Sur l'exclusion d'Attila Kotányi

Publié le par la Rédaction



Sur l’exclusion d’Attila Kotányi

Attila Kotányi a diffusé dans l’I.S., au début de septembre, un texte programmatique proposant une réorientation théorique complète. Dans la discussion, marquée par une dizaine de textes qui ont circulé dans l’I.S., il est aussitôt apparu que les idées d’Attila Kotányi, aussi inattendues en l’occurence que célèbres depuis des siècles, tenaient toutes dans un refus, poussé jusqu’à l’extrême caricature, de l’histoire et de la praxis, à tous leurs niveaux. Ceci accompagné d’une revendication de retour au mythe qui allait jusqu’à la collusion avec la pensée religieuse ; et d’une dégradation de l’argumentation qui allait exactement, en huit ou dix cas, jusqu’au bluff risible du style Planète.

Les positions d’Attila Kotányi ont été unanimement jugées inacceptables, et même indiscutables — seul Peter Laugesen a révélé à ce propos des hésitations extrêmement suspectes, et a donc été exclu à l’instant. Dès le 27 octobre, trois représentants de l’I.S. avaient signifié à Attila Kotányi (dont la seule défense avait été de demander que l’on admette que son texte n’avait pas existé) la rupture patente du dialogue.

Comment une telle tentative de réaction, après d’autres de styles très différents, a pu se produire parmi les situationnistes, cela mérite d’être expliqué, pour éclaircir toujours plus la conduite souhaitable dans l’avenir de l’I.S.

Attila Kotányi a adhéré à l’I.S. au début de l’été 1960, dans une époque où l’adhésion était encore facile pour des gens infiniment moins sûrs que lui (Nash et compagnie). Attila Kotányi s’est à ce moment déclaré d’accord à 100% avec ce qu’il découvrait de l’I.S. et a montré qu’en effet il comprenait nos positions. Nous étions forcés de tout ignorer de ses positions antérieures (excepté, sur le plan le plus général, sa participation à la révolution hongroise). Depuis, quoiqu’ayant participé à toutes les discussions de l’I.S., en les enrichissant souvent de très heureuses formules, et contresignant finalement toujours la théorie générale à laquelle ces discussions aboutissaient, Attila Kotányi n’avait écrit individuellement que deux courts articles (publiés dans I.S. 4 et dans I.S. 7), le troisième, d’un contenu évidemment plus frappant, a été cet incroyable texte programmatique.

En fait, depuis environ dix-huit mois, Attila Kotányi manifestait, dans presque chaque discussion pratique, une opposition demeurée d’ailleurs inopérante. Ses propositions avaient souvent été rejetées par tout le monde (ainsi la scandaleuse prétention de censurer les textes traduits dans notre revue allemande Der Deutsche Gedanke, pour éviter la répression policière qu’il jugeait inévitable en Allemagne Fédérale ; l’estimation que notre attaque contre Planète dans I.S. 7 aurait été trop superficielle !). De même l’opposition qu’il manifestait contre les récentes activités de l’I.S. (nos relations avec le mouvement japonais Zengakuren, ou avec des révolutionnaires espagnols) restait isolée.

Dans ces conditions, la discussion du «Texte programmatique» est très vite devenue une discussion sur son auteur. Des actes inacceptables se révélèrent dès que la communication entre les situationnistes en fit paraître les connexions.

