Toast à la révolte grecque

Publié le par la Rédaction


«Tarnac : réflexions d’un idiot utile». Un éditorial en date du 9 décembre 2009. Piteux.

Laurent Joffrin s’en prend aux «accusés de Tarnac injustement emprisonnés». Car bien que «défendus maintes fois» par son journal Libération, c’est dans des tribunes données au Monde queces derniers ont choisi de ridiculiser le fragnolement de l’État à leur encontre. Entretien avec Julien Coupat le 25 mai, «Deux ou trois choses que j’avais à vous dire» le 20 juin, «Pourquoi nous cessons de respecter les contrôles judiciaires» le 4 décembre.

«Réfuter» l’«ultragauche». Pour ce faire, redégueuler le bréviaire «antiterroriste» — qui vient de loin, mais qui demeure un des produits phares de la Bauer Compagnie. Ravaler la «radicalité» au bolchevisme et aux «années de plomb». Défendre la «démocratie» et le travail.

Édito reproduit ici intégralement, éclair
é par les flammes qui rongent la société grecque — comme toutes les autres.

En appendice, «Les réflexions du crétin de service».


«Que pensent vraiment les militants de Tarnac, que Libération a défendus maintes fois ces derniers mois contre les dérapages judiciaires et policiers du régime ? Des choses inquiétantes, il faut bien le dire, qui montrent que les victimes n’ont pas toujours raison.»

«Voici ce qu’on lisait en pages Rebonds le 6 novembre sous la plume d’Éric Hazan, fondateur des éditions la Fabrique, l’un des principaux soutiens des accusés de Tarnac injustement emprisonnés : “Pour retourner contre l’État les armes qu’il pointait sur nous, nous avons fait appel dans nos interventions publiques au vieux fonds humaniste-démocratique de la gauche. Dans l’inquiétude où nous étions sur le sort de nos amis emprisonnés, nous avons eu spontanément recours à cet arsenal usé mais rassurant, le mieux fait pour réunir des voix, des sympathies, des signatures.”…»

«… Le message d’Éric Hazan, théoricien d’une sombre radicalité, est d’une clarté limpide : ses appels au droit pour défendre Coupat et les siens n’étaient que ruse tactique. Il méprise en fait les principes au nom desquels il a demandé secours, qu’il appelle un “arsenal usé” et qui s’appelle, pour les citoyens, “libertés publiques” et “état de droit”.»

«Cet aveu a le mérite de la franchise. Il ramène les candides qui ont exigé l’élargissement des militants de Tarnac à leur humble condition de “démocrates-humanistes”, c’est-à-dire, pour reprendre la terminologie de Lénine, à leur fonction d’idiots utiles : ainsi Vladimir Ilitch avait-il surnommé les démocrates qui soutenaient les bolcheviks victimes de la répression tsariste et qui furent les premiers à être mis en prison ou fusillés par la Tchéka…»

«… Les citoyens progressistes qui ont défendu les accusés de Tarnac croient en effet à ces balivernes qu’on appelle “droits de l’homme” et “démocratie”. Ils sont pour cela précieux en cas de malheur…»

«… Mais sitôt le danger passé, ils sont renvoyés, tel un Kleenex humaniste, à leur inanité démocratique.»

«Pour tenter de dépasser — quelques heures — cet état d’idiotie, il faut lire l’opus fondamental produit par ce courant, édité par Éric Hazan et dénommé l’Insurrection qui vient…»

«… Qu’on se rassure : l’insurrection vient peut-être — qui peut le dire ? —…»

«… mais elle prend tout son temps…»

«… Inutile de sonner le tocsin…»

«… comme l’a fait Michèle Alliot-Marie pour justifier son opération gendarmesque…»

«… L’action préconisée par les auteurs du livre consiste à créer des “communes” antisystème vivant en marge de la société…»

«… Jusqu’à présent, elle a débouché sur la relance d’une épicerie-buvette à Tarnac (Corrèze), à la grande satisfaction des habitants du village qui voient se poursuivre sous leurs yeux la régénération du tissu économique corrézien chère à Jacques Chirac…»

«… Lénine avait adopté pour slogan “Tout le pouvoir aux Soviets”. Désormais, c’est : “Tout le pouvoir aux épiceries-buvettes”.»

«Non, ce n’est pas cette action méritoire qui doit inquiéter. Ce sont les raisonnements qui la théorisent…»

«… On dira que les idées ne sauraient à elles seules déterminer le réel et on aura raison…»

«… Aussi bien, certaines descriptions de la société contemporaine, qui empruntent à Debord ou à Foucault, sont fort bien venues…»

«… Non, l’ennui, c’est que ces thèses reproduisent peu ou prou celles des années 70, en Italie par exemple. Celles-là mêmes qui ont mené aux errements sanglants des “années de plomb” dont une génération paie encore le prix.»

