Quel antifascisme aujourd'hui ?

Publié le par la Rédaction

 

À l’heure où, entre les violences fascistes dans les rues et la recrudescence du FN dans les médias, la lutte contre le fascisme est toujours plus présente dans les préoccupations militantes, petite réflexion sur la situation actuelle et sur les moyens de lutter. Texte de la CGA-Lyon.

 

 

Le néces­saire bilan de deux décen­nies «d’anti­fas­cisme»

 

La lutte contre le fas­cisme a jusqu’à son effon­dre­ment tem­po­raire, été sou­vent amal­ga­mée en France avec la lutte contre le Front National et les idées racis­tes et réac­tion­nai­res qu’il véhi­cule.

 

Or le Front natio­nal n’est pas à pro­pre­ment parler un parti fas­ciste, même s’il com­porte une com­po­sante fas­ciste. C’est un parti d’extrême-droite natio­na­liste, qui a pen­dant long­temps fait coexis­ter des ten­dan­ces idéo­lo­gi­ques dif­fé­ren­tes, depuis les nos­tal­gi­ques de l’Algérie fran­çaise, jusqu’au catho­li­cisme inté­griste, et pour un cer­tain temps, les natio­na­lis­tes révo­lu­tion­nai­res.

 

Il a repré­senté pen­dant long­temps la face visi­ble et la plus expli­cite d’un natio­na­lisme qui irri­gue la classe poli­ti­que en France, de la droite à la gauche voire à une partie de l’extrême-gauche.

 

Il a repré­senté la for­mu­la­tion expli­cite des consé­quen­ces idéo­lo­gi­ques de ce natio­na­lisme : un dis­cours raciste et xéno­phobe, mais aussi sexiste et homo­phobe.

 

Il cor­res­pond au choix de la bour­geoi­sie fran­çaise, dans le contexte de crise lié au second choc pétro­lier, de pro­mou­voir une grille de lec­ture raciste et xéno­phobe pour mas­quer les anta­go­nis­tes de classe, et ainsi com­bat­tre le déve­lop­pe­ment de luttes popu­lai­res. Il a également béné­fi­cié des faci­li­tés accor­dées par la sociale-démo­cra­tie, dans une pers­pec­tive poli­ti­cienne, afin de briser sur le plan électoral l’influence de la droite.

 

La stra­té­gie anti­fas­ciste de riposte domi­nante pen­dant ces 20 der­niè­res années a été la créa­tion de fronts anti­fas­cistes spé­ci­fi­ques, larges et uni­tai­res, dont la domi­nante idéo­lo­gi­que a été un dis­cours moral, fondé sur les valeurs huma­nistes, dans les­quels les réfé­ren­ces de classe et à la nature du natio­na­lisme comme outil des clas­ses domi­nante a été dilué, voire com­plè­te­ment mas­quée.

 

Même si les liber­tai­res, comme d’autres grou­pes d’extrême-gauche, ont tenté de visi­bi­li­ser cette dimen­sion au sein de ces fronts, ils n’ont pu se faire enten­dre de manière audi­ble, ce qui a amené à une pré­do­mi­nance du dis­cours répu­bli­cain en matière «d’anti­fas­cisme». Cela a sou­vent amené les liber­tai­res à faire les «peti­tes mains» de fronts anti­fas­cis­tes qui pro­mou­vaient une appro­che clas­siste du fas­cisme.

 

«L’anti­fas­cisme radi­cal» n’échappe pas à ce cons­tat. Malgré la volonté et les ten­ta­ti­ves de relier la lutte contre le fas­cisme à la lutte contre le capi­ta­lisme, la dimen­sion spé­ci­fi­que de ce cou­rant a sou­vent évolué vers une ten­dance à réduire la lutte contre le fas­cisme à la lutte contre les fas­cis­tes, à se conten­ter d’une «riposte» qui pla­çait néces­sai­re­ment la lutte sur le ter­rain même du fas­cisme, lui lais­sant l’ini­tia­tive poli­ti­que, voire dans cer­tai­nes de ses expres­sions, au folk­lore plus qu’à l’action poli­ti­que. Une chose est sûre c’est que le déve­lop­pe­ment des idées natio­na­lis­tes, racis­tes et xéno­pho­bes n’a pas été stoppé, et qu’il a même été donné crédit à la rhé­to­ri­que du fas­cisme qui a ainsi pu se pré­sen­ter comme «anti­sys­tème», comme «révo­lu­tion­naire».

