Thèses sur l'I.S. et son temps (21-61)

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Quand changent toutes les conditions de la vie sociale, l’I.S., au centre de ce changement, voit les conditions dans lesquelles elle a agi transformées plus vite que tout le reste. Aucun de ses membres ne pouvait l’ignorer, ni ne pensait à le nier, mais en fait beaucoup d’entre eux ne voulaient pas toucher à l’I.S. Ce n’est même pas de l’activité situationniste passée qu’ils se faisaient les conservateurs, mais de son image.

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Une inévitable part du succès historique de l’I.S. l’entraînait à être à son tour contemplée, et dans une telle contemplation la critique sans concessions de tout ce qui existe en était venue à être appréciée positivement par un secteur toujours plus étendu de l’impuissance elle-même devenue pro-révolutionnaire. La force du négatif mise en jeu contre le spectacle se trouvait aussi admirée servilement par des spectateurs. La conduite passée de l’I.S. avait été entièrement dominée par la nécessité d’agir dans une époque qui, d’abord, ne voudrait pas en entendre parler. Environnée de silence, l’I.S. n’avait aucun appui, et nombre d’éléments de son travail étaient, à mesure, constamment récupérés contre elle. Il lui fallait atteindre le moment où elle pourrait être jugée, non «sur les aspects superficiellement scandaleux de certaines manifestations par lesquelles elle apparaît, mais sur sa vérité centrale essentiellement scandaleuse» (I.S. no 11, octobre 1967). L’affirmation tranquille de l’extrémisme le plus général, comme les nombreuses exclusions des situationnistes inefficaces ou indulgents furent les armes de l’I.S. pour ce combat ; et non pour devenir une autorité ou un pouvoir. Ainsi, le ton de fierté tranchante, assez employé dans quelques formes de l’expression situationniste, était légitime ; et du fait de l’immensité de la tâche, et surtout parce qu’il a rempli sa fonction en en permettant la poursuite et la réussite. Mais il a cessé de convenir dès que l’I.S. a pu se faire reconnaître par une époque qui ne considère plus du tout son projet comme une invraisemblance [«Quand on lit ou relit les numéros de l’I.S., il est frappant, en effet, de constater à quel point et combien souvent ces énergumènes ont porté des jugements ou exposé des points de vue qui furent, ensuite, concrètement vérifiés.» — Claude Roy, «Les desesperados de l’espoir» (Le Nouvel Observateur, 8 février 1971).] ; et c’est justement parce que l’I.S. avait réussi cela que ce ton était devenu, pour nous sinon pour les spectateurs, démodé. Sans doute, la victoire de l’I.S. est-elle apparemment aussi discutable que peut l’être celle que le mouvement prolétarien a déjà atteinte du seul fait qu’il a recommencé la guerre de classes — la partie visible de la crise qui émerge dans le spectacle est sans commune mesure avec sa profondeur — et comme cette victoire aussi, elle sera toujours en suspens jusqu’à ce que les temps préhistoriques aient vu leur terme ; mais, pour qui sait «entendre l’herbe pousser», elle est aussi indiscutable. La théorie de l’I.S. est passée dans les masses. Elle ne peut plus être liquidée dans sa solitude primitive. Il est certain qu’elle peut encore être falsifiée, mais à des conditions très différentes. Aucune pensée historique ne peut rêver de se garantir par avance contre toute incompréhension ou falsification. Comme déjà elle ne prétend pas apporter un système définitivement cohérent et accompli, d’autant moins saurait-elle espérer se présenter pour ce qu’elle est d’une manière si parfaitement rigoureuse que la bêtise et la mauvaise foi se trouveraient interdites chez chacun de ceux qui auront affaire à elle ; et de telle sorte qu’une lecture véritable en serait univrsellement imposée. Une telle prétention idéaliste ne se soutient que par un dogmatisme, toujours voué à l’échec ; et le dogmatisme est déjà la défaite inaugurale d’une telle pensée. Les luttes historiques, qui corrigent et améliorent toute théorie de ce genre, sont également le terrain des erreurs d’interprétation réductrices comme, fréquemment, des refus intéressés d’admettre le sens le plus univoque. La vérité ici ne peut s’imposer qu’en devenant force pratique. Elle manifeste seulement qu’elle est vérité en ceci qu’elle n’a besoin que des moindres forces pratiques pour mettre en déroute de bien plus grandes. De sorte que, si la théorie de l’I.S. désormais peut encore être souvent incomprise ou abusivement traduite, comme il est arrivé parfois à celle de Marx ou de Hegel, elle saura bien revenir dans toute son authenticité chaque fois que ce sera historiquement son heure, à commencer par aujourd’hui même. Nous sommes sortis de l’époque où nous pouvions être falsifiés ou effacés sans appel, parce que notre théorie bénéficie désormais, pour le meilleur et pour le pire, de la collaboration des masses.

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Maintenant que le mouvement révolutionnaire est partout seul à entreprendre de parler sérieusement de la société, c’est en lui-même qu’il doit trouver la guerre qu’auparavant il menait, unilatéralement, sur la lointaine périphérie de la vie sociale, en apparaissant de prime abord comme complètement étranger à toutes les idées que cette société pouvait alors énoncer sur ce qu’elle croyait être. Quand la subversion envahit la société, et étend son ombre dans le spectacle, les forces spectaculaires du présent se manifestent aussi à l’intérieur de notre parti — «parti au sens éminemment historique du terme» —, parce qu’il a dû effectivement prendre en charge la totalité du monde existant, y compris donc ses insuffisances, son ignorance et ses aliénations. Il hérite de toute la misère, en y comptant la misère intellectuelle, que le vieux monde a produite ; car finalement la misère est sa vraie cause, quoiqu’il lui ait fallu soutenir une telle cause avec grandeur.

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Notre parti entre dans le spectacle en ennemi, mais en ennemi maintenant connu. L’ancienne opposition entre la théorie critique et le spectacle apologétique «a été élevée dans l’élément supérieur victorieux et s’y présente sous une forme clarifiée». Ceux qui contemplent seulement les idées et les tâches révolutionnaires d’aujourd’hui, et tout particulièrement l’I.S., dans le fanatisme d’une pure approbation désarmée, manifeste principalement ce fait qu’au moment où l’ensemble de la société est contrainte de devenir révolutionnaire, un vaste secteur ne sait pas encore l’être.

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Des spectateurs enthousiastes de l’I.S. ont existé à partir de 1960, mais d’abord en très petit nombre. Dans les cinq dernières années, ils sont devenus une foule. Ce processus a commencé en France, où ils se sont vu attribuer l’appellation populaire de «pro-situs», mais ce nouveau «mal français» a gagné bien d’autres pays. Leur quantité ne multiplie pas leur vide : tous font savoir qu’ils approuvent intégralement l’I.S., et ne savent rien faire d’autre. En devenant nombreux, ils restent identiques : qui en a lu un ou en a vu un les a tous lus et les a tous vus. Ils sont un produit significatif de l’histoire actuelle, mais ils ne la produisent nullement en retour. Le milieu pro-situ figure apparemment la théorie de l’I.S. devenue idéologie — et la vogue passive d’une telle idéologie absolue et absolument inutilisable confirme par l’absurde l’évidence que le rôle de l’idéologie révolutionnaire s’est achevé avec les formes bourgeoises de révolutions —, mais en réalité ce milieu exprime cette part de la réelle contestation moderne qui a dû rester encore idéologique, prisonnière de l’aliénation spectaculaire, et instruite seulement selon ses termes. La pression de l’histoire aujourd’hui a tellement grandi que les porteurs d’une idéologie de la présence historique sont contraints de rester parfaitement absents.

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Le milieu pro-situ ne possède rien que ses bonnes intentions, et il veut tout de suite en consommer illusoirement les rentes, sous la seule forme de l’énoncé de ses creuses prétentions. Ce phénomène pro-situ a été, dans l’I.S., blâmé par tous, en tant qu’il était vu comme une imitation subalterne extérieure, mais il n’a pas été compris par tous. Il doit être reconnu, non comme un accident superficiel et paradoxal, mais comme la manifestation d’une aliénation profonde de la partie la plus inactive de la société moderne devenant vaguement révolutionnaire [«La régression pro-situ fut considérée comme une aberration, comme le rebut d’un mouvement, une mondanité, et jamais pour ce qu’elle fut réellement : la faiblesse qualitative de l’ensemble, un moment nécessaire au progrès global du projet révolutionnaire. Le situationnisme est la crise de jeunesse de la pratique situationniste ayant atteint le moment décisif d’un premier développement extensif important, le moment où il lui faut dominer pratiquement le spectacle qui s’empare d’elle. (…) C’est cette installation confortable dans le positif qui caractérise le rôle situ ; et de fait, plus la place objective de l’I.S. dans l’histoire présente devenait effective (et il en sera de même pour toutes les organisations révolutionnaires futures), plus son héritage devenait périlleux à assumer pour chacun de ses membres. (…) Mai 1968 fut la réalisation de la théorie révolutionnaire moderne, sa lourde confirmation, comme il fut en partie la réalisation des individus qui participèrent à l’I.S., notamment par la lucidité révolutionnaire dont ils firent preuve dans le mouvement même. Mais le mouvement des occupations est resté la conclusion pour l’I.S. de sa longue recherche pratique, sans en être le dépassement. (…) Alors que les situationnistes, qui servirent platement de modèle au courant qu’ils ont suscité, pratiquant leur propre remise en cause, s’engageaient dans un “débat d’orientation” qui devait dégager les modalités supérieures de leur existence, les groupes satellites, à cent pas derrière, se constituaient seulement sur la base inadéquate d’une mise en pratique bornée de quelques certitudes, issues de l’expérience antérieure de l’I.S.» — Pour l’intelligence de quelques aspects du moment (brochure anonyme, Paris, janvier 1972).]. Il nous fallait connaître cette aliénation comme une véritable maladie infantile de l’apparition du nouveau mouvement révolutionnaire ; d’abord parce que l’I.S., qui ne peut d’aucune manière être extérieure ou supérieure à ce mouvement, n’avait certainement pas pu se tenir elle-même au-dessus de cette sorte de déficience, et ne pouvait prétendre échapper à la critique qu’elle nécessite. D’autre part, si l’I.S. continuait imperturbablement, dans des circonstances autres, à jouer comme précédemment, elle pouvait devenir la dernière idéologie spectaculaire de la révolution, et cautionner une telle idéologie. L’I.S. eût risqué alors d’entraver le mouvement situationniste réel : la révolution.

