Révolution en Tunisie

Publié le par la Rédaction

 

Au début des années soixante, Jean Duvignaud, professeur de sociologie à la faculté de Tunis, emmena ses étudiants à Chebika, une oasis pauvre et archaïque du sud de la Tunisie, dans le but de réaliser une étude sociologique de terrain. Les jeunes hommes et femmes qui participèrent à cette recherche, issus de la moyenne et haute bourgeoisie tunisoise, découvrirent avec stupeur la réalité d’un pays qu’ils ne soupçonnaient même pas, un pays à mille lieues des promesses de développement que la toute jeune république tunisienne d’alors, encore ivre de sa toute fraîche indépendance, servait au peuple tunisien [Jean Duvignaud, Chebika, Plon. Un très beau film a été tiré de ce livre : Les Remparts d’argile de Jean Bertucelli.]. Cinquante ans plus tard, c’est avec la même surprise, teintée d’incrédulité, que les opinions publiques occidentales découvrent la face cachée du «miracle» tunisien, avec l’irruption du peuple de Sidi-Bouzid. Qu’un pays aussi calme, vanté pour sa stabilité, sa modernité et sa prospérité fasse irruption de manière aussi inattendue sur la scène de l’histoire, et s’invite dans le mouvement des insurrections ; diantre, voilà de quoi réviser les certitudes selon lesquelles les peuples de la périphérie n’ont d’autre choix que la chicotte autoritaire ou la férule religieuse. D’un tel événement, on ne peut dire qu’il surgisse de nulle part, comme si le peuple qui l’a mis au jour n’avait pas d’histoire, et aucune conscience de celle-ci.

 

Des origines

 

Des insurrections, l’histoire tunisienne en a connu, et certaines des plus célèbres, comme celle de 1864 [B. Slama, L’Insurrection de 1864 en Tunisie, Ceres, 1967.], sont nées précisément dans cette même région du centre-ouest déshérité et frondeur, qui a déclenché la révolution de décembre 2010. Plus tard, au premier temps du protectorat français, instauré en 1881, d’autres soulèvements populaires ont marqué la mémoire du peuple tunisien et la naissance du mouvement indépendantiste. Des grèves, des affrontements parfois durement réprimés, des assassinats, dont celui du leader syndicaliste Ferhat Hached [Ferhat Hached a fondé l’Union générale tunisienne du travail en 1947, qui a été l’un des principaux artisans de l’indépendance. Les rapports de ce syndicat avec le pouvoir ont toujours été conflictuels, et même Ben Ali n’a pu totalement le mettre à sa botte.] en 1952, ont scandé la marche vers l’indépendance, acquise en 1956. Et le long règne de Habib Bourguiba ne s’est pas passé sans heurts ni frictions : 1969, émeutes dans tout le pays contre la collectivisation des terres (la Tunisie vit alors une expérience «socialiste» sous la conduite du Premier ministre Ben Salah) ; 1972, manifestations des étudiants durement réprimées (et coup de pouce donné aux islamistes par le gouvernement pour contrer les gauchistes) ; 1978, le jeudi noir du 26 janvier, 200 morts lors de la répression contre les manifestations à l’appel de l’Union générale tunisienne du travail (un certain Ben Ali à la direction de la sécurité) ; 1984, émeutes dites du pain, encore une fois durement réprimées. Mais s’il faut chercher une source au mouvement qui a pris naissance le 17 décembre dernier, c’est dans la révolte du bassin minier de Gafsa de 2008.

 

Gafsa 2008

 

