Cyber

Samedi 25 décembre 2010 6 25 /12 /Déc /2010 12:19

WikiLeaks et l’Anarchie numérique

ou, Skynet *  ne ressemble en rien à ce que nous pensions qu’il faisait

[WikiLeaks 1/3]

 

C’est la première fois que je poste depuis un moment, mais je pense que nous sommes dans un moment significatif. Assange et l’ensemble du phénomène WikiLeaks sont si importants qu’il y a besoin d’un peu de théorie.

 

Récapitulons pour ceux qui ont été inconscients des nouvelles, WikiLeaks est une base de données en ligne sur le mode de Wikipedia, qui lance des coups de sifflets contre des méfaits gouvernementaux associés, en sortant des documents classifiés/contrôlés. À partir de décembre 2010 est sorti un nombre énorme de câbles touchant à la politique étrangère américaine, qui a mis le Premier Monde en panique, particulièrement le Département d’État des États-Unis. Pourquoi ? Parce que les fuites découvrent les États-Unis dans un certain nombre de gaffes, comme qualifier la Russie d’«État mafieux», divulguer des points d’incertitude à propos des leaders du Moyen Orient et de plus d’autres informations non révélées, comme les transferts de technologie d’armes de la Corée du Nord à l’Iran, l’industrie pharmaceutique américaine ciblant des politiciens africains, et cetera. Cette découverte a plongé le Premier Monde dans le chaos diplomatique, avec la politique de la géopolitique se reconfigurant elle-même comme un Cube de Rubik à l’échelle de la planète.

 

La première grande puissance a été mordue par son propre bébé, ou son propre système émergent tel qu’il est caractérisé par les franchises de science-fiction populaires comme Matrix [1] et Terminator [2]. La puissance de l’info a commencé à devenir autonome de ses racines matérielles (atomiques — atomisées). Au lieu des robots, c’est simplement l’infosphère qui se fait valoir elle-même [ à l’inverse de Skynet ]. Dans La fabrique de Porcelaine [3] Antonio Negri affirme qu’un des trois changements majeurs de la postmodernité est la primauté du capital cognitif/informatique, le plus déterminant pour le nouvel ordre. Comme tel, il concentre la société sur ce flux de capital qui a délocalisé les fondements du pouvoir dans le nouveau millénaire.

 

Internet a été conçu par l’armée des États-Unis (DARPA) [4] comme un réseau décentralisé pour le partage et le stockage redondant d’informations dans des emplacements multiples, en cas d’attaque nucléaire. Dans un tel cas, un nœud peut être détruit mais malgré cette perte le réseau peut toujours fonctionner. C’est pour cette raison, je crois, que le pouvoir conventionnel/matériel devrait être qualifié d’«atomique», ainsi que les armes nucléaires sont l’extension suprême du rang de la nation, et en guise de métaphore pour la société matérielle nous pouvons aussi redoubler que ce pouvoir se situe dans le monde des atomes. Cependant, cette extension de pouvoir «atomique»/conventionnel s’est développée et distribuée dans un champ concourant du pouvoir hétérogène que j’appellerai le rang de l’information, «rang-info», qui inclut le web, le courrier électronique, et toutes les fonctions des communications en réseau. Bien que les fonctionnaires du pouvoir conventionnel se soient restructurés dans les termes du milieu informationnel, le plus récent ne coïncide pas nécessairement avec le précédent. Internet recouvre la plupart des états physiques, néanmoins il ne réside dans aucun d’eux.

 

Malgré cela, il y a des zones où le rang de la nation a essayé d’assigner à territoire et de limiter le flux du capital cognitif, telles la Turquie et la Chine, mais les pare-feu y restent poreux et glissants. La déterritorialisation du rang-info crée une relation de pouvoir asymétrique qui, en raison de sa nature amorphe, rend problématique pour le rang de la nation de s’engager. Le pouvoir conventionnel exige un visage sur lequel concentrer la crainte et la haine, comme Saddam Hussein ou Osama bin Laden. Le pouvoir de l’information est mercurique [insaisissable] et morphogénique [ablation, effondrements, plis, transport et accumulation dynamiques des vastes reliefs en formation, systèmes de l’érosion, concrets ou abstraits] et quand il est confronté à la nature hiérarchique, centralisée, du pouvoir conventionnel, simplement il s’écarte, se transforme ou se reproduit, en passant au-delà de «l’armée et du général». Cette relation connote le nouvel équilibre des forces entre le rang de la nation et le rang de l’information par la dialectique krokerienne de la panique [5], dans laquelle la capacité de l’un de se rapporter dans les termes de l’autre implose.

 

Avec l’hémorragie de l’information du matériel (c’est-à-dire les fuites du câble diplomatique des États-Unis) jusqu’à l’informatique en rhizome à travers WikiLeaks, le rang-info [le rang de l’information] a créé une insurrection asymétrique contre le pouvoir conventionnel. La conception de Negri du capital cognitif comme lieu de pouvoir défie asymétriquement celui du capital matériel. C’est analogue à la mention précédente des événements selon le film Matrix, où l’existant artificiel (informatique) remplace/annule le pouvoir conventionnel incarné. Comme Deleuze puis Agamben affirment que le pouvoir sépare le sujet et sa potentialité, ce qui atténue la révolte, le rang de la nation essaye d’exercer le pouvoir en séparant les moyens d’assistance et la figure de proue de WikiLeaks, mais la cyberguerre asymétrique distribuée par la communauté du net a déjà perturbé des banques, le crédit, et mis des sites en réseau ; elle a même rallié la sous-culture hacker amorphe d’Anonymous [5b] — dernièrement connus pour leurs protestations massives contre l’Église de Scientologie, — pour le soulèvement contre les adversaires de WikiLeaks. Le Réseau, tel le petit fifre de l’armée (pouvoir conventionnel) a commencé à allumer ses chefs, avec des réponses attendues, réfléchies.

 

Cette réaction réflexe du rang-nation contre le pouvoir asymétrique — opposé au pouvoir conventionnel — est devenue évidente dans le cas de 2001, où des réseaux sociaux physiques décentralisés, «cellulaires», circonvenaient le pouvoir centralisé. Bien que la mention précédente indique un pouvoir physique «décentralisé», c’est simplement une étape intermédiaire vers le développement de l’infopouvoir distribué, asymétrique. Le caractère centralisé, hiérarchique, de l’entreprise matérielle du rang de la nation, a été incapable de contenir le flux décentralisé du pouvoir cellulaire, qui est devenu un infopouvoir innové par l’état d’urgence des réseaux distribués. C’est à voir de nouveau sous l’angle de Matrix Reloaded où, comme dans toute la trilogie Matrix, l’état/corps informatique (Agent Smith) réagirait à l’intervention du pouvoir humain conventionnel (Néo- ou «l’un»), par l’asymétrie en reproductibilité massive des sites WikiLeaks («plusieurs»). Maintenant le pouvoir conventionnel a un nuage de cibles mobiles en reproduction plutôt qu’une à viser.

 

Alors le Premier Monde réagit à la contestation en accélérant la diplomatie physique/matérielle d’autant qu’au contraire il aurait fallu normalement de mois, de jours ou de semaines, pour arrêter Assange, et probablement l’extrader aux États-Unis — adresse de son défi. — Mais bien que la «tête», (l’objet de levier de la force conventionnelle) soit en garde à vue [ou libéré sous caution mais sans accès au champ de la communication ni de la communication électronique], le «corps» de WikiLeaks et le reste de son «nuage de calcul dissident» ont déclaré le 7 décembre (incidemment le jour anniversaire de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor), qu’ils continueraient à sortir des renseignements à travers le réseau WikiLeaks. Au lieu de l’anthropomorphisme centralisant l’identité/située dans un seul «visage» des défis à l’hégémonie, (comme pour les reines des films Alien et la pseudo-race des borg dans Star Trek) [6] [7], le vrai visage de l’asymétrie est celui du dissentiment impersonnel et morphogénique. C’est comme essayer de tenir du mercure, parce que, comme le Critical Art Ensemble l’expose, le dissentiment décentralisé peut seulement s’adresser par des moyens décentralisés, et ceci n’est pas la structure du pouvoir conventionnel.

 

Dans l’ouvrage ECD [6] (Désobéissance civile électronique), le Critical Art Ensemble déclare aussi qu’à l’ère du pouvoir informatique la résistance physique est sévèrement limitée dans son potentiel d’effets, sinon inutile, le protestataire physique étant entièrement confiné et élidé par l’autorité. Les interventionnistes réels, des associations d’électronique grand public (CAE) [9], sont des pirates informatiques d’à peu près vingt ans qui trouent les pare-feu et dévient les flux d’informations, créent des irruptions de redirection, perturbations, et détournement d’infocapital [le capital informationnel] à volonté. Le cas de Ricardo Dominguez [10] et du sit-in virtuel du Théâtre de Perturbation Électronique, contre l’Université de Californie, était un cas relativement bénin de perturbation de données en tant qu’acte politique. Mais avec le compromis des pirates informatiques gouvernementaux chinois de Google (comme cela a été révélé par WikiLeaks), l’intervention dans le capital de l’information s’explique à une plus grande échelle, ainsi que des hackers aient infiltré un réacteur iranien. Tout ceci illustre l’idée de Negri selon laquelle le capital/pouvoir postmoderne a changé en celui de l’informatique et des champs cognitifs, et indique un changement primaire de l’équilibre du pouvoir dans le Premier Monde — sinon à l’échelle mondiale.

 

À la lumière de cette redistribution du pouvoir : quelle solution pour la réinsertion du pouvoir atomique/conventionnel de l’hégémonie ? Cela devrait inclure la hausse du pouvoir de l’informatique par la contention des ressources de distribution. Par les moyens d’une mise sous firewall de la nation entière ou la déconnexion de la ligne principale ou encore la limitation par une désactivation du service d’Internet, ce serait la perturbation de l’infopouvoir [le pouvoir de l’information], mais encore la paralysie du flux de capital matériel numérisé, tout aussi bien. C’est au mieux problématique, comme le pouvoir conventionnel et le pouvoir de l’informatique sont en symbiose, le dernier étant plus agile et à un pas en avance de l’ancien, car attaquer un symbiote signifie toujours estropier son associé en même temps. Le résultat logique de telles actions serait l’élimination de la neutralité du net (le flux gratuit et ouvert de données à travers Internet), ou même la séparation des flux d’informations et des typologies à travers les réseaux. L’effet symbiotique est que le capital/pouvoir conventionnel soit aussi entravé — comme le monde physique dépend des mêmes flux d’information distribués à travers les réseaux, — il se mettrait hors de service dans le processus. C’est pour cette raison qu’il n’est pas possible de s’engager dans la vengeance, puisque ce serait le suicide numérique du rang-nation du Premier monde.

 

C’est le brio de WikiLeaks — son utilisation d’une infrastructure sur laquelle le pouvoir conventionnel repose à l’identique d’un site de résistance anarchique, prouve la potentialité du pouvoir de l’informatique de rendre impuissant le pouvoir conventionnel. Dans ce cas les bits ont l’atout pour prendre les atomes dans le milieu du réseau. Comme la détente nucléaire a créé «une esthétique de l’inutilité» du nombre de fois ridiculement élevé où les arsenaux nucléaires dans le monde pourraient détruire la Terre, cette réduction potentielle de «l’atomique/atomique» à la nullité esthétique surgit quand le rang de l’information (l’inforang) arrête tout simplement les systèmes de commande du bunker. Moi nation des gophers nucléaires — sans vie dans leurs terriers. [11]

 

Le pouvoir se reconfigure à la lumière du pouvoir informationnel contre le pouvoir conventionnel, et c’est pourquoi la montée de WikiLeaks est significative, et pourquoi le site-panique géopolitique qu’il crée est un événement singulier. Il suggère que le pouvoir décentralisé rende impuissant le pouvoir conventionnel hiérarchique, signalant le début du paradigme du 21e siècle. Dans l’ouvrage L’Insurrection qui vient, [12] le groupe anarchiste français, le Comité Invisible, pose le principe d’une insurrection communo-anarchique pour renverser le rang conventionnel de la nation. Ce qui le remplacerait serait la création d’un modèle cybernétique proto-industriel de communes en réseau avec une micro production hightech qui serait établie pendant et après une insurrection armée de masse. Il y a une autre vue sur cela. L’insurrection, en tant qu’associations d’électronique grand public (CAE), ne sera pas avec des armes à feu mais avec des octets. Ceci, selon l’affirmation de Negri que le capital ait changé en capital cognitif/information dans le monde postmoderne, tandis que le pouvoir conventionnel marginalise facilement le dissentiment matériel (atomique). Le théâtre réel de l’engagement est l’infosphère, et WikiLeaks a réalisé l’insurrection de l’information, en qualité que le pouvoir réel de la société du Premier monde/numérique soit devenu informatique. L’anarchie en sa formule la plus puissante est maintenant dans la perturbation et la sortie des données refusées par le rang de la nation.

 

Patrick Lichty
Chicago, Le 11 décembre 2010
 
Traduction, notes et commentaires, par Louise Desrenards
Paris, Le 16 décembre 2010
La Revue des ressources, 17 décembre 2010.