 

Un autre aspect de ce bilan est qu’une telle appro­che foca­li­sée sur une orga­ni­sa­tion, le FN, est passé à côté de la réa­lité idéo­lo­gi­que du fas­cisme, à savoir sa stra­té­gie d’implan­ta­tion «méta­po­li­ti­que», c’est-à-dire en conqué­rant une influence idéo­lo­gi­que par la culture, mais aussi par un patient tra­vail d’implan­ta­tion sociale. Elle a également eu pour effet d’empê­cher de saisir les «nou­vel­les» formes et ten­dances du fas­cisme, celui de la réor­ga­ni­sa­tion d’un cou­rant fas­ciste authen­ti­que, alliant racisme, anti­sé­mi­tisme et rhé­to­ri­que «anti­ca­pi­ta­liste», alliant dis­cours social et natio­nal, et se déve­lop­pant hors de la sphère clas­si­que et iden­ti­fiée du fas­cisme fran­çais, puisqu’il s’enra­cine et se déve­loppe également au sein des mino­ri­tés natio­na­les.

 

 

Analyser le fas­cisme comme ten­dance

 

Définir le fas­cisme

Qu’est-ce que le fas­cisme his­to­ri­que­ment ? C’est l’alliance entre dis­cours social et natio­nal, la for­ma­tion d’une «droite révolutionnaire» qui remet en cause l’idéo­lo­gie démo­cra­ti­que bour­geoise, se vit comme «révo­lu­tion­naire», mais sert les inté­rêts de la bour­geoi­sie en bri­sant les luttes popu­lai­res et toute pers­pec­tive révo­lu­tion­naire. C’est aussi un dis­cours voyant la société — amal­ga­mée à la «nation», ce mythe au ser­vice de la bour­geoi­sie — comme un «orga­nisme» qu’il faut puri­fier (des «enne­mis inté­rieurs» que sont les mino­ri­tés natio­na­les et les étrangers, mais aussi les sub­ver­sifs), diri­ger et défen­dre contre elle-même, en la gui­dant d’une main de fer.

 

C’est un dis­cours idéo­lo­gi­que qui se fonde sur une vision raciste ou eth­no­dif­fé­ren­cia­liste iden­ti­taire (racisme bio­lo­gi­que ou cultu­rel) qui divise l’espèce humaine en grou­pes aux­quels il assi­gne une «race», une iden­tité essen­tia­li­sée, c’est à dire une ensem­ble de carac­te­ris­ti­ques sté­réo­ty­pi­ques. C’est enfin un dis­cours assi­gnant ces iden­ti­tés à un ter­ri­toire, autour d’une mys­ti­que de la terre et des morts (cf. Maurras, l’un des théo­ri­ciens fran­çais du fas­cisme).

 

C’est une idéo­lo­gie qui oppose le capi­ta­lisme indus­triel, cor­po­ra­tiste, consi­déré comme «authen­ti­que», au capi­ta­lisme finan­cier, arbi­trai­re­ment séparé, et amal­gamé aux juifs par le dis­cours anti­sé­mite, ce qui permet de pro­té­ger la classe capi­ta­liste par une stra­té­gie de bouc émissaire.

 

Le fas­cisme et la crise

Dans une période de crise d’adap­ta­tion capi­ta­liste, le fas­cisme est l’ultime recours du capi­ta­lisme et de la bour­geoi­sie : pour briser toute résis­tance des clas­ses popu­lai­res à ses offen­si­ves, mais aussi pour «mettre de l’ordre» en son sein. Tant que son pou­voir n’est pas remis en cause, la bour­geoi­sie a inté­rêt à pré­ser­ver le cadre de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, car le pou­voir d’influence est la forme de pou­voir la plus effi­cace et la plus économique. Mais dès lors que ce pou­voir est fra­gi­lisé, la ten­ta­tion fas­ciste sus­cite rapi­de­ment l’adhé­sion de larges sec­teurs de la bour­geoi­sie.

