Dimanche 4 mai 2008

L’établissement pour mineurs de Porcheville a ouvert le 14 avril 2008. Cest le sixième €établissement de ce type à ouvrir en France et le premier en Île de France. L’État arrive à la fin de son programme dimplantation de ces nouvelles prisons qui seront au nombre de sept si nous ne pouvons empêcher louverture du deuxième EPM d’Île de France qui est prévu à Chauconin (77). Dès le 15 avril les quatre premiers enfants détenus en provenance du quartier mineurs de Bois dArcy (78) ont été transférés. Cest ainsi que vont s’échelonner les transferts en alternance entre les quartiers mineurs de Bois dArcy et dOsny (95) «pour ceux qui le méritent» puisque les quartiers mineurs semblent désormais réservés aux «inadaptés» de ces prisons de la nouvelle chance.

Une prise sur son environnement

Rappelons que lors de la prێsentation
de ce programme carcé€ral, outre le leurre éducatif, é€tait aussi annonc€ée une prise en compte de lenvironnement. On peut penser que pour Porcheville, la tê„te pensante locale — en matiè‚re de ré€pression — en la personne de Pierre B€édier a usé de perversion pour choisir le lieu de construction de cette prison.

L
EPM se situe dans une zone compl‚ètement isol€ée et presque inaccessible pour les familles qui ne disposent pas de vé€hicule. Pourtant le travail avec les familles a été annoncé€ comme une priorité par ladministration. Daprè‚s les premiers retours de lEPM de Lavaur, cette priorit€é est rest€ée aux portes du pé€nitencier (voir article dans la Griffe de décembre 2007).

Par ailleurs, le site choisi est class€é Seveso (site à risque avec dangers d
intoxications et dexplosions comme à Toulouse en 2001) et est commun€ément appel€é dans la r€égion «la vall€ée des dé€chets». Peut-ê„tre que dans sa d€émarche environnementale, l’État considè‚re les jeunes comme des dé€chets parmi dautres, que lon doit trier et retraiter.

Le choix de tuer

Alors que l
administration communique sur le choix d’éduquer quelle pré€tend d€éfendre, on constate que le minist‚re de la Justice fait peu cas des derniers é€vé‚nements survenus à Meyzieu. En lespace de deux mois, un jeune a é€t€é tué€ par le syst‚ème carcé€ral et un autre a tenté de mettre fin à sa vie. La ré€ponse de la ministre a été de soutenir le personnel et daffirmer que dans sept ans on verrait les premiers résultats positifs. Mme Irma est bien sûre delle, à moins que les résultats positifs soient synonymes dun taux de remplissage élevé. Auquel cas, il faudra peut-être penser à démarrer un nouveau programme car construire des prisons, cest aussi bon pour la croissance et lemploi ! Et pour celles et ceux qui nont pas demploi, il ny a quà les mettre en prison !

Pendant que l
État fait le choix de la mort, de la répression, de la soumission et du tri social, faisons celui de la vie, de la solidarité, de lémancipation et de la fraternité.

N
enfermons pas la jeunesse, aidons-la à sémanciper !

La Griffe du Social no 13, avril-mai 2008
Bulletin mensuel des travailleurs sociaux
du
Syndicat CNT santé social & FTP région parisienne



Les derniers mois de l’ordonnance du 2 février 45
Le 15 avril 2008, jour de larrivée des premiers détenus à lEPM de Porcheville, la ministre de la  Justice a nommé une commission chargée de travailler sur la «refondation» de lordonnance du 2 février 1945 relative à lenfance délinquante. Tout un symbole !
Les enfants ne sont plus à protéger !
Si lordonnance du 2 février 1945 relative à lenfance délinquante nétait pas révolutionnaire — car comme toute loi, elle venait dabord servir les intérêts de l’État sans remettre en cause lincarcération des enfants par exemple — elle a tout de même affirmé comme principe de privilégier laction éducative sur la répression. Les enfants de cette époque qui ne passaient pas moins à lacte quaujourdhui étaient considérés comme des enfants à protéger et certainement utiles à la reconstruction de la nation.
Cette ordonnance a été modifiée de nombreuses fois au cours de ces dix dernières années avec laccélération dune tendance répressive depuis 2002. Ces différentes modifications ont vidé le texte de tout son sens au point de privilégier la répression sur laction éducative. En effet, entre labaissement de l’âge pénal à dix ans, lintroduction de mesures de plus en plus contraignantes et calqu€ées sur les majeurs, il devient difficile de trouver dans lordonnance un sens à la priorité de l’éducation.
De réformes à «refondation»
La commission nommée par la ministre de la Justice est dans la suite logique des précédentes réformes. Les modifications ayant leurs limites on parle désormais de «refondation». Ce changement sémantique nest pas anodin. Il signifie clairement que les fondements qui ont préexisté à lordonnance du 2 février 1945 vont être balayés dun revers de loi. Fini l’éducation !
Au regard de la composition de la commission, on a peu de doutes sur les conclusions quelle remettra à la ministre. Rachida Dati qui souhaite «mettre au cœur de la justice pénale des mineurs la notion de parcours individuel. Un parcours compréhensible pour le jeune, adapté à sa situation et lisible pour son environnement» a nommé comme président de la commission André Varinard qui souhaite pour sa part «remettre les plus jeunes dans le droit chemin». On y trouve aussi le directeur de l’école nationale de la protection judiciaire de la jeunesse, M. Daumas, qui a déjà planché sur le projet des établissements pénitentiaires pour mineurs pour lesquels la priorité était aussi le choix d’éduquer et qui sont très lisibles pour lenvironnement.
On peut penser quau vu des attaques répétées envers les juges des enfants qui seraient laxistes, leur disparition est à lordre du jour et que lexcuse de minorité dans les procédures des moins de dix huit ans deviendra une exception. On peut donc craindre une justice calquée sur celle des majeurs et lintroduction de la possibilité dincarcérer les enfants de moins de 13 ans.
Ces orientations viennent nous rappeler que cette justice est une justice de classe. En matière de délits financiers, tout le monde ou presque peut saccorder sur le laxisme des magistrats mais le gouvernement a préféré€ opter pour la dépénalisation du droit des affaires.



Jeudi 24 avril 2008

Un film de Thomas Lacoste
L’autre campagne & le Syndicat de la magistrature

Huit intervenants, praticiens, militants et experts prennent ici la parole pour déconstruire méticuleusement ce populisme pénal, qui a dicté l’adoption de la loi sur la Rétention de sûreté par l’État français, et le populisme constitutionnel qui veut l’appliquer par-delà les principes supérieurs de notre droit.
Avec Jean Bérard, historien, membre l’OIP ; Jean-Pierre Boucher, juge de l’application des peines ; Christian Charrière-Bournazel, bâtonnier de Paris ; Sophie Desbruyères, secrétaire nationale du Snepap-FSU ; Claude-Olivier Doron, philosophe ; Véronique Mao, secrétaire nationale UGSP-CGT ; Emmanuelle Perreux, présidente du Syndicat de la magistrature et Daniel Zagury, psychiatre.
Jeudi 10 avril 2008
Dernier commentaire personnel d’un membre du collectif Solidarité prisonnier-e-s

La provocation consistant en l
enlèvement de Christine, lointaine militante du collectif lors de la manif du 7 avril 2008 a fait leffet dun pétard mouillé et je tiens à remercier la solidarité de certain-e-s qui ont permis la sortie de lenfer de Christine : des étudiant-e-s de lécole des Beaux Arts de Valence et le soutien de la CNT Vignoles de saintÉtienne et le mailer de Portes-les-Valence du réseau Résistons ensemble qui ont secondé sur la toile le travail sur le terrain du collectif Solidarité prisonnier-e-s. Le travail actif du Collectif anarchiste lycéen-n-es qui ont distribué, collé des affiches et qui ont permis délargir la manifestation. Et le soutien des sans papiers et quelques alternatifs pour leur présence à la manifestation devant la prison. Jen profite pout redire : ni rétention ni prison, solidarité.