 

Source originale (anglophone) :
Patrick Lichty to <nettime-l>, on December 11 2010
Digital Anarchy and WikiLeaks. Or, Skynet doesn’t look anything like we thought it did.
eyebeam

Source de la version francophone :
Louise Desrenards à [spectre], Thu Dec 16 23:35:29 CET 2010
Ubik et Gopher : “WikiLeaks et l’Anarchie numérique” de Patrick Lichty

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ps:

* Skynet 

Il s’agit en fiction du système d’intelligence artificielle qui sous l’apparence de robots autonomes humanoïdes (généralement assassins et espions tels des Terminator) devient le principal antagoniste contre ses créateurs, dans la série et le film The Terminator (voir la note [2]).

 

 

NOTES ET COMMENTAIRES

[1]
- The Matrix, la franchise de science-fiction écrite par Larry et Andy Wachowski.
- The Matrix, (Trilogie), le film écrit et réalisé par Larry et Andy Wachowski.
- The Matrix Reloaded (Trilogie), écrit et réalisé par Larry et Andy Wachowski.

 

[2]
- The Terminator, la franchise de science-fiction.
- The Terminator, le film de James Cameron.

[3]
- La Fabrique de porcelaine, Pour une nouvelle grammaire du politique, essai de Antonio Negri ; éd. Stock, Paris (1970).
Voir l’information dans le site de France Culture.

[4]
- DARPA, (Defense Advanced Research Projects Agency).
http://en.wikipedia.org/wiki/DARPA

[5]
- Panique (Panic). Ici «Panique» ne concerne pas le mouvement français éponyme (1952-1973) fondé par Jodorowsky, Arrabal, Topor (entre autres), qui tient son nom du dieu Pan, mouvement qui s’est livré à l’ironie visionnaire d’une déconstruction graphique, poétique et littéraire, des avant-gardes et des mythologies modernes, à travers des performances dionysiaques et incongrues et des films connus qui clôturèrent le cycle.

- Patrick Lichty attribue, à l’instar des rapports de la culture et de la science chez Kroker, cette dialectique «répliquante» de la panique, dite «krokerienne», à l’interaction du rang de la nation et du rang de l’information dans le monde actuel.

- Arthur Kroker, Marilouise Kroker, et David Cook, qui connaissent sans doute les actes du mouvement français, précisent une différence pour avancer leur hypothèse de la postmodernité, dans l’ouvrage Panic Encyclopedia : The Definitive Guide to the Postmodern Scene ; il y est précisé que Panique ne s’entend pas éthymologiquement mais du point de vue du trouble, du paroxysme, de l’hyperréalisation, de la catastrophe, de la fragmentation… Dans cette hypothèse de la postmodernité, tension paroxystique vers l’implosion du monde et sa mise en pièces, le processus répliquant entre la culture et la science (chacune se réalisant en et dans le miroir de l’autre) et la technologie, accélèrent le potentiel d’accumulation du système de sens global jusqu’à son implosion, réalisant la singularité générale…

Les ouvrages en référence :
-  Panic Encyclopedia : The Definitive Guide to the Postmodern Scene, par Arthur Kroker, Marilouise Kroker and David Cook ; CultureTexts Series Montreal : New World Perspectives, (1989).
Abstract : In a stimulating and thoroughly entertaining look at the rapid countdown to the year 2000, the Panic Encyclopedia argues that in the postmodern era, science and technology are the real language of power, and illustrates the resulting culture through a post-alphabetical listing of “panics” - from Panic Art to Panic Zombies, and including Panic Elvis, Panic Psychoanalysis and Panic Sex. Humorously embracing newspaper and media events and philosophers from Hegel to McLuhan, the text chronicles the implosion of the modem world into a final singularity.

-  The Postmodern Scene : Excremental Culture and Hyper-Aesthetics, par Arthur Kroker and David Cook ; CultureTexts Series, Montreal : New World Perspectives, (1986, 1988).

Abstract : What is the postmodern scene ? Baudrillard’s vision of excremental culture par excellence or a final coming home to a mediascape which even as a “body without organs” (Deleuze and Guattari), a “negative space” (Krauss), a “pure implosion” (Lyotard) or “a symbolic experience” (Kristeva) is now first nature and thus the terrain of a new political refusal ?
The Postmodern Scene is a series of major theorizations about key artistic and intellectual tendencies in the postmodern condition. A variety of texts, ranging from Nietzsche’s The Will to Power, Serres’ Hermes, Baudrillard’s Precession of Simulacra, the visual art of Fischl, Hopper, Colville, and Magritte and recent performance art are used as probes of the human fate in the contemporary century. Here’ a theoretical reflection is viewed as a privileged artistic act : simultaneously a critical encounter with the “shock of the real” and a meditation in the form of a lament over the "intimations of deprival" which speak to us now of postmodern culture, art, and philosophy in ruins.
The 2nd edition includes a new introduction, The Postmodern Mood. The Postmodern Scene addresses key artistic and intellectual tendencies in the world of postmodernism. Drawing on the notions of textuality, the theories of Derrida and others, Kroker and Cook break exciting new ground by pushing the realm of theory in the direction of the visual arts.
- Un point de vue cyberpunk sur les concepts de Kroker (encart dans Planet Damage) : Mariusz B.,  A thesis on Gibson and Cyberpunk, part 3 ; (7 October 2009) :
KROKER’S POSTMODERN PANIC THEORY -“Panic is the key psychological mood of postmodern culture.” [Panic Encyclopaedia, 13] Kroker argues that his interpretation of panic has the reverse meaning of the word’s classical sense. The classical meaning refers to the appearance of the god Pan, a moment of arrest, calm, “a resting point between frenzy and reflection” [16], the Krokerian panic signfies firstly, the dissolution of the internal entity, secondly, the disappearance of “external standards of public conduct”. His panic theory includes a fully technologized self at a point where culture and science are mirror-images of each other. Panic materializes the catastrophic and the hyperreal.

 

[5b]
- Anonymous (group) @ en.wikipedia.org beaucoup mieux renseigné que l’article dans wikipédia francophone, qui paraît à la fois le résumer et en détourner certaines formulations.

Le site «officiel» : wyweprotest.net.

 

[6]
- Alien, la franchise de science-fiction.
- Alien, le film de Ridley Scott.

 

 

[7]
- Star Trek, la franchise de science-fiction.
- Star Strek, le film de J. J. Abrams.

 

[8]
- ECD (Electronic Civil Disobedience), par le Critical Art Ensemble ; libre accès en ligne : http://www.critical-art.net/books/ecd/.
- The Electronic Disturbance, par le Critical Art Ensemble éd. Autonomedia, (1994).

 

[9]
- The Consumer Electronics Association (CEA).

 

[10]
- Ricardo Dominguez, artiste visuel, activiste du mouvement de désobéissance civile électronique (ECD), professeur assistant au département des arts visuels de l’université de Californie de San Diego ; professeur assistant et chercheur à l’Institut des télécommunications et des technologies de l’information de Californie (CIT2).
- co-directeur de Thing http://www.thing.net/.
- Electronic Disturbance Theatre.
- http://bang.calit2.net/

 

[11]
- Sur le mot «Gopher» et la composition de l’essai de Patrick Lichty… Dans la traduction de son texte en français le mot Gopher demeure en anglais parce qu’il installe une polysémie seulement dans cette langue ; il s’agit d’un jeu de mots ambigu sur plusieurs plans en même temps et par ricochet complexe et prédictif : paradoxe, anagrammatique de la structure, en dialectique krokerienne de la panique, [6] que l’auteur file au long des phrases et de ses concepts à détente, se répliquant en se métamorphosant, formant la texture des topologies rigides ou élastiques de son essai.
Plagia plastique du double multiple dans le miroir interchangeable en variation continue (comme le désordre chronologique et topologique dans lequel sont diffusées les dépêches de WikiLeaks), entropie du flux dans chaque image seconde intégrée de la syntaxe des langages et de la catastrophe générale singularisée, — celle-là même qu’il développe sous nos yeux, et qui invente l’essai. La postmodernité abstraite déployée par le réseau. Et c’est WikiLeaks ou l’autre histoire du net qui lèvent le rideau.
- Gopher est multiple en lui-même, il n’y a pas besoin de barre-slash pour dire sa binarité ou son ambiguïté ; c’est une polysémie dont les points d’arborescence se regardent en miroir critique et ça varie. D’abord il s’agit d’une espèce américaine banale de ratons des champs, mais le mot peut désigner plus vulgairement n’importe quel autre petits mammifères et rongeurs, belette, écureuil, blaireau, taupe, ou bien encore caricaturer l’humain dans une langue populaire ou vernaculaire.
- Il s’agit encore de l’identité du premier protocole d’Internet TCP/IP Application layer protocol, le «Gopher protocol», qui a anticipé le World Wide Web et en demeure une alternative possible et peut-être déjà réactive…
- De sorte que si «Gopher», à la fois virtuel (le protocole virtuel à tout faire, Internet comme «machin») et matériel (avec sa charge concrète d’existences, d’analogies et de métaphores) renvoie aussi à la naissance du web conçu par l’armée américaine [5], c’est dans le plan catastrophique intégré de l’arsenal nucléaire inutile, depuis lequel l’auteur conclut.
- Pour choisir parmi les noms d’animaux qui dans un français vernaculaire pourraient jouer la caricature des populations dans l’étrange situation déployée par le texte, on pourrait dire ici «blaireaux» (parce qu’ils sont refaits dans l’histoire), plutôt que «taupes» (chères aux anarchistes du monde traditionnel) ; mais alors on manquerait le protocole d’Internet, or tout y conflue. On pourrait alors dire «machin(s)», protocole et trucs sans vie au fond du terrier inclus.

 

[12]
-  L’insurrection qui vient, Comité invisible, éd. La fabrique, Paris (mars 2007).

 

 

- [WikiLeaks 2/3]  12 Thèses sur WikiLeaks
Geert Lovink, Patrice Riemens.
 
- [WikiLeaks 3/3] Anonymous et WikiLeaks
Anonymous, Louise Desrenards.

 

 

L’index des miroirs de WikiLeaks dans le site miroir hébergé par le serveur du journal Libération, et le site miroir sur le serveur du site de Reporters sans frontières.

 


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Mercredi 1 septembre 2010 3 01 /09 /Sep /2010 13:42
Les dieux de l’informatique (Strip Tease)


La tendresse informatique (Message à caractère informatif)

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Mercredi 18 août 2010 3 18 /08 /Août /2010 07:45

Interview de Toile Libre 

 

Faut dire ce qui est : le chien rouge n’a jamais trop causé de web. Alors on profite du déménagement estival de notre site chez Toile Libre, hébergeur libre à prix libre, pour discuter avec Arthur et Cyril, deux des tauliers, et aborder les formes que prend la répression dans le cyber-espace. L’État trouverait tellement plus simple qu’il y ait des frontières et des douaniers…

 

CQFD : Pourquoi avoir créé Toile Libre ?

 

Arthur : C’est une assoc qui a été montée voilà bientôt six ans, avec comme projet de proposer un hébergement complet, entièrement autonome. On voulait aussi éviter l’affinitaire, et être accessible à tous, donc on a décidé de pratiquer le prix libre, sans subventions ni gentils donateurs. L’idée, c’est de construire une vraie alternative politique parce que faire de l’hébergement commercial, aujourd’hui, c’est accepter de se plier à un rôle de flic sur le web. On vient de passer en association collégiale, aussi, parce qu’il est plus difficile pour la justice et la police de s’attaquer à un collège directeur qu’à un président. Et ça colle plus à notre fonctionnement, qui est collectif.

 

Quel est ce rôle de flic qu’on fait jouer aux hébergeurs ?

 

Cyril : La Lcen [Lcen : Loi de confiance dans l’économie numérique], qui est passée en 2006, a imposé aux intermédiaires techniques que sont les hébergeurs de conserver les logs, c’est à dire les identifiants de connexion, les traces des utilisateurs, pendant un an : qui visite quel site, à quel moment, depuis où…

 

Arthur : La Lcen impose aussi à l’hébergeur un début de responsabilité sur le contenu hébergé, alors que jamais, au grand jamais, la Poste n’est tenue comme responsable, par exemple, d’un courrier à l’anthrax qu’elle peut être amenée à distribuer. Sur Internet, comme c’est nouveau, personne n’est choqué par ça. Ensuite, il y a eu la loi Hadopi [Hadopi : Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet], qui autorise le filtrage d’Internet. Depuis sa création, le réseau est neutre, c’est à dire qu’il assure une liberté totale de circuler pour les paquets (les mails, le web). Et là on dit : les opérateurs devront bloquer certains paquets, comme si l’État demandait à une société d’autoroute d’empêcher les voitures rouges ou vertes de passer.

 

Cyril : Il y a une volonté de contrôle du Net de la part des politiques, c’est flagrant dans le cas de Brice Hortefeux, Frédéric Lefebvre ou Nadine Morano : pour l’instant ils n’ont pas les moyens d’intervenir sur les contenus, du coup ils cherchent à s’en doter. En 2010 est discutée la Loppsi [Loppsi : Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure] qui autorise notamment le blocage de certains sites. Le prétexte, toujours le même, c’est la pédophilie ou le terrorisme, à l’image de ce qui avait été annoncé avec les prélèvements ADN : très vite, ce sont les faucheurs d’OGM qui ont été pris et maintenant, ça devient quasi systématique.

 

Que peuvent demander les flics à un hébergeur ?

