Villiers-le-Bel : Le procès d'une révolte

Publié le par la Rédaction

 

«La vengeance du roi s’appelle justice.»
Philippe le Bel.

 

Le 21 juin prochain, quatre jeunes de Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) devront répondre devant la justice de faits survenus dans leur quartier les 25 et 26 novembre 2007. La mort de deux adolescents, renversés par une voiture de police alors qu’ils circulaient en mini-moto, avait révolté les jeunes de Villiers, qui affrontèrent victorieusement les CRS deux nuits durant. Plusieurs flics furent blessés par des tirs de chevrotines.

 

Tous les quatre ont été arrêtés le 18 février 2008. Ce jour-là, à 6 heures du matin, quinze cent flics faisaient irruption dans des cités de Villiers-le-Bel, Gonesse et Sarcelles, une liste de suspects en main, défonçant les portes, saccageant le mobilier, bousculant tout le monde y compris vieillards et enfants, pour embarquer trente-trois suspects. Une quinzaine devaient rester en prison.

 

Les mises en examen faisaient suite à un appel du ministère de l’Intérieur, garantissant à d’éventuels témoins à charge l’anonymat et leur assurant une récompense de plusieurs milliers d’euros. Pour la première fois sous la Ve République, des gens ont donc été arrêtés, mis en examen et incarcérés sur la base d’une dénonciation rétribuée.

 

En juillet 2009, une dizaine de jeunes arrêtés durant la rafle ont été condamnés par le tribunal correctionnel à des peines allant de un à trois ans de prison — verdict confirmé en novembre pour les trois qui avaient fait appel. Et encore ne leur avait-on imputé que des caillassages. Le 21 juin, ce sera la cour d’assises, pour les quatre derniers, acccusés de «tentative d’homicide volontaire sur agents des forces de l’ordre».

 

Les forces de l’ordre ont reçu à Villiers-le-Bel une dérouillée exemplaire, qui sanctionne des années de brutalité et d’impunité. Les quatre accusés ne vont pas être jugés pour ce qu’ils auraient fait, mais parce que l’État doit laver cet affront public.

 

Le «rétablissement de l’État de droit en banlieue», tarte à la crème qu’on nous envoie à chaque journal télévisé, n’est que le renforcement du droit de l’État par n’importe quels moyens. Sarkozy l’a reconnu, qui déclarait aux responsables de la police, le 29 novembre 2007 : «Mettez les moyens que vous voulez, ça ne peut pas rester impuni, c’est une priorité absolue.» Un droit face auquel la plèbe des relégués, surtout s’ils viennent de l’ex-empire colonial, n’aurait qu’à courber l’échine.

 

Les modalités de cette affaire en disent long. Elles puent le vieux goût pour la délation, ici aggravé par l’appât du gain facile — un coup de fil aux condés et voilà quelques milliers d’euros qui tombent ! On imagine les petites vengeances sordides qu’un tel appel a pu encourager à Villiers-le-Bel… Les corbeaux qui balancèrent jadis Juifs et résistants se contentaient d’assouvir leurs pulsions de frustrés, ceux qui ont envoyé une quinzaine de jeunes de Villiers-le-Bel en prison ont en plus décroché le jackpot. Vichy et Las Vegas, voilà les références du régime Sarkozy.

 

Le même jour où l’on apprenait le renvoi de ces jeunes aux assises, le parquet rendait une ordonnance de non-lieu à l’égard des policiers impliqués dans la mort de Mushin et Lakamy, les deux adolescents tués le 25 novembre 2007.

 

Les flics ont beau bénéficier de moyens techniques de plus en plus sophistiqués, certaines techniques policières demeurent rudimentaires. Comme celle du shooting, qui fut révélée lors de la mort d’un jeune à Vaulx-en-Velin voici déjà vingt ans. L’émeute qui suivit alors eut, entre autres, le mérite de faire savoir comment les voitures de flics s’y prennent pour arrêter un deux-roues qui leur échappe. Tout récemment, à Woippy, dans la banlieue de Metz, le 20 janvier 2010, un jeune était tué et deux autres grièvement blessés au terme d’une course-poursuite. L’un des survivants, à peine sorti du coma, a raconté : «Ils nous ont coursé, ils nous ont fait tomber» («ils» c’est, en l’occurence, les flics municipaux) «quand nous étions à terre ils nous ont frappés.»

