Témoignage d'une française sur l'insurrection égyptienne

Publié le par la Rédaction

Égypte, un autre regard

 

La situation est tout à fait extraordinaire, aussi me permettrez-vous d’apporter ma modeste contribution pour compléter les informations qui vous parviennent par les médias traditionnels ou non.

 

Samedi 29 janvier

 

J’ai été à la manifestation de vendredi [28 janvier] et toute la journée les policiers ont tenté de repousser les manifestants qui souhaitaient accéder à la place Tahrir. Jamais de ma vie je n’ai vu autant de bombes lacrymo lancées par les forces de l’ordre, lair était irrespirable par moment. Partout, les gens sentraidaient — jai découvert à cette occasion que pour lutter contre la brûlure des lacrymos, il fallait se rincer le visage au Pepsi Cola ou au Coca, ou encore respirer des oignons et du vinaigre — et distribuer à tour de bras mouchoirs et masques chirurgicaux. Jai bien retenu la leçon de l’Égyptien qui nous a accompagnés au début de la manif, quand il faut courir, il faut courir, et beaucoup de gens couraient pour éviter les bombes. Pour la première fois, les hommes regardaient les femmes comme des égales, sans arrière-pensée genrée, ce qui reste encore vrai aujourdhui. Tout le jour, des groupes de 100 ou 200 personnes arrivaient de partout, grossissant les troupes des manifestants se dirigeant vers la place de la Libération (ça veut dire ça Tahrir), sans pour autant parvenir à percer les cordons de police. Il y avait beaucoup de jeunes, habillés à loccidentale mais pas seulement, des hommes, des femmes, et même des enfants — un peu, et beaucoup moins que les jours suivant. Dans leur voix, il y avait une rage, un souffle, une détermination que je navais jamais rencontrés chez personne auparavant. Jai vu des blessés, des gens qui avaient dû se battre aux premières lignes, le sang qui leur coulait sur le visage, les jambes, ou un œil complètement tuméfié. Il ny avait pas encore beaucoup de banderoles, mais des slogans chantés par des meneurs sans porte-voix mais assis sur les épaules dautres manifestants qui reprenaient comme un seul homme des cris comme «Le peuple veut faire chuter du système» ou «Cest incorrect» ou «Descendez, descendez» aux gens qui re-[…].

 

Entre chien et loup, les policiers ont commencé à se retirer, et il a été possible davancer sur le pont menant à la place. À ce moment la nuit est tombée, et la terreur a commencé. De nouvelles lacrymo ont été lancées, sauf quon ne les voyait plus parce quil faisait nuit, et on entendait des coups de feu sans que lon sache sil sagissait de balles réelles, de balles en caoutchouc, ou de bruits liés au lancement des lacrymos. Cétait absolument terrifiant. On a essayé de se réfugier dans un des hôtels de luxe près du Nil — toutes les rues autour étaient barrées par les flics — les gens criaient «Asile ! asile ! asile !», mais lhôtel avait fermé ses portes et ne faisait que distribuer de leau pour se donner bonne conscience. Avec le copain avec qui jétais, on a cherché à quitter les lieux, je ne voulais pas prendre le pont de crainte dun mouvement de foule. On a fini par trouver une famille égyptienne qui nous a accueillis toute la nuit, nous a nourris et laissés dormir chez eux. Toute la nuit, les gens se sont battus dans la rue, à balles réelles cette fois-ci, jai cru que cette apocalypse nen finirait jamais. Finalement, à 5h40, on nentendait plus rien.

 

Quand on est sortis le matin, les rues du centre-ville avaient des airs daprès-guerre : voiture et camions de police calcinées, vitrines cassées, immeuble du parti national en feu, gens dormant sur la place. Ils avaient tellement lancé de lacrymo quon ne pouvait pas sempêcher de pleurer, plusieurs heures après la fin des combats. Je crois que limage la plus forte que je garde de ce jour-là reste le petit groupe de personnes qui à 8 heures sétaient de nouveau rassemblées sur la place encore fumante et qui criaient de nouveaux slogans. Il y a eu beaucoup de blessés, et des morts aussi. On a su ensuite quà la nuit les manifestants avaient réussi à prendre la place, et que de là, les combats avaient commencé, où lavantage nétait pas toujours du côté de la police, sauf pour les armes à feu. Samedi, on est retourné plus tard sur la place, il y avait beaucoup de monde, et surtout des fraternisations avec les militaires qui se faisaient photographier avec les manifestants main dans la main.

