Jeudi 24 avril 2008

La commémoration du quarantième anniversaire de mai 68 est partout. Elle sature notamment un espace médiatique qu’envahissent les témoignages d’«anciens combattants». En effet, pour évoquer une grève générale d’une ampleur exceptionnelle [Il est évidemment difficile de chiffrer précisément le nombre de grévistes : 6 à 7 millions pour certains, plus de 11 pour d’autres. Ce qui est incontestable, cependant, et ce que personne ne conteste, c’est que mai 68 a été la plus grande grève générale que la France et l’Europe aient connue.], parmi des millions d’étudiants, d’ouvriers, d’artisans ou d’artistes, qui a été sélectionné par les «grands» médias ? À qui ont-ils confié le soin d’analyser un mouvement que tous les commentateurs s’accordent à replacer dans un contexte de contestation mondiale ? À qui ont-ils confié le soin de tirer les enseignements de mai 68 ? À un petit groupe autoproclamé «experts es-68», à des porte-parole rétrospectifs, dont nombre de radios, chaînes de télévision, quotidiens et magazines relaient les leçons : Glucksmann, Rotman, Hamon, July, Joffrin…
Parmi eux, un nom émerge… sans contestation : celui de Daniel Cohn-Bendit. Cette réduction quasi unanime d’un mouvement de lutte collective à un nom, une figure, une photo, voire même un œil ou un sourire, est déjà en soi une réponse à la question qui est régulièrement posée : «Que reste-t-il de mai 68 ?»


Daniel Cohn-Bendit : la seule voix médiatique autorisée de Mai 68 ?

En se faisant l’expression des aspirations ou des volontés d’une fraction significative du mouvement étudiant, Daniel Cohn-Bendit a indéniablement joué un rôle de porte-parole il y a 40 ans. Mais il n’a jamais été le seul leader dans lequel se reconnaissaient les jeunes de 68 de même qu’il n’est pas le porte-parole attitré de toute la jeunesse contestataire de mai 68 à nos jours. Il est, d’ailleurs, le premier à l’admettre : «J’ai jamais dit en 68, je suis le porte-parole des jeunes d’aujourd’hui à l’an 2020, j’ai pas dit ça. J’ai dit : j’étais le haut-parleur à un moment précis de l’histoire
[Rencontre avec les étudiants sur France Info, émission du 13 mars 2008]

Si, avec d’autres, Cohn-Bendit a donc été un porte-parole et même, incontestablement, un symbole, il doit, en revanche son statut d’icône médiatique… aux médias eux-mêmes. Depuis longtemps déjà, l’ensemble des grands médias l’a élevé au rang de «voix» de Mai 68. Ainsi, en 1998, «Dany» avait déjà assuré la tournée promotionnelle de son spectacle sur mai 68 [Lire «Daniel Cohn-Bendit - United colors of Dany le… choisissez la couleur» (Chronique), de Serge Halimi, Les Inrockuptibles, no 201 du 16 décembre 1998].

C’est sans doute pour conjurer lee sort que Jean-Marcel Bouguereau, dans son éditorial de La République des Pyrénées (le 22 mars 2008), avertit : «On ne peut que redouter la momification et la starification de quelques uns.» Une mise en garde peu suivie d’effet au vu de la véritable surenchère à laquelle ses confrères se sont livrés.

Anciennement connu sous le sobriquet de «Dany le Rouge», le Vert député européen est tour à tour présenté comme : «le héros des évènements» (Le Figaro.fr le 16 janvier et 20 minutes du 22 mars) ; «une figure» (Le Figaro le 24 mars) ; «la figure emblématique» (France Info le 13 mars et France 2 le 26 mars ; «le symbole de mai 68» (Télérama 29 mars - 4 avril) ; «la mascotte des évènements» (idem) ; «le vrai leader de mai 68» (par Laurent Joffrin, le 1er février, dans l’édito de Libération) «le leader emblématique» (Le Nouvel Observateur le 31 janvier) ; «l’incarnation de mai 68» (France 24 le 22 mars) ; «l’enfant de mai 68» (Le Monde supplément radio TV 24-30 mars) ; l’«agitateur depuis 40 ans» (titre du documentaire diffusé sur France 5 le 28 mars dans «Empreintes») ; et, surtout, l’«icône», (pour Marie Drucker dans «Droit d’inventaire» sur France 3 le 23 janvier ; pour Serge Moati qui s’en amuse le 2 mars lors de l’émission «Ripostes» sur France 5 ; dans le documentaire diffusé sur France 3 le 22 mars («Mai 68 : un monde en révolte») ; pour le supplément TV & radio du Monde du lundi 24 mars ; pour Le Nouvel Observateur du 27 mars ; pour Matin Plus le 28 mars ; pour Télérama du 29 mars au 4 avril ; pour le mensuel Philosophie Magazine de mars 2008…)

Nous en oublions sans aucun doute ! Les mots sont importants. Si tous n’ont pas le même sens, ils contribuent tous, par leur accumulation, à consacrer un personnage et un seul. Mais pour qui ? Et, surtout, grâce à qui ? À l’évidence, d’abord, pour et par les journalistes. Des journalistes qui s’accordent ce privilège papal de canoniser de simples mortels !

Nulle surprise alors quand certains parmi eux prêtent à «l’icône-Bendit» des pouvoirs absolument exceptionnels. D’abord, chose amusante, le don d’ubiquité ! Comme il l’explique lui-même sur France Info le 13 mars : «Paris-Match voulait faire une photo de famille devant la Sorbonne de tous ceux qui étaient de 68. Je vois pas pourquoi j’ai besoin de faire n’importe quelle bêtise pour assumer.» Paris-Match le fait pourtant réapparaître sous les traits du fils de Patrick Rotman qui a le «look Cohn-Bendit» comme l’explique la légende !

Plus sérieusement, le déclenchement des évènements lui est personnellement attribué par Marie Drucker, le 23 janvier, dans l’émission «Droit d’Inventaire» sur France 3 : «Il y a 40 ans, donc, vous lanciez cette révolte étudiante.» Plus fort encore : dans le reportage «Étudiants, ouvriers : le rendez-vous raté» diffusé dans la même émission, le journaliste explique, toujours au sujet de Cohn-Bendit : «Il passe alors au deuxième acte : entraîner la classe ouvrière dans la lutte […] L’appel de Dany le Rouge est entendu […]. Ce 13 mai, ils sont 250.000 à défiler ensemble.» La célébration médiatique qui lui accorde tant sinon tout achève de se caricaturer dans la question que lui pose le quotidien 20 minutes le 22 mars : «Ces foules qui buvaient vos paroles, le pouvoir ébranlé… Aviez-vous un sentiment de puissance ?»

Au final, par-delà les outrances, lorsque Laurent Joffrin décrète dans son éditorial de Libération le 1er février, «le vrai leader de 68, le seul en vérité, fut Daniel Cohn-Bendit» et que Télérama, le 19 mars, renchérit : «mai 68 c’est lui», les visages et la parole des millions d’autres, étudiants ou ouvriers, rentrent dans l’ombre et l’anonymat.

Confronté à un tel traitement médiatique, l’intéressé semble nager en pleine contradiction. Il peut, comme on l’a vu, essayer de tenir la commémoration à distance. Mais s’il refuse la photo de famille de Paris-Match, il accepte de poser pour Télérama qui centre une page entière sur son célèbre et pétillant œil bleu. Il déclare sur France Info le 13 mars : «Moi, je n’ai pas, vous savez, la fibre commémoration.» Mais il joue et s’amuse du jeu auquel il prétend ne pas se prêter et confirme lors de la même émission : «Oui, je suis la figure emblématique de 68.»

De l’icône au très réel porte-parole du consensus

Dans le reportage diffusé dans l’émission «Empreintes» sur France 5 [Et réalisé par son «ami» Serge July comme le signale la journaliste dans la présentation de cette hagiographie.], Daniel Cohn-Bendit explique lui-même, non sans une certaine lucidité, le rôle des médias dans la construction, dès 1968, de son rôle de porte-parole médiatique : «Je mettais en forme ce que beaucoup ressentaient […] Pour les médias, c’est beaucoup plus intéressant [que “la langue de bois” des syndicats habituels] d’avoir en face quelqu’un qui leur permet de faire quelque chose d’autre[nouveauté] et donc, ce sont eux qui me font.»

En 2008, il s’agit plutôt d’une coproduction. Le bon client et ses reniements [
Lire PLPL no 17] sont appréciés par des médias qui érigent Cohn-Bendit en icône.

Un «bon client»…

Un bon client c’est d’abord une «bonne bouille». Laurent Joffrin flagorne ainsi une sorte de «Till l’espiègle (…) qui a le regard bleu, le verbe ironique et une tchatche pas possible» [Le 21 mars sur France Inter]. Télérama s’émerveille de «son sourire ravageur et de sa tignasse rousse» comme de «sa faconde, son ironie, sa joie surtout». C’est un «rigolard» pour la journaliste de France 5 qui introduit ainsi son «portrait» diffusé par la chaîne le 26 mars. Ses coups de gueule (bien-pensants même quand le ton est insolent) sont appréciés : «Daniel Cohn-Bendit n’a pu s’empêcher de jouer l’impertinent» s’amuse Le Parisien (le 17 avril) au sujet de sa rencontre avec Sarkozy à l’Élysée. Une espièglerie qui peut, de surcroît, se révéler utile et servir à détendre l’atmosphère lorsque les débats risquent par trop de s’enflammer, c’est-à-dire d’aborder les sujets sérieux, ce que les journalistes, gardiens du consensus, apprécient tout particulièrement [Lire à ce sujet, ici même : «Mai 68, journalisme d’entente cordiale sur RTL»].

