, pour annuler le rallye Lisbonne-Dakar, une affaire de 50 millions d’euros pourtant (cf. Le Journal du Dimanche, 6 janvier 08 ; Le Monde, 6/7 janvier 08). Si après cela vous n’êtes pas convaincu de la menace terroriste sur «le Continent noir», c’est que vous êtes de ces éternels sceptiques qui nient le caractère positif de la colonisation ou la sincérité des services associés : DRS, CIA, DST.

Ni le gouvernement mauritanien, ni les voyagistes ne sont convaincus, eux qui continuent de charrier leurs tombereaux de touristes d’un bout à l’autre du désert. Il faudra décidément que les séides d’Abderazzak- El-Para en égorgent quelques-uns pour que les opinions en appellent à la sécurisation du Sahara. Étrange péril d’une secte dont on évalue les effectifs à 600 affidés, au mieux, sur quelques millions de kilomètres carrés, plutôt rustiques, et qui malgré l’une des polices les plus redoutables du monde, perpétuent soudain des massacres dans les quartiers les plus surveillés d’Alger. On doit à François Géré, «directeur de l’Institut d’Analyses stratégiques», le commentaire le plus burlesque du phénomène : «La lutte en coulisses pour la succession du Président Bouteflika favorise nécessairement un relâchement de la vigilance des services algériens. (…) Récemment, on a vu réapparaître des islamistes que les services algériens avaient déclarés morts !» (Le Daubé, 12 décembre 07). Et gageons que ces fantômes réapparaîtront chaque fois que les services algériens sentiront la nécessité de redurcir leur emprise sur le pays.

Mais rappelons-nous : L’Algérie, c’est la France.


Dimanche 20 janvier 2008


III

undefined «Croit-on, qu’à 67 ans, je vais commencer une carrière de dictateur ?»

Le dictateur, à Rome, est un magistrat doté des pleins pouvoirs pour six mois, par le sénat et l’un des deux consuls, en cas de péril extraordinaire, notamment d’invasion, et jouissant de l’impunité à l’issue de sa dictature. Sylla et César lui donnèrent une si mauvaise réputation que cette magistrature fut abolie sous Auguste. De Gaulle qui méprise le régime populacier d’un Hitler ou d’un Mussolini, ne ménage pas, en revanche, son estime au général Franco, militaire et catholique comme lui. Sa constitution de la Ve République, adoptée en septembre 1958 par 80% des électeurs, stipule : que le président de la République assure la continuité de l’État (article 5) ; qu’il nomme aux emplois civils et militaires (article 13) ; qu’il est le chef des armées (article 15) ; et — voici la dictature — que : «Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacés d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le président de la République prend les mesures exigées par les circonstances…»

C’est le célébrissime article 16, qui lui laisse le soin de définir la gravité et l’urgence de la menace, l’opportunité de mesures d’exception, la nature de ces mesures et leur durée application. De Gaulle qui, dans les premières années de son règne, use à répétition des pleins pouvoirs et de l’état d’urgence, s’en sert du 23 avril au 29 septembre 1961, lorsque la faction ultra des officiers d’Algérie, décidément déçue, tente de défaire par un nouveau coup d’État, le roi qu’elle avait fait trois ans plus tôt. Passons sur ces luttes d’appareil, et remarquons que les constitutions des nouveaux États de l’Afrique française, reprennent toutes une forme expéditive de l’article 16 (cf. Une guerre noire, G. Périès, D. Servenay, 2007, La Découverte). Expédient commode, en effet, pour tous ces gouverneurs indigènes, souvent de rustiques sous-officiers mis par la France à la tête d’États vassaux, afin de perpétuer l’empire, et liés à elle par de prévoyants accords de «coopération militaire». Ce que peut la conjonction de la dictature constitutionnelle, de la Défense Opérationnelle du Territoire, et de la stratégie de «guerre contre-révolutionnaire», c’est au Rwanda et en Algérie qu’on l’a vu le plus récemment, mais cette moderne école de la terreur répand depuis un demi-siècle dans le monde le génie français. Des officiers de toutes les armées viennent s’initier in situ durant la bataille d’Alger, au Centre d’Instruction à la Pacification et à la Contre-Guérilla (CIPCG) d’Arzew, et à l’École Supérieure de Guerre. Lacheroy, Aussaresses, Bentresque, De Naurois, Badie, Nouguès, et alii, font des tour
nées de conférences, enseignent la traque, la torture, l’élimination, au Pentagone, à Fort Bragg, Fort Benning, au centre d’instruction à la contre-guérilla de Manaus, à l’École Supérieure de Mécanique de la Marine (ESMA), à Buenos Aires déjà infesté d’anciens nazis, miliciens, et tueurs de l’OAS. Ils enseignent également l’impunité.