 

Les jours suivants, les manifs ont grossi, tous les jours les gens ont rempli la place tahrir, organisant des sittings la nuit. Jai eu limpression quils ont appris à manifester plus systématiquement que ce que javais vu auparavant, utilisant force banderoles et panneaux. Beaucoup denfants dans les rues, et des scènes très drôles, avec des petites filles sur les épaules de leur père, lançant des slogans que la foule reprend en cœur : «Le peuple veut faire chuter le président». Il y a quelque chose de très beau et de typiquement égyptien, cest la manière dont les gens inventent et chantent les slogans politiques. En temps normal, les Égyptiens sont des gens qui chantent tout le temps, on peut rencontrer des hommes dans la rue ou sur leur moto qui reprennent des airs populaires et font de la musique avec un rien ou avec leurs mains. Alors là, tous ces gens dans les rues et sur la place ne font que continuer cette habitude et chantent ensemble. Le soir, ça prend des airs de fête, des types avec leur darbouka qui donnent les rythme et les sitters qui frappent des mains. Les rues sont encadrées par les tanks qui de plus en plus font des contrôles didentité pour sécuriser la place. Un homme à qui on demandait comment cétait la place avant dy entrer nous a répondu : «Cest une fête de mariage !» Je suis restée un soir avec un de mes profs darabe et ses amis, cétait très chouette. En fait, depuis cinq jours, tout le monde parle politique dans la rue, ce qui change énormément dauparavant où cétait le sujet tabou. On rencontre des gens nombreux qui affirment quils veulent juste que le président sen aille. Un jeune ma raconté toute sa résignation, toutes les humiliations et les frustrations quil a subies ces dernières années, et se disait prêt à mourir maintenant quil avait retrouvé sa dignité. Il ma dit «Ou il part, ou cest la mort. Je ne continuerai pas comme auparavant.» Il était très sérieux. Il y a aussi les gens qui soutiennent le gouvernement. Larmée a une réputation du tonnerre, et dès le lendemain de vendredi on entendait des gens crier «Le peuple, larmée, une seule main». Jai vu des scènes de charivari avant-hier, avec humiliation symbolique dune effigie de Moubarak quon pendait, ou des tas de poubelles surmontées dun panneau «Ici, le siège du parti national» (de Moubarak).

 

Place Tahrir, le 1er février

 

Hier, il y a eu un monde fou. Ça ressemblait au Premier Mai à Paris. Il fait très beau en plus ces derniers jours, sauf les nuages hier. Les gens étaient très heureux, et optimistes. Ça a duré toute le journée, on est rentré en milieu daprès-midi. Jai vu un type qui arborait une pancarte de soutien à Moubarak, il sest fait prendre à partie par un groupe de personnes qui ont fini par déchirer sa pancarte dans des cris de joie. Il na pas plu, certainement que dieu est contre Moubarak et na pas voulu que les manifestants se dispersent.

 

Aujourdhui, tout avait lair calme et comme dhabitude. Ce matin les gens klaxonnaient dans la rue comme pour une victoire au football, jai vu un défilé de taxis en klaxon, et jai croisé un groupe qui criait «Nous sommes l’Égypte». Depuis 14 heures cependant, on voit à la télé des combats de rue qui opposent pro- et contre-Moubarak. Cest dune violence inouïe, il y a même des chevaux, des chameaux et des genres de barricade. Je pense quune partie de cette contre-manif est le fait de la police en civil, parce que je ne vois pas doù sortiraient les chevaux entraînés à la foule autrement. Je ne sais pas comment la situation va évoluer.

 

Le 2 février

 

Les images que vous voyez à la télé, apocalyptiques, doivent être relativisées : les luttes ont lieu dans des endroits très circonscrits de la ville, lhyper-centre pour lessentiel. Ailleurs, la vie continue, jusquau couvre-feu où des groupes de voisins sorganisent pour faire des cordons de protection et défendre magasins et maisons le soir. En général, tout est plutôt calme et lambiance et plutôt bon-enfant, les gens sont pleins despoir et saident, distribuant des vivres et de leau aux manifestants et aux sitters. Très bon-enfant donc, jusquà aujourdhui tout du moins. En général, il ne faut pas sinquiéter. Avec mes amis, nous descendons régulièrement parce quon ne peut pas faire autrement, sauf aujourdhui où on a vraiment le sentiment que ça chauffe. Je ne pense pas rentrer pour le moment, en tout cas, pas tant que lambassade na pas demandé aux Français de rentrer en France. Je vais peut-être ouvrir un Facebook.

 

Voilà. Je vous mets quelques photos, sauf celle de vendredi, je navais pas mon appareil, je craignais quon le confisque. Les photos de foule avec des gens sur les tanks sont de samedi, et une image dun tag sur la ligne de métro, dun type qui a remplacé le nom de la station Moubarak par «25 hanvier 2011», le jour de sa chute (in cha’Allah). Suite des photos dans un prochain mail.

 

Je vous embrasse tous et essaie de vous tenir au courant. Merci encore pour vos mails attentionnés. Et ne dites ren à ma famille surtout, pas de gaffe, ils ont déjà assez peur sans savoir que je sors dans les manifs. Joyeux anniversaire Sébastien, je suis sûre que le président a rouvert internet aujourd'hui pour que je puisse te le souhaiter. Excusez les fautes de ce mail aussi, je nai pas le temps de bien le relire.

 

Jai oublié de vous dire : pour ce qui est des images de gens en prière sur la place, il ny a vraiment pas de quoi être terrifié. Les gens sont très croyants ici, et prier à lheure de la prière est tout à fait normal, rien de particulier là-dedans. Pour ce qui est des Frères Musulmans, ils étaient totalement absents vendredi, mais semblent profiter de la situation pour réapparaître sur le terrain politique. On les voit sur la place le soir, à faire du sitting, et ils sont plutôt bien organisés : tentes, feu de bois, nourriture… cela ne signifie pas quils représentent une force majoriaire, jai discuté avec des tas de gens qui, pour être pratiquants, ne les soutiennent pas pour autant.

