Travail du sexe : gagner plus pour travailler moins

Publié le par la Rédaction

 

 

Cet interview a été réalisé auprès de trois personnes ayant pris part à la création d’un collectif de travailleurs et travailleuses du sexe à Besançon à l’automne 2010. C’est la naissance de ce collectif, Putains dans l’âme, qui nous a donné l’envie de creuser un peu autour de la question du travail du sexe, et nous nous sommes vite aperçu-e-s que ce n’était pas une vaine idée, étant donné les nombreux questionnements et discussions auxquels cet interview a donné lieu, que ce soit avant ou après sa réalisation. 
Cet interview interroge de façon plus ou moins approfondie le rapport à l’argent, à la consommation, à la domination patriarcale, à la place de la femme dans la société, au rapport des femmes à leur corps et à leur «féminité», à l’émancipation, le rapport au travail et au salariat, à l’État, les modes de survie, les modes d’organisation collective possibles autour des travailleurs et travailleuses du sexe… 
Ces expériences font apparaître un monde qui, au-delà des apparences, est en décalage avec un certain nombre de normes et règles du système patriarcal et capitaliste. En même temps, les personnes interviewées, se trouvent en porte-à-faux avec un tas de manières habituelles et convenues de s’y opposer, et font forcément polémique d’autant plus qu’elles se revendiquent féministes et critiques des rapports marchands. Leurs témoignages et prises de positions, avec tous les paradoxes et les diversités qu’ils recèlent, sont riches et subversifs, parce qu’ils forcent à se sortir de schémas plus communs de la pensée critique et à tenter d’autres angles d’approche et d’autres rapports au monde. 
Pour réaliser cet interview, nous avons rencontré trois personnes qui exercent le travail du sexe. Lénora est escort girl, Anne pratique la domination. Bastian exerce ces deux formes de travail du sexe. Il est transsexuel, travaille en tant que femme et parle de lui au masculin. Il est aussi anglophone, ce qui explique ses connaissances concernant les pays anglophones. Les expériences de travail du sexe présentées dans ce texte sont celles de personnes ayant choisi de pratiquer cette profession, sous une forme ou une autre. Elles ne travaillent que quand elles en ont envie et pour gagner juste ce qui leur est nécessaire pour vivre tranquillement. Elles ne désirent pas gagner énormément d’argent ni vivre bourgeoisement, elles se confortent plutôt dans des modes de vie basés sur la débrouille, le DIY et les solidarités. Ce sont des expériences singulières et originales, qui ne peuvent nullement être comprises comme une expérience de la prostitution en général.

 

 

Éléments de lexique par B

Domina/domination : Le fait de dominer quelqu’un-e sexuellement, pour de l’argent ou pas.
Escort : Quelqu’un-e qui vend ses charmes à l’heure. Autrement définie comme une pute de luxe.
Queer : Tout ce qui n’est pas hétérosexuel, ou qui ne rentre pas dans les normes hétérosexuelles.
Fem : Quelqu’un-e qui se réapproprie sa féminité, et qui en surjoue. Lié aux mouvements des butchs/fems, ce sont des personnes très genrées qui étaient rejetées par les féministes deuxième vague (en raison de leur extrême «féminité» justement) dans les années 60 et 70 aux États-Unis.
Butch : Quelqu’un-e qui s’approprie la masculinité, qui s’identifie comme être masculin. Peut aussi être utilisé pour décrire des pédés, mais toujours d’une manière un peu théâtrale. C’est comme d’affirmer que la masculinité est un jeu auquel n’importe qui pourrait participer.
Trans : Quelqu’un-e qui ne s’identifie pas avec le genre qui lui a été accolé à la naissance. Quelqu’un-e qui s’identifie avec le genre opposé ou qui s’identifie comme «sans genre».

 

 

Présentations

 

Blabla : B, tu préfères utiliser le terme de travailleur/euse du sexe plutôt que de prostituée, plus communément utilisé. Pourquoi ?

 

B : C’est en fait que de «prostituer» quelqu’un, c’est un concept victimisant et un mot qui est plein de préjugés et d’implicites plutôt négatifs. Au lieu de voir la personne comme agissante dans sa propre vie, le terme de prostituée renvoie à une image de passivité et de soumission. Prostituée signifie qu’«on te le fait», que tu es assujettie à quelqu’un d’autre. Dire travail du sexe, ça pose le concept dans un cadre de travail et de choix.

 

Une conception communément partagée sur le travail du sexe c’est que c’est forcément une activité subie. Par rapport à ça, on a envie de commencer à partir de vous, de votre expérience. Comment, pourquoi vous vous êtes retrouvées travailleuses du sexe ?

 

B : Moi, j’avais 21 ans, j’étais en Hollande dans un squat. J’ai rencontré une meuf qui avait trop la classe, elle avait l’air d’être une femme d’affaires mais elle avait un piercing et je me disais «C’est qui cette nana ?» Elle m’a dit qu’elle travaillait comme dominatrice. Et elle me racontait qu’elle gagnait 200 euros de l’heure, et qu’elle pouvait travailler n’importe où. Et moi qui aime voyager, je me suis dit «C’est une bonne idée !», et elle a dit : «Je peux travailler au noir et je peux habiter dans n’importe quel pays.» J’étais cuisinier et j’étais sexuellement abstinent à cause de mon chemin spirituel. Du coup, j’avais pas vraiment envie de le faire à ce moment-là. Et puis, quand j’ai eu 25 ans, j’étais aux États-Unis, et je me suis rappelé de cette meuf, et je me suis dit «Ah, je pourrais faire ça». J’avais pas de papiers pour bosser et j’arrivais pas à trouver du travail au noir et puis il y avait beaucoup de personnes qui faisaient le travail du sexe dans le milieu queer à San Francisco. J’ai regardé dans les journaux. Je n’avais pas d’expérience, même dans ma vie intime, avec le SM. Du coup, c’était… c’était drôle. Et je n’avais pas vraiment d’expérience avec des mecs non plus, du coup c’était comme une double découverte. J’ai commencé à faire des trucs sexuels avec les mecs et j’ai commencé la domination.