 

Arthur : D’abord, ils peuvent faire une réquisition de données, c’est-à-dire qu’ils demandent toutes les infos sur un site. Ça arrive assez souvent : un gros hébergeur en traite 50 à 60 par jour, et il n’a pas le droit d’informer l’hébergé de la réquisition. Pour les mails, ils peuvent demander les informations de création de compte : adresse IP [Ip : numéro identifiant chaque ordinateur] et nom. Ensuite, vienent les perquisitions avec saisie du matériel.

 

Cyril : On a un exemple concret avec la réquisition de Toile Libre en avril, à cause d’un site de phising [Phising : Escroquerie par récupération de données bancaires]. On l’a découvert apprès coup, parce que le webmaster de ce site n’a pas annoncé qu’il allait faire ça, bien sûr, et puis on ne peut pas et on ne veut pas vérifier tout le contenu. Un gros hébergeur commercial ne se ferait pas convoquer, mais avec Toile Libre, ils étaient prêts à perquisitionner sans avoir pris les formes de simplement signaler le site avant.

 

Arthur : C’était disproportionné. Les flics m’ont posé plein de questions sur le fonctionnement, pourquoi on était à prix libre, ils disaient «Ah ouais, vous êtes un peu des communistes»… On n’a pas de nouvelles pour l’instant, mais c’est quand même assez inquiétant la forme que ça a pris.

 

Comment la résistance se structure-t-elle chez les hébergeurs ?

 

Cyril : J’ai l’impression d’une résignation. Il y a eu des velléités de résister : on trouve une grosse documentation concernant l’historique des lois sur le site de Globenet par exemple. Mais aujourd’hui, il y a un vide d’alternatives.

 

Arthur : Tu as des gens qui ont dit récemment que filtrer Internet ce n’était pas très grave du moment qu’il y avait un juge dans la boucle. Juge ou pas juge, en aucun cas c’est rassurant. Quand on a proposé de désobéir collectivement, de détruire tous les logs, on a eu que des réponses négatives ou pas de réponse. Mais c’est encore en réflexion, on ne va pas en rester là.

 

Propos recueillis par Juliette Volcler,
 CQFD no 80, juillet-août 2010.

 


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Mardi 13 juillet 2010 2 13 /07 /Juil /2010 14:30

 

Intimité, sécurité, vie privée : qu’est-ce qu’il en est de toutes ces questions sur Indymedia ? Est-ce que c’est pareil qu’Hotmail, Gmail ou Facebook ? Qu’est-ce que je peux faire moi si je veux rendre plus discrètes mes visites sur ce site ?

 

Les informations publiées sur Indymedia sont parfois (voire même souvent) sensibles : telle action peut être illégale et donc risquée en termes juridiques pour ses participant-e-s, telle personne peut souhaiter que ses positions politiques ne soient pas reliées à son identité dans la vraie vie, … Plus largement, on a tou-te-s nos raisons de vouloir (parfois) être anonymes. La possibilité de l’être est en tout cas clairement une nécessité pour garantir la liberté d’expression sur internet. Certain-e-s protagonistes des luttes sociales ne souhaitent pas avoir leur identité dévoilée par des fuites techniques. En effet, internet n’est pas qu’un réseau virtuel. Il s’agit aussi d’une structure dépendante des pensées humaines qui peut être contrôlé et servir d’outil de surveillance (quelles que soit les fins envisagées). Ces précautions ne concernent pas seulement vous, utilisateurices : il se trouve que Indymedia Nantes a déjà eu maille à partir avec les autorités (comme plusieurs autres sites Indymedia).

 

À cause de cette situation, Indymedia Nantes, comme tous les autres site du réseau francophone ne conserve pas les adresses IPs des internautes surfant sur son site, afin de ne pas pouvoir transmettre des informations identifiant des personnes ou des groupes et ne pas ainsi servir d’auxiliaire de police. Cette précaution (très rare sur la toile) est nécessaire mais pas suffisante pour se prémunir des attaques contre la vie privée des internautes. L’équipe technique d’Indymédia n’est pas en mesure de surveiller les activités et les précautions prise par chacun-e. Par contre, on peut faciliter l’accès de chacun-e à des outils lui permettant d’espérer obtenir le niveau d’intimité et d’anonymat qu’ille estime nécessaire d’avoir, sachant que plus on souhaite être discret, plus il y a intérêt à les utiliser ensemble. Quelques exemples :

— C’est possible d’accéder à Indymedia Nantes en mode chiffré. Ça se fait en mettant https:// devant nantes.indymedia.org à la place du plus habituel http:// ; c’est ce qui est utilisé aussi pour accéder aux sites internet des banques ou de payer en ligne, par exemple. Ça permet d’empêcher les échanges numériques d’être interceptés et leurs contenus espionnés. En bonus, dans le cas d’Indymedia, nous (les modérateurices d’Indymedia) accédons forcément au site en https, et le fait que pleins d’utilisateurices le fassent aussi rend notre identification plus difficile. Ça implique, par contre, de se casser un peu la tête à se renseigner sur les questions de certificats : un certificat permet de vérifier l’identité d’un ordinateur sur Internet, de façon à permettre des échanges «sécurisés». C’est comme qui dirait une carte d’identité infalsifiable (enfin, tout dépend de comment on s’y prend). Sans certificat, tu ne peux jamais être sûr-e que l’ordinateur avec lequel tu dialogues est bien nantes.indymedia.org, et tu cours le risque d’offrir, sans le savoir, plein d’informations à des personnes probablement mal-intentionnées (le monde est hostile :)). Ces histoires de certificats, c’est ce qui fait que pour la plupart des gens, Firefox affiche un message inquiétant quand on va sur Indy Nantes en https. Pour résoudre tous ces problèmes, il y a une page très bien. 
— C’est possible aussi d’utiliser Tor : Tor protège de «l’analyse de trafic», une forme courante de surveillance sur Internet. L’analyse de trafic peut être utilisée pour découvrir qui parle à qui sur un réseau public. En connaissant la source et la destination de votre trafic Internet, on peut découvrir vos habitudes et vos centres d’intérêt. Il y a des cas où votre emploi ou bien votre sécurité physique peuvent être compromis si vous dévoilez qui et où vous êtes. Si par exemple vous voyagez à l’étranger, et que vous vous connectez à l’ordinateur de votre employeur pour recevoir ou envoyer des emails, vous risquez de révéler votre pays d’origine et votre situation professionnelle à quiconque est en train d’observer le réseau, et ce même si la communication est chiffrée. Il est téléchargeable ici pour à peu près tous les systèmes que vous avez une chance d’utiliser (sachant que si vous utilisez Linux, il est probablement disponible pour votre distribution). 
— Les précédentes mesures protègent, une fois combinée, assez efficacement les échanges sur internet, mais n’empêchent pas de laisser des traces sur son ordinateur. Si crypter le disque dur de son ordinateur semble une tâche trop longue ou trop inutilisable à son goût, il y a toujours possibilité d’utiliser un système live, comme T(A)ILS (anciennement incognito), afin que rien ne subsiste de ce qui s’est passé une fois que l’on éteint son ordinateur.

 

Pour aller plus loin, c’est possible de trouver des informations plus détaillées à d’autres endroits, comme :

— Le guide d’autodéfense numérique (une suite est prévue pour traiter spécifiquement de la protection par rapport à l’usage d’internet), 
— Le cycle d’atelier sur internet et la vie privée.

 

Indymedia Nantes.

 


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Dimanche 20 juin 2010 7 20 /06 /Juin /2010 09:52

Nota Bene : Ce texte, opportunément signé La Boétie, offre un tableau saisissant de la servitude volontaire assistée par ordinateur. Il sera publié en deux parties dans les numéros 6 et 7 de  Rodez La Rouge . Le numéro 6 paraîtra en juillet 2010. (Jules Bonnot de la Bande.)

 


Des sites communautaires en général et de Facebook en particulier : un monde entre marchandisation et représentation

 

«La désinsertion de la praxis, et la fausse conscience anti-dialectique qui l’accompagne, voilà ce qui est imposé à toute heure de la vie quotidienne soumise au spectacle ; qu’il faut comprendre comme une organisation systématique de la “défaillance de la faculté de rencontre”, et comme son remplacement par un fait hallucinatoire social : la fausse conscience de la rencontre, l’ “illusion de la rencontre”. Dans une société où personne ne peut plus être reconnu par les autres, chaque individu devient incapable de reconnaître sa propre réalité.» 
Guy Debord, La Société du spectacle, thèse no 217.

 

Prolégomènes

 

Quand Guy Debord écrit La Société du spectacle en 1967, son but avoué est de construire une arme théorique à même de décrire le monde moderne afin, une fois les mécanismes de celui-ci dévoilés, de le renverser. Il rappelle d’ailleurs dans son Avertissement pour la troisième édition française de «La Société du spectacle» : «Il faut lire ce livre en considérant qu’il a été sciemment écrit dans l’intention de nuire à la société spectaculaire. Il n’a jamais rien dit d’outrancier.»

 

Bien évidemment, de nombreux contre-feux sont allumés aujourd’hui, de manière à neutraliser cette pensée dont l’actualité fait pressentir aux dominants qu’elle recèle encore un potentiel explosif qu’il importe de déminer. Que l’on pense à l’entreprise sollersienne visant à statufier Debord en la figure d’un commandeur des arts et lettres ou à la volonté étatique de le muséifier en achetant (avec quelles difficultés !) ses archives : personne n’est dupe.

 

Cependant, pour qui relit La Société du spectacle, la grille de lecture du monde fournie reste opératoire. Et d’une cruelle actualité. Qu’on en juge :

«Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans la représentation.» [Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Éditions Gallimard (coll. Folio), 1992, thèse no 1.]

 

Nous pourrions appliquer cette thèse à une multitude de situations de la vie quotidienne mais l’objet de ce texte sera, plus modestement, d’analyser ce que disent du monde moderne les sites communautaires et plus exactement Facebook, car nous considérons que c’est une nouvelle réalité qui s’est faite jour et qui, née de ce monde, en est aussi la continuation par d’autres moyens. C’est pourquoi nous analyserons le site Facebook pour ce qu’il est, c’est-à-dire un medium de communication mis en place par le Spectacle [Précisions liminaires : Il importe ici de rappeler que nous ne saurions être de ceux qui, volontairement, tentent de réduire le concept de Spectacle, à la seule question des médias. Et si notre analyse porte bien sur un médium, nous renvoyons le lecteur à la lecture du livre de Debord pour éviter ce genre d’amalgame, à dessein fallacieux. C’est donc bien en tant que critique d’un medium, qui représente, en réduction le monde actuel, que nous nous plaçons. Il ne s’agit pas de sauver le bébé de l’eau du bain ou réciproquement.], et qui, à ce titre, ne concerne pas seulement les jeunes ou les citadins, même si c’est le public le plus représenté, mais l’ensemble de la population. Nous traiterons donc de la place occupée par Facebook au sein des sociétés occidentales, mais aussi de la signification que revêt ce phénomène, avant d’en étudier les conséquences sociales.

 

Petit rappel à l’usage des dépassés, des déconnectés et des inadaptés au monde actuel

 

Pour ceux qui croiraient encore que la télévision est la source de distraction préférée des Français, il faut rappeler que la donne est en train de changer et que désormais, et pour la première fois depuis son invention, l’écoute de la télévision pour les jeunes de 15 à 24 ans est en régression, dépassée par l’utilisation d’Internet. En revanche le temps passé devant un écran, au sens large, ne cesse de croître [De nombreuses statistiques sur ces sujets sont disponibles dans l’ouvrage d’Olivier Donnat : Les pratiques culturelles des français à l’ère numérique ; enquête 2008. Paris, La découverte/Ministère de la culture et de la communication, septembre 2009.]. Et singulièrement en ce qui concerne le temps passé sur les sites dits communautaires, tel que Facebook. Plus qu’une simple activité passagère, ce site est devenu un véritable fait social. En voici la démonstration.

 

Le site Facebook est né en 2004 à l’initiative de Mark Zuckerberg alors qu’il était étudiant à Harvard. Ce site a d’abord constitué le réseau communautaire fermé des étudiants d’Harvard, avant de devenir accessible aux autres universités américaines puis de s’ouvrir à l’ensemble des internautes le 24 mai 2007.

 

Facebook permet aux personnes inscrites de mettre en ligne leur profil (état civil, études, centres d’intérêt etc.) et d’interagir avec d’autres utilisateurs, notamment par le partage de correspondance et de documents multimédias. Les informations personnelles fournies par les utilisateurs leur permettent de trouver d’autres utilisateurs partageant les mêmes centres d’intérêt, de former des groupes et d’y inviter d’autres personnes.

 

C’est en cela que l’on qualifie Facebook de site communautaire.