La manipulation a permis la propagande sécuritaire

L
organisation syndicale UFAP-UNSA a profité hier de la séquestration de Christine à lHP, avertie par lUNSA Police. Lorganisation syndicale UFAP-UNSA demande «un réel désencombrement de létablissement pénitentiaire». Contenant donc leur colère dans un souci aussi «de ne pas tout mélanger», les membres de lorganisation syndicale majoritaire à la maison darrêt de Valence ont finalement déversé mercredi 8 avril leur colère devant la prison. Fabrice Bégon, secrétaire local du syndicat UFAP-UNSA, réagissait dailleurs hier en ces termes : «Madame Dati na vu que du beau ! car selon nos informations la cellule ouverte au regard de Rachida Dati avait été repeinte très très récemment.»

Ils osent parler de leur «mission de réinsertion» : «Bruits, insultes, irritabilités des détenus conduisent inévitablement à une fatigue grandissante et mettent à mal aujourd
hui, notre mission de réinsertion [qui] devient une part insignifiante du temps de travail». Cest vraiment odieux de tels propos après lassassinat de Jérémy et la complicité des surveillants présents ces jours là et le double suicide qui ont eu lieu la semaine dernière. Et tout ce qui se passe à lintérieur.


Le Dauphiné libéré journal de la propagande sécuritaire

Voilà la question que pose le Dauphiné libéré aujourd
hui pour les jours suivant pour la page «Vous et nous» : «Faut-il développer les centres de détention pour mineurs ?» Alors que la commission denquête sur le «suicide» de Julien déclare après avoir suivi toute laffaire : «Le 2 février Julien a été mis dans une situation suicidaire par ladministration de lEPM de Meyzieu». Le Dauphiné libéré complice par cette question de ladministration pénitentiaire.

Mardi 8 avril 2008
Les avocats perturbent la visite de Rachida Dati à Valence

Gendarmes et policiers ont évacué les avocats qui criaient leur colère sur les marches du tribunal de grande instance.

En visite pour la journée à Valence, dans la Drôme, la Garde des Sceaux, Rachida Dati, était attendue de pied ferme par plusieurs comités d’accueil.

Au tribunal de grande instance, en début d’après-midi, les avocats étaient les plus nombreux sur les marches du palais. Quelques représentants syndicaux de plusieurs branches de la CGT étaient cependant venus leur prêter main forte, et quelques banderoles. «Garde des Sceaux, pas garde-robe», exigeait une pancarte.

«Rachida Dati m’a tuer», accusait une autre, avec de tremblantes lettres rouges. À l’intérieur, la ministre présidait une rencontre sur le contentieux familial, dans une bibliothèque aux boiseries surannées. La ministre voulait se faire présenter des initiatives innovantes. De la rue montaient des cris : «Avocats en colère, avocats en colère». Puis, comme cela ne suffisait pas, un autre refrain a pris la relève : «Rachida au balcon, Rachida au balcon !».

Assez fort pour couvrir les voix polies des interlocuteurs. Léger crispement des machoires ministérielles. Gendarmes et policiers ont du coup évacué les avocats, qui criaient de plus belle. Rachida Dati a ensuite rencontré à huis clos des magistrats et avocats, puis présidé une autre réunion de travail. Elle doit ensuite se rendre à la maison d’arrêt de Valence, où un adolescent a été frappé à mort il y a un mois, par son co-détenu, et deux détenus ont tenté de se suicider la semaine dernière. Un autre comité, d’une trentaine de personnes cette fois, l’attend.

Olivier Bertrand

Libération, 7 avril 2008



«Madame Dati, ici on se tue !»

Prison. Hier, la ministre visitait la maison d’arrêt de Valence, où Jérémy est mort en mars.

Dans une cellule, la garde des Sceaux discute à voix basse avec un détenu calme, habitué de la prison. Dans la cellule d’en face, une voix étouffée l’interpelle. «Madame Dati, madame Dati ! C’est pas une prison ici ! On est comme des chiens. Ici, ils mettent les voleurs et les criminels ensemble, on se tue, on se suicide !» Un chef de détention vient agiter son trousseau de clés près de la porte, pour faire taire la voix. La ministre ne l’a pas entendue. En visite à Valence (Drôme), elle a ajouté à son programme cette maison d’arrêt où deux détenus ont tenté de se suicider récemment, et où un jeune homme est mort, sans doute sous les coups de son codétenu, alors que sa famille avait alerté du danger.


Jérémy Martinez avait 19 ans et un parcours de délinquant mineur, passé par un centre éducatif renforcé. Devenu majeur, il s’est fait attraper pour un vol suivi d’une course-poursuite avec la police. En comparution immédiate, en décembre, il a vu ses sursis tomber. Un an ferme. Il s’est alors retrouvé à Valence, avec un détenu d’une vingtaine d’années, en préventive car soupçonné de tentative d’homicide sur une personne vulnérable.

Parloir. Les ennuis auraient commencé lorsqu’un troisième homme les a rejoints en cellule. Jérémy aurait subi de nombreuses violences. Deux jours avant son décès, sa mère, sa sœur et sa grand-mère l’ont vu au parloir. Le garçon avait des bleus au visage et dans le dos, il ne pouvait plus bouger le bras, parlait doucement, semblait terrorisé. La mère et la grand-mère ont tenté d’alerter les surveillants, demandé s’il pouvait voir un médecin. On leur aurait répondu que c’était impossible le week-end, qu’il devait demander rendez-vous.

Deux jours après cette visite, l’administration pénitentiaire a appelé la mère pour prévenir que Jérémy s’était «suicidé», dans la nuit du 3 au 4 mars. Ils n’étaient que deux dans la cellule, le dernier arrivé dormant au mitard pour des problèmes disciplinaires. Jérémy a été retrouvé avec un sac en plastique près de lui, et son codétenu a expliqué qu’il le lui avait enlevé. Mais les premières constatations ont fait apparaître des traces de strangulation, et une information judiciaire a été ouverte pour homicide volontaire. Les médecins ont aussi relevé de nombreuses traces de blessures, des côtes cassées, un os fracturé, un problème à la clavicule. La famille a demandé l’ouverture d’une information pour non-assistance à personne en danger. «Les surveillants ne pouvaient pas ignorer l’état dans lequel se trouvait ce garçon, souligne Marie-Christine Buffard, avocate de Jérémy lorsqu’il était mineur. S’ils l’avaient montré à un médecin, comme cela leur avait été demandé deux jours plus tôt, le médecin aurait constaté les hématomes, les côtes cassées. Il n’aurait pas laissé Jérémy dans cette cellule et il serait encore en vie.»

Les surveillants ne veulent pas parler de l’affaire. «Terrain glissant», élude l’un d’eux. Mais un collègue confie qu’ils portent tous le poids de la culpabilité. Et qu’elle s’ajoute au ras-le-bol de travailler dans un établissement qui cumule surpopulation et insalubrité. Le surpeuplement grimpe parfois selon eux à 200%. Ils étaient 158 détenus hier, mais ils peuvent être plus de 220, pour 40 surveillants.

