Saint-Pons de Thomières en proie à l'erreur

Publié le par la Rédaction

Gouvernement cherche épouvantail terroriste désespérément - Saint-Pons de Thomières en proie à l’erreur

On sait, depuis la brillantissime opération Taiga contre les présumés saboteurs de TGV, que l’ennemi intérieur est partout, tapi jusque dans la moindre arrière-boutique de l’arrière-pays. À l’aube du 3 septembre dernier, 160 tortues-ninjas de la Sous-direction anti-terroriste (Sdat) et des SRPJ de Montpellier et Marseille (poussées au cul par l’exigence de résultat de Sarkozy et Gaino dans l’affaire du «corbeau») ont fait irruption dans la paisible bourgade de Saint-Pons-de-Thomières, au cœur des hauts cantons de l’Hérault. Preuve du sérieux de ce déploiement digne de la bataille d’Alger, le 12 août, deux dangereux citoyens saint-ponais avaient déjà été vigoureusement contrôlés dans le cadre de la traque de la fantomatique «cellule 34» qui, depuis plusieurs mois, envoie des lettres anonymes assorties d’une balle de gros calibre à des personnalités de la droite politique et médiatique. Ce 3 septembre, après avoir laissé vingt et un jours aux suspects pour qu’ils aient le temps de nettoyer leurs disques durs et leurs cartouchières, c’est toutes sirènes hurlantes que les encagoulés embarquèrent un véritable inventaire à la Prévert de personnages locaux, tous plus redoutables les uns que les autres. Sauf qu’aucun d’entre eux, au final, ne correspond au désir d’ennemi intérieur de l’État. Décidément, entre Tarnac et ce remake policier des Quatre saisons d’Espigoule, l’antiterrorisme a de ces errements !… Pour en avoir le cœur net, CQFD n’a pas craint d’envoyer à Saint-Pons pas moins de quatre erroristes en mission commando.

La Province de tous les dangers

Alors que vous roulez peinard sur une de ces routes nationales qui sillonnent l’arrière-plan du monde moderne, voilà que vous tombez en panne de cibiches. Un arrêt d’urgence au prochain bled s’impose. Là, vous pénétrez dans un bureau de tabac, où se battent en duel quelques exemplaires de la presse régionale, des enveloppes timbrées, des stylos Bic et la gamme de base du tabac industriellement trafiqué. L’emplette vitale prestement finalisée, vous reprenez le volant sans avoir rien noté d’anormal, sans même vous souvenir clairement de la tête du buraliste. Et pourtant, si vous saviez, pauvre naïf… Insoupçonné, un antre de la subversion carabinée était peut-être sournoisement dissimulé derrière les tourniquets à cartes postales. Car la menace erroriste est partout, tapie en embuscade.

Et c’est assurément le cas à La Cigale de Saint-Pons de Thomières.

Passé une porte malignement camouflée derrière un rideau, on découvre le pot aux roses : des convives attablés, rigolards et chaleureux, autour d’une gamelle de spaghettis et de quelques canettes. Au mur, un portrait du Che ; un drapeau français élimé, où l’on peut encore lire «Grève générale, solidarité» et qui doit dater d’il y a au moins un siècle ; un autre plus récent, rouge, siglé d’un marteau et d’une faucille ; un bandeau proclamant «On reprendra ce qu’ils nous ont volé» ; la moustache d’Osez Bové ; une affichette pour une fête populaire, une autre pour un vide-grenier…

On est en droit de se le demander : combien de ces antres conspiratifs la France profonde abrite-t-elle ? Rien que de l’imaginer, on en a froid dans le dos…

Commentaires à brûle-pourpoint

Réaction de Pierre Blondeau à l’arrestation du «vrai» corbeau à Hérépian, la veille :

«Moi aussi j’aurais pu passer à table quand les flics m’ont dit qu’ils libéreraient ma femme si j’avouais.» «N’avais-je pas trois expertises graphologiques contre moi ?»

Bernard Blaiseau : «L’arrestation du gars d’Hérépian ? C’est bidon.»

Pourquoi eux ?

Blondeau : «On est des opposants. Le maire nous a tous mis en fiches depuis qu’on a fait perdre des millions à plusieurs groupes industriels.»

Qui sont-ils, ces fous furieux ?

«Informels, non institutionnels. Du PC aux libertaires en passant par un bovétiste et les écolos, un dissident socialiste reconverti NPA» (ce dernier paie son CQFD rubis sur l’ongle : «Pour que vous voyiez que nous, les marxistes, on n’est pas comme ces individualistes égocentrés d’anars !»)… Point en commun : la défense du «pays» contre l’exode rural. Une coordination de neuf assos locales s’est accordée sur un programme commun : opposition à tout projet industriel. Son nom : «Toutes nos énergies». Son but : préserver une montagne authentique et accueillante, défendre les droits de ses habitants et promouvoir des alternatives économiques et énergétiques à l’échelle locale.