 

Les images que je vois à linstant de la place ressemblent à une guerre civile. De chez moi on nentend rien, mais ça a lair très grave. Je connais des gens qui y sont, et jai vraiment peur pour eux. Il y a trois jours, on avait entendu des avions de chasse, et je soupçonne fortement le président dorganiser cette anarchie et cette violence. Cest une honte ! Je vous en prie, allez manifester en France, il faut que ça bouge, il y a une jeunesse sacrifiée ici !

 

Voici ladresse dun blog avec de magnifiques photos (merci Samir) : blogs.denverpost.com/captured/2011/01/31/captured-protests-in-egypt-continue/2628/

 

Pour répondre aux questions des uns et des autres, les Égyptiens savent ce quils ne veulent surtout pas, en revanche, il ny a rien de clair qui ressort pour ce quils voudraient. Ils veulent que le président parte, mais je nentends rien sur un après. À vrai dire, avant il y a une semaine, la plupart des gens que javais rencontrés navaient pas de discours politique, il parlaient de ce sujet sur le ton de la blague, en parlant de «Monsieur 30», ou en faisant semblant dadorer leur président tout en se moquant de lui. Aujourdhui, tout le monde ose parler et même avoir une opinion politique. Au supermarché avant-hier, le caissier me disait que le peuple en avait assez et quil fallait que le président parte. De même dans le métro, ou alors lorsque les gens acclament le moindre militaire ou le premier tank qui passe ou huent la police. Je suis rentrée lautre soir avec mes amis égyptiens, qui dans la nuit chantaient des slogans et étaient accueillis en frères dans la rue. Depuis une semaine, jai eu limpression quune opinion publique sétait formée, avec quelque chose dune certitude dêtre dans le vrai qui sentend dans le regard des gens, dans leur voix. Les gens aspirent vraiment à la liberté, qui est un très beau mot en arabe parce quil sonne comme un cri de guerre et de lâme — «horia» — que les gens entonnaient dans la rue dailleurs. Ce sont les jeunes qui ont fait cette révolution, mais pas seulement, jai vu des familles, et même des personnes âgées. Il y a un ras le bol généralisé et une aspiration réelle à quelque chose de neuf. Un jeune ma dit quaprès cela, on respectera de nouveau l’Égypte. Cest comme si les gens avaient retrouvé une dignité. Pour ce qui concerne lattitude envers les étrangers, la plupart des Égyptiens quon a rencontrés nous ont remercié de les soutenir, en nous demandant pourquoi on était là, et ensuite en nous souhaitant la bienvenue en Égypte. Je nai rencontré quune femme qui sen prenait aux étrangers en nous disant : «Vous êtes qui pour nous dire ce quon a à faire ?»

 

Les Frères Musulmans sont organisés mais se sont fait réprimer. Je crois que les chefs sont encore en prison, mais il y a des militants qui ont saisi lopportunité au vol.

 

Quant à ce que vous entendez à la radio sur les évènements daujourdhui, je suis restée à la maison, je ne peux pas les confirmer directement, mais Al Jazira nous donne les mêmes infos que vous en ce moment.

 

Je ne sais pas si le président sen ira, il a lair très accroché au pouvoir. Ici, la corruption inerve toute la société, de la police, aux hommes daffaire et aux hommes politiques. Je pense que ses soutiens vont bien au-delà de ses proches, à la différence de Ben Ali en Tunisie qui avait concentré toutes les sources de pouvoir économique et politique entre les mains de sa famille ou de celle de sa femme. Par ailleurs, lanarchie qui est en train de sorganiser ne joue pas forcément en faveur des manifestants. Sil part, rien ne permet de dire ce qui se passera. Je ne crois pas que les extrémistes arriveront demblée au pouvoir, peut-être dans un second temps si le processus échoue parce quil est vrai que la société nest pas du tout laïque, la religion est très prégnante ici, la société conservatrice et que l’Égypte nest pas la Tunisie. Les marques de la colonisation sont beaucoup moins fortes ici. Par ailleurs, le processus démocratique est beaucoup plus en danger ici, aussi à cause de la violence dans laquelle se passe la révolution, qui est une révolution du peuple, mais où aucun leader crédible ni aucune force politique ne semble sortir du lot.

 

Mais, je ne vous donne là que mon avis, qui ne vaut ni comme prédiction, ni comme analyse historique.

 

Bons baisers à tous.

 

Mailing - Sarah, 3 février 2011.

 


Publié dans Internationalisme

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O.F 05/02/2011 00:01



Oui merci



vincent cordilhac 04/02/2011 21:24



merci pour ce témoignage si vivant ! l'important n'est pas de trouver des dirigeants mais de continuer cette fête magnifique ! crééz donc un parti du peuple égyptien ! organisez-vous par quartier
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