Cette région du sud-ouest, à l’orée du désert, prés de la frontière algérienne, a été le théâtre durant l’année 2008 d’une série d’émeutes et de mouvements de protestation préfigurant ce qui vient de se produire en décembre 2010 et janvier 2011 [Pour de plus amples informations : Larbi Chouikha et Éric Gobe, «La Tunisie entre la révolte du bassin minier de Gafsa et l’échéance électorale de 2009», L’Année du Maghreb, vol. V, 2009 (http://anneemaghreb.revues.org/623).]. Dans cette région, le principal employeur est la Compagnie générale du phosphate. Ses salariés sont bien payés, eu égard au standard tunisien : 1000 dinars (500 euros), soit près de cinq fois le salaire minimum. Cette activité a subi les plans de libéralisation et de restructuration qui ont divisé par trois les effectifs en vingt ans, sans qu’aucun projet de réindustrialisation ou de reconversion ne vienne suppléer à cette situation, alors que les cours mondiaux du phosphate s’envolaient (+125% entre 2007 et 2008 !) : le taux de chômage officiel, dans la région, atteignait près de 30%. Ce sont les jeunes chômeurs diplômés, regroupés au sein d’une Union des diplomés chômeurs, non reconnue, qui ont lancé le mouvement de protestation, rejoint par les lycéens, les travailleurs précaires, les familles d’ouvriers accidentés du travail. Sit-in, manifestations, blocages des routes et des chemins de fer (par où transite le phosphate extrait des mines), affrontements avec la police : toutes les modalités d’action ont été mises en œuvre dans cette lutte, de manière spontanée, sans cadres politiques et avec très peu de soutien syndical. La maigre opposition politique reconnue alors par Ben Ali est loin du terrain, et préoccupée par l’élection présidentielle de 2009, à laquelle, toute honte bue, elle a décidé de prendre part : on connaît les résultats de cette mascarade [Lors de cette élection, Ben Ali n’obtient que 89,62% des suffrages…]. Et le soutien syndical est resté strictement local, sans pratiquement aucune implication de l’échelon régional, voire contre lui, et encore moins national. L’isolement, l’absence de soutien extérieur [À l’exception de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH), du Parti communiste ouvrier tunisien (PCOT, interdit à l’époque) et de quelques personnalités…], l’inexpérience des protestataires et surtout le déploiement de tout l’appareil répressif ont eu raison de ce mouvement. Mais des «germes ont été semés dans le désert» [Moncef Marzouki, opposant de la première heure à Ben Ali, ancien dirigeant de la LTDH, président du Conseil pour la république (CPR, interdit sous Ben Ali).].

 

Du régime

 

Lorsque le général Ben Ali prend le pouvoir, le 7 novembre 1987, à la faveur de ce qu’on a appelé un coup d’État médical, le régime issu de l’indépendance est à bout de souffle. Le président Bourguiba, qui a fait modifier la Constitution en 1975 afin d’être président à vie, est quasiment sénile. Le mouvement islamiste a posé des bombes et menace de prendre le pouvoir. La situation est extrêmement tendue ; aussi, l’annonce de la déposition du «Combattant suprême» est accueillie avec soulagement par un grand nombre de Tunisiens. D’autant plus que le nouveau président s’engage à réformer l’État, à démocratiser la société, et à préserver les principaux acquis du bourguibisme que sont le droit des femmes et l’accès à l’éducation pour tous. Mais faut-il croire en la parole d’un flic ?

 