 

Dans la période actuelle, la crise économique et sociale capi­ta­liste a sus­cité un cer­tain nombre de résis­tan­ces popu­lai­res qui inquiè­tent la bour­geoi­sie. Parallèlement, elle béné­fi­cie depuis plus de dix ans d’un avan­tage cer­tain dans la lutte des clas­ses liée à la désor­ga­ni­sa­tion du mou­ve­ment ouvrier à l’échelle inter­na­tio­nale :

Du fait de l’effon­dre­ment de l’URSS, la fin de l’illu­sion sta­li­nienne a marqué l’affai­blis­se­ment des mou­ve­ments de clas­ses qui se situaient en réfé­rence à l’Union sovié­ti­que. Faute d’un projet révo­lu­tion­naire alter­na­tif, c’est le fata­lisme et le sen­ti­ment de l’immua­bi­lité du sys­tème capi­ta­liste qui s’est ins­tallé dans de larges sec­teurs des clas­ses popu­lai­res.
L’inté­gra­tion d’une partie du mou­ve­ment ouvrier par le sys­tème capi­ta­liste, lié à la bureau­cra­ti­sa­tion et à l’électoralisme, a affai­bli l’auto­no­mie de celui-ci et l’a rendu dépen­dant de la poli­ti­que sociale-démo­crate.

 

Cet avan­tage, la bour­geoi­sie veut le pous­ser et c’est ce qui l’amène à mener une offen­sive sans pre­cé­de­nt contre les conquê­tes socia­les popu­lai­res, qu’elle n’est plus contrain­te de conser­ver pour pré­ve­nir une dyna­mi­que révo­lu­tion­naire, puis­que l’exis­tence d’une alter­na­tive au capi­ta­lisme n’est plus portée que par une frac­tion très res­treinte du mou­ve­ment ouvrier et des clas­ses popu­lai­res, inau­di­ble pour le plus grand nombre, en partie du fait de la puis­sance des relais idéo­lo­gi­ques de la bour­geoi­sie.

 

La stra­té­gie de «contre-révo­lu­tion pré­ven­tive», appli­quant notam­ment la doc­trine de la guerre révo­lu­tion­naire à la ges­tion de la contes­ta­tion sociale, est à l’œuvre.

 

La doc­trine de la guerre révo­lu­tion­naire repose sur deux aspects : isoler un «ennemi inté­rieur» réel ou dési­gné du corps social. Créer dans ce sens des hié­rar­chies par­al­lè­les visant à saper la base sociale de cet «ennemi inté­rieur», c’est-à-dire les liens qu’il entre­tient avec la popu­la­tion.

 

Le statu quo aujourd’hui qui permet au capi­ta­lisme de se main­te­nir, sans explo­ser sous les contra­dic­tions qui le tra­vaillent, est lié à la capa­cité d’adap­ta­tion de celui-ci, et plus lar­ge­ment des sys­tè­mes de domi­na­tion. Il est lié à l’absence de pers­pec­tive révo­lu­tion­naire, faute de pers­pec­tive (projet de société alter­na­tive) et de dyna­mi­que d’auto-orga­ni­sa­tion de masse.

 

Mais l’État et la bour­geoi­sie savent que ce statu quo est pré­caire, et ten­tent de pré­ser­ver l’avan­tage en menant une offen­sive géné­ra­li­sée qui vise non seu­le­ment à faire payer la crise aux tra­vailleu­ses et tra­vailleurs, et ainsi pour elle se «refaire», mais aussi à les démo­ra­li­ser. Mais elle s’ins­crit plus lar­ge­ment dans la logi­que sys­té­mi­que du capi­ta­lisme, celle de l’appro­pria­tion d’une part tou­jours plus impor­tante des riches­ses créées par les tra­vailleu­ses et tra­vailleurs.