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La contemplation de l’I.S. n’est qu’une aliénation supplémentaire de la société aliénée ; mais le seul fait qu’elle soit possible exprime à l’envers le fait qu’il se constitue à présent un parti réel dans la lutte contre l’aliénation. Comprendre les pro-situs, c’est-à-dire les combattre, au lieu de se borner à les mépriser abstraitement pour leur nullité et parce qu’ils n’avaient pas accès à l’aristocratie situationniste, était pour l’I.S. une nécessité primordiale. Il nous fallait en même temps comprendre comment l’image de cette aristocratie situationniste avait pu se former, et quelle couche inférieure de l’I.S. pouvait se satisfaire de donner d’elle-même, à l’extérieur, cette apparence de valorisation hiérarchique, qui ne lui venait que d’un titre : cette couche devait être elle-même la nullité enrichie par le seul brevet de son appartenance à l’I.S. Et de tels situationnistes non seulement existaient manifestement, mais révélaient à l’expérience qu’ils ne voulaient rien d’autre que persévérer dans leur insuffisance diplômée. Ils communiaient avec les pro-situs, quoique en se définissant eux-mêmes comme hiérarchiquement bien distincts, dans cette croyance égalitaire selon laquelle l’I.S. pourrait être un monolithe idéal, où chacun d’emblée pense sur tout comme tous les autres, et agit de même à la perfection : ceux qui, dans l’I.S., ne pensaient ni n’agissaient revendiquaient un tel statut mystique, et c’est lui que les spectateurs pro-situs ambitionnaient d’approcher. Tous ceux qui méprisent les pro-situs sans les comprendre — à commencer par les pro-situs eux-mêmes, parmi lesquels chacun voudrait s’affirmer grandement supérieur à tous les autres — espèrent simplement faire croire, et se faire croire, qu’ils sont sauvés par quelque prédestination révolutionnaire, qui les dispenserait de faire la preuve de leur propre efficacité historique. La participation à l’I.S. fut leur jansénisme, comme la révolution est leur «Dieu caché». Ainsi, abrités de la praxis historique, et se croyant extraits par on ne sait quelle grâce du monde de la misère des pro-situs, ils ne voyaient dans cette misère que la misère, au lieu d’y voir aussi la partie dérisoire d’un mouvement profond qui ruinera la vieille société.

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Les pro-situs n’ont pas vu dans l’I.S. une activité critico-pratique déterminée expliquant ou devançant les luttes sociales d’une époque, mais simplement des idées extrémistes ; et pas tant des idées extrémistes que l’idée de l’extrémisme ; et en dernière analyse moins l’idée de l’extrémisme que l’image de héros extrémistes rassemblés dans une communauté triomphante. Dans «le travail du négatif» les pro-situs redoutent le négatif, et aussi le travail. Après avoir plébiscité la pensée de l’histoire, ils restent secs parce qu’ils ne comprennent pas l’histoire, et la pensée non plus. Pour accéder à l’affirmation, qui les tente fort, d’une personnalité autonome, il ne leur manque que l’autonomie, la personnalité, et le talent d’affirmer quoi que ce soit.

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Les pro-situs, dans leur masse, ont appris qu’il ne peut plus exister d’étudiants révolutionnaires, et restent des étudiants en révolutions. Les plus ambitieux éprouvent la nécessité d’écrire, et même de publier leurs écrits, pour notifier abstraitement leur existence abstraite, en croyant par là lui donner quelque consistance. Mais, dans ce domaine, pour savoir écrire il faut avoir lu, et pour savoir lire il faut savoir vivre : voilà ce que le prolétariat devra apprendre d’une seule opération, dans la lutte révolutionnaire. Cependant le pro-situ ne peut envisager critiquement la vie réelle, car toute son attitude a précisément pour but d’échapper illusoirement à son affligeante vie, en cherchant à se la masquer, et surtout en tentant vainement d’égarer les autres à ce propos. il doit postuler que sa conduite est essentiellement bonne, parce que «radicale», ontologiquement révolutionnaire. En regard de cette garantie centrale imaginaire, il tient pour rien mille erreurs circonstancielles ou comiques déficiences. Il ne les reconnaît, au mieux, que par le résultat qu’elles ont entraîné à son détriment. Il s’en console et s’en excuse en affirmant qu’il ne commettra plus ces erreurs-là et que, par principe, il ne cesse de s’améliorer. Mais il est aussi démuni devant les erreurs suivantes, c’est-à-dire devant la nécessité pratique de comprendre ce qu’il fait au moment même de le faire : évaluer les conditions, savoir ce que l’on veut et ce que l’on choisit, quelles en seront les conséquences possibles, et comment les maîtriser au mieux. Le pro-situ dira qu’il veut tout, parce qu’en réalité, désespérant d’atteindre le moindre but réel, il ne veut rien de plus que faire savoir qu’il veut tout, dans l’espoir que quelqu’un admirera du coup son assurance et sa belle âme. Il lui faut une totalité qui, comme lui, soit sans aucun contenu. Il ignore la dialectique parce que, refusant de voir sa propre vie, il refuse de comprendre le temps. Le temps lui fait peur parce qu’il est fait de sauts qualitatifs, de choix irréversibles, d’occasions qui ne reviendront jamais. Le pro-situ se déguise le temps en simple espace uniforme qu’il traversera, d’erreur en erreur et d’insuffisance en insuffisance, en s’enrichissant constamment. Comme le pro-situ craint toujours qu’elle ne s’applique à son propre cas, il déteste la critique théorique chaque fois qu’elle est mêlée de faits concrets, donc chaque fois qu’elle a une existence effective : tous les exemples l’effraient, car il ne connaît bien que le sien propre, et c’est celui qu’il veut cacher. Le pro-situ voudrait être original en réaffirmant ce qu’il a, en même temps que tant d’autres, reconnu pour désormais évident ; il n’a jamais songé à ce qu’il pourrait faire dans diverses situations concrètes qui, elles, sont chaque fois originales. Le pro-situ, qui s’en tient à la répétition de quelques généralités, en calculant que ses erreurs y seront moins précises et ses autocritiques immédiates plus aisées, traite avec prédilection du problème de l’organisation, parce qu’il cherche la pierre philosophale qui pourrait opérer la transmutation de sa solitude méritée en «organisation révolutionnaire» utilisable pour lui. Comme il ne sait pas du tout de quoi il s’agit, le pro-situ ne voit les progrès de la révolution que dans la mesure où celle-ci s’occuperait de lui. De sorte qu’il croit généralement qu’il convient de dire que le mouvement de mai 1968 a «reflué» depuis. Mais il veut bien tout de même répéter que l’époque est de plus en plus révolutionnaire, pour que l’on croie qu’il est comme elle. Les pro-situs érigent leur impatience et leur impuissance en critères de l’histoire et de la révolution ; et de la sorte ils ne voient presque rien progresser en dehors de leur serre bien close, où réellement rien ne change. En fin de compte, tous les pro-situs sont éblouis par le succès de l’I.S. qui, pour eux, est vraiment quelque chose de spectaculaire, et qu’ils envient aigrement. Évidemment, tous les pro-situs qui ont essayé de nous approcher ont été si mal traités qu’ils se trouvent ensuite contraints de révéler, même subjectivement, leur véritable nature d’ennemis de l’I.S. ; mais ceci revient au même puisqu’ils restent, dans cette nouvelle position, aussi peu de chose. Ces roquets sans dents voudraient bien découvrir comment l’I.S. a pu faire, et même si l’I.S. ne serait pas en quelque chose coupable d’avoir suscité une telle passion ; et alors ils utiliseraient la recette à leur profit. Le pro-situ, carriériste qui se sait sans moyens, est amené à afficher d’emblée la réussite totale de ses ambitions, atteintes par postulat le jour où il s’est voué à la radicalité : le plus débile foutriquet assurera qu’il connaît au mieux, depuis quelques semaines, la fête, la théorie, la communication, la débauche et la dialectique ; il ne lui manque plus qu’une révolution pour parachever son bonheur. Là-dessus, il commence à attendre un admirateur, qui ne vient pas. On peut faire remarquer ici la forme particulière de mauvaise foi qui se révèle dans l’éloquence par laquelle cette platitude se rengorge. D’abord, c’est là où elle est le moins pratique qu’elle parle le plus de révolution ; là où son langage est le plus mort et le plus coriace qu’elle prononce le plus souvent les mots de «vécu» et de «passionnant» ; là où elle manifeste le plus d’infatuation et de vaniteux arrivisme, elle a tout le temps à la bouche le mot de «prolétariat». Ceci revient à dire que la théorie révolutionnaire moderne, ayant dû faire une critique de la vie tout entière, ne peut se dégrader, chez ceux qui voudront la reprendre sans savoir la pratiquer, qu’en une idéologie totale qui ne laisse plus rien de vrai à aucun des aspects de leur pauvre vie.