Bref, un «bon client», disponible depuis des années pour le plus grand bonheur des journalistes [
Un bon client… en tournée promotionnelle pour son nouveau livre opportunément paru cette année de commémoration]. Sur le plateau de «Ripostes» le 2 mars, il confirme ironiquement : «Dès qu’il y a trois étudiants dans la rue, trente six journalistes accourent pour me demander si c’est un nouveau 68.» À ces journalistes, Cohn-Bendit offre clé en main, de manière ludique et décontractée, quelques épisodes de «son» feuilleton. Il satisfait ainsi l’inclination médiatique à privilégier les «personnages» et les «histoires singulières» à l’histoire et aux mobilisations collectives [Lire à ce sujet, sur le site du Monde Diplomatique, «Mai 68, la mémoire et l’oubli» dans lequel Kristin Ross écrit : «Réduire un mouvement de masse aux itinéraires de quelques uns de ses soi-disant leaders, porte-parole ou représentants (plus particulièrement ceux qui ont désavoué “leurs erreurs du passé”), constitue une vieille tactique de confiscation, aussi efficace qu’éprouvée. Ainsi circonscrite, toute révolte collective est désamorcée, et donc réduite à l’angoisse existentielle de destinées individuelles. Elle se trouve ainsi confinée à un petit nombre de “personnalités” auxquelles les médias offrent d’innombrables occasions de réviser ou de réinventer leurs motivations d’origine.»].

Au service d’une approche consensuelle…

Faire de Cohn-Bendit la référence obligée, voir l’évènement par ses yeux, l’analyser par sa bouche ne favorise évidemment pas la pluralité des points de vue et sert au contraire un retour consensuel sur mai 68 qui prévaut dans la commémoration médiatique.

Lorsque Télérama lui pose la question : «Vous voyez 68 comme une révolte existentielle, en somme !», Cohn-Bendit acquiesce : «Exactement ! La majorité des manifestants voulaient prendre le pouvoir sur leur vie.» Une formule qu’il avait déjà utilisée chez Marie Drucker : «Beaucoup de gens, des jeunes et visiblement des ouvriers, se sentaient dépossédés de leur vie et ils sont partis à la conquête de leur vie, c’est ça Mai 68.»

Des différences existent entre l’analyse de «Dany», celles des quelques autres «anciens autorisés» et celles des principaux responsables éditoriaux. Mais toutes vont dans le même sens, toutes convergent pour enterrer 68 sous les fleurs. Des fleurs culturelles, par exemple quand Laurent Joffrin explique le 28 mars dans Libération : «Si la masse se mit en mouvement, c’était pour des raisons culturelles, et non directement politiques : il fallait en finir avec l’archaïsme des mœurs et des mentalités.» ; ou encore quand Serge July rebondit le 9 avril dans l’émission «Ce soir ou jamais» de France 3 : «Le mouvement, lui, il était sur les mœurs, il était sur changer la vie, sur la liberté, et en fait le mouvement était très libertaire.»

Ainsi, Cohn-Bendit est apprécié autant pour ses qualités d’invité que pour sa contribution à l’élaboration d’une version consensuelle de mai 68 qui s’impose dans les médias : une présentation qui met en avant la révolte culturelle, générationnelle et estudiantine mais laisse à l’arrière plan la mobilisation ouvrière et la grève générale. Se construit ainsi l’histoire d’un mouvement moins conflictuel et dont la finalité aurait été, somme toute, de préparer la société française l’entrée dans «la modernité» [
Sur ce travail médiatique d’imposition, lire ici même : «Mai 68 - Une tranche de “commémoration” sur France Inter»].

«[…] Vous êtes irrécupérable.» Le 16 avril, sur le plateau du «Grand Journal» de Canal +, Michel Denisot chapitre «Dany» pour mieux le flatter. Sans doute aussi pour le remercier de ses contributions au grand cirque de la commémoration de 68 ; un barnum qui a su récupérer le symbole pour le convertir en icône médiatique.

Nadine Floury, Denis Pérais, Acrimed, 21 avril 2008
Merci pour leur participation à Grégory, Henri, Jamel et Sébastien


Annexes : Quelques prestations médiatiques de Daniel Cohn-Bendit (série en cours)
* 22 décembre 2007 : Débat avec Henri Guaino sur «L’héritage de Mai 68» à l’émission «Répliques» de France Culture animée par Alain Finkielkraut avec qui Daniel Cohn-Bendit débattait aussi sur le plateau de «Ripostes» le 2 mars 2008.
* 18 janvier 2008 : Interview à Lyon Plus 19 janvier 2008 : reportage dans Metropolis sur Arte consacré à Mai 68 autour de l’ouvrage co-écrit avec Gerd Koenen sur les idéaux d’autrefois.
* 23 janvier 2008 : «Droit d’inventaire» sur France 3.
* 29 Janvier : Interview dans Les Inrockuptibles.
* 31 janvier : Interview croisée avec Luc Ferry au Nouvel Observateur.
* 1er mars : «Le journal inattendu» sur RTL.
* Mars 2008 : Interview croisée avec Nicolas Baverez au mensuel Philosophie Magazine.
* 2 mars : «Ripostes» sur France 5.
* 13 mars : Émission spéciale avec des étudiants sur France Info.
* 22 mars : Interview à 20 minutes et au centre d’un reportage sur France 24. C’est encore la photo de Daniel Cohn-Bendit qui apparaît en premier lors du lancement du documentaire «Mai 68 : un monde en révolte» sur France 3. Dans ce reportage, international, il est évidemment interrogé tout comme Alain Krivine, vu lui plus rarement.
* 26 mars 2008 : Interview dans les «Quatre vérités» sur France 2.
* 27 mars : Couverture du Nouvel Observateur avec des extraits de son dernier ouvrage sur Mai 68.
* 28 mars : Portrait dans «Empreintes» sur France 5.
* 29 mars : Couverture de Télérama avec une longue interview.
* 7 avril : Interview dans Métro.
* 10 avril : Interviewé par plusieurs jeunes de vingt ans dans Le Nouvel Observateur.
* 16 avril : Invité du «Grand Journal» sur Canal +.


Dossier Mai 68
Vendredi 7 mars 2008
Cour d’assises : la preuve par l’absurde

En cherchant bien, on trouve un peu d’Albert Camus dans les débats de la cour d’assises du Rhône qui juge depuis hier Samir Korichi, 37 ans, pour un meurtre qu’on dirait surgi de nulle part, comme l’incarnation édifiante de labsurde cher à lécrivain algérois.

Dans le box, l
accusé semble étranger à lui-même. «Il y a une victime ; jai pas le droit» dit-il en guise daveux. Grand au visage renfrogné, il marmonne un vocabulaire hésitant, accentué dune élocution chuintante. «Cest moi qui la fait mais je me souviens pas, je suis pas capable de faire ça.» Il faut se contenter de bouts de phrases désarticulées pour suivre le récit craché de son existence. «Une pensée étrange, difficile à suivre» résume un expert.

Samir Korichi est né à Lyon, reparti à 4 ans en Algérie, revenu en 2003 pour errer de foyers en centres d
accueil. En dehors de ces points de repères, son portrait ressort dun collage verbal hasardeux. On perçoit un milieu pauvre, un père violent, une mauvaise chute sur la tête, larmée en période de terrorisme, un comportement déroutant aux facettes agressives, colmaté à coups de médicaments, dalcool sûrement, de hasch peut-être : «Je fume mais je ne suis pas fumeur.» «Jai passé les limites» dit-il du renvoi dun foyer.

«Il s
est retrouvé seul, à labandon, son médecin est passé une seule fois, on lui a pourtant dit quil fallait le soigner» soutient lancien gardien du foyer Sonacotra de lavenue Félix Faure, où a éclaté le crime, le 27 novembre 2004. Un voisin de couloir lardé de dix-huit coups de couteau et ciseaux, sans aucun motif apparent.

Comme dans un roman de Camus, l
accusé assiste en spectateur déconnecté à son propre procès, comme un pion de la procédure criminelle qui cherche une raison, ne serait-ce quune, à son acte meurtrier. Les psychiatres saccordent pour dire que son discernement est nettement altéré par la présence diffuse dune maladie mentale.

Le docteur Jean Canterino penche pour une schizophrénie qui aurait pu générer «des réactions inadaptées». Son confrère Paul Galea évoque une psychose difficile à diagnostiquer, mélange de traumatisme d'enfance, de déficit personnel, de troubles maladifs. Tous relèvent un problème d
adaptation à la réalité. Pas si fou en faisant semblant de ne pas comprendre le français comme «une volonté d'obstruction manifeste à lenquête» complète le lieutenant Gilles Semon, en policier expérimenté de la brigade criminelle. Lavocat général ne manque pas de noter la «dangerosité» de cette personnalité insaisissable.

Suite et fin du procès aujourd’hui.

R.S.
Le Progrès (édition du Rhône), 7 mars 2008



Belleville: le principal du collège suspecté d’exhibitionnisme

Stupeur et incrédulité à Belleville où le principal du collège Émile-Zola a été interpellé la semaine dernière dans une station de ski pour exhibitionnisme

«On se refuse à tout commentaire.» Hier après-midi, le personnel du collège Émile-Zola à Belleville avait reçu des consignes précises : aucune communication à la presse, chacun, enseignant, surveillant et élève devant (ou préférant) garder le silence. Depuis lundi, chacun ici savait que Christian Meyer ne reviendrait pas dans l
enceinte de létablissement.

Cet habitant de Charentay, une commune voisine, âgé de 58 ans avait été interpellé pendant son séjour aux sports d
hiver par les gendarmes pour des faits dexhibition sexuelle sur mineurs. Venu avec sa compagne en vacances à Val-Thorens en Savoie, lhomme se serait exhibé peu de temps après son arrivée devant une fillette sur un télésiège. Il aurait récidivé le lendemain dans une autre station (Les Ménuires) puis à Val-Thorens et sen serait pris au total à cinq petites filles. Les enfants âgées de 6 à 10 ans ont immédiatement raconté lhistoire à leurs parents qui ont déposé plainte à la gendarmerie.

Grâce aux témoignages recueillis, les enquêteurs ont interpellé mardi 26 février Christian Meyer. Il a été présenté en comparution immédiate deux jours plus tard devant le tribunal correctionnel d
Albertville. Placé en détention provisoire, le principal subira une expertise psychiatrique et passera en audience le 3 avril. Circonstance aggravante : le suspect a déjà été condamné en appel pour des faits similaires à une peine de prison avec sursis mais son casier judiciaire est resté vierge ce qui explique quil ait pu continuer à exercer (lire ci-dessous). Au collège de Belleville qui accueille environ 700 élèves, Christian Meyer était réputé pour son goût de la discipline et son autorité naturelle. Jouissant dune bonne réputation, le principal avait exercé quelques années auparavant à Beaujeu, une ville voisine. Ancien professeur, il avait démarré sa carrière en 1971 à Paris puis avait été nommé principal adjoint à Liancourt dans lOise en 1991.

