The Situationist International

Publié le par la Rédaction


«Dans le numéro spécial sur l’avant-garde du Times Literary Supplement de septembre 1964, une note de Michèle Bernstein — About the Situationist International — était ainsi conclue : “En une centaine de lignes, il est évidemment impossible d’avancer des arguments sur les thèses situationnistes, ou même de les exposer avec une précision convenable… Parmi les premiers secteurs intellectuels qui ont déjà eu l’occasion de prendre connaissance de ces thèses, la grande majorité se demande si les situationnistes plaisantent ; ou s’ils se trompent complètement parce qu’ils atteindraient à un degré de sottise assez rarement observé. Les situationnistes assurent qu’aucun de ces doutes à leur endroit ne sera plus soutenable dans une centaine d’années.”»

«Sur des publications de l’I.S.»,
Internationale situationniste no 10, mars 1966.


The Situationist International

The Situationist International was founded in 1957 at a conference held in Italy and attended by a number of artists from several European countries. Some of them came from those avant-garde movements that had emerged around 1950 but were still almost completely unknown at that time: Cobra in northern Europe and lettrism in Paris.

As a start they aimed to go beyond artistic specialization — art as a separate activity — and delve beneath that whole movement of the breaking-up of language and dissolution of forms that had constituted modern art at its most authentic. It was decided that the first field of their future creativeness would embrace experiments in behavior, the construction of complete settings, moments of life freely created.

As any definition of such researches is simply another way of criticizing not only the whole of our present social life but any hierarchical social pattern at all, the situationists at the same time were rejecting the ineffectiveness and mystification of political specialization as a means of transforming the world. They claim that the creative activities initiated by them over the whole range of everyday life are the one and only basis for a new definition of the revolutionary ideal in our time.

This operation to which the situationists had committed themselves was so large in scale that the movement initially concentrated mainly on the formation of a new coherent theory of the modern world, as originally worked out in the Situationist International’s reviews Internationale Situationniste (nine issues to date. P.O. Box 75-06, Paris), Situationistisk Revolution and Der Deutsche Gedanke. This theory at once sets forth — and attacks — our culture’s trend towards organization of passive “spectacles” and all other aspects of the life of consumer society, outlining new counter-forms, from distortion of our artistic language — “communication containing its own criticism” — to unitary town planning “which is not a doctrine of town planning but a criticism of town planning.” Our International, the IS, coming after the development both of our philosophy and of our art, at once refuses to proclaim any sort of doctrine and rejects the term “situationism” as used only by enemies of the situationist program.

The working-out of this theory goes hand in hand with the practical organization of collective activity. The situationists refuse to accept disciples; insist on recruiting only geniuses for the avant-garde task they have set themselves; reject any compromise and even any contact with conformism or with the repetitious mock-modernism of the culture we now have.

The situationists immediately exclude those of their number who fail in practice to maintain any of the strict positions of the group; they have often been reproached for this as a sign that they take their own declarations too seriously. As a result the situationist label has sometimes been usurped by certain intellectuals who have been expelled from the IS or even never been members of it: e.g., the followers of Nash in Sweden, the Germans who published the magazine Spur, the Dutch Nashists grouped round the Situationist Times, or technocratic town planners in the style of the architect Constant. True situationists are much more strongly opposed to all the prevailing mechanisms of culture and information; and so far they have carried out the main part of their work underground.

Important undertakings by the Situationist International are at the moment in course of completion. There are three books on the point of publication: Raoul Vaneigem’s Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Guy Debord’s La Société du Spectacle, Rudi Renson’s L’Architecture et le Détournement. There is also the reversal of “pop-art” practiced by the painter J.V. Martin in his series of nouvel irréalisme, and some experimental documentary films. At the same time, the situationists flatter themselves that they influence radical minorities in certain revolutionary waves observable in Spain, the Congo, Scandinavia and Japan.

In a short space it is obviously impossible to develop any argument about situationist principles, or even to explain them with the necessary precision. The need to show their mutual interdependence and its relation to the whole forbids any summary by means of a few isolated points. Among the first intellectual groups who have so far had a chance to get to know these theses, the usual reaction is to ask if the situationists are serious, or if they are utterly mistaken and destined for unparalleled depths of stupidity. The situationists can guarantee that none of these doubts about them will be tenable in a hundred years’ time.

Michèle Bernstein
Times Literary Supplement, September 1964.


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L’Internationale situationniste

L’Internationale situationniste a été fondée en 1957 lors d’une conférence tenue en Italie et suivie par un certain nombre d’artistes de divers pays d’Europe. Plusieurs d’entre eux avaient participé aux mouvements d’avant-garde apparus vers 1950 mais qui, à ce moment-là, étaient encore presque inconnus : Cobra en Europe du Nord et le lettrisme à Paris.