Dès le 22 mars 1962, De Gaulle amnistie «tous les faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne.» Deux mois après la grande peur de Mai, le 31 juillet 1968, cette amnistie s’étend aux conjurés du Putsch des Généraux, et à ceux de l’OAS condamnés à mort en exil. Le parti du pouvoir se réunifie face à la subversion. Sachant qu’on estime à 1500 en 15 mois, le nombre des victimes de l’OAS, et à 9 en 8 ans, celui des victimes d’Action directe, dont les derniers prisonniers croupissent encore en geôle, vingt ans après leur condamnation, on voit que sous notre république, il est au moins vingt fois plus pardonnable de tuer 150 quidams par mois, Arabes ou arabophiles, qu’un policier ou un général par an.

Une fois n’est pas coutume. Tandis qu’en Indochine, les officiers français élaborent une technique de guerre à l’ennemi intérieur, à Washington, les politiciens américains en formulent la doctrine politique, dite «de sécurité nationale».

Le 11 mars 1947, Harry Truman déclare au congrès : «Je crois que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement par des minorités armées, ou des pressions venues de l’extérieur. Je crois que nous devons aider les peuples libres à forger leur destin de leurs propres mains.» (cf. Les escadrons de la mort, L’école française, Opus cité)

Six mois plus tard, le congrès vote à l’unanimité le «National Security Act», et la création du «National Security Council» autour du président.

Cette «sécurité nationale», c’est celle de l’Empire et de ses marches, face à l’empire rival et à ses partis locaux. La CIA couvre l’Europe de réseaux clandestins, dits «Stay Behind», souvent recrutés parmi les anciens commandos de la Deuxième guerre mondiale et ceux des services secrets, comme Aussaresses, afin d’opérer derrière les lignes d’une éventuelle invasion soviétique ou de combattre une éventuelle insurrection. C’est le réseau italien, dit «Gladio», qui fomente, de l’attentat de la piazza Fontana le 12 décembre 1969, au massacre de la gare de Bologne, le 2 août 1980, la «Stratégie de la tension» (cf. L’Orchestre noir, Opus cité), et le réseau belge, peut-être, qui est derrière les «tueurs fous du Braban
t», au début des années 1980. C’est la «Sécurité nationale» qui sert de prétexte au coup d’État des colonels grecs en 1967. Des années 1950 aux années 1970, du Guatémala au cône sud, elle devient la doctrine officielle des dictatures militaires et la justification des exterminations perpétrées par les escadrons de la mort.

Le croisement de la Sécurité nationale et de la guerre contre-révolutionnaire produit ainsi le «plan Condor» (1975), modelé sur la bataille d’Alger, avec la création par les polices secrètes du Chili, d’Argentine, d’Uruguay, du Paraguay et de Bolivie, d’une banque de données commune, et d’un système de communication centralisé, afin d’éliminer leurs opposants. Ou encore le massacre préventif, par les généraux argentins, de tous ceux qui n’étaient pas avec eux (1976). Cette même année 1975, sous la présidence de Giscard, voit le jour le projet «Safari» de fichage informatique de tous les Français. Le tollé subséquent aboutit en 1978 à la création de la Commission Nationale Informatique et Liberté (CNIL), qui a depuis avalisé tous les fichiers «de sécurité» (Stic, Judex, etc), avant de résigner, de son propre mouvement, jusqu’à ses minces prérogatives entre les mains de la police. On sent bien que c’est une commission informatique et liberté qui a manqué aux suppliciés du Plan Condor, et que des fichiers de police «encadrés» et «légalisés» auraient fait toute la différence.