 

D’un point de vue plus sociologique, voici les caractéristiques idéales-typiques d’un utilisateur de Facebook :

— L’utilisateur moyen a 130 amis (+10 par rapport à septembre 2009).
— Un utilisateur moyen fait 8 demandes d’amis par mois.
— Temps moyen passé sur Facebook par jour : 55 minutes.
— 25 commentaires réalisés en moyenne par mois par utilisateur.
— Un utilisateur devient fan [Par ce néologisme propre aux facebookers, il faut comprendre qu’un utilisateur s’inscrit à un forum de discussion, c’est-à-dire adhère à un groupe d’individus qui possède une caractéristique qu’il détient. L’identification est alors immédiate.] de 4 «fan pages / groupe» par mois.
— Un utilisateur est invité à 3 évènements par mois [Un évènement est une invitation qu’un membre envoie à son réseau pour dépasser la barrière virtuelle. C’est peut-être l’aspect le plus sympathique des fonctionnalités de Facebook même si nous sommes obligés de constater que ces pseudo-événements festifs ne sont en fait qu’une tentative spontanée et inconsciente de neutraliser considérablement la portée d’un rassemblement populaire, en le réduisant à une «soirée», à un «truc cool» où l’on «rencontre du monde» et à la suite de laquelle chacun rentre chez soi. Toutefois, c’est cette possibilité-là qui irrite le plus les pouvoirs publics. Les évènements que constituent les apéros géants, lancés à partir de Facebook, commencent à inquiéter les responsables locaux et nationaux, craignant les risques de «débordement». Les interdictions ne sont pas généralisées mais la volonté de contrôler ces évènements au départ spontanés, comme ce fut le cas à Rodez, montrent que l’État veille. Nous pouvons raisonnablement penser qu’à terme une loi sera votée pour interdire ce type de rassemblement ou tout du moins pour en restreindre considérablement la portée. Le préfet de Loire-Atlantique a d’ailleurs révélé, avec la plus grande candeur, que ces événements posent un problème car il n’y a aucun interlocuteur pour encadrer la manifestation. Gageons que les syndicats s’en souviendront.].
— Un utilisateur moyen est membre de 13 groupes.

 

Pour ceux qui contesteraient encore à Facebook son caractère de fait social, au motif qu’il ne concernerait qu’une part congrue de la population, il faut savoir que 15 millions de Français ont une page Facebook (près d’un quart de population), que 70% des utilisateurs de Facebook ne sont pas américains, que 70 langues sont en usage sur le site. De manière plus large, le site comprend 400 millions d’utilisateurs actifs [Source : Toutes les statistiques sont tirées du site facebook.com et confirmées par les sites generation-nt.com et seomanager.fr] dans le monde et 50% de ces personnes se connectent chaque jour à Facebook. Plus de 3 milliards de photos ont été mises en ligne sur le site ainsi que plus de 5 milliards d’éléments de contenu (liens, actualités, flux, éditoriaux de blog, notes, albums photos, etc.). Plus d’un million et demi d’entreprises ont une page sur Facebook. Enfin, seuls Google, Microsoft et Yahoo ont plus de visiteurs mensuels que Facebook, mais, si l’on prend en compte le nombre de visites par page, Google est le seul site à surclasser Facebook [fr.techcrunch.com].

 

Facebook : un moyen d’adhérer au monde

 

Facebook est un site traduisant un certain rapport au monde : le deuil de la possibilité de vivre les choses directement, sans la médiation d’un écran, sans la représentation, et cela au moyen de la technique. Nous ne contestons pas que des motifs variés président à la création d’un profil sur Facebook et nous ne saurions mettre sur le même plan l’utilisateur ponctuel qui, pour être informé des prochains évènements culturels susceptibles de l’intéresser, utilise son profil à la manière d’une banale messagerie, ou même celui qui retrouve, par ce canal-là, de véritables amis, et ceux dont l’usage est dicté par la fascination technologique, le désir de paraître, l’envie de vivre par procuration. On nous objectera que, au contraire, les sites communautaires permettent de recréer de la sociabilité, que prendre contact voire faire des rencontres est bien plus facile, que l’on est relié à ses amis n’importe où sur la planète. Nous ne le pensons pas. Au mieux, ces sites permettent une prise de contact qui aboutira à une rencontre bien réelle. Mais ce n’est pas toujours le cas car il est malaisé de rencontrer ses 200 amis de Facebook. Cela traduit surtout la difficulté qu’il y a à être ensemble aujourd’hui, à créer une communauté autre que virtuelle, à laisser la dérive et le hasard guider les rencontres. Bien plus, si le monde est à ce point cadenassé que l’inter-subjectivité ne puisse plus advenir sans que la peur de l’inconnu surgisse, les sites comme Facebook ne peuvent que renforcer les difficultés et produire de la séparation. Que l’on songe au sort réservé aux cabines téléphoniques depuis l’apparition du téléphone portable et l’on pourra juger ce que deviendront l’amour et l’amitié [Le terme d’ami sur Facebook mériterait à lui seul une analyse. Le relativisme est absolu sur le site puisque, sous le terme d’ami, on intègre aussi bien le proche complice avec lequel on partage une certaine intimité, un membre de sa famille, ou la belle étrangère que l’on n’a jamais rencontrée mais qui est fortement désirée. Il ne faut pas oublier que sur Facebook, on est ce que l’on montre. À ce titre, tout participe de la valorisation de son image. Le nombre d’amis est important. Leur apparence l’est tout autant. Qu’importe donc la force du lien qui unit l’utilisateur à ses amis, pourvu qu’ils apportent un supplément de valeur au profil. Il y a donc là une redéfinition vertigineuse de l’amitié puisque la conception de celle-ci selon Facebook est une négation de la conception traditionnelle de l’amitié. Cela est d’autant plus grave que c’est en faisant disparaître le sens véritable des mots que, peu à peu, l’on fait disparaître aussi ce qu’ils désignaient. On peut donc légitimement se demander ce qu’il resterait d’elle si le monde entier adoptait la définition de Facebook pour désigner l’amitié.] dans les années à venir : hors des sites communautaires, point de salut.

 

Pourtant, il ne faudrait pas croire que l’adhésion des utilisateurs de Facebook au monde factice que nous venons de décrire est sans effet. Au contraire, c’est cette adhésion à la facticité qui permet de perpétuer le monde tel qu’il va, l’organisation sociale telle quelle est, la domination telle qu’elle s’exerce. En effet, sans préjuger du contenu de l’ensemble des profils, l’écrasante majorité des utilisateurs présente une très vive adhésion aux valeurs culturelles dominantes. L’utilisateur de Facebook est un de ces jeunes gens modernes [Détournement de l’expression popularisée par le journal Actuel dans les années 80 pour désigner les groupes pratiquant la cold wave, le post-punk…], fier de vivre à une époque si riche de virtualités, nous pourrions même dire : béat et persuadé, fût-ce de façon inconsciente, d’être dans le monde quand il s’en éloigne, ce qui est une caractéristique de la schizophrénie (ou de l’aliénation). Mais ce n’est pas tout, comme n’importe quelle mouche du coche, il pense que son implication narcissique sur la toile permet sa participation au monde, voire révèle ce dernier à lui-même, quand, en réalité cela ne traduit que le conformisme de l’utilisateur manipulant un outil pensé par d’autres pour renforcer le spectacle de la pseudo-communication. Loin d’être marginale ou neutre, cette attitude est extrêmement répandue. Elle était d’ailleurs facilement identifiable au début de Facebook où la cooptation était obligatoire. Ce mécanisme permettait rapidement de distinguer ceux qui en étaient et les autres. La morgue qui se dégageait des élus valait alors toutes les tentatives d’explication. Mais ce qu’il faut bien comprendre c’est que cette supériorité d’alors traduisait non seulement un sentiment d’appartenance à la classe des dominants, détenteur des capitaux traditionnels de la bourgeoisie, mais aussi une fierté de faire le monde, de se projeter en avant, bref : l’illusion d’une émancipation du vulgaire et du trivial incarnés par le réel grâce à la technique. Pour le dire autrement, l’idéologie technicienne s’étant imposée sur les premiers cobayes, ils prenaient cela pour une bénédiction. Ne sachant pas que «le spectacle est l’idéologie par excellence, parce qu’il expose et manifeste dans sa plénitude l’essence de tout système idéologique : l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle» [Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Editions Gallimard (coll Folio), 1992, thèse no 215.].

 

Facebook comme moyen d’être au monde

 

Nous l’avons dit, l’utilisation de Facebook implique un certain narcissisme. Si l’on en croit la psychanalyse, «Narcisse, c’est d’abord la parole qui non seulement se répète, mais s’articule aussi à seule fin de se commenter, de se mettre en scène, en quelque sorte de jouir d’elle-même» [Encyclopaedia universalis, Paris, Editions Encyclopaedia universalis 1989, entrée Narcissisme.]. La définition vaut pour le narcissisme en général, on peut dire qu’elle s’applique en tout cas à Facebook en particulier. Le site agirait comme un miroir où la découverte des profils d’autrui, des groupes de fans, n’aurait pour but final que la contemplation de soi et la constitution d’un profil toujours plus parfait.

 

La tendance n’est pas nouvelle. Déjà en 1969, C. Lasch [Christopher Lasch : La culture du narcissisme, Paris, Flammarion (collection Champs essais) rééd. 2006.] constatait que le narcissisme se développait à grande vitesse dans la société des États-Unis. Elle prenait même l’allure d’un fait social puisque selon lui, on pouvait parler de «narcissisme collectif». La situation s’applique à l’ensemble des pays occidentaux aujourd’hui. Des raisons peuvent expliquer ce phénomène, à commencer par le sentiment d’inutilité au monde doublé de la fin de l’inscription dans une continuité historique. Cette caractéristique nouvelle, aussi délétère pour la construction d’un mouvement social que pour les individus désormais atomisés, produit une sensation d’isolement jusqu’alors inédit. Le repli sur la sphère privée et l’illusion que l’on recrée du lien par écran interposé est alors possible. Cette disparition de la continuité historique pousse l’individu à vivre dans l’instant, comme si son existence se déployait dans un présent perpétuel. De là les rencontres tendent à être de plus en plus fugaces, «zappées», sans consistance, produisant en retour un sentiment d’isolement mais aussi de vide encore plus puissant. Les sens sont comme anesthésiés et la quête de sensations fortes toujours plus importante, sans pour autant que cela passe par l’épreuve du réel, d’où la volonté concomitante de neutralisation du monde, pour le dire comme Anders. On peut comprendre par là que l’individu est aujourd’hui à ce point isolé et éloigné de la réalité, du fait de la représentation, que c’est la fin de l’expérimentation du monde [Gunther Anders : L’obsolescence de l’homme. Sous-titré Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, EDN/Ivréa, Réed. 2002, p.134. «Maintenant, puisque le monde vient à lui, qu’il est apporté chez lui en effigie, l’homme n’a plus besoin d’aller vers le monde ; ce voyage et cette expérience sont devenus superflus ; ainsi, puisque le superflu finit toujours par disparaître, ils sont devenus impossibles.»]. Non seulement cela signifie que la découverte du sensible et du réel ne peuvent plus se faire, sinon par l’illusion de la représentation et du Spectacle mais encore que, déboussolé par cette perte et plongé dans un monde qui lui devient totalement étranger, l’individu perd son individuation en voulant neutraliser le monde. Le narcissisme collectif questionne, et ce n’est paradoxal qu’en apparence, la place qu’il reste pour l’individu. Anders considère que celui-ci n’existe plus car «l’individu a été transformé en un “dividu”, il est désormais une pluralité de fonctions» [Ibid., p.164.]. À l’image du travail, c’est donc à des individus en miettes que nous aurions affaire. Cet aspect-là est d’autant plus saisissant sur Facebook où un profil ne se présente pas comme une unité mais au contraire comme une succession de fragments à travers les «groupes de fans» auxquels appartient l’internaute, facilitant en cela les amitiés parcellisées à partir de quelques goûts communs.

 

Le confusionnisme le plus absolu ne peut donc que s’étendre à partir de ce mode de fonctionnement et son expansion passe par une neutralisation du monde, c’est-à-dire que l’on rend «familière» une marchandise formatée — «dénoyautée» selon Anders — pour que l’utilisateur s’y reconnaisse, puisse s’en saisir, et ne sache plus s’en passer. Les applications multiples associées à Facebook accentuent ce processus.

 

Cela n’est possible que dans un monde où la distanciation règne car il faut que le vrai et le faux soient devenus des catégories à ce point périmées qu’elles puissent être échangeables sans dommage. Bien sûr que l’utilisateur de Facebook ne prend pas le site pour la réalité mais, par cette utilisation technique, il n’est plus directement au monde. Alors que celui-ci était un donné, voilà qu’il devient «servi» à domicile dans l’une de ses potentialités qui se donne pourtant comme la réalité. Cette forme de marchandisation de l’existence par le morcellement de celle-ci nous permet de recevoir le monde «calibré» pour la satisfaction de nos besoins et, ce faisant, devient «un fantôme de monde» [Ibid.] ; le monde réel étant devenu une étrangeté, voire étranger. Anders, pour illustrer son propos sur la distanciation d’avec le monde et des êtres qui le composent, écrivait : «alors que généralement notre voisin de palier, devant la porte duquel nous passons tous les jours à longueur d’année, ne nous connaît pas et ne franchit pas la distance qui le sépare de nous, ces stars de cinéma, ces girls étrangères que nous ne connaîtrons jamais personnellement et que nous ne rencontrerons jamais personnellement, […] se présentent à nous comme de vieilles connaissances, […] nous les appelons par leurs prénoms, […] lorsque nous parlons d’elles» [Ibid., p.138-139.]. La réalité a peu changé depuis, si ce n’est qu’avec l’arrivée de Facebook, nos propres voisins de palier nous restent étrangers mais se présentent comme des stars. Le processus de distanciation est alors achevé puisque même la réalité immédiate sur laquelle nous pouvions avoir prise est devenue étrangère dans un premier temps, avant de se transformer en simple image dans un second.