Les situationnistes se sont dès le départ fixés pour but de dépasser la spécialisation artistique — l’art en tant qu’activité séparée — et d’approfondir le mouvement total de dissolution du langage et des formes qui constitue la vérité de l’art moderne. Il fut décidé que le premier champ de leur créativité future comprendrait des expériences sur le comportement et la construction de situations, moments de vie librement créés.

Comme la définition de telles recherches n’est qu’une autre manière de critiquer non seulement la totalité de la vie sociale actuelle mais aussi tous les schémas de hiérarchie sociale, les situationnistes ont également rejeté la spécialisation politique — inefficace et mystifiante — en tant que moyen de transformation du monde. Ils affirment que les activités créatrices amorcées par eux sur tout le champ de la vie quotidienne sont la seule et unique base d’une nouvelle définition de l’idéal révolutionnaire de notre temps.

L’opération dans laquelle les situationnistes se sont engagés est si vaste que le mouvement s’est d’abord attaché à formuler une nouvelle théorie cohérente du monde moderne — cf. les revues de l’Internationale situationniste, Internationale situationniste (neuf numéros parus à ce jour, BP 75-06, Paris), Situationistisk Revolution et Der Deutsche Gedanke. Cette théorie montre la tendance de la culture actuelle à organiser des «spectacles» passifs et la combat — ainsi que tous les autres aspects de la vie dans la société de consommation —, en ébauchant des contre-formes nouvelles, depuis le détournement du langage artistique — «communication contenant sa propre critique» — jusqu’à l’urbanisme unitaire «qui n’est pas une doctrine de l’urbanisme, mais une critique de l’urbanisme». Venant après la fin tout à la fois de la philosophie et de l’art, notre Internationale, l’I.S., refuse de proclamer une nouvelle doctrine et rejette le terme de «situationnisme», employé par les seuls ennemis du programme situationniste.

Développer cette théorie va de pair avec l’organisation pratique de l’activité collective. Les situationnistes refusent les disciples ; ils veulent ne recruter que des génies pour la tâche d’avant-garde qu’ils se sont fixée ; ils rejettent tout compromis et même tout contact avec le conformisme ou le faux modernisme répétitif de la culture contemporaine.

Les situationnistes excluent immédiatement ceux d’entre eux qui, dans la pratique, échouent à maintenir les positions rigoureuses du groupe — on y voit souvent la preuve de ce qu’ils prennent leurs déclarations trop au sérieux. Par suite, l’étiquette de situationniste a parfois été usurpée par des intellectuels exclus de l’I.S. ou qui n’en ont même jamais fait partie : par exemple, les suiveurs de Nash en Suède, les Allemands qui publiaient la revue Spur, les nashistes hollandais regroupés autour de Situationist Times, ou les urbanistes technocratiques comme l’architecte Constant. Les vrais situationnistes sont, eux, beaucoup plus fermement opposés à tous les mécanismes dominants de la culture et de l’information ; jusqu’à présent, la part principale de leur travail a donc été souterraine.

D’importants projets de l’Internationale situationniste sont actuellement en voie d’achèvement. Trois livres vont bientôt être publiés : le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, la Société du spectacle de Guy Debord, l’Architecture et le détournement de Rudi Renson. Il y a aussi le renversement du «pop-art» opéré par le peintre J.V. Martin dans ses séries de nouvel irréalisme, et quelques films documentaires expérimentaux. En même temps, les situationnistes se flattent de l’influence qu’ils peuvent exercer sur les minorités radicales de divers mouvements révolutionnaires observables en Espagne, au Congo, en Scandinavie et au Japon.

En une centaine de lignes, il est évidemment impossible d’avancer des arguments sur les thèses situationnistes, ou même de les exposer avec une précision convenable. La nécessité de montrer leur interdépendance mutuelle et leur relation à la totalité interdit de les résumer en isolant quelques points. Parmi les secteurs intellectuels qui ont déjà eu l’occasion de prendre connaissance de ces thèses, la grande majorité se demande si les situationnistes plaisantent ; ou s’ils se trompent complètement parce qu’ils atteindraient un degré de sottise assez rarement observé. Les situationnistes assurent qu’aucun de ces doutes à leur endroit ne sera plus soutenable dans une centaine d’années.

[Re-traduction par Hugues Geneviève (Portfolio situationniste, vol. 1, Le lundi au soleil, 1993).]


L’Internationale situationniste

L’Internationale situationniste a été fondée en 1957 lors d’une conférence tenue en Italie et suivie par un certain nombre d’artistes de divers pays d’Europe. Plusieurs d’entre eux avaient participé aux mouvements d’avant-garde apparus vers 1950 mais qui, à ce moment-là, étaient encore presque inconnus : Cobra en Europe du Nord et le lettrisme à Paris.