Comme il est clair qu’aucun de nous n’est ce qui s’appelle un arriviste, et non plus résigné à la pure contemplation inactive d’une époque qui serait indigne de nos belles âmes, la divergence était certainement sur la définition de ce que nous appellerions un succès. Il nous semble que notre conception minimum du succès ne va pas sans un bouleversement assez profond de toutes les conditions qui nous sont faites, alors qu’Attila Kotányi (peut-être influencé par le souvenir du rôle de l’intelligentsia dans l’Europe de l’Est) en arriverait facilement à le limiter à notre reconnaissance par certains secteurs privilégiés de la culture dominante. (Que cette possibilité même de «pouvoir» dans un tel secteur soit à notre avis illusoire, c’est une autre question.) Il reste que cette nécessité, pour Attila Kotányi, d’obtenir un certain effet en choisissant des interlocuteurs pour nous indésirables (par exemple, le groupe «Esprit», les inepties sociologico-littéraires autour du louche L. Goldmann) le menait corollairement à traiter de haut les interloccuteurs qui nous conviennent, et à s’affoler surtout de nos contacts en Espagne. Pourtant, à notre avis, quoique le travail de l’I.S., en tant qu’expérience avancée dans la critique de la culture et de la vie quotidienne actuelle, en marche vers une nouvelle théorie de la contestation, doive être fait par un assez petit groupe d’avant-garde, nous considérons qu’il serait entièrement fantaisiste s’il n’était pas, dès à présent, lié et identifié à des luttes réelles dans la société, et aux prodromes, même très faibles encore, d’un prochain mouvement plus vaste.

Cette position d’Attila Kotányi, s’étant avérée aussi minoritaire qu’il est possible, l’a conduit à désirer secrètement tabler, contre toutes les idées et pratiques de l’I.S., sur une notion d’autorité. Cependant la constitution d’Attila Kotányi en «autorité» parmi nous étant aussi invraisemblable que l’aménagement des pyramides d’Égypte en central téléphonique, un effort sur cette voie l’a mené à deux activités complémentaires dans lesquelles il s’est complètement perdu lui-même : sur le plan de la réflexion, un recours à l’occultisme de bibliothèque de gare ; sur le plan des relations pratiques, à des manœuvres bassement politiques (et, dans ce genre
même, infectées d’occultisme, parce que menées d’une manière maladroite et délirante).

Ce dernier aspect de son entreprise a mené A.K. à l’emploi systématique d’invraissemblables calomnies (quatre situationnistes ont été confidentiellement dénoncés, non ensemble, mais chacun selon l’auditeur, comme étant des staliniens) ; et en même temps à travailler à la baisse de conscience dans l’I.S. en essayant d’y faire entrer des ignorants, faciles à manier. Cette tactique était littéralement nashiste, en ceci qu’elle sacrifiait le projet situationniste, par l’introduction de nullités maniables, pour des fins personnelles immédiates. Mais pourtant seulement sous-nashiste du fait qu’elle restait dans le rêve. Alors que Nash, au début de 1961 encore, avait réussi à introduire ses gens au point de croire qu’il pouvait nous éliminer d’Allemagne et de Scandinavie, les étranges propositions d’Attila Kotányi pour faire adhérer qui que ce soit avaient été repoussées toujours. Pour la plupart de ces cas, il n’osait même pas soutenir parmi nous une proposition de contacts avec des gens — tel un groupuscule incapable de toute pensée aussi bien que de toute action autonome sorti en 1962 de la revue Socialisme ou Barbarie — qu’il se contentait d’abreuver secrètement d’espoirs. Il a ainsi encore baissé, dans la mesure où c’était possible, leurs capacités de comprendre et de vivre. Devenu incapable, pas sa politique et ses ambitions malencontreuses, de comprendre même les positions développées par l’I.S., l’homme des «contacts occultes» s’est trouvé forcément l’homme de l’occultisme dans les contacts. Il devait être obscur, ne pouvant rien proposer. Cette obscurité, démagogique dès qu’elle flatte grossièrement les ignorants en feignant de s’émerveiller qu’ils aient «tout compris» à l’obscurité même, est également démagogique en ce qu’elle donne un tour grandiose, pour quelque temps, à la paresse, à l’impossibilité de réaliser la moindre chose. Attila Kotányi devait donc prétendre vaguement à soutenir — sans usage discernable — «la vérité de l’I.S.» agrémentée d’une ouverture mystérieuse ; en accablant seulement les situationnistes réels d’une déviation stalinienne, ou rationaliste bornée. Ainsi la nullité communie, dans sa profondeur, avec la nullité. Cette «transparence» clandestine a cependant été quelque peu révélée par ces auditeurs mêmes qui, mystifiés, s’étaient intéressés à Attila Kotányi surtout comme tremplin vers l’I.S.

