Le pugilat Joffrin/Hazan arbitré par Claude Guillon

Publié le par la Rédaction

Tarnac, ou de l’utilité douteuse des idiots

Faisant retour sur l’affaire de Tarnac [Libération, 9 décembre 2009. Notons la mémoire à éclipse du vertueux Joffrin qui souligne que son journal a «défendu maintes fois» les mis en examen de l’affaire «contre les dérapages judiciaires et policiers du régime»… oubliant qu’il leur a d’abord mis un grand coup de fer à béton derrière l’oreille, en titrant sur «l’ultra-gauche qui déraille». Ce que Hazan et Pierre Marcelle, journaliste à Libération, rappellent dans deux tribunes publiées le 22 décembre 2009.], Laurent Joffrin, qui se qualifie lui-même d’«idiot utile» — selon l’ironique expression de Lénine — reproche à Éric Hazan, éditeur de L’Insurrection qui vient d’avoir avoué une «ruse tactique». Il aurait reconnu son mépris du droidelhommisme auquel il a pourtant eu recours pour réclamer l’élargissement de Julien Coupat et de ses ami(e)s.

Si Éric Hazan avait procédé exactement comme le prétend Joffrin, il mériterait bien lui aussi l’épithète d’idiot, dont l’utilité serait sujette à caution. Faudrait-il pas être sot, en effet, pour saborder un outil politique supposé avoir prouvé son efficacité, alors que nul ne sait encore si l’affaire de Tarnac se soldera par un non-lieu, un procès, ou de nouvelles mises en examen. On imagine le fâcheux effet d’un tel retournement stratégique lors d’une audience. Pour ne rien dire des innombrables embastillements à venir, à propos desquels les protestations «démocratiques» ne recueilleraient que les sarcasmes des personnalités et journalistes auxquels elles s’adresseraient.

Or, dans le texte que reproduit d’ailleurs Joffrin dans le sien, Hazan exprime un point de vue assez différent : «Pour retourner contre l’appareil d’État les armes qu’il pointait sur nous, nous avons fait appel dans nos interventions publiques au vieux fonds humaniste-démocratique de la gauche. Dans l’inquiétude où nous étions sur le sort de nos amis emprisonnés, nous avons eu spontanément recours à cet arsenal usé mais rassurant [C’est moi qui souligne. C.G.], le mieux fait pour réunir des voix, des sympathies, des signatures.»

Davantage que l’aveu d’une stratégie cynique, c’est l’aveu d’une naïveté politique. D’une illusion devrais-je dire, et point dissipée au moment où Hazan écrit son texte, puisqu’il semble toujours penser que le registre démocrate est le plus efficace «pour réunir des voix, des sympathies, des signatures». Jamais prouvé par rien, cet a priori dispense presque toujours les militants de rédiger leurs appels et pétitions sans recourir aux clichés, politiques et rédactionnels, qui viennent «spontanément» — c’est-à-dire dans une complète détermination culturelle — à leur esprit.

Il paraît qu’il existe une grande confusion dans l’esprit de beaucoup sur ce qu’il est permis de dire ou de faire lorsque l’on se trouve aux prises avec la répression. Disons tout d’abord qu’il serait inconcevable que des militants qui n’ont que trop tendance à se gargariser de la répression policière, dans laquelle ils voient une confirmation de leur dangerosité, lèvent le pouce dès qu’ils y sont directement confrontés. Finies les analyses et les postures radicales ; il ne serait plus question que de se tirer d’un mauvais pas…

L’articulation problématique se situe à mon sens dans le destinataire du message. Suis-je fondé à mentir aux flics et aux magistrats ? Quel militant politique en disconviendrait sérieusement ? Il est pareillement légitime d’utiliser tous les artifices de procédures, toutes les erreurs de l’adversaires, etc. Les avocats sont ici d’une aide précieuse, même s’il ne convient pas de leur abandonner la maîtrise d’une défense. Autre chose est de savoir si je peux écrire n’importe quoi dans la presse, dire n’importe quoi à des journalistes dans l’espoir qu’ils le répèteront au plus grand nombre d’interlocuteurs possible…

Imagine-t-on plus ridicule exercice que celui qui consisterait à publier régulièrement les démentis qui s’imposent à mes propres propos ? Voyons… dimanche, j’étais démocrate pour rire, j’en ai pleuré lundi, je vous l’avoue ce mardi. Mercredi ? Vous êtes sûrs ? Ah comme le temps passe !