«Deux d’entre elles sont néfastes. La première veut que la démocratie soit illusoire, que la liberté de choix n’existe pas en régime capitaliste…»

«… Aliénés, manipulés, les citoyens se croient libres mais ils sont les jouets de structures mentales invisibles et oppressives…»

«… Un nouvel opium du peuple les abuse, qui s’appelle, au choix, la consommation, les médias, le spectacle, la technologie ou l’individualisme libéral…»

«… Or l’Histoire a démontré que cette idée était fausse : certes l’aliénation existe et l’idéologie dominante exerce son emprise. Mais elle n’est pas totale. La plupart des grands acquis du mouvement ouvrier, ceux qui ont fait pièce au capitalisme, justement (le droit syndical, les congés payés, les assurances vieillesse ou maladie, la limitation du temps de travail), ont été obtenus en régime de liberté, grâce à l’usage combiné de la lutte sociale et du suffrage universel, c’est-à-dire de la raison des opprimés, librement exercée…»

«… Autrement dit, les pauvres sont plus lucides que ne le croit l’ultragauche…»

«… Et dans leur immense majorité, ils préfèrent la liberté ici et maintenant…»

«… à l’utopie qu’imposerait une avant-garde autoproclamée.»

«La seconde idée dangereuse, c’est le mépris du travail. Dans le nouveau capitalisme, explique-t-on, la participation à la production est un piège. Les salariés sont des dupes du libéralisme qui leur promet un meilleur niveau de vie en échange de leurs efforts mais les jette dans une compétition mortelle masquée par les mirages de la consommation. Tout opprime dans le travail et rien ne libère. Les “communes” de l’avenir doivent donc rester oisives et vivre de peu, financées par les prestations sociales qu’elles détournent sans états d’âme. Or, tout le raisonnement du mouvement ouvrier est inverse…»

«… Depuis Marx (au moins), on sait que le travail opprime ou libère selon le cadre dans lequel il se déploie…»

«… L’effort progressiste consiste à trouver une meilleure organisation dans laquelle les hommes font valoir leurs capacités et posent les bases matérielles d’une vie meilleure grâce à la maîtrise de la technique…»

«… Le système des communes mène à la chute dramatique du pouvoir d’achat des citoyens, qui seront néanmoins priés, au besoin par des moyens expéditifs, d’acclamer l’insurrection advenue.»

«Telle est, au fond, l’idéologie des militants de Tarnac…»

«… Elle est traversée par l’utopie confuse, le rejet de la démocratie et l’apologie implicite d’une austérité forcée.»

«… Aussi ces militants menacés doivent-ils être défendus, au nom des principes…»

«… Mais leurs idées réfutées, au nom des mêmes principes.»


Le Jura Libertaire, 12 décembre 2009.


Les réflexions du crétin de service

Depuis l’aube d
hier, jattendais.

J
attendais de pouvoir accéder, sur le site du quotidien Libération, à la tribune signée Laurent Joffrin, et intitulée, de manière à la fois lucide et prétentieuse, «Tarnac : Réflexions dun idiot utile».

Le bruit courait que c
était du pur et grand Joffrin, en au moins deux feuillets…

Mais cet article était réservé aux abonnés.

Il m
a fallu résister à lenvie daller au café-tabac-journaux de Trifouillis-en-Normandie pour acheter lexemplaire papier que le tenancier reçoit chaque matin pour le renvoyer le lendemain.

Je me suis héroïquement cloîtré en mon manoir, y épuisant rapidement une importante réserve de cigarettes, que je ne renouvelai point, afin de ne pas céder à la tentation d
acheter le numéro de Libé

Je fumai mes mégots, les mégots de mes mégots. Et je finis par fumer les filtres.

Ce matin, j
avais une langue épaisse comme ça.

Votre grand mère a sûrement une recette.

Votre grand mère a sûrement une recette.

Le texte de Laurent Joffrin, maintenant accessible à tous, entend épuiser cette grave question, qui en constitue l
incipit :
Que pensent vraiment les militants de Tarnac (…) ?

On comprend vite que le subtil Laurent Joffrin n
a jamais eu lintention daller le leur demander. Il préfère appliquer sa sagacité à un texte d’Éric Hazan, «l’un des principaux soutiens des accusés de Tarnac injustement emprisonnés», qui a été publié dans le journal Libération, le 6 novembre, sous le titre «Un an après Tarnac, le temps de la révolte». (On trouvera ce texte sur le site d’Éric Hazan.)

Éric Hazan, promu par notre éditorialiste maître à penser des «militants de Tarnac», ou encore «théoricien d’une sombre radicalité», a piqué au vif la sensibilité politique joffrinesque en écrivant :
«Pour retourner contre l’État les armes qu’il pointait sur nous, nous avons fait appel dans nos interventions publiques au vieux fonds humaniste-démocratique de la gauche. Dans l’inquiétude où nous étions sur le sort de nos amis emprisonnés, nous avons eu spontanément recours à cet arsenal usé mais rassurant, le mieux fait pour réunir des voix, des sympathies, des signatures.»

Ulcéré par une telle ingratitude, Laurent Joffrin se voit comme l
un de ces «démocrates qui soutenaient les bolcheviks victimes de la répression tsariste» et que Lénine nommait des «idiots utiles». J'espère que cette référence historique aura été un baume pour lui…

Il exagère bien un peu dans le registre de l
héroïsme virtuel en notant que les «idiots utiles», au sens de Lénine, «furent les premiers à être mis en prison ou fusillés par la Tchéka» ; nous nen sommes pas là : Laurent Joffrin et ses amis, malgré leur soutien aux bocheviks de Tarnac, sont encore en liberté.