 

Le «cadre» sur Facebook

 

Au-delà du narcissisme, c’est à une réification complète (c’est-à-dire à une transformation des êtres vivants en choses) de l’individu qu’aboutissent ces sites communautaires. Et, une fois encore, avec le consentement plein et entier de leurs utilisateurs qui adaptent à la modernité la servitude volontaire. Ils désirent transformer la réalité de leur vie en image réelle de leur désir. Ce faisant, ils ne transforment pas la réalité de leur être mais leur apparence, ce qui n’est pas sans conséquences.

 

En effet, pour Debord «Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images» [Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Éditions Gallimard (coll Folio), 1992, thèse no 4.].

 

De ce fait, c’est bien une dimension spectaculaire qui régit ces pratiques et la première chose que l’on remarque sur Facebook, c’est la manière que chacun a de se présenter, de se donner à voir (pour ne pas dire en Spectacle ou en pâture), comme si le devenir-image de l’individu était achevé et que l’on ne pouvait plus rien attendre des rapports sociaux qui en découlent. Cela débute par l’énoncé de son humeur du jour en un mot. Mais, signe d’une réification complète, chaque profil parle de lui à la troisième personne. Sur la page de X nous pouvons donc lire : Aujourd’hui X est enjoué.

 

Le ton est donné et la mise à distance que ce procédé implique va favoriser l’auto-réification de chacun, qui va pouvoir se présenter comme marchandise valorisable sur un marché [Ce marché est d’ailleurs très étendu puisque l’on est passé très vite du marché de l’amitié factice, à celui des amours passagères, pour aboutir au simple marché du travail. En effet, l’époque a réussi à produire le nouveau métier de coach de profil sur Internet. Ce nouvel expert vous propose ses services afin de valoriser votre image de marque sur la toile en faisant disparaître, dans la mesure du possible, les photographies et messages dégradant votre personnalité pour recréer un nouvel avatar de vous-même, afin que vous puissiez présenter une image rentable à votre futur employeur ou à un chasseur de têtes qui fait ses achats en capital humain sur Internet.]. C’est ainsi qu’en bon petit cadre [Précisons ici que nous entendons le terme de cadre dans le sens que Debord lui donnait : «Les cadres sont aujourd’hui la métamorphose de la petite bourgeoisie urbaine des producteurs indépendants, devenue salariée. […] Leur fonction économique est essentiellement liée au secteur tertiaire, aux services, et tout particulièrement à la branche proprement spectaculaire de la vente, de l’entretien et de l’éloge des marchandises […]. Le cadre est le consommateur par excellence, c’est-à-dire le spectateur par excellence. […] Le cadre est l’homme du manque : sa drogue est l’idéologie du spectacle pur, du spectacle du rienLa Véritable Scission dans l’Internationale, circulaire publique de l’Internationale Situationniste, Paris, Fayard, 1998, thèse no 36. ], tout le monde a appris à se vendre au moyen de la distinction culturelle. Au chapitre musical, s’il est de bon ton de mépriser Johnny Hallyday, il est vraiment bien vu d’indiquer sa dilection pour le jazz, un ou deux opéras, le groupe de rock indépendant dont on n’a entendu qu’un seul extrait mais qui devrait créer le «buzz» dans les mois à venir. Mais ce n’est pas tout. Un des codes implicites consiste à manier à la perfection la dissonance culturelle. En effet, après avoir cité le meilleur du bon goût pour cadre petit-bourgeois, il est recommandé d’avouer, sur le mode de la confession assumée, son petit faible pour un chanteur que chacun reconnaîtra comme le comble de la ringardise et qui, par un mouvement de balancier, pourra accéder au statut d’icône «vintage» branchée. Le tout est de savoir définir le dosage. Il est en effet trop dangereux de se présenter, lorsque c’est sous son nom et que l’on veut garantir un certain sérieux à son profil, comme un simple adorateur de Joe Dassin.

 

Il est aussi indispensable de se présenter en connaisseur de l’industrie cinématographique, toujours en adoptant les goûts du cadre petit-bourgeois ; en spectateur. Il faut donc montrer patte blanche en indiquant que l’on porte de l’intérêt à la Nouvelle Vague, Dziga Dvertov et Buster Keaton tout en concédant un penchant coupable pour les giallos ou la série Hooker. Une fois encore, c’est sous les apparences de la liberté individuelle que cette présentation de soi s’offre aux regards, alors que cela n’obéit qu’à un jeu de codes dont personne n’est dupe. Les goûts personnels ne sont qu’une moyenne des goûts dominants et puisqu’il faut bien remplir la rubrique des passions au moyen des groupes auxquels on adhère, on trouvera pêle-mêle les sushi, le design, les concerts humanitaires, l’écologie ou la hi-fi ; autant de signes confirmant l’adhésion au monde spectaculaire-marchand du cadre. C’est ainsi que, par ses choix stéréotypés, le cadre aliéné renforce le monde qui l’a pourtant créé tout en influençant les fractions dominées du salariat [«L’image du genre de vie et des goûts que la société fabrique expressément pour eux, ses fils modèles, influence largement des couches d’employés pauvres ou de petits-bourgeois qui aspirent à leur reconversion en cadres ; et n’est pas sans effet sur une partie de la moyenne bourgeoisie actuelle.» Ibid.].

 

«Le spectacle, qui est l’effacement des limites du moi et du monde par l’écrasement du moi qu’assiège la présence-absence du monde, est également l’effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté qu’assure l’organisation de l’apparence. Celui qui subit passivement son sort quotidiennement étranger est donc poussé vers une folie qui réagit illusoirement à ce sort, en recourant à des techniques magiques. La reconnaissance et la consommation des marchandises sont au centre de cette pseudo-réponse à une communication sans réponse. Le besoin d’imitation qu’éprouve le consommateur est précisément le besoin infantile, conditionné par tous les aspects de sa dépossession fondamentale. Selon les termes que Gabel applique à un niveau pathologique tout autre, «le besoin anormal de représentation compense ici un sentiment torturant d’être en marge de l’existence”.» 
Guy Debord, La Société du spectacle, thèse no 217.

 

Du contrôle social à la marchandisation de la vie privée : la sécurisation des informations sur Facebook

 

Il faut nous arrêter maintenant sur l’aspect le plus décrié de Facebook : la protection des données privées. Si au départ cette question n’intéressait que les contempteurs de ce site, la critique est désormais portée par des associations de consommateurs en Allemagne ou au Canada. Dans sa rubrique consacrée aux technologies, rares sont les semaines où le journal Le Monde n’évoque ce phénomène, à sa manière on s’en doute.

 

Le problème est cependant sérieux. En effet, le dirigeant de Facebook, Mark Zuckerberg, multimilliardaire multi-aliéné, considère désormais que «l’ère de la vie privée [est] révolue et que nous vivons une époque d’exposition n’inquiétant que ceux qui ont des choses à se reprocher» [Le Monde.fr, 22.04.10, «Facebook : de la nécessité de protéger ses données “relationnelles”», par Guilhem Fouetillou (co-fondateur de linkfluence, institut d’étude spécialisé dans l’analyse et la cartographie du Web social).]. «Les gens sont devenus vraiment à l’aise avec le fait de partager non seulement plus d’informations, mais aussi de manière plus ouverte et avec plus de gens. Cette norme sociale est simplement quelque chose qui évolue au fil du temps.» [ generation-clash.blogspot.com ] Au moins les choses sont claires mais, alors que l’énormité du propos devrait couvrir de ridicule ce technophile, les citoyens, pour choqués qu’ils soient, continuent d’utiliser ce réseau social. Deux aspects quant à l’utilisation de ces données peuvent être retenus : le contrôle social et la marchandisation des données.

 

— Le contrôle social

 

C’est un des atouts majeurs de Facebook pour ceux qui souffrent de voyeurisme. Ce site permet en effet de connaître en temps réel les agissements des amis précédemment élus [Dans le jargon Facebook, on emploie le terme «requeste».]. Une modification du «relationship statut» et voilà que l’ensemble des amis peut être informé d’une rupture amoureuse, parfois avant même l’intéressé(e). Pour les jaloux, il est possible de savoir quels nouveaux amis ont fait leur apparition dans le carnet d’une connaissance. À l’ère des caméras de vidéo-surveillance, l’espionnage est devenue une activité quotidienne doublée d’un plaisir [Miyase Christensen, «Facebook is watching you», Manières de voir no 109, février-mars 2010.]. Pour les paranoïaques, il est possible de savoir si une soirée a eu lieu sans vous. Insidieusement, c’est tout un pan de la vie privée qui est découvert et qui, par le jeu des recoupements entre les différents profils, permet de connaître l’évolution dans la vie des proches élus. Une société qui promeut à ce point la transparence est une société totalitaire où règne le contrôle social le plus parfait [Les ouvrages abondent sur le sujet. On renverra bien sûr à 1984 d’Orwell, ou pour une analyse plus historique Surveiller et punir de Foucault avec sa description du panoptique hérité de Bentham.]. Avec Facebook, chaque utilisateur peut désormais jouer le rôle de tyran miniature, créant de ce fait une forme de totalitarisme autogéré.

 

— La marchandisation des données personnelles

 

Cela ne surprendra personne, que dans une économie marchande, tous les secteurs privatisables fassent l’objet de convoitises. Nous avons vu comment la marchandisation, pour qu’elle s’intègre à notre vie, doit être rendue familière par une forme de neutralisation. Or la marchandisation produit une distanciation. Les sites communautaires ont rendu familière la tendance à «gérer» ses amours, ses amitiés, sa vie sur Internet. Une fois cet aspect neutralisé [Il faut comprendre ce mouvement comme un processus auto-entretenu car si la marchandisation produit de la distanciation, c’est bien la distanciation qui produit une familiarisation et, par là, une possibilité de marchandisation.], il ne restait plus qu’à le transformer en marchandise. C’est ce que Facebook a fait.

 

On savait déjà que le site convoitait les données privées de ses utilisateurs pour en tirer profit auprès des annonceurs publicitaires sans que cela puisse poser de difficultés puisque la déclaration des droits et responsabilités de Facebook précise que les contenus lui appartiennent : «vous nous accordez une licence non exclusive, transférable, sous licenciable, sans redevance et mondiale pour l’utilisation des contenus de propriété intellectuelle que vous publiez sur Facebook» [generation-clash.blogspot.com]. Et ceci pour longtemps, sans que la résiliation du profil ne puisse y changer quelque chose [Politique de confidentialité de Facebook. Section 3 : «Même après avoir supprimé des informations de votre profil ou avoir résilié votre compte, des copies de vos informations peuvent rester visibles à certains endroits, dans la mesure où elles ont été partagées avec d’autres utilisateurs, diffusées conformément à vos paramètres de confidentialité ou encore copiées ou enregistrées par d’autres utilisateurs. Vous comprendrez que les informations peuvent être partagées à nouveau ou copiées par d’autres utilisateurs.»]. La mort elle-même n’étant pas un obstacle puisque Facebook peut laisser en ligne le profil d’un mort. Ils parlent alors de «comptes de commémoration».

 

Et pour ceux qui ne seraient pas assez coopératifs, voilà ce que déclarait la direction du site : «pour pouvoir vous offrir une expérience sociale utile de Facebook, nous devons occasionnellement fournir des informations générales à propos de vous à des sites Web et à des applications pré-approuvées qui utilisent notre plate-forme avant même que vous ne vous y connectiez formellement» [LeMonde.fr, 9 avril 2010.].

 

Facebook se positionne donc comme leader mondial de la transmission d’informations rendues anonymes à ses annonceurs. Cela est clairement expliqué dans la politique de confidentialité du site. Le détail serait long et fastidieux mais voici en substance ce que s’autorise le site : «Nous autorisons les annonceurs à choisir les caractéristiques des utilisateurs qui verront leur publicité et nous pouvons être amenés à utiliser tout attribut non personnellement identifiable que nous avons recueilli (notamment les informations que vous avez décidé de ne pas montrer aux autres utilisateurs, telles que votre année de naissance ou d’autres informations ou préférences de nature sensible) pour cibler le public approprié» [Politique de confidentialité de Facebook, section 5 : Utilisations de vos données personnelles. Date de la dernière mise à jour : 22 avril 2010.]. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, on apprend à présent que, par «erreur» [sic], le site Facebook a malencontreusement fourni toutes les données, y compris confidentielles, de ses membres aux annonceurs. Si l’on en croit les dirigeants du site, «l’erreur» a été promptement réparée, une fois que les annonceurs ont pu bénéficier du carnet client le plus vaste du monde.