Entre la junte gorille d’Argentine et le gouvernement français, une telle cordialité de rapports qu’elle révèle les dessous du «libéralisme avancé». On se rappelle soudain que Giscard a fait son stage d’officier de réserve dans le bureau de Lacheroy, le doctrinaire de la guerre contre-révolutionnaire. Que son âme damnée, Poniatovski, complotait avec l’OAS. Qu’il a remis en service les tueurs et/ou fascistes, Robert Griotteray, Hubert Bassot, Pierre Sergent, Claude Dupont, Madelin, Longuet, Devedjian, Jacques Douffiagues, Claude Goasguen (cf. Génération Occident, F. Chapier, 2005, Le Seuil). Qu’il a nommé Bigeard au secrétariat d’État à la Défense (1975-1976) ; que Bastien-Thiry, condamné à mort pour l’attentat du Petit-Clamart, l’a désigné parmi ses commanditaires (Le Monde, 12 février 63) ; que son grand-père Bardoux, et son père, Edmond d’Estaing, furent des notables pétainistes voire un peu plus que cela ; et que somme toute, il y aurait lieu d’examiner la contiguïté entre la doctrine de «Sécurité nationale», et la politique «sécuritaire» développée sous Giscard (Vigipirate, loi Sécurité et Liberté).

Selon l’idée reçue, cependant, si les paras ont gagné la bataille d’Alger, le FLN a gagné la guerre d’Algérie, ce qui est faux militairement et vrai politiquement, le peuple algérien faisant les frais de la victoire comme de la défaite. C’est la théorie de la «guerre asymétrique», nouveau nom de la guerre révolutionnaire dans la bouche des doctes.


«La guérilla ou le terrorisme vont en effet occuper une place croissante, car c’est la seule technique dont dispose le faible pour résister au fort. Les conflits asymétriques, ou guerres irrégulières (…) indiquent que les forts peuvent être mis en échec. À condition, pour les faibles, d’accepter d’en payer le prix. (…) Lors de tels conflits, le rapport des pertes humaines entre les deux camps est en moyenne de 1 à 8. L’équilibre est ainsi rétabli. L’asymétrie fondée sur la technologie, n’est qu’apparente. Les guerres irrégulières démontrent, comme en Irak et en Afghanistan, voire au Liban sud, leur redoutable efficacité. Elles ne permettent pas de gagner militairement, mais acculent l’adversaire et jouent sur le “temps”, facteur capital.» (Gérard Chaliand au Monde, 18/19 février 07)

Cette vision optimiste des guérillas, datée du temps où Chaliand était leur compagnon de route, se trouble dès que l’on considère le point de vue d’ensemble. Selon le Monde du même jour, les pertes américaines en Irak s’élèvent alors à 3000 morts depuis 2003. «Côté irakien, officiellement de 100.000 à 150.000. La revue britannique The Lancet les estime pour sa part à 650.000.» L’Organisation mondiale de la santé a ramené ce chiffre dans une fourchette de 104.000 à 223.000 morts violentes entre mars 2003 et juin 2006 (cf. Le Monde, 11/01/08). Mais l’OMS est-elle plus fiable que le Lancet ?

Pour décider qui gagne et qui perd, il faut considérer les buts de guerre réels, et non pas officiels, des belligérants. Les États-Unis font-ils la guerre en Irak pour y créer une bourgeoise démocratie parlementaire ? Peut-être. Mais l’essentiel pour l’oligarchie, pour le complexe militaro-industriel, le lobby pétrolier, le groupe Halliburton, la société Blackwater, tient à l’industrie pétrolière irakienne, sans doute la seule chose à fonctionner dans le pays ; aux marchés de guerre financés par les contribuables américains et les investisseurs chinois ; à la rente politico-médiatique que cette guerre constitue depuis quatre ans sur le front domestique ; au champ d’essai pour les drones, les capteurs, les visées infrarouges, la biométrie, que Bagdad offre à l’industrie sécuritaire. 3000 morts à 650.000 pour ce qu’en sait le Lancet. Un ratio réminiscent de la conquête du Mexique, ou des expéditions coloniales du XIXe siècle. Rarement «l’asymétrie» technologique n’a joué aussi meurtrièrement en faveur du plus avancé. Et encore n’a-t-on pas vu le «fantassin du futur», bardé de nanotechnologies par le M.I.T et le programme «Félin» (Fantassin à équipements et liaisons intégrées) de la Sagem (lunettes à intensification de lumière et thermiques infrarouges, viseurs, afficheurs, vision nocturne, moyens de communication, sources d’énergie individuelles, plateforme électronique portable, protection anti-agressions balistiques et risques NBC - nucléaire, biologique, chimique).