L’opposition d’Attila Kotányi, au nom d’un bluff à l’«approfondissement» perpétuel, s’est exercée ainsi contre toute la phase pratique où l’I.S. croit pouvoir maintenant avancer. Ceci même sur le terrain de la plus simple agitation culturelle ou artistique, pour laquelle Attila Kotányi exigeait les plus vastes réalisations en un clin d’œil, mais en les liant aussitôt à plusieurs années de réflexion préliminaire sur la mythologie chinoise, la philosophie idéaliste de Karl Kraus, l’équivalence découverte par lui entre l’évêque Anselmus et Marx, entre le ciel de la pensée bouddhiste et la totalité hégélienne ! Là encore, Attila Kotányi, dans sa volonté passionnée de n’être pas mis au pied du mur de la pratique, rejoignait l’impuissance artistique nashiste, et tous les pharisiens qui les soutiennent à demi et qui, devant la nullité palpable des réalisations artistiques nashistes, se consolent en rejetant sur l’I.S. un prétendu choix de la pure inaction en ce domaine, en évitant de voir que les seuls héritiers des artistes maudits du tournant du siècle sont justement les situationnistes, par les conditions pratiques qui ont été faites jusqu’ici à toutes leurs ébauches de réalisations. C’est par le même mouvement, pour se donner bonne conscience, que tous les hypocrites, du côté de l’art, affectent de nous traiter de politiciens, et du côté de la politique, se rassurent en nous reprochant d’être des artistes et des rêveurs. Leur point commun est qu’ils parlent au nom d’une spécialisation artistique ou politique aussi mortes l’une que l’autre.

L’attitude exagérément «prudente» d’attila Kotányi devant les plus intéressantes de nos posibilités était visiblement en rapport avec sa crainte d’être compromis, de devenir irrecevable dans le milieu dirigeant «compréhensif», qu’il croyait accessible à son bavardage ténébreux. À force de chercher des interlocuteurs inadmissibles, il est bien probable qu’il avait déjà fourni quelque matière supplémentaire aux falsifications permanentes lancées contre l’I.S. Avait-il révélé plus imprudemment ses tendances au dehors que parmi nous ? Toujours est-il que des crétins pataphysico-staliniens avaient annoncé, par un tract grossièrement imité, l’exclusion d’Attila Kotányi par l’I.S. pour mysticisme en mars dernier, donc faussement et prématurément.

On nous accuse d’être sévères. Nous nous accusons d’être trop patients. Cette sévérité n’indigne que ceux qui veulent nous désarmer. Nous leur laissons ce détail qu’est Attila Kotányi. Nous sommes en mesure de prévoir, avec la même certitude, qu’ils l’utiliseront, et que cela ne les arrangera guère.

Internationale situationniste - décembre 1963
(Adresse : B.P. 75-06, Paris)


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Guy Debord à J.V. Martin

24 septembre 63

Cher Martin,

Voici un document pour toi — et un autre pour Peter [Laugesen] : j’espère que Peter pourra t’aider à le lire.

C’est un grand travail pour toi de traduire exactement toutes ces pages — et leur valeur comme pensée ne mériterait pas normalement un tel effort ! Pourtant, c’est important de comprendre tout ce débat, pour que tu puisses y prendre position aussi vite que possible (et Peter) parce que la position réactionnaire où arrive maintenant Attila a un grand sens pour l’I.S. (plus exactement : contre l’I.S.). À mon avis, c’est l’expression d’un désir de compromis avec la pire intelligentsia officielle, en disant n’importe quoi.