Incrédules, les Bellevillois louent les qualités du personnage, ancien champion d
athlétisme et amateur de voyages. Dans son village où il habite depuis dix ans avec sa compagne, les gens le croisaient peu. Habitant dans un hameau, il ne simpliquait pas dans la vie associative. On savait juste quil «avait mis de lordre au collège». Discret chez lui, il saffichait pourtant avec décontraction sur le site «Copains davant» : on le voit posant avec un large sourire et en maillot de bain sur des plages mexicaines. Tout un album photos qui surprend chez un homme ayant des responsabilités dans l’Éducation nationale depuis plus de quinze ans.

Jean-Didier Derhy et Annie Demontfaucon

Circulez, y’a rien à voir…

On peut résumer ainsi les réponses du rectorat de l
académie de Lyon (Ain, Rhône, Loire). Interrogées hier, les instances locales de l’Éducation nationale, responsables de la bonne marche du système scolaire se contentent de distiller des phrases types : «la justice est saisie de cette affaire», «si les faits sont avérés, les sanctions les plus lourdes seront prises», ou encore «nous assurons la continuité du service public et nous apportons notre soutien à léquipe pédagogique du collège et aux élèves». En 2005, ce chef détablissement avait été condamné en appel pour des faits similaires. À la demande de lavocat, le juge navait pas inscrit la petite peine de prison avec sursis sur son casier judiciaire, permettant ainsi au principal de continuer à exercer dans l’Éducation nationale. Arrivé en 1997 dans la région (à Beaujeu) le principal avait donc pu tranquillement conserver ses responsabilités à Belleville, où il avait été affecté en 2001. Les services du rectorat savaient-ils néanmoins que le chef détablissement sétait déjà exhibé ? Silence. Si oui, comment expliquer que ladministration lait maintenu au même poste, et auprès denfants ? Même silence. Face à la question, linspecteur dacadémie du Rhône réagit pareillement, assurant quil na pas «à commenter une décision judiciaire». Le ministre Xavier Darcos a pour sa part déclaré quil allait déclencher une enquête interne.

M.F.
Le Progrès (édition du Rhône), 7 mars 2008



Incidents racistes à Ambérieu : un an de prison avec sursis

Il y avait de la tension dans l’air, mardi soir, au palais de justice de Belley, moins de deux mois après les incidents racistes survenus devant le lycée de la Plaine de l
Ain, à Ambérieu-en-Bugey. Une jeune femme en crise, prise en charge par les sapeurs-pompiers, deux «clans» face à face, il aura fallu faire intervenir les gendarmes de Belley, au cours du délibéré, afin de prévenir tout risque de dérapage.

Au final, les magistrats du tribunal correctionnel de Belley auront sanctionné le plus virulent des protagonistes de ces événements, reconnu coupable d
insultes à caractère raciste, et tentative dintrusion dans lenceinte dun établissement scolaire. Âgé de 18 ans, le jeune «skinhead» a été condamné à une peine dun an de prison avec sursis et mise à lépreuve de deux ans.

Alcool et bêtise

Son «complice» présumé, âgé de vingt ans, a été pour sa part relaxé «au bénéfice du doute». Le parquet avait réclamé six mois de prison avec sursis à l
encontre de ce jeune homme sous contrat de gendarme adjoint dans un peloton autoroutier de Haute-Savoie.

Quant au jeune français d
origine maghrébine, âgé de dix-neuf ans, qui avait eu le tort de répondre avec ses poings aux provocations et aux insultes, il a écopé dune amende de 300 euros, dont 200 avec sursis. La scène sétait produite le 11 janvier dernier, entre 13 heures et 13h30, une bagarre provoquée par des individus qui avaient passé une partie de la matinée à boire des bières devant le lycée. Plusieurs professeurs et personnels de létablissement avaient dû intervenir pour interrompre laltercation, avant larrivée des gendarmes. La bêtise xénophobe est condamnée.

Vincent Lanier
Le Progrès (édition de l’Ain), 7 mars 2008
Lundi 3 mars 2008
Le 1er février, les généreux commentateurs qui nous avaient habitués «aux grévistes privilégiés qui prennent tout le monde en otage» ont été apparemment surpris par la forte mobilisation des salariés de la grande distribution. Ainsi, il y aurait donc des centaines de milliers de travailleurs pauvres en France parce que précaires, sous-payés, souvent même en-dessous du SMIC. Mais, jusque là, que les entreprises de la grande distribution qui se targuent d’être les premiers employeurs dans notre pays, aient ainsi vécu dans l’illégalité, cela ne choquait pas plus que ça. En tout cas, cela ne choquait pas TF1 qui, dans son journal du 10 décembre 2007, disait ingénument «Ainsi certains salariés du grand commerce alimentaire n’étaient même pas rémunérés au SMIC. L’anomalie (sic) a été corrigée cet après-midi.» Une simple «anomalie»…

Le mouvement du 1er février a révélé une situation dont il a bien fallu parler. Comment ?

I. Une grève «historique», justifiée, populaire ?

Voilà donc une grève à laquelle la grande majorité des commentateurs ne s’attendaient pas puisqu’ils l’ont promue quasiment en chœur au rang «d’événement historique» : «mouvement d’une ampleur historique» pour France info, «un succès historique» pour l’Expansion, «une mobilisation qui se veut historique» pour le Point etc. Le Nouvel Observateur surenchérit avec «une grève doublement historique»  ; «un mouvement inédit» pour France info, «une grève inédite» pour Le Républicain Lorrain ; «une première» pour France 2, le Point, le Progrès ; «une mobilisation sans précédent» : pour Le Monde, le Point, le Progrès ; «une chose rare» pour France info. «C’est assez rare dans ce secteur», «un fait assez rare pour être signalé», «les grèves de ce type sont rares», martèle TF1 dans ses JT du 1er février. C’est même «une incongruité» (sic) selon Le Progrès [
Cité par le Nouvel Obs.com dans sa revue de presse le 2 février] qui distingue finement les grèves «rituelles» et les grèves «surprises».

Une grève nationale qui touche toutes les enseignes est une première sans doute. Mais est-elle «sans précédent» ? Le Monde du 29 juin avait pourtant consacré quelques mots à la grève dans les grands magasins au moment des soldes d’été et la PQR avait signalé régulièrement des mouvements de protestation, peu relayés, il est vrai, par les grands médias nationaux. Pour ne citer que deux exemples, Paris-Normandie, le 2 février rappelait une grève récente au Carrefour de Tourville. Et Ouest France le 22 décembre se faisait l’écho de débrayages à Brest dans les hyper marchés Carrefour et Leclerc…

À mouvement inédit, «couverture» inédite ? À défaut d’une victoire sur le patronat, les grévistes ont provisoirement obtenu l’attention des médias.
— Premier effet de cette grève : les médias ont découvert l’existence des caissières et, au moins partiellement, justifié leur mouvement. La plupart d’entre eux se sont penchés sur leur sort et ont levé le voile sur leurs conditions de travail et leurs salaires … Ils ont mentionné, mais rarement en même temps, le SMIC non respecté, les pauses non rémunérées et qui rallongent la journée de travail, les ravages de la précarité et du temps partiel, les fins de mois qu’on n’arrive pas à boucler, l’endettement, l’humiliation de faire appel aux parents, le refus du travail le dimanche qui n’est pas un choix et empêche la vie de famille, les tensions avec la hiérarchie, les pressions sur les grévistes, la déshumanisation du travail, le chiffre d’affaires pour seul objectif… «Tout y passe», résume France Info dans son reportage du 1er février.

Fort bien. Mais à quoi s’intéressaient donc jusque là la plupart des médias à propos du secteur de la grande distribution ?

  • À la question de la publicité. Le Monde a consacré trois articles à ce grave sujet : le 6 février 2007, le quotidien titre «la grande distribution prend ses marques publicitaires à la télévision». Le 19 avril, sous le titre «La télévision capte la publicité des hypers», il évoque «l’impact sur les revenus» … de la grande distribution. Le 2 octobre, sous le titre «le marché de l’affichage résiste à la télévision», il permet aux lecteurs d’être rassurés … pour les afficheurs qui «ont limité les pertes liées à l’ouverture de la publicité télévisée au secteur de la grande distribution».
  • À la question de l’ouverture des magasins le dimanche [«Repos dominical : trois télévisions pour une même copie»]. Le Parisien.fr du 28 octobre, fort de l’inévitable sondage «prouvant» que 51% des Français y sont favorables, affirmait que «clients et salariés y tiennent», mais que c’était «le bras de fer» entre syndicats et grandes enseignes de l’ameublement. La Dépêche du midi de son côté se lamentait de la fermeture d’un Shopi en s’appuyant sur les arguments de la direction : «Il est évident que cette fermeture dominicale entraînera une perte de chiffre d’affaires et peut-être des licenciements.»
  • À la «loi Chatel» qui a pour objectifs, selon Le Monde du 12 décembre 2007, «d’inciter les distributeurs à renoncer à une partie de leurs marges au profit des consommateurs» et de favoriser «le développement de la concurrence au profit du consommateur». Et au rapport Attali qui préconise, indique Le Monde, une «totale liberté dans les relations entre distributeurs et industriels» et présente comme un «paradoxe» le fait que «les distributeurs ne peuvent négocier librement les tarifs». Tout cela au nom de la défense du pouvoir d’achat.
  • À la résistance de l’action Carrefour aux «secousses boursières». Le Monde du 13 janvier nous prévient obligeamment que «plusieurs analystes conseillent de s’intéresser de nouveau au secteur de la distribution alimentaire». Et Le Monde d’expliquer ce conseil : «Si Carrefour ou Casino perdent encore du terrain depuis le 1er janvier, après des parcours médiocres en 2007, ces valeurs “délaissées” pourraient rebondir en 2008»… Mais Le Monde oublie de rappeler à cette occasion ce que nous savons grâce à … Ouest France qu’en décembre les grévistes du Carrefour de Brest criaient «Noël, c’est pour les actionnaires».

— Deuxième effet de la grève : la découverte de l’usager solidaire et du journalisme compatissant … mais inquiet.