 

A : De mon côté, je pratique la domination. Pendant longtemps, j’ai essayé de travailler de manière salariée pour pouvoir payer mon loyer et ma vie. Sauf qu’à chaque fois je pétais un plomb au bout de quelques semaines, quelques mois, je pouvais pas être là à voir filer ma vie, à me résigner. Je me suis mise à vivre de petites débrouilles, mais si quelque part je m’affranchissais du temps travaillé, je savais que je ne m’affranchissais pas de son poids, et ça c’était pesant. J’ai rencontré des personnes qui elles-mêmes faisaient le travail du sexe et on a parlé de domination. J’y ai vu une revanche financière en même temps qu’une réappropriation des tabous sexuels, de son corps en tant que force de travail et qu’objet de plaisir… ça a agité des imaginaires perso mais finalement assez lointains ; ça m’a travaillé pendant un an avant que je fasse ma première séance, d’abord avec une amie, parce que je me sentais pas de le faire toute seule. On a fait deux séances ensemble et puis je me suis lancée.

 

L : Comme A, après mes études j’ai tenté pas mal de petits boulots alimentaires et je n’ai jamais réussi à me sentir bien dans ce mode de fonctionnement, à tel point qu’à un moment j’ai complètement arrêté de bosser. J’étais à Lyon, j’avais pas du tout d’argent, j’avais pas droit au RMI parce que j’avais moins de 25 ans. Je pense que c’est quelque chose qui m’avait déjà traversé l’esprit, d’être travailleuse du sexe, mais ça me paraissait complètement inaccessible. J’avais ce sentiment que c’est quelque chose qui me serait plutôt facile, sauf que je ne savais pas du tout comment faire. J’ai rencontré une personne à ce moment là et elle m’a dit «Eh, mais c’est trop facile !» Et voilà, ça s’est fait hyper rapidement. Elle m’a montré des sites internet, j’ai mis des annonces et ça s’est fait en moins d’un mois.


 

Autonomisations

 

Est-ce que dans la manière dont vous le pratiquez vous avez l’impression que ça représente une forme de travail plutôt moins aliénante, plus autonomisante que d’autres ?

 

L : Plus autonomisante, oui, dans le sens où je décide à quel moment je vais travailler, les heures, quels jours. Comme le contact avec les clients se fait par mails ou par téléphone, je peux, avec certaines limites bien sûr, choisir également mes clients. Moins aliénante, je dirais que oui, d’abord parce que je décide de mon emploi du temps, et que du coup, je ne bosse que quelques heures par mois, ce qui me permet de me «préserver». Ensuite, étant donné que tout est différent à chaque rencontre, évidemment ça a un côté moins aliénant ; certaines fois sont agréables, d’autres beaucoup moins, certaines très drôles…

 

A : Personnellement, je ne trouve pas ça aliénant du tout, parce que c’est une chose dans laquelle je me découvre aussi. Quelque part je suis payée pour quelque chose qui me plaît. Ça m’épanouit parce que c’est inventif, il y a une recherche esthétique, sonore par exemple. Ça fait une grande différence avec le travail salarié où j’arrivais, on me disait ce que j’avais à faire et si ça ne me plaisait pas je devais le faire quand même. Il n’y avait aucune réflexion de ma part, tout était prémâché. Comme mes tarifs sont élevés ça me permet de peu bosser, de prendre mon temps pour d’autres choses, pas d’aménager les miettes qui me restent comme je peux, mais de le prendre vraiment.

 

B : Moi, j’ai fait beaucoup de travail salarié avant. J’étais cuisinier depuis mes 15 ans. J’aimais beaucoup être cuisinier, mais maintenant en faisant le travail du sexe j’apprécie moins de faire la cuisine. Je pense que j’aime bien le fait de créer quelque chose de solide et d’interagir avec les gens, des choses comme ça, mais je pense que je me sens un peu arnaqué maintenant quand je fais un travail salarié. J’avais recommencé vite fait à bosser dans la cuisine, en France, j’avais trouvé un travail. Mais je pensais pendant ce temps là… «Ah, je pourrais gagner 20 fois plus de l’heure que ce que je suis en train de gagner maintenant et je ne me ferais pas chier en faisant des choses qui ne me plaisent pas ou en étant traité comme de la merde», comme souvent dans les cuisines. Alors, je ne sais pas. Je pense que je suis un peu une princesse maintenant, et je sais pas si je reviendrais au travail salarié…

 

Il y a certainement une vision de la sexualité qui comprend une part d’aveuglement, qui met sous le tapis plein de trucs. Cette vision dit en quelque sorte : «Ah, la sexualité, c’est censé être beau, libre, il ne faut surtout pas que ce soit un rapport qui passe par de l’argent, qui soit réglementé etc.» Et peut-être une autre vision qui dit «Pourquoi ce serait plus indigne de vendre son corps pour du sexe que pour faire à manger, ou fabriquer un boulon… ?»

 

A : Moi, j’ai impression que dans la sexualité il y a ce qu’on appelle «faire l’amour», où il y a un lien affectif fort avec la personne, et il y a «la baise». Sauf que apparemment, pour les filles, il faudrait juste faire l’amour alors qu’on nous vend la baise de partout…

 

B : C’est qui, qui vend la baise ?