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Tandis que l’I.S. a toujours su railler impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de ses premières tentatives, en montrant à chaque moment les hypothèses, les oppositions et les ruptures qui ont constitué son histoire même — et notamment en mettant sous les yeux du public en 1971 la réédition intégrale de la revue Internationale situationniste, où se trouve consigné tout ce processus —, c’est au contraire comme un bloc que les pro-situs, absolument divisés entre eux, ont tous constamment prétendu pouvoir admirer l’I.S. Ils se gardent d’entrer dans les détails partout lisibles des affrontements et des choix, pour se borner à approuver complètement ce qui est advenu. Et présentement, quoiqu’ils aient tous quelque chose de foncièrement vaneigemiste, tous les pro-situs donnent hardiment à Vaneigem à terre le coup de pied de l’âne, en oubliant qu’ils n’ont jamais fait preuve du centième de son ancien talent ; et ils salivent encore devant la force, qu’ils ne comprennent pas mieux. Mais la moindre critique réelle de ce qu’ils sont dissout les pro-situs en expliquant la nature de leur absence, car eux-mêmes ont déjà continuellement démontré cette absence en essayant de se faire voir : ils n’ont intéressé personne. Quant aux situationnistes qui ne furent eux-mêmes que contemplatifs — ou, pour quelques-uns, principalement contemplatifs —, et qui pouvaient se réjouir de susciter un certain intérêt en tant que membres de l’I.S., ils ont découvert dans l’heure en devant sortir de l’I.S. la dureté d’un monde où ils se trouvent désormais contraints d’agir personnellement ; et presque tous rejoignent, en se heurtant à des conditions identiques, l’insignifiance des pro-situs.

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Quand l’I.S. a choisi initialement de mettre l’accent sur l’aspect collectif de son activité, et de présenter la plus grande partie de ses textes dans un relatif anonymat, c’était parce que, réellement, sans cette activité collective, rien de notre projet n’eût pu se formuler ni s’exécuter, et parce qu’il fallait empêcher la désignation parmi nous de quelques célébrités personnelles que le spectacle eût pu alors manipuler contre notre but commun : ceci a réussi parce qu’aucun parmi ceux qui avaient les moyens d’acquérir une célébrité personnelle, au moins tant qu’il était dans l’I.S., ne l’a voulu ; et parce que ceux qui pouvaient le vouloir n’en avaient pas les moyens. Mais par là sans doute ont été posées les bases de la constitution ultérieure, dans la mystique des situphiles, de l’ensemble de l’I.S. en vedette collective. Cette tactique fut bonne cependant, car ce qu’elle nous a permis d’atteindre avait infiniment plus d’importance que les inconvénients qu’elle a pu favoriser au stade suivant. Quand la perspective révolutionnaire de l’I.S. n’était apparemment que notre projet commun, il fallait d’abord défendre ses possibilités mêmes d’existence et de développement. Aujourd’hui qu’elle est devenue le projet commun de tant de gens, les besoins de la nouvelle époque vont d’eux-mêmes retrouver, au-delà de l’écran des conceptions irréelles qui ne peuvent pas se traduire en forces — et pas même en phrases —, les œuvres et les actes précis que la lutte révolutionnaire actuelle doit s’approprier et vérifier ; et qu’elle dépassera [«La force réelle de la théorie situationniste, c’est son infiltration, comme de l’eau lourde. Continuons, mais n’en restons pas là. Et se repose la question du dépassement non dialectique. La politique ne donne aucune réponse. Le terrain est miné. Elle ne fait que prolonger la question. Alors il faut tout recommencer et c’est en cela que je suis situationniste en 1971. Quant à être dans l’Internationale ! Reprendre le travail de sape des situs de cinquante-sept. Voici la tâche. Voilà ce qui reste de l’I.S. (…) L’I.S. a raison, une époque est passée, peut-être déjà le XXe siècle, et effectivement sa “démarche est ce qu’on a fait de mieux jusqu’ici pour sortir du XXe siècle” (I.S., 9). J’ai la conviction que la distance pratique et théorique qui fut installée dans ces dix ans passés entre la Première Internationale et l’Internationale situationniste est celle-là même qu’il reste à installer entre l’Internationale situationniste et ce que l’on doit faire. N’en a-t-elle pas le sentiment ?» — Bartholomé Béhouir, De la conciergerie internationale des situationnistes (Paris, août 1971).].

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La cause la plus vraie du malheur des spectateurs de l’I.S. ne tient pas à ce qu’a fait ou n’a pas fait l’I.S. ; et l’influence même de quelques simplifications, stylistiques ou théoriques, du primitivisme situationniste n’y joue qu’un très faible rôle. Les pro-situs et vaneigemistes sont bien davantage le produit de la faiblesse et de l’inexpérience générales du nouveau mouvement révolutionnaire, de l’inévitable période de contraste aigu entre l’ampleur de sa tâche et la limitation de ses moyens. La tâche que l’on se donne, dès que l’on a commencé à réellement approuver l’I.S., est en elle-même écrasante. Mais, pour les simples pro-situs, elle l’est absolument ; d’où leur immédiate débandade. C’est la longueur et la dureté de ce chemin historique qui créent, dans la part la plus faible et la plus prétentieuse de l’actuelle génération pro-révolutionnaire, celle qui, avec d’autres mots, ne sait encore que penser et vivre selon les modèles fondamentaux de la société dominante, le mirage d’une sorte de raccourci touristique vers ses buts infinis. Comme compensation de son immobilité réelle et de sa souffrance réelle, le pro-situ consomme l’illusion infinie d’être, non seulement en route, mais littéralement toujours à la veille d’entrer dans la Terre Promise de la réconciliation heureuse avec le monde et avec lui-même, là où sa médiocrité insupportable sera transfigurée en vie, en poésie, en importance. Ce qui revient à dire que la consommation spectaculaire de la radicalité idéologique, dans son espoir de se distinguer hiérarchiquement des voisins, et dans sa permanente déception, est identique à la consommation effective de toutes les marchandises spectaculaires [«Dans l’image de l’unification heureuse de la société par la consommation, la division réelle est seulement suspendue jusqu’au prochain non-accomplissement dans le consommable.» — La Société du spectacle.], et comme elle condamnée.

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Ceux qui décrivent le phénomène, véritablement sociologique, des pro-situs comme quelque chose d’inouï, que l’on ne pouvait même pas imaginer avant la stupéfiante existence de l’I.S., sont bien naïfs. Chaque fois que des idées révolutionnaires extrêmes ont été reconnues et reprises par une époque, il s’est produit dans une certaine jeunesse un ralliement enthousiaste en tout point comparable ; notamment parmi des intellectuels ou semi-intellectuels déclassés qui aspirent à tenir un rôle social privilégié, catégorie dont l’enseignement moderne a multiplié la quantité, en même temps qu’abaissé encore la qualité. Sans doute les pro-situs sont-ils plus visiblement insuffisants et malheureux, parce qu’aujourd’hui les exigences de la révolution sont plus complexes, et la maladie de la société plus éprouvante. Mais la seule différence fondamentale avec les périodes où se sont recrutés les blanquistes, les sociaux-démocrates dits marxistes ou les bolcheviks, réside dans le fait qu’auparavant cette sorte de gens étaient embrigadés et employés par une organisation hiérarchique, alors que l’I.S. a laissé les pro-situs massivement au-dehors.