Francis Brochet dans le Progrès n’hésite pas à l’affirmer : «cette grève nous est sympathique». France 2 et TF1 dans les reportages de leurs JT ont d’ailleurs largement montré la solidarité entre clients et grévistes. Il n’est donc pas question cette fois-là d’usagers en colère et pris en otage… Mais TF1, dans son journal de 20h le 1er février, ne se prive pas d’un croc en jambes à l’égard des grévistes de la fonction publique et autres cheminots en signalant que les salariés de la grande distribution «bénéficient cette fois d’un soutien de poids face à leurs employeurs : la sympathie affichée des clients».

«Le mal est plus profond» reconnaît FR3 Haute-Normandie et pour la République des Pyrénées «cette grève pourrait être anticipatrice d’un nouveau mouvement social de la précarité». La colère est donc plus que justifiée et pourrait déboucher sur un mouvement plus rude et plus durable. Mais souvent les expressions employées conjurent ce risque. C’est donc juste «un ras le bol» pour Paris-Normandie, Ouest France, la Voix du Nord. On nous glisse la sempiternelle «grogne» dans le Progrès (29 janvier) et la Voix du Nord  ; ils ont «élevé la voix» à Europe 1 ou «donné de la voix» à France 2 ; ils sont démotivés en Bretagne, mais ont «le coup de sang» en Normandie. Avec quelques jeux de mots pour «détendre l’atmosphère» : les caissières «n’encaissent plus» (Paris-Normandie et i-Télé) … elles «veulent renflouer leurs caisses» (la Voix du Nord).

— Troisième effet de la grève : le timide retour du «prolétariat». Le mot, apparemment devenu obsolète à l’ère d’une «modernisation» qui aurait supprimé les classes et leur lutte, semblait avoir disparu du vocabulaire. Il s’impose à nouveau, occasionnellement : avec Libération qui est des rares quotidiens à s’être longuement intéressé aux conditions de travail dans la grande distribution et qui, sous la plume de Luc Peillon, le 2 février, présente les caissières comme «le symbole du sous-prolétariat à la française» ; avec le Nouvel Observateur pour qui «cette grève, c’est celle du nouveau prolétariat moderne, peu qualifié et à majorité féminine» ; avec le Parisien.fr le 18 février pour qui, les caissières, «incarnant un prolétariat féminisé mais soutenu par l’opinion et les politiques», sont devenues «les figures de proue» de la profession.

II. Une «couverture» équilibrée, raisonnable… et provisoire

Informer sur la grève, même brièvement ? Soit. Évoquer les conditions de la vie des caissières ? Oui. Mais pas trop longtemps

Le 1er février donc, l’info est donnée en 3e position au JT de 13 h sur TF1, en 1re à 20h mais pas plus de deux minutes. Sur France 2 c’est l’inverse mais aussi court : en ouverture à 13h mais relégué en 3e position à 20h et ce n’est déjà plus annoncé dans les titres. Les milliers de grévistes d’un secteur qui concerne 636.000 salariés ne méritent donc pas plus d’attention. Il faut dire que l’horizon est bouché par une nouvelle d’importance : LE mariage !

Donner la parole aux salariés de la grande distribution, et, chichement, à leurs syndicats ? Cela va de soi. Mais pas au point d’oublier que le patronat ou ses fidèles représentants ont, eux aussi, le droit de s’exprimer…

… Un droit qui leur est accordé en permanence, alors que la prise de parole des grévistes est exceptionnelle ? Qu’importe. L’équilibre, c’est ça : permettre au patronat de répondre, de préférence en fin de JT ou d’article. Pour leur accorder le denier mot ou tempérer les propos des grévistes ? On ne sait. Mais tel est bien l’effet produit, même s’il n’est pas recherché. Sur Europe 1, dans son journal de 19h, Catherine Marguerite donne plus de la moitié du temps de parole à Jérôme Bédier, le président de la fédération du commerce et de la distribution : c’est ça la parité. Déjà le 22 décembre Ouest France, après avoir consacré 12 lignes aux revendications de la centaine de grévistes du Carrefour de Brest en accordait 26 à l’unique directeur du magasin pour nier tout en bloc.

Mais la palme revient cependant à Nicolas Demorand qui, le 1er février, dans «son» émission sur France Inter, prenant prétexte que les salariés en grève avaient suffisamment pu s’exprimer dans le reportage précédent… d’1 minute 30, choisit de donner largement la parole à un patron, celui de System U, Serge Papin. Le médiateur s’en émeut le 9 février : «Pourquoi ce choix que l’on pourrait qualifier de “non-pluraliste” ?» Demorand reste imperturbable et campe sur ses positions : «Et il me semblait important d’avoir ce matin-là, et ben la réponse d’un patron. Les patrons de la grande distribution adorent communiquer […] Il faut aussi savoir dans un conflit, donner la parole à toutes les parties prenantes.» [
Ajouté à cet article le 28 février]

Le Monde, le 1er février, ne fait pas mieux. Il sous-titre, en grosses lettres, la deuxième partie de son article «Désinformation», reprenant ainsi les propos du même Jérôme Bédier à propos des propositions patronales «[…] : “elles prennent très largement en compte les revendications exprimées”, rétorque M. Bédier, critiquant au passage l’attitude “irresponsable” des syndicats et la “désinformation”». L’article s’achève ainsi, sans commentaires… Le lendemain, le Monde récidive et conclut son article à propos du travail de dimanche, en laissant le dernier mot à son patronal «informateur» : «là encore, M. Bédier estime que la désinformation est totale».

Serge Papin, PDG de system U, a eu lui aussi largement l’occasion de s’exprimer. Le 11 janvier le Monde lui avait d’ailleurs consacré un long article intitulé «Serge Papin Chef du rayon communication» qui ne cachait pas son admiration pour celui qui «s’est épanoui comme porte-parole officieux de la grande distribution». On apprenait ainsi qu’il est «devenu ces derniers mois ce que les médias appellent “un bon client”, toujours disponible pour débattre du pouvoir d’achat ou défendre la grande distribution face aux fournisseurs». Le Monde «explique» : «la cinquantaine fringante, le tutoiement facile, le capitaine du bateau a de la tchatche». Et le quotidien, toujours au fait des plus graves questions sociales, d’admirer son côté rebelle : il n’a même pas mis de cravate pour rencontrer Sarkozy, c’est dire !

L’émission «Complément d’enquête», le 18 février sur France 2 a offert un exemple supplémentaire de ce contraste : Thème de l’émission ? «Les dessous de la grande distribution». Un reportage — très significatif — est consacré aux conditions de travail des caissières puisque Carole, la journaliste, «s’est glissée dans la peau d’une caissière», ce n’était pas un jeu, précise le présentateur de l’émission, mais «un essai journalistique». Au même moment avait lieu «la grève historique», nous précise-t-on. Les autres reportages sont aussi très intéressants. Mais qui donc a l’honneur d’être interviewé, en plateau et en direct, par Benoît Duquesne : un syndicaliste ? Non. Pour discuter des solutions, sont reçus un économiste, Philippe Askenazy (le seul «opposant»), deux patrons, le fringant Serge Papin, (qui se permet de traiter de caricatural le reportage précédent) J.-R. Buisson PDG de l’association nationale des industries alimentaires et le secrétaire d’État à la consommation, Luc Chatel, qui voit comme solution d’avenir les achats sur Internet.

D’un côté des «témoins» de leur propre souffrance sociale, de l’autre des «responsables», en charge de lourds dossiers… qui ont droit, eux aussi, à leurs «portraits», plutôt élogieux, même quand ils sont démentis pas les faits.

Ainsi, Paris-Normandie, après avoir signalé que c’est «le calme chez Géant et Leclerc» consacre une bonne moitié de page à présenter les efforts de Leclerc qui «serre la vis aux marques» lutte contre Pulco citron, la Vache qui rit et Papy Brossard : «tant pis si l’enseigne prend le risque d’une contre-attaque judiciaire» «il monte au créneau» «il s’est rendu compte des coûts réels», etc. Un remarquable chef d’entreprise… dont Ouest France montrait pourtant un autre visage, en informant le 22 décembre, sur la colère des salariés de l’hyper Leclerc de Brest, dont la grille de salaires n’avait pas été revue depuis trois ans. Ouest France qui, le 23 novembre, avait déjà évoqué la colère des éleveurs de porcs bretons qui ne semblaient pas trop apprécier l’ironie du gentil patron et sa façon d’éluder les problèmes, discrètement relevée par l’auteur de l’article : «On n’en saura pas plus sur la réduction des marges de la grande distribution, terrain sensible, semble-t-il». Mais, concluait le journaliste à propos de Michel-Edouard Leclerc, «Bon, il reste un excellent communicant».

La dénonciation des conditions de travail et de vie des salariés de la grande distribution, cela fait consensus. Mais dire que la fronde des caissières pouvait être dirigée aussi contre la politique du chef de l’État, ça jamais on ne l’a lu ni entendu. En revanche, la fameuse formule présidentielle «travailler plus pour gagner plus», a trouvé là l’occasion d’être valorisée. Le Courrier Picard rappelle d’ailleurs «que la formule est pleine de bon sens» [
Cité dans la revue de presse du 2 février par le Nouvel Obs.com]. Beaucoup de reportages ont mis ainsi en avant le désir des salariés de travailler plus (pour équilibrer les passages où ils disent qu’ils n’ont pas le choix s’ils veulent s’en sortir). PPDA, le 10 janvier, regrettait que «l’incitation présidentielle paraisse hors d’atteinte» et le 31 janvier la parole est donnée, au JT de 20h de TF1, à une caissière qui revendique : «qu’on me donne la possibilité d’avoir le choix de travailler plus». Mais cela n’a rien à voir avec l’incitation présidentielle : sous une même formule, le journalisme en version TF1 entretient une totale confusion entre la revendication d’un emploi plein temps… et le «travailler plus» en heures supplémentaires. Quant à la demande d’augmentation des salaires, elle passe subrepticement au second plan.

III. Un conflit «inédit» à Marseille : fermons la parenthèse ?

Sur France 2 au JT de 20h, le 1er février, les grévistes avaient donc «donné de la voix», la grève était «injustifiée pour les grandes enseignes» mais Jérôme Bédier avait des propositions salariales et, suite logique, «l’accord était sur la table».

Il était temps que les syndicats, d’adversaires du patronat, redeviennent des «partenaires sociaux» : le 1er février, l’agence Reuters (reprise par le Monde) prenait bien soin de montrer le désir de conciliation du patronat en signalant que «Jérôme Bédier a appelé à une reprise du dialogue social avec les syndicats».