L’exagération de l’épouvantail guérillero et terroriste vise non seulement l’intoxication des opinions et de l’épouvantail lui-même, le camouflage de l’obscène disproportion des forces en présence, mais au-delà, la suppression des libertés domestiques et l’extorsion de crédits militaro-sécuritaires. Ces 3000 morts, d’ailleurs, ne sont pour l’essentiel que des noirs, des hispaniques et des blancs pauvres, quantité doublement négligeable. Que les troupes américaines quittent l’Irak du jour au lendemain, comme elles l’ont envahi, l’oligarchie n’y perdrait rien d’autre que la face, et peut-être pas même, tant la conscience des gains amassés depuis quatre ans dans cette expédition de pillage et de destruction devient aussi claire à l’Américain qu’à l’Irakien moyen. C’est cette conscience, bien davantage que l’efficacité de la «guerre asymétrique», qui peut maintenant contraindre l’empire au retrait.

Le Monde cite en exemple trois autres «conflits asymétriques».

1979-1989, guerre d’Afghanistan. Environ 13.500 morts russes et au moins 50.000 morts chez les Afghans. Plaisante asymétrie où l’armée russe fut prise en tenaille entre des fantassins équipés du meilleur matériel de l’arsenal américain, en particulier des missiles Stinger, et les ingénieurs de la «Guerre des étoiles» qui la saignaient financièrement, et l’écrasaient technologiquement. Cette bataille afghane fut précisément la dernière de la «guerre froide» entre le «monde libre» et le «camp socialiste» enfin réunis dans la «mondialisation» et le «nouvel ordre mondial». Quant aux Stinger ingénieusement livrés aux combattants islamistes de Ben Laden et Gulbudin Hekmatyar, il semble qu’ils n’aient pas tous épuisé leur vertu asymétrique.

1961-1973, guerre du Vietnam. Pertes : 58.000 soldats américains et un million de Vietnamiens. Soit un ratio de 1 contre 20. Sans doute, l’Empire eut-il préféré conserver cette province du Sud-Vietnam, comme il avait conservé le sud de la Corée, mais en dépit de la «théorie des dominos», aussi captieuse que celle des «guerres asymétriques», ses dirigeants, avec raison, n’ont pas considéré le Vietnam comme un enjeu stratégique. Pour mémoire, les pertes consenties lors de la guerre de Sécession entre le Nord industriel et le Sud rural, furent de 620.000 morts (364.000 au Nord, 258.000 au Sud).
    Cette guerre du Vietnam, d’abord envisagée par l’Empire comme une exhibition de force et une expédition temporaire, se mua en vallée d’abondance pour le complexe militaro-industriel, et en terrain d’essai pour ses innovations. Pour 58.000 morts, un coût négligeable, l’Empire a effectivement transformé le Vietnam en champ de ruines, encore accablé trente ans plus tard des effets écologiques, économ
iques, sanitaires, etc, de la guerre. Le Vietnam, comme la Chine voisine, s’est rendu à l’économie de marché. Stratégiquement, l’Empire a vaincu et la «théorie des dominos» a fonctionné à rebours de l’idée reçue. Tactiquement, l’Opération Phoenix (1967), modelée sur le plan de la bataille d’Alger, avec son quadrillage, ses listes noires, ses Unités de Reconnaissance Provinciales encadrées par les Bérets Verts et la CIA, sa priorité au renseignement, à la torture, à l’extermination (R&D, research and destroy), a bel et bien liquidé 20 à 60.000, des 80 à 100.000 membres du FNL sud-vietnamien. Notamment dans le delta du Mékong. Les chiffres diffèrent suivant les sources, mais non le résultat. Quant à l’armée du Nord-Vietnam, adossée à la Chine, sanctuarisée par la décision américaine de ne pas franchir le 17e parallèle, elle a disposé grâce à l’URSS de la technologie nécessaire pour abattre les hélicoptères et les B-52 américains — au temps pour l’asymétrie —, et pour écraser sous ses chars, après le retrait du corps expéditionnaire, son adversaire sudiste. Ni en Corée, ni au Vietnam, ni nulle part, les stratèges de l’Empire n’ont choisi le roll-back (refoulement) plutôt que le containment (endiguement). Plutôt qu’une troisième guerre mondiale nucléaire, ils ont mené de 1945 à 1989 une guerre d’usure techno-économique, profitant de leur supériorité militaire pour multiplier aux moindres frais des contre-offensives limitées au coût exorbitant pour l’ennemi. Les plus fictifs et les plus reçus des contes et légendes du Vietnam sont ceux de la «guerre asymétrique», et de la «défaite américaine».