 

A : Bah, le monde entier vend la baise, tu vois…

 

B : Oui, par exemple dans les pubs.

 

A : Et du coup, s’il y avait une réflexion qui était posée sur ce que c’est que la sexualité, qu’est-ce qu’on a envie de donner à qui et de quelle façon… C’est des réflexions qui n’ont pas lieu, qui ne sont pas assez approfondies et qu’il faudrait approfondir, les gens auraient un regard sur la sexualité en tant que travail qui serait moins sacré, parce qu’effectivement souvent on perçoit la sexualité que sous l’ordre du sacré… Mais parce que je fais de la domination, ça a d’autant plus sacralisé le fait de faire l’amour. Par exemple, je n’aurais plus envie de faire l’amour avec n’importe qui, par contre, j’ai envie de m’éclater et faire de la baise avec qui je veux et je me suis autorisée moi-même, par ce processus-là à me dire «Ok, ça, c’est de la baise et je m’éclate» et à faire la distinction entre les deux, mais après, ça c’est mon rapport personnel au truc.

 

B : En fait je pense qu’on vit dans une société qui projette un idéal sur la sexualité ou sur faire l’amour, et sur les rapports et les sentiments qui devraient aller avec. Mais cet idéal est loin d’être la réalité pour la plupart des gens, ou au moins pour les meufs. Pour moi, ça renvoie en fait à une volonté de contrôle, même si ce n’est pas présenté comme tel. Je pense même que la plupart de gens qui disent ça ne se rendent même pas compte qu’ils sont en train de perpétuer un contrôle sur la sexualité des femmes… On est censées être vulnérables. Et pour moi, ça fait partie de tout le contrôle envers les femmes sur comment tu devrais t’habiller, comment tu devrais te comporter, plein de trucs comme ça. Et ça peut passer par des mesures qui se présentent avec les meilleures intentions féministes du monde comme l’interdiction du voile, la stigmatisation du travail du sexe…

 

 

Différences d’approche

 

Vous mettez en avant ce truc de pouvoir travailler peu, en gagnant pas mal d’argent, le fait de choisir les moments où vous travaillez etc. Est-ce que c’est courant dans le monde du travail du sexe ? Il y a des personnes qui défendent le travail du sexe, qui réfutent l’approche habituelle misérabiliste et victimisante, qui disent qu’on peut être fière d’être pute. De l’autre côté il y a des personnes qui militent pour l’abolition du travail du sexe, qui vont plutôt mettre en avant la réalité d’exploitation qui serait subie par la majorité. C’est quoi votre point de vue là-dessus ? Est-ce que vous avez l’impression d’être une minorité «privilégiée» du monde du travail du sexe et que pour plein d’autres c’est bien plus dur ?

 

A : Il me semble qu’on ne peut pas penser la prostitution en tant que telle mais selon des contextes, car les réalités et les enjeux sont vraiment différents d’un milieu à un autre. Le fait d’être exploité ou pas ça change toute la donne. Effectivement il y a cette forme que peut prendre la prostitution où les filles rendent compte à des proxénètes, subissent des pressions, des violences, taffent dur pour des passes à pas cher, sont clairement niées en tant que personne. Mais si c’est important de la mettre en lumière, cette forme de prostitution résume trop souvent à elle seule le travail du sexe. Lorsqu’elle permet le choix du temps de travail, des clients, de tarifs élevés ou au moins raisonnables, ça remet dans la balance une grande part de contrôle sur sa vie. C’est vraiment important de tenir compte de ces aspects, de voir de quelle forme de prostitution on parle et que dans tous les cas elle s’inscrit dans un contexte global d’exploitation économique et de domination patriarcale. En tout cas on ne peut pas l’évoquer sous un seul angle.

 

L : Non on ne peut absolument pas faire de généralités. Je pense effectivement qu’on fait partie d’une minorité «privilégiée», et que c’est bien plus dur pour beaucoup d’autres. Après, les proportions, je n’en sais rien du tout et je pense aussi que ça n’empêche pas d’essayer de visibiliser cette catégorie dont tu parles, des personnes comme nous là en l’occurrence, parce que je pense que c’est de ces personnes-là dont on entend parler le moins.

 

B : Moi, j’ai rencontré pas mal de personnes africaines et d’Europe de l’Est qui font le travail du sexe. La plupart d’entre elles bossent ici parce qu’il n’y a pas de travail dans leurs pays, qu’il y a moins d’argent à gagner au travail, ou parce qu’elles ont envie de se barrer pour plein d’autres raisons : familiales, politiques, personnelles… Je pense qu’ici il y a peu de choix pour des femmes immigrées. Elles font un choix, où elles sont généralement mieux payées que dans les autres boulots de merde auxquels elles pourraient avoir accès, sauf si elles le font gratuitement et de manière forcée, ce qui pour le coup est de l’esclavage. Donc même si c’est par un mac, il y a beaucoup de gens qui font ce choix de venir ici pour travailler ou même de le faire dans leur propre pays parce que ça te permet de vivre mieux. Et ça malgré le fait que ça puisse être vraiment violent avec un mac. Je pense que c’est vraiment là, la question. Bien sûr, il y a des formes dans l’industrie du sexe qui sont de l’esclavage, mais ça n’est pas spécifique a cette catégorie du travail.

 

A : Après il faut questionner ce qu’on considère comme de l’esclavage. En tout cas dans le monde dans lequel on vit, la plupart des gens se sentent forcés de vendre leur temps, leur force de travail, leur vie, d’une manière qui n’est pas toujours ni très choisie, ni très épanouissante pour que ça leur rapporte de l’argent. Y’a encore des failles…

 

 

Répressions

 

Et sinon, en France, ce que vous faites, c’est un travail illégal.