Mais le 14 février les Échos, inspirés par le match PSG/OM, à venir, avertissaient que «les salariés de l’hypermarché Carrefour grand Littoral de Marseille jouent les prolongations». L’humour est douteux quand on connaît les salaires respectifs des caissières et des joueurs de foot.

La nouvelle a été peu ébruitée, c’est le moins qu’on puisse dire. Et pourtant, c’est plus d’une centaine de salariés qui sont restés en grève pendant 16 jours.

Dans la presse nationale, deux articles dans Le Monde des 16 et 19 février, et dans la presse quotidienne et régionale, peu de choses (hormis la Provence), les articles se contentant de reprendre la plupart du temps les dépêches de l’AFP.

TF1 en parlera à peine. Claire Chazal le 16 février à 13 h, consacre à peine 20 secondes à la grève. Jean-Pierre Pernaud quant à lui a été très occupé pendant ce mois de février par le mardi-gras, les carnavals, le petit air printanier et la contre-attaque de l’hiver en Lorraine, la Saint-Valentin et Henri Salvador. Rien au journal de 20 heures.

France 2 en revanche, informe un peu plus régulièrement. Au 12e jour de grève, on apprend ainsi au JT de 13h du 12 février ainsi que les caissières «ne gagnent que 950 euros par mois et demandent une hausse du prix de leurs tickets restaurants». Suit un reportage qui leur donne la parole et qui indique notamment : «La revalorisation des tickets restaurants est estimée à 198.000 euros par an alors que le chiffre d’affaires est de 150 millions d’euros. Selon les salariés la pression des résultats prime sur tout le reste.» Quatre jours, plus tard, le 16 février, toujours au JT de 13h, alors que les «forces de l’ordre» sont intervenues contre les grévistes, l’information tient en quelques mots.

Le 17 février à 20h, il faudra se contenter de quelques phrases : «Social toujours. À noter la sortie de conflit à Marseille. Après plus de 15 jours de bras de fer entre le direction de Carrefour et ses salariés, un protocole d’accord a été conclu, prévoyant notamment une revalorisation des contrats de travail à temps partiel.» Quand on sait qu’il ne s’agit que de la possibilité de travailler deux ou trois heures de plus par semaine, une telle «information» relève de la désinformation… Session de rattrapage, le lendemain, au JT de 13 heures. Les résultats obtenus sont rappelés et un reportage évoque la reprise, avec quelques témoignages de salariés : «Le sourire est un peu crispé après 16 jours de grève, c’est l’heure de la reprise pour les caissières de l’hypermarché Carrefour grand Littoral, mais une reprise dans l’amertume. En coulisse, certains craquent. Il y a ce sentiment que les jours de grève n’ont pas servi à grand-chose.»

Les grévistes pouvaient-ils obtenir plus ? Ce n’est pas à nous d’en juger. Mais force est de constater que les résultats sont faibles : les salariés à temps partiel ont obtenu, entre autres miettes, deux à trois heures de travail en plus par semaine pour ceux qui le désirent et une augmentation de 3,05 à 3,50 euros du ticket restaurant. Le Monde, le 16 février relève : «Le bénéfice tiré de ce conflit paraît […] bien maigre aux yeux des grévistes de base, qui ont souvent poussé leurs représentants à poursuivre l’action.» Et le J.D.D.fr : «la CFDT, syndicat majoritaire, a signé la veille avec la direction un protocole d’accord accordant quelques avantages, éloignés toutefois des revendications d’origine. Le malaise des salariés pourrait n’être apaisé que provisoirement […] La grogne des caissières pourrait se poursuivre.»

Mais — inconscience ou soulagement ? — d’autres célèbrent une victoire, quand ce n’est pas le retour à l’ordre.

«Les salariés d’un Carrefour de Marseille viennent de gagner le bras de fer qu’ils menaient depuis deux semaines avec leur direction» titre Le Parisien.fr, tandis que sur M6.fr, on pouvait lire : «Un tel conflit social dans le secteur de la grande distribution était inédit et il pourrait faire école. […] l’hypermarché de Carrefour est à nouveau ouvert, une bonne nouvelle pour les commerces de la galerie commerciale qui commençaient à se plaindre des conséquences du mouvement sur leur chiffre d’affaire.»

RTL, 18 février, 11h15 : «Ils ont finalement obtenu satisfaction avec une revalorisation de 45 centimes le ticket restaurant, mais plus que financièrement, les employés de l’hyper ont gagné humainement.»

Europe 1, 18 février : la radio diffuse quelques témoignages de salariés, et termine ainsi : «[…] le personnel est finalement assez amer et dans le magasin les clients ne se pressent pas car les rayons de produits frais sont encore vides. Le caddie de Marie-José, une habituée, n’est pas rempli comme d’habitude. “Au rayon frais, y’a pas grand-chose, poissonnerie, tout ça bon, y’a rien c’est vide, c’est très mal achalandé ; j’pense que ça risque aussi d’être une grande perte pour Carrefour.” Il faudra toute la semaine pour rapprovisionner les rayons et déjà une autre grève pointe : le 24 mars, au niveau national, dans la grande distribution, pour les salaires.» On croit attendre un soupir d’usager mécontent : «Ça ne finira donc jamais ?»

Laissons finalement au Parisien du lundi 18 février le soin de conclure, dans un article qui se veut, tout à la fois, compréhensif, rassurant et… menaçant :
«Même s’il ne concernait qu’un magasin, ce conflit était symbolique. Une telle détermination dans ce secteur est inédite […] preuve sans doute d’un ras-le-bol généralisé […] Inédit aussi : cette mobilisation porte ses fruits. Après la grève du 1er février, les partenaires sociaux ont décroché une rémunération minimale au niveau du SMIC […] Les employeurs, de leur côté, affichent leur bonne volonté. Sous la pression, il est vrai, du gouvernement. Mais aussi de l’opinion publique qui, depuis le passage à l’euro en 2002, regarde les “hôtesses de caisse” avec une certaine sympathie […] Le 18 avril, les partenaires sociaux se réuniront pour apporter des solutions aux inégalités criantes entre les hommes et les femmes. Le 21 avril, ils s’empareront du dossier du temps partiel. Avec comme impératif  : déboucher sur des accords “gagnant-gagnant”. Dans le cas contraire, l’introduction des caisses automatiques, plus rentables que la caissière même la moins payée, pourrait bien s’accélérer.»

Voilà… Il a été reconnu aux caissières le droit d’élever la voix et de montrer «leur grogne» selon l’expression animalière désormais consacrée ; mais, pour qu’elles nous restent sympathiques, il ne faut pas qu’elles oublient que les patrons sont des partenaires sociaux. Et qu’il ne peut y avoir de conflit qui dure entre «partenaires». Sinon, place aux machines qui, elles, encaissent tout !

Nadine Floury
Acrimed, 26 février 2008

N.B. À noter, une chronique (inhabituelle dans ce quotidien…) de Jean-Michel Dumay parue dans Le Monde du 23 février. Sous titre «Honneur aux caissières de Grand-Littoral», on pouvait y lire notamment : « Carrefour, le numéro deux mondial et numéro un européen (premier employeur privé en France), va bien aussi. Merci. “Le résultat opérationnel du groupe (3,2 milliards en 2006) sera en progression sur l’exercice”, indique un communiqué. De quoi rassurer sur le bénéfice net (1,8 milliard en 2006). Les ventes ont progressé de 7% en 2007, portant le chiffre d’affaires à 92 milliards d’euros, soit le PIB de la Colombie. À Marseille, l’enseigne de Carrefour à l’hypertemple commercial Grand-Littoral devrait donc pouvoir payer les 45 centimes d’augmentation du ticket-repas concédée à l’issue des seize jours de grève de ses salariés (3,50 euros au lieu de 3,05 euros). Ce n’est pas rien une grève de seize jours dans la grande distribution. D’après le centre concerné cité par l’AFP, celle de février coûtera 3 millions d’euros en perte de chiffre d’affaires, soit 2740 années de tickets-repas (en jours ouvrables, nouvelle valeur). À ce tarif, fallait-il tant attendre pour négocier ? Ce n’est pas rien non plus pour les salariés du centre, qui, en croquant leur sandwich au prix du ticket-repas, vérifieront le décompte des jours de grève sur leur fiche de paie (de 850 à 1000 euros net, pour une trentaine d’heures hebdomadaires, selon les cas). Bon prince, l’hypermarché a accepté d’étaler le manque à gagner. Mais de l’éclair médiatique que fut cette bataille, ce sont les témoignages des valeureuses caissières qui demeureront.» Des témoignages que la suite de l’article rapporte.

Le Monde quotidien des luttes sociales ? Ne rêvons pas… Mais pour une fois…
Mardi 26 février 2008
Documentariste radical, le réalisateur de Pas vu pas pris et Attention danger travail pose un regard critique sur les médias et le salariat. Interview avant sa participation au débat organisé par Le Courrier, jeudi prochain à l’Oblò de Lausanne.

Journaliste et documentariste indépendant, Pierre Carles a fait son entrée à la télévision au début des années 1990 comme chroniqueur chez Dechavanne, Ardisson et Bernard Rapp. Pour le magazine Strip-tease, il a suivi Juppé en campagne, dressé le portrait du chauffeur de Chirac, et filmé le coaching musclé des employés de Domino’s Pizza.

Proche de Pierre Bourdieu, il lui a consacré La sociologie est un sport de combat, en 2001, conclusion d’une trilogie critique des médias entamée avec Pas vu pas pris (extension d’un sujet censuré par Canal+ qui montrait les collusions entre stars du petit écran et politiques) et Enfin pris?, centré sur le différend entre Bourdieu et Daniel Schneidermann, animateur de l’émission «Arrêt sur images».

Depuis, Pierre Carles s’est détourné des médias pour étudier le rapport au travail. Ses œuvres collectives sur le refus du salariat (Attention danger travail) et les stratégies pour vivre la décroissance (Volem rien foutre al païs) ont suscité d’intenses débats publics, comme en témoigne le film-appendice Qui dit mieux ? Quant à Ni vieux ni traîtres (2006), c’est un portrait des militants d’Action directe, groupe d’extrême gauche auteur de plusieurs attentats dans les années 1980.