 

 

La situa­tion sur le plan inter­na­tio­nal

 

Cette situa­tion est visi­ble clai­re­ment sur le plan inter­na­tio­nal. On assiste à un triple mou­ve­ment : Le ren­for­ce­ment des outils de coer­ci­tion des États et des régi­mes coer­ci­tifs visant à répri­mer les mou­ve­ments popu­lai­res liés à la révolte des clas­ses popu­lai­res contre leurs condi­tions de vie ; Le déve­lop­pe­ment de mou­ve­ments popu­lai­res pous­sés par la néces­si­tés, qui se confron­tent aux inté­rêts de la bour­geoi­sie et des États, pour défen­dre leurs inté­rêts ; Et enfin le déve­lop­pe­ment de cou­rants idéo­lo­gi­ques qui s’ins­cri­vent dans la défense des inté­rêts de la bour­geoi­sie confrontée à ces sou­lè­ve­ment, mais qui se pré­sen­tent comme «révo­lu­tion­nai­res» et «anti­ca­pi­ta­lis­tes». Ces ten­dan­ces cor­res­pon­dent aux dif­fé­ren­tes formes que pren­nent le fas­cisme.

 

En Europe, on cons­tate le déve­lop­pe­ment de mou­ve­ments natio­na­lis­tes, et notam­ment «natio­na­listes révo­lu­tion­nai­res», qui se tra­dui­sent à la fois par des vio­len­ces contre les mino­ri­tés natio­na­les (Arabes, Noirs, Juifs, Rroms…), et contre les mili­tant-e-s anti­fas­cis­tes et pro­gres­sifs (agres­sions de cama­ra­des en Russie, en Serbie, etc…). Aux États unis, on cons­tate le déve­lop­pe­ment de grou­pes natio­na­lis­tes et racia­lis­tes, depuis les sup­pré­ma­cis­tes blancs jusqu’aux «Minute Men» ser­vant d’auxi­liai­res à la poli­ti­que de répres­sion de l’immi­gra­tion amé­ri­caine. En Amé­ri­que du Sud, le déve­lop­pe­ment de grou­pes para­mi­li­tai­res de type natio­na­lis­te et de grou­pes néo-nazis répond aux mêmes dyna­mi­ques.

 

En Turquie, les grou­pes fas­cis­tes tels que les Loups gris mènent une poli­ti­que de vio­lence et de ter­reur fas­ciste contre les mino­ri­tés natio­na­les kurdes, armé­nien­nes, les mino­ri­tés reli­gieu­ses (hale­vis), et les mili­tant-e-s révo­lu­tion­nai­res.

 

Dans un cer­tain nom­bres de pays où la reli­gion musul­ma­nes est majo­ri­tai­re, les grou­pes qui assu­ment ce type de poli­ti­que se cachent der­rière le masque de la reli­gion : nervis fas­cis­tes ira­niens se récla­mant de l’islam qui répri­ment et atta­quent les mili­tant-e-s ouvriers et fémi­nis­tes ira­nien-ne-s, fas­cis­tes ou réac­tion­nai­res reli­gieux tels que les Frères musul­mans, les sala­fis­tes, les mili­tant-e-s du FIS en Algérie, qui ser­vent de sup­plé­tifs à la répres­sion antiou­vrière et anti­fé­mi­niste, ainsi que de «fausse oppo­si­tion» et de «fausse alter­na­tive» à des pou­voirs natio­na­lis­tes dis­cré­di­tés, qui mènent eux aussi une répres­sion directe des luttes popu­lai­res.

 

Ce type de mou­ve­ment existe également dans bon nombre de pays catho­li­ques ou ortho­doxes, à tra­vers notam­ment des mou­ve­ment réac­tion­nai­res reli­gieux qui assu­ment ce type de poli­ti­que.

 

 

La situa­tion en France

 

La période récente se tra­duit par une montée en puis­sance du natio­na­lisme, entre­tenu notam­ment par le pou­voir poli­ti­que, mais aussi les relais média­ti­ques et idéo­lo­gi­ques de la bour­geoi­sie. Si ce natio­na­lisme irri­gue la quasi tota­lité des cou­rants poli­ti­ques, depuis la gauche colo­niale jusqu’à l’extrême-droite, les cou­rants fas­cis­tes sont le fer de lance de sa dif­fu­sion en milieu popu­laire, au moyen d’une rhé­to­ri­que «sociale» pseudo-anti­ca­pi­ta­liste.