Au départ, les situationnistes s’étaient donné pour objectif d’aller au-delà de la spécialisation artistique — l’art en tant qu’activité séparée — et d’approfondir ce mouvement général de destruction du langage et de dissolution des formes qui avait constitué l’art moderne quand il était à son maximum d’authenticité. Il fut décidé que le premier champ de leur créativité future engloberait des expériences sur le comportement et la construction de situations, moments de vie librement créés.

Comme la définition de telles recherches n’est qu’une autre manière de critiquer non seulement la totalité de la vie sociale actuelle mais aussi tous les schémas de hiérarchie sociale, les situationnistes ont également rejeté la spécialisation politique — inefficace et mystifiante — en tant que moyen de transformation du monde. Ils affirment que les activités créatrices amorcées par eux sur tout le champ de la vie quotidienne sont la seule et unique base d’une nouvelle définition de l’idéal révolutionnaire de notre temps.

L’opération dans laquelle les situationnistes se sont engagés est si vaste que le mouvement s’est d’abord attaché à formuler une nouvelle théorie cohérente du monde moderne — cf. les revues de l’Internationale situationniste, Internationale situationniste (neuf numéros parus à ce jour, B.P. 75-06, Paris), Situationistisk Revolution et Der Deutsche Gedanke. Cette théorie montre la tendance de la culture actuelle à organiser des «spectacles» passifs et la combat — ainsi que tous les autres aspects de la vie dans la société de consommation —, en ébauchant des contre-formes nouvelles, depuis le détournement du langage artistique — «communication contenant sa propre critique» — jusqu’à l’urbanisme unitaire «qui n’est pas une doctrine de l’urbanisme, mais une critique de l’urbanisme». Venant après la fin tout à la fois de la philosophie et de l’art, notre Internationale, l’I.S., refuse de proclamer une nouvelle doctrine et rejette le terme de «situationnisme», employé par les seuls ennemis du programme situationniste.

Développer cette théorie va de pair avec l’organisation pratique de l’activité collective. Les situationnistes refusent les disciples ; ils ne veulent recruter que des génies pour la tâche d’avant-garde qu’ils se sont fixée ; ils rejettent tout compromis et même tout contact avec le conformisme ou le faux modernisme répétitif de la culture contemporaine.

Les situationnistes excluent immédiatement ceux d’entre eux qui, dans la pratique, échouent à maintenir les positions rigoureuses du groupe — on y voit souvent la preuve de ce qu’ils prennent leurs déclarations trop au sérieux. Par suite, l’étiquette de situationniste a parfois été usurpée par des intellectuels exclus de l’I.S. ou qui n’en ont même jamais fait partie : par exemple, les suiveurs de Nash en Suède, les Allemands qui publiaient la revue Spur, les nashistes hollandais regroupés autour de Situationist Times, ou les urbanistes technocratiques comme l’architecte Constant. Les vrais situationnistes sont, eux, beaucoup plus fermement opposés à tous les mécanismes dominants de la culture et de l’information ; jusqu’à présent, la part principale de leur travail a donc été souterraine.

D’importants projets de l’Internationale situationniste sont actuellement en voie d’achèvement. Trois livres vont bientôt être publiés : le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, la Société du spectacle de Guy Debord, l’Architecture et le détournement de Rudi Renson. Il y a aussi le renversement du «pop-art» opéré par le peintre J.V. Martin dans ses séries de nouvel irréalisme, et quelques films documentaires expérimentaux. En même temps, les situationnistes se flattent de l’influence qu’ils peuvent exercer sur les minorités radicales de divers mouvements révolutionnaires observables en Espagne, au Congo, en Scandinavie et au Japon.

En une centaine de lignes, il est évidemment impossible d’avancer des arguments sur les thèses situationnistes, ou même de les exposer avec une précision convenable. La nécessité de montrer leur interdépendance mutuelle et leur relation à la totalité interdit de les résumer en isolant quelques points. Parmi les secteurs intellectuels qui ont déjà eu l’occasion de prendre connaissance de ces thèses, la grande majorité se demande si les situationnistes plaisantent ; ou s’ils se trompent complètement parce qu’ils atteindraient un degré de sottise assez rarement observé. Les situationnistes assurent qu’aucun de ces doutes à leur endroit ne sera plus soutenable dans une centaine d’années.

[Re-traduction par Luc Mercier (Archives situationnistes, vol. 1, Documents traduits, 1958-1970, Contre-Moule/Parallèles, 1997).]

Publié dans Debordiana

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anono 04/02/2010 17:20


Pour votre gouverne, ces deux éditions de ce même texte ont toutes les deux été réalisées par Hugues Geneviève Luc Mercier…