Enquête. De toute sa visite, Rachida Dati n’évoque jamais le cas de Jérémy. «Je déplore le drame, la mort de ce détenu, expliquera-t-elle en ressortant, mais il y a une information judiciaire et une enquête administrative, il faut les laisser prospérer.» L’un de ses conseillers a reçu la famille et lui a répété qu’une enquête administrative était en cours. Les proches ne s’en contentent pas. «Nous voulons l’engagement que la justice va faire la vérité sur les éventuelles négligences, dit Marie-Christine Buffard. Une politique de tolérance zéro suppose les moyens d’assurer des conditions de dignité et de sécurité minimales en prison. Ce jeune homme avait été condamné à une peine d’incarcération, pas à se faire massacrer dans une cellule. Tout le monde doit assumer ses responsabilités, comme on a demandé à Jérémy d’assumer les siennes.»

Olivier Bertrand

Libération, 8 avril 2008



Affaire Jeremy Martinez : la grand mère reçue par un conseiller de Rachida Dati

En marge de la visite de la garde des Sceaux hier à la prison de Valence, la grand mère de Jeremy Martinez, tué début mars dans une cellule de cette maison d
arrêt par un codétenu (voir nos journaux du 29, 2 et 5 avril), sest rendue sur place, assistée de son avocate du barreau stéphanois, Me Marie-Christine Buffard.

Elles ont été reçues par un conseiller du Garde des Sceaux et le directeur national de l
administration pénitentiaire. Entretien qualifié par lavocate de «courtois» mais qui a permis dexiger une nouvelle fois toute la vérité sur les circonstances de la mort du jeune homme, frappé à mort par un co-détenu.

Comment l
administration pénitentiaire na pas décelé la dégradation de létat physique du jeune homme ? La grand mère de Jérémy se pose toujours la question et elle a appris hier de la voix du responsable des prisons en France qu’à Valence «linfirmerie ne fonctionnait pas le week end».

Le jeune homme est décédé le mardi et la dernière visite de sa grand mère, inquiète de son état de santé, remonte au samedi. S
il est légitime, selon lavocate de la famille du jeune Martinez, que le co-detenu suspecté des coups mortels, fasse lobjet dune information judiciaire pour homicide, «on ne voit pas pourquoi ladministration pénitentiaire ne ferait pas lobjet de poursuite pour non assistance à personne en danger». Me Marie Christine Buffard rappelle quune enquête interne est en cours («dont les éléments ne me sont pas communicables») et quau delà de lenquête administrative, une information judiciaire pourrait être envisagée.

«Au delà du geste humain constitué par cette écoute de la grand mère de Jérémy, nous attendons des réponses précises de la justice» a ajouté l
avocate et que «si des responsabilités sont dégagées, il faut quil y ait des poursuites. Nous resterons très vigilants.»

Dans le cadre de sa visite à Valence, Rachida Dati a rendu hommage au «travail et à la psychologie des personnels pénitentiaires» et a rappelé que le nombre de suicides en prison était «en baisse de 20 à 25%». Me Christine Buffard a simplement regretté «qu
en tant que femme, Rachida Dati nait pas voulu rencontrer la grand mère de Jérémy Martinez».

A.G.

Le Progrès (édition de la Loire), 8 avril 2008



Voir les infos de la manif par le Laboratoire :
Manifestation devant la prison en soutien aux enfermés
Rien de plus affreux que le silence imposé par les forces répressives
Et pourtant on était vraiment démo, il a fallu qu’ils arrêtent une militante du collectif
Placement d’une militante du collectif Solidarité prisonniers à l’hôpital psychiatrique
Jérémy, Julien nous font dire : La prison tue ! Crève la taule
Compte rendu de la manifestation du 7 avril 2008
Lundi 7 avril 2008
Les règles sont injustes, il faut les combattre ! Rester silencieux, c’est les soutenir !

«Il ne faut pas corriger les hommes de parler sincèrement deux-mêmes.»
Jean Jacques Rousseau.

Le mercredi 26 mars, à 16h30, nous nous sommes rassemblés devant la prison de Valence, non pas pour juger Raphaël (il fait partie, comme nous, des «indésirables») mais pour soutenir les détenus et leur famille et manifester notre colère contre le système carcéral. Dans la lettre ouverte du maire de Valence à Rachida Dati celui ci constate «la vétusté et l
état sanitaire de cet établissement sont déplorables». Si on suit ses propos ont doit admettre la colère et la révolte des détenus, mais pour empêcher celle-ci. Il ajoute : «il est urgent de mettre à la disposition de cet établissement des moyens humains supplémentaires notamment trois premiers surveillants et un officier.»

Pour relier cette histoire à un des drames humains actuels : Raphaël, meurtrier présumé de son codétenu Jérémy, était à l
époque de son incarcération un sans logis. Et labsence de logements pour les personnes précaires est une vraie urgence !

Dans le communiqué du Parti communiste pour la manifestation du 7 avril on peut lire : «Madame Dati c
est … pour les actionnaires majoritaires et les dirigeants et propriétaires de grandes entreprises, la dépénalisation du droit des affaires et dans le même temps la chasse aggravée aux détournements de fonds publics chez les Rmistes et autres emplois aidés. Et oui un pauvre qui triche, “abuse” cest intolérable … mais quun “décideur”, une “entreprise”, détourne, licencie, liquide, délocalise, ce serait un malheureux hasard…»

Nous sommes concernés.

Notre région vient de connaître deux drames : un mineur s
est suicidé à la Prison pour Mineurs de Meyzieu (69) et un jeune détenu est mort à Valence (26).

«Le phénomène d
exclusion crée une misère incroyable, équivalente aux situations les plus lamentables du tiers-monde, mais qui coexiste avec ou à côté du luxe. Cest comme si le système de léconomie capitaliste libérale ne pouvait subsister quen créant une dynamique artificielle entre des mondes riches et des mondes paupérisés. Pour se maintenir actuellement dans le rythme urbain et assurer un niveau de vie satisfaisant, lindividu doit “sur-travailler” et sacrifier une grande partie de ses relations sociales (les exemples du Japon ou de New-York sont particulièrement parlants). Sil narrive pas à sassumer et à sinsérer dans ce codage social, il se paupérise très rapidement. On les transforme en somnambules qui suivent leur plan de carrière pour les uns, et leur marche vers la retraite pour les autres ». Félix Guattari.

Grâce à des experts on va pouvoir trier, dépister et surtout «classer», étiqueter et encore classer. Car tout le monde le sait, classer cela soigne, ou cela remplace le soin à peu de frais, et comme il faut avant tout diminuer les frais ! Il n
y aura donc plus besoin de psychiatres, mais dexperts… ni de soignants, mais de gardiens… Dans cette logique le Maire de Valence peut déclarer : «Aujourdhui, il conviendrait de voir l’État sengager enfin dans la construction dune nouvelle maison darrêt».

