Suprême levée des défenseurs du surréalisme à Paris et révélation de leur valeur effective

Publié le par la Rédaction




La question : «Le surréalisme est-il mort ou vivant ?» avait été choisie pour thème d’un débat du Cercle ouvert, le 18 novembre. La séance était placée sous la présidence de Noël Arnaud [Noël Arnaud (1919-2003), fondateur des Réverbères (1938-1939) puis, à Paris pendant l’Occupation, du groupe surréaliste clandestin La Main à plume (1941-1945). En 1947-1948, il participe au surréalisme révolutionnaire avec Christian Dotremont et Asger Jorn.]. Les situationnistes, invités à se faire représenter dans le débat, acceptèrent après avoir demandé, et obtenu, qu’un représentant de l’orthodoxie surréaliste soit officiellement invité à parler à cette tribune. Les surréalistes se gardèrent bien de prendre les risques d’une discussion publique, mais annoncèrent, parce qu’ils croyaient à tort que la chose était davantage à leur portée, qu’ils saboteraient la réunion.

Au soir du débat, Henri Lefebvre était malheureusement malade. Arnaud et Debord étaient présents. Mais les trois autres participants annoncés sur les affiches s’étaient dérobés en dernière heure pour ne pas affronter les épouvantables surréalistes (Amadou et Sternberg sous de pauvres prétextes, Tzara sans explication).

Dès les premiers mots de Noël Arnaud, plus de quinze surréalistes et supplétifs, timidement concentrés dans le fond de la salle, s’essayèrent dans le hurlement indigné, et furent ridicules. On découvrit alors que ces surréalistes de la Nouvelle Vague, brûlant d’entrer dans la carrière où leurs aînés n’étaient plus, avaient une grande inexpérience pratique du «scandale», leur secte n’ayant jamais été contrainte d’en venir à cette extrémité dans les dix années précédentes. Entraîneur de ces conscrits, le piteux Schuster, directeur de Médium, rédacteur en chef du Surréalisme même, co-directeur du 14-Juillet, qui avait cent fois montré jusqu’ici qu’il ne savait pas penser, qu’il ne savait pas écrire, qu’il ne savait pas parler, pour ce coup a fait la preuve qu’il ne savait pas crier.

Leur assaut n’alla pas au-delà du chahut sur un thème unique : l’opposition passionnée aux techniques d’enregistrement sonore. La voix d’Arnaud, en effet, était diffusée par un magnétophone, certainement tabou pour la jeunesse surréaliste qui voulait voir parler l’orateur, puisqu’il était là. Les demeurés surréalistes gardèrent un respectueux silence à un seul moment : pendant que l’on donnait lecture d’un message de leur ami Amadou, plein d’obscènes déclarations de mysticisme et de christianisme, mais bon et paternel pour eux.

Ensuite, ils firent de leur mieux contre Debord dont l’intervention était non seulement enregistrée sur magnétophone mais accompagnée à la guitare [Le texte de cette intervention comportait quelques coupures, indiquées ici entre crochets. Nous donnons la transcription exacte et entière du texte de Guy Debord à partir de l’enregistrement qui fut conservé par Noël Arnaud — et dont un extrait a été diffusé le 24 novembre 2004 par Arte Radio.]. Ayant sottement sommé Debord d’occuper la tribune, et comme il y était aussitôt venu seul, les quinze surréalistes ne pensèrent pas à la lui disputer, et sortirent noblement après avoir jeté un symbolique journal enflammé.

«Le surréalisme, disait justement le magnétophone, est évidemment vivant. Ses créateurs mêmes ne sont pas encore morts. Des gens nouveaux, de plus en plus médiocres il est vrai, s’en réclament. Le surréalisme est connu du grand public comme l’extrême du modernisme et, d’autre part, il est devenu objet de jugements universitaires. Il s’agit bien d’une de ces choses qui vivent en même temps que nous, comme le catholicisme et le général de Gaulle.

La véritable question est alors : quel est le rôle du surréalisme aujourd’hui ?

[L’activité surréaliste, malgré son intention fondamentale de changer la vie, a eu sa principale application dans l’art et l’écriture poétique. Un jugement sur le sens du surréalisme est donc un jugement de la culture moderne et des modifications survenues à travers le mouvement historique particulier du surréalisme, le mouvement général de la culture, leur interaction.

Le dadaïsme peut être considéré comme le moment de la fin de la culture dominante, de la culture bourgeoise. On a justement souligné que Dada n’était pas, ainsi qu’il est parfois hâtivement défini, un produit direct du premier conflit mondial. Quelques courants spécifiquement dadaïstes avaient paru dans l’avant-guerre. Le premier conflit mondial et Dada sont plutôt deux produits contemporains des contradictions extrêmes d’une société. La destruction dadaïste, prise de conscience de l’épuisement des superstructures culturelles que nous connaissons, n’en marque pas pour autant la disparition pratique.

Aussi longtemps que l’irremplaçable critique des armes n’aura pas ruiné l’infrastructure économique d’exploitation, une sorte de postface culturelle survivra dans la répétition. Cependant, les nouvelles forces productives condamnent, avec les anciens rapports de production, tout le spectacle culturel qui les accompagnait.