 

Au sein des caté­go­ries de popu­la­tion dési­gnée par l’idéo­lo­gie natio­nale comme cons­ti­tuant le «corps natio­nal», le fas­cisme joue un rôle mobi­li­sa­teur pour les inté­rêts de la bour­geoi­sie, en pré­sen­tant la vio­lence sociale non pour ce qu’elle est, le résul­tat du capi­ta­lisme, mais pour l’effet de l’action «d’enne­mis inté­rieurs» ou «d’enne­mis exté­rieurs». Ces «enne­mis inté­rieurs» et «extérieurs» sont dési­gnés comme étant les mem­bres de mino­ri­tés natio­na­les, reli­gieu­ses, sexuel­les du pays, ou les étrangers.

 

En contexte de crise, c’est la ten­dance «socia­liste-natio­nale» qui se déve­loppe le plus rapi­de­ment, autour notam­ment d’un anti­sé­mi­tisme viru­lent (qui se masque der­rière un dis­cours pré­ten­du­ment anti­sio­niste) réac­ti­vant la figure de bouc émissaire du Juif, d’une isla­mo­pho­bie viru­lante (sub­sti­tuant ou le plus sou­vent ajou­tant à la figure bouc-émissaire du Juif celle du Musul­man), et plus lar­ge­ment d’un racisme «décom­plexé».

 

Cette ten­dance «socia­liste-natio­nale» est repré­sentée par plu­sieurs orga­ni­sa­tions se récla­mant plus ou moins ouver­te­ment du natio­na­lisme révo­lu­tion­naire : Égalité et réconci­lia­tion et ses alliés (Dieudonné et les relais de l’État d’Iran en France que sont les mili­tants du centre Zahra), qui pri­vi­lé­gie un front anti­sé­mite visant à mobi­li­ser au côté des natio­na­lis­tes fran­çais une partie des per­son­nes appar­te­nant à la mino­rité natio­nale arabe. Les iden­ti­tai­res qui pri­vi­lé­gient un front «anti­mu­sul­man» qui vise à mobi­li­ser au côté des natio­na­lis­tes révo­lu­tion­nai­res euro­péens les cou­rants racis­tes qui se cachent der­rière une «laïcité» à deux vitesses, et une partie des per­son­nes appar­te­nant à la mino­rité natio­nale juive (notam­ment la frange fas­ciste du sio­nisme, comme en témoi­gne l’orga­ni­sa­tion d’une mani­fes­ta­tion com­mune iden­ti­tai­res-LDJ devant l’ambas­sade d’Israël).

 

Enfin, à cela s’ajoute la frac­tion mari­niste du FN qui tente de déve­lop­per un dis­cours «natio­nal et social» proche de celui des iden­ti­tai­res, mais qui dif­fère en ce qu’il pri­vi­lé­gie un cadre natio­na­liste fran­çais au cadre natio­na­liste euro­péen (supré­ma­ciste blanc) des iden­ti­tai­res.

 

Toutes ces ten­dan­ces ten­tent de dévier la révolte sociale vers une appro­che natio­na­liste, xéno­phobe et raciste, en se pré­sen­tant comme «révo­lu­tion­nai­res». Leur radi­ca­lité for­melle leur permet d’amener aux thèses natio­na­lis­tes une partie des tra­vailleu­ses et tra­vailleurs en révolte contre le sys­tème capi­ta­liste, à tra­vers un «anti­ca­pi­ta­lisme» qui se réduit à la défense du cor­po­ra­tisme contre le «capi­tal finan­cier», à pré­sen­ter la nation comme un recours contre la «finance inter­na­tio­nale», à une cri­ti­que des valeurs consu­mé­ris­tes, sans contenu de classe, sans lien avec la réa­lité des luttes popu­lai­res. C’est en ce sens que ces cou­rants dif­fè­rent des cou­rants natio­na­lis­tes de la droite clas­si­que : en période de crise ceux-ci appa­rais­sent trop ouver­te­ment comme les repré­sen­tants de la classe bour­geoise (en témoi­gnent les affai­res Béttencourt, etc…), et sus­ci­tent donc la méfiance au sein des clas­ses popu­lai­res. Alors que la radi­ca­lité de pos­tu­res des natio­na­lis­tes révo­lu­tion­nai­res, leur convic­tion d’être «révo­lu­tion­nai­res», leur permet d’atti­rer aux thèses natio­na­lis­tes des indi­vi­dus appar­te­nant aux clas­ses popu­lai­res, en mobi­li­sant les valeurs réac­tion­nai­res lar­ge­ment pré­sen­tes dans la société (sexisme, homo­pho­bie, chau­vi­nisme…).