Nous sommes d
accord que la situation à la prison de Valence est intolérable mais nous ne pouvons entrer dans la logique de construire des prisons modèles : la prison nest pas une solution, elle fait partie du problème de la société actuelle. Cest une société abrutie, à un point tel quelle a besoin dune véritable rééducation au Sens commun et aux Libertés…

Samedi 5 avril 2008
Est-ce qu’on doit encore le répéter ? Est-ce qu’on doit encore rajouter des mots à des faits qui parlent d’eux-mêmes ? La démocratie belge a dû digérer des dizaines de révoltes et d’évasions dans ses prisons et ses camps. Les prisonniers ont ainsi brisé le silence et l’isolation qui leur était assigné. Et ce n’est pas rien, puisque c’est justement l’isolement qui est la raison d’être de la prison : arracher à leur contexte social des gens qui, pour une raison ou pour une autre, sont indésirables, dans le but de maintenir la paix sociale.

Comme c’est trop souvent le cas, beaucoup furent stupéfaits par cet embrasement soudain de la révolte. Les expressions sauvages de mécontentement comme celles qui secouent les prisons depuis un an et demi montrent l’abîme béant qu’il y a entre les «activistes», rouillés dans leurs cadres militants, et le reste des révoltés. Il n’en avait pas été autrement quand les banlieues françaises avaient explosé en 2005 et les ondes de choc s’étaient ressenties jusque dans nos propres rues. La réponse la plus visible avait été l’engourdissement d’un mouvement qui ne se comprend pas. Quelques esprits éclairés y avaient encore ajouté une série de critiques soi-disant constructives. Leur seul but semblait être d’empêcher que la flamme de la révolte en allume d’autres.

Ce n’est pas comme si, confrontés à des faits qui parlent d’eux-mêmes, nous devions nous jeter aveuglément au plus fort du combat. Non, mais face à des faits aussi clairs qu’une prison
partiellement dévastée, la question la plus intéressante n’est sans doute pas de savoir qui a fait ça, pourquoi c’est arrivé… Non, la question à se poser est avant tout de savoir ce qu’on en fait. Ça en dirait long sur les idées qu’on défend si on n’arrivait pas à reconnaître nos propres désirs dans une prison qui brûle et à concrétiser cette reconnaissance en faisant sortir la rébellion des murs et en la portant dans la rue. Non pas juste parce qu’on est solidaire, mais parce qu’on a quelque chose à dire et à faire : la destruction de toutes les prisons et du monde qui en a besoin. Dans cette optique, nous pouvons devenir complices des révoltes des prisonniers.

Et avant que le reproche narquois que tout ceci n’est que rhétorique n’éteigne tout penchant pour la révolte, nous devons regarder les faits en face une fois pour toutes : les prisons qui se
sont enflammées, les prisons dont une partie de l’infrastructure a été détruite pendant des mutineries, les évasions, les occupations de préaux comme récemment à Dendermonde, Merksplas et Gand.

Peut-être que certains font remarquer que ces révoltes ne sont aucunement dirigées contre la prison en soi, que pour les prisonniers il ne s’agissait que d’obtenir quelques améliorations, ou encore que certains prisonniers rebelles sont peut-être des salauds. Eh bien, personne n’a jamais prétendu qu’il ne pouvait en être ainsi. Mais ceux qui pensent que des mouvements de révolte peuvent n’être constitués que de révolutionnaires conscients sont complètement à côté de la plaque. Ce sont souvent les pratiques de ces mouvements (les faits qui parlent d’eux-mêmes) qui dépassent les cadres étroits des revendications réformistes, comme par exemple dans des conflits liés au travail. Alors que les revendications d’une lutte ne sont que modérément intéressantes (augmentation salariale, pas de licenciements…), ce sont les pratiques qui nous sautent aux yeux (grèves sauvages, sabotages…). Y a-t-il une meilleure critique de la prison que d’en saccager une ? C’est donc à nous, à ceux qui veulent en finir avec toutes les prisons, qu’il revient d’avancer notre propre perspective — contribuant ainsi à la révolte, tout en élargissant qualitativement cette perspective. Cet élargissement qualitatif ne peut avoir lieu que dans la dynamique de révolte, pas en-dehors ni au-dessus.

Si nous parlons de «la prison et son monde», ce n’est pas pour nous apitoyer sur notre propre sort parce qu’on est tous prisonniers dans ce monde d’exploitation et de domination, mais justement pour découvrir où nous pouvons toucher la prison. Parce que la prison n’est pas seulement cette institution avec ses quatre murs gris… Ses tentacules s’étendent jusque dans nos rues et sont vulnérables.

Il ne s’agit pas ici d’inciter tout le monde à devenir «activiste anti-prison». Ce genre de spécialisation rend juste plus difficile le fait de nous reconnaître en tant qu’exploité parmi les autres, dans les révoltes qui provoquent de temps en temps des fissures dans cette société pourrie. Mais en même temps, et justement pour cette raison, n’admettons pas qu’une révolte en prison reste isolée entre les quatre murs. Faisons de cette révolte la nôtre, avec nos propres idées et moyens, et diffusons la dans la rue.

Les mauvais jours finiront…
décembre 2007

La Cavale
, Correspondance de la lutte contre la prison, no 11, janvier 2008
De Nar
, journal anarchiste, no 212, janvier 2008

Samedi 5 avril 2008
La prison n’est pas une solution : elle fait partie du problème

Le collectif Solidarités prisonnier-e-s appelle à un rassemblement bruyant le lundi 7 avril à partir de 14 heures devant la Maison d’arrêt pour quenfin Rachida ouvre ses oreilles. À la M.A. de Valence comme ailleurs à lEPM de Meyzieu par exemple, la torture blanche se pratique en prison.

Nous déclarions le 3 avril 2008 sur la base de divers éléments fournis par les médias (radios, journaux) :
— Il y a eu dans les jours précédents le 4 mars une altercation entre Jérémy et Raphaël, le troisième détenu présent alors dans la cellule sinterposa dans la bagarre.
— Les matons sanctionnent le détenu qui sinterpose (la bagarre était confuse ?…)
— Celui-ci est emmené au mitard.
— Lorsque Jérémy rencontre sa mère au parloir il lui montre les divers hématomes sur son corps. Lors de sa sortie du parloir un maton chuchote à loreille de Jérémy. (cf. Le Progrès de saintÉtienne, édition du 29 mars).— Jérémy est livré en pâture à Raphaël.
— Malgré les cris et le fait que Jérémy tape sur la porte pour demander de laide, rien nest fait pour le changer de cellule.
— Le week-end aurait pu permettre de lemmener à lhôpital pour recevoir les soins que sa santé justifiait. Mais le directeur déclare le 28 mars au collectif : «Le médecin et linfirmier sont absents de la maison d'arrêt le week-end».

Le collectif Solidarités prisonnier-e-s avait déclaré dans un premier tract vouloir faire la lumière sur ce présumé suicide.

Le 2 février Julien s
est suicidé à lEPM de Meyzieu. Deux associations «Témoins» et «Faites la lumière en détention» ont pris linitiative à la suite de la manifestation du 9 février devant la prison de Meyzieu de sy rendre de nouveau pour sentretenir avec les familles des détenus et les personnels qui y travaillent, afin de recueillir des informations sur les conditions de détention. Les familles acceptent de parler, et ce quelles disent ne correspond pas à limage policée que voudrait en donner la ministre de l’Intérieur, Mme Dati

Comment peut-elle justifier à ses propres yeux une vengeance aussi misérable au nom du Sens commun, de la Justice, de la Société, du Système, des Libertés, etc . ?