 

Et ce n’est pas tout. On sait désormais que «la véritable valeur que Facebook cherche à exploiter et à protéger se situe dans la simple structure du réseau composé par l’ensemble des amis et groupes auxquels on est inscrit. Expliquons cela. Chaque fois que lon ajoute un ami sur Facebook on crée un lien, chaque fois que lon sinscrit à une page ou à un groupe, on crée un autre lien dappartenance à ce groupe. Si lon agrège lensemble de ces liens pour un ensemble de groupes et de personnes, on obtient un graphe de relations. Ce graphe situe les individus au sein de leur réseau social et lappartenance à des groupes contextualise ce réseau par les centres dintérêt des individus. Lanalyse de la structure de ce simple graphe permet donc de décrire avec une précision étonnante les positions sociales des individus et leurs préoccupations […]. Il devient alors possible de mesurer et danalyser ces relations sur la totalité du réseau et de cerner avec précision le profil dindividus qui pourtant ont mis tous leurs curseurs de vie privée au maximum dans Facebook. Car quel que soit le paramétrage de son compte Facebook, linformation, apparemment anodine, de qui est membre de tel ou tel groupe et des relations damitié entre ces membres est librement accessible. À partir de ces simples informations, il est possible en réalisant des mesures sur la structure du réseau de statuer sur les orientations sexuelles de chacun, de poser des hypothèses sur des appartenances politiques, de repérer les individus les plus centraux et influents de réseaux dactivistes ou de comprendre quelles personnes cibler en priorité pour démanteler un réseau contestataire. On voit facilement comment ce type dinformations est dune valeur inestimable pour des marques souhaitant déployer des stratégies de “marketing comportemental” mais aussi pour des organisations cherchant à repérer et à surveiller étroitement des groupes dindividus considérés comme “structurellement” à risque [G. Fouetillou, ibid.]

 

Au-delà de l’outil marketing, on sait désormais que Facebook est un outil policier. La DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) avoue d’ailleurs y trouver une source d’informations dont elle n’osait rêver jusqu’à présent. L’affaire déborde bien sûr la responsabilité individuelle des membres de ce réseau social quand toute une organisation, une infrastructure, est tournée vers l’objectif de rentabilité sur le dos de gogos avides de gloriole ou de reconnaissance, perturbés par leur volonté narcissique et leurs errements fantomatiques dans leurs ersatz d’existence. Et c’est ainsi que la naïveté extrême ne traduit plus seulement la bêtise mais la confiance dans une institution devenue vitale qu’il ne convient même pas de contester tant sa disparition créerait le manque. Un exemple édifiant servira d’exemple à notre propos : l’enquête sur Marc [Pour ce qui concerne cette enquête, on se reportera à l’article intitulé : «Portrait google», dans la revue Le Tigre no 28 de novembre-décembre 2008.], menée par le journal Le Tigre, qui, glanant les informations laissées sur la toile par un internaute imprudent [Il avait tout de même posté sur Internet plus de 17'000 (dix-sept mille) photos personnelles !], a pu retranscrire sur papier la vie (loisirs, lieux de vacances, situation matrimoniale, rupture amoureuse, adresse, déménagements, numéro de portable, études poursuivies, métier…) de celui-ci. À ce moment là, l’insouciance a disparu. Les bonnes âmes ont crié au scandale, à la traque sur Internet, tout en défendant un nouveau commandement : «Sur la toile et dans le monde virtuel, tu t’exposeras à la face du monde». Et c’est bien là que réside le paradoxe. Chacun jouit du droit à la célébrité mais dans l’anonymat. L’internaute qui brille sur sa page Facebook et qui y montre l’excellence de son existence prétend que celle-ci est digne d’intérêt, voire d’édification [Ce processus nouveau est le parachèvement de la tendance commencée dans la presse au début du XXe siècle qui relatait la vie des têtes couronnées et des grandes fortunes. Bien évidemment ce stratagème de dévoilement avait un triple avantage. D’abord, de ménager à la grande bourgeoisie un espace de repli puisque l’illusion du dévoilement est en fait l’artifice le plus efficace pour orienter les regards vers ce que l’on donne à voir, cacher tout le reste, et cela en donnant l’impression que l’on a tout montré, qu’il n’y a plus rien de secret. Ensuite, l’imposition stricte du respect du protocole permettait de montrer que la grande bourgeoisie avait aussi des charges. Enfin, cela permettait de fabriquer du bovarysme qui éloignait les classes dangereuses de la révolution. Nous pouvons noter que cette presse existe encore aujourd’hui même si elle a été supplantée par ce que l’on nomme désormais tristement la presse people. Le processus est le même mais étendu à des personnes dont la vacuité abyssale n’a même plus le prétexte du sang bleu. En 1968, Warhol prophétisait que «dans le futur, chacun aurait droit à un quart d’heure de célébrité mondiale». Si la réalité de son affirmation est contestable, force est de constater que le désir du quart de célébrité est en tout cas bien présent. Les blogs particuliers qui pullulent sur Internet, donnant une présentation de soi préfabriquée, et le développement exponentiel des réseaux sociaux en sont une illustration. C’est en cela que nous parlons de parachèvement d’une logique initiée au début du XXe siècle. ], sinon il ne se livrerait pas ainsi. Et chemin faisant, se prenant pour une star, le malheureux oublie qu’il a lui-même livré en pâture ce qu’il appelle désormais sa vie privée, qu’il est le paparazzi bien réel de son être réifié. Il considère alors, par une contorsion intellectuelle rare, qu’il faut avoir un esprit bien dérangé pour accéder à des informations privées, rendues volontairement publiques par son propriétaire, mais qui ne doivent pas être rassemblées par des utilisateurs lambdas. C’est comme si un exhibitionniste portait plainte pour atteinte à la pudeur parce que quelqu’un l’aurait observé durant son numéro.

 

L’erreur, bien entendu, serait de considérer cette personne comme un cas à part, dont la folie particulière ne saurait traduire un phénomène plus profond, caractéristique du monde moderne. En effet, l’innocence et la candeur ne sont hypertrophiées à ce point sur les sites communautaires, que parce qu’elles traduisent une adhésion complète, bien qu’inconsciente, des utilisateurs des sites communautaires avec le monde capitaliste qui est celui dans lequel ils vivent comme des poissons dans l’eau, sans imaginer qu’il puisse en être autrement. C’est parce qu’ils se sentent en harmonie avec la marche du monde, avec les valeurs de celui-ci, avec la technique et les valeurs du régime spectaculaire-marchand qu’ils n’hésitent pas à se répandre, comme on le dit d’un animal négligé, sur ces sites.

 

Une modification de cet état de fait ne passera donc pas par l’éducation à l’Internet, comme le souhaitent les ministres, ou par une politique de confidentialité des données plus importantes, mais bien par une modification consciente des conditions d’existence, ce qui ne saurait advenir sans que dans le même temps, le monde actuel soit mis à bas.

 

La Boétie
Jules Bonnot de la Bande, 16 juin 2010.

 


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Mercredi 28 avril 2010 3 28 /04 /Avr /2010 18:57

 

 

Beaucoup d’entre nous utilisent quotidiennement, et souvent avec une certaine insouciance, les technologies numériques. Pourtant, ce qui a motivé leur création et leur développement, tout autant que certaines affaires récentes, mérite qu’on apprenne à désamorcer le potentiel de surveillance et de répression dont elles sont toutes porteuses.
 C’est pourquoi nous sommes quelques-un⋅e⋅s à nous être attelé·e·s à la rédaction (en français !) d’un «Guide d’autodéfense numérique», afin de comprendre ce qu’on risque en utilisant des ordinateurs, et de pouvoir choisir quand et comment le faire.

 

 

Le premier tome de ce guide vient de paraître sur Internet. Il est disponible pour une lecture en ligne, et comme brochure à imprimer (et faire circuler !) à l’adresse :

http://guide.boum.org/

 

Il s’attache à la question de l’usage des ordinateurs «hors connexions», étant entendu que les informations générales qu’il présente valent également comme préalable à toute idée d’utilisation des ordinateurs en réseau.

 

Ce dernier aspect, et donc les problèmes liés à Internet, seront abordés dans un second volume, qu’on espère voir sortir l’an prochain.

 

On trouve dans ce premier tome des éléments de compréhension de l’outil informatique et de ses failles, des éléments de réflexion permettant d’élaborer et de mettre en place des «politiques de sécurité», et des outils permettant à quiconque d’apprendre et de répandre des pratiques de protection des données numériques.

 

Pour se faire une idée, voici quelques exemples de questions qui trouveront leur réponses :

Pourquoi les fichiers supprimés continuent-ils à hanter nos disques durs ? Qu’est-ce qu’un logiciel malveillant ? Pourquoi utiliser des logiciels libres ne constitue pas une protection ? Comment faire le ménage sur un ordinateur après des années de pratiques insouciantes ? Comment travailler sur un document sensible ou archiver un projet achevé ? Quels outils pour chiffrer un disque dur ou partager un secret ?

 

Pour en finir avec les illusions et les demi-solutions, apprenons et diffusons des pratiques d’autodéfense numérique !

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Mardi 16 mars 2010 2 16 /03 /Mars /2010 11:35


Surveillance informatique
Partie 2.1 : Quelques pistes pour protéger ses connexions


Des serveurs relais qui enregistrent les flux de données circulant sur internet ; des logiciels espions injectés à distance dans les ordinateurs pour surveiller leurs activités (loppsi II) ; des procureurs qui traquent les crimes de lèse-majesté à l’aide des adresses IP de connexions : il y a des flics à tous les coins de rue aussi le cyber-espace. Dans ce deuxième volet (et dans le troisième, à suivre) de la série sur la surveillance informatique [Le premier volet sur les moyens de protéger ses données peut être consulté sur le funkyssime juralibertaire.over-blog.com.], quelques pistes pour tenter de protéger son ordinateur au cours d’une connexion au réseau.

Le problème prend ici une dimension particulièrement délicate, car, sauf efforts de configuration colossaux, tout ordinateur connecté à un réseau est susceptible de communiquer avec celui-ci sans que l’utilisateur ne l
ait demandé.

Comme la mise en réseau décuple les problèmes évoqués dans notre premier texte, le fait d
avoir installé un sytème dexploitation de confiance est une condition pour que les outils présentés ici aient un mininum defficacité, quitte à utiliser systématiquement un système live (cf. première partie). Et même ainsi, une prise de contrôle de lordinateur par le réseau reste possible, permettant de tout savoir sur celui-ci. La question est complexe, et nous ne pourrons donner que des ébauches de pistes à creuser. Par ailleurs, comme certains des outils présentés sont déjà connus et utilisés (et parfois avec une confiance excessive), il est utile den aborder aussi les limites.


1. Limiter les attaques par le réseau

La «Box» [
Le vrai nom de ces machines est «routeur».] (Freebox, Livebox, etc.) qu’on utilise pour se connecter à internet contient un système d’exploitation très basique, installé par son fournisseur (Orange, Free, etc.), sur lequel celui-ci détient tous les droits d’administration. Se pose dès lors la question de la confiance qu’on peut lui accorder, en particulier pour trois raisons :
— Tout ordinateur connecté à une Box lui communique le numéro de sa propre carte réseau [Le matériel qui gère les connexions.] (l’adresse MAC), qui est unique, et reste enregistré dans celle-ci à vie ; l’accès physique à la Box, ou sa simple consultation depuis le réseau par le fournisseur, permet de lui faire communiquer ces informations. Il est cependant possible d’obtenir qu’un ordinateur emploie une fausse adresse Mac, en configurant directement la carte réseau à cette fin [Une petite recherche scroogle (https://ssl.scroogle.org) donne de bons résultats, comme par exemple http://free.korben.info/index.php/Changer_son_adresse_MAC.].
— Se trouvant placée sur un réseau local, la Box bénéficie d’une confiance particulière de la part des ordinateurs qui sont sur ce réseau : elle est en position idéale pour ouvrir l’accès à une attaque.
— Le système installé sur la Box inclut un firewall [Ou pare-feu, c’est le logiciel qui gère les connexions entrantes et sortantes.], mais encore une fois, on ne contrôle pas ce qu’il fait. Il est donc intéressant d’installer un autre firewall sur son propre ordinateur [Netfilter/Iptables sous Linux ; sous Windows, mieux vaut renoncer à se connecter que d’espérer trouver une réelle protection.], voire d’attribuer toute la gestion du réseau local à un autre routeur, branché entre la Box et les ordinateurs, sur lequel on aura installé un système de confiance [Un bon exemple (en anglais) sur http://openwrt.org.].

Une attaque par le réseau peut aussi provenir de logiciels malveillants présents dans des données dont on a demandé soi-même le téléchargement (mails, programmes, micro-programmes comme JavaScript ou Flashplayer permettant l’affichage de pages dynamiques [
Les extensions FlashBlock et NoScript, qu’on peut installer sur Firefox ou Iceweasel, permettent de bloquer ces deux programmes.]).

2. Limiter la transparence des informations échangées

Toutes les informations qui circulent sur un réseau ont une double nature : elles comprennent d’un côté les données elles-mêmes (le «contenu», dans le corps de texte d’un mail par exemple), et d’une autre, des informations permettant à ce contenu d’être acheminé sur le réseau (on parle de «routage») [
Ces informations, appelées «en-tête», contiennent toujours a minima l’adresse d’expédition du message, son adresse de destination, et la date et l’heure de l’émission.]. Le contenu comme les en-têtes sont échangés de manière transparente, et peuvent donc être enregistrés par les ordinateurs (routeurs) qui relaient les données sur le réseau, aussi facilement qu’une carte postale sans enveloppe peut être lue par quiconque l’a en main [Les fournisseurs de services sur Internet (de Youtube à Gmail, de No-log à Libération.fr) ont d’ailleurs, dans la plupart des pays, l’obligation légale de permettre, pour toutes les connexions qu’ils établissent, leur mise en correspondance avec une adresse réseau (IP) d’émission, cf. prochain épisode.].