 

Soral a ainsi d’abord cons­truit son image de «rebelle» sur un dis­cours anti­fé­mi­niste et homo­phobe, pré­senté comme un «refus du poli­ti­que­ment cor­rect», puis sur un anti­sio­nisme anti­sé­mite qui a visé à ins­tru­men­ta­li­ser la ques­tion pales­ti­nienne pour relé­gi­ti­mer l’anti­sé­mi­tisme his­to­ri­que des fas­cis­tes fran­çais.

 

L’outil inter­net a donné une caisse de réso­nance impor­tante à des cou­rants au départ confi­den­tiels, qui ont su uti­li­ser les nou­vel­les tech­no­lo­gies (vidéos sur Dai­ly­mo­tion, You­tube), pour dif­fu­ser leur pensée. Ils ont également su uti­li­ser des pas­se­rel­les, sous la forme de sites inter­net relayant en lien leurs dis­cours ou de per­son­nes cau­tion­nant leur dis­cours (les uni­ver­si­tai­res «Bricmont», le jour­na­liste «Michel Collon») au nom d’un «anti-impé­ria­lisme» hérité du sta­li­nisme ou du tiers­mon­disme d’une part, les pseu­dos laïques relayant un dis­cours racis­te (par exem­ple l’offi­cine raciste «Riposte laïque») der­rière une pré­ten­due cri­ti­que de l’islam.

 

Sur inter­net par exem­ple, de nom­breux sites dif­fu­sent l’idée d’un «nouvel ordre mon­dial» (expres­sion qui pro­vient à l’ori­gine de la droite radi­cale amé­ri­caine) dirigé par les «sio­nis­tes» et les «illu­mi­na­tis». Il ne s’agit de rien d’autre que du bon vieux dis­cours natio­nal-socia­liste et fas­ciste sur le «com­plot juif et franc-maçon mon­dial», qui a adopté une nou­velle forme pour contour­ner le dis­cours anti­fas­ciste et la légis­la­tion de l’État sur le racisme.

 

Cette nou­velle forme du dis­cours sur le «com­plot judéo-maçon­ni­que» a des succès inat­ten­dus, au sens où de telles appro­ches sont repris par des musi­ciens de rap, y com­pris ceux qui affi­chent des sym­pa­thies liber­tai­res (par exem­ple Kenny Arkana), qui en igno­rent peut-être l’ori­gine, mais qui les bana­li­sent et contri­buent à leur dif­fu­sion dans la jeu­nesse popu­laire.

 

On retrouve ces influen­ces dans les cou­rants fas­cis­tes ou natio­na­lis­tes spé­ci­fi­ques aux mino­ri­tés natio­na­les : ainsi, les sio­nis­tes de ten­dance fas­ciste de la Ligue de défense juive repren­nent le dis­cours raciste anti-arabe des iden­ti­tai­res ou la théo­rie du «choc des civi­li­sa­tions» et du danger isla­mi­que. À Belleville, des natio­na­lis­tes chi­nois ont orga­ni­sés une mani­fes­ta­tion «contre l’insé­cu­rité» au cours de laquel­les des pas­sants noirs ou arabes ont été pris pour cibles, dési­gnés comme des «voleurs» sur cri­tè­res racis­tes, ce qui a pro­vo­qué les applau­dis­se­ment des réseaux iden­ti­tai­res fran­çais (par exem­ple sur le site inter­net «Fran­çais de souche»).

 

De même une partie des cou­rants fas­cis­tes pana­ra­bes et des cou­rants fas­cis­tes se récla­mant de l’islam poli­ti­que repren­nent la rhé­to­ri­que anti­sé­mite issue du natio­na­lisme fran­çais.

 

Ces conver­gen­ces expli­quent le déve­lop­pe­ment de front com­muns entre natio­na­lis­tes fran­çais et natio­na­lis­tes se reven­di­quant des mino­ri­tés natio­na­les, qui peut appa­raî­tre sur­pre­nante au pre­mier abord, puis­que c’est le natio­na­lisme fran­çais qui en excluant Juifs et Arabes du corps natio­nal a «créé» de toutes pièces les mino­ri­tés natio­na­les, en créant dans le même temps les condi­tions de l’oppres­sion raciste des indi­vi­dus qui y sont alors assi­gnés par leur ori­gine et/ou leur cou­leur de peau.