La prison est tout simplement un instrument des riches et des puissants pour maintenir la peur auprès du reste de la population et la garder sous le joug. Il ne nous surprend donc en rien que l
État nécoute pas les prisonniers et quil rende sévèrement les coups. Cest pour cela que lÉtat, ses directeurs de prisons et ses matons mettent à lécart certains prisonniers qui sont trop récalcitrants en les gardant dans un isolement presque permanent. Cela implique concrètement 23 heures par jour en cellule, aucun contact avec les autres prisonniers et une promenade seul dans une cage. Encore une fois les faits nous donnent raison. Julien et Jérémy sont-ils morts pour la justification de la paix sociale ?

En guise de conclusion provisoire :
Cest une société abrutie à un point tel quelle a besoin dune véritable «rééducation» au Sens commun et aux Libertés…


P.S. Rachida Dati ministre de la paix sociale vient à Valence lundi 7 avril et pour cela les organisations de paix sociale que sont lARAPEJ et GENEPI organisent des débats le 1er avril et le 7 avril 2008 au lycée Camille Vernet avec comme thème «La prison est-elle la solution ?»

Lundi 7 avril, à Valence :
Manifestation à 13 heures devant le tribunal, à l’appel du Syndicat des Avocats de France et du PCF
Manifestation à 14 heures devant la prison, à l’appel du collectif Solidarités prisonnier-e-s
Vendredi 4 avril 2008

Il y a de nombreuses manières de manifester de la solidarité envers des compagnons criminalisés par l’État, chacune d’entre elles est une expression directe de la manière dont on intervient dans le conflit social en général.

Il y a ceux qui voient la solidarité comme un service
social prêté à tel ou tel compagnon arrêté, et ils font des choses telles que : chercher des avocats, envoyer de l’argent et des vêtements, rendre visite, etc. Cette solidarité purement humanitaire se traduit aussi par la constitution de comités de défense et leurs campagnes dont le but est d’influencer l’opinion publique.

Et puis il y a ceux qui voient la solidarité dans un sens strictement politique et qui jouent à faire un tas de «distinctions» dont le but est de ne pas compromettre l’image de leur propre activité. Donc pour des raisons d’opportunité, ils défendent et font preuve de solidarité envers ceux qui se déclarent innocents, pas envers ceux qui revendiquent leurs actions.

D’autres encore, s’ils voient qu’il y a quelque chose à gagner en termes de propagande politique, sortent immédiatement des tracts et des brochures en solidarité formelle avec le ou les compagnons arrêtés, c’est-à-dire, ils se déclarent solidaires en mots, tandis qu’en pratique il n’y en a pas la moindre trace.

Et puis il y a la solidarité dans un contexte idéologique. C’est le cas des marxistes-léninistes dans leur version du parti révolutionnaire combattant. Ils expriment leur solidarité avec ceux qui ont des positions semblables aux leurs, et sont en opposition avec ceux qui ne partagent pas ou ne reconnaissent pas leur ligne politique ou leur stratégie, utilisant souvent la censure et l’ostracisme contre ceux qu’ils considèrent gênants.

Qu’est-ce que nous pensons que solidarité révolutionnaire doit vouloir dire alors ?

Le premier aspect est celui de voir la solidarité comme le prolongement de la pratique sociale insurrectionnelle que l’on mène déjà au sein du conflit de classe, c’est-à-dire, comme une démonstration directe d’actions d’attaque contre toutes les structures du pouvoir, grandes et petites, qui sont présentes sur son propre territoire. Et ceci parce que celles-ci devraient toujours être tenues pour responsables de tout ce qui arrive dans la réalité sociale, y compris, par conséquent, la criminalisation et l’arrestation de compagnons où qu’ils soient. Réduire la question de la répression contre des compagnons à quelque chose de strictement lié à l’appareil policier et judiciaire serait un manque de vue à long terme. La criminalisation et l’arrestation de compagnons doivent être vu dans le contexte de la lutte sociale dans son ensemble, précisément parce que celles-ci sont toujours les moyens matériels hâtifs utilisés par l’État pour décourager partout la radicalisation. Peut importe sa grandeur ou son insignifiance, tout acte de répression fait partie des rapports de la lutte sociale en cours contre les structures de la domination.

Le deuxième aspect est que tout les compagnons révolutionnaires devraient être défendus par principe, peu importent les accusations portées contre eux par l’appareil légal et policier de l’État, tout d’abord parce qu’il est question de les arracher à leurs griffes, c’est-à-dire, aux conditions d’«otage» auxquelles ils ont été réduits. En outre, il est aussi question de ne pas perdre l’occasion d’intensifier l’attaque contre la «loi» qui se veut l’expression régulatrice de touts les rapports de pouvoir présents dans la société constituée.

Le troisième aspect concerne le refus d’accepter la logique de défense qui est inhérente à la loi constitutionnelle, comme par exemple le problème de l’«innocence» ou de la «culpabilité» des compagnons impliqués, et cela parce que nous avons beaucoup de bonnes raisons de les défendre et personne ne peut justifier l’opportunisme politique de ne pas le faire. Nous ne pouvons pas et nous ne devons pas nous considérer comme des avocats, mais comme des anarchistes révolutionnaires en guerre sur tous les fronts contre l’ordre social constitué. Nous cherchons à détruire radicalement ce dernier de haut en bas, le juger, comme il le fait avec nous, ne nous intéresse pas. Pour cette raison, nous considérons toute sentence dictée par les vautours de l’État contre des prolétaires révoltés, et d’autant plus s’il s’agit de compagnons, comme une sentence dictée contre nous et qui doit, comme telle, être vengée par tous les moyens que nous considérons opportuns, en accord avec notre tempérament et nos goûts personnels.

Le quatrième et dernier aspect concerne notre attitude à l’égard les compagnons arrêtés, envers qui nous continuons à nous comporter comme à l’égard de ceux qui ne sont pas en prison. Ce qui veut dire que nous unissons toujours, dans chacun des cas, une critique radicale à la solidarité révolutionnaire. Nous pouvons montrer notre solidarité envers des compagnons, et nous le faisons, sans pour autant épouser leurs idées. Ceux qui montrent leur solidarité envers des compagnons ne sont pas nécessairement mêlés à leurs opinions et points de vue, et la même chose vaut pour nous en ce qui les concerne. Nous soutenons activement tous les compagnons emprisonnés en tout, mais seulement dans la mesure où ce que nous faisons pour eux n’entre pas en opposition avec ou ne contredit pas notre manière d’être révolutionnaire insurrectionnaliste. Notre relation est exclusivement celle entre révolutionnaires sociaux en révolte, pas celle d’un marchandage de positions. Nous ne sacrifions aucune part de nous-mêmes, tout comme nous n’en attendons pas moins des autres.

Nous considérons la solidarité comme une façon d’être complices, comme une manière de prendre un plaisir réciproque et nullement comme un devoir, un sacrifice pour la «bonne et sacrée cause», parce que c’est notre propre cause, c’est-à-dire, nous-mêmes.

En partant de ces principes, de première importance dans le développement de notre action anarchiste insurrectionnaliste, la solidarité révolutionnaire prend du sens en tant que telle, parce que nous montrerions un simple soutien matériel à n’importe quel ami qui se retrouve en prison.

La solidarité révolutionnaire est une partie intégrale de notre être en tant qu’anarchistes insurrectionnels. C’est dans cette dimension qu’elle devrait être manifestée sans cesse, précisément parce que cela contribue à élargir ce que nous faisons déjà.