Abonné au circuit indépendant, en attendant la création prochaine d’une coopérative de distribution indépendante, Pierre Carles vient de rendre hommage au Professeur Choron, cofondateur de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, mort en 2005 [Choron, dernière (2007), de Pierre Carles et Éric Martin. Infos]. Une façon de ne pas oublier la satire dans une œuvre qui, par ailleurs, ne cesse de gagner en densité et en cohérence.

Vous vous êtes fait connaître par la critique des médias pour traiter ensuite du travail. Quel lien y a-t-il entre ces deux problématiques?

Pierre Carles :
Le fait de proposer un autre son de cloche. D’aller à l’encontre de l'idée, matraquée par les médias, que le travail serait épanouissant alors que sous sa forme salariale il est devenu précaire, pénible, dégradant. Attention danger travail est l’histoire «non officielle» de réfractaires épanouis, de déserteurs de la guerre économique, de chômeurs «politiques», de la même manière qu’il existe des prisonniers politiques. Établir un lien de cause à effet entre l’état du marché (la flexibilité croissante, les nouvelles formes de travail à la chaîne) et le refus de certaines personnes d’adhérer à ce système est subversif. Le film pose la question de la légitimité du refus. Dans Volem rien foutre al païs, on découvre des communautés qui vivent dans un habitat alternatif, sans Vivendi, ni Bouygues, ni EDF. Une démarche politique anticapitaliste. Mais ce n’est pas simple, car ceux qu’on montre sont rarement issus du sous-prolétariat ; ils possèdent les armes intellectuelles, un capital culturel, un degré de conscience politique leur permettant d’échapper à la société de consommation. Or la plupart des gens recherchent du travail à tout prix, croient dans le bonheur par la surconsommation, un mirage entretenu par les médias et le MEDEF (faîtière patronale française, ndlr). Quand Fadela Amara, secrétaire d’État chargée de la politique de la ville, fustige la «glandouille», elle se trompe doublement : dans les banlieues, on veut consommer ! Les jeunes ne demandent qu’à entrer dans ce système capitaliste qui les rejette
.

Les pauvres, les prolétaires voient-ils vos films ?

Non. Ils ont peu de chance de les voir tant qu’ils ne sont visibles que dans des salles de cinéma «art et essai». Nos films sont persona non grata à la télévision. Canal+, qui a censuré mon premier film, se complaît dans la gaudriole, la satire inoffensive. Cette chaîne n’est pas un modèle de liberté de la presse, elle sait très bien quelles sont les limites à ne pas dépasser et aussi ne pas déplaire à certains annonceurs. Même Arte refuse mes films. Pourtant, avec 92.000 spectateurs en moyenne — 160.000 pour Pas vu pas pris —, mes cinq documentaires ont plutôt bien marché en salles.

Internet et les chaînes du câble n’offrent-ils pas de débouché ?

Pas vraiment. Ces chaînes fractionnent le public : comme Pink, la chaîne pour les homosexuels, ou Season, la chaîne des chasseurs/pêcheurs. Peut-être y aura-t-il un jour une chaîne des lecteurs du Monde diplomatique ? Cela ne permet pas de toucher le grand public. Mais le passage à la télé n’est pas un but en soi, il est plus important de conserver son indépendance et un contrôle éditorial. À la télé, on peut montrer des grèves, des usines qui ferment, des ouvriers qui pleurent, tant qu’on reste dans le registre compassionnel. Remettre du sens politique, établir des parallèles dérangeant pour le pouvoir, dévoiler la véritable nature du petit écran qui est de maintenir passive la majorité de la population pour mieux lui faire gober n’importe quoi, ça on n’en veut pas.

Vos films doivent-ils susciter l’action ?

Je dirais plutôt une prise de conscience. Ce qu’en font les gens, ce n’est plus mon problème. Je me méfie des films de propagande, qui donnent des consignes ou des mots d’ordre au spectateur. On peut militer sans être militaire, sans vouloir un public moutonnier que l’on met au pas. Pas vu pas pris était un film relativement manipulateur, difficile de ne pas adhérer au combat de ce Pierre Carles contre les méchants grands loups des médias. Mais, depuis dix ans, je suis de plus en plus attentif à ne pas forcer la main du spectateur
comme le fait Michael Moore dans ses films.

En France, le site web Acrimed et le journal Le Plan B, entre autres, jouent un rôle d’observatoire critique des médias. Est-ce suffisant ?

Ce qu’ils font est salutaire mais c’est une goutte d’eau dans l’océan de la désinformation. Il faut aussi se méfier du business de la critique des médias, très à la mode. L’ancien animateur Daniel Schneidermann a lancé son blog de critique des médias. Mais sa critique reste anecdotique ou opportuniste. Son indignation est à géométrie variable. La vraie question à poser est celle de l’hégémonie d’un discours : TF1, France2 et France3 disent tous la même chose dans leurs journaux télévisés. Une démarche radicale consisterait à exiger la suppression de certains de ces médias. Pour supprimer TF1, il suffit de se référer au programme du Conseil national de la Résistance (adopté en mars 1944, très influencé par les communistes, il prônait l’indépendance de la presse à l’égard des puissances d’argent, ndlr).

Pierre Bourdieu estimait impossible d’exposer ses idées à la télévision. Certains, à l’extrême gauche, tel Alain Krivine (LCR), croient en revanche à un compromis sans compromission.

En allant à la télévision, ils s’interdisent de critiquer les médias qui participent pourtant du système qu’il combattent. Il les légitiment comme s’ils n’étaient pas leurs ennemis ! José Bové est allé menotté dans l’émission de Michel Drucker : se laisser «clownifier» ainsi est pathétique.

Consacrer un film au Professeur Choron, c’est une manière de critiquer ce qu’est devenu Charlie Hebdo ?

Il ne faut pas se leurrer, on fait toujours des films pour et contre quelque chose. Avec Éric Martin, nous voulions d’abord réhabiliter un grand mécréant, quelqu’un qui ne respectait rien, aucun curé, ni de droite, ni de gauche, ni du centre. Ni l’armée, alors qu’il avait été militaire (Choron a servi vingt-huit mois en Indochine, ndlr). Il a fini ruiné avec les huissiers aux fesses, contrairement à ses camarades de Charlie Hebdo, qui l’ont gommé de la photo de famille. Ils ont «oublié» de rappeler, dans leur livre anniversaire, qu’il est à l’origine de la couv’ la plus célèbre de Charlie, celle du «Bal tragique à Colombey : 1 mort» (à la mort de De Gaulle, ndlr). En occultant Choron, ses anciens camarades font comme les soixante-huitards qui renient leur jeunesse, la vie libre et sans calcul — notamment de carrière — qui était la leur à l’époque. C’est triste.

La presse satirique a-t-elle disparu ?

Elle existe, mais elle est politiquement correcte. Elle se contente de taper sur Sarkozy, alors que Hara-Kiri ou Charlie Hebdo première époque s’en prenaient au pouvoir, mais mordaient aussi la main de leurs lecteurs. Ils n’étaient pas démagogues.

Pourquoi avoir consacré un film au groupe terroriste Action directe ?

Il faut faire attention à l’usage du mot «terrorisme». On pourrait penser qu’Action directe a mis des bombes dans des lieux publics, a commis des attentas aveugles, ce qui n’a jamais été le cas. Avec le journaliste Georges Minangoy, on voulait montrer la filiation libertaire de ces militants révolutionnaires que les médias et le pouvoir ont présenté comme des marxistes-léninistes dogmatiques et sectaires. Ce qu’ils n’étaient pas. Avant de fonder Action directe, Jean-Marc Rouillan s’est battu dans les années 1970 avec le Mouvement ibérique de libération (MIL) contre la dictature franquiste. En Catalogne, on le considère comme un résistant, alors qu’en France c’est toujours un «terroriste». Il fait partie du camp des vaincus — vaincus policièrement, par l’État. À tort ou à raison, Action directe a assassiné le général René Audran parce qu’il était responsable des
ventes d’armes à l’Irak, et Georges Besse, patron de Renault, après des vagues de licenciements massives [Aujourd’hui, certaines thèses penchent pour une manipulation d’Action Directe, notamment par l’Iran]. Se démarquer de la perception médiatique convenue revient à poser la question de la légitimité de la violence, à la considérer en termes politiques et non de manière moralisatrice. Une chose inimaginable à la télévision.

Le Plan B, numéro de février-mars 2008, contient un article intitulé «Les contestataires et les médias». Il est distribué avec le DVD José Bové, le cirque médiatique, film de Damien Doignot.

Jeudi 14 février 2008
La brève du Progrès :
Violences et menaces sur un agent

Vendredi, un jeune homme de 23 ans habitant à St Priest a frappé et a menacé un agent de police, avant d’être interpellé vers 18h40. Ni le jeune homme, ni le policier ne sont blessés. Le jeune homme a été présenté dimanche, au parquet de Lyon, et a été écroué dans l’attente d’un jugement.


Le démontage :
Violences et menaces sur un agent
Le Progrès ment : il n’y a eu aucune violence commise sur un flic dans cette affaire, mais un outrage, une menace et une rébellion. Le prévenu n’était pas accusé de violence sur agent, encore moins de violences. D’ailleurs le juge l’a précisé en lisant les procès verbaux : «Il a fait un geste du coude qui n’a touché personne.»

Vendredi, un jeune homme de 23 ans habitant à St Priest a frappé et a menacé un agent de police, avant d’être interpellé vers 18h40.
Avant qu’un «jeune homme menace un agent de police», Mo, le jeune homme, tenait les murs avec des potes dans un hall d’immeuble de sa cité ; après le coup de fil d’un habitant, les flics débarquent et cherchent à faire dégager (karcheriser peut-être) les jeunes du hall d’immeuble ; c’est à ce moment que «le jeune homme menace un agent».

Ni le jeune homme, ni le policier ne sont blessés.
Si c’est vrai que le flic n’est pas blessé, et ça confirme qu’il n’y a pas eu de violence sur lui, c’est faux d’écrire que Mo n’est pas blessé : il a affirmé pendant le procès avoir été cogné par un flic et a désigné le coquard qu’il avait à l’œil gauche ; le juge Péju lui a très distinctement conseillé de porter plainte.

Le jeune homme a été présenté dimanche, au parquet de Lyon, et a été écroué dans l’attente d’un jugement.
À vrai dire, le jeune homme est même passé en comparution immédiate lundi dernier et il fallait attendre la fin du jugement pour en connaitre le résultat (délibéré) : Mo a écopé de 4 mois de prison ferme pour outrage, rébellion et menace, dans un procès qui a duré 19 minutes.