 

B : Non, ce n’est pas un travail illégal. Le racolage est illégal, mais le travail en lui-même n’est pas illégal. Le fait de dire à quelqu’un que ça coûte telle quantité d’argent pour tel truc, c’est illégal. Mais le fait de faire le travail et d’être payé-e, ce n’est pas illégal. On pourrait dire que toutes les pratiques autour de ce travail-là sont illégales, mais pas le travail en lui-même. Donc c’est complètement hypocrite parce que ça a un peu le même résultat à la fin.

 

En tout cas, c’est un travail qui n’est pas encadré par un certain nombre de réglementations, qui est au noir.

 

B : Pas forcément, il y a beaucoup de personnes en France qui sont déclarées. Il y a beaucoup de travailleurs et travailleuses du sexe qui veulent travailler beaucoup, qui veulent acheter une maison, qui veulent payer leur voiture ou leur loyer, et qui se déclarent comme masseuses ou travailleuses indépendantes. Ce n’est pas forcément au noir.

 

Autour de cette question-là, il y a des débats, et des collectifs sur la prostitution voire même des politiciens qui veulent amener plus de réglementation, d’encadrement du travail du sexe, revendiquer un certain nombre de droits. On peut imaginer des conventions collectives etc. Quel est votre point de vue autour des inconvénients et des avantages ? Dans une perspective syndicale classique dans le cadre d’un travail salarié, tu pourrais te dire : «Oui, plus il y a de réglementation, plus on peut être fort pour pas se faire arnaquer et confirmer des “avancées”». Mais peut-être que ça ne marche pas comme ça de votre point de vue.

 

B : La plupart des personnes qui luttent pour le travail du sexe luttent pour la dépénalisation et pas pour la légalisation. Parce que si c’est dépénalisé, tu ne peux pas te faire arrêter par la police si tu es en train de racoler, tu ne peux pas avoir d’amendes ou une répression de ce genre. Par contre si c’est légalisé comme en Australie, Hollande, Nouvelle Zélande et Nevada, il y a beaucoup de contrôles, surtout au Nevada où les travailleuses du sexe sont fichées comme telles et sont obligées de faire des dépistages tous les mois… et je pense que ce n’est vraiment vraiment pas bien d’avoir ce genre de truc, parce que si jamais le gouvernement change et que ça redevient illégal, ces gens-là pourront être pourchassés. Et dans beaucoup de pays comme en Hollande par exemple j’ai pas l’impression qu’il y a beaucoup de soutien aux travailleuses immigrées de la part de travailleuses légales ; elles sont plutôt vues comme posant une concurrence, et les assos qui sont faites par les travailleuses du sexe ne soutiennent pas forcément les travailleuses sans papier non plus.

 

Vu que là on touche aussi à la question de la répression, est-ce que vous voulez parler de ça, notamment avec le délit de racolage qui est passé dans le cadre des Lois de Sécurité Intérieure en 2003… J’ai l’impression que ça a un peu éclaté dans les médias parce qu’il y a eu des actions menées par les travailleuses du sexe contre la répression… Comment l’appareil répressif s’est servi ou pas de ce changement législatif après coup ?

 

B : En ce qui concerne le type de travail qu’on fait et donc sans passer par la rue, je sais qu’il y a des gens qui ont été arrêtés à Toulouse pour racolage par internet, mais à part ça j’ai pas entendu de choses de ce genre. Mais je me méfie, si j’ai des mails un peu bizarres de clients, soit je leur réponds pas, soit je leur dis que je suis trop occupée pour voir des clients… Si je pense que c’est pas un vrai client, quelqu’un qui dit qu’il veut vivre toutes les pratiques de domination par exemple, dans une séance, ou qui veut surtout savoir mes tarifs sans me demander ce que je pratique, je vais dire que je suis trop occupée et que je peux pas le voir. Mais la répression je pense que ça touche plutôt les travailleuses de rue. Surtout après que Sarkozy a introduit la loi contre le racolage passif, parce que le racolage passif peut être défini n’importe comment, c’est très flou. Juste être dans la rue et avoir l’air d’une travailleuse du sexe, donner l’air d’avoir l’intention de racoler, peuvent être interprétés comme du racolage passif. Je dis une travailleuse parce que ce n’est jamais ciblé envers les mecs. Il n’y a jamais eu en France un mec arrêté dans la rue pour avoir fait du racolage. En plus il y a toujours des mecs qui te branchent dans la rue. Ils ne sont jamais arrêtés ! Pas pour cette raison-là en tout cas. Cette loi permet un contrôle extrême sur les meufs, leurs comportements, leurs habits… Les policiers ont utilisé le racolage passif comme pression pour violer des travailleuses, leur voler leur argent, les arrêter ou leur dire «On va vous arrêter pour racolage passif parce que vous avez des préservatifs dans votre sac à main». Du coup ça veut dire que c’est moins safe, parce qu’elles ont peur d’amener des préservatifs, elles en amènent moins, ça peut être utilisé comme preuve si tu es habillée un peu sexy… Il y a beaucoup de femmes qui ne disent pas à leur copain, ou à leur famille ou leurs enfants qu’elles font le travail du sexe. Elles ne veulent pas que ça se sache mais elles continuent parce qu’elles ont besoin de bosser… et elles sont obligées d’aller de plus en plus loin en dehors des villes, parce qu’en centre-ville elles sont trop surveillées, trop harcelées. Les mairies ne veulent pas que ce travail soit visible. Elles veulent nier l’existence de ce travail en France. Donc elles mettent la pression sur les meufs, et surtout les «mauvaises» travailleuses, les personnes de l’Est et d’Afrique, pour les éloigner des villes. Maintenant elles sont beaucoup au bord des routes nationales. Si tu es seule et loin de la ville, c’est vraiment plus dangereux que de travailler en ville, en bande, où tu es avec tes collègues qui voient avec qui tu vas, et si quelque chose se passe elles peuvent réagir.

