Remarques générales... sauvages mais limitées sur le mouvement dit "contre la réforme des retraites"

Publié le par la Rédaction

Rapides notes, impressions et pistes de réflexions discutées et écrites, un peu à chaud, en prévision de la manif du 23 novembre [à Avignon].

 

La révolution d’octobre n’a pas eu lieu, mais la France vient néanmoins de connaître un des plus importants mouvements de révolte de ces dernières années. Si la grève est restée cantonnée à quelques secteurs (raffineries, cheminots… encore une grève «par procuration»), avec des taux de grévistes parfois relativement bas [Même si 30% de grévistes à la SNCF suffit à paralyser une partie du trafic, s’il s’agit des personnels roulants et techniques.], il faut noter l’imposante et surprenante mobilisation des grandes journées de manifestations (quoi qu’on en pense et quoi qu’en pensent les participants) ainsi que l’atmosphère et la détermination qui y régnaient.

 

Le mouvement s'achève sur un échec si l'on n’en retient que les revendications officiellement avancées. Les dirigeants syndicaux, qui quémandaient des négociations, savaient pourtant bien que, à part quelques «améliorations», il n’y avait rien à négocier : le capital français a besoin de cette réforme [L’enjeu est important pour l’économie française (c’est-à-dire pour le portefeuille des patrons) car entre en ligne de compte la question du temps de travail (deux ans de plus) et des salaires (les retraites ne sont qu’un salaire différé), sans parler de la cagnotte des cotisations retraites qui doivent passer progressivement au secteur privé, ou de la satisfaction des agences de notations internationales. Lire par ex. la rubrique «retraite» sur spartacus1918.canalblog.com]. Mais on peut se demander quelle part des personnes mobilisées pensait réellement pouvoir forcer l’État à retirer son projet et quelle autre luttait malgré tout. Car, très rapidement, cette revendication s'est trouvée dépassée par la rue, l’enjeu devenant tout autre : «de cette société-là on en veut pas».

 

Si la réforme des retraites concernait tous les prolétaires, elle a surtout été l’étincelle permettant l’explosion d’un tonneau de rage, de dégoût et de ras-le-bol. Un «y’en a marre, ça suffit !» pas très étonnant quand, depuis des mois, on entendait sans cesse un «y’en a marre, ça va péter». C’est une rage de classe, qui s’est exprimée. Celle que l’on a canalisée à coup de manifestations «saute-mouton», d’actions symboliques, de SO et de CRS et que les partis de gauche ont bien du mal à récupérer. Une rage qui va donc bien au-delà de la question des retraites : déjà obligé de bosser 40 ans pour espérer ne pas trop mal survivre par la suite… Alors, lorsqu’on te dit qu’il te faudra bosser deux ans de plus pour toucher moins de thunes, c’est surtout ces 40 années que tu prends en pleine gueule (consciemment ou non) ! Toute cette vie perdue pour paraît-il la gagner [C’est commettre une erreur que de croire que les grévistes, bloqueurs et manifestants défendent des «acquis sociaux» ou un droit légitime à se reposer après une courageuse et respectable vie de labeur. Les prolos étaient dans la rue pour exprimer leur ras-le-bol. Qu’importent les mots qu’ils posaient sur leur colère (d’ailleurs le capitalisme ne sera pas aboli lorsqu’une majorité analysera le monde en termes marxistes ou anarchistes).] ! Donc c’est trop, ça craque, ça explose, pas autant que certains l’auraient rêvé, mais assez pour en surprendre beaucoup, y compris ceux-là même qui ont exprimé leur colère. Une colère trop souvent focalisée de manière sommaire contre «Sarkozy», personnification caricaturale d’un système dont il n’est qu’un serviteur : le capitalisme. Un très pratique punching-ball pour la bourgeoisie.

 

Ce sont les grands syndicats qui ont lancé le mouvement, en ont globalement assuré le contrôle et orchestré la fin [Caricature avec l’histoire des chiffres bidonnés des participants aux manifs. Sur Avignon, les cortèges du 28 octobre et du 6 novembre comptaient approximativement le même nombre de manifestants (4 à 5000 selon des comptages officieux), mais les syndicats ont annoncé 20'000 pour le premier et 15'000 pour le second. Il fallait bien montrer que le mouvement faiblissait.]. Leurs prises de position ont été inspirées par divers éléments, notamment par la volonté de respectabilité, la préservation de l’unité syndicale de façade (alignement sur le plus mou permettant une large mobilisation), des objectifs électoralistes (dus aux nouvelles règles de représentativité) et les rivalités (y compris au sein de la CGT entre le courant majoritaire de Thibault et ses opposants). N’étant plus dans une logique de construction du rapport de force mais dans celle du dialogue social, il s’agissait pour eux, par ce mouvement, de montrer leurs forces, leurs capacités de mobilisation afin d’être en bonne position pour de futures négociations. L’ampleur de la mobilisation a très probablement gêné les plans d’un rapide retour à la normale, les obligeant sans cesse à programmer une nouvelle journée de manifestation-enterrement. Quant à Sarkozy, il a reconnu leur conduite «responsable» (17/11/10).