1954-1962, guerre d’Algérie. Pertes : au moins 250.000 hommes côté algérien, 30.000 pour les forces françaises. Soit ce fameux ratio de 1 à 8 caractéristique, selon Chaliand, des guerres asymétriques, auquel s’ajoutent, selon les associations pieds-noirs, 9000 morts dans leur population. «Côté algérien, dit Marie-Monique Robin, les estimations varient entre 400.000 et un million de victimes.» L’autre asymétrie inhérente à ce type de conflit, c’est le flou des pertes estimées du côté des supposés vainqueurs.

On a vu comme la 10e division parachutiste, lors de la bataille d’Alger, avait mis à jour les méthodes de la Gestapo berlinoise. De même qu’aux frontières tunisiennes et marocaines, les lignes Challe et Morice, minées et électrifiées, avaient remis à jour le mur d’Hadrien ; cependant que l’armée, comme depuis des siècles, renfermaient les paysans dans des «postes–villages» fortifiés, afin de les soustraire à l’action des insurgés ou des envahisseurs. Ces victoires ne furent pas sans lendemain. La France moderne et technologique (De Gaulle/Mendès), avait décidé contre la France désuète et corporative (
Pétain/Poujade) de se concentrer sur les nouvelles sources de puissance et de richesse : industrie de pointe et haute technologie. L’Algérie ravagée, le FLN purgé de ses meilleurs éléments, c’est à «l’Armée des frontières», à ses officiers déserteurs de l’armée française, à ses policiers formés par le KGB qu’elle sous-traite le territoire et la population algérienne. Les clauses secrètes des accords d’Évian scellent le pacte de sang entre les deux États, les deux armées et leurs services secrets. La France conserve jusqu’en 1967 les bases nucléaires et spatiales de Reggane, In-Ekker, Colomb-Béchar, Hammaguir, et jusqu’en 1978 la base d’essai d’armes chimiques de B2-Namous. Elle a accès au pétrole algérien, à une main d’œuvre abondante, bon marché, et expulsable à merci ; à un marché insatiable en matière d’emprunts, d’armements, de biens de consommations et de denrées alimentaires, et munificent en commissions occultes qui profitent aussi bien aux généraux d’Alger qu’à leurs bailleurs français.

Comme souvent lorsqu’il s’agit du pouvoir et de ce qui s’y rapporte, la réalité est à l’inverse de ce qu’en imagine le public sur la foi des fictions officielles. Derrière les querelles de façade, surtout destinées à entretenir les rancœurs de leurs plèbes respectives, les plus cyniques admireront dans Françalgérie, crimes et mensonges d’États (L. Aggoun, J.-B. Rivoire, La Découverte, 2004), l’énormité des complots entre les deux sociétés secrètes qui règnent de Dunkerque à Tamanrasset.