Très vite, le nouveau maître de Carthage va cadenasser la Tunisie. Après avoir durement réprimé le mouvement islamiste, emprisonnant 30'000 de ses membres avec l’aval de tous les partis, il va peu à peu retourner son appareil répressif contre ces mêmes partis, les faisant disparaître, contraignant les leaders de l’opposition à l’exil. Peu à peu, une chape de plomb va tomber sur la Tunisie. Dans le même temps, il va obtenir l’appui des puissances occidentales, en leur servant le discours frelaté du rempart contre l’islamisme, de défenseur du droit des femmes et de modernisateur de la Tunisie. L’ouverture des frontières avec la suppression progressive des droits de douane, l’adoption des plans d’ajustement du FMI et l’application du modèle économique capitaliste dans sa version néolibérale, ainsi que sont alignement sans réserve sur la politique extérieure des États-Unis et de la France au lendemain de la chute du mur de Berlin, vont en faire un des meilleurs élèves du système. Alors qu’il n’a aucune étoffe, aucune légitimité historique, contrairement à son prédécesseur, il va imposer son style, ou plutôt son absence de style, en s’appuyant sur les deux principaux piliers de son système : la police et le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), qu’il a construit à sa main à partir du vieux parti socialiste destourien, héritier du Néo-Destour de Bourguiba. La conjoncture internationale lui est propice : l’économie tunisienne décolle, avec des taux de croissance annuels de 5% entre 1995 et 2002. La faible croissance démographique (1,3% par an), l’installation de nombre d’industries étrangères, attirée par une main-d’oeuvre bon marché et réputée travailleuse et docile, le développement du tourisme, tout cela concourt à ce qu’on appelle alors la naissance du dragon africain. Le revenu par tête d’habitant devient le premier d’Afrique du Nord. La politique du crédit facile permet à la classe moyenne de se donner l’impression d’accéder à la prospérité : ce sont les années du «consomme et tais-toi». Ben Ali s’achète ainsi facilement l’accord de la majorité de la population, attirée par ce nouveau modèle économique qui lui apporte les joies du consumérisme. Cela vaut bien qu’on ferme les yeux sur les dérives autoritaires. Et puis le voisin, le géant algérien, depuis toujours craint par les Tunisiens, est plongé dans une atroce guerre civile, dont Ben Ali profite indirectement : «C’est moi ou le chaos.» Le RCD étend alors son emprise sur la société : pas un village, pas une administration ou une entreprise qui ne possède sa cellule. Elle voit tout, sait tout et presque tout passe par elle. Une démarche administrative ? Un emploi dans la fonction publique ? Un logement ? Le RCD est là. Il finira par revendiquer près de 2 millions d’adhérents (soit 20% de la population !). La plupart par opportunisme, plus que par idéologie. L’autre pilier du régime, la police, va prendre un essor considérable. Selon les sources, il y a dans la Tunisie de Ben Ali entre 100'000 et 180'000 flics : ceux en tenue, mais aussi les polices parallèles, les indicateurs, les milices. Autant de flics qu’en France, pour une population deux fois moindre.

 

La famille

 

Ce qui est nouveau dans ce régime, c’est la mainmise sur l’économie du pays par une clique maffieuse, qui se constitue autour des familles de Ben Ali et de sa femme, Leila Trabelsi [Nicolas Beau et Catherine Graciet, La Régente de Carthage, La Découverte, 2009.]. Depuis la chute du dictateur, les médias, jusque-là aveugles, ont fait leurs choux gras des comportements de ces voleurs et de leurs prédations. Tout ce qui pouvait être source de profit était accaparé par la famille, au besoin par la violence et les menaces, et pratiquement au vu et au su de tous. Des industriels, des banquiers, des hommes d’affaires, tunisiens et même étrangers, ont été soumis au racket de cette bande. Au point que des investisseurs potentiels ont préféré mettre un terme à leur projet, plutôt que de composer avec les clans. Ces attitudes ne sont pas spécifiques à la Tunisie, mais ils ont atteint un tel degré qu’ils ont fini par alerter l’ambassade des États-Unis, qui y voyait une menace pour la stabilité économique et politique du pays [Les câbles américains sur la Tunisie sont consultables en français sur internet : taper «tunileaks» dans un moteur de recherche. Les Français n’ont rien vu venir…]. Alors que sous Bourguiba la corruption était quasiment inexistante, elle est devenue systématique, à tous les échelons de la société. Même le Tunisien lambda se voyait harcelé par les flics qui lui extirpaient 20 dinars pour une infraction imaginaire au code de la route.

 

La société

 