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Pour comprendre les pro-situs, il faut comprendre leur base sociale et leurs intentions sociales. Les premiers ouvriers ralliés aux idées situationnistes — généralement issus du vieil ultra-gauchisme et donc marqués par le scepticisme qui découle de sa longue inefficacité, initialement très isolés dans leurs usines et relativement sophistiqués par leur connaissance restée sans emploi, quoique parfois assez subtile, de nos théories — ont pu fréquenter, non sans le mépriser, le milieu infra-intellectuel des pro-situs, et s’y imprégner de plusieurs de ses tares ; mais dans l’ensemble les ouvriers qui depuis lors découvrent collectivement les perspectives de l’I.S., dans la grève sauvage ou toute autre forme de critique de leurs conditions d’existence, ne deviennent d’aucune façon des pro-situs. Et du reste, en dehors des ouvriers, tous ceux qui ont entrepris une tâche révolutionnaire concrète ou qui ont effectivement rompu avec le genre de vie dominant ne sont pas non plus des pro-situs : le pro-situ se définit d’abord par sa fuite devant de telles tâches et devant une telle rupture. Les pro-situs ne sont pas tous des étudiants poursuivant réellement une qualification quelconque à travers les examens de la présente sous-Université ; et a fortiori ils ne sont pas tous des fils de bourgeois. Mais tous sont liés à une couche sociale déterminée, soit qu’ils se proposent d’en acquérir réellement le statut, soit qu’ils se bornent à en consommer par avance les illusions spécifiques. Cette couche est celle des cadres. Quoiqu’elle soit certainement la plus apparente dans le spectacle social, elle semble rester inconnue pour les penseurs de la routine gauchiste, qui ont un intérêt direct à s’en tenir au résumé appauvri de la définition des classes du XIXe siècle : ou bien ils veulent dissimuler l’existence de la classe bureaucratique au pouvoir ou visant le pouvoir totalitaire, ou bien, et souvent simultanément, ils veulent dissimuler leurs propres conditions d’existence et leurs propres aspirations en tant que cadres petitement privilégiés dans les rapports de production dominés par la bourgeoisie actuelle.

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Le capitalisme a continuellement modifié la composition des classes à mesure qu’il transformait le travail social global. Il a affaibli ou recomposé, supprimé ou même créé des classes qui ont une fonction secondaire dans la production du monde de la marchandise. Seuls la bourgeoisie et le prolétariat, les classes historiques primordiales de ce monde, continuent d’en jouer entre elles le destin, dans un affrontement qui est essentiellement resté le même. Mais les circonstances, le décor, les comparses, et même l’esprit des protagonistes principaux, ont changé avec le temps, qui nous a conduits au dernier acte. Le prolétariat selon Lénine, dont la définition en fait corrigeait celle de Marx, était la masse des ouvriers de la grande industrie ; les plus qualifiés professionnellement se trouvant même rejetés dans une situation marginale suspecte, sous la notion d’«aristocratie ouvrière». Deux générations de staliniens et d’imbéciles, en s’appuyant sur ce dogme, ont contesté aux travailleurs qui ont fait la Commune de Paris, travailleurs encore assez proches de l’artisanat ou des ateliers de la très petite industrie, leur pleine qualité de prolétaires. Les mêmes peuvent aussi s’interroger sur l’être du prolétariat actuel, perdu dans les multiples stratifications hiérarchiques, depuis l’ouvrier «spécialisé» des chaînes de montage et le maçon immigré jusqu’à l’ouvrier qualifié et le technicien ou semi-technicien ; et l’on va même jusqu’à rechercher byzantinement si le conducteur de locomotive produit personnellement de la plus-value. Lénine avait cependant raison en ceci que le prolétariat de Russie, entre 1890 et 1917, se réduisait essentiellement aux ouvriers d’une grande industrie moderne qui venait d’apparaître dans la même période, avec le récent développement capitaliste importé dans ce pays. En dehors de ce prolétariat, il n’existait en Russie d’autre force révolutionnaire urbaine que la partie radicale de l’intelligentsia, alors que tout s’était passé fort différemment dans les pays où le capitalisme, avec la bourgeoisie des villes, avait connu son mûrissement naturel et son apparition originale. Cette intelligentsia russe cherchait, comme partout ailleurs les couches homologues plus modérées, à réaliser l’encadrement politique des ouvriers. Les conditions russes favorisaient un encadrement de nature directement politique dans les entreprises : les unions professionnelles furent dominées par une sorte d’«aristocratie ouvrière» qui appartenait au parti social-démocrate, et à sa fraction menchevique plus souvent qu’à la bolchevique, tandis qu’en Angleterre par exemple la couche équivalente de trade-unionistes pouvait rester apolitique et réformiste. Que le pillage de la planète par le capitalisme à son stade impérialiste lui permette d’entretenir un plus grand nombre d’ouvriers qualifiés mieux payés, voilà une constatation qui, sous un voile moraliste, est sans aucune portée pour l’évaluation de la politique révolutionnaire du prolétariat. Le dernier «ouvrier spécialisé» de l’industrie française ou allemande d’aujourd’hui, même s’il est un immigré particulièrement maltraité et indigent, bénéficie lui aussi de l’exploitation planétaire du producteur de jute ou de cuivre dans les pays sous-développés, et n’en est pas moins un prolétaire. Les travailleurs qualifiés, disposant de plus de temps, d’argent, d’instruction, ont donné, dans l’histoire des luttes de classes, des électeurs satisfaits de leur sort et respectueux des lois, mais aussi souvent des révolutionnaires extrémistes, dans le spartakisme comme dans la F.A.I. [F.A.I. : Fédération Anarchiste Ibérique. (N.d.É.)]. Considérer comme «aristocratie ouvrière» les seuls partisans et employés des dirigeants syndicaux réformistes, c’était masquer sous une polémique pseudo-économiste la véritable question économico-politique de l’encadrement extérieur des ouvriers. Les ouvriers, pour leur indispensable lutte économique, ont un besoin immédiat de cohésion. Ils commencent à savoir comment ils peuvent acquérir eux-mêmes cette cohésion dans les grandes luttes de classes, qui sont en même temps toujours, pour toutes les classes en conflit, des luttes politiques. Mais dans les luttes quotidiennes — le primum vivere de la classe —, qui paraissent être seulement des luttes économiques et professionnelles, les ouvriers ont obtenu d’abord cette cohésion par une direction bureaucratique qui, à ce stade, est recrutée dans la classe elle-même. La bureaucratie est une vieille invention de l’État. En saisissant l’État, la bourgeoisie a d’abord pris à son service la bureaucratie étatique, et a développé seulement plus tard la bureaucratisation de la production industrielle par des managers, ces deux formes bureaucratiques étant les siennes propres, à son service direct. C’est à un stade ultérieur de son règne que la bourgeoisie en vient à utiliser aussi la bureaucratie subordonnée, et rivale, qui s’est formée sur la base des organisations ouvrières, et même, à l’échelle de la politique mondiale et du maintien de l’équilibre existant dans l’actuelle division des tâches du capitalisme, à utiliser la bureaucratie totalitaire qui possède en propre l’économie et l’État dans plusieurs pays. À partir d’un certain point du développement général d’un pays capitaliste avancé, et de son État-providence, même les classes en liquidation qui, étant constituées de producteurs indépendants isolés, ne pouvaient se doter d’une bureaucratie, et envoyaient seulement les plus doués de leurs fils dans les grades inférieurs de la bureaucratie étatique — paysans, petite bourgeoisie commerçante —, confient leur défense, devant la bureaucratisation et l’étatisation générales de l’économie moderne concentrée, à quelques bureaucraties particulières : syndicats de «jeunes agriculteurs», coopératives paysannes, unions de défense des commerçants. Cependant les ouvriers de la grande industrie, ceux dont Lénine se réjouissait franchement que la discipline de l’usine les ait, d’une manière mécaniste, conditionnés à l’obéissance militaire, à la discipline de la caserne, voie par laquelle il entendait lui-même faire triompher le socialisme dans son parti et dans son pays, ces ouvriers, qui ont aussi appris dialectiquement tout le contraire, restent assurément, sans être tout le prolétariat, son centre même : parce qu’ils assument bel et bien l’essentiel de la production sociale et peuvent toujours l’interrompre, et parce qu’ils sont plus que personne d’autre portés à la reconstruire sur la table rase de la suppression de l’aliénation économique. Toute définition simplement sociologique du prolétariat, qu’elle soit conservatrice ou gauchiste, cache en fait un choix politique. Le prolétariat ne peut être défini qu’historiquement, par ce qu’il peut faire et par ce qu’il peut et doit vouloir. De la même manière, la définition marxiste de la petite bourgeoisie, qui depuis a fait tant d’usage comme plaisanterie stupide, est également d’abord une définition qui repose sur la position de la petite bourgeoisie dans les luttes historiques de son temps, mais elle repose, au contraire de celle du prolétariat, sur une compréhension de la petite bourgeoisie comme classe oscillante et déchirée, qui ne peut vouloir successivement que des buts contradictoires, et qui ne fait que changer de camp avec les circonstances qui l’entraînent. Déchirée dans ses intentions historiques, la petite bourgeoisie a été aussi, sociologiquement, la classe la moins définissable et la moins homogène de toutes : on pouvait y ranger ensemble un artisan et un professeur d’université, un petit commerçant aisé et un médecin pauvre, un officier sans fortune et un préposé aux postes, le bas clergé et les patrons pêcheurs. Mais aujourd’hui, et certes sans que toutes ces professions se soient fondues en bloc dans le prolétariat industriel, la petite bourgeoisie des pays économiquement avancés a déjà quitté la scène de l’histoire pour les coulisses où se débattent les derniers défenseurs du petit commerce expulsé. Elle n’a plus qu’une existence muséographique, en tant que malédiction rituelle que chaque bureaucrate ouvriériste lance gravement à tous les bureaucrates qui ne militent pas dans sa secte.