Il faut préciser que les attaques d’Attila contre Raoul [Vaneigem] sont des calomnies avec même quelques falsifications. (Mais, là-dessus, Raoul répondra.)

Amitiés,

Guy

P.-S. : La revue française Planète est un mélange complètement idiot et ridicule de néo-fascisme, de vulgarisation cybernétique, de néo-christianisme (le père Teilhard de Chardin), et de «mythes primitifs et futurs» !


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Guy Debord à Jan Strijbosch et Rudi Renseon

12 novembre 63

Chers Jan et Rudi,

Martin communique l’exclusion de P. Laugesen, qui a refusé de désavouer Attila — et qui a même révélé encore plus loin les positions secrètes et l’influence d’Attila, en déclarant que ces contacts en Espagne et cette révolution espagnole l’emmerdent, sous le beau prétexte que lui, P. Laugesen, n’était pas né au moment de la précédente guerre civile espagnole !

(Il croit peut-être que c’est moi qui l’ai perdue ?)

Comme Peter avait le bon goût d’aimer Anvers, et comme l’hospitalité anversoise est bien connue parmi nous tous, je crois utile de vous prévenir tout de suite.

Si cette lumière du kotányisme se représente chez vous, ou dans «nos» bars, vous me ferez plaisir en le traitant aussi mal que possible.

Amitiés,

Guy


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«Il y a eu récemment un débat théorique — mais aussi très pratique — dans l’I.S. dont je te communique ici tous les documents (excepté une lettre — vers la fin d’octobre — par laquelle Attila refusait de discuter aucun “détail”, en disant que “puisqu’il est situationniste”, nous devons comprendre qu’il a pu dire mais non penser des bêtises, et qu’il n’avait aucun besoin de démontrer qu’il n’est rien de ce que nous lui reprochons).

Unanimement, Attila et aussi le Danois Peter Laugesen qui avait une tendance voisine, ont été exclus.

Je ne sais pas quel sera ton avis. Je pense qu’il y a eu certainement dans tes rapports avec nous, dans les huit derniers mois, des problèmes d’«individualisme» ou de «nihilisme» — qui peut-être sont explicables et fondés dans l’opposition théorique qu’Attila a révélée ici ? C’est peut-être pour toi l’occasion de prendre conscience des divergences entre nous, si elles existent sur un point fondamental. Mais au cas où tu serais en accord avec nous, je serai intéressé de recevoir ton avis (aussi ton avis sur le numéro finalement publié de D[eutsche] G[edanke]).»

Lettre de Guy Debord
à Uwe Lausen, 14 novembre 1963.


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«
Apres avoir parlé une demi-heure avec Kotany je le considerait un faux jeton, et tout ce qui suivait ne faisait que de confirmer cette attitude. Il t’a pris presque quatre années pour arriver au mème conclusion a la base bin sur d’une experience raisonnée. Mon jugement etait intuitive, mais quand mème basèe sur une longue experience. Le première fois que j’ai eu a faire avec le genre etait entre les escapées de l’Allemagne nazie en 1933. J’ai eu a faire avec eux mème dans la resistance pendant la guerre. C’est le type qui cache son propre impuissance avec des jolie paroles. Tu sait que je te considère comme la tète pensante et critique le plus forte qui est sortie apres la guerre, et c’est cela ma peine, que ce que j’avait dit a l’epoque du scisme entre le tendence nordique et le tendence latine du mouvement situationiste : J’ai toute confience dans tes jugements positionelles, sur le question de l’attitude a prendre, mais justement cette précision a toutes epreuves t’empéche de juger sur le mouvement des choses, de juger la coherence entre actions et attitude. ce qui fait que il y a une serie de gens, qui t’ont trompé en faisant semblant de rallier les attitudes ls plus purs et intrangigeantes cependant leur mains affairées etait occupées tout a fait ailleurs.

