Utopie sécuritaire

Publié le par la Rédaction

Perpignan, août 2010. Tribunal Correctionnel. Trois jeunes gens d’un quartier populaire de la ville sont traînés menottés devant leurs juges. Ils sortent de 48 heures d’enfermement à l’hôtel de police, 48 heures qui ont eu pour but de leur extorquer des informations qui les desserviront. Que s’est-il passé ?

 

Quelques jours auparavant, une équipe de policiers de la Brigade Anti-Criminalité a tenté d’infliger à une jeune femme de la cité Diaz un contrôle d’identité. Contrôle volontairement vexatoire qui visait à sanctionner une attitude d’insoumission face à leur autorité : elle refusait de déplacer son véhicule stationné devant son propre garage. Son compagnon intervient et tente de calmer le jeu. Il se fait violenter par un policier. Un ami intervient et se fait «tazer» par un autre policier. (Le tazer est une sorte de gégène de poche et tout rapprochement avec une période d’hyperviolence de l’État français contre «sa» population n’est pas fortuit).

 

Le dénouement logique aurait dû être l’arrestation pour tous, si ce n’est qu’assez rapidement, des habitants du quartier, pour l’essentiel des femmes, se sont agglutinés par dizaines autour de tout ce beau monde en protestant vigoureusement contre l’arrestation des jeunes gens. Les policiers, face à ce début de fureur populaire, ont pris la fuite, bredouilles. La force ayant échoué, c’est par la ruse le lendemain qu’ils ont eu gain de cause. Les magistrats ont donc pris le relais. Le travail d'un juge est en quelque sorte comme celui d'un romancier : Ils nous racontent tous les deux des histoires qu’ils s’efforcent de rendre convaincantes.

 

Le quartier était bien mobilisé dans le tribunal. Les policiers aussi, qui étaient présents en grand nombre. L’avocat des trois «baceux» concernés n’était autre que le maire adjoint à la sécurité de la ville de Perpignan. Il a fait de ce procès une tribune politique depuis laquelle il a déroulé le désormais classique discours sécuritaire : civilisation, démocratie, liberté menacées par des barbares, zones de non-droit, caïdat… Et donc, désignation d’un ennemi intérieur à mater.

 

Pour finir, personne n’ira en prison et pour cause. S’ils avaient été seuls, les juges les auraient condamnés très sévèrement pour faire un exemple. Parce qu’ils ont à leurs côtés tout un quartier, les juges n’ont pas pris le risque de déclencher la fureur du quartier suivie peut-être par d’autres…

 

La fonction essentielle de l’État (de tous les États !) est d’assurer sa survie et celle de l’ordre social inégalitaire. Pour ce faire, il n’a de cesse de toujours ajuster ses techniques de contrôle de la population.

 

Si la gauche autrefois affectait de tenir un discours de critique des inégalités, la ligne politique qui prévaut désormais de la gauche à la droite de l’échiquier politicien, c’est la lutte contre l’insécurité.

 

Elle se traduit par une sorte de guerre civile engagée contre les classes dominées. Une «union sacrée» s’est formée autour de la question sécuritaire qui rassemble, outre les politiciens, les syndicats de police, les juges, les journalistes les plus influents et leurs grosses entreprises de presse… Les oligarques ont déversé dans nos rues tout ce qui se fait de mieux dans les technologies de contrôle.

 

À la vidéosurveillance, qui connaît un développement exponentiel, s’ajoute une omniprésence policière dans les rues avec, pour les quartiers pauvres, des incursions policières agressives et répétées et des politiques d’urbanisme qui ont intégré la préoccupation sécuritaire (avec par exemple, la disparition des bancs publics ou leur adaptation). Jusqu’à présent, ce type de contrôle était contenu entre les murs des îlots de totalitarisme qui subsistent dans nos sociétés (prisons, hôpitaux psychiatriques).

 

Ils conçoivent nos espaces urbains comme des prisons à ciel ouvert. Brisons leurs rêves par nos résistances au développement des politiques sécuritaires. Ils n’occupent que les espaces que nous leur laissons.

 

Hodja - Le Libertaire 66 no 13, septembre 2010
Périodique du Groupe Puig Antich de la CGA (contact).

 

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