Vol au-dessus d'un nid de vigiles

Publié le par la Rédaction

 

Petit plaisir quotidien… ça mange pas d’pain et ça fait du bien ! Pourquoi s’priver d’le partager ?

 

Lecture au parc le dos réchauffé par un soleil printanier. J’ai pas vu l’heure passer, ça va bientôt fermer… Je pars faire quelques courses pour remplir un peu le frigo qui se vide bien vite au nombre qu’on est. Direction donc : le supermarché.

 

Préparation habituelle. Je vide les emplacements dans mes vêtements. Un peu de place pour accueillir dignement les chères denrées. Je pénètre dans l’antre de la bête et, mon panier en main, je fais le tour des rayons à dévaliser modestement. Pas besoin de se soucier du prix, ici comme ailleurs, quand on veut c’est gratuit. Un coup d’œil aux caméras, pas d’antivols sur les produits : j’empoche.

 

Un client débarque dans mon rayon. Sa tête, je la connais… je la remets.

 

Il fait partie de ces crapules vicieuses, nouvelle génération en expansion, qui font leurs courses, les yeux rivés sur les paniers d’à côté. Vigiles en civil.

 

Coup de chance, celui là ne m’est pas inconnu… j’ai déjà eu affaire à lui.

 

Il y a deux mois de ça, même méthode, autre magasin. Cette fois, j’avais été moins malin.

 

Passé la caisse, les deux mains sur les épaules, il m’avait demandé de le suivre le regard grave et le sourire aux lèvres : «Déballez tout ce que vous avez.» Ça n’en finissait plus. Sa feuille de déclaration n’avait pas assez de lignes, il en avait pris une autre. Assis dans Son local, j’avais eu droit à la morale. Lui debout qui calcule le total avec le sentiment d’avoir attrapé un beau poisson. Il appelle le gérant… Le costard m’adresse la parole : «Vous pourriez au moins prendre les produits bon marché.» Mais bien sûr, et vous baisez les pieds ! En réalité, je ne fais pas le fier. J’entends aux hauts parleurs : «Ginette, Marguerite et Olivier sont priés de se rendre au local Sécurité.» Ça correspond à des produits volés depuis plusieurs mois. Ah… les habitudes, ça me perdra ! Je repense à cette phrase tagguée sur les murs de la ville : «Il est facile de frapper un oiseau au vol uniforme.»

 

Je nie la récidive. De toute façon, à quoi bon parler à ces gars dont le boulot est justement de me chopper. Le gérant s’en va, les autres employés aussi, je ne mérite quand même pas qu’on interrompe plus longtemps la machine économique. Je reste seul avec le vigile. Il aurait presque pitié de moi ce connard ! «Tu sais, moi aussi je volais avant et puis, je me suis recyclé… faut bien travailler.» Ah oui, c’est vrai j’avais encore oublié…

 

Je tente le coup un peu naïf, ca coute rien d’essayer : «Tu sais très bien que demain je recommence, change une lettre de mon nom sur ta déclaration.» Il vient tout juste d’être félicité par le patron, forcément il refuse. Maintenant qu’il n’y a plus rien à jouer, je change de ton. Au moment de me barrer il ose me proposer de travailler, comme lui le fait. C’est qu’apparemment, ça recrute dans le secteur en ce moment avec les vols en augmentation. Bien énervé, je l’envoie chier.

 

Je raye de ma liste ce supermarché, c’est pas qu’on en manque !

 

Le lendemain, comme annoncé, je m’y remets pour pas perdre la main.

 

Deux mois que ça dure à nouveau. Un petit peu plus de sueurs froides aux caisses les premiers temps et puis ça passe. Avec les amis, on partage les pratiques, les plans plus ou moins osés. On sera toujours plus inventifs quoi qu’ils mettent en place, en face.

 

Deux mois de grosses ripailles partagées avec le goût de la gratuité qui relève tous ces produits normés. Et puis, aujourd’hui, dans ce supermarché, quand je vois à nouveau ce mec qui m’a grillé, mon cœur se met à battre bien vite, bien fort. Un mélange de peur et de rage. Je repose un à un chacun des produits. Je vide mes poches et je me dirige vers les caisses. Quand il se place derrière moi dans la file avec son unique produit en main, cette fois, c’est moi qui ai le sourire en coin ! Je le sens derrière moi, il doit déjà jubiler…

 

«89 centimes s’il vous plaît.» Je paye et je prends mes gousses d’ail. Ça n’a pas l’air de faire fuir ce vampire qui me saute dessus comme la fois précédente et me montre fièrement sa carte «SECURITY». Même rengaine : «Veuillez me suivre s’il vous plait, j’ai quelques questions à vous poser.» Et bah non, cette fois, c’est moi qui pose les questions ! Les clients et les caissiers semblent interloqués. Comme un évènement qui vient rompre un peu les habitudes du moment courses. Je lui vomis mon flot de rage en pleine gueule face. J’entends un «Il fait son boulot, laissez-le tranquille.» Je fais scandale non pas sur l’injustice de m’accuser, MOI, HONNÊTE CLIENT, de VOL mais sur ce taf qu’il a choisi de faire. Un taf de flic comme il y en a tant autour de nous qu’on ne les voit même plus. En civil ou en uniforme de toutes les couleurs. Du contrôle de parcmètres au contrôle des tickets, du contrôle des papiers au contrôle des poubelles, du contrôle au travail au contrôle intégré par chacun de nous sur nos voisins, nos familles, nos rues, des religions aux communautés.

 

Cette fois, c’est moi qui pars le cœur léger avec la sensation d’un travail bien fait, pas ce connard frustré de s’être fait bluffé, et de n’avoir pu écraser à nouveau un voleur.

 

Au bout de la rue, j’aperçois une autre enseigne…

 

Centre de médias alternatifs de Bruxelles, 20 mai 2010.

 


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