Pierleone Porcu

La Cavale no 11, janvier 2008

Correspondance de la lutte contre la prison

Vendredi 4 avril 2008

Me Marie-Christine Buffard, avocate du barreau de Saint-Étienne, s’est officiellement constituée partie civile pour les parents et grands-parents du jeune homme.

La famille de Jérémy Martinez, ce jeune Stéphanois de 19 ans frappé à mort en prison à Valence le 4 mars (notre journal du samedi 29 mars), a officiellement mandaté Me Marie-Christine Buffard, du barreau de Saint-Étienne.

Le détenu, âgé de 20 ans, qui partageait sa cellule, a été mis en examen pour homicide. «Cette famille a droit à la vérité, rappelle Me Buffard, mais pour accéder au dossier et connaître les résultats de l
autopsie, la seule solution est de se constituer partie civile.» Lavocate devrait donc dans les jours à venir obtenir les premières pièces du dossier confié à un juge dinstruction de Valence.

L
enquête est désormais entre les mains de la police criminelle valentinoise et les auditions vont se multiplier pour entendre lauteur et les témoins du drame, les codétenus de la jeune victime, et aussi le personnel de la prison de Valence : «Pratiquer la politique de la délinquance zéro, cest une chose, souligne Me Buffard, mais cela corrobore aujourdhui avec une surpopulation qui ne permet pas au personnel dassurer aussi la sécurité des détenus. La société nest pas là pour envoyer des jeunes à labattoir. Elle a le devoir de les protéger.»

L
avocate avait assisté le jeune Jérémy à plusieurs reprises, lorsquil était mineur et commettait des actes de petite délinquance à répétition : «Jérémy traînait ses casseroles de ladolescence et lorsquil sest retrouvé pour la première fois devant un tribunal de majeur, dans le cadre dune comparution immédiate, les sursis sont tombés.» Il purgeait effectivement une peine de prison ferme dun an et était incarcéré depuis début novembre.

Pourtant le jeune homme était dans la perspective d
une formation et préparait sa sortie : «Tout semblait aller bien pour lui durant les premiers jours de sa détention. Jusquau jour où il sest retrouvé dans la cellule dun détenu, visiblement atteint de troubles psychiatriques graves.» Pour les parents et grands-parents de Jérémy, le personnel de la prison a livré leur enfant à un «bourreau». Lenquête devrait permettre de déterminer les responsabilités de chacun.

Laurence Perbey
Le Progrès (édition de la Loire), 2 avril 2008



Voir aussi,
Pour en finir avec toutes les prisons ! (25/03/08)
Mardi 1 avril 2008

Alors que le ministère de la justice s’apprête à ouvrir la sixième prison pour mineurs à Porcheville (78), le journal Le Progrès nous révèle une nouvelle tentative de suicide d’un jeune de 17 ans à l’EPM de Meyzieu.

En février dernier,
le jeune Julien avait déjà trouvé la mort au sein de cette prison et la ministre de la Justice avait exprimé son soutien à sa famille en déclarant «que sa mise en détention était justifiée».

Comment de tels actes sont possibles alors que l’administration a mis tous les moyens pour faire le vrai choix d’éduquer ? N’y a-t-il pas assez d’éducateurs ou de matons?

Ce triste événement vient une fois de plus nous rappeler que quelles que soient les décorations et les discours malhonnêtes, c’est toujours la mort qui plane au dessus d’une prison.

L’éducation n’a pas d’existence possible dans un lieu fermé mais peut-être que le ministère de la Justice expérimente un accompagnement éducatif vers la fin de vie ?

Mardi 25 mars 2008
undefinedIl serait faux de dire de la prison qu’elle est un sujet tabou : on parle régulièrement des prisons, et paradoxalement, souvent pour en dire qu’elles représentent des zones d’ombre de notre société — ce que reconnaît le pouvoir politique lui-même [Sarkozy le reconnaît lui-même dans Le Monde en mars 2007, en qualifiant les prisons de «zone d’ombre de notre république»], alors qu’il est responsable de l’opacité entretenue par l’institution sur elle-même (opacité paroxystique dans le cas de décès, qu’on ne peut, avec les militants, que qualifier de «suspects» en l’absence d’enquête officielle indépendante et sérieuse [Voir par exemple les «affaires» Jawad Zaouiya et Mehdi Rezaga, parmi d’autres résumées sur cette page ; voir, liée à ces affaires, l’action de l’Association des familles en lutte contre l’insécurité et les décès en détention (AFLIDD)]).

La prison se trouve d’une part au centre d’un discours sécuritaire : elle est présentée comme une nécessité dans une société où la criminalité serait devenue une réalité quotidienne. Michel Foucault a ainsi souligné dans Surveiller et Punir (1975) l’utilité politique du «fait divers criminel», qui «par sa redondance quotidienne, rend acceptable l’ensemble des contrôles judiciaires et policiers qui quadrillent la société ; il raconte au jour le jour une sorte de bataille intérieure contre l’ennemi sans visage». Le respect de la loi est légitimé en soi («la loi c’est la loi») ou par sa fonction de protection de la cohésion d’une société. La prison est donc abordée sur le thème de la répression nécessaire et par le prisme loi-police-justice-prison.

D’autre part la prison est au cœur d’un discours critique à dimension humanitaire : le non respect des droits de l’Homme, la brutalité des surveillants pénitentiaires, la difficulté de voir les familles, les contrariétés quotidiennes mais aussi les souffrances physiques et mentales réelles sont à raison dénoncés. On ressort alors du placard le thème de la réforme des prisons, suite à la révélation de quelque scandale. Ainsi, la publication du livre de Véronique Vasseur Médecin-chef à la prison de la Santé en 2000 avait suscité des réactions d’effroi dans le milieu politique, sans pour autant que cela soit suivi d’effet, si bien que Loïc Wacquant a pu noter que ces dénonciations «peuvent s’avérer contre-productives en créant l’illusion qu’on s’est saisi du problème alors qu’on n’a fait que l’éviter».

Car ces deux approches occultent une question proprement politique : à quoi sert la prison ? Quelle(s) fonction(s) remplit l’institution prison ? Qu’attend-on réellement d’elle ? Pouvons-nous encore seulement croire que la prison «guérit» ou qu’elle aide à empêcher ou même à réduire la criminalité ? Quelle utilité la prison incarne t-elle aux yeux du pouvoir, pour que celui-ci assure son maintien, malgré son échec évident ?


Le perpétuel échec de la prison

«Admettons que la loi soit destinée à définir des infractions, que l’appareil pénal ait pour fonction de les réduire et que la prison soit l’instrument de cette répression ; alors il faut dresser un constat d’échec.»
Michel Foucault.

La prison trouve une forme de légitimité dans la fonction sociale qu’on lui prête : elle aiderait, dans une représentation quelque peu pastorale, ceux qui se sont égarés à retrouver le droit chemin. La prison tirerait son utilité de son rôle de réhabilitation et de resocialisation. Le/la détenu·e pourrait donc théoriquement redevenir un·e citoyen·ne de la société après avoir payé sa dette et réappris les règles qui régissent la vie en commun.


