Sur Poitiers et les différentes prises de position

Publié le par la Rédaction


L’objet de ce texte est de formuler quelques remarques par rapport aux débats faisant suite aux «évènements de Poitiers». Et plus précisément sur trois textes : le communiqué de lOCL ; la réponse des «anars précipités» ; la réponse à la réponse publié sur Indymedia.

Il y a quelque chose d
assez étonnant dans la façon dont sorganise les débats, comment à partir dun fait assez simple — une attaque de vitrines dans le centre ville de Poitiers — on en arrive à de grands échanges sur la question de la transformation du capitalisme et autre. En passant par la condamnation, linsulte et le mépris.

Il me semble important de prime abord d
éviter dopposer deux champs considérés à tort comme distincts : laction directe dun côté, supposée modifier le rapport de force habituel ; la sensibilisation de lautre, supposée convaincre. Ne pas opérer cette distinction, cest considérer que toute tentative de déstabiliser lordre et les principes qui le soutiennent sont bons. Fondamentalement, la portée dun geste ne tient pas à sa qualité (tract ou casse ou débat) mais à ce quil ouvre de brèches dans le soi-disant équilibre policé de nos mondes, ce vers quoi il tend. À ce sujet, un très beau texte à lire, je trouve : À couteaux tirés avec lexistant, ses défenseurs, ses faux critiques.

De ce point de vue, tant
le communiqué de l’OCL que le texte publié sur Non Fides — dit NF — tombent dans le piège de vouloir légitimer leurs pratiques en convainquant leur auditoire que «l’autre» est dans l’erreur.

Un texte publié sur Indymedia répondant au texte publié sur NF est tout aussi dans l’erreur mais d’une autre façon : il considère sans discussion que cet opus serait l’expression juste et partagée qui donnerait sens à la casse de Poitiers. Rien n’empêche de critiquer le texte publié sur NF, parce qu’effectivement, et comme le dit un commentaire, il est snob. Pour autant, la discussion autour de la casse ne peut se limiter à cette critique. Tout comme la journée anti-carcérale ne peut être appréciée à la stricte lecture du communiqué de l’OCL, tout aussi critiquable mais pour d’
autres raisons (voir ci-après).

Mon impression est que des deux côtés, tant pour l
OCL que pour les tenants de linsurrection immédiate, il sagit de reporter sur autrui leur propre impuissance. Je ne veux pas dire que tout ce qui est tenté pour renverser lordre existant na aucun effet, mais plutôt que celles et ceux qui portent ce projet, confrontés à la puissance de la réaction, à latomisation de leurs pratiques, ont tendance à taper sur le voisin immédiat, refusant dassumer complètement leur limites : limpossibilité de transformation immédiate, la sensation de fragilité ou d’isolement, les contradictions que renferment toute pratique ou doctrine. Tout cela ne me semble pas un problème en soi, mais peut le devenir dès lors que ces limites ne sont plus considérées pour ce quelles sont : des éléments propres à soi tout autant que des choses imposées du dehors, à questionner, éventuellement à dépasser. Elles deviennent véritablement nocives et inhibitrices dès lors que ces limites sont expulsées de lintime et du politique dont elle dépendent par celles et ceux qui y sont confrontés, pour être projetées intégralement en dehors soi, sur «lennemi» supposé : le camarade qui nagit pas «bien», la société, le voisin, le patron, etc. Somme toute, les limites sont humaines et fort heureusement, nous ne sommes pourvus daucune puissance totale. Affirmer le contraire ne nous distinguerait plus guère de celles et ceux qui prétendent nous diriger. Le sur-homme de Nietzsche nous rappelle à nos limites, et ne préfigure malheureusement (?) aucune vérité à venir.

Alors finalement, la casse de Poitiers ? Il me semble que l
’objectif de l’opération (un des objectifs) était de créer une forme rupture, comme je l’écris plus haut, de foutre un peu le bordel dans des centres ville où règne une absence quasi-complète de ce qui habituellement rend la vie un peu intéressante : la surprise, la confrontation, la rencontre, la peur, le vertige, la paresse, l’ivresse, l’amour, la joie, l’exubérance, etc. De ce point de vue, les actions «commando» atteignent en partie cet objectif. Mais il n’y a pas que ça : les actions diverses de sabotage et plus généralement la constitution d’un front plus offensif de la contestation ont induit l’émergence d’une dialectique et d’une tactique policières qui — loin d’être une nouveauté — doivent être considérées dans nos manières d’agir. Les bons principes ne suffisent pas, il s’agit d’être un tant soit peu stratège. En la matière, l’anti-terrorisme est bel et bien une souricière.

Ce débat n
est évidemment pas celui de la violence ou de la non violence, non plus de la qualité de la réception du message apportée aux «foules», au «peuple», à «lopinion» ou tout autre entité dont on se détache et se distingue par le simple fait de la nommer. Il ne sagit pas délaborer une stratégie de communication mais, comme le souligne au milieu de sa vindicte hargneuse le critique déjà cité : éviter la réduction du conflit à «un face à face paranoïaque» et militarisé entre État et fidèles guerriers de la libération. Sur ce terrain, la défaite semble effectivement probable, du moins dans les conditions actuelles.