Ce qui frappait le voyageur qui débarquait en Tunisie, à condition de sortir des réserves à touristes du bord de mer, c’était l’omniprésence du portrait du dictateur, partout, dans la rue, les boutiques ; les avenues du 7 novembre, places du 7 novembre, cafés du 7 novembre, avec leurs monuments sommet du kitch à la gloire du 7 novembre, «7», chiffre fétichisé jusqu’à paraître idolâtre dans un pays musulman, 7 novembre, date du début de «l’ère du changement» selon la logomachie officielle. La peur, qui devient surtout palpable depuis la fin des années quatre-vingt-dix, avec la méfiance qui s’instille sournoisement et qui pourrit les relations. La présence policière permanente, pesante, que l’on ressent dès l’arrivée à l’aéroport, avec ces flics arrogants, méprisants, sûrs de leur force et de leur impunité. Les discussions chuchotées, le silence devant l’étranger, la peur du mouchard au café ou dans le taxi : voilà quel a été le quotidien des Tunisiens pendant toutes ces années. Avec aussi le sentiment d’être pris pour des demeurés, des idiots auxquels on devait inlassablement répéter, par la télé, la radio et les journaux, tous les jours, que le président avait «pris en charge le destin de la nation et que sous sa conduite clairvoyante la société, forte de ses acquis en matière de démocratie et de droits humains, dus à la sûreté des choix présidentiels, allait relever tous les défis posés à la nation sur la voie du changement». Véridique ! Pour ceux qui n’avaient pas connu les démocraties populaires de l’autre côté du rideau de fer, et pour ceux qu’un voyage en Corée du Nord effrayaient (à juste titre), la Tunisie de Ben Ali offrait tout ce qu’un Big Brother était à même de fournir : le décalage total, radical, entre le discours et la réalité, à des sommets qu’Orwell lui-même aurait eu du mal à imaginer. Pour la galerie, il y avait quelques partis d’opposition tolérés, certains ayant même des strapontins à l’Assemblée nationale. Lors des élections présidentielles, des opposants, choisis par le parti présidentiel, se présentaient, en s’excusant et en appelant le peuple à voter pour leur supposé adversaire. À l’issue de ces mascarades, le président Ben Ali se trouvait crédité de 95% des voix… Et il recevait les félicitations de ceux, nombreux, qui, en France et ailleurs, voulaient faire croire à la démocratie en Tunisie. Par souci d’humanité, nous ne citerons aucun nom, les mêmes qui aujourd’hui apportent leur soutien «désintéressé et sincère aux légitimes aspirations du peuple tunisien» [Pour immortaliser cette amitié franco-tunisienne du temps de Ben Ali, un mur de la honte (wall of shame) se constitue sur Facebook.]. Mais dans cette société maintenue sous l’étouffoir, quelques-uns et quelques-unes, courageux, ont résisté. Des avocats, des militants et militantes des droits de l’Homme, des politiques, des écrivains, des internautes ; certains l’ont payé cher, certains y ont laissé leur vie, je pense à Zouhair Yahyaoui, entre autres…

 

Et puis le peuple…

 

Celui qu’on croyait absent, écrasé, marginalisé est réapparu, presque par surprise, par une sorte de pied de nez que l’histoire nous réserve. Et il y a eu Mohamed Bouazizi, le marchand ambulant de Sidi-Bouzid dont le geste de désespoir a soulevé tout un peuple ; ce qui n’avait pu se faire en 2008 à Gafsa à tout à coup été possible, la jonction entre les différents acteurs de la société s’est faite : jeunes des villes et des campagnes, chômeurs et ouvriers, avocats et marginaux. Et très tôt, ce que nos pitoyables journaux français ont appelé une émeute, comme s’il s’agissait d’un fait divers de banlieue, s’est transformé en une gigantesque tornade qui a balayé un dictateur, et qui s’en prend maintenant à la dictature. Aujourd’hui un peuple a retrouvé sa dignité, un peuple d’un petit pays de la périphérie, assigné au rôle de destination du tourisme de masse et de réserve de main-d’œuvre bon marché, a su renversé le cours de l’histoire et a soulevé une gigantesque vague d’espoir dans le monde entier ; un peuple désarmé, seul, sans aide extérieure est en train de filer la trouille à tous les tyrans, est en train de démentir tous ceux qui pensaient que seule la dictature convient aux métèques arabo-musulmans, qui seraient par essence incompatibles avec l’idée même de démocratie [Michel Onfray, préface à L’Impasse islamique, Hamid Zanaz, éditions libertaires, 2009.]. Un peuple aux prises avec son histoire, qui a bien d’autres obstacles à surmonter. Par sa volonté de vivre, il a forcé le destin, il a dissipé les ténèbres et il a brisé ses chaînes.

Mohamed, groupe Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste
 Le Monde libertaire no 1621, 3-9 février 2011.

 


Publié dans Internationalisme

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