Tu sais bien que c’est cette suite continue qui m’a dégouté de toutes initiatives d’avant-garde. On vieillie avec ces experiences. J’ai toujours dit que la vogue de la peinture n’etait que passagère. Ce qui se fait dans cette domaine sont des projets pour le lendemain. A la place de combattre le epanuissement de ces arts a leur epoque sensationelle mon intention etait toujours de essayer de tirer les conscequences qui vont suivre en dehors de cette domaine au moment ou cette epoque ait decanté et etablir des reserves par cette fermentation meme pour les projets qui leur depasse et realise dans des autres domaines. Je suis persuadé que le future va voir l’activité du mouvement situationniste comme l’etablissement d’un tel fondement a lequelle on doit se tenir en etant situationnist ou non.
»

Lettre d’Asger Jorn
à Guy Debord, 7 janvier 1964.


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Guy Debord à Asger Jorn

Lundi 13 janvier 64

C
her Asger,

Michèle [Bernstein] m’a raconté ta visite inattendue de mercredi soir, et j’ai
ta lettre du 7 janvier.

Il y a dans cette lettre certaines choses qui sont bien agréables pour moi. Je t’en remercie. Et aussi d’autres points que je comprends mal.


Nous sommes bien d’accord sur le jugement d’Attila Kotányi. Mais il me semble que tu m’attribues là une trop longue naïveté.


Je crois que tu oublies que j’avais déjà convenu, dans une conversation avec toi, il y a deux ans, que Kotányi était au fond incapable de travailler créativement. Depuis, il n’avait eu à peu près aucune importance dans l’I.S. (ce qui confirmait bien ce jugement). Seulement, pour l’exclure, il fallait attendre qu’il ait «fait quelque chose», afin que cette rupture soit bien comprise d’autres camarades, et dans tout le secteur intellectuel qui se réfère à l’I.S., secteur qui a beaucoup grandi depuis un an (et jusqu’au Japon, où nous sommes traduits). Tu sais que je tiens ce style de rupture comme la meilleure arme des situationnistes, et donc je ne peux l’employer arbitrairement. Toutes nos armes devaient être employées avec sérieux. Parce que je suis aussi fermement que toi opposé à ce que l’on nous refasse le coup des «artistes maudits». J’essaierai d’empêcher cela, par tous les moyens. Cependant, si au départ il n’y a souvent le choix qu’entre une allure d’artistes maudits ou la compromission spectaculaire, je préfère la parenté dangereuse avec les «maudits».


En résumé Kotányi, étant nul, avait tout pour faire un nashiste. Malheureusement, il était juste assez malin pour penser qu’il y avait plus de possibilités avec l’I.S. (même si plusieurs aspects l’en effrayaient). Il essayait à n’importe quel prix d’y rester. Cette grande prudence de sa part a rendu lent le processus de la rupture, dans son cas.


Je n’admets toujours pas que la «scission» avec les nashistes soit foncièrement une opposition «esprit latin» et «esprit nordique». Je n’ai aucune raison (ne serait-ce qu’à cause de tout ce que j’ai connu de toi) de mépriser ainsi l’esprit nordique ! Pour moi, c’est une scission entre d’une part ceux qui étaient occupés des règles d’un nouveau jeu (ce qui n’est pas tellement latin, parce que l’ordre latin me paraît plutôt conservateur) et d’autre part des arrivistes et des commerçants, même pas habiles.


Je pense que cela est déjà confirmé «pour l’histoire» après moins de deux ans, par la suite de l’I.S. (le cas de Kotányi excepté), et de l’autre côté par l’étonnante impuissance aussi bien créative que théorique, de toutes les variétés nashistes qui ont été naturellement contraintes de former des équipes avec des gens déjà usés et minables — et ainsi n’ont même pas pu conserver une équipe, ni tirer rien de ces passages de revenants. Il suffit de voir la pensée nordique du Situationist Times
récupérer le catholique curé Simondo !