Première victoire : contre l’implantation d’une décharge de déchets ultimes (CSDU) à ciel ouvert. «C’est à ce moment-là qu’on s’est rencontrés. Les manifs ont rassemblé jusqu’à 2000 personnes, dans une ville de 2000 habitants.» Projet abandonné en 2007, «faute de foncier»…

Deuxième bataille, en cours : contre un champ de quarante-huit éoliennes industrielles dans le parc naturel régional du Haut Languedoc.

Troisième front : candidature de gauche unitaire contre le député-maire PS Kléber Mesquida aux dernières municipales (25% des voix).

«On ne demande jamais l’avis de la population», constate Blondeau, ex-tête de liste aux municipales.

Pour expliquer l’arrestation, le 3 septembre, d’un notaire de droite et d’un boucher président de l’association des petits propriétaires :

«Ils sont clients de La Cigale, on prend l’apéro et on discute. Les ennemis de nos ennemis sont nos amis. Bien sûr qu’il y a des gens avec qui il y a des différends politiques. Mais on ne peut pas être fâchés avec tout le monde, sinon on ne boirait plus», rigole Jeannot, baptisé par les gendarmes «le Renard argenté». «Mercredi, jour de marché, on se fait une bouffe ici, les gens passent, mangent, et on cause.»

«Pas sectaire, La Cigale ? Mais s’il n’y a que des sectes, ici ! Chacun a la sienne !», raille Gustave, jeune maraîcher.

«Les nouveaux arrivants (les néoruraux ou tiffanels) ont montré qu’on pouvait vivre de la terre. Les gens d’ici leur en sont reconnaissants.» (Jean-Philippe)

Pas de fumée sans feu.

Une première interpellation de Pierre et Jeannot, le 12 août, a été opérée par une équipe de flics que le Renard argenté avait repérés depuis un moment — drôles de clients au bar d’en face : coups de fil à répétition en s’esquivant dans une ruelle, demande de facture pour le moindre café… Lors de la détention du 3 septembre, ils se rendront compte qu’une caméra avait été installée dans l’immeuble donnant sur la terrasse à l’arrière de La Cigale. Des photos avaient aussi été prises depuis le bar d’en face.

Bernard : «À l’époque de De Gaulle, qui avait un autre panache, les balles n’étaient pas expédiées par la poste.»

Jacky : «Les flics ont trouvé des lettres de mes gosses adressées au Père Noël. Je leur ai dit qu’elles étaient signées, celles-là.»
«Sept flics dans ma petite chambre, où j’ai déjà du mal à faire entrer une femme quand j’ai fait une touche !», s’amuse le Renard argenté. «Sur la route de Montpellier, trois voitures de flics rien que pour moi, à fond, avec des gendarmes en moto qui ouvraient la marche. Une fois au commissariat, un flic se moque de notre escorte : “Vous avez fait une descente à la maison de retraite ?”»

Jackie, femme de Guy (responsable du Secours populaire) :
«J’ai dit aux policiers : “Vous avez des preuves ?”
Un flic m’a répondu : “Non, des pistes.”
“Si vous vous trompez, vous viendrez vous excuser ?”
“Non, c’est pas dans nos habitudes”»
«Je ne me souviens jamais du sigle de leur boutique, là… Aspegic ? Ah, non : SRPJ !»
Une pétarade de pot d’échappement dans la rue :
«Ça y est : ils ont tué Blondeau !»
«Le gars du Midi-Libre m’a dit n’avoir aucune empathie avec nous… Il faut dire que je venais de lui avouer qu’en principe j’aime pas trop les journalistes…»
«Mon père a grandi ici, fils de paysans sans terre aragonais. En 36, avec son frère, il est retourné là-bas pour combattre Franco.»

L’ADN a été relevé sur les onze interpellés, ainsi que sur les gens perquisitionnés (sauf un qui a refusé) :

«Trente personnes ponctionnées de leur ADN, à 400 euros l’analyse, faites vos comptes !», grince Gustave.

Jackie : «Ils ne me l’ont pas pris à moi, je peux coller les timbres, si vous voulez !»

CQFD : «On n’est pas des journalistes professionnels.»
Bernard : «Nous non plus, on n’est pas des terroristes professionnels, on fait ça pour le fun.»

Bernard : «Ils nous ont relâchés au compte-gouttes, certains après 60 heures de garde à vue, grâce aux lois antiterroristes… Ils nous ont mis sur le trottoir, avec nos ordinateurs, nos imprimantes, nos scanners, à Montpellier. Démerdez-vous pour rentrer chez vous, sans un sou en poche…» «Blague mise à part, c’était terrible. On a pris conscience qu’on n’a plus aucun droit une fois entre leurs mains, et que ça peut arriver à n’importe qui. Les conditions de détention sont ignobles, même dans un commissariat tout neuf, inauguré par Sarkozy en 2006… Il faut qu’on monte un comité de soutien à tous les taulards, ici à Saint-Pons.»
Blondeau : «Et un comité LDH !»

Gustave : «Jetez vos télés, vous allez attraper la grippe A par écrans interposés !»

Blondeau : «On est des communistes atypiques. On est antinucléaires, alors que le PC est à 100% pour.»