 

Mais cela tra­duit au contraire la pro­fonde parenté idéo­lo­gi­que entre ces dif­fé­rents cou­rants, et le fait qu’ils se nour­ris­sent les uns des autres, au détri­ment des clas­ses popu­lai­res, et par­ti­cu­liè­re­ment des indi­vi­dus vic­ti­mes de l’oppres­sion raciste parce qu’assi­gnés à une «mino­rité natio­nale».

 

Cela montre qu’il n’existe pas d’alter­na­tive au racisme domi­nant dans le déve­lop­pe­ment d’un natio­na­lisme au sein des mino­ri­tés natio­na­les, puis­que celui-ci repro­duit le dis­cours raciste domi­nant et converge par­fois avec le natio­na­lisme domi­nant, mais au contraire dans le déve­lop­pe­ment d’un anti­ra­cisme popu­laire qui com­batte toutes les formes de racis­me, sur le plan idéo­lo­gi­que comme sur le plan pra­ti­que.

 

Les dif­fé­rents cou­rants fas­cis­tes ont pro­gres­sés sur le plan orga­ni­sa­tion­nel comme sur le plan de leur influence idéo­lo­gi­que et cultu­relle : ils ont ainsi réus­si à impo­ser leurs «sujets», leurs «appro­ches» dans le débat poli­ti­que : une appro­che éthno-dif­fé­ren­tia­liste des ques­tions poli­ti­ques et économiques au détri­ment d’une appro­che de classe, une rhé­to­ri­que fondée sur la «menace inté­rieure» ou «exté­rieure» que repré­sen­te­raient les mino­ri­tés natio­na­les ou reli­gieu­ses, au détri­ment de l’affir­ma­tion de la ques­tion sociale, etc…

 

L’influence de l’idéo­lo­gie natio­na­liste a pro­gressé, et celle de l’idée de la «guerre du tous contre tous» également. Dans le même temps les dis­cours ouver­te­ment sexis­tes ou homo­pho­bes, qui cons­ti­tuent également une partie du corpus fas­cis­tes, ont gagné du ter­rain. L’influence de l’idéo­lo­gie fas­cis­te dépasse de loin celle des grou­pes cons­ti­tués, mais ceux-ci pro­gres­sent quan­ti­ta­ti­ve­ment et orga­ni­sa­tion­nel­le­ment, notam­ment dans les cam­pa­gnes, mais aussi en ouvrant des locaux pignons sur rue dans plu­sieurs gran­des villes.

 

Il est également signi­fi­ca­tif que des dis­cours repre­nant les canons de l’idéo­lo­gie fas­ciste ne sont pas consi­dé­rés comme tels y com­pris au sein de la gauche et de l’extrême-gauche, voire d’une partie du cou­rant anar­chiste. C’est ce qui expli­que notam­ment l’invi­ta­tion de «Riposte laïque» sur Radio Liber­taire, la pro­mo­tion d’un livre déve­lop­pant l’idée de la défense de «valeurs de l’Occi­dent» aux Éditions du Monde Liber­taire, ou le tra­vail avec des orga­ni­sa­tions relayant le disc­ours des anti­sé­mi­tes comme Gilad Atzmon au nom de la soli­da­rité avec la Palestine. Ce qui expli­que par exem­ple la tolé­rance dont a long­temps béné­fi­cié Dieudonné au sein de l’extrême-gauche au nom d’une pos­ture «rebelle», cer­tains grou­pes le trou­vant fré­quen­ta­ble jusqu’à ce que celui-ci invite Faurisson sur scène.

