Tout ! Ou rien ? Ou : comment la sortie du bain sera l'œuvre des bébés eux-mêmes

Publié le par la Rédaction


Nous nous permettons de vous répondre (Remarques critiques adressées aux auteurs de l’appel «À quand la grève des chômeurs ?») en même temps qu’à un autre contradicteur, vos points de vue sur notre texte nous semblant largement convergents. La réponse de ce dernier est en pièce jointe.

Vous envisagez le capitalisme comme une totalité unifiée, quelque chose d’aussi massif qu’un «rapport social» objectif, qui n’a pas d’autre altérité que la révolution, et le communisme, après la révolution bien entendu. Nous ne pensons pas que le capitalisme ait cette tranquille objectivité des rapports de marchandise à marchandise. Nous tenons au contraire que l’économie est une politique, une politique d’éradication de la politique égalitaire, communiste. Ou encore, que le capitalisme est une politique dirigée contre une autre, contre la politique qui vise l’émancipation, l’abolition des classes et de l’État.

Le capitalisme déploie les rapports d’exploitation «objectifs» à partir des résistances subjectives à sa distribution hiérarchiques des rôles et des places, résistances qu’il doit combattre en en faisant le principal moteur de son développement. Et donc empêchant la coordination de ces résistances et leur constitution comme sujet politique autonome mettant en cause sa subordination en tant que sujet économique.

Nous faisons donc cette hypothèse que le capitalisme se développe en combattant ce qui le menace. Et ce qui le menace, c’est l’articulation entre le travail vivant, la coopération qu’il suscite, qu’il exploite et gouverne, et des gestes politiques d’interruption des flux économiques comme de suspension des hiérarchies institutionnelles. L’antagonisme ne repose pas sur le seul travail vivant, ni sur le seul geste politique, mais sur une politique du travail vivant attaché à se ruiner comme source de la valorisation. Autrement dit, sur une attaque des pouvoirs capitalistes et étatiques conduites du point de la soustraction aux rapports d’exploitation, soustraction nécessairement partielle, localisée et qui, pour n’être pas résorbée, doit non seulement être expansive mais aussi jouer pour l’économie un rôle déstabilisateur. Le processus révolutionnaire, qui ne se réduit pas au moment insurrectionnel, n’est autre qu’un processus à la fois lent et heurté, de construction politique, à travers les grèves, les «mouvements sociaux», les émeutes, l’ouverture d’espaces de rencontre et de liaison entre ces luttes, l’élaboration de savoirs-pouvoirs par ceux qui en ont été, en sont et seront les acteurs. Nul besoin de «Parti» pour cela [
«Les moyens de survie, débrouilles plus ou moins avantageuses par rapport aux lois du marché, circulent par elles-mêmes. Elles n’ont pas besoin de Parti pour les faire connaître.» (un débris de travailleurs chômeurs précaires en colère)] ; il suffit de se défaire de la honte d’être un peu aussi des militants (nous ne sommes pas aussi prétentieux que vous le croyez) et de se rapporter à ceux qui luttent, comme à ceux à qui on s’adresse, comme à des égaux, à qui on peut se lier pour construire des solidarités, un désir de lutter, de comprendre ce monde et de relancer l’offensive. Et non comme à des «ânes bâtés» selon la formule de Marx pour qualifier les artisans allemands qui avaient rejoint son Parti et qui voulait directement passer à l’expérimentation communiste sans avoir lentement appris de sa théorie.