 

Un pouvoir demesuré se veut sans réplique. Ainsi le responsable d’un syndicat de flics (Alliance Police) déclare dans les colonnes du Figaro (15 mars 2009) : «La violence monte crescendo (sic) depuis les événements de Villiers-le-Bel et les événements d’outre-mer. On n’hésite pas à tirer sur des policiers. Si on ne sanctionne pas plus durement les agresseurs de nos collègues, nous allons à la catatstrophe et on ne s’en sortira pas.» Il lance là, très clairement, un appel aux magistrats chargés de prononcer les dites sanctions. Trois mois après cette déclaration, dix jeunes de Villiers-le-Bel sont lourdement condamnés. Dans cette affaire où pèse si lourd la voix des flics — ceux qui distribuent les récompenses aux témoins et ceux qui parlent dans les médias —, il serait bien hasardeux (vain) d’invoquer «l’indépendance de la magistrature».

 

Nous voyons, nous aussi, la violence aller crescendo. Au contraire du flicaillon syndical, nous ne saurions dater son point de départ. Mais nous sommes confrontés aux comportements de plus en plus provocateurs et arrogants d’une police toujours plus équipée de moyens de faire mal, et dont l’omniprésence marque désormais le territoire. Cette expérience-là n’est enregistrée dans aucune statistique, mais nous sommes innombrables à la faire — et à nous la transmettre de bouche à oreille. Lâcher de chiens sur des noctambules émêchés lors d’une fête de quartier, gazage des clients d’un bar protestant contre un contrôle, tirs de flash-ball au visage lors d’une manifestation remuante, de l’expulsion d’un squatt ou d’une occupation de locaux, menottage de gamines de 14 ans qui ont pris le bus sans ticket, fouille des cartables par des chiens anti-drogues dans un collège, écrasement au sol avec clé au bras pour un mot plus haut que l’autre, automobilistes tabassés et embarqués pour avoir klaxonné à une voiture de la BAC qui bloquait la chaussée, intimidations et brutalités de toute sorte dont les bleus sortent toujours vainqueurs — avec en prime les ITT prises après avoir roué de coups un quidam.

 

Pour une fois, à Villiers-le-Bel, les flics ont été pris de vitesse dans la course aux armements. On leur a tiré dessus — à la chevrotine, ce qui n’est pas tout à fait la même chose qu’un tir à balles réelles. Ils ont essuyé la colère de la plèbe, et ont eu peur.

 

Ce procès sera donc un pur procès politique. Ce qui sera jugé ne sera pas la participation effective de quatre personnes à des faits, mais l’existence même de ces faits. Ce qui importe à la machine judiciaire, c’est que des individus paient, corps et âme, ce qui s’est passé ces deux soirs de novembre à Villiers-le-Bel. Cette individualisation est de pure forme : car ceux qui comparaîtront dans le box des accusés pourraient être indifféremment remplacés par quatre autres ayant un profil analogue.

 

Comme tout procès politique, il sera à sens unique, la contradiction étant évacuée par avance — quelle légitimité reconnaître à des débats censés être contradictoires alors que les témoins, sur les déclarations desquels se base toute la procédure, n’auront pas à comparaître ?

 

L’individualisation, indispensable à la procédure judiciaire, n’intervient plus ici que pour les besoins de la mise en scène. En ce sens la présence massive des journalistes lors de la rafle du 18 février 2008 n’a rien d’une bavure : «On se sert d’une opération de police à des fins politiques» se plaignit le secrétaire de l’UNSA-Police. Mais cette opération de police était précisément une opération politique, et il était impératif que les téléspectateurs-électeurs reçoivent le message : à savoir que l’État a toujours le monopole de la violence. Le procès à venir sera le dernier acte de ce show.

 

Deux adolescents sont morts à Villiers-le-Bel, le 25 novembre 2007, suite à un shooting, pratique responsable de nombreux autres décès qualifiés d’accidentels. Quatre personnes vont être jugées, le 21 juin 2010, sur la base d’un témoignage sous X rétribué. Deux procédures d’exception, l’une policière, l’autre judiciaire.

 

La moindre des choses est bien de signifier le contenu politique de ce procès. Ce qui revient à signifier toute notre solidarité aux quatre accusés. Ce procès ne doit pas passer inaperçu.

 

Alessi Dell’Umbria 
Alessi Dell’Umbria est écrivain. Il est notamment l’auteur de C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! À propos de la révolte de l’automne 2005 aux éditions L’Échappée ainsi que de Histoire universelle de Marseille : De l’an mil à l’an deux mille aux éditions Agone.
Soutien aux inculpés de Villiers-le-Bel.

 


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