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Les cadres sont aujourd’hui la métamorphose de la petite bourgeoisie urbaine des producteurs indépendants, devenue salariée. Ces cadres sont, eux aussi, très diversifiés, mais la couche réelle des cadres supérieurs, qui constitue pour les autres le modèle et le but illusoires, tient en fait à la bourgeoisie par mille liens, et s’y intègre plus souvent encore qu’elle n’en vient. La grande masse des cadres est composée de cadres moyens et de petits cadres, dont les intérêts réels sont encore moins éloignés de ceux du prolétariat que ne l’étaient ceux de la petite bourgeoisie — car le cadre ne possède jamais son instrument de travail —, mais dont les conceptions sociales et les rêveries promotionnelles se rattachent fermement aux valeurs et aux perspectives de la bourgeoisie moderne. Leur fonction économique est essentiellement liée au secteur tertiaire, aux services, et tout particulièrement à la branche proprement spectaculaire de la vente, de l’entretien et de l’éloge des marchandises, en comptant parmi celles-ci le travail-marchandise lui-même. L’image du genre de vie et des goûts que la société fabrique expressément pour eux, ses fils modèles, influence largement des couches d’employés pauvres ou de petits-bourgeois qui aspirent à leur reconversion en cadres ; et n’est pas sans effet sur une partie de la moyenne bourgeoisie actuelle. Le cadre dit toujours «d’un côté ; de l’autre côté», parce qu’il se sait malheureux en tant que travailleur, mais veut se croire heureux en tant que consommateur. Il croit d’une manière fervente à la consommation, justement parce qu’il est assez payé pour consommer un peu plus que les autres, mais la même marchandise de série : rares sont les architectes qui habitent les gratte-ciel arriérés qu’ils édifient, mais nombreuses sont les vendeuses des boutiques de simili-luxe qui achètent les vêtements dont elles doivent servir la diffusion sur le marché. Le cadre représentatif est entre ces deux extrêmes ; il admire l’architecte, et il est imité par la vendeuse. Le cadre est le consommateur par excellence, c’est-à-dire le spectateur par excellence. Le cadre est donc, toujours incertain et toujours déçu, au centre de la fausse conscience moderne et de l’aliénation sociale. Contrairement au bourgeois, à l’ouvrier, au serf, au féodal, le cadre ne se sent jamais à sa place. Il aspire toujours à plus qu’il n’est et qu’il ne peut être. Il prétend, et en même temps il doute. Il est l’homme du malaise, jamais sûr de lui, mais le dissimulant. Il est l’homme absolument dépendant, qui croit devoir revendiquer la liberté même, idéalisée dans sa consommation semi-abondante. Il est l’ambitieux constamment tourné vers son avenir, au reste misérable, alors qu’il doute même de bien occuper sa place présente. Ce n’est point par hasard (cf. De la misère en milieu étudiant) que le cadre est toujours l’ancien étudiant. Le cadre est l’homme du manque : sa drogue est l’idéologie du spectacle pur, du spectacle du rien. C’est pour lui que l’on change aujourd’hui le décor des villes, pour son travail et ses loisirs, depuis les buildings de bureaux jusqu’à la fade cuisine des restaurants où il parle haut pour faire entendre à ses voisins qu’il a éduqué sa voix sur les haut-parleurs des aéroports. Il arrive en retard, et en masse, à tout, voulant être unique et le premier. Bref, selon la révélatrice acception nouvelle d’un vieux mot argotique, le cadre est en même temps le plouc. Dans ce qui précède, c’est bien sûr pour garder la simplicité du langage théorique que nous avons dit «l’homme». Il va de soi que le cadre est en même temps, et même en plus grand nombre, la femme qui occupe la même fonction dans l’économie, et adopte le style de vie qui y correspond. La vieille aliénation féminine, qui parle de libération avec la logique et les intonations de l’esclavage, s’y renforce de toute l’aliénation extrême de la fin du spectacle. Qu’il s’agisse de leur métier ou de leurs liaisons, les cadres feignent toujours d’avoir voulu ce qu’ils ont eu, et leur angoissante insatisfaction cachée les mène, non à vouloir mieux, mais à avoir davantage de la même «privation devenue plus riche». Les cadres étant fondamentalement des gens séparés, le mythe du couple heureux prolifère dans ce milieu quoique démenti, comme le reste, par la réalité la plus immédiatement pesante. Le cadre recommence essentiellement la triste histoire du petit-bourgeois, parce qu’il est pauvre et voudrait faire croire qu’il est reçu chez les riches. Mais le changement des conditions économiques les différencie diamétralement sur plusieurs points qui sont au premier plan de leur existence : le petit-bourgeois se voulait austère, et le cadre doit montrer qu’il consomme tout. Le petit-bourgeois était étroitement associé aux valeurs traditionnelles, et le cadre doit suivre en courant les pseudo-nouveautés hebdomadaires du spectacle. La plate sottise du petit-bourgeois était fondée sur la religion et la famille ; celle du cadre est liquéfiée dans le courant de l’idéologie spectaculaire, qui ne lui laisse jamais de repos. Il peut suivre la mode jusqu’à applaudir l’image de la révolution — beaucoup ont été favorables à une part de l’atmosphère du mouvement des occupations — et certains d’entre eux croient même aujourd’hui approuver les situationnistes.

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Le comportement des pro-situs s’inscrit entièrement dans les structures de cette existence des cadres et d’abord, comme pour ceux-ci, cette existence leur appartient bien plus en tant qu’idéal reconnu qu’en tant que genre de vie réel. La révolution moderne, étant le parti de la conscience historique, se trouve dans le conflit le plus direct avec ces partisans et esclaves de la fausse conscience. Elle doit d’abord les désespérer en rendant leur honte encore plus honteuse ! Les pro-situs sont à la mode, dans un moment où n’importe qui se déclare partisan de créer des situations sans retour, et où le programme d’un risible parti «socialiste» occidental se propose gaillardement de «changer la vie». Le pro-situ, il ne craindra jamais de le dire, vit des passions, dialogue avec transparence, refait radicalement la fête et l’amour, de la même manière que le cadre trouve chez l’éleveur le petit vin qu’il mettra lui-même en bouteilles, ou fait escale à Katmandou. Pour le pro-situ comme pour le cadre, le présent et l’avenir ne sont occupés que par la consommation devenue révolutionnaire : ici, il s’agit surtout de la révolution des marchandises, de la reconnaissance d’une incessante série de putschs par lesquels se remplacent les marchandises prestigieuses et leurs exigences ; là, il s’agit principalement de la prestigieuse marchandise de la révolution elle-même. Partout, c’est la même prétention à l’authenticité dans un jeu dont les conditions mêmes, aggravées encore par la tricherie impuissante, interdisent absolument au départ la moindre authenticité. C’est la même facticité du dialogue, la même pseudo-culture contemplée vite et de loin. C’est la même pseudo-libération des mœurs qui ne rencontre que la même dérobade du plaisir : sur la base de la même radicale ignorance puérile mais dissimulée, s’enracine et s’institutionnalise, par exemple, la perpétuelle interaction tragi-comique de la jobardise masculine et de la simulation féminine. Mais au-delà de tous les cas particuliers, la simulation générale est leur élément commun. La particularité principale du pro-situ, c’est qu’il remplace par de pures idées la camelote que le cadre accompli consomme effectivement. C’est le simple son de la monnaie spectaculaire, que le pro-situ croit pouvoir imiter plus aisément que cette monnaie elle-même ; mais il est encouragé dans cette illusion par le fait réel que ces marchandises que la consommation actuelle feint d’admirer font, elles aussi, beaucoup plus de bruit que de jouissance. Le pro-situ voudra posséder toutes les qualités de l’horoscope : intelligence et courage, séduction et expérience, etc., et s’étonne, lui qui n’a songé ni à les atteindre ni à en faire usage, que la moindre pratique vienne encore renverser son conte de fées par ce triste hasard qu’il n’a même pas su les simuler. De même, le cadre n’a jamais pu faire croire à aucun bourgeois, ni à aucun cadre, qu’il était au-dessus du cadre.

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Le pro-situ, naturellement, ne peut dédaigner les biens économiques dont dispose le cadre, puisque toute sa vie quotidienne est orientée par les mêmes goûts. Il est révolutionnaire en ceci qu’il voudrait les avoir sans travailler ; ou plutôt les avoir tout de suite en «travaillant» dans la révolution anti-hiérarchique qui va abolir les classes. Trompé par le facile détournement des maigres allocations d’études, par lesquelles la bourgeoisie actuelle précisément recrute ses petits cadres dans diverses classes — passant aisément par profits et pertes la fraction de ces subsides qui sert quelque temps à l’entretien de gens qui cesseront de suivre la filière —, le pro-situ en vient à penser secrètement que la société présente devrait bien le faire vivre assez richement, quoiqu’il soit sans travail, sans argent et sans talent, du seul fait qu’il s’est déclaré un pur révolutionnaire. Et il croit en outre se faire reconnaître comme révolutionnaire parce qu’il a déclaré qu’il l’était à l’état pur. Ces illusions passeront vite : leur durée est limitée aux deux ou trois années pendant lesquelles les pro-situs peuvent croire que quelque miracle économique les sauvera, ils ne savent comment, en tant que privilégiés. Bien peu auront l’énergie, et les capacités, pour attendre ainsi l’accomplissement de la révolution, qui elle-même ne manquerait pas de les décevoir partiellement. Ils iront au travail. Certains seront cadres et la plupart seront des travailleurs mal payés. Beaucoup de ceux-ci se résigneront. D’autres deviendront des travailleurs révolutionnaires.