 

 

Collectifs

 

Certaines d’entre vous sont parties prenantes d’un collectif de travailleuses du sexe à Besançon. En quoi ça consiste et quel intérêt peut avoir un syndicat ou un collectif de travailleuses du sexe ? Si vous voulez parler de ce qui se passe à Besançon mais aussi d’autres structures que vous connaîtriez en France…

 

A : Le collectif c’est Putain dans l’âme, on est travailleur ou travailleuse du sexe, ou pas. On avait envie de se rencontrer autour du thème de la prostitution, de creuser nos réflexions, partir des constats de base et voir de quelle façon on pourrait se mettre en action, se mettre en lien avec des travailleuses de rue, proposer des projections, des rencontres, des lectures…

 

B : Oui, je pense que l’idée c’est d’aller voir des travailleuses qui bossent dans la rue et leur donner des préservatifs, parler avec elles, les inviter à notre journée juridique…

 

Et Cabiria à Lyon, c’est une association officielle qui existe depuis longtemps (depuis 1993). Est-ce que c’est la même démarche ?

 

B : Elles distribuent des préservatifs, des lubrifiants… mais elles peuvent pas montrer aux gens par exemple comment faire un site internet, un blog… Il y a plein de choses qu’elles n’ont pas le droit de faire. En France la plupart des assos qui s’intéressent au travail du sexe et même qui soutiennent des travailleuses sont «abolitionnistes» c’est-à-dire qu’elles sont pour son interdiction [NOTE : Les abolitionnistes sont des féministes qui se battent contre le travail du sexe en considérant qu’il est forcément dégradant et qui veulent donc sa fin]. De ce fait, Cabiria est vue comme assez border line par la plupart des milieux féministes abolitionnistes car c’est une asso dont le but n’est pas de convaincre les travailleuses de changer de travail, mais juste de soutenir leur démarche, les aider à gérer les problèmes, notamment légaux. Elles ont déjà perdu beaucoup de subventions, et il leur en reste très peu, du coup il y a plein de choses qu’elles ne peuvent pas faire.

 

L : Elles donnent des cours de langue aussi, elles donnent des cours de français…

 

A : Et certaines personnes sont assez calées sur les lois qui sont liées au travail du sexe…

 

B : Elles ont une permanence juridique une fois par semaine. Assez souvent à Lyon la mairie met des arrêtés municipaux qui font que les filles sont obligées de déplacer leur camionnette, alors il y a des luttes collectives et des actions organisées autour de ça. Hors de ça il y a l’asso Griselidis, à Toulouse, qui fait un peu la même chose, elles font un accueil juridique, un accueil café… les travailleuses du sexe peuvent parler entre elles, elles organisent des actions ensemble contre la mairie… Et puis, à Paris, y a «les Amis du bus des femmes». C’est un bus qui va dans le bois de Vincennes, où il y a beaucoup de travailleuses du sexe. Ce sont des féministes aussi, elles distribuent des capotes, elles font un accueil café, une permanence… À Cabiria aussi elles font une tournée en bus. Du coup, les nanas peuvent aller se mettre au chaud un peu, boire un coup, avoir des préservatifs, parler si elles ont des soucis. Et Cabiria peut rencontrer des gens qui ne connaîtraient peut-être pas l’association autrement…

 

Du coup est-ce que c’est un travail où il y a de l’entraide ou qui se fait plutôt de manière isolée ? Quelles en sont les dimensions plus collectives ?

 

L : Pas tant d’entraide que ça non… c’est entre autres pour ça qu’il y a des assos qui essaient d’exister, parce que y a beaucoup de filles qui font ce job-là sans en parler autour d’elles. Du coup je pense que c’est un peu le but de ces asso d’essayer de créer des liens entre ces personnes, parce que ça se fait pas automatiquement. Je vois même moi qui ai peut-être plus de possibilités parce qu’accès à plus de renseignements etc., et que je connais d’autres travailleuses et travailleurs du sexe, je me suis retrouvée à plein de moments où je me sentais hyper isolée et où j’aurais eu l’envie de communiquer avec plus de personnes, et c’est pas évident. Une fois sur un des sites internet où j’avais une annonce, j’ai eu un problème avec un client avec qui ça s’est hyper mal passé, et en l’occurrence y a possibilité sur ce site de prévenir un peu quand y a des trucs vraiment glauques, y a une black list, mais là c’était vraiment trash. C’était sur Paris, et il y a eu plein de filles qui ont eu des embrouilles avec cette même personne. À ce moment-là j’ai communiqué, on s’est rencontré. C’est vraiment le seul exemple où on s’est rassemblé à plusieurs, on a essayé d’en parler, on a essayé de mettre des choses en place pour faire quelque chose, avec des personnes que je connaissais pas d’avant. Mais y’a plein de gens qui n’ont pas la possibilité de faire ça et qui en auraient peut-être l’envie. Du coup je pense que encore une fois c’est hyper important de se mettre en réseau.