Éric Hazan, dans les récents cauchemars de Laurent Joffrin.

Notre éditorialiste est peu enclin à admettre que ne sont, effectivement, que «balivernes» une «démocratie» qui produit, au nom du suffrage universel, un certain président de la république et un «humanisme» qui implique, au nom du droit d
ingérence, certains bombardements de populations civiles.

Mais comme il redoute de mourir «idiot», il nous offre une relecture de L
insurrection qui vient, quitte à séloigner définitivement des «militants de Tarnac».

Exercice difficile, tant nous avons été abreuvés de commentaires et d
analyses sur ce petit livre…

Au moins, Laurent Joffrin nous en offre-t-il un des résumés les plus crétins qu
on ait lus :
L’action préconisée par les auteurs du livre consiste à créer des «communes» antisystème vivant en marge de la société. Jusqu’à présent, elle a débouché sur la relance d’une épicerie-buvette à Tarnac (Corrèze), à la grande satisfaction des habitants du village qui voient se poursuivre sous leurs yeux la régénération du tissu économique corrézien chère à Jacques Chirac. Lénine avait adopté pour slogan «Tout le pouvoir aux Soviets». Désormais, c’est : «Tout le pouvoir aux épiceries-buvettes».

Avec un esprit aussi incisif, monsieur Joffrin devrait se lancer dans le journalisme...

Laurent Joffrin, dans les récents cauchemars de Laurent Joffrin.

Retrouvant son sérieux pontifical après ce trait, notre pape de la presse dénonce deux «thèses» qui lui semblent particulièrement «néfastes».
La première veut que la démocratie soit illusoire, que la liberté de choix n’existe pas en régime capitaliste. Aliénés, manipulés, les citoyens se croient libres mais ils sont les jouets de structures mentales invisibles et oppressives.

À cela, il répond en pondant une jolie perle :
Or l’Histoire a démontré que cette idée était fausse : certes l’aliénation existe et l’idéologie dominante exerce son emprise. Mais elle n’est pas totale. La plupart des grands acquis du mouvement ouvrier, ceux qui ont fait pièce au capitalisme, justement (le droit syndical, les congés payés, les assurances vieillesse ou maladie, la limitation du temps de travail), ont été obtenus en régime de liberté, grâce à l’usage combiné de la lutte sociale et du suffrage universel, c’est-à-dire de la raison des opprimés, librement exercée.

Nous renverrons discrètement Laurent Joffrin à l
abondante bibliographie concernant lhistoire des luttes sociales…

Quant à la seconde «thèse», notre penseur la résume de telle sorte («le mépris du travail») qu
elle nen est pas une.

Sa réponse, décrivant «les “communes” de l’avenir [qui] doivent donc rester oisives et vivre de peu, financées par les prestations sociales qu’elles détournent sans états d’âme», adresse un clin d
œil entendu aux dénonciateurs de ceux «quon paye à rien foutre», et sachève sur une belle profession de foi :
L’effort progressiste consiste à trouver une meilleure organisation dans laquelle les hommes font valoir leurs capacités et posent les bases matérielles d’une vie meilleure grâce à la maîtrise de la technique.

Il existe aussi une abondante bibliographie sur l
histoire de cette utopie technique…

Laurent Joffrin, dans ses rêves denfant.

À peine relèvera-t-on que l
éditorialiste le plus bête de France réalise le tour de force, comme on dit en anglais, de nous délayer deux feuillets sur ce «que pensent les militants de Tarnac», sans jamais citer leurs déclarations ou leurs écrits.

On peut les lire, sans abonnement, sur le site de leurs soutiens.

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Personne 22/12/2009 23:55


Ceci dit Joffrin n'a pas tort sur un point - et là pour le coup il cite bien Hazan : ce dernier reconnait que - dès que ça chauffe - vite, il faut aller se réfugier dans les juppons protecteurs de
maman-sociale démocracie ... Heureusement qu'elle est là, cette bonne vieille sociale démocracie, en cas de coups durs. (grosso modo, c'est le même discours que tenaient tous ceux - y compris dans
le mouvement anarchiste ... - qui appelaient à faire barrage au spectre fascite en allant voter Chirac en 2002 "mais avec des pinces à linge sur le nez ou des gants")

Je sais pas vous, mais après avoir lu ça, dès lors, toutes les envolées lyriques de Hazan sur la rupture et patin et coufin, ça a comme un petit fumet de frelaté ...

Car ça veut dire qu'après nous avoir bien chauffés à blanc en mettant à notre disposition des instructions pour une prise d'arme et autre, dès que ça va peter, Hazan annonce clairement la
couleur : il va nous lacher pour rejoindre le camp de la force tranquille ... et ne se repointera qu'une fois le danger (provisoirement) écarté ou du moins attenué

Ca aussi ça pèse lourd sur la langue.

Non ?