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Au moment où l’I.S. devait critiquer quelques aspects de son propre succès, qui en même temps lui permettait et l’obligeait d’aller plus loin, elle se trouvait être particulièrement mal composée, et peu apte à l’autocritique. Beaucoup de ses membres se découvraient incapables même de prendre part personnellement à la simple continuation de ses activités précédentes : ils étaient donc davantage portés à trouver bien belles les réalisations passées, qui déjà leur étaient inaccessibles, plutôt qu’à s’assigner, dans le dépassement, des tâches encore plus difficiles. Il avait fallu, à partir de 1967, s’employer en priorité à être présents dans divers pays où commençait la subversion pratique qui recherchait notre théorie, et notamment, à partir de l’automne de 1968, nous avions agi pour rendre aussi connues à l’étranger qu’elles l’étaient en france l’expérience et les principales conclusions du mouvement des occupations [«L’observateur ne peut qu’être frappé de la rapidité avec laquelle la contagion s’est propagée dans toute l’Université et en général dans les milieux de la jeunesse non universitaire. Il semble donc que les mots d’ordre lancés par la petite minorité de révolutionnaires authentiques aient remué je ne sais quoi d’indéfinissable dans l’âme de la nouvelle génération. (…) Il faut souligner ce fait : nous voyons réapparaître, comme il y a cinquante ans, des groupes de jeunes gens qui se consacrent entièrement à la cause révolutionnaire, qui savent attendre selon une technique éprouvée les moments favorables pour déclencher ou durcir des troubles dont ils restent les maîtres, pour retourner ensuite à la clandestinité, continuer le travail de sape et préparer d’autres bouleversements sporadiques ou prolongés suivant le cas, afin de désorganiser lentement l’édifice social.» — Julien Freund, Guerres et Paix (no 4, 1968).]. Cette période avait augmenté le nombre des membres de l’I.S., mais nullement leur qualité. À partir de 1970, l’essentiel de cette tâche se trouvait heureusement repris, et fort étendu, par des éléments révolutionnaires autonomes. Les partisans de l’I.S. se sont trouvés, presque partout, là où commençaient les luttes ouvrières autonomes et extrémistes, dans les pays qui sont justement les plus agités. Il restait cependant aux membres de l’I.S. à assumer la responsabilité de la position de l’I.S. elle-même ; et à tirer les conclusions nécessaires de la nouvelle époque.

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Beaucoup de membres de l’I.S. n’avaient d’aucune manière connu le temps où nous disions que «de curieux émissaires voyagent à travers l’Europe, et plus loin ; se rencontrent, porteurs d’incroyables instructions» (I.S., no 5, décembre 1960). À présent que de telles instructions ne sont plus incroyables, mais deviennent plus complexes et plus précises, ces camarades échouaient dans presque toutes les circonstances où il leur fallait les formuler ou les soutenir ; et plusieurs préféraient même ne pas s’y risquer. À côté de ceux qui, en fait, n’étaient jamais réellement entrés dans l’I.S., deux ou trois autres qui avaient eu quelque mérite dans des années plus pauvres mais plus calmes, tout à fait usés par l’apparition même de l’époque qu’ils avaient souhaitée, étaient en fait sortis de l’I.S., mais sans vouloir en convenir. On devait constater alors que plusieurs situationnistes n’imaginaient même pas ce que ce pouvait être qu’introduire des idées nouvelles dans la pratique, et réciproquement de réécrire les théories à l’aide des faits ; et c’était pourtant cela que l’I.S. avait accompli.

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Que certains des premiers situationnistes aient su penser, aient su prendre des risques et aient su vivre, ou que, parmi tant qui ont disparu, plusieurs aient fini par le suicide ou dans les asiles psychiatriques, voilà ce qui ne pouvait certes pas conférer héréditairement à chacun des derniers venus le courage, l’originalité ou le sens de l’aventure. L’idylle plus ou moins vaneigemiste — Et in Arcadia situ ego — couvrait d’une sorte de formalisme juridique de l’égalité abstraite la vie de ceux qui n’ont prouvé leur qualité ni dans la participation à l’I.S. ni dans rien de leur existence personnelle. En reprenant cette conception encore bourgeoise de la révolution, ils n’étaient que les citoyens de l’I.S. C’étaient en réalité, dans toutes les circonstances de leur vie, les hommes de l’approbation ; étant dans l’I.S., ils ont cru se sauver en plaçant tout sous le beau signe de la négation historique ; mais cette négation même, ils s’étaient contentés de l’approuver doucement. Ceux qui ne disaient jamais «je» et «tu», mais toujours «nous» et «on», se trouvaient souvent au-dessous même du militantisme politique, alors que l’I.S. avait été, dès l’origine, un projet beaucoup plus vaste et profond qu’un mouvement révolutionnaire simplement politique. Deux miracles coïncidaient, qui leur semblaient dus par l’ordre du monde à leur atonie discrète, mais fière : l’I.S. parlait, et l’histoire la confirmait. L’I.S. devait être tout pour ceux qui n’y faisaient rien ; et qui même ailleurs n’arrivaient pas à grand-chose. Ainsi des carences fort diverses, et même opposées, s’appuyaient réciproquement dans l’unité contemplative fondée sur l’excellence de l’I.S. ; et celle-ci était censée garantir aussi l’excellence de ce qui était le plus apparemment médiocre dans le reste de leur existence [«Les excès, admiratifs ou subséquemment hostiles, de tous ceux qui parlent de nous en spectateurs intempestivement passionnés ne doivent pas trouver leur répondant dans une “situvantardise” qui, parmi nous, aiderait à faire croire que les situationnistes sont des merveilles possédant effectivement tous dans leur vie ce qu’ils ont énoncé, ou simplement admis, en tant que théorie et programme révolutionnaires. (…) Les situationnistes n’ont pas de monopole à défendre, ni de récompense à escompter. Une tâche, qui nous convenait, a été entreprise, maintenue bon an mal an et, dans l’ensemble, correctement, avec ce qui se trouvait là.» — Guy Debord, note ajoutée à «La question de l’organisation pour l’I.S.» (Internationale situationniste, no 12, septembre 1969).]. Les plus mornes parlaient de jeu, les plus résignés parlaient de passion. L’appartenance, même contemplative, à l’I.S. devait suffire à prouver tout cela, dont autrement personne n’aurait eu l’idée de les créditer. Quoique beaucoup d’observateurs, policiers ou autres, dénonçant la présence directe de l’I.S. dans cent entreprises d’agitation qui se développent fort bien toutes seules à travers le monde, aient pu donner l’impression que tous les membres de l’I.S. travaillaient vingt heures par jour à révolutionner la planète, nous devons souligner la fausseté de cette image. L’histoire enregistrera au contraire la significative économie des forces par laquelle l’I.S. a su faire ce qu’elle a fait. De sorte que, lorsque nous disons que certains situationnistes en faisaient vraiment trop peu, il faut comprendre que ceux-là ne faisaient littéralement presque rien. Ajoutons un fait notable, qui vérifie bien l’existence dialectique de l’I.S. : il n’y eut aucune sorte d’opposition entre des théoriciens et des praticiens, de la révolution ou de n’importe quoi d’autre. Les meilleurs théoriciens parmi nous ont toujours été les meilleurs dans la pratique, et ceux qui faisaient la plus triste figure comme théoriciens étaient également les plus démunis devant toute question pratique.

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Les contemplatifs dans l’I.S. étaient les pro-situs achevés, car ils voyaient leur activité imaginaire confirmée par l’I.S. et par l’histoire. L’analyse que nous avons fait
e du pro-situ, et de sa position sociale, s’applique pleinement à eux, et pour les mêmes raisons : l’idéologie de l’I.S. est portée par tous ceux qui n’ont pas su conduire eux-mêmes la théorie et la pratique de l’I.S. Les «garnautins» exclus en 1967 avaient représenté le premier cas du phénomène pro-situ dans l’I.S. même ; mais il s’était encore étendu par la suite. À l’inquiétude envieuse du pro-situ vulgaire, nos contemplatifs substituaient apparemment la jouissance paisible. Mais l’expérience de leur propre inexistence, entrant en contradiction avec les exigences d’activité historique qui sont dans l’I.S. — non seulement dans son passé, mais multipliées par l’extension des luttes actuelles —, causait leur dissimulation anxieuse ; les amenait à être encore plus mal à l’aise que les pro-situs extérieurs. Le rapport hiérarchique qui existait dans l’I.S. était d’un type nouveau, inversé : ceux qui le subissaient le dissimulaient. Ils espéraient, dans la crainte et le tremblement devant sa fin qui menaçait, le faire durer autant que possible, dans la fausse étourderie et la pseudo-innocence, car plusieurs croyaient aussi sentir venir le temps de quelques récompenses historiques ; et ils ne les ont pas eues.