Vous nous dites que nous pensons toute forme de révolte comme un choix existentiel, auquel vous opposez la dure nécessité. Mais la nécessité seule n’a jamais suffi à provoquer la révolte, vous le savez. Les révoltes des plus exploités n’ont jamais été provoquées que par la perception qu’il y avait un scandale à être exploité, un déshonneur, une humiliation, une atteinte à son amour propre, ce à quoi on est le plus attaché, que tous pouvaient partager cette perception d’un tort subi et qu’il y avait une nécessité subjective (existentielle diriez-vous) d’y mettre fin. La révolte a bien lieu quand collectivement les exploités choisissent de ne plus subir, d’attaquer la hiérarchie, de s’exposer, passent outre l’hésitation, la peur. Nous ne disons pas, n’importe qui, en tout lieu et en tout temps, a le choix de se révolter ou de subir passivement l’ordre du monde. Nous disons : à tous ceux qui perçoivent l’ordre capitaliste comme étant un tort scandaleux et insupportable, il revient inlassablement de chercher les voies par lesquelles cet ordre peut être affaibli, et espérons-le détruit. Pour le coup, faire un tel choix est alors une nécessité vitale. Autrement, si on ne l’éprouve pas, il ne nous reste plus que le devoir militant, ou le renoncement, qu’il s’avoue ou non comme tel. Certes, on est parfois forcé de plier. Il n’y a pas à condamner le renoncement de manière moralisatrice, mais on n’est pas non plus obligé de l’encourager en s’appesantissant sur une totalité intégralement aliénée et un horizon radicalement bouché [
«Il va sans dire que la mise en commun réelle passe par la fin de la propriété privée, ce qui n’est pour le moins pas une tendance visible actuellement.» (débris de travailleurs chômeurs précaires en colère)].


Cela ne veut absolument pas dire que nous ne sommes pas amenés comme tout un chacun à composer avec ce monde. Nous ne pensons pas que nous pouvons «vivre en dehors» du capitalisme, nous accomplir et mener la «vie passionnante» [
«… “chômeurs” disposant d’un capital socioculturel leur permettant, comme vous le revendiquez haut et fort, de faire des tas de choses extraordinaires ici et maintenant.» (Pierre Tornade)] que nous aimerions vivre, tant que cette politique continuera à régner. Nous pensons que «nous» (pas un groupe clos, mais tous ceux qui veulent lutter) devons partir de ce désir diffus d’accomplissement, le traduire dans les termes d’une politique égalitaire, quand l’économie s’ingénie à le traduire (et à le trahir) en éthique auto-entreprenariale. Ceci, en cherchant à exacerber le conflit entre la coopération et son exploitation, entre le désir diffus d’«expérimenter d’autres manières de vivre, de travailler, d’enseigner sans exploiter ni les hommes ni la nature» et son exploitation par le capitalisme cognitif ou vert (qui ne peut qu’en être la trahison). Pour notre part, nous ne prêtons pas ce désir, et même ces tentatives embryonnaires, aux seuls petits bourgeois socio-centrés que vous nous accusez d’être, mais aux classes populaires dans leur ensemble, qui n’ont aucunement pour horizon, croyons nous, de s’en tenir à «la-satisfaction-des-besoins-fondamentaux». Nous croyons que ce que l’on voit dans la vitrine du capitalisme vert (éco-quartiers, éoliennes, bio…) ne signifie pas un redoublement de l’aliénation mais la captation et la traduction économique, l’exploitation par le capital de besoins et désirs «existentiels», «éthiques» qui se rencontrent, comme on disait jadis, parmi les «masses».