Ce n
est pas tant laction de Poitiers qui porte en elle ce risque. Le bris de glace et le tag ne me semblent pas le signe dune quelconque paranoïa, ni lémergence dune force individualiste, militaire, et autres foutaises. Toutefois, il est aussi vrai que le tintamarre policier tout comme la naïveté de certains maquisards (dont la plupart sont tout autant que moi plus occupés à tapoter sur un clavier quà produire le chaos libérateur) tendent à faire se rencontrer sur un même terrain les édiles de la sécurité à tout va tout comme les amateurs de révolution toutes écoles confondues. Cette «coïncidence» est désagréable, il convient de la considérer, et dorienter nos pratiques en conséquences.

Comment ? Pour moi y a rien d
évident, et je suis preneur de toute suggestion.

Rapport au texte de l
OCL, je pointe plusieurs choses :

Première remarque : comme le texte publié sur NF le mentionne, faire porter la responsabilité de la casse aux forces de l
ordre est absurde. Le point nest dailleurs pas explicité.

Nous avons ensuite la qualification de militants dits : «hors sol», expression malheureuse renvoyant de façon désagréable à une idée du genre : «pas de chez nous». Il y a donc le «Nous» que je comprends comme : «nous les organisateurs», et les autres : «eux», que je comprends comme : ne suivant pas la logique des organisateurs.

Le schéma de la séparation/opposition se poursuit avec ce qui suit : dans la critique de «la prise de contrôle» de la manifestation (les gens qui imposent leur rythme, etc.). Je répondrais à l
auteur que cest dans lidée même dune manifestation que dimposer un rythme, des décisions à un ensemble plutôt passif. Ce que regrette en fait lauteur, ce nest pas une «prise de pouvoir» en elle-même, mais plutôt le fait davoir été — lui — privé de ce pouvoir. Ce sont «eux», ces étrangers, qui ont fait ce qui se fait à toute manif : limposition dun rythme, de slogans, etc. Dune «ambiance», subie tout autant que portée. Je retiens donc ici lamertume de lOCL davoir été privé de la joie de décider du comment devait se dérouler la manifestation.

Vient ensuite l
argumentaire sur la clarté du message adressé à la «frange de la population» quil convenait pour loccasion de «sensibiliser». Premièrement, on peut douter du fait que dresser une banderole sans message ou labsence de tracts rendent caducs tous les efforts de communication de cette journée. Dautre part, la rhétorique ici utilisée (notamment par cette expression «frange de la population») renvoie de façon désagréable à lidée quil faille aller apporter la bonne parole à la foule sur la question de la prison. Il me semble que ces rencontres sont plus modestement un prétexte à la rencontre, pas beaucoup plus ; ce qui est déjà très bien.

Ensuite vient la référence à «l
absence de démocratie», rengaine relayée dès lors que des groupes dindividus se passent de lassentiment dit «général» pour faire ce que bon leur semble. À ce titre, la mobilisation étudiante était lillustration édifiante de la perversion de cette revendication dite démocrate. Ces fameuses «AG souveraines» sensées être lexpression populaire, où lon transformait effectivement la contestation en masse bêlante, sous le regard protecteur des organisateurs professionnels de la révolte, soucieux «dimages» et de «messages». Sans les petits groupes autonomes samusant à bloquer routes et trains, la contestation aurait été bien terne.

Et si la démocratie n
est effectivement pas la propriété de la bourgeoisie, il faut bien admettre quà lheure où nous parlons, il ny en a pas dautre. Et je ne vois pas bien comment la faire émerger à loccasion dune journée anti-carcérale. Là encore, il me semble que ce que déplore lauteur est avant tout labsence de prise en compte des organisateurs par celles et ceux qui ont décidé de façon toute aussi unilatérale que cette journée était aussi la leur. De façon pragmatique : on a quand même du mal à se figurer la scène dune bande de casseurs allant informer le collectif anti-carcéral de leur action, en discuter tranquillement, en leur demandant au passage — démocratie oblige ! — leur approbation.

Ensuite, l
auteur parlant au nom de lOCL associe les casseurs au gauchisme militaro machin des temps passés. Il est vrai que le noir, les cagoules et le reste ont quelque chose dun peu dérangeant en ce que cela rappelle les milices dantan. Pour autant, associer ce folklore de mauvais genre aux doctrines dextrême gauche voyant la lutte armée comme ultime forme de contestation, cest un peu vite fait. On enjoint lauteur à sintéresser de plus près aux contestations des années 60 70 notamment, où la stratégie des combats de rue navait pas grand chose de commun avec celle des groupes armés. Il ne sagit pas ici de discuter du bien fondé de ces luttes, mais de ne pas tout mélanger.

Enfin, l
auteur déplore la peur et langoisse de gens ne comprenant rien au déferlement de petits groupes prenant dassaut le centre commercial géant quest le centre de toute ville actuelle. La formule de lauteur a des accents dramatiques. Il me semble toutefois que la peur, la surprise et langoisse nont jamais tué personne (les fragiles du cœur peut-être). Et que bien souvent, ces émotions sont une possibilité donnée à celui qui les traversent de se faire une idée nouvelle du monde quils habitent. Le fait davoir provoqué un peu de panique ne constitue pas à mes yeux un véritable problème. Comme le souligne lauteur, la conséquence a été que «la fête est gâchée». Ce qui en soi na absolument aucune importance, enfin à mes yeux.

Finalement, les tenants de l
insurrection prétendant déclarer la guerre à lÉtat (armés de peinture et de fumigènes) nont pas grand chose à apprendre des tenants de la sensibilisation de la frange ignorante. Les éducateurs nont à leur tour rien à dire aux casseurs, puisquils «ne sont pas dans le même monde».

Chacun chez soi…

Nous voilà bien.

Indymedia Nantes, 18 octobre 2009.

Publié dans Stratégie

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