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Nous étions là pour combattre le spectacle, non pour le gouverner. Les plus rusés des contemplatifs croyaient sans doute que l’attachement de tous envers l’I.S. exigerait que l’on ménageât leur nombre ou, dans un ou deux cas, leur réputation. Là comme ailleurs, ils se sont trompés. Ce «patriotisme de parti» n’a pas de base dans l’action révolutionnaire réelle de l’I.S. — «Les situationnistes ne forment pas un parti distinct. (…) Ils n’ont pas d’intérêts séparés de ceux du prolétariat tout entier», Avviso al proletariato italiano sulle possibilità presenti della rivoluzione sociale, 19 novembre 1969 —, et l’I.S. n’a jamais été quelque chose qu’il faille ménager [«La théorie devient la connaissance permanente de la misère secrète, du secret de la misère. Elle est donc aussi bien pour elle-même la cessation de l’effet de spectacle. (…) La théorie, quand elle existe, est donc certaine de ne pas se tromper. C’est un sujet vide d’erreur. Rien ne l’abuse. La totalité est son unique objet. La théorie connaît la misère comme secrètement publique. Elle connaît la publicité secrète de la misère. Tous les espoirs lui sont permis. La lutte de classe existe.» — Jean-Pierre Voyer, Reich, mode d’emploi (Éditions Champ libre, Paris, 1971).] ; et d’autant moins encore dans l’époque présente. Les situationnistes se sont librement donné, dans un siècle très âpre, une règle du jeu très dure ; et ils l’ont normalement subie. Il fallait donc chasser ces bouches inutiles, qui ne savaient parler que pour mentir sur ce qu’elles étaient et pour réitérer des promesses glorieuses sur ce qu’elles ne pourraient jamais être.

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S’il est arrivé à l’I.S. d’être contemplée comme l’organisation révolutionnaire en soi, possédant l’existence fantomatique de la pure idée de l’organisation, et devenant pour beaucoup de ses membres une entité extérieure, à la fois distincte de ce que l’I.S. avait effectivement accompli et distincte de leur non-accomplissement personnel, mais couvrant de très haut ces réalités contradictoires, c’est évidemment parce que de tels contemplatifs n’avaient pas compris, ni voulu savoir, ce que peut être une organisation révolutionnaire, et même pas ce qu’avait pu être la leur. Cette incompréhension est elle-même produite par l’incapacité de penser et d’agir dans l’histoire, et par le défaitisme individuel qui reconnaît honteusement une telle incapacité et voudrait, non la surmonter, mais la dissimuler. Ceux qui, au lieu d’affirmer et de développer leurs personnalités réelles dans la critique et la décision sur ce que l’organisation à tout moment fait et pourrait faire, choisissaient paresseusement l’approbation systématique n’ont rien voulu d’autre que cacher cette extériorité par leur identification imaginaire au résultat.

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L’ignorance sur l’organisation est l’ignorance centrale sur la praxis ; et quand elle est ignorance voulue, elle n’exprime que l’intention peureuse de se tenir en dehors de la lutte historique, tout en affectant, pour les dimanches et les jours de congé, d’aller se promener à côté en spectateurs avertis et exigeants. L’erreur sur l’organisation est l’erreur pratique centrale. Si elle est volontaire, elle vise à utiliser les masses. Sinon, elle est au moins l’erreur complète sur les conditions de la pratique historique. Elle est donc erreur fondamentale dans la théorie même de la révolution.

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La théorie de la révolution ne relève certainement pas du seul domaine des connaissances proprement scientifiques, et moins encore de la construction d’une œuvre spéculative, ou de l’esthétique du discours incendiaire qui se contemple lui-même à ses propres lueurs lyriques, et trouve qu’il fait déjà plus chaud. Cette théorie n’a d’existence effective que par sa victoire pratique : ici, «il faut que les grandes pensées soient suivies de grands effets ; il faut qu’elles soient comme la lumière du soleil, qui produit ce qu’elle éclaire». La théorie révolutionnaire est le domaine du danger, le domaine de l’incertitude ; elle est interdite à des gens qui veulent les certitudes somnifères de l’idéologie, y compris même la certitude officielle d’être les fermes ennemis de toute idéologie. La révolution dont il s’agit est une forme des rapports humains. Elle fait partie de l’existence sociale. Elle est un conflit entre des intérêts universels concernant la totalité de la pratique sociale, et c’est seulement en cela qu’elle diffère des autres conflits. Les lois du conflit sont ses lois, la guerre est son chemin, et ses opérations sont davantage comparables à un art qu’à une recherche scientifique ou à un recensement des bonnes intentions. La théorie de la révolution est jugée sur ce seul critère que son savoir doit devenir un pouvoir.

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L’organisation révolutionnaire de l’époque prolétarienne est définie par les différents moments de la lutte où, chaque fois, il lui faut réussir ; et il lui faut aussi, dans chacun de ces moments, réussir à ne pas devenir un pouvoir séparé. On ne peut parler d’elle en faisant abstraction des forces qu’elle met en jeu ici et maintenant, ni de l’action réciproque de ses ennemis. Chaque fois qu’elle sait agir, elle unit la pratique et la théorie, qui constamment procèdent l’une de l’autre, mais jamais elle ne croit pouvoir accomplir ceci par la simple proclamation volontariste de la nécessité de leur fusion totale. Quand la révolution est encore très loin, la tâche difficile de l’organisation révolutionnaire est surtout la pratique de la théorie. Quand la révolution commence, sa tâche difficile est, de plus en plus, la théorie de la pratique ; mais l’organisation révolutionnaire alors a revêtu une tout autre figure. Là, peu d’individus sont d’avant-garde, et ils doivent le prouver par la cohérence de leur projet général, et par la pratique qui leur permet de le connaître et de le communiquer ; ici des masses de travailleurs sont de leur temps, et doivent s’y maintenir comme ses seuls possesseurs en maîtrisant l’emploi de la totalité de leurs armes théoriques et pratiques, et notamment en refusant toute délégation de pouvoir à une avant-garde séparée. Là une dizaine d’hommes efficaces peuvent suffire au commencement de l’auto-explication d’une époque qui contient en elle une révolution qu’elle ne connaît pas encore, et qui partout lui semble absente ou impossible ; ici, il faut que la grande majorité de la classe prolétarienne tienne et exerce tous les pouvoirs en s’organisant en assemblées permanentes délibératives et exécutives, qui nulle part ne laissent rien subsister de la forme du vieux monde et des forces qui le défendent.

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Là où elles s’organisent comme la forme même de la société en révolution, les assemblées prolétariennes sont égalitaires, non parce que tous les individus s’y retrouveraient au même degré d’intelligence historique ; mais parce qu’ensemble ils ont effectivement tout à faire, et parce qu’ils en ont ensemble tous les moyens. La stratégie totale de chaque moment est leur expérience directe : ils ont à y engager toutes leurs forces et à en supporter immédiatement tous les risques. Dans les succès et les échecs de l’entreprise commune concrète où ils ont été contraints de mettre en jeu toute leur vie, l’intelligence historique se montre à eux tous.

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L’I.S. ne s’est jamais présentée comme un modèle de l’organisation révolutionnaire, mais comme une organisation déterminée, qui s’est employée dans une époque précise à des tâches précises ; et même en ceci elle n’a pas su dire tout ce qu’elle était, et n’a pas su être tout ce qu’elle a dit. Les erreurs organisationnelles de l’I.S. dans ses propres tâches concrètes ont été causées par les insuffisances objectives de l’époque précédente, et aussi par des insuffisances subjectives dans notre compréhension des tâches d’une telle époque, des limites rencontrées, et des compensations que beaucoup d’individus se créent à mi-chemin de ce qu’ils voudraient et de ce qu’ils peuvent faire. L’I.S., qui a compris l’histoire mieux que personne dans une époque anti-historique, a cependant encore trop peu compris l’histoire.

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L’I.S. a toujours été anti-hiérarchique, mais elle n’a presque jamais su être égalitaire. Elle a eu raison de soutenir un programme organisationnel anti-hiérarchique, et de suivre constamment elle-même des règles formellement égalitaires, par lesquelles tous ses membres se voyaient reconnaître un droit égal à la décision, et se trouvaient même vivement pressés d’utiliser ce droit en pratique ; mais elle a eu grandement tort de ne pas mieux voir et de ne pas mieux dire les obstacles, partiellement inévitables et partiellement circonstanciels, qu’elle a rencontrés en ce domaine.

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Le péril hiérarchique, qui est nécessairement présent dans toute réelle avant-garde, a sa véritable mesure historique dans le rapport d’une organisation avec l’extérieur, avec les individus ou les masses que cette organisation peut diriger ou manipuler. Sur ce point, l’I.S. a réussi à ne devenir d’aucune façon un pouvoir : en laissant au-dehors, en contraignant bien souvent à l’autonomie, des centaines de ses partisans déclarés ou virtuels. L’I.S., on le sait, n’a jamais voulu admettre qu’un très petit nombre d’individus. L’histoire a montré que ceci n’a pas suffi à garantir chez tous ses membres, au stade d’une action si avancée, «la participation à sa démocratie totale […], la reconnaissance et l’auto-appropriation par tous […] de la cohérence de sa critique […] dans la théorie critique proprement dite, et dans le rapport entre cette théorie et l’activité pratique» (Définition minimum des organisations révolutionnaires, adoptée par la VIIe Conférence de l’I.S., juillet 1966). Mais cette limitation devait bien davantage servir à garantir l’I.S. contre les diverses possibilités du commandement qu’une organisation révolutionnaire, quand elle réussit, peut exercer à l’extérieur. Ce n’est donc pas tant parce que l’I.S. est anti-hiérarchique qu’elle devait se limiter à un très petit nombre d’individus supposés égaux ; c’est bien plutôt parce que l’I.S. n’a voulu engager directement dans son action rien de plus que ce très petit nombre qu’elle a été effectivement anti-hiérarchique pour l’essentiel de sa stratégie.