 

B : À Lyon y’avait ce mec qui a été client de quelques ami-es. Il avait beaucoup d’argent sur lui, les a emmenés hyper loin de la ville, a baisé avec et ne les a pas payé-es. Apparemment il avait plein d’argent sur lui chaque fois, il a montré l’argent, mais il payait pas et les gens avaient trop peur de lui… après coup on s’est organisé pour lui voler son argent, mais ça a malheureusement pas pu se faire cette fois-là. Je le vois pas forcément comme un métier «dangereux», je pense que je n’ai jamais eu une super mauvaise expérience, je fais ça depuis sept ans, je n’ai pas vraiment eu d’expériences qui sont devenues dangereuses, mais je pense que dans l’imaginaire des mecs, s’ils peuvent penser que peut-être tu es seule, isolée, désespérée, addict, je sais pas, peut-être ils peuvent plus essayer d’abuser de toi, alors il vaut mieux faire gaffe quand même.

 

 

Argent, réification, émancipation…

 

Pour moi dans le cadre dans lequel vous en parlez y a un côté hold up consenti, parce que les gens qui ont beaucoup d’argent ils le donnent pas comme ça ou ils obligent les gens à travailler beaucoup pour lâcher peu d’argent, et là c’est un des cadres de travail où…

 

L : … où tu prends beaucoup d’argent en pas beaucoup de temps, ouais, et pour pas grand chose. Enfin, pour moi, par rapport à ce que je ressens c’est pour pas grand chose. Et quand même généralement les clients ont de l’argent… Moi la plupart de ceux que je vois en tout cas ils ont quand même les moyens… enfin ça a dû m’arriver une ou deux fois, une fois je suis tombée sur un jeune qui venait de gagner au poker, une autre sur un cheminot, mais la plupart du temps c’est quand même des gars qui ont plein de thunes. Et je ne sais pas vraiment comment l’expliquer, mais pour faire du sexe de la manière dont ils en ont envie (enfin à peu près) et avec une personne qui doit leur évoquer certains fantasmes, ou un idéal personnel, ils sont prêts à donner beaucoup. Mais je pense qu’on se rapproche plus ou moins d’une question précédente où on évoquait que le fait de faire du sexe de manière «non-conventionnelle», pas dans les normes, en dehors du mariage (etc.), est mal perçu. Les clients sont quand même plus ou moins assurés de notre discrétion quand ils viennent nous voir, et je pense qu’ils sont prêts à payer beaucoup, pour baiser comme ils en ont envie sans jugement extérieur. Après y’en a certains aussi pour qui c’est un fantasme de donner beaucoup d’argent pour baiser.

 

B : Effectivement, les clients ont beaucoup d’argent la plupart du temps, et ils veulent te le faire gagner. En plus on fonctionne en étant payé à l’avance. Donc si tu aimes pas le client ou la séance, tu as un peu tout le pouvoir de changer la dynamique, et c’est bien en son intérêt de suivre. Ça marche pas tout le temps… ça marche pas avec des tarés, mais avec la plupart des gens ça marche. Et puis ici en France il y a peu de concurrence. Peut-être parce que c’est pas très légal, peut-être parce que c’est très stigmatisé. La plupart des clients ont pas des attentes énormes, et si tu mets un peu d’enthousiasme dans ton travail, ils sont pas mal étonnés et satisfaits. Du coup je me sens plutôt puissant dans ce cadre-là. J’ai déjà bossé dans d’autres pays, les États-Unis, le Canada. Il y a beaucoup de concurrence. Si t’es pas super mince, super belle, super épilée, et puis en plus si tu fais pas des trucs sans te protéger, laisse tomber, t’auras pas de clients. Ici, les clients attendent peu. Ils sont contents. C’est plutôt bien comme boulot. Du coup j’ai pas l’impression de bosser pour eux, mais plutôt que c’est un échange en quelque sorte. De ce point de vue c’est pas comme le type de travail que j’ai connu avant pour des patrons.

 

A : De mon côté je le verrais plutôt comme un accord marchand passé entre une prestataire de service et son client. C’est vrai que ça m’est déjà arrivé de me sentir un peu gangster avec ma liasse dans la main, mais c’est surtout lié au fait que ce soit souterrain. Pour n’importe quoi d’autre où le même prix est en jeu, on ne se dirait pas ça, ce serait juste normal.

 

L : La plupart des gars qui me rencontrent, pour eux je reste dans ce rôle de la fille hyper bandante. Moi je profite juste de ce truc-là pour gagner des thunes. Et il se trouve que ça n’a aucun impact sur moi parce que j’ai la possibilité de réagir comme ça. C’est pas à tous les coups qu’il se passe vraiment quelque chose d’intéressant. Absolument pas. Quand je bosse je me détache de mon corps. J’étais contente parce que j’avais arrêté de bosser depuis un moment et là j’ai recommencé et je me dis «Ouais, c’est cool j’ai toujours cette capacité de détacher mon esprit de mon corps». Après c’est aussi une forme de contrôle sur son corps.

 

B : Moi j’ai rencontré des personnes intéressantes autant dans le travail d’escort que dans le travail de domination, mais ça dépend du rapport que tu veux avoir avec tes clients. Je sais que je suis hyper curieuse de mes clients et des gens en général, et que je vais creuser là où ils peuvent m’intéresser, mais je comprends qu’on puisse ne pas avoir envie de ça.

 

L’analyse que font certaines féministes des rapports de travail du sexe, c’est de dire que c’est l’image même de la domination des hommes sur les femmes. Ça c’est un point de vue, mais j’ai l’impression que si vous la pratiquez c’est que vous la concevez sûrement différemment. Est-ce que, en posant un cadre différent, ça permet un bouleversement des normes ou des rapports habituels, de qui choisit, qui décide, des rapports de pouvoir, que ce soit dans la sexualité ou dans les rapports sociaux ?

