Sur la situation à Manduria

Publié le par la Rédaction

 

Nous vous envoyons la traduction d'un compte-rendu sur la situation au camp de Manduria (sud de l'Italie), où sont retenus les migrants tunisiens débarqués à Lampedusa, écrit par des camarades du Mercato Occupato de Bari.  
Rivolta ovunque, 15 avril 2011. 

 

Manduria. Contrada Tripoli. Ces derniers jours ont eu lieu dans cet endroit des événements qui méritent une analyse.

 

Commençons par le début, les faits. En Tunisie, des milliers de jeunes décident de fuir les persécussions du gouvernement après la révolte qui a entraîné la chute de la dictature de Ben Ali. Ils débarquent dans le port européen le plus proche, Lampedusa. Nombre d'entre eux (au début 500 puis 2000 de plus) sont amenés dans un centre d'identification créé pour l'occasion entre Manduria et Oria, contraints à un séjour forcé. Ils sont tous de sexe masculin, âgés de 20 à 40 ans. Le gouvernement italien, par la bouche de son président du conseil, parle d'expulsions immédiates, parle de détenus évadés de prison et donc dangereux, parle de sécurité. Dans le meme temps les débarquements augmentent et alors que la «forteresse Europe» se ferme face à une telle situation d'urgence, l'Italie, isolée, a du mal à bloquer cette vague sans précédent de migrants, et commence à projeter de nouvelles constructions de camps, surtout dans le sud du pays.

Une telle introduction fait nécessairement sauter aux yeux trois éléments cruciaux :

1) Les migrants en question ont alimenté l'incendie de la révolte qui a déposé la dictature en Tunisie. 
2) Certains de ces migrants ont séjourné en prison, dans les prisons d'un pays qui était dominé et qui continue à être dominé par une dictature, pour des motifs évidemment politiques. 
3) L'Europe, à travers le gouvernement italien, exprime la volonté d'expulser les migrants en question, c'est-à-dire de les remettre entre les mains de leurs tortionnaires, le gouvernement soutenu par l'armée tunisienne.


Je me suis rendu pour la première fois à Manduria le 3 avril, pour visiter le camp. Je m'attendais à trouver des réfugiés. J'y ai vu des révoltés. La veille, en détruisant les barrières, ils ont transformé le camp en un lieu ouvert. Grâce à ce geste, ils peuvent désormais entrer et sortir librement, et se mouvoir dans une zone militarisée jusqu'à l'absurde. Leurs visages sont souriants, ils blaguent entre eux et avec les Italiens, ils se foutent de la gueule des flics, ils chantent la chute de Ben Ali, et ils insèrent aussi bien souvent dans leurs discours un «Va te faire foutre» à Berlusconi. Ils ne demandent pas de l'eau et des vivres. Ils veulent des clopes, tout le temps. Un journaliste à la mine affligée leur demande comment ils voient leur futur. Ils répondent en rigolant : «On verra, si dans deux jours ils ne nous donnent pas le permis, on va perdre patience…»

 

Le fameux permis. Retournons un peu en arrière. Il s'agit d'un papier qui servirait à obtenir la possibilité de circuler librement en Italie, en attendant d'être reconnus comme réfugiés politiques. La plupart d'entre eux ignorait l'existence d'une telle possibilité, et effectivement dès qu'ils sont arrivés à Manduria ils ont aussitôt pensé à s'enfuir. Nombre d'entre eux ont réussi comme le démontre le nombre moins élevé de migrants présents dans le camp aujourd'hui. Mais à un certain moment, il a été décidé en haut lieu d'empêcher ces évasions, la zone a été complètement militarisée, ainsi que les gares, et les épisodes de violence de la part des flics envers ceux qui s'échappaient sont devenus sans cesse plus fréquents.

 

Les autorités ont donc commencé à distribuer ces «permis», en nombre assez réduit (environ une vingtaine par jour), qui ont donné l'occasion aux quelques chanceux qui les ont obtenus de quitter le centre. Les forces de l'ordre, aidés par quelques bénévoles, ont pu ainsi plus facilement convaincre les détenus du camp de rejoindre leur prison (il vaut mieux appeler les choses par leur nom), avec la promesse de ce «permis» qui certes existait, mais pour de moins en moins de personnes. Dans le même temps les barrières se faisaient toujours plus hautes, et les patrouilles de flics pour surveiller la zone toujours plus nombreuses. Un camp de concentration naissait.

 

Et voilà le paradoxe de Manduria dévoilé. D'un côté la police, avec ses matraques et ses armes, les bureaucrates et les partis de l'ordre, avec leurs formulaires et leurs permis, les bénévoles (eux aussi du côté de l'ordre), avec leur logique d'assistance mélodramatique. De l'autre ce groupe de révoltés, simplement le groupe humain le plus subversif que j'ai jamais rencontré (et je n'ai pas l'habitude de fréquenter des gentlemen de bonne famille). Les journalistes, comme je l'ai dit plus haut, leur demandent souvent comment ils voient le futur, comme pour les projeter dans la sphère de la «réalisation individuelle» qui en réalité est complètement liée à une vision occidentale des choses. Eux sont au contraire une véritable présence et ils vivent dans le présent, leurs yeux regardent ici et maintenant, ils ont la pleine conscience de leur être dans le monde et dans l'histoire, et c'est une conscience collective, pas indivduelle. Ils viennent de la révolte. Ils ont fait la révolte.

 

Ces mots pourront vous paraître emphatiques, mais il vous suffirait d'une demi-journée passée avec eux à Manduria pour vous rendre compte de leur réalité. Ils vous suffirait d'observer comment ces jeunes réagissent face aux étranges personnages (tous italiens) qui tournent autour du camp. Deux exemples, les plus typiques : la jeune fille en mode «vierge Marie éplorée» qui apporte des vêtements, et le vieux militant politique, qui distribue des tracts d'information. J'ai vu un des jeunes Tunisiens rendre à la jeune fille italienne le sac contenant les fringues usées en lui disant en rigolant : «Tiens, des vêtements, c'est pour toi !» Et je ne peux même pas faire le compte du nombre de tracts que j'ai piétiné parce qu'ils avaient été déchirés et jetés par terre.

 

Beaucoup d'Italiens continuent de se rendre dans ces lieux avec l'intention d'aider des gens en difficulté. Je crois au contraire qu'il faudrait se demander s'il ne s'agit pas plutôt d'une excellente occasion pour se faire aider. Nous, un peuple historiquement frustré et humilié, qui ne connaît pas d'autre forme d'approche aux autres que celles du commerce ou de la charité, nous devrions observer avec une grande attention ces jeunes qui aujourd'hui se trouvent à Manduria, et demain qui sait où. Et se faire aider, une fois pour toutes, à construire une révolution.

 

«Nous on a chassé Ben Ali, quand est-ce que vous chassez son ami Berlusconi ?» (jeune Tunisien, Manduria, le 3 avril 2011)

 


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