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Quant à l’égalité qui s’est manifestée si souvent dans l’I.S., et plus que jamais quand elle a entraîné sa récente épuration, d’une part elle retombe dans l’anecdotique, puisque les situationnistes acceptant en fait une position hiérarchique se trouvaient être justement les plus faibles : en découvrant en pratique leur néant, nous avons encore une fois combattu le mythe triomphaliste de l’I.S., et confirmé sa vérité. D’autre part, il faut en tirer une leçon qui s’applique généralement aux périodes d’activités avant-gardistes — dont nous commençons seulement à sortir —, périodes où les révolutionnaires se trouvent obligés, même s’ils veulent l’ignorer, de jouer avec le feu de la hiérarchie, et n’ont pas tous, comme l’I.S. l’a eue, la force de ne pas s’y brûler : la théorie historique n’est pas le lieu de l’égalité, les périodes de communauté égale y sont les pages blanches.

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Désormais, les situationnistes sont partout, et leur tâche est partout. Tous ceux qui pensent l’être ont simplement à faire la preuve de «la vérité, c’est-à-dire la réalité et la puissance, la matérialité» de leur pensée devant l’ensemble du mouvement révolutionnaire prolétarien, partout où il commence à créer son Internationale ; et non plus seulement devant l’I.S. Nous n’avons plus, quant à nous, à garantir d’aucune manière que tels individus sont ou ne sont pas des situationnistes ; car nous n’en avons plus besoin, et nous n’en avons jamais eu le goût. Mais l’histoire est un juge plus sévère encore que l’I.S. Nous pouvons par contre garantir que ne sont plus situationnistes ceux qui ont été contraints de quitter l’I.S. sans y avoir trouvé ce qu’ils avaient longuement assuré y trouver — la réalisation révolutionnaire d’eux-mêmes —, et qui n’y ont donc bien normalement trouvé que le bâton pour se faire battre. Le terme même de «situationniste» n’a été employé par nous que pour faire passer, dans la reprise de la guerre sociale, un certain nombre de perspectives et de thèses : maintenant que cela est fait, cette étiquette situationniste, dans un temps qui a encore besoin d’étiquettes, pourra bien rester à la révolution d’une époque, mais d’une tout autre manière. Comment, en outre, un certain nombre de situationnistes pourront être amenés à s’associer directement entre eux — et d’abord pour cette tâche actuelle de passer de la première période des nouveaux slogans révolutionnaires repris par les masses à la compréhension historique de l’ensemble de la théorie, et à son développement nécessaire —, voilà ce que les modalités de la lutte pratique, et nul apriorisme organisationnel, détermineront.

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Les premiers révolutionnaires qui ont consacré des écrits intelligents à la récente crise dans l’I.S., et se sont le mieux approchés d’une compréhension de son sens historique, ont jusqu’ici négligé une dimension fondamentale de l’aspect pratique de la question : l’I.S. détient effectivement, à cause de tout ce qu’elle a fait, une certaine puissance pratique, qu’elle n’a jamais utilisée que pour son autodéfense, mais qui pouvait évidemment, en tombant en d’autres mains, devenir néfaste à notrre projet. Appliquer à l’I.S. la critique qu’elle avait si justement appliquée au vieux monde, ceci non plus n’est pas seulement affaire de théorie, sur un terrain où notre théorie d’ailleurs ne trouvait pas d’adversaires : c’est une activité critico-pratique précise, que nous avons menée en cassant l’I.S. Un très petit nombre d’arrivistes, par exemple, en s’assurant la fidélité routinière de quelques camarades honnêtes mais portés par leur faiblesse même à se montrer peu clairvoyants et peu exigeants, eût pu s’essayer à garder quelque temps le contrôle de l’I.S., au moins comme objet d’un prestige négociable. Ceux qui partout ailleurs sont si désarmés et si dénués d’importance avaient là leur seule arme et leur seule importance. Ce n’était que la conscience de l’excès de leur incapacité qui les retenait de s’en servir ; mais ils pouvaient s’y sentir en fin de compte contraints.

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Le débat d’orientation de l’année 1970, aussi bien que les questions pratiques qu’il fallut résoudre simultanément, avait montré que la critique de l’I.S., qui chez tous rencontrait une immédiate approbation de principe, ne pouvait devenir critique réelle qu’en allant jusqu’à la rupture pratique, car la contradiction absolue entre l’accord toujours réaffirmé et la paralysie de beaucoup dans la pratique — y compris la plus minime pratique de la théorie — était le centre même de cette critique. Jamais dans l’I.S. une rupture n’avait été si prévisible. Et cette rupture était donc devenue urgente. Au long du développement de ce débat, ceux qui constituaient la majorité alors existante des membres de l’I.S. — majorité d’ailleurs informe, sans unité, sans action et sans perspective avouable — s’étaient vus fort maltraités par une extrême minorité ; et à juste raison. Il n’avait plus été possible, sans mentir, d’accorder encore quelques égards à ces gens. Et l’on sait bien que «les hommes doivent être traités avec beaucoup d’égards, ou éliminés, parce qu’ils se vengent des offenses légères, et des graves, ils ne le peuvent plus».

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Il a suffi alors de déclarer qu’une scission était devenue nécessaire. Chacun dut choisir son camp ; et chacun d’ailleurs eut sa chance, puisque la question à résoudre était infiniment plus profonde que l’éclatante insuffisance de tel ou tel camarade. Le fait que cette scission forcée n’ait produit de l’autre côté aucun scissionniste qui puisse se soutenir ne change en rien son caractère de scission véritable ; mais en confirme le contenu même. Dans l’I.S., à mesure que le nombre se rétrécissait, les capacités de manœuvre de tous ceux qui eussent aimé gardé quelque chose du statu quo diminuaient. Le fait même que cette scission ait eu pour programme d’interdire le confort précédent des «situationnistes» qui n’accomplissaient rien de ce qu’ils affirmaient ou contresignaient rendait toujours plus impossible aux autres de persévérer dans le même mode du bluff sans que les conclusions en fussent aussitôt tirées. Ceux qui n’ont pas les moyens de lutter pour ce qu’ils veulent ou contre ce qu’ils ne veulent pas, ceux-là ne peuvent faire nombre que peu de temps.

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Au contraire des précédentes épurations qui, dans des circonstances historiques moins favorables, devaient viser à renforcer l’I.S. et l’ont chaque fois renforcée, celle-ci visait à l’affaiblir. Il n’est point de sauveur suprême : c’est à nous qu’il incombait, encore une fois, de le montrer. La méthode et les buts de cette épuration ont été naturellement approuvés par les éléments révolutionnaires extérieurs avec lesquels nous étions en contact, sans aucune exception. On comprendra vite que ce qu’a fait l’I.S. dans la récente période où elle a gardé un relatif silence, et qui est expliqué dans les présentes thèses, constitue une de ses plus importantes contributions au mouvement révolutionnaire. Jamais on ne nous a vus mêlés aux affaires, aux rivalités et aux fréquentations, des politiciens les plus gauchistes ou de l’intelligentsia la plus avancée. Et maintenant que nous pouvons nous flatter d’avoir acquis parmi cette canaille la plus révoltante célébrité, nous allons devenir encore plus inaccessibles, encore plus clandestins. Plus nos thèses seront fameuses, plus nous serons nous-mêmes obscurs.

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La véritable scission dans l’I.S. a été celle-là même qui doit maintenant s’opérer dans le vaste et informe mouvement de contestation actuel : la scission entre, d’une part, toute la réalité révolutionnaire de l’époque et, d’autre part, toutes les illusions à son propos.

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Loin de prétendre rejeter sur d’autres toute la responsabilité des défauts de l’I.S., ou les expliquer par des particularités psychologiques de quelques situationnistes malheureux, nous acceptons au contraire ces défauts comme ayant fait aussi partie de l’opération historique que l’I.S. a menée. Le jeu n’était pas ailleurs. Qui crée l’I.S., qui crée des situationnistes, a dû aussi créer leurs défauts. Qui aide l’époque à découvrir ce qu’elle peut n’est pas plus abrité des tares du présent qu’innocent de ce qui pourra advenir de plus funeste. Nous reconnaissons toute la réalité de l’I.S. et, en somme, nous nous réjouissons qu’elle soit cela.

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Que l’on cesse de nous admirer comme si nous pouvions être supérieurs à notre temps ; et que l’époque se terrifie elle-même en s’admirant pour ce qu’elle est.

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Qui considère la vie de l’I.S. y trouve l’histoire de la révolution. Rien n’a pu la rendre mauvaise.

Guy Debord, Gianfranco Sanguinetti [Cosignature voulue par Guy Debord, en hommage à Gianfranco Sanguinetti expulsé de France par décret du ministre de l’Intérieur, le 21 juillet 1971. (N.d.É.)]

Publié dans Debordiana

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