 

A : En ce qui concerne les normes de séduction, la sexualité, faire ce job répond clairement à tout un tas de mythes, de stéréotypes qui ne sont pas inintéressants en soi. Le problème avec ces mythes ce serait plus leur omniprésence qui nie tout le reste. Je crois que ça dépend avant tout de comment ils sont présents dans ta vie, ton travail. Parce que ce n’est pas possible et pas intéressant de se baser que sur ça, l’humain est bien plus complexe. La prostitution pousse souvent ces conventions à leurs extrêmes, elle en joue. Les personnes la pratiquent, les utilisent à leur fin propre. À ce moment-là elles ne les abolissent pas, ni les rapports de domination, mais elles se les réapproprient, les bouleversent et les rééquilibrent.

 

 

Puissance et apparence

 

La façon dont tu t’habilles pour aller au boulot c’est beaucoup plus «féminin» que comme tu es habillée habituellement. Est-ce que tu as l’impression que ça ça te libère en tant que femme ?

 

A : Ça libère le côté «féminin», je sais pas si on peut dire féminin, le côté sexy que j’ai refusé pendant longtemps parce que j’avais l’impression que si j’étais sexy j’allais être bête. C’est stupide, hein, mais bon, j’avais l’impression qu’il fallait choisir entre être une jolie nana ou être une nana intéressante. Et du coup, là, je me donne l’occasion de mettre des tenues que j’aurais toujours pas envie de mettre dans la vie de tous les jours, mais ça me fait plaisir, moi, de travailler mon esthétique, de me regarder dans la glace et de me dire «Putain, je suis sexy». Du coup dans ma vie personnelle j’ai plus tendance à mettre des mini jupes qu’avant, je me dis qu’en fait je peux être un peu intéressante et un peu jolie.

 

Dans ma tête, la femme qui est habillée très sexy elle est fragile, ou objet. En tant que femme j’ai plutôt l’impression que ça fragilise, que ça enferme dans des codes et comportements attendus. En même temps vous donnez l’impression de vous approprier ça d’une autre manière dans le cadre du boulot… Peut-être aussi dans la vie par ailleurs ?

 

B : Moi je pense que c’est super puissant parce que si tu es une femme forte et que tu t’habilles super sexy dans la rue et que tu te fais harceler ou insulter par des mecs et que tu te laisses pas faire, ça les casse encore plus dans leur comportement macho. Mais plus généralement je pense que ce qui compte c’est plus comment tu te sens que comment tu t’habilles. Tu peux trouver de la force de plein de manières et c’est pas la peine de se forcer à s’habiller sexy si tu n’en as pas envie. En tant que femme on est toujours réifiée, ils peuvent toujours trouver une raison de nous réifier : si on est mal habillé on est une femme mal habillée, si on est bien habillé on est une femme trop sexe, si on a un enfant on est une mère… y a toujours une raison de nous mettre dans une case, du coup ça change pas grand chose.

 

L : Ce qui fragilise à mon avis c’est pas de s’habiller hyper sexy, mais c’est plutôt d’avoir peur. En tant que fille t’es censée faire attention à la façon dont tu t’habilles, t’es censée être «féminine», mais pas trop, t’es censée savoir que si tu mets une jupe trop courte, du rouge à lèvres trop rouge, des talons trop hauts, et qu’il t’arrive un truc pas cool (qu’un mec t’aura fait subir), c’est de ta faute. Bref, on te met ce sentiment d’insécurité dans la tête, et tu penses te mettre en danger en t’habillant sexy. Après être passée par plein de réflexions sur le féminisme, sur mon rapport au corps, j’ai eu envie de jouer avec ces codes de la «féminité», et j’y ai trouvé une forme de puissance en les exagérant. Je me sens bien quand je m’habille ultra sexy, parce que je n’ai tout simplement pas peur. En ce qui concerne plus précisément le travail du sexe, outre ce que j’ai dit avant, je pense que ce qui me donne le sentiment d’avoir un certain pouvoir c’est que c’est un travail où je peux imposer mes limites, décider de ce que je veux, et à quel moment. Il y a aussi ce truc de gagner autant d’argent, de demander autant d’argent à quelqu’un qui en a, en l’occurrence, beaucoup… je sais pas, j’ai du mal à expliquer ce truc-là. Je pense que c’est notamment ce rapport à l’argent avec ces hommes, là, qui me donne une impression de pouvoir à un moment.

 

 

Féminismes

 

En tout cas, le travail du sexe fait l’objet de débats fort agités au sein des mouvements féministes dans beaucoup de pays. Qu’est-ce que cristallise la prostitution au point que ce soit un sujet de rupture aussi violent entre des personnes qui se disent féministes ?

 

B : Je pense qu’il y a plein d’éléments et de problématiques à débattre, y’a le contrôle des femmes sur leur corps, il y a aussi le fait que les gens projettent leur propres angoisses psychologiques sur des putes, se disent «Je pourrais pas faire ça moi-même, ça doit être que cette personne est opprimée» au lieu d’avoir un regard détaché et objectif ou illes se disent plutôt «Cette personne n’est pas moi et de fait il se peut qu’elle vive les choses autrement que moi je les vivrais». Illes disent «Pourquoi, comment tu peux faire ça ?», parce qu’illes ont pas le même rapport à leur sexualité, et illes disent «Non, ça peut pas être bien», parce que ça pourrait pas être possible pour elleux de faire ça sans se détruire, donc illes généralisent sur le fait que ce soit forcément mal et destructeur. Il y a ce leader du mouvement abolitionniste Richard Poulin qui a écrit plein de bouquins à propos de et contre le travail du sexe. J’étais à une de ses conférences à Montréal, avec plein d’abolitionnistes, mais aussi pleins de travailleuses et des gens, des assos comme Stella. Car c’est vachement moins stigmatisé au Québec ce travail, il peut y avoir plein de travailleuses qui viennent à ce type de conférence, pas comme ici où les gens craignent plus peut-être. Bon, ben ce type il a fait une espèce de déclaration, une phrase comme «Tant que la prostitution existe, l’oppression des femmes existera». Là je me suis levé et j’ai dit «Excuse-moi, pour moi c’est pas le travail le problème, c’est les rapports genrés dans le monde et dans ce cas-là on pourrait aussi bien dire que tant que les mecs existent les femmes seront toujours opprimées», et il y aura toujours des mecs donc c’est complètement ridicule de dire ça… Parce que pour moi, dans le monde il y a plein d’autres formes d’oppressions genrées. Dans le mariage, dans les couples, en grandissant et dans la manière dont on est éduqué différemment. On peut pas échapper à tout ça, et mettre tout sur le compte du travail du sexe, tout ça parce que les rapports de genre y sont plus visibles et y sont rémunérés. C’est assez bête en fait.