Ainsi, je crois que tu devrais tenir compte que mes analyses positionnelles ont été aussi des jugements sur les mouvements futurs de ces positions ; et que le temps passé a confirmé ces jugements. Au contraire, l’I.S. s’est très bien renforcée de gens nouveaux et solides. Corollairement, l’extension de la haine passionnelle qui nous entoure contraste avec les petites complicités amusées que les nashistes ont trouvées partout.


Je pense qu’avec la parution du numéro 9 d’I.S.
, que nous ferons dans deux mois à peu près, tout le monde comprendra l’importance de ce que nous avons fait depuis un an (et je ne crois pas que les très belles illustrations de labyrinthes puissent représenter plus que la riche diffusion de documents sur un seul court paragraphe de la revue I.S.).

Aussi dans
le livre que je prépare actuellement j’espère qu’on verra, plus nettement que dans nos ouvrages précédents, que l’I.S. a travaillé au centre des problèmes que se pose la société moderne. Alors je crois que l’on admettra que quelques buts généraux de l’I.S. sont bien tracés dans le concret, comme tu demandes.

Il doit paraître maintenant évident pour nous tous que la rupture avec les arrivistes et commerçants entraînait presque immédiatement une grande diminution de l’aide pratique — déjà mince — que pouvait rencontrer l’I.S. Cependant je pense que cette rupture a été très favorable à ceux qui possèdent réellement quelque chose de la pensée situationniste ; et finalement utile même sur le plan pratique, où la réduction temporaire des moyens peut s’accompagner de l’établissement de ces moyens ailleurs, sur une base plus saine : je veux dire à l’abri de ces pressions des détenteurs ou amateurs d’argent, qui avaient commencé déjà avec l’incident Van de Loo.


En revanche, les arrivistes n’ont gagné à cette rupture — déclenchée par eux — rien d’autre que la liberté de faire des conneries sous leur propre responsabilité ; et la liberté de faire voir à tous, sans masque, leur néant artistique et intellectuel. Ils ont usé de cette liberté au maximum ! Tu comprends que je triomphe, tout en leur renvoyant Kotányi avec plaisir…


D’autre part, après ta très longue absence de l’année 1963, ta lettre ne me permet pas de comprendre avec certitude quelle est maintenant ta position personnelle.


Je te rencontrerai volontiers pour tous les éclaircissements réciproques souhaitables. Ceci à la seule condition, naturellement, que ce soit encore dans cet esprit où nous avons dialogué en 1956, et toujours depuis.


Pour cela, il me paraît que la condition préalable serait une rencontre de toi et moi seulement. Je serai chez Lipp jeudi à 11h30, pour le cas où la discussion te conviendrait dans ces conditions.


Amicalement,


Guy


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Guy Debord à Richard Dabrowski et André Girard

Paris, le 25 janvier 1964

Richard Dabrowski et André Girard,

C’est sûrement la dernière fois que je réponds (en tout cas, par lettre) à vos truquages idiots. Je connais de longue date les motifs de vos aboiements, cela n’excuse pas leur forme, qui vous achèverait complètement s’il en était besoin.

Puisque ce point paraît vous avoir frapés, je précise que vous étiez dignes d’être abreuvés publiquement. Mais de très peu d’autres choses, à mon avis.

Je pense que vous êtes mauvais juges en matière de bassesse et de mensonges, faute de recul sans doute (vous avez donné votre mesure, l’un avec un Canjuers dans sa manche, l’autre sur un échange de pneumatiques ; votre lettre en rajoute, ne serait-ce qu’à propos de l’infect Dehoux). Je me demande pourtant comment vous qualifieriez quelqu’un qui, encore dans l’I.S. pour des mois, et s’y accrochant, et officiellement notre ami, a dénoncé en sous-main quatre de nous en tant que staliniens (et même, dans un cas, comme membre actuel d’un parti communiste dont il aurait été l’agent dans l’I.S.). On chercherait donc longuement qui diable, dans votre lettre, est évoqué par l’image de quelqu’un «qui n’accepte pas de se servir de l’arme de la calomnie» — vous ? Kotányi ? — si l’on ne savait pas que vous n’êtes rien que des roquets irresponsables, avides seulement d’un prétexte pour justifier votre ralliement à la connerie officielle, sous une de ses formes brumeuses si possible.