Contre une population désespérée au point de régresser vers l’islam le plus oppresseur et mystificateur, et de voter pour les charlatans du FIS, les généraux vampires lancent le 11 janvier 1992 une guerre, jamais éteinte depuis, et dont le bilan, «estimé» une fois de plus, oscille entre 150 et 200.000 morts et 15 à 20.000 disparus. Ces généraux «janviéristes», Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohammed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïl Lamari, Kamel Abderrahmane, présentent la particularité d’avoir été formés par l’armée française et d’avoir fait leur carrière à l’ombre de Boumediène, le chef de «l’armée des frontières». Naturellement, extraordinairement, ils répliquent les méthodes de la guerre contre-révolutionnaire dont les généraux français avaient démontré quarante ans plus tôt toute l’efficacité. Quadrillage du territoire, maillage de la population, priorité au renseignement — fichage, rafles et tortures, escadrons de la mort, déplacements, regroupements et confinements de populations, créations de milices, de faux maquis islamistes non moins égorgeurs que les vrais. Massu reconnaît les siens et dans une tribune au Monde (2 novembre 94), exhorte le gouvernement Balladur à leur fournir des hélicoptères : «Les forces de l’ordre ont la responsabilité capitale du futur de leur pays. Avec l’aide de l’occident, leurs moyens doivent leur permettre de réussir.» (cf. Françalgérie, crimes et mensonges d’États, Opus cité) Tout juste leur fait-il le reproche immérité, d’hésiter «à utiliser des méthodes adaptées à la lutte contre le terrorisme»
. C’est-à-dire la torture.

La même année, en moins de cent jours l’armée rwandaise, instruite, encadrée, soutenue par l’armée française, organise l’abattage de 800.000 Tutsis. De 1990 à 1993, rappelle Patrick de Saint-Exupéry, 150 hommes de la 11e division parachutiste, l’unité d’origine d’Aussaresses, le vivier du service Action de la DGSE, ont formé les officiers et sous-officiers rwandais à la guerre contre-révolutionnaire et à la Défense Opérationnelle du Territoire (DOT). (cf. L’Inavouable, 2004, Les Arènes)

Celui qui, mieux que Massu ou Bigeard, incarne cette banalité et cette continuité du terrorisme d’État, c’est Maurice Schmitt. Saint Cyrien comme son père, Schmitt saute à 25 ans sur Dien Bien Phu et reste quatre mois prisonnier du Vietminh. Il dirige durant l’été 1957, avec le capitaine Chabanne, le centre de torture de l’école Sarouy à Alger, et reçoit une citation honorant «un chef de section de parachutistes particulièrement dynamique et courageux», s’étant «brillamment distingué au cours des opérations de maintien de l’ordre» conduisant à «l’arrestation d’éléments terroristes importants.» Il poursuit sa carrière dans les néo-colonies (Sénégal, Djibouti, Fort de France), et devient chef d’état-major de l’armée française de 1987 à 1991. En 1988, entre les deux tours des élections présidentielles, il ordonne l’assaut de la grotte d’Ouvéa, où des indépendantistes canaques se sont retranchés avec des otages. Deux militaires meurent, et dix-neuf indépendantistes, dont cinq exécutés après leur reddition. C’est sous sa direction que l’armée française commence la formation au génocide de l’armée rwandaise. On voit Schmitt en conférence avec ses pairs algériens au ministère algérien de la Défense, dans les mois suivant leur coup d’État (cf. Françalgérie, crimes et mensonges d’États, Opus cité). En 2001, alors qu’Aussaresses publie ses souvenirs de torture, trois anciens du FLN, Malika Koriche, Ali Moulaï et Rachid Ferrahi, accusent le général Schmitt d’avoir dirigé leurs supplices quarante-quatre ans plus tôt à l’école Sarouy.

Un Livre blanc de l’armée en Algérie, signé par «521 officiers généraux ayant servi en Algérie», dont Schmitt, riposte à ce qui est présenté comme une «campagne contre l’armée», orchestrée par Le Monde et l’Humanité, avec la complicité d’Aussaresses, «mythomane avide de notoriété, atteint d’un exhibitionnisme sénile» et «connu pour son goût des boissons alcooliques». (cf. Escadrons de la mort, L’école française, Opus cité) Ce qui, admettons-le, en fait une exception parmi les soldats passés, présents et futurs de l’Armée française. Rachid Ferrahi persiste dans Le Monde du 19 mars 2005. «Schmitt dirigeait les interrogatoires. Il jouissait quand l’un de nous était humilié. Il a ainsi fait danser, nu, un des chefs de la résistance. Cet homme s’était déjà complètement vidé de ses tripes. Alors qu’il avait tout déballé, Schmitt s’amusait à lui crier : “Danse ! Danse !” Et l’autre, brisé, a dû obéir.»

L’Algérie, c’est la France.