 

Afin de gérer le mouvement et ses éventuels dérapages, la grève générale n’était évidemment pas envisageable (son succès aurait été fort incertain, tout comme son contrôle dans le cas contraire). Les directions syndicales se sont donc limitées à appeler à de grandes journées de paisibles manifs à intervalles plus ou moins réguliers. Le reste de la contestation était délégué aux fédérations, UD, UL ou intersyndicales locales (où le poids de la CGT est très important), laissant le choix des modes d’actions aux AG de chaque secteur… ce qui a au moins le mérite de signifier qu’il n’y a pas de réel soutien national (voir les communiqués de l’intersyndicale où l’emploi du mot «grève» est le plus souvent évité). La lutte a donc eu un caractère démocratique et on sait ce que cela signifie en pratique, avec des AG catégorielles où l’usage du vote à bulletin secret est encouragé (consignes de la CGT-Cheminots) et où toutes les magouilles sont possibles (parole monopolisée et prédominante des responsables syndicaux) [Pour une critique plus générale de la démocratie et des AG, voir le blog leondemattis.net]. En fait, rien de très innovant pour assurer le souple contrôle des grévistes, le problème est que cela a fonctionné et il ne s’agit pas de dénoncer la prétendue trahison des syndicats [Ce qui laisserait entendre que les syndicats pourraient «être redressés», avoir «une bonne direction», etc. Les syndicats ne trahissent pas les travailleurs, ils font leur boulot d’intermédiaire entre capital et travail : négocier le prix de la force de travail, à l’intérieur du mode de production capitaliste.]. Les discussions dans les manifs, sur les piquets de grève ou lors des actions ont pourtant montré une insatisfaction, s’exprimant plus ou moins ouvertement, d’une partie de la base devant cette gestion du mouvement (notamment l’insuffisance des manifs «saute-mouton» ou des actions symboliques). Malgré tout, la majorité des prolétaires en lutte a bien suivi les directives syndicales, seule une frange ayant choisi de s’organiser et de lutter autrement, notamment au sein d’AG autonomes. Ces dernières, qui sont apparues dans de nombreuses villes, sont sans doute l’une des caractéristiques de ce mouvement (à la différence de grèves comme celles de 1995) : regroupements locaux de travailleurs (grévistes ou non), chômeurs et étudiants au sein de collectifs, AG interpro, AG en lutte, AG de lutte, etc. Si l’on peut y voir un signe de radicalisation, cela est resté assez marginal (ne semble pas comparable aux coordinations des années 80) et n’a pas entraîné un débordement des syndicats (qui dans certaines villes participaient aux AG interpro). Or, l’histoire de la lutte des classes montre que lorsque les prolétaires le veulent (mais est-ce une question de volonté ?), ils peuvent bousculer et se débarrasser de toutes sortes de flics. Cela n’a pas été ici le cas et ils se sont majoritairement contenté d’attendre en espérant que les syndicats appellent à un durcissement du mouvement ou à une grève générale.

 

Avignon, avenue des Sources, octobre

 

Le mouvement d’octobre a certes conservé les caractéristiques des mouvements classiques précédents (grève, journée nationale de grève et/ou de manifestation) mais s’y est ajoutée une multitude d’actions locales visant principalement au blocage de l’économie. Cela rappelle évidemment le mouvement «anti-CPE» où s’était vue formuler cette idée, mais cette fois il s’agit majoritairement de l’œuvre de travailleurs et non d’étudiants. À travers le pays et selon les villes, tout a été bloqué, mais pas n’importe quoi : raffineries, dépôts pétroliers, voies de communication (routes, carrefours, autoroutes, gares et voies de chemin de fer, aéroports, ports), zones industrielles ou commerciales, centrales de distribution/logistiques, entreprises, dépôts de bus, etc. Ces actions étaient décidées et réalisées par des AG autonomes mais aussi et souvent par les intersyndicales locales (donc par la CGT car il fallait bien occuper la partie la plus remontée de la base qui, dans le cas contraire, aurait peut-être pris les choses en main). Il ne s’agit plus comme par le passé d’un piquet devant sa boite, mais de «piquets volants» (composés de travailleurs grévistes ou non, chômeurs, étudiants, etc.) allant aider les grévistes d’autres secteurs à tenir, bloquer ceux qui ne pouvaient faire grève, ou tenter d’avoir un impact économique immédiat en visant des points stratégiques (bien que parfois ces actions aient eu un caractère symbolique [Localement, les actions décidées par l’UD-CGT 84 (ligne Thibault) alternaient entre réel blocage et caractère symbolique ou de «sensibilisation» (voir les brèves générales, pages suivantes). Le plus caricatural fut sans doute de faire lever une centaine de personnes à 5 heures du matin pour retarder deux TGV de 10 minutes. Mais de toute évidence, l’UD-CGT ne cherchait pas à mobiliser au-delà de ses militants habituels.]). Dans certaines villes, le même piquet pouvait même effectuer plusieurs blocages successifs en une journée. Mais à notre connaissance, aucun blocage n’a pu être maintenu devant des flics déterminés (le déblocage avait souvent lieu dès leur arrivée).