On peut chiffrer le contenu des échanges de manière à le rendre confidentiel, mais cela n’a aucune incidence sur les informations d’en-tête ; on peut tenter de modifier les en-têtes de manière à en masquer l’origine (pseudo-anonymat), mais cela n’a aucune incidence sur le contenu. Dès lors qu’on recherche, sur internet, la confidentialité ET l’anonymat, il faut combiner ces deux techniques, dont seule la première sera évoquée dans ce numéro.

2.a. Du bon usage des connexions chiffrées

Certains serveurs web, ceux dont l’adresse commence par https://, permettent d’établir automatiquement des connexions chiffrées. Dans ce cas, les logiciels des deux ordinateurs (le client — celui qui se connecte  — et le serveur) créent entre eux un «tunnel chiffré» par lequel les contenus seront échangés. Un usage bien compris de ce protocole demande quelques précisions :
— Sa solidité repose beaucoup sur la possibilité, pour le client, de s’assurer de l’authenticité du serveur avec lequel se crée l’échange. Si cette authenticité ne peut être vérifiée, le navigateur le fait savoir au moyen d’un message d’erreur ; il reste alors possible d’établir une connexion chiffrée… mais il se peut que la connexion ait été interceptée, et que le tunnel se crée avec le serveur qui effectue l’interception. L’établissement d’une connexion sécurisée devient alors possible, mais avec un serveur-relais mal intentionné qui, afin de rester discret, transmet ensuite les informations à la page demandée, mais en les déchiffrant-rechiffrant au passage. La seule solution pour éviter cette interception est de se procurer de manière certaine la signature (certificat) du site auquel on veut se connecter, et de l’installer dans son navigateur, avant d’établir la connexion [La page internet https://aide.boum.org/CertificatSSL/ propose des explications détaillées sur ces questions, ainsi qu’un protocole pour vérifier efficacement l’authenticité d’un certificat.].
— Les données étant chiffrées uniquement pour le trajet, elles se trouvent à l’état déchiffré sur les ordinateurs qui communiquent.
— L’échange d’informations n’est parfois chiffré que sur une partie du trajet : par exemple, si l’utilisateur d’une boîte gmail envoie un mail à un utilisateur sur no-log, la connexion avec gmail est bien en https, et celle du destinataire, avec no-log, l’est aussi… mais gmail ne chiffre pas les connexions qu’il établit avec les autres serveurs : le mail est alors, sur cette partie du trajet, transmis en clair.

2.b. Crypter ses mails

Certains logiciels, comme Mozilla Firefox, Claws Mail, ou Thunderbird, proposent d’installer un module complémentaire (FireGPG, Enigmail) qui peut prendre en charge le chiffrement et le déchiffrement des mails. On peut ainsi assurer leur confidentialité pendant la totalité du trajet. Là encore, il faut prendre en compte certaines limites :
— Lors de l’écriture d’un mail, ne pas oublier de désactiver l’enregistrement automatique des brouillons… sans quoi le brouillon non chiffré peut rester stocké sur le disque dur du serveur. Utiliser l’éditeur de texte de FireGPG rend inopérante cette sauvegarde automatique.
— Le chiffrement n’agit que sur le corps de texte des mails. Mais les mails disposent de leur propre en-tête, d’un autre type que celui évoqué plus haut, et qui contient le même genre d’informations, ainsi que le sujet du mail. Il n’existe aucun moyen de chiffrer ou masquer cet en-tête, ni d’empêcher son enregistrement éventuel sur les machines qui relaient le mail.
— Les mails échangés doivent être déchiffrés pour être lus : ils peuvent dès lors laisser toutes sortes de traces de leur présence, ou de la phrase qui a servi à les chiffrer, dans le système d’exploitation du destinataire ou de l’expéditeur.

Certaines pages web expliquent très bien le fonctionnement et l’usage du chiffrement des mails [
Par exemple, http://globenet.org/IMG/pdf/manuel-crypto.pdf et les tutoriaux que cette brochure suggère de consulter. Le site https://mail.riseup.net propose lui des outils «en ligne» de chiffrement des mails.].

Post-scriptum au premier volet :
Des données invisibles dans les documents numériques

Les fichiers numériques peuvent être enregistrés sous différents formats. Les formats de fichier complexes (.doc, .mp3, .tiff, .jgp, .pdf, etc.) enregistrent, en plus des données qu’on veut sauvegarder, des nombreuses informations complémentaires : ces méta-données peuvent indiquer le nom de l’auteur, la date de création, la géolocalisation d’une photo, la marque de l’appareil qui l’a prise, voire parfois, contenir une miniature de cette photo avant modification (ce qui peut rendre par exemple inopérant le floutage des visages sur les photos publiées sur internet)… On peut vérifier leur présence (mais pas vraiment leur absence) en faisant simplement afficher, avec un clic droit, des «informations sur le fichier». On ne connaît aucune technique ou aucun logiciel fiable pour se débarasser des méta-données : il est toujours possible de copier-coller les données dans un nouveau fichier (ce qui en supprime déjà les plus flagrantes), en optant pour les formats d’enregistrement les plus basiques (.bmp pour les images, .txt pour les textes), qui en conservent beaucoup moins… Ce problème, ainsi que des tests vraiment effrayants, sont présentés par la brochure (en anglais) Hidden Data in Internet.

À suivre : Quelques autres pistes pour protéger ses connexions… et pour trouver des informations plus complètes.

Rebetiko no 5, printemps 2010
Chants de la plèbe.

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Samedi 6 février 2010 6 06 /02 /Fév /2010 15:23

De la saisie répétée des disques durs de serveurs militants à la réquisition de tous les supports de stockage lors des perquisitions, l’exploitation policière des données informatiques est devenue une pratique systématique, permettant de constituer très facilement des dossiers à charge. Reste donc à se doter des connaissances, des outils, et des pratiques qui conviennent : si les ordinateurs peuvent nous trahir, il s’agit de savoir comment ils font… et de devenir capables de leur clouer le bec.
Et comme «faire parler un ordinateur» peut se faire soit en le saisissant, soit en récoltant des informations qu’il envoie par le réseau, on vous propose un article en deux temps : dans cette édition, quelques pistes pour ne pas se laisser trahir par sa machine ; et dans le prochain numéro, quelques trucs pour tenter de se protéger lors de la connexion.
Attention cependant : vues la diversité et la complexité des failles possibles dans un système, on ne peut donner ici que quelques techniques, demandant souvent des recherches complémentaires, afin de limiter la casse en gardant à l’esprit que c’est toujours par la porte la moins bien gardée que pourra se faire une attaque.

Première partie : Quelques trucs pour protéger ses données

a) Choisir ses logiciels et son système

Préalablement à tout effort de «sécurisation» d’un système d’exploitation, il est essentiel de pouvoir accorder une certaine confiance à celui-ci, et aux logiciels qu’il accueille : il est impossible de savoir exactement ce que font Windows, Mac, et tout les logiciels propriétaires (non-libre), puisque leurs codes ne sont pas publics, et il est prouvé qu’il existe des «portes dérobées» permettant à qui en a la clé de prendre le contrôle du système. À l’inverse, les codes des systèmes d’exploitation Linux [On peut télécharger le CD d’installation de Linux «Debian»] et des logiciels libres sont publics, et souvent relus et travaillés par divers programmeurs, ce qui limite la possibilité de magouilles (attention toutefois à les télécharger sur un serveur fiable).

b) Séparer les espaces de travail

On estime que 40 à 80% des ordinateurs sous Windows sont infectés par des logiciels malveillants récupérés sur internet ou sur des clés USB, qui balancent toutes sortes d’informations (données personnelles, mots de passe…) à toutes sortes de gens (sociétés de com’, flics…).

À défaut de pouvoir se débarrasser de tous ceux-ci, il est important de faire en sorte qu’ils ne puissent pas côtoyer ou contaminer des fichiers sensibles ; d’où la nécessité d’utiliser des espaces de travail séparés en fonction de l’usage qu’on en a : plusieurs supports de stockage, plusieurs systèmes d’exploitation, et pourquoi pas, plusieurs ordinateurs.

c) Savoir se débarrasser des fichiers gênants

Lorsqu’on supprime un fichier, son contenu continue en fait à subsister sur le support de stockage où il se trouvait, et peut être retrouvé très facilement. La seule manière d’effacer réellement un fichier est de récrire plusieurs fois avec des données aléatoires sur l’espace qu’il occupe.

Il existe des logiciels qui permettent ce genre d’«effacement sécurisé», soit en effaçant sélectivement un fichier ou un dossier, soit en recouvrant la totalité de l’espace libre d’un support de stockage avec de nouvelles données : voir Eraser sous Windows, l’option «Effacer de manière sécurisée» sous Mac OS X, les commandes wipe, shred, srm et sfill sous Linux. Attention : l’effacement sélectif ne fonctionne pas avec les clés USB (qui utilisent une mémoire flash) ; la seule manière de les nettoyer est de recouvrir totalement leur espace libre.

d) Limiter les traces

Enregistrement automatique de fichiers sous un nom différent, journalisation de tous les évènements du système d’exploitation : l’activité normale des ordinateurs laisse autour d’elle quantité de traces, comme autant de copeaux permettant de retrouver des fichiers plus ou moins complets, des mots de passe, des traces de connexion internet, etc.

Seule une configuration fine de ses logiciels, liée à une bonne connaissance de leur fonctionnement, peut permettre de diminuer la quantité de traces qu’ils laissent, et/ou de choisir leur destination.

Quant aux traces stockées en mémoire vive (la «RAM» est une mémoire particulière qui enregistre de manière temporaire de nombreuses informations utilisées par le système d’exploitation), elles sont censées s’effacer d’elles-mêmes lors de l’extinction de l’ordinateur.

Mais d’une part, il arrive que la RAM se répande sur une partie du disque dur (la SWAP) qui elle, ne s’effacera pas ; d’autre part, certaines techniques peuvent permettre de retrouver le contenu de la RAM après extinction de l’ordinateur. Sous Linux, les commandes smem et sswap permettent de remplir ces deux mémoires de données aléatoires.

Enfin, notons que des signatures peuvent aussi être laissées sur les documents produits avec un ordinateur donné : numéro de série du logiciel ou informations sur l’auteur (fichiers PDF), mais aussi micro-défauts d’impression ou de gravure liés à l’usure de l’imprimante ou du graveur, qui permettent de l’identifier sans doute possible, tout comme l’empreinte d’impact sur une balle permet de retrouver le canon qui l’a propulsée. Sans compter que certaines imprimantes laissent à dessein de micro-signatures permettant d’identifier leur modèle (on peut en trouver la liste).

Il est finalement illusoire d’espérer supprimer toutes les traces laissées par le fonctionnement normal d’un ordinateur. Mieux vaut soit ne pas en laisser du tout, en faisant fonctionner la machine avec un Live CD (système d’exploitation sur CD) configuré pour n’utiliser ni le disque dur ni la swap ; soit, revenir à la bonne vielle cachette sous l’évier : démonter un disque dur est l’affaire d’une minute et de trois coups de tournevis ; soit enfin, se débrouiller pour que les données retrouvées soient inexploitables : c’est ici qu’intervient la cryptographie.

e) Chiffrer ses données

Le chiffrement des données (cryptographie) permet de les rendre totalement incompréhensibles pour qui n’a pas le mot de passe, et ce, de manière très fiable.

Les logiciels TrueCrypt sous Windows, FileVault sous Mac OS X, et dm-crypt avec Cryptsetup ou Efscrypt sous Linux, permettent de chiffrer soit sélectivement des fichiers ou des dossiers, soit l’espace disque qui sera utilisé pour la swap, soit, la totalité d’un disque dur. Cette dernière option est de loin la plus intéressante, puisqu’elle permet de garder confinée la totalité du système d’exploitation, traces comprises… mais elle n’est possible, dans sa version «libre», que sous Linux.

f) Se méfier des solutions trop simples

Au vu des problèmes que cela peut induire, on pourrait être tenté de ne plus utiliser son ordinateur ou son système d’exploitation habituel. Malheureusement, cette alternative ne fait le plus souvent que déplacer le problème : ainsi, les «logiciels portables», qui prétendent souvent apporter des garanties «sans trace», en laissent en fait toujours dans le système d’exploitation qui est utilisé pour les faire fonctionner ; et les cybercafés, de leur côté, ne garantissent pas du tout l’anonymat, ne serait-ce que parce que certains d’entre eux installent volontairement des logiciels-espions dans leurs machines. Si l’usage de ces derniers ne peut pas être contourné, penser à utiliser des comptes séparés pour les différents usages, à détourner la webcam de son visage, et à toujours taper les mots de passe avec un clavier virtuel (petit logiciel qui permet de rentrer les lettres en les sélectionnant à l’écran).

g) Surveiller ses arrières

Au-delà des problèmes de traces ou de logiciels-espions génériques, la surveillance informatique peut aussi être une affaire ciblée.

L’installation de logiciels-espions (désormais exploitable juridiquement) dans une machine donnée peut être aussi facile que d’envoyer un mail hébergeant un cheval de Troie, ou d’accéder trente secondes à l’ordinateur lui-même ; la surveillance permanente d’une connexion internet, de son côté, est simple comme une réquisition du parquet ; et la récupération de codes d’accès à une boîte mail ne demande dans la plupart des cas qu’une requête en bonne et due forme auprès de l’hébergeur.