Il faut maintenant chercher à réaliser des constructions supérieures de notre milieu et des événements de notre vie au niveau du développement matériel de l’époque, au niveau de son progrès dans la domination de la nature. Les recherches dans cette perspective sont objectivement inséparables de l’entreprise de transformation révolutionnaire du monde.

Le surréalisme, qui s’est constitué immédiatement après la crise dadaïste, avec la volonté de passer à une action positive, a-t-il su répondre à de tels besoins ?]

Dès l’origine, il y a dans le surréalisme, qui par là est comparable au romantisme, un antagonisme entre les tentatives d’affirmation d’un nouvel usage de la vie et une fuite réactionnaire hors du réel.


Le côté progressif du surréalisme à son début est dans sa revendication d’une liberté totale, et dans quelques essais d’intervention dans la vie quotidienne. Supplément à l’histoire de l’art, le surréalisme est dans le champ de la culture comme l’ombre du personnage absent dans un tableau de Chirico : il donne à voir le manque d’un avenir nécessaire.


Le côté rétrograde du surréalisme s’est manifesté d’emblée par la surestimation de l’inconscient, et sa monotone exploitation artistique ; l’idéalisme dualiste qui tend à comprendre l’histoire comme une simple opposition entre les précurseurs de l’irrationnel surréaliste et la tyrannie des conceptions logiques gréco-latines ; la participation à cette propagande bourgeoise qui présente l’amour comme la seule aventure possible dans les conditions modernes d’existence. [Cette ambivalence du surréalisme a duré une dizaine d’années seulement. La pression des circonstances extérieures — particulièrement une régression de la révolution mondiale et la réussite d’un art surréaliste — entraîna dans ce délai le triomphe des caractères rétrogrades à l’intérieur du surréalisme.]


Le surréalisme aujourd’hui est parfaitement ennuyeux et réactionnaire.

[L’irrationnel, qui a servi quelque temps contre les valeurs logiques dominantes, sert à présent l’irrationalité dominante d’un régime toujours plus décomposé, dont la confusion est l’arme idéologique primordiale. L’occultisme, la magie, la platitude humoristique, la passion d’un insolite toujours pareil à lui-même, sont les déchets dont le surréalisme nous a encombrés dans sa longue vieillesse. Le surréalisme est maintenant mis en conserve et salué comme un beau scandale, indépassable, par le conformisme d’une époque si usée que ses mouvements de libération mêmes doivent être mangés aux mites.]

Les rêves surréalistes correspondent à l’impuissance bourgeoise, aux nostalgies artistiques, et au refus d’envisager l’emploi libérateur des moyens techniques supérieurs de notre temps. À partir d’une mainmise sur de tels moyens, l’expérimentation collective, concrète, d’environnements et de comportements nouveaux correspond au début d’une révolution culturelle en dehors de laquelle il n’est pas de culture révolutionnaire authentique.

C’est dans cette ligne qu’avancent mes camarades de l’Internationale situationniste.» (Cette dernière phrase était suivie de plusieurs minutes de très vifs applaudissements, également enregistrés au préalable. Puis une autre voix annonçait [Phrase dite par Guy Debord] : «Vous venez d’entendre Guy Debord, porte-parole de l’Internationale situationniste, [interprété par Giors Melanotte]. Cette intervention vous était offerte par le Cercle ouvert.» Une voix féminine [La voix féminine est celle de Michèle Bernstein] enchaînait pour finir, dans le style de la publicité radiophonique : «Mais n’oubliez pas que votre problème le plus urgent reste de combattre la dictature en France.»)

La confusion ne diminua pas après le départ en masse des surréalistes. On put entendre simultanément Isou et le groupe ultra-lettriste reformé contre lui par d’anciens disciples qui veulent épurer le programme initial d’Isou (mais qui semblent se placer sur un plan esthétique pur, en dehors de l’intention de totalité qui caractérisait la phase la plus ambitieuse de l’action suscitée autrefois par Isou. Aucun d’eux n’a été dans l’Internationale lettriste. Un seul a fait partie du mouvement lettriste uni d’avant 1952 [Il s’agissait de François Dufrêne, représentant ce soir-là le groupe ultra-lettriste avec Robert Estivals et Jacques Villeglé]). Il y avait même le représentant d’une «Tendance Populaire Surréaliste» qui lança de nombreux exemplaires d’un petit tract finement intitulé Vivant ? Je suis encore mort, si parfaitement inintelligible qu’on l’eût dit écrit par Michel Tapié [Michel Tapié (1909-1987), théoricien et critique d’art, promoteur de l’art informel]. La majeure partie de ces polémiques de remplacement a produit l’impression, assez comique et quelque peu touchante, d’une rétrospective des séances de l’avant-garde à Paris il y a bientôt dix ans, minutieusement reconstituées avec leur personnel et leurs arguments. Mais tout le monde s’est accordé pour constater que la jeunesse du surréalisme, son importance, étaient passées depuis bien plus longtemps.

Publié dans Debordiana

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