Bernard : «Je ne vais pas engager de procédure contre cette interpellation abusive. Mais je suis prêt à soutenir celle des autres.» «La dernière phrase des Raisins de la colère, de Steinbeck, me bouleverse : “Il ne demandait rien pour lui-même.”»

Extraits de «La Commune»
Brûlot œcuménique publié par la bande de La Cigale
Après la rafle du 3 septembre : «Comme la fête du cochon a du plomb dans le museau,les autres fêtes périclitant (doux euphémisme), nous organiserons — boucher, buraliste(s) et autres vrais défenseurs de notre charmante petite ville — tous les 3 septembre, la grande fête du poulet (à suivre).»
«“Traque au corbeau”, opération qui vient à point nommé, médiatiquement, lorsque le chômage grimpe en flèche, les statistiques de la délinquance s’envolent et la pandémie de la grippe N1, tant attendue pour faire diversion, n’est pas (encore) au rendez-vous.»
«Pourquoi, lors de la manifestation de samedi soir, en défense non pas d’un couillon comme Blondeau, mais des valeurs républicaines, n’y avait-il aucun élu de la vallée ? […] Salut et fraternité et vive la République sociale !»
«Nota bene : Suite aux événements difficiles et particuliers d’août et septembre, le feuillet d’opinion La Commune a pris de l’épaisseur, de la densité, de la notoriété. Elle va donc évoluer, prendre de la hauteur et cesser la dénonciation inféconde des turpitudes des affidés de Mesquida. Désormais, elle proposera des idées, des actions pour sauver le païs saint-ponais de la débâcle et redresser économiquement les 14 cantons de la Ve circonscription. […] Nous nous réservons toutefois le droit de dénoncer, s’il le faut, toute grosse cagade commise par un élu de proximité.»

Gilles Lucas, Nicolas Arraitz, Sonia Retamero
CQFD no 71, octobre 2009.


Corbeau et Tarnac, le mystérieux déjeuner des insurgés à Saint-Pons-de-Thomières

Ils se sont retrouvés, hier, sur le coup des onze heures à Saint-Pons-de-Thomières, là même où, des dizaines de policiers croyaient pouvoir piéger le corbeau qui, l’an passé, envoyait ses lettres avec balle aux personnalités de la République. D’un côté, quelques-uns des onze gardés-à-vue-à-tort qui lorsque le vrai corbeau fut arrêté à Hérépian, crièrent au scandale, à la manœuvre politico-policière. De l’autre, quelques-uns des amis de Julien Coupat qui eurent, eux aussi, à passer quelques heures dans les geôles de la République. Récit…

«Désolé, il n’y a rien à voir ! lance Marcel Caron, un des onze gardés à vue de Saint-Pons-de-Thomières dans les hauts cantons héraultais. Nous ne vous recevrons pas. C’est une rencontre privée, les Tarnais ne sont pas d’accord.» Il vient de refermer sur lui la porte de la Cigale, un bureau de tabac librairie régionale et aussi quartier général d’une poignée de réfractaires locaux.


Quelques instants auparavant, le volubile Pierre Blondeau a eu la même attitude. La porte entre-baillée, juste le temps de vérifier qui tentait d’entrer et aussitôt un tour de clef. Bien loin des regards, et derrière les vitres fumées de ce commerce, une réunion organisée dans le plus grand secret se tient avec des «amis» venus de Corrèze. Quelques-uns des gardés à vue de Tarnac, accusés, comme les onze de Saint-Pons, d’appartenir à une mouvance terroriste.

Pourquoi se sont-ils retrouvés ? Quels sujets ont-ils évoqué ? Combien sont-ils ? Un bien mystérieux suspens maintenu pour on ne sait trop quelle raison. «Je ne suis pas là pour parler à la place des autres, assure Marcel Carron. Nous avons évoqué nos problèmes. Notre détention, puis nous avions envie de partager de bons moments entre amis.» On l’aura bien compris, plus rien à espérer de ces interlocuteurs qui nous avaient pourtant fait miroiter un entretien qu’ils ont définitivement annulé en fin d’après-midi.

Qu’il est loin le temps estival où tous les gardés à vue communiquaient à tour de bras avec tous les médias, comme ce fut le cas au mois d’août devant la mairie de Saint-Pons quand on accusait le pouvoir en place de tirer les ficelles et d’avoir fait d’eux des terroristes aux yeux du grand public.

Désormais c’est dans les coulisses que tout se discute, même si l’on nous assure : «Venez ce soir, ils seront peut-être disposés à parler un peu.» Mais si les langues sont moins pendues, c’est aussi qu’après tous ces épisodes politico-judiciaires, la sacro-sainte unité a volé en éclat à Saint-Pons. Usés par maints interrogatoires où les uns étaient amenés à commenter les faits et gestes des autres, les anciens amis affichent pour certains une franche indifférence. Et la Cigale, ce lieu de contestation où l’on aimait à se rencontrer, a perdu de sa superbe.

Leur presse (Jean-Pierre Amarger, Midi Libre), 15 janvier 2010.

Commenter cet article