Ajoutons pour le côté science-fiction qu’il est techniquement possible de surveiller à distance écran et clavier…

En conséquence, et pour finir, on ne saurait trop conseiller de garder un œil sur son matériel, et de rester vigilant vis-à-vis de l’endroit depuis lequel on l’utilise…

À suivre : Quelques trucs pour se protéger sur (et contre) internet.

Rebetiko no 4, hiver 2010
Chants de la plèbe.


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Samedi 14 novembre 2009 6 14 /11 /Nov /2009 20:26
Fiche pratique no 7 : pirate party

La loi Hadopi ou loi «Création et Internet» a été adoptée au Sénat en septembre 2009. Elle sanctionne «le partage de fichiers en pair à pair en tant qu’infraction au droit d’auteur», autrement dit le téléchargement sauvage. Un peu comme dans un tribunal, «la récidive est punie de manière croissante» en fonction d’un «principe de riposte graduée» : d’abord un mail de menace, ensuite une lettre recommandée et pour finir la coupure de la connexion Internet «après débat contradictoire» (un débat largement «automatisé», un peu comme si on plaidait devant R2D2).
En plus d’aller dans le sens des grands Networks de divertissement et des bonnes grosses maisons de disques, la loi Hadopi a ses petits coups de vice : d’abord elle ne sanctionne pas seulement le fait d’aller choper des contenus protégés par les fameux droits d’auteur ; elle vise aussi le «défaut de surveillance de son accès Internet contre l’utilisation de celui-ci par un tiers pour la diffusion d’une œuvre auprès du public». Autrement dit le web rêvé d’Hadopi c’est celui où tout le monde passe à la caisse mais aussi participe à la paranoïa et au flicage généralisés. En prime, après le premier avertissement, les internautes sont sommés d’installer un logiciel espion sur leur bécane, histoire de lever tout malentendu. Pour la petite histoire, avec Hadopi les méchant-es pirates potentiel-les doivent faire la preuve de leur innocence, là où dans la doctrine classique on est innocent précisément jusqu’à preuve du contraire. On n’arrête pas le progrès…
Sauf que ces shérifs du web ont l’air d’oublier que ses grandes plaines virtuelles sont encore largement sauvages, infestées de hackers inventifs et rusés, qui gardent toujours des coups d’avance. En plus l’effet masse joue du côté des pirates : on estime leur nombre à 5 millions rien que pour la France, si bien que malgré les 6 ou 7 millions d’euros attribués au dispositif Hadopi, le «législateur» compte surtout sur l’effet dissuasif. Première règle donc : ne pas trop baliser. Ensuite cette fiche propose quelques moyens assez simples (mais pas toujours très lisibles, c’est vrai) pour contourner les émules de Big Brother. Règle numéro 2 : on peut continuer à utiliser les logiciels habituels de téléchargement (Emule, Bittorent, mojo, aMule…), mais en rusant un peu (activer le cryptage, passer par des proxys et filtrer les IPs malfaisantes).

Première stratégie : ruser comme le coucou

Pour débusquer les fraudeurs du net, les instances de contrôle vont chercher à les pister notamment à travers leurs adresses IP. Identifiant unique d’un terminal réseau sur le net qui après requête auprès de l’opérateur internet fournit vos noms, comptes bancaires, adresse postale, etc. Le moyen le plus simple pour télécharger des fichiers illégalement ça reste de passer par la connexion wifi du voisin : c’est interdit par la loi, mais quand ce voisin s’appelle Quick ou MacDo et laisse sa connexion ouverte, c’est une invitation au crime. Si la connexion est protégée (au moyen d’une clé wep, wpa, ou autre), on peut pirater le code. Le plus simple c’est le cryptage wep, en particulier avec le logiciel Aircrack-ng. Autre possibilité : chercher un code Neuf-Wifi ou Free-Wifi. Ces codes sont alloués aux client-es de ces opérateurs qui peuvent ensuite «emprunter» les connexions des autres abonné-es, partout dans la métropole (là on surfe sur les contradictions d’un système qui veut faciliter l’extension du réseau en tout point, et qui de fait multiplie les failles). Utiliser de préférence le code d’une personne désagréable, ou de quelqu’un qui pourra facilement nier, notamment par ce qu’il n’y a aucune trace de fichier ou de mouvement suspect sur son ordi (voir la partie sur la contestation).

Si on passe pas par chez le voisin on peut utiliser un proxy, c’est-à-dire un serveur «mandaté» par une application pour effectuer une requête sur Internet à sa place. Il faut donc avoir confiance en ce serveur et s’assurer qu’il est bien crypté. Aller voir du côté de proxy.btaccel.com. Outre le téléchargement déporté (btaccel.com) btaccel fournit un web proxy simple d’utilisation. Enfin un peu simple.

SuperChargeMyTorrent (ou furk.net et bitlet.org) est un service en ligne qui permet, contre quelques euros, de rendre anonyme vos connexions Bittorrent, non pas en téléchargeant le bittorrent à votre place, mais en redirigeant le trafic torrent à travers leurs serveurs. C’est donc un proxy pour torrent, qui en prime encapsule vos paquets de données, cachant ainsi même à votre fournisseur d’accès ce qui circule dans ses tuyaux. Cela permet aussi de passer outre la censure et le filtrage de protocoles appliqués dans une entreprise ou une école.

Sinon, TorrentRelay est un site au concept plutôt sympathique vu qu’il vous propose de télécharger des fichiers sur Bittorrent à votre place.

Pour trouver des listes encore plus longues et chiantes à lire : publicproxyservers.com.

Deuxième stratégie : ruser comme le caméléon

L’idée c’est d’activer le cryptage dans les logiciels. On peut en passer d’abord par des connexions VPN sécurisées. Sur le Virtual Private Network, tout ce qui circule est crypté et votre IP reste cachée. Votre ordinateur est intégré à une sorte de grand réseau privé, un archipel pirate qui constitue une des principales failles d’Hadopi. Pour en savoir plus et tester cette option on peut faire un tour sur ipodah (hadopi à l’envers, bande de petits plaisantins), ananoos, ItsHidden, s6n.org/arethusa/fr.html et ipredator (Service de The Pirate Bay). Attention certains sont un peu payants.

Il y a aussi les réseaux peer to peer encryptés et anonymes : c’est la troisième génération des réseaux d’échange de fichiers. Y aurait moyen théoriquement de passer par Tor mais en fait ça rame trop, alors mieux vaut tenter sa chance avec MUTE (logiciel Kommute), Ants, ou freenet (en fait : FreeMule plugin pour Freenet, qui est à la fois un peu complexe et très à la mode).

Ce qui est pas mal avec Internet c’est qu’on peut multiplier les séries de noms bien ésotériques. Ainsi, toujours pour ce qui concerne les réseaux de partages de fichiers sécurisés on trouve encore : Mnet, OFFSystem, Omemo (qui met anonymement en commun l’espace disponible sur les disques durs des utilisateurs), OneSwarm et son logiciel Vuze (populaire et facile à installer), Rshare et son logiciel stealthNet (facile, anonymisation forte avec des taux de téléchargement très corrects), gnunet, I2P (Invisible Internet Project : fonctionnement semblable à Tor avec son logiciel IMULE). Multiplicité des biais, donc, pour mettre en commun et assurer notre opacité. Tout un programme.

Note technique et stratégique : actuellement ces réseaux sont parfois un peu plus lents mais ça doit s’améliorer avec leur adoption massive par le public. «Plus on est de fous plus on rit.»

Petite variation sur le même style : les newsgroups encryptés ; pour 10 € par mois environ, vous pourrez télécharger caché et à très grande vitesse sur Giganews, PowerUsenet, Usenet.net ou encore UseNeXT.

Autre petit détournement : utiliser les services de stockage de données pour télécharger de manière complètement anonyme. Les deux principaux serveurs de stockage sont RapidShare et MegaUpload. Depuis ces sites on peut cibler son butin de films ou de musiques à partir de moteurs de recherches comme daleya.com et filestube.com (huntmymusic.com et Boostermp3.com pour les fans de musique). Il existe quelques hacks pour télécharger sans limite ou avoir un compte Premium. Ceux qui marchent changent souvent ; en voici un quand même (un plugin firefox en l’occurrence) : http://www.illimitux.net/addon/? Bon, tout ça il faut le mettre souvent à jour, vu que les plateformes changent souvent de système.

Troisième stratégie : ruser comme les babouins

Ce qui marche vraiment mais alors vraiment bien sinon, ce sont les partages «physiques» entre amis : c’est ce qu’on faisait avant l’adsl et avant l’Internet, on se prête des disques durs, des cd, dvd, des clés USB… dans la vraie vie. Agir en meutes ou en hordes.

Un peu la même idée mais de retour dans la réalité virtuelle : le F2F à la place du P2P. Le F2F ça veut dire Friend to Friend, un réseau d’«amis» qui ne partagent qu’entre eux. Certains permettent de crypter ce qui s’échange entre membres comme open swarm mais aussi PEER2ME ou HAMACHI.

Quatrième stratégie : ruser comme la tique

Non plus télécharger mais utiliser le streaming : la lecture ou diffusion en continu. On suce l’info à mesure qu’elle est diffusée. Plus besoin alors de récupérer l’ensemble des données d’un morceau ou d’un extrait vidéo avant de pouvoir l’écouter ou le regarder.

Les gros sites de streaming comme Youtube et Dailymotion sont de plus en plus surveillés, mais il existe une multitude d’alternatives (un exemple : http://www.lookiz.com). Un point d’entrée pour se tenir au courant des meilleurs sites de streaming du moment : http://www.stream-actu.com.

Ça c’est surtout pour les contenus vidéo. Pour le streaming spécialisé audio, en vrac : Spotify (celui qui monte), deezer, jiwa, Jamendo, Soundzit, Goom, GrooveShark, MusicMe, iMeem, MusicMesh, Musicovery (mon chouchou), Rockola.fm, Yes.fm, Blip.fm, Songza, Dizzler, Finetune…

Pour conserver les données, et contourner l’éphémère du streaming, on peut utiliser le plugin VideoDownloadHelper de firefox, vidtaker.com ou kcoolonline.com. Si l’idée c’est de télécharger des mp3 à partir des clips youtube, essayer dirpy.com.

Cinquième stratégie : ruser comme un arracheur de dent

Oups, vous vous êtes fait repérer. Il y a eu le mail et maintenant le recommandé qui vous menace de couper la ligne. À ce moment-là il y a possibilité de contester en envoyant votre disque dur équipé du logiciel espion recommandé par Hadopi. Il est peut être malin alors d’envoyer un deuxième disque dur ou un autre ordinateur avec le logiciel espion installé. La ligne de défense c’est un peu «ah ces salauds ont utilisé la première ruse : se connecter chez le voisin grincheux !» En vrai, a priori, il n’y aura rien à raconter : si à l’examen du disque aucune trace de piratage n’est retrouvée, vous recevrez une petite lettre d’excuse. Note technique importante : vu que la loi n’est pas encore appliquée, cette ruse-là est encore à tester. On est dans de la théorie.

L’empire contre-attaque

Qui dit pirates dit corsaires : dans certains pays la RIAA (Recording Industry Association of America, association interprofessionnelle qui défend les intérêts de l’industrie du disque aux États-Unis et qui «créent, fabriquent, et/ou distribuent environ 90% de tous les enregistrements audio légitimes produits et vendus aux États-Unis») est autorisée à pourrir les téléchargements surtout bittorent. Nous avons connu il y a quelques années l’arrivée de fake sur emule (des faux fichiers) dont la plupart venait de l’industrie. Deux autres méthodes d’intervention de ces bâtards : 1) Une attaque portant sur les fichiers où des faux leecher essayent de ralentir les téléchargements. 2) L’autre attaque porte sur les connexions ; les faux leecher établissent autant de connexions possibles au fichier piraté afin d’empêcher les autres de s’y connecter.

Mais ces deux méthodes sont inefficaces si on active le filtre IP. Nyark nyark nyark…

Pour la France, on peut enfin poser un nom sur Big Brother. Le Ministère de la Culture a choisi la société Extelia (filiale de la Poste et expert du vote en ligne) pour chasser et traquer jusqu’au bout du monde les maléfiques pirates du web. Techniquement le rôle d’Extelia consiste à faire le matching (la correspondance) entre les IPs que les ayants droits lui balanceront et les adresses emails et postales que les fournisseurs d’accès devront leur donner. Extelia a 10 mois pour réaliser un prototype qui balancera de manière automatisée 1000 mails par jour aux internautes suspects. À sa charge aussi l’envoi des recommandés en cas de récidive.

Extelia a subi quelques attaques récemment. Dès cet été des failles XSS, des fichiers confidentiels, des fichiers de personnes et une liste d’adresses emails ont été hackés et rendus publics. Ça a fait tellement tache qu’ils en ont parlé à l’Assemblée nationale. C’est vrai que c’est assez drôle quand on sait que l’Hadopi devra sanctionner les abonnés à Internet qui ne sécurisent pas suffisamment leurs accès. Ou quand on se rappelle qu’Extelia est la société qui gère aussi les services de vote électronique.

Une dernière mise au point pour finir : selon certains pessimistes, la pratique du téléchargement illégal serait en passe de tuer l’industrie de la culture. Le plus tôt sera le mieux.

Outrage no 7, automne 2009
Incendiaire, gratuit, sur Lyon et ses environs.

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