Cette institution d’orthopédie du corps social est cependant tout sauf une machine à «guérir» : aujourd’hui en France — ce chiffre est celui, officiel, de l’administration pénitentiaire — un·e détenu·e se suicide tous les trois jours [Ces chiffres rejoignent celui évoqué dans l’étude du docteur Sophie Baron-Laforet de 125 suicides par an en prison, voir : «Repérage du suicide en prison et éléments contextuels», 2000] (ce taux est parmi les plus élevés du monde, et il nous laisse estimer le nombre des tentatives qui n’aboutissent pas). Les pathologies psychiques résultant de la détention sont extrêmement nombreuses et personne n’ose plus affirmer que la prison aide d’une part à aller mieux, d’autre part à se «réhabiliter». «Certains s’en tirent ? Oui, comme d’un cancer du foie. On est tenté de croire alors au miracle», écrit Catherine Baker dans Pourquoi faudrait-il punir ? (2004). Les témoignages de détenu·e·s laissent également peu d’illusions : «On vit dans un manque perpétuel. Si l’enfer existe, il doit ressembler à cela.» [J.-P. Guéno, J. Pecnard, Paroles de détenus, lettres et écrits de prison, éditions Les Arènes, 2000. Témoignage d’Idora, prisonnière politique basque, p.17] Personne ne peut plus même feindre de croire que les passages à tabac, les privations, le froid, la solitude, l’absence d’intimité, aident à une quelconque «resocialisation». Pas de miracle : personne ne «s’améliore» à trois dans une cellule de 9m².

Et que penser de la «resocialisation» de personnes qui ne sont pas encore considérées comme «désocialisées», c’est-à-dire qui ne sont pas encore condamnées ? Elles représentent 35% de la population carcérale en France [Chiffres au 1.08.2005, GNCP (Groupe National de Concertation Prison) «La prison ça n’arrive pas qu’aux autres !», questionnaire «La prison en France» et réponses correspondantes] : 35% des détenu·e·s sont littéralement enfermées pour rien, en attente de leur jugement. Ces accusé·e·s sont ensuite la plupart du temps condamné·e·s : libérer ces personnes serait apparemment un aveu trop criant de l’absurdité de la situation. Le jugement constitue a posteriori une légitimation du temps de détention déjà effectué.

On dit aussi que la prison a un effet curatif : les anciens détenus seraient «réintégrés» à la société, «éduqués» et à nouveau «normaux», leur «pathologie sociale» serait définitivement soignée. À l’opposé de cette vision des choses, nous devons constater que les ex détenus reviennent fréquemment à l’intérieur des prisons, et pas en qualité de visiteurs. Un surveillant de prison : «La réinsertion donne bonne conscience à certains. Pas à des gens comme moi, mais aux politiques. En maison d’arrêt c’est pareil. Combien j’en ai vu me dire, “Chef, vous inquiétez pas, je reviendrai jamais !” et paf ! six mois après…» [Cité par Loïc Wacquant dans «La prison est une institution hors-la-loi», op.cit., source originelle : Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic et Georges Benguigui, Le Monde des surveillants de prison, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, p. 36]. Il est assez difficile d’estimer le taux de récidive (principalement en raison de la difficulté à établir une définition commune : parle-t-on de récidive uniquement lorsque le même délit ou crime est à nouveau commis ? Prend-on en compte les peines non privatives de liberté ?). Un chiffre peut cependant nous aider à évaluer la situation : 46% des ex détenu·e·s sont à nouveau condamné·e·s (pour un autre motif) et réincarcéré·e·s dans les cinq ans suivant leur libération [Chiffre cité dans le test «La prison ça n’arrive pas qu’aux autres», op. cit., source originelle : Étude d’Annie KENSEY et de Pierre TOURNIER sur la récidive, mars 2004]. Ce constat empirique donne tout son sens à cette phrase de M. Foucault :
«On dit que la prison fabrique des délinquants ; c’est vrai qu’elle reconduit presque fatalement devant les tribunaux ceux qui lui ont été confiés.»

L’échec de la prison est donc double :

— Premièrement les individus placés aux mains du système pénal ne vont pas «mieux» : suicides, viols, souffrances physiques et morales, etc. empêchent toute «amélioration», et bien pire brisent littéralement les détenus.

— Deuxièmement les individus ne semblent pas guéris de la pathologie qu’on a cru déceler en eux : le taux de récidive nous montre que la prison ne peut en aucun cas servir à diminuer la criminalité. Elle offre même parfois un espace de rencontre où de nouveaux réseaux et de nouvelles complicités peuvent se créer.

Je laisse ici de côté la conception de la peine pour la peine, considérant qu’elle ne relève pas d’une théorie de la prison, mais d’une forme de vengeance non argumentée. On pourrait à vrai dire aller plus loin que cette impression d’irréflexion du «ça leur apprendra», en disant que la peine-souffrance (c’est-à-dire qui n’a d’autre but que la punition) peut être indirectement un discours à la population externe aux prisons : «Surveillez votre comportement, car vous savez ce que la prison représente comme somme de douleurs» ou qu’elle peut «servir de leçon» aux personnes qui s’y sont frottées. Dans cette perspective aussi, l’échec est évident, au regard de la récidive.


Malgré cet échec patent de la prison nous ne constatons pas de recul dans la politique pénale, bien au contraire : nous pouvons observer une nouvelle vague massive d’emprisonnements dans les dix dernières années, motivée notamment par la politique de la «tolérance zéro». Pourquoi ?

«Mais peut-être faut-il retourner le problème et se demander à quoi sert l’échec de la prison ; à quoi sont utiles ces phénomènes que la critique continûment dénonce : maintien de la délinquance, induction de la récidive, transformation de l’infracteur d’occasion en délinquant d’habitude, organisation d’un milieu fermé de délinquance.»
Michel Foucault.

Tâchons de dévoiler les fonctions réelles qu’occupe la prison dans notre société.



L’archipel carcéral et l’extension du système disciplinaire

«On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était suremprisonnée ?»
Foucault.

Un réseau continu


On peut penser la prison comme partie d’un système général – le système disciplinaire. Selon M. Foucault, il n’existe pas de différence essentielle entre le pouvoir qui s’exerce en prison et celui qui s’exerce dans le reste de la société : il se refuse à percevoir la discipline et la surveillance uniquement derrière des barreaux. Mais il ne s’agit pas ici d’une banalisation des conditions de détention, car demeure un «seuil terrible qui sépare le monde ordinaire de celui de la prison» (Alain Brossat). Il s’agit bien plus d’une possibilité théorique de penser la continuité d’un pouvoir, sa transversalité (sous différentes modalités) à travers divers lieux. La prison est un degré — et certes le degré le plus élevé — d’un pouvoir disciplinaire. S’il est essentiel de dénoncer l’intolérable de la situation à l’intérieur des prisons, on ne doit pas détourner son attention des disciplines qui encadrent notre vie. Ce sont les mêmes, qui se révèlent cependant de façon plus brutalement évidente dans les prisons : «la prison ne représente pas du tout le déchaînement d’un pouvoir d’une autre nature, mais juste un degré supplémentaire dans l’intensité d’un mécanisme qui n’a pas cessé de jouer dès les premières sanctions» (Foucault). Pas de différence de nature, mais une différence de degré.