Vous êtes toujours aussi fermes pour ne tenir aucun compte du réel : Attila Kotányi a fait bonne figure dans l’I.S., pendant dix-huit mois, en approuvant et en commentant nos idées (évidemment, à un niveau intellectuel qui vous sera toujours interdit). Dans les dix-huit mois suivants, il était devenu étonnamment déphasé. Cela est connu de tout le monde, sauf de vous évidemment, si vous ne disposiez pas d’autre source d’information que cet honnête penseur. Enfin il a été obligé, après trois ans, de faire œuvre personnelle ; et c’est là qu’une «nullité» qui n’était pas plus innée et fatale chez lui que chez vous est apparue.

Si je traite les gens comme des amis assez longtemps, et parfois trop, c’est que je préfère leur accorder tout le crédit, toute la confiance possibles. C’est la suite de leur action qui tranche, pas moi.

Je vois que vous êtes toujours aussi obsédés par mon «rôle personnel» dans la pensée moderne. Remplacez-moi donc par le culte de la personnalité d’Attila Goldmann. Cela vous demandera à coup sûr moins d’efforts, et peut-être (si vous parvenez tous à démontrer que l’ensemble des romans de Balzac n’est explicable que par le mysticisme swedenborgien, puisque c’est la dernière souris dont voudrait accoucher la montagne kotánienne) les «places» que vous offrez si vite à l’I.S. risquent d’être plutôt de ce côté-là. Utilisez-vous les uns les autres pour le mieux !

L’exclusion de Kotányi n’avait pas à être jugée par le public, ou par vous, mais par les situationnistes. Tout le monde l’a fait sur des documents intégralement diffusés. La discussion étant si minime, nous n’imprimerons une partie de ces cinquante ou soixante pages de documents que si nous y sommes obligés (et vous ne représentez d’aucune manière une telle nécessité). Cependant vous savez très bien que vous pouvez les lire tous chez Kotányi, même si votre capacité de comprendre son texte et les nôtres pose un autre problème. Ainsi vous verrez peut-être quelle position vous avez rejoint d’enthousiasme, bien qu’il soit évidemment plus confortable pour vous de la défendre vertueusement sans vouloir la connaître.

Cette merde, dont vous souhaitez poétiquement qu’elle nous étouffe, elle est déjà dans vos gueules. On n’en imagine vraiment aucune sorte de communication jusqu’à nous.

Guy Debord


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«
Attila Kotányi a été exclu de l’I.S. le 27 octobre 1963. Il avait soumis aux situationnistes, trois semaines auparavant, un texte qui demandait une réorientation théorique fondamentale. Cette réorientation était extrêmement rétrograde, jusqu’au mysticisme inclus. Son auteur a été rejeté à l’unanimité. Seul le situationniste danois Peter Laugesen a déclaré qu’il ne voyait rien de particulièrement choquant là-dedans. Il a donc été lui-même exclu à l’instant (voir la circulaire diffusée en décembre Sur l’exclusion d’Attila Kotányi). Depuis, Laugesen se répand dans la presse scandinave sur l’inépuisable thème : « Ils sont affreux ; je sais de quoi je parle ; j’avais le malheur d’y être.» A. Kotányi a fait au moins ce pas vers le nashisme qu’il a essayé de répandre le bruit que tout ceci était un désolant malentendu, et qu’il reprendrait bientôt contact avec l’I.S. Il nous faut bien dire que non : son texte était parfaitement clair. Les nôtres aussi.»
«Les mois les plus longs»,
Internationale situationniste no 9, août 1964.

Publié dans Debordiana

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