Revenons-en au mouvement des chômeurs. Nous reproduisons la distinction entre bons et mauvais chômeurs, nous la renforçons même, dites-vous. Pourtant, nous n’opposons pas les bons chômeurs qui refuseraient l’emploi aux mauvais, qui en cherchent, et seraient des affreux demandeurs d’emploi. (Même si ce type de réaction spontanée correspond bien à l’affect triste de nombreux militants qui, intervenant dans les espaces tels que Pôle Emploi ; ne trouvent pas tout de suite l’enthousiaste soutien escompté — d’où l’importance de l’enquête qui permet de construire ensemble une analyse des conditions vécues et de dégager des énoncés politiques communs.) Nous disons plutôt que les «mauvais chômeurs» sont ceux qui n’adhèrent pas à la figure du demandeur d’emploi modèle, tel que capitalistes et gouvernants voudraient qu’il soit (bien entendu, cette adhésion, ou non-adhésion, peut être partielle, fragile, il ne s’agit pas de l’attribuer définitivement à des individus ; pourtant, il s’agit bien de densifier, de faire progresser cette non-adhésion). Ou encore, que les «mauvais chômeurs» sont ceux qui refusent d’adhérer à l’idée que les chômeurs doivent être récompensés selon leur mérite, et radiés s’ils ne viennent pas au rendez-vous, s’ils n’acceptent pas les boulots de merde… Le «mauvais chômeur», bien plus qu’un individu solide et concret, est plutôt une disposition, existant à l’état latent chez la plupart des employés comme des non-employés, à se soustraire autant que possible aux injonctions productives des managers de tout acabit. En faisant semblant que cette question de l’image que se font les chômeurs de leur condition n’existe que pour le pouvoir ou la sociologie (?), vous faites comme si «les prolétaires» pouvaient rester de marbre devant les discours ennemis ambiants, actifs partout, dans toutes les institutions et sphères sociales, discours qui servent une politique et des intérêts bien réels, agissants. Vous dites également que nous faisons des chômeurs une catégorie à part. Mais c’est sans doute à l’endroit du travail non rétribué comme tel, et notamment du travail des chômeurs, que s’élabore la figure à vocation «universelle» d’auto-entrepreneur, dont il est urgent de comprendre comment elle reconfigure l’antagonisme entre capital et travail. Il y a au moins pour cette raison à prendre au sérieux la réalité d’une telle catégorie.

Nous pensons qu’il est indispensable pour ceux qui cherchent à faire émerger un mouvement de chômeurs et précaires de coordonner les résistances de ces «mauvais chômeurs», qui, éparses, demeurent fonctionnelles au développement capitaliste. Coordonner ces résistances, c’est chercher à construire du commun autour du refus de l’organisation capitaliste du travail, que peuvent exemplifier les grèves, les sabotages, les séquestrations sur les lieux dits «de travail», les pratiques autogestionnaires quand elles sont réellement portées par des présupposés égalitaires. Que peuvent exemplifier aussi les luttes contre l’administration oligarchique et policière des territoires métropolitains. Que peuvent exemplifier encore la volonté des précaires de se réapproprier le plus de temps possible en imposant le maintien du maximum d’allocations, tant pour faire ce qu’il nous plaît le plus de faire, tant pour se reposer du sale boulot passé (c’est la ligne du moindre mal, chacun la suit quand il le peut, pourquoi vouloir moraliser cela ?) que pour nous lier à d’autres dans les luttes présentes et à venir. Vous direz : mais tout le monde ne le peut pas ! C’est bien pour cela, la grève des chômeurs, pour que tout le monde le puisse : exiger de l’argent sans contrepartie, chercher à instaurer un rapport de force par des formes de lutte qui desserrent l’étau de l’exploitation, extorquer de la disponibilité pour construire un processus révolutionnaire, pas un îlot «communiste» ou une alternative. Contre l’idée d’une nécessaire «contrepartie sociale» à ce temps, à cet argent extorqué (contrepartie inséparable d’une dette contractée envers les «indispensables» institutions), il y en a bien un usage potentiellement politique, alimentant l’expérimentation à même les luttes, mais aussi en amont et en aval, de formes de travail coopératives, égalitaires, attentives aux milieux naturels et au vivant, qui sont à notre présent ce que furent les associations ouvrières au XIXe siècle avant que marxisme, proudhonisme et bonapartisme s’emploient à opposer ce qui dans le mouvement ouvrier à ses débuts cherchait à s’articuler : coopération et confrontation.

Il n’y aura pas de «communisation», sans la réarticulation de ces deux processus. Il ne s’agit pas d’inventer des modèles productifs alternatifs qui auraient pour vocation à être économiquement viables, mais à augmenter notre puissance d’agir, et de donner corps à des réalités relativement hétérogènes dont seul un mouvement révolutionnaire peut libérer toute la charge politique à une vaste échelle.