La brève de Rebellyon :
Sans ton brassard t’es rien !

C’est surprenant mais dire «Sans ton brassard t’es rien» à un flic, c’est un outrage, se débattre sans blesser ni toucher qui que ce soit pendant l’interpellation (à cause de l’outrage) c’est une rébellion. Le gnon dans la gueule c’est gratuit. C’est ce qui est arrivé à Mo, 23 ans, qui tenait les murs dans un hall d’immeuble à St Priest avec ses potes. Les voisins ont appellé la police. Mo s’est pris un bon coquard à l’œil gauche et 4 mois ferme de placard. Ah oui, son procès a duré 19 minutes.


Rebellyon, 14 février 2008
Samedi 29 décembre 2007
Grève et empoignade au Progrès de Lyon

Depuis jeudi, le Progrès est absent des kiosques dans toute sa zone de diffusion, en Rhône-Alpes comme dans le Jura et en Haute-Loire. La situation y est tendue, confuse. Et le directeur général en est venu aux mains, mercredi soir, avec son DRH, qu’il a envoyé à l’hôpital. L’étincelle sociale est venue du transfert définitif de l’imprimerie de Saint-Étienne vers celle de Chassieu, près de Lyon. Mais un plan de modernisation sociale est en (douloureuse) négociation depuis plusieurs mois, et des procédures de licenciement pour fautes graves ont par ailleurs été engagées contre des cadres…

Tendue depuis des mois, la situation au Progrès est devenue explosive cette semaine, avec la fermeture définitive des rotatives de Saint-Étienne. Elles imprimaient jusque-là les éditions de la Loire et de la Haute-Loire. Le groupe centralise, et pour faire passer la pilule, une vingtaine de rotativistes stéphanois ont touché une prime très importante pour compenser les trajets quotidiens vers Lyon. Cela a éteint l’incendie stéphanois, mais augmenté la grogne dans le reste du groupe.

Un plan de modernisation sociale (PMS) est en négociation, dans le cadre d’un plan de sauvegarde de l’emploi. Deux cents départs sont prévus au total, dont 137 en pré-retraite. Parallèlement, la rédaction va voir ses conditions et charges de travail transformées, avec le passage à un nouveau logiciel. Une prime doit accompagner cette mutation, mais les mécontentements, là aussi, sont lourds. Les services administratifs se sentent par ailleurs délaissés. Les fronts sont multiples, et les réunions se succèdaient à un rythme soutenu depuis fin août. Puis la direction a décidé récemment qu’elles étaient terminées. Et le président a prévenu cette semaine qu’à défaut de signature du PMS, il procéderait à des licenciements secs. Cela n’a pas franchement apaisé la situation. La CGT a demandé le report du transfert de l’imprimerie stéphanoise, en vain.

Les rotativistes de Chassieu se sont mis en grève dans la nuit de mercredi à jeudi, pour des questions de primes liées à la modernisation de l’imprimerie, et d’horaires liés à l’impression supplémentaire des journaux de Loire et Haute-Loire. Après une première journée sans journaux dans les kiosques, la direction a demandé, hier, aux cadres techniques de prendre la relève. Ils ont refusé de monter les plaques sur les rotatives. Le patron de l’imprimerie et le directeur industriel ont alors essayé de sauver ce qui pouvait l’être, pendant que la direction envoyait trois huissiers dans la nuit. Finalement, le service expédition a bloqué au matin le peu qui avait été imprimé.

Dans le même temps, deux procédures de licenciement pour fautes graves ont été engagées contre des cadres du groupe. Le directeur des ressources humaines a ainsi reçu sa convocation pour un entretien préalable. Et mercredi soir, il s’est opposé au directeur général, qui voulait l’empêcher de quitter l’entreprise, à laquelle il appartient toujours, avec son ordinateur. Les deux hommes en sont venus aux mains sur un parking, devant des salariés. Le DRH a fini à l’hôpital, avec un doigt cassé. «C’est toujours inquiétant de voir le patron perdre ses nerfs, souffle un syndicaliste. C’est aussi le signe de la pression, de la fatigue générale, après quatre mois de négociations.»

Le Progrès annonce pour l’instant cette année 10 millions d’euros, sur un chiffre d’affaires de 135 millions. Le groupe, qui comptait 1.200 salariés il y a moins de dix ans, s’est fixé pour objectif d’être en-dessous de 600 CDI d’ici 2011.

Ol.B.
LibéLyon, 28 décembre 2007
 
Vendredi 28 décembre 2007
Ils en auront bavé nos journalistes, ils se seront fait malmener nos localiers, ils auront eu peur nos faits-diveristes. Le mouvement étudiant n’a pas été tendre avec les plumitifs en les tenant à l’écart des assemblées générales et les empêchant de faire leur taf. Entrave au droit de l’information ou prise de conscience de l’instrumentalisation de l’information ?

Le 18 novembre, un affligeant magazine de M6 proposait de suivre un reportage consacré à la fac occupée de Rennes 2. «Une équipe de 66 Minutes a passé la semaine au cœur d’une université prise en otage» annonçait le site de la chaîne. On s’attendait donc à voir une équipe de 66 Minutes passer la semaine au cœur d’une université prise en otage. Et pourquoi pas, si c’était la vérité ? Le hic, c’est que l’équipe en question faisait une brève incursion caméra cachée dans le hall B du campus, suivait ici les CRS, là le président de l’université, interviewait quelques anti-bloqueurs et qu’en guise de semaine passée au cœur de l’université, on apprenait peau d’balle sur les activistes «preneurs d’otage», sur l’organisation du mouvement ou sur les enjeux d’une telle contestation. Car le traitement du mouvement contre la loi Pécresse — et, ne soyons pas naïfs : de l’actualité en général — n’a été bien souvent que recherches de sensationnalisme. Il suffisait de suivre la manifestation qui a arpenté le centre ville de Rennes, jeudi 15 novembre, pour s’émerveiller devant le professionnalisme des journalistes qui suivaient les manifestants, en groupe, en discutant de la pluie et du beau temps, fumant une petite cigarette par là, faisant une blague par ici, tout en attendant l’image choc qui ne tarda pas à arriver : lorsque les forces de l’ordre dispersèrent la manifestation devant le centre commercial Colombia, les journalistes bondirent — comme la vérole sur le bas clergé — et l’on vit les mêmes photos, les mêmes images assorties des mêmes commentaires dans tous les journaux du soir et du matin suivants. Et aucune explication de fond.

Nos amis les journalistes s’étonnent donc à présent que les étudiants qui bloquent la fac de Villejean les empêchent d’assister aux assemblées générales ou même de prendre des images. Certains déclarent que «ce n’est pas Bagdad mais» mais qu’ils vont travailler «la peur au ventre». À quand des gilets pare-balles distribués aux correspondant locaux de Ouest-France ? Il ne s’agit évidemment pas de souhaiter qu’un contrôle, quel qu’il soit, s’exerce sur les médias — qu’il vienne des sphères politiques et économiques ou même des manifestants —, mais on est quand même en droit de partager le ras-le-bol des grévistes.

Du côté de la Section Rennaise de l’Internationale Sardonique (SRIS), le collectif qui diffuse le journal de critique des médias Le Plan B, on sourit des inquiétudes des médias traditionnels : «Qu’est-ce que diraient les journalistes si des étudiants exigeaient d’être présents lors de leur conférence de rédaction ? Peut-être que les bloqueurs de la fac veulent simplement débattre sans être sous l’œil de leurs caméras.»

Mais ce changement de ton à l’égard de la presse ne passe pas car le journaliste du coin s’étonne qu’on l’empêche de «faire simplement son boulot». L’entrave à la liberté de la presse n’est pas loin, la violence physique non plus. La preuve : des œufs ont été lancés sur des cameramen le 22 novembre dernier et des jeunes manifestants ont hurlé des «Ouest-France collabo» sous les bureaux de la rédaction du journal le plus lu de France. De véritables graines de terroristes !

Pourtant, ce rapport désormais conflictuel entre médias «dominants» et grévistes serait à relier à un mouvement plus ample. Ainsi on observe également une défiance nouvelle de la base vis-à-vis des cadres syndicaux et politiques. Lorsque Bernard Thibault ne parvient pas à forcer les encartés de la CGT cheminots à reprendre le travail, lorsque Jean-François Chérèque, le boss de la CFDT doit calter de la récente manifestation parisienne des fonctionnaires sous les cris de «Chérèque traitre», lorsque les électeurs du PS votent en majorité contre le référendum européen et en désavouant la direction du parti  — celle-là n’ayant d’ailleurs d’autres politesse que d’accepter, deux ans plus tard, le mini-traité simplifié concocté par Sarkozy —, on voit bien que les sans-grades commencent à en avoir soupé de l’allégeance de leurs représentants vis-à-vis du gouvernement. Une vraie rupture s’annonce en effet entre les forces
jusqu’alors considérées (on se demande d’ailleurs par quel tour de passe-passe) comme protectrices des plus pauvres et des précaires et qui se drapaient avec fierté dans cette posture, soit les partis de gauche, les syndicats et les médias «objectifs», et ces pauvres et précaires là. D’ailleurs, il serait démagogique de croire que seuls les pauvres et les précaires prennent conscience de l’imposture comme il serait démagogique de croire que les mouvements sociaux actuels ne concernent que les plus pauvres et les plus précaires.

Le métier de journaliste n’est pas anodin, celui qui l’exerce à l’époque de l’argent roi doit accepter d’être le vecteur d’un message et d’une idéologie, et de répondre aujourd’hui aux exigences de grands groupes économiques qui préfèrent investir leurs bénéfices dans des journaux gratuits remplis jusqu’à la gueule de publicité. On n’est pas journaliste comme on est conducteur de train ou garçon de café et se raccrocher à la sacro-sainte et pourtant impossible objectivité pour se dédouaner de son appartenance à des journaux financés par des marchands d’armes, ça eut peut-être marché, mais ça ne marche plus.