 

À noter également l’apparition de caisses de solidarité et d’actions de soutien aux grévistes ; certes là encore marginales (sauf pour les raffineries où l’équivalent de semaines de salaires a été collecté) ainsi que de journaux de lutte locaux (parfois vendus en soutien aux grévistes).

 

On peut aussi voir un signe de radicalisation dans les violences et affrontements avec les flics qui ont marqué les manifestations et les blocages, et la violente répression policière et judiciaire. La violence n’est pas une fin en soi, elle n’est qu’un outil, utilisé de tout temps par les prolétaires et les sous-prolétaires (mais dans nos sociétés policées occidentales ce fait a été, plus ou moins, occulté et oublié). Le caractère révolutionnaire d’un mouvement ne se mesure pourtant pas (sans nier son côté plaisant) au nombre de vitrines brisées ou de CRS blessés. C’est lorsque les mouvements deviennent plus radicaux ou dangereux pour l’État et le capital que le recours à la violence s’impose ou est imposé (pour aller «plus loin» il faut passer le barrage de CRS, si l’on va trop loin l’État doit réprimer). La violence ne fait pas la radicalité, ça serait plutôt le contraire.

 

L’hostilité aux «casseurs» était présente et évidemment entretenue par les responsables de droite ou de gauche afin, comme d’habitude, de distinguer entre bons et mauvais manifestants, diviser pour mieux gérer (rumeur sur les flics-casseurs et relents de racisme car, pour beaucoup de ceux qui hurlent, le casseur ne peut être — euphémisme — qu’un «jeune des quartiers» [On trouve un bel exemple de cette vision raciste, dans une prose au style identitaire de L’Humanité Dimanche (21-27/10/10 p.9) où les prétendus flics-casseurs sont démasqués car «de type bien européen» et ne portant «pas des vêtements que l’on trouve dans les cités» ! Sur les prétendus «flics-casseurs», mieux vaut lire l’article «Soutien au “camarade ninja” et autres considérations».]). On peut néanmoins se demander si la réprobation a été aussi forte que par le passé et si la violence a autant été perçue comme «extérieure» [On a ainsi vu à Lyon des cheminots manifester devant un tribunal où étaient jugés des «casseurs» arrêtés la veille.]. Peut-être est-ce dû à l’importance de la répression policière et à la brûlante et difficilement contrôlable implication des lycéens dans le mouvement (notamment ceux des lycées professionnels) [Sur Avignon, des «débordements» ont très tôt émaillé les blocages de lycées ou les manifs sauvages. Cela était moins sensible lors des précédentes mobilisations lycéennes.]. De plus, au-delà des actions violentes de ces derniers ou de groupes «radicaux» (anarchistes, autonomes, etc.), plus classiques, on peut noter que le mouvement a été ponctué d’épisodes où violence et manifestants «de base», syndiqués ou non, ont fini par se retrouver (Montélimar, Lorient, Lyon, Avignon, etc.). Face aux flics interdisant un accès, la réaction n’a pas toujours été de rebrousser chemin, mais cela est resté il est vrai encore exceptionnel.

 

Mais les caractéristiques de ce mouvement peuvent également être perçues comme un signe de faiblesse : les actions de blocages remplaçant les méthodes classiques devenues inefficaces. Il s’agit plus probablement d’une adaptation des méthodes de lutte aux mutations de la société et du salariat (puissance du secteur public entamée, disparition des bastions ouvriers, éclatement et dispersion des entreprises, production à flux tendus, rôle des transports, précarité, etc.) et aux obstacles rencontrés (réductions du droit de grève, service minimum, réquisitions, etc.) [On peut donc se demander ce qu’il en a été du recours au sabotage. Nous n’avons trouvé aucune information à ce sujet, si ce n’est une protestation de la SNCF devant la multiplication «d’actes de malveillance» sur les voies.]. Une «guérilla ouvrière» mettant en évidence les failles et faiblesses du système. Mais le mouvement a montré que l’efficacité de ces nouveaux types d’actions reste pourtant conditionnée par la persistance de la grève, notamment dans les secteurs stratégiques (cheminots, raffineries, etc.).

 

Donc un étrange mouvement très cadré, classique d’un certain point de vue, mais dont de nombreux aspects pourraient laisser présager des perspectives de luttes fort sympathiques. C’est souvent ce qu’on dit à la fin d’un mouvement, mais nous allons bien voir si la prochaine fois, réellement, «on lâche rien».

Des membres de l’équipe d’Incendo
Incendo no 5, novembre 2010.

 


Publié dans Colère ouvrière

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