Foucault parle également d’un «archipel carcéral [qui] transporte cette technique de l’institution pénale au corps social tout entier» et d’une «grande trame carcérale [qui] rejoint tous les dispositifs disciplinaires, qui fonctionnent disséminés dans la société». Le «continuum carcéral» symbolise ainsi la réussite d’une société disciplinaire dans laquelle les disciplines sont une expression du pouvoir, des dispositifs de pouvoir et non de simples instruments du pouvoir. Schématiquement, le pouvoir ne fonctionne plus tant sur le mode vertical (comme au Moyen Âge) entre le roi et ses sujets que comme un réseau de contraintes, de rapports de pouvoir, de lois, de dispositifs et de techniques. Le pouvoir de juger et de punir n’est plus le privilège du roi, du souverain, du puissant. Ces pouvoirs se sont partagés et diffusés, conséquence du «morcellement du pouvoir légal de punir» : «toute une armée de techniciens est venue prendre la relève du bourreau (…) les surveillants, les médecins, les aumôniers, les psychiatres, les psychologues, les éducateurs». Ces nouveaux personnages indiquent une nouvelle nature du pouvoir : la figure clef n’est plus celle du bourreau mais du technicien de vie. Nous entrons alors dans l’ère des disciplines qui représente un affinement et une complexification du pouvoir.

Définition de la discipline

«La “discipline” ne peut s’identifier ni avec une institution, ni avec un appareil ; elle est un type de pouvoir, une modalité pour l’exercer, comportant tout un ensemble d’instruments, de techniques, de procédés, de niveaux d’application, de cibles ; elle est une “physique” ou une “anatomie” du pouvoir, une technologie.»

Les disciplines représentent originairement des méthodes de contrôle du corps et consistent en une coercition constante du corps dans le détail. Foucault éclaircit ce point par un exemple : l’essentiel n’est plus que l’écolier parvienne à produire une page d’écriture à l’école, mais la façon dont il l’écrit, la façon de tenir son stylo, la façon qu’il a de se tenir, des doigts jusqu’aux pieds. On peut voir le même type de pouvoir à l’œuvre en prison, où on n’apprend pas aux prisonniers d’activité utile (comme le tressage des cordes par exemple : qui peut exercer un métier en dehors de la prison avec cette formation ?). La formation à un futur métier n’est précisément pas ce qui importe en prison. Le but est «le sujet obéissant, l’individu, assujetti à des habitudes, des règles, des ordres, une autorité qui s’exerce continûment autour de lui et sur lui, et qu’il doit laisser fonctionner automatiquement en lui». Ce projet de «former un sujet d’obéissance plié à la forme à la fois générale et méticuleuse d’un pouvoir quelconque» se trouve au cœur du système disciplinaire. Le corps devient objet de savoir, porteur et relais d’un réseau de pouvoir continu.


Selon Foucault, bien plus qu’un pouvoir, il y aurait des pouvoirs et des réseaux de pouvoir : des relations de pouvoir en tension et en mouvement permanents. Le pouvoir est bien plus une stratégie, une tactique, qu’une qualité ou une propriété. Ce pouvoir ne se possède pas mais s’exerce. La question n’est pas celle du détenteur du pouvoir : chacun·e est un relais du pouvoir, (et partout où il y a pouvoir, il y a résistance). Enfin il importe de ne pas considérer uniquement la dimension répressive du pouvoir, mais de prêter attention au fait que le pouvoir est aussi productif.

Ce projet d’assujettissement rencontre des intérêts économiques : les disciplines ont émergé dans le cadre du capitalisme naissant et d’une nouvelle façon de faire de la politique : la gouvernementalité.



L’utilité économique de la prison

«Cet investissement politique du corps est lié, selon des relations complexes et réciproques, à son utilisation économique ; c’est, pour une bonne part, comme force de production que le corps est investi de rapports de pouvoir et de domination ; mais en retour sa constitution comme force de travail n’est possible que s’il est pris dans un système d’assujettissement […] ; le corps ne devient force utile que s’il est à la fois corps productif et corps assujetti

Selon l’auteur de Surveiller et punir la prison forme, presque physiquement, des personnes dans un but également économique. L’utilité n’est pas directe, au sens où on ne forme pas les détenu·e·s à un métier et où le travail effectué à l’intérieur des murs ne rapporte pas beaucoup d’argent à l’administration pénitentiaire (même s’il faut rappeler que l’exploitation de la main d’œuvre détenue est réelle et scandaleuse [
Séverine Vatant, dans un article de juin 2003 dans Le Monde diplomatique, rappelle qu’en France l’activité salariée en prison est en moyenne rémunérée 3 euros par heure. («Droit du travail au rabais pour les détenus»). Le documentaire «dossier Scheffer» diffusé sur Arte le 8 septembre 2007 sur la prison de Saint Quentin aux États-Unis évoque quant à lui un salaire horaire correspondant à environ 20 centimes d’euros, pour des travaux pénibles.]). Mais on habitue les détenu·e·s à se lever tôt, à obéir aux ordres, en bref : à se soumettre à un pouvoir. «L’utilité du travail pénal ? Non pas un profit ; ni même la formation d’une habileté utile ; mais la constitution d’un rapport de pouvoir, d’une forme économique vide, d’un schéma de la soumission individuelle et de son ajustement à un appareil de production.»

Les détenus doivent également «réapprendre» en prison un certain nombre de principes jugés fondamentaux comme celui de propriété privée (et on peut penser le fait qu’on les dépossède de quasiment tout comme un apprentissage en négatif de l’importance de la propriété privée). Même si Foucault rechigne à employer une terminologie marxiste, il est bien question d’un «justice de classe» dans Surveiller et punir : les personnes qui font l’expérience de la prison sont très majoritairement pauvres. «L’institution prison, c’est pour beaucoup un iceberg. La partie apparente, c’est la justification : “Il faut des prisons parce qu’il y a des criminels.” La partie cachée, c’est le plus important, le plus redoutable : la prison est un instrument de répression sociale. Les grands délinquants, les grands criminels ne représentent pas 5% de l’ensemble des prisonniers. Le reste, c’est la délinquance moyenne et petite. Pour l’essentiel, des gens des classes pauvres

Loïc Wacquant poursuit cette analyse de la prison par le prisme économique et prouve de manière sociologique l’intuition de Foucault : aux États-Unis deux tiers des détenus proviennent de foyers qui disposent d’un revenu inférieur à la moitié du seuil de pauvreté. Il ne s’agit pas d’un hasard : cette politique pénale constitue une nouvelle manière de gérer la misère. En effet, la misère n’est plus prise en charge par la main gauche de l’État — c’est-à-dire par l’aspect social de l’État (sécurité sociale, éducation, santé…) — mais par sa main droite — c’est-à-dire la police, la justice, la prison. Bien plus, il s’agirait d’un passage de l’un à l’autre dans un sinistre jeu de jonglage entre les deux mains : la politique pénale permettrait de gérer et dissimuler les conséquences du retrait de l’État providence : «là où on a renoncé à mettre des emplois, on mettra désormais des commissariats, en attendant sans doute de bâtir des prisons». Wacquant parle d’une «transition historique de l’État-providence à l’État-pénitence».

Wacquant procède à un constat sociologique : qui se trouve en prison ? Il prend également en considération la population qui est «sous main de justice», à savoir les personnes, qui, sans être incarcérées, sont placées sous contrôle judiciaire, enregistrées dans les fichiers de la police, condamnées à des peines dites «légères» : amendes, travaux d’intérêts généraux… Aux États-Unis il constate une surreprésentation d’une population masculine, jeune, très pauvre et de couleur (dans l’ordre d’importance : noire et hispanique). Suite à ce constat il pose la question suivante : dans quelle mesure cette incarcération est utile aux yeux du pouvoir ? Quel intérêt économique peut avoir le pouvoir à construire toujours plus de nouvelles prisons et à les remplir ?

La prison et le marché déqualifié du travail