Le Clébard à sa mémère no 18, 22 décembre 2007
Vendredi 28 décembre 2007
À chaque fois que des «réformes» sont confrontées à des mobilisations sociales, la plupart des prétendus arbitres des débats audiovisuels tracent le périmètre du politiquement acceptable. Retour sur une émission particulière : «Duel sur la 3» présentée par l’infatigable Christine Ockrent, lors des mobilisations de novembre 2007 (18 novembre 2007, France 3).

Comment prendre acte d’un conflit social en lui donnant la forme d’un débat ? À cette question difficile, la réponse de Christine Ockrent est simple : en transformant son émission en fabrique d’illusions. Trois illusions : illusion de démocratie, en composant un plateau apparemment équilibré ; illusion de neutralité, en affectant ne poser que des questions ; illusion de pédagogie, en invitant des «experts» prétendument affranchis de toute idéologie.

Sur le théâtre de France 3, la représentation — une farce ? — peut commencer. À classer dans le genre apparemment inépuisable des «débats vraiment faux ou faussement vrais» [
Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996, Raisons d’agir, pp. 32-37].

Mise en scène

La composition du plateau est toujours significative. Ce soir-là, parmi les sept invités, les deux principaux représentaient les deux «camps» : Jacques Marseille, éditorialiste au Point, économiste, historien, face à
Christian Mahieux, secrétaire fédéral du syndicat SUD-Rail. Un grand adepte du libéralisme économique, partisan des réformes gouvernementales, et groupie de Nicolas Sarkozy face à un syndicaliste opposé à la «réforme» des régimes spéciaux. Un duel, comme l’annonce le titre de l’émission ? Pas du tout. À ces deux invités, s’ajoutent deux politiques, apparemment opposés puisqu’il s’agit de Manuel Valls (PS) et de Patrick Devedjian (UMP), flanqués de deux «jokers» (jokers pour qui ?), Philippe Lemoine (PDG de Laser) et Bernard Brunhes (vice-président de BPI), tout deux pas vraiment opposés à la «réforme» des régimes spéciaux, et confortés par un «expert», Jean-Louis Thiériot, biographe de Margaret Thatcher et favorable aux réformes.

Parodie de démocratie. Christian Mahieux est en réalité le seul opposant aux réformes sur les régimes spéciaux. Comme il l’expliquera lui-même, Manuel Valls (PS – Parti socialiste) est en effet, lui aussi, un partisan effréné de cette réforme… Le face à face est une farce puisqu’une seule personne en affronte six. Six ? Huit, si l’on ajoute les deux journalistes (Christine Ockrent et Jean-Michel Blier) qui ne cachent pas leur attachement pour la réforme.

Dans l’émission, Christian Mahieux s’est exprimé pendant 13 minutes et 58 secondes, Jacques Marseille pendant 11 minutes et 37 secondes, Bernard Brunhes : 5'57", Philippe Lemoine : 3'44", Jean-Louis Thiériot : 5'41", Manuel Valls (PS) : 10'21", Patrick Devedjian : 7'58". Soit 13 minutes et 58 secondes pour les grèves, contre 47 minutes et 18 secondes pour la réforme. Et si l’on ajoute les 13 minutes de Christine Ockrent et 2 minutes 30 de Jean-Michel Blier, cela fait 79% du temps de discussion partagé entre les sympathisants de la réforme. Robert Ménard (de RSF) peut être content : c’est quand même mieux que les débats que l’on peut lire dans les colonnes du Rodong Sinmun (Le Journal des Travailleurs), le quotidien national nord-coréen !

Déguisée en arbitre de la confrontation, Christine Ockrent penche systématiquement du «bon» côté… Bienveillante avec Jacques Marseille, inflexible avec Christian Mahieux, ell
e demande à ce dernier de s’expliquer alors qu’elle demande au premier d’expliquer. D’ailleurs c’est à l’économiste de service qu’elle donne d’emblée la parole : «Mais d’abord une question à vous Jacques Marseille…»

Le timbre de sa voix, la formulation de ses questions, le fond de ses remarques révèlent un évident parti-pris. Quand Mahieux s’explique sur les conséquences des grèves («Évidemment que les usagers des transports sont gênés quand…»), Ockrent le coupe : «Ça, c’est le moins qu’on puisse dire. Tous les gens qui vont devoir aller bosser demain matin…» Essayant de s’expliquer, Mahieux est de nouveau agressé : «Et ça, ça ne vous gêne pas ?» Alors qu’il précise que la qualité du service public de la SNCF, asphyxiée par la logique de rentabilité, se détériore, l’animatrice découvre et condamne un vrai coupable : «Mais là franchement, oui d’accord, vous n’arrangez pas la situation.» Des petites phrases qui nuisent à la clarté d’une explication, et qui influent sur le débat. Sans parti-pris, Ockrent ? Quand elle aborde les mobilisations à venir, elle mime un geste du ras-le-bol et s’exclame : «Et là, les étudiants et les lycéens appellent à manifester jeudi, eux, alors on n’est pas sorti de l’auberge !»

Propagande

Première arme : l’encadrement du «débat». Une fois le cadre de l’émission posé, le «débat» peut commencer par le couplet habituel : l’impossibilité de réformer le pays. Aux yeux illuminés de nos chers «pédagogues», il va de soi qu’il ne peut y avoir de réforme que libérale. Le reste est «archaïsme» et «retour en arrière». Taxer le capital pour financer les retraites ne serait pas une réforme, mais une erreur économique. Dès lors, contester une réforme libérale, c’est rendre la réforme impossible. Ce que le titre de l’émission — «La réforme est-elle possible en France ?» — se bornait à laisser entendre est amplement confirmé par son contenu. Ému, Jean-Michel Blier annonce : «Jeudi, la galère continue». Et il pose la seule question qui vaille : «La réforme est-elle décidément impossible en France ?» Même tonalité dans la présentation de Christine Ockrent : «Pour discuter de la situation sociale dans le pays, et de la difficulté manifeste de réformer en France, j’ai le plaisir d’accueillir…»

L’animatrice se fait porte-voix du gouvernement (dont son compagnon, Bernard Kouchner,
est membre) : «Alors, Xavier Bertrand […] a dit tout à l’heure que cette réunion était un premier pas dans la bonne direction mais que cela supposait évidemment la reprise du travail, d’ici mercredi.» Qui parle ? La construction de la phrase peut laisser croire que c’est Xavier Bertrand, mais c’est Christine Ockrent qui ajoute le «évidemment»…

Deuxième arme : les petits faits faux ou biaisés. Impossible à vérifier en direct, des contre-vérités sont assénées par les intervenants. D’accord sur le fond, les journalistes acquiescent et ne bronchent pas. Quand Jacques Marseille dit et répète «Ce sont les cheminots qui ont l’espérance de vie la plus longue après leur départ à la retraite», personne ne le conteste ou ne l’interroge sur une telle affirmation. Pourquoi ? Parce qu’ils n’en savent rien, et la désinformation s’accommode très bien de l’ignorance des intervieweurs.

Quand Jacques Marseille dit qu’il faut financer «500.000 retraités» cheminots, il grossit le chiffre de 66% puisqu’il n’y en a que 300.000. Quand Ockrent souligne que Sud-Rail «est le deuxième syndicat à la SNCF» derrière la CGT, elle oublie l’UNSA, deuxième depuis 2006. Jubilant devant l’œuvre de Thatcher, elle rappelle, à deux reprises, que celle-ci était au pouvoir, «il y a de ça 35 ans». Or la Dame de Fer accède au poste de Premier Ministre en 1979, et le quitte en 1990, il y a de ça 28 ou 17 ans, c’est selon. Jean-Michel Blier s’extasie devant le Livre Blanc de Rocard, et le date de 1988. Or celui-ci fut publié en 1991. Dans une autre diatribe, l’animatrice lâche : «Mais le problème de Sud, c’est que vous n’êtes pratiquement pas présent dans le secteur privé. Donc, votre stratégie, c’est quoi ? C’est de renforcer vos bastions qui sont essentiellement la SNCF et la RATP et puis le reste, ça vous est égal et les salariés du privé, c’est pas votre truc alors ?» Une exagération de Christine Ockrent car Sud (et Solidaires dont Sud est une composante) a de nombreux syndicats dans le privé. L’ignorance d’Ockrent peut rendre hilare, surtout quand elle se propage dans d’autres médias. Ainsi, le lendemain (19 novembre) sur Europe 1, Laurent Ruquier l’interroge : «Mais que veut dire SUD ?» «Solidarité Union des Travailleurs, quelque chose comme ça ?» Solidaires Unitaires Démocratiques.

Troisième arme : le recours à l’argument propagandiste. Dans le cas présent : le choc démographique contraint à faire travailler les actifs plus longtemps pour financer les retraites.
répond-t-elle. En fait, ça veut dire «Comment on paye tout ça, comment on paye tout ça ?» s’énerve à ce sujet Devedjian.

Tous les autres arguments, qu’on les tienne pour fondés ou pas, ne sont même pas mentionnés. De quoi reste-t-il alors à débattre ? Nombreux sont ceux pourtant qui affirment que les calculs de nos bons «réformateurs» sont biaisés. Que disent ces opposants réduits au silence ? Que les salariés travaillent pour les inoccupés (retraités, mais aussi demandeurs d’emploi, handicapés…) et que le ratio qu’il faut observer n’est pas salariés/retraités, mais salariés/inoccupés. Qu’une diminution du nombre de chômeurs permettrait de réduire la part qui leur est globalement attribuée et permettrait d’augmenter le nombre de cotisants pour les retraites. Que le réel problème du financement des retraites est le chômage. Etc. Ces contre-arguments développés par les grévistes n’étant pas valables aux yeux des experts conviés dans les médias, ils ne sont ni évoqués ni discutés. Ils sont tous simplement méprisés.

Ainsi, il suffit à Jacques Marseille d’enregistrer, sans même les défendre, l’augmentation du nombre d’années de cotisation des salariés du privé (1993), puis celle des salariés du public (2003), pour qu’il assène : «Pour une question de parfait bon sens, aujourd’hui, il n’est pas tolérable, il n’est pas tolérable qu’une petite partie des Français continuent de bénéficier de ces 37 ans et demi.» Même «évidence» dans la bouche de Manuel Valls (PS) : «Il y a un devoir de vérité, on ne reviendra pas vers les 37 annuités et demi, c’est évident et donc cette harmonisation des régimes de retraite est indispensable.» Les salariés des régimes spéciaux ont des cotisations plus élevées ? Ils ont des pensions plus basses ? Pe