Vous dites que nous opposons chômeurs et travailleurs comme deux catégories étanches. Pensez-vous que nous ne voulons rien savoir du travail des chômeurs, des non-employés, des écoliers, des étudiants, des femmes au foyer… ? La consommation, la culture, la formation, l’usage des technologies d’information et de communication, dégagent de la valeur ; les chômeurs, qui comme les précaires et salariés, se cultivent, étudient, s’informent et communiquent, font aussi prospérer le marché de l’insertion et du placement, et travaillent à la production en série de nouveaux travailleurs sociaux, de psychiatres, de flics et de matons… Le chômage et la précarité de masse contribuent à l’extension illimitée du travail en dehors du temps mesuré et reconnu comme tel. Contrairement à vous sans doute, nous pensons qu’il est important de s’adresser aux chômeurs non comme à des «privés d’emploi», ou à des «travailleurs sans travail», mais comme à des individus qui mènent déjà des activités réelles de travail, qu’elles aient ou non pour visée de conduire à l’emploi. Vous nous dites que l’on ne parle pas, dans notre tract, des segmentations du marché du travail. Diffusez-vous vos doctes analyses à la porte des CAF ? Les analyses, assurément indispensables à l’intelligence d’une situation, ont pour raison d’être d’aider à la formulation d’hypothèses politiques à expérimenter. Ce travail est donc à reprendre par tous, avec humilité, nul ne peut s’en dire le dépositaire. Vous suggérez que nous nions la stratification sociale du chômage. Souhaiteriez-vous qu’on s’adresse seulement aux ouvriers au chômage, et pas aux ex-cadres, ou aux ex-commerçants ? Certes, s’adresser aux chômeurs et précaires nous expose à rencontrer des situations disparates qui ne peuvent pas être unifiées par la grâce d’un terme magique. Mais en va t-il autrement avec les «prolétaires» ?

Ici, nous allons faire quelques citations parmi les meilleures de vos deux textes. La première, c’est la plus symptomatique, celle qu’il y aurait peut-être à nous mépriser pour notre naïveté, selon une propension finalement si diffuse parmi les militants, même «radicaux», à se tenir à bonne distance, tantôt analytique, tantôt pédagogique, des luttes réelles. Du haut de sa posture théoricienne, on peut ainsi s’autoriser à congédier les illusions et enthousiasmes de ceux qui croient pouvoir chercher une forme de cohérence entre vie et pensée. Mais n’allons pas trop vite. Il est possible après tout, que plus que nous mépriser, il faille nous prendre au sérieux … pour nous «combattre» [
«Difficile de trancher si c’est surtout pathétique ou urgent à combattre.» Débris de travailleurs chômeurs précaires en colère !…]. Franchement, nous vous le conseillons. Nous sommes un ennemi à votre hauteur. Le jour viendra peut-être où les groupuscules radicaux chercheront ensemble un exutoire plus fécond à leur impuissance radicale que de se «combattre» entre eux. La complaisance pour les rivalités use le meilleur de notre énergie.

On pourrait quand même se demander, quand vous nous ramenez sans cesse, comme si vous étiez nos parents, à la nécessité de gagner notre vie, et qui, comme sœur Anne, ne voyez rien poindre à l’horizon du capitalisme, qui est le plus de nous ou de vous comme un «poisson dans l’eau glacée de cette société». Passons.

La polémique est de bonne «guerre» ; mais ce qu’on vise, ce n’est pas de vous clouer le bec, c’est de contribuer à l’émergence d’un mouvement de chômeurs et de précaires, c’est-à-dire un mouvement autonome des classes populaires contre l’organisation capitaliste du travail, avec tous ceux qui sont comme vous dites l’être, en colère. Cela ne se peut pas si chacun reste tranquillement spectateur des «impasses» des autres, ou encore attend que le mouvement soit devenu massif pour débarquer et prétendre opérer son «dépassement».

Vos critiques sont les bienvenues (ceci dit sans ironie), vos analyses et propositions de lutte le seront encore plus.

Mouvement des Chômeurs et Précaires en Lutte de Rennes (MCPL) - CIP-IDF, 23 mars 2010.

Publié dans Chômeurs - précaires

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