 

L : Oui, parce qu’on imagine aussi que la prostitution ancre les femmes dans ce rôle de femme objet, alors que je pense que c’est faux.

 

B : Pour moi, dire que c’est ce travail-là l’oppression, c’est nier toutes les autres inégalités qui existent. Si tu es une meuf et que tu es dans le milieu de la cuisine ou je sais pas quoi, tu es constamment en train d’être réifiée et en plus tu gagnes rien et ça c’est pas visibilisé du tout. C’est complètement nié. Dans la rue, tout le temps, on est en train d’être réifiée. Et justement la prostitution c’est moins le cas parce que c’est un peu une appropriation de la réification au sens où quelque part, dans le monde tel qu’il fonctionne, c’est de l’argent qui vaut ce niveau de réification. Après est-ce que c’est vraiment de la réification ? Si, peut-être… Pour évoquer le mouvement féministe dans les années 70 aux États-Unis par exemple, il se positionnait vraiment pour l’androgynie et contre les butchs, contre les trans. À l’époque certaines féministes disaient que l’idéal c’est de ne ressembler à aucun genre, d’être complètement androgyne et de ne pas être masculine ou je sais pas quoi et de ne pas être féminine non plus, et comme ça on est toutes égales. Mais ça ne convient pas forcément à tout le monde d’être androgyne. Et ça ne change pas forcément les rapports de pouvoir entre personnes non plus. Certaines féministes voudraient définir ce qui serait un rapport à une sexualité sans oppression. Mais on est tous différents et on gère toutes notre sexualité de manière différente, et il faut laisser de la place pour ça.

 

 

Luttes

 

Pour finir on voulait évoquer les manifs de travailleuses et de travailleurs du sexe qu’il peut y avoir comme celle qui a eu lieu le 17 décembre à Lyon, pourquoi c’est important qu’il y ait des manifs comme ça, quelle ambiance il y a ?

 

B : Ouais, c’est bien ! Il y a quelques mois il y a eu une manif à Lyon pour les filles qui bossaient en camionnette qui sont allées devant la mairie pour manifester parce que la mairie a fait un arrêté municipal contre les camionnettes à Gerland. C’était drôle, il y avait plein de réactions de différents types. Il y avait une grand-mère qui était militante travailleuse du sexe et il y avait sa petite-fille qui est venue par hasard. Elle était avec ses copines, qui avaient une douzaine d’années, et elle leur a dit «Ça c’est ma grand-mère, elle est pute, elle en est fière», et c’était super touchant. Et il y avait des mecs super lourds aussi qui nous harcelaient… ça se voit que ça met les gens tellement mal a l’aise ! De voir des putes, les voir en train de revendiquer leurs droits. On est censé se cacher, en avoir honte. Pas de sortir dans la rue en disant «Je suis pute, et je veux que mes droits soient respectés !» Les travailleuses du sexe sont toujours les sujets du discours des autres, mais on les entend jamais parler elles-mêmes ! Et ça bouscule les gens. Ça donne un pouvoir. Ça fait qu’elle (la société «non travailleuse du sexe») ne peut pas être dans une position de parler de «ces gens», quand elles sont en face de toi, et qu’elles sont en train de parler d’elles-mêmes. Il y a des mouvements de travailleuses du sexe depuis longtemps. En France il y a eu une occupation d’église à Lyon en 1975 par des travailleuses du sexe qui disaient leur ras le bol de la répression. Elles ont réussi à obtenir certains changements en leur faveur à l’époque grâce à ces luttes. Dans un autre contexte, en Inde, il y a une organisation qui s’appelle Durbar qui regroupe plus de 65'000 travailleuses du sexe auto-organisées qui vont être capables de se rassembler en masse devant un commissariat si une des leur est arrêtée. Il y a plein de manières drôles de manifester en tant que travailleuses du sexe. En Australie il y des manifs «Reclaim the streets» (Réapproprions-nous les rues) auxquelles participent des collectifs de travailleuses du sexe qui s’habillent sexy, qui se roulent des pelles sur des capots de voitures et des choses comme ça. Ça change complètement l’ambiance de la manif en fait, parce que souvent dans ce genre de manifs, il y a aussi des gens super veners en voiture, qui veulent nous rentrer dedans. Et là d’un coup quand il y a deux meufs en latex habillées en infirmières qui se roulent une pelle sur leur capot, ils savent plus quoi faire. Donc il y a plein de choses différentes dans le monde… Là à Lyon le 17 décembre c’était une manif internationale contre les violences faites aux travailleuses du sexe. Il y avait des manifestations pour ça partout dans le monde.

 

Blabla no 12, 5 février 2011.

 


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