Que M. Hazan, hier démocrate spontané, tienne à proclamer qu’il est aujourd’hui insurrectionnaliste, je m’en tamponne le coquillard. La question n’est pas de savoir à quel moment de son discours et dans quelle posture il convient de le prendre au sérieux, mais s’il se soucie de l’effet produit par ses prises de position.

Ayant abondamment illustré, avec d’autres signatures, le genre droidelhommiste, voilà qu’il annonce venu «un an après Tarnac, le temps de la révolte» ! Cette temporalité n’est pas moins niaise que celle que proposait un appel publié dans Le Monde, le 22 novembre 2008 : «Les lois d’exception adoptées sous prétexte de terrorisme et de sécurité sont-elles compatibles à long terme avec la démocratie» ? [Je souligne] Tout au plus pourrait-on saluer l’amélioration remarquable de la réactivité spontanément démocrate : en gros deux décennies de «long terme», si l’on prend le repère commode de 1986 comme je l’ai proposé dans La Terrorisation démocratique, mais une seule année «après Tarnac». On frise l’instantanéité !

Tout se passe comme si, dans certaines circonstances — l’incarcération d’amis, par exemple — les messages envoyés en direction du public (de l’État ?) n’avaient plus de sens qu’autant qu’ils peuvent hâter le jour de leur libération, sans que leur contenu politique explicite aient conservé la moindre importance.

Reprenons notre agenda : samedi, je publie L’Insurrection qui vient, texte qui ridiculise le droidelhommisme ; dimanche, je proteste au nom des droits de l’homme contre l’arrestation de ses auteurs supposés ; lundi je désavoue ma protestation de dimanche. Peu importe qu’il y ait là une «contradiction». Mais comment saurais-je laquelle de mes positions successives a recueilli le plus grand assentiment ? Ou autrement dit : au service de quelle cause ais-je le mieux travaillé ? La démocratie capitaliste ou l’incantation insurrectionnelle ?

Je ne sache pas que les mis en examen de l’affaire de Tarnac aient commenté la tribune libre de M. Hazan. Disons, pour être aimable, que leur position doit donc être considérée comme distincte. M. Hazan, par contre, s’il ne prétend pas parler au nom des mis en examen, laisse clairement entendre qu’il est du même parti et défend un point de vue au moins très voisin.

Que ce point de vue s’exprime essentiellement par des figures de rhétorique, l’auteur que je suis ne saurait en faire grief à un éditeur doublé d’un écrivain. Même si son texte insiste précisément sur la caducité de l’«indignation humaniste». Faut-il entendre qu’en se départissant de son «humanisme», l’indignation gagnerait en efficacité ?

De l’indignation et de son (laborieux) dépassement

«Le temps n’est plus à l’indignation humaniste, écrit donc M. Hazan, ni à l’analyse sociologique. Il ne s’agit plus de faire la critique de l’oligarchie au pouvoir mais tout simplement de la congédier. Car le maintien d’un régime responsable de tant de cruauté et qui n’en garantit que la permanence est une éventualité infiniment plus redoutable que l’insurrection qui vient.»