 

On peut trou­ver des éléments d’expli­ca­tion dans la fai­blesse de réflexion sur le fas­cisme de «l’anti­fas­cisme des années 90», qui s’est foca­lisé sur les grou­pes fas­cis­tes plutôt que sur leurs idéo­lo­gies (quand dans sa ver­sion gau­chiste ou social-démo­crate il ne s’est pas contenté d’une dénon­cia­tion du FN), qui a négligé la lutte idéo­lo­gi­que anti­fas­ciste pour se consa­crer exclu­si­ve­ment à la néces­saire (mais pas suf­fi­sante) lutte et auto­dé­fense contre les grou­pes fas­cis­tes cons­ti­tués. On peut aussi trou­ver une expli­ca­tion à cela dans l’amal­game fré­quent entre natio­na­lisme, fas­cisme et racisme. Or si le fas­cisme se nour­rit et fait la pro­mo­tion du racisme et du natio­na­lisme, il ne s’y résume pas, et réci­pro­que­ment : on retrouve l’idéo­lo­gie natio­na­liste dans une grande partie du spectre poli­ti­que, comme le dis­cours raciste. La spé­ci­fi­cité du fas­cisme réside dans le déve­lop­pe­ment d’un dis­cours social «anti­sys­tème» qui permet de recru­ter au sein des milieux popu­laire en période de crise des per­son­nes qui auraient pu être atti­rées par un réel dis­cours révo­lu­tion­naire.

 

 

Une réponse anar­chiste

 

Cela sou­lève la néces­sité d’une contre-offen­sive idéo­lo­gi­que. Cela fait appa­raî­tre de manière d’autant plus criante la néces­sité d’une réponse poli­ti­que anar­chiste.

 

D’abord sous la forme d’une auto­for­ma­tion sur les formes que pren­nent les dis­cours racis­tes et fas­cis­tes au sein de notre orga­ni­sa­tion, et plus lar­ge­ment, dans le mou­ve­ment liber­taire et le mou­ve­ment social.

 

Ensuite sous la forme du déve­lop­pe­ment de luttes popu­lai­res qui res­tent le meilleur moyen d’impo­ser nos thé­ma­ti­ques (lutte de classe, soli­da­rité, refus de la domi­na­tion mas­cu­line et de l’homo­pho­bie…) dans le débat poli­ti­que et de briser ainsi les ten­ta­ti­ves d’hégé­mo­nie cultu­relle des natio­na­lis­tes et des fas­cis­tes.

 

Enfin sous la forme du déve­lop­pe­ment d’une auto­dé­fense anti­fas­ciste qui évite le piège d’un tête à tête anar­chis­tes contre fas­cis­tes, qui pla­ce­rait l’État, et les cou­rants poli­ti­ques ins­ti­tu­tion­nels dans le rôle d’arbi­tres, usant tour à tour de la répres­sion pour l’un et pour l’autre, ce qui n’empê­che pas l’État par ailleurs de sou­te­nir ponc­tuel­le­ment les fas­cis­tes (en leur garan­tis­sant l’immu­nité ou en les pro­té­geant). Cette auto­dé­fense anti­fas­ciste, c’est une culture d’auto­dé­fense à déve­lop­per dans nos quar­tiers, nos lieux de tra­vail, nos asso­cia­tions, nos syn­di­cats, qui ne se résume pas à l’auto­dé­fense phy­si­que, néces­saire, mais aborde aussi l’auto­dé­fense idéo­lo­gi­que contre les offen­si­ves fas­cis­tes mas­quées der­rière des «pas­se­rel­les».

 

Coordination des Groupes Anarchistes - Lyon 
Rebellyon, 31 mars 2011.

 


Publié dans Autodéfense

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rudolf punk rocker 02/04/2011 20:30



"la pro­mo­tion d’un livre déve­lop­pant l’idée de la défense de « valeurs de l’occi­dent » aux éditions du monde liber­taire"


ce bouquin, en effet très criticable, n'a jamais été publié par les éditions du ML mais par les éditions libertaires, qui ne sont pas liées a la FA...



Stressa One 31/03/2011 19:24



voici une lien pour une brochure assez bien sur le rôle historique de l'antifacisme faite par le bordiguiste CCI (dont je suis loin de de partager toutes les analyses)
:http://fr.internationalism.org/node/2773



oi 31/03/2011 12:09



Contre l'antifascisme, contre l'État, regroupement de textes critiques sur le fascisme et son anti et l'usage qui en est fait


http://www.infokiosques.net/IMG/pdf/antifa_ik-net.pdf



oi 31/03/2011 12:07



Texte très interessant, à rapprocher du recueil "contre l'antifascisme, contre l'Etat", disponible en brochure sur infokiosques.net