Dimanche 27 septembre 2009
Mardi 15 septembre 2009, Mme Kokoszka Catherine, directrice départementale de la Protection judiciaire de la
jeunesse de Paris a tenté de mettre fin à ses jours par défenestration sur son lieu de travail. Selon certains de ses collègues, cet acte faisait suite à une réunion de la direction
interrégionale Île-de-France - Outre-mer de la PJJ au cours de laquelle les directeurs départementaux ont appris des fermetures de structures qu’ils devaient annoncer aux services
concernés.
Mme Kokovska n’a semble-t-il pas supporté cette annonce supplémentaire dont la conséquence est de mettre en péril les services éducatifs au détriment des jeunes pris en charge.
Au moment où le ministère de la Justice mène une propagande pour soit-disant lutter contre le taux élevé de suicides en milieu carcéral, il semblerait qu’en parallèle, une autre politique soit
menée pour conduire la Protection judiciaire de la jeunesse à un suicide collectif !
Cette politique est entamée depuis déjà de nombreuses années avec le vote de lois de plus en plus répressives (lois Perben, loi prévention de la délinquance, loi sur la récidive…) et
l’ouverture de structures fermées (Centres éducatifs fermés et Établissements pénitentiaires pour mineurs). Fin 2009 l’ordonnance du 2 février 1945 devrait disparaître pour laisser place à un
Code pénal des mineurs qui mettra certainement un terme définitif aux prises en charge éducatives.
Dans le quotidien des éducateurs et éducatrices, la pression est de plus en plus grande envers celles et ceux qui cherchent à proposer des solutions éducatives (deux éducatrices de Saint-Denis en
ont fait les frais cette année en étant mutées pour raisons de service), qui refusent de sacrifier les projets des adolescents au profit de l’application de directives autoritaires, qui refusent
tout simplement d’être de simples exécutants.
Dans ce contexte où ceux qui réforment ont comme seul souci de faire des économies budgétaires en diminuant le personnel et au travers d’opérations immobilières, ce sont les adolescents qui sont
les premiers à en souffrir.
L’administration demande aux professionnels non pas de penser l’accompagnement éducatif dans toute sa dimension subjective non limitative et non restrictive mais bien d’accompagner des mesures de
surveillance et/ou de répression. Tout cela concourt à la multiplication de situations inhumaines qui ne laissent pas d’autres destinées aux jeunes que la rue ou la prison.
Il est temps de laisser de côté nos individualismes pour affronter collectivement cette machine à tuer qu’est le capitalisme !
Fédération CNT santé social
et collectivités territoriales, 21 septembre 2009.
Pression, répression, dépression,
défenestration
Ce jour-là, la réunion hebdomadaire des directeurs se prépare. La
directrice départementale de la PJJ de Paris n’y siègera pas. Son siège, elle l’a pris pour enjamber la fenêtre et se
jeter dans le vide. Une réunion, semble-t-il, pourtant comme les autres, tristement banale avec son cortège de
fermeture d’établissements, de dé-structuration, de dé-localisation, de personnels à re-déployer.
Éducatrice de formation, chargée à ce poste de direction d’acter les directives de sa hiérarchie, la défenestration
sur le lieu du travail, juste avant la réunion, semble venir à la place de ce qui n’a pu se dire ? Bien que
personne ne puisse parler au nom de l’autre, on peut avancer cependant qu’un tel passage à l’acte vient signifier quelque chose de l’impasse dans laquelle, elle fut contrainte de se débattre, jusqu’à l’absurde.
Aux nouvelles méthodes de gestion publique qui visent la normalisation des pratiques, et au détournement de
l’Ordonnance de 45, qui oriente les nouvelles missions de la PJJ en transformant les éducateurs en contrôleurs,
s’ajoute la contrainte d’une pseudo-pédagogie qui vise à redresser le comportement, en faisant l’économie du travail d’élaboration psychique et de sa subjectivation.
Si l’Ordonnance de 45 interrogeait la réalité des faits à la lumière de la réalité psychique, si les éducateurs
se faisaient passeurs pour ces jeunes en impasse, les derniers remaniements de l’Ordonnance de 45 détournent
l’esprit de la loi, en la recentrant sur un objectif de «mise au pas», qui vient empêcher ces jeunes en errance de «prendre pied». Contre un supposé laxisme, la fermeté s’est mutée en fermeture d’établissements éducatifs, et en enfermement : enfermement dans
les murs, enfermement psychique.
Sommés de mettre leur éthique et leur savoir-faire au placard pour répondre à la pression de la violence, par
la violence de la seule ré-pression, les éducateurs sont poussés à devenir des exécutants musclés de consignes
politiques relayées par leur administration. Comment alors permettre à ces adolescents de retrouver le désir de s’inscrire dans une réalité sociale vivante et vivable, une réalité qui donne envie de vivre ?
Quelle marge de manœuvre devant un mode de gestion centralisé de la délinquance, qui introduit ses techniques
de normalisation, ses référentiels de mesures, avec fiches techniques, questionnaires directifs, procédures
obligatoires, et «recommandations de bonnes pratiques professionnelles» ?
Là où la visée éducative est de permettre que ces adolescents, pris dans le tumulte de leurs pulsions, trouvent
les repères subjectifs nécessaires à leur inscription dans la vie, le patient travail d’équipe est nié, annulé au
profit d’une prise en charge contractualisée par un document établissant les objectifs et les moyens de les atteindre, dans le déni de la singularité et de la subjectivité, dans le déni de l’inventivité de chacun. La rencontre s’impose, stérilisée, et
donc stérile, une rencontre vidée de sa résonance psychique, qui ne s’interroge plus mais
programme.
Avec la volonté d’uniformiser les pratiques, s’affirme le fantasme d’en finir avec le singulier, au profit d’un mode de prise en charge
débarrassé de ses scories affectives…
La boucle se boucle enfin sur une «logique de la performance», avec la LOLF, qui indexe les budgets sur des objectifs quantitatifs, dont les
critères sont définis par les Administrations Centrales.
Programmer, dresser, conditionner, normaliser, mesurer, quantifier, évaluer… destructurer, délocaliser,
redéployer… autant de noms de cette entreprise destructrice de l’homme, qui laisse chacun aux prises avec sa solitude, son angoisse et sa culpabilité.
Qu’une directrice de la PJJ n’ait eu d’autre recours que de s’éjecter par la fenêtre pour échapper à sa fonction, dans le silence de l’acte,
en dit long sur l’impossible tâche à laquelle elle essaya de se soumettre.
Danièle Epstein, psychanalyste,
anciennement psychologue à la PJJ de Paris
Projet d’article pour Libération, 20 septembre.
0
Vendredi 12 décembre 2008
Rassurez-vous, vous n’aurez bientôt plus à craindre d’agression en allant chercher vos paupiettes chez le boucher
situé à côté du collège du quartier. Nos chères têtes blondes sont en effet une priorité absolue pour le gouvernement actuel. D’autant plus que la peur anti-jeunes dope l’audimat des journaux
télévisés lorsque les déboires sentimentaux présidentiels ne sont pas là pour le faire. Nous élevons nos enfants dans un monde merveilleux. L’école, gratuite, laïque et obligatoire, créée pour
leur donner toutes leurs chances d’intégration dans la société, n’est plus en mesure de garantir leur sécurité.
La semaine dernière, des gendarmes ont déboulé dans un collège pendant les cours, avec un chien manifestement en manque, ont terrorisé les élèves présents, détruit un ordinateur et ordonné à des
adolescents épouvantés et humiliés de se mettre en sous-vêtements dans les couloirs. Dans le même temps, les sbires d’un ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale qui veut «réhabiliter
Vichy» raflent des enfants jusque dans les cours d’école, et les expulsent en moins de 48 heures.
Et la justice dans tout ça ? Effectivement, elle n’oublie pas les enfants. Elle y pense tellement que nous avons eu droit à un déploiement de mesures sécuritaires ces dernières années.
Abaissement de la responsabilité pénale à 10 ans, possibilité d’incarcération à partir de 13, suppression de l’excuse de minorité et application de peines plancher pour les mineurs de 16 ans
récidivistes, ouverture des établissements pénitentiaires pour mineurs…
La réponse répressive, déjà particulièrement prolixe, devrait pouvoir s’étoffer prochainement en suivant les propositions du rapport Varinard, rendu début décembre. Pour le premier trimestre
2009, l’Hagarde des Sots Rachida Dati demande au père Noël l’élaboration d’un Code de la justice des mineurs, qui proposera entre autres :
— La possibilité de mettre en retenue un enfant de moins de 12 ans pendant 6 heures, renouvelable une fois (6+6,
ça fait 12 heures dans un commissariat, pour un gosse de 10 ans, ça cause) ;
— L’incarcération possible à partir de 12 ans dans les cas de crimes, et à partir de 14 ans pour les autres
délits ;
— La peine de fin de semaine, c’est-à-dire mettre un môme en prison le week-end pour lui éviter d’aller délinquer
avec ses petits camarades ;
— Le principe de césure de la procédure, pour pouvoir statuer immédiatement sur la culpabilité du mineur et sur
les dommages et intérêts, tout en différant le prononcé de la sanction.
Pour mieux faire passer la pilule, ce rapport préconise également de changer la terminologie, et de ne plus
parler désormais d’enfants, mais de mineurs.
Il ne faut pourtant pas se leurrer : si les principes fondamentaux de l’ordonnance de 1945 ne sont officiellement pas remis en cause, et qu’il faut toujours privilégier l’éducation à la sanction,
les préconisations mettent les bouchées double sur le versant répressif, et s’assoient confortablement sur l’éducation. Et de fait, avec tout ce beau monde assis dessus, les moyens affectés à
l’insertion s’aplatissent à vue d’œil.
Les moyens affectés à la Protection judiciaire sont en diminution constante. La majorité des crédits sont alloués pour des centres éducatifs fermés (dernière alternative avant l’emprisonnement)
et des EPM. L’obligation de rendement ainsi que les quotas de prise en charge font planer les menaces de la fermeture de certaines structures et de suppressions de postes, rendant quasiment
impossible un véritable travail de réinsertion et de suivi.
L’Éducation nationale, qui doit donner à chacun ses chances d’intégration, subit un régime draconien : elle perd ses profs (30.000 postes de moins en 3 ans, et plus de 13.000 suppressions prévues
pour 2009) et voit ses programmes allégés. Les classes sont surchargées, le redoublement quasiment supprimé, et on espère que les difficultés d’un élève se résorberont de fait l’année suivante,
ou que l’on pourra ignorer la question jusqu’à l’âge fatidique des 16 ans.
Comment peut-on lutter contre la délinquance sans s’occuper de son origine elle-même ? On peut changer les
formules autant qu’on voudra, il n’empêche qu’un établissement pénitentiaire pour mineurs reste une prison pour gosses, et qu’un délinquant juvénile a bien de l’acné.
N’enfermons pas la jeunesse, aidons-la à s’émanciper.
0