Ainsi donc, il ne serait plus temps d’interpréter le monde, mais de le transformer… Une urgence à laquelle ses quelques cent soixante ans ne donnent pas une ride. Quoique ! Si l’on se place sur le terrain de la guerre des idées, alors «l’analyse sociologique» est une arme à laquelle nous serions bien sots de renoncer, quand on vérifie chaque jour à quel point elle embarrasse tous les pouvoirs (fussent-ils militants ou alternatifs). Si l’on parle plutôt du mouvement social réel, ni les horaires des trains ni les tribunes dans Libération (où officie de préférence M. Hazan, tandis que les mis en examen préfèrent Le Monde) n’y changent rien.

Observons les raisons de ce que M. Hazan ne qualifie plus désormais d’«indignation» : condamnation de jeunes lanceurs de pierre sur des policiers ; relaxe de policiers impliqué dans un accident mortel ; vote d’une loi sur les bandes organisées ; blagues raciste d’un ministre ; fichier de mineurs. «Bref, commente M. Hazan, pendant cette année, on a vu à l’œuvre le cynisme, la brutalité, l’indifférence affichée à la souffrance, le tout sur fond de suicides à France Télécom et de gestion crapuleuse de “la crise”.»

En lieu et place d’un manifeste communiste, nous avons un éphéméride et un prêche moral.

Dans une réplique à Joffrin, intitulée «Tarnac, suite et fin : réponse à un malin» (Libération du 22 décembre 2009), M. Hazan pense critiquer la notion d’«état de droit» [
Auquel il met une capitale, ce qui me semble fautif, mais passons…] en affirmant : «C’est précisément au nom de la défense de l’État de droit que le droit est sans cesse bafoué».

Cette formule, peut-être venue sous la plume dans la recherche d’un petit effet rhétorique d’inversion, me paraît en l’état très éclairante. Elle suppose en effet qu’il existe quelque part, ou aurait existé en un temps quelconque, quelque chose qui mériterait d’être désigné comme «le droit». Le «droit» pur, immaculé, impeccable ! La «bonne idée» originelle de la civilisation occidentale, athénienne en l’occurrence. Un «droit» qui ne serait pas, n’aurait pas été, l’expression d’un rapport de force entre des classes. Le capitalisme «oligarchique» (dirigé par un petit nombre) serait le régime du mensonge, du faux-semblant et du spectacle. Pas celui de l’exploitation du travail dans le salariat. Ni un régime de domination masculine, ajouterons-nous, dimension très absente des tentatives de réamorçage du messianisme révolutionnaire auxquelles participent les mis en examen de Tarnac, M. Hazan et tels casseurs à plume de Poitiers.

Pourrait-il s’agir d’un effet pervers du support sur le message qu’on lui confie ? La critique de M. Hazan, pour véhémente qu’elle soit dans la forme, paraît être une critique de l’intérieur. Elle n’attaque pas le système depuis des positions communistes autonomes, mais tente de le faire se contredire devant le «tribunal de l’opinion», dont les journalistes sont les auxiliaires, dénoncés mais toujours sollicités. Il ne s’agit pas tant d’une «contradiction» moralement condamnable, mais plutôt d’une ornière théorique et stratégique. Rien n’en sortira qui puisse être hâter une révolution sociale.

P.-S. L’affirmation de M. Hazan selon laquelle Libération «s’appelait, il y a très longtemps, La Cause du peuple» mérite le qualificatif de raccourci historique, même si l’on sait le rôle des militants maoïstes dans la création de l’Agence de presse Libération puis du quotidien.
P.-P.-S. Laurent Joffrin croit discerner une identité entre les idées des mis en examen de Tarnac et «celles-là même qui ont mené [en Italie] aux errements sanglants des “années de plomb” dont une génération paye encore le prix». Cette affirmation est inexacte historiquement, juridiquement diffamatoire ; c’est précisément la justification brandie par les autorités policières pour appliquer, dans l’affaire de Tarnac, les dispositifs antiterroristes à des personnes dont elles ne peuvent établir qu’elles ont commis un délit.

